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Eugenia Enache

Eugenia Enache Textes choisis
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Textes choisis

Responsabilitatea privind conţinutul ştiinţific al prezentei lucrări revine în întregime autorului.

Tehnoredactare computerizată : Korpos Csilla Corectura : Autorul Multiplicare, legătorie : Atelierul de multiplicare al Universităţii „Petru Maior”, Tg. Mureş

Bun de tipar : 18.02.2008 C.Z.U. : 821.133.1(493)-822

Tiraj : 30

Tiparul executat la Universitatea „Petru Maior”, Tg. Mureş

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Argument

Le corpus littéraire choisi veut répondre à notre intention celle de faire connaître aux étudiants en lettres quelques écrivains de la littérature belge d’expression française. À travers ces textes le lecteur pourra entrevoir les lignes de faîte et les singularités d’une littérature au sein de laquelle ont prospéré des courants de l’imaginaire tels que le symbolisme, le surréalisme ou le fantastique. Ce sont des points de repère qui veulent éveiller le désir des textes complets. Les auteurs et les textes extraits de Espace Nord l’anthologie et de Anthologie de la littérature française de Belgique, Entre réel et surréel de Marc Quaghebeur sont classés en périodes historiques qui correspondent à des moments importants pour les lettres belges : l’avènement d’une littérature française en Belgique, une époque classique où la littérature se fait connaître sur la scène française et internationale, l’époque contemporaine où les lettres belges redécouvrent l’identité dans le but de brosser le panorama des tendances et des évolutions de la vie littéraire et de donner une image du mouvement de l’écriture en Belgique francophone. Pour comprendre la problématique de la Belgique et de sa littérature nous proposons, comme préambule le texte de René Kalisky, Belgique ? Le pays le plus imaginaire du monde, texte publié dans La Quinzaine Littéraire, n° 339, 15 janvier 1981. Ce texte constitue une réponse au volume La Belgique malgré tout (1980) où nombre d’écrivains belges avaient formule leur rapport imaginaire au royaume. Happé par l’Histoire et marqué par deux destins singuliers, ceux du peuple juif et du peuple belge, Kalisky met en exergue, dans ce texte, la propension à l’imaginaire d’un pays qui a tellement de mal à dire son histoire.

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Belgique ? Le pays le plus imaginaire du monde

Je ne comprends guère ce titre. Il promet trop en promettant tout. Il me promet la Belgique comme d’aucuns vous promettent la lune. Il m’irrite d’autant plus qu’il

ne me convient qu’à moitié. Au fond, je lui trouve un air aussi insaisissable qu’à la

Pourquoi diable ne pas l’avoir fait suivre d’un point d’interrogation? Un

titre, on le sait, n’est jamais innocent ; il vous marque une œuvre d’une façon aussi

indélébile qu’un fer rouge vous marque la peau. Ce titre-ci est à la fois aussi fiche et laconique qu’un soupir. Un soupir de lassitude. Du genre de ceux qu’on exhale après avoir pris connaissance d’un problème insoluble. D’un casse-tête à vous donner la migraine. Il vous avoue d’emblée que les textes qui composent ce livre vous laisseront sur votre faim. Sans doute rend-il compte non sans honnêteté d’une incertitude, d’un malaise, mais sans les souligner, à la va-vite, comme s’il s’agissait d’expliquer une énigme de

quelque chose de vague en termes vagues, et à je ne sais trop qui

Belgique ? Quelle idée! Pardon, quelle corvée à vrai dire

quand on coltine un tel sujet. D’ou ce « malgré tout » dont je ne sais que faire, car je le perçois tantôt comme une profession de foi, tantôt comme une épitaphe. « La Belgique malgré tout » n'est pas un titre innocent, répétons-le. Il m’apparaît, au terme de cent cinquante années d'histoire, comme un avatar logique de la devise nationale. Si « l’union fait la force » est de 1830, « la Belgique malgré tout » est bien de 1980. Remarquons que la mise en présence de ces deux extrêmes de l’histoire officielle de la Belgique indépendante, a pour premier résultat de faire affleurer le non-dit contenu dans le titre ; grâce à une petite substitution de mots, nous découvrons alors que ce titre - tout en pudeur - est davantage une profession de foi qu’une épitaphe ; et qu’en lieu et place de « la Belgique malgré tout » il nous fait lire « l’union malgré tout ».

Qui ? Non ? Allez savoir

Parler de la

Belgique

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Cependant, on ne m’ôtera pas de l'esprit que ce « malgré tout » a bien une connotation masochiste. Personnellement, j’aurais tendance à la situer entre le pathétisme et le fatalisme. « Il vaut mieux souffrir que mourir », a écrit le moraliste. Il vaut mieux écrire ensemble, écrire malgré tout, crier non pas ensemble à vrai dire, mais écrire et crier autour de quelque chose qui rassemble. Écrire donc sur la Belgique, « le pays le plus imaginaire du monde », témoigner de son histoire longue d’un siècle et demi et qui est celle d'un pays imaginaire. Parler en somme de valeurs, d’événements apparemment inconciliables, antinomiques. Certes, ces écrivains belges ont été au charbon, mais à quelle fin ? Etait-ce pour témoigner de la persistance belge (malgré tout) ? De sa nécessité (malgré tout) ? Mais d’où vient qu’ils n’interrogent qu’eux-mêmes, à perte de vue, comme si les bruits du monde, le ressac de siècles d’histoire, ne pouvaient renfermer de réponse utile à leur inquiétude, à leur angoisse. Et pourtant, voici qu’au détour d'une page se présente de manière presque fortuite, line amorce de vraie question sous la plume plutôt inattendue ici de Serge Fauchereau, un Français qui aime la Belgique. Fauchereau, c’est l’observateur objectif qui relance le débat, le situe sur son véritable terrain : historique et politique. Eh oui, vous avez bien lu historique et non hystérique. Politique et non poétique (comme c’est l’habitude dans le pays d’entre- deux). « La Belgique finira-t-elle par se remettre complètement et dans son ensemble de son surréalisme qu’elle a découvert si tard ?» Ainsi Fauchereau est à peu près le seul à mettre les points sur les « i », à cerner le problème non plus en fonction de sa biographie, mais à des fins d'analyse. C’est que ce surréalisme auquel les Belges sont venus si tard et à travers lequel un grand nombre d’entre eux se reconnaissent, au nom duquel ils persistent en tant que Belges, à travers lequel encore nombre d’entre eux se déterminent comme artistes, créateurs, ce surréalisme, dis-je, sert de support à leur imaginaire. Nul doute que Marc Quaghebeur fait œuvre utile en nous proposant, en quelques pages serrées, un panorama des lettres françaises de Belgique. Mais ce « morceau » d’histoire ne renvoie-t-il pas à l’autre plus générale ? Je veux dire à l'histoire d’un pays dont les écrivains, les poètes, les dramaturges se détournent du

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réel et cherchent refuge dans le rêve, l’illusoire et le surréalisme

être le point culminant de cette fuite en avant perpétuelle, et devient in fine une recherche d’identité a contrario puisqu’à sa base il y a le refus. Magritte c’est la Belgique : je l’ai pensé et le pense toujours. La Belgique c’est Magritte : cela également je l’ai pensé et le pense encore ; me servant de Magritte pour expliquer la Belgique ; me servant de la Belgique pour expliquer Magritte. Mais à force de m’esquiver, de me dérober, de nous dérober, à force de battre en retraite, d’invoquer l’art, de se retrancher derrière le génie d’une expression artistique, si aboutie soit-elle, on finit par évoluer réellement dans l’imaginaire, à n’exister réellement que dans le surréalisme. Et sous prétexte que tout artiste a le droit de n’aspirer qu’à cet « ailleurs », que tel est son privilège, on évolue d’abord plusieurs degrés en dessous du génie, ensuite plusieurs degrés en dessous de l'art. Ce n’est pas un hasard si les lettres belges se situent en dehors de l’histoire en exil, en exil de l’histoire ; ou bien elles ne rendent compte de la réalité qu’en la retranchant de son contexte général, ou bien avec une espèce d’apolitisme érigé en principe, qui est un peu celui qu’affiche l'homme de sciences au contact des problèmes du quotidien. À l’oppose de la littérature française ancrée aussi bien dans la politique que dans l’histoire, et qui épouse le cours de l’histoire quand d’aventure elle ne le précède pas, la littérature française de Belgique s’incarne comme un courant culturel utilitaire, qui témoigne au plus de la valeur intellectuelle et du talent créateur des individualités qui s’y illustrent. En 150 ans d'histoire, je ne sache pas qu'un gouvernement ait jugé nécessaire de prendre une mesure d’expulsion à l’encontre d’un écrivain. Alors que sous Napoléon III, on exile à tour de bras, il ne se trouve personne parmi nos poètes et autres hommes de lettres pour mériter une semblable sanction. On accueille Baudelaire, on reçoit Victor Hugo. Mais ces victimes d’un pouvoir discrétionnaire font-elles école politiquement parmi leurs épigones de Belgique ? Non. On subit certes leur influence, mais pour n’en prendre que plus de hauteur. On se tient pour satisfait de son sort, on accepte même d'abandonner à la classe politique la direction

Lequel est peut-

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des affaires, sans la soumettre jamais au feu de la critique, ne serait-ce qu’à la faveur d’un événement plus important qu'un autre. L’essentiel pour nos écrivains consiste à veiller jalousement sur leurs états d’âme, à rédiger de la belle prose, à s’enfermer dans un monde hermétiquement clos et d’y gloser sur un imaginaire qui les justifie en même temps qu’il les conforte. Imaginaires les grèves ouvrières de la fin du XIXe siècle ? Surréaliste l’exploitation cynique des enfants dans les mines ? Imaginaire ce colonialisme belge qui va mettre en coupe réglée une partie de l’Afrique noire? Surréaliste la situation qui est faite à une communauté flamande qu’on humilie, qu’on exploite sans vergogne et qu’on accule en fin de compte à se détourner de sa propre culture, sous peine de perdre pied un peu plus dans un État soi-disant unitaire, mais en réalité totalement voué à assurer la prédominance de la culture française ?

Ce pays, aujourd’hui déchiré A-t-on jamais su dans ce pays aujourd’hui déchiré, presque éclaté, ce que représente le risque qu’entraîne tout combat politique véritable ? A-t-on jamais admis ou même conçu dans ce pays que le rôle de l’artiste, de l’écrivain, du poète, était le cas échéant de prévenir, de condamner, de dénoncer, de fustiger les pouvoirs en place et le personnel politique ; de s’ériger, le cas échéant en juge des privilégiés de l’idéologie dominante ? Le splendid [sic] isolement des lettres belges n’est pas un phénomène fortuit. Il suffirait de remonter le temps pour mettre au jour les causes historiques de ce cas de figure du « mal belge ». Mais est-ce possible dans un pays aujourd’hui déchiré, presque éclaté, d’interroger l'histoire ; de remonter son cours à des fins d’analyse politiques et culturelles ? D’aller en somme à contre-courant d’une mode qui est - dans ce pays - à la négation de sa propre histoire, à une entreprise de déshistoire érigée en système de pensée ; la déshistoire comme on dirait le désamour. Eh bien, selon moi, la déshistoire ne peut débaucher que sur la désexistence : le renoncement à soi-même ; le divorce ou le suicide par consentement mutuel de communautés qui se partagent le pays.

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Mais l’idée de la désexistence - il mettra beaucoup de temps à devenir une idée

- coïncide avec l'affirmation de l’unité française face à l’hégémonisme du Saint- Empire romain de la nation germanique. La Belgique est donc par excellence le pays d’entre-deux. Elle se trouve dans une situation qui ne peut se comparer qu’à celle de

Une Pologne dont on finit par nier le droit à la vie, puis à la survie, en

même temps que se développent de part et d’autre de ses frontières tantôt politiques, tantôt naturelles, mais toujours contestées, les puissances concurrentes de la Prusse et de la Russie. Mais la Pologne résiste ; qu’on la dépèce, la partage, la rapièce, la ravaude, elle résiste. La Pologne homogène résiste. La Pologne hétérogène résiste. Elle tient bon, renaît de ses cendres quels que soient les avatars que lui réserve son destin. La situation de pays d’entre-deux de la Pologne n’a jamais prévalu sur le sentiment national de son ou de ses peuples. Aux pires moments de leur histoire les Polonais refusent la déshistoire, ce qui leur évite d'avoir à combattre l'idée de la désexistence et ses démons.

la Pologne

La déshistoire de la Belgique De la prétendue déshistoire de la Belgique, il y aurait beaucoup à dire ; de sa désexistence imaginaire - imaginaire pour de vrai cette fois - davantage encore. L’acharnement des historiens français à tourner en dérision le dernier duc de Bourgogne, dont le projet de royaume d’entre-deux faillit compromettre et l’équilibre européen, et l’unification française autour d'un pouvoir royal omniscient, mériterait qu’on s’y arrête. Car, enfin, cet acharnement, cette hargne qui ne se démentent guère après cinq siècles, témoignent en faveur du projet avorte du Téméraire, serait-ce a contrario. Donc en faveur d’une existence du pays d’tre-deux, de son, histoire, de sa réalité géopolitique. Mais à en croire ses détracteurs, la fin tragique du duc devant Nancy prouverait à elle seule l'inanité du projet. Donc la dés existence du pays d’entre-deux Mais dans ce pays d’aujourd’hui déchiré, presque éclaté, la dés histoire est un aspect parmi d’autres d’un processus d’acculturation depuis longtemps engagé et qui va en s’accélérant. C’est que tout aujourd’hui nous mène à la dés existence ; tout

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nous y pousse, nous y précipite - à commencer le mépris dans lequel personnel politique tient toujours les créateurs de ce pays - accoutumé qu’il est de gérer ses affaires en toute impuni d’en infléchir le cours, donc l’histoire même du pays. Force nous est convenir que ce que le personnel politique a mis à mal en l’espace de quelques décennies, est sans doute irréparable. Mais faisons lui confiance. Il sera tenté d’aller plus loin, jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la dés existence de la Belgique dans les faits, en ne cessant pas de se prévaloir, soyons-en assures, de sa des histoire.

La logique des choses Aussi est-il dans la logique des choses que dans ce pays d’aujourd’hui déchiré, presque éclaté, nous puissions encore, nous puissions toujours créer malgré tout ; écrire malgré tout ; publier malgré tout ; rêver malgré tout ; imaginer malgré tout Pourvu, pour peu, à condition que nous les laissions faire, que nous nous laissions faire jusqu’au bout ; et cela jusqu’au jour ou nous nous réveillerons enfin pour

découvrir que le pays d’entre-deux, le pays surréaliste, le pays le plus imaginaire du

était depuis longtemps découpé, débité, dépecé en morceaux. En

trois parties. Peut-être quatre.

monde avait été

Mais dépecé à l’insu de qui ?

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Charles De Coster (1827-1879)

Tôt orphelin de père, l'écrivain, qui naquit à Munich et fut élevé à Bruxelles, fréquenta très tôt la bohême estudiantine et littéraire composée par les artistes et écrivains de la seconde génération de l'indépendance. Avec le célèbre plasticien Félicien Rops, De Coster fonde, en 1856, l'hebdomadaire culturel politique et satyrique Ulenspiegel. Dans les Légendes flamandes (1857) et les Contes brabançons (1861), il plonge dans les traditions centrales (Flandres et Brabant) du pays et s'essaie à un usage singulier de la langue. Toutes choses qui trouveront leur ampleur et leur génie dans La Légende d'Ulenspiegel (1867). La révolution littéraire de cet ouvrage composé de cinq livres, qui accomplit en fait le rêve identitaire du XIXe siècle et le transcende, ne sera reconnue par ses pairs qu'après sa mort et mit encore bien plus de temps à être acceptée en France. Un récit conforme aux canons réalistes de l'époque, Le Voyage de noces (1872), n'apporta à De Coster aucun succès.

La Légende d'Ulenspiegel

La Légende et les Aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs

L'extrait ici repris provient de la fin du volume. II raconte la destitution de Philippe II comme souverain légitime des anciens Pays-Bas, l'assassinat du prince d'Orange et la constitution de fait de deux Etats - avec la longue latence de 250 ans qui précède l'indépendance de la Belgique moderne dont la Constitution sera la plus libérale de son temps.

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En ce temps-la, Messeigneurs des Etats généraux s'assemblèrent à La Haye pour

juger Philippe, roi d'Espagne, comte de Flandre, de Hollande, etc., suivant les chartes

et privilèges par lui consentis.

Et le greffier parla ainsi:

- Il est notoire à un chacun qu'un prince de pays est établi par Dieu, souverain et chef

de ses sujets pour les défendre et préserver de toutes injures, oppressions et violences,

ainsi qu'un berger est ordonné pour la défense et la garde de ses brebis. Il est notoire

aussi que les sujets ne sont pas créés par Dieu pour l'usage du prince, pour lui être

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obéissants en tout ce qu'il commande, que ce soit chose pie ou impie, juste ou injuste,

ni pour le servir comme des esclaves. Mais le prince est prince pour ses sujets, sans lesquels il ne peut être, afin de gouverner selon le droit et la raison; pour les maintenir et les aimer comme un père ses enfants, comme un pasteur ses brebis, risquer sa vie pour les défendre; s'il ne le fait, il doit être tenu non pour un prince, mais pour un tyran. Philippe roi lança sur nous, par appels de soldats, bulles de croisade et d’excommunication, quatre armées étrangères. Quelle sera sa punition, en vertu des lois et coutumes du pays?

- Qu'il soit déchu, répondirent Messeigneurs des Etats.

- Philippe a forfait à ses serments: il a oublie les services que nous lui rendîmes, les victoires que l'aidâmes à remporter. Voyant que nous étions riches, il nous laissa rançonner et piller par ceux du conseil d'Espagne. -Qu'il soit déchu comme ingrat et larron, répondirent Messeigneurs des Etats.

- Philippe, continua le greffier, mit dans les plus puissantes villes de pays de

nouveaux évêques, les dotant et bénéficiant avec les biens de plus grosses abbayes; il introduisit, par l'aide de ceux-ci, l'Inquisition d'Espagne.

-Qu'il soit déchu comme bourreau, dissipateur du bien d'autrui, répondirent Messeigneurs des Etats.

- Les nobles des pays, voyant cette tyrannie, exhibèrent, l'an 1566, une requête par

laquelle ils suppliaient le souverain de modérer ses rigoureux placards et notamment

ceux qui concernaient l'Inquisition: il s'y refusa toujours.

- Qu'il soit déchu comme un tigre entêté dans sa cruauté, répondirent Messeigneurs des Etats. Le greffier poursuivit:

- Philippe est fortement soupçonne d'avoir, par ceux de son cons d'Espagne,

secrètement excite les brisements d'images et le sac des églises, afin de pouvoir, sous prétexte de crime et de désordres, faire marcher sur nous les armées étrangères.

-Qu'il soit déchu comme instrument de mort, répondirent Messeigneurs des Etats.

- À Anvers, Philippe fit massacrer les habitants, ruina les marcha flamands et les marchands étrangers. Lui et son conseil d'Espagne donnèrent à un certain Rhoda,

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vaurien renommé, par de secrètes instructions, le droit de se déclarer le chef des

pillards, de récolter du butin, de servir de son nom, à lui, Philippe roi, de contrefaire ses sceaux, cor sceaux, et de se comporter comme son gouverneur et lieutenant lettres royales interceptées et qui sont entre nos mains prouvent le fait. Tout est arrivé de son consentement et après délibération du conseil d'Espagne. Lisez ses lettres, il y loue le fait d'Anvers, reconnaît avait un signale service, promet de le récompenser, engage Rhoda et les autres Espagnols à marcher dans cette voie glorieuse.

- Qu'il soit déchu comme larron, pillard et meurtrier, répondirent Messeigneurs des

Etats.

- Nous ne voulons que le maintien de nos privilèges, line paix loyale et assurée, une

liberté modérée, notamment touchant la religion qui concerne principalement Dieu et conscience: nous n’eûmes Tien de Philippe, sinon des traites menteurs servant à semer la discorde entre les provinces, pour les subjuguer l'une après l'autre et les traiter comme les Indes, par le pillage, la confiscation, les exécutions et l'Inquisition.

- Qu'il soit déchu comme assassin préméditant meurtre de pays, répondirent Messeigneurs des Etats.

- Il a fait saigner les pays par le duc d'Albe et ses happe-chair, par Médina-Coeli,

Requesens, les traîtres des conseils d'Etat et des provinces; il recommanda line rigoureuse et sanglante sévérité à Don Juan et a Alexandre Farnèse, prince de Parme (ainsi qu' on le voit par ses lettres interceptées); il mit au ban de l'empire Monseigneur d'Orange, para trois assassins en attendant qu'il pare le quatrième; fit dresser chez nous des châteaux et forteresses; fit brûler vifs les hommes, enterrer vives les femmes et filles, hérita de leurs biens; étrangla Montigny, de Berghes et d'autres seigneurs, nonobstant sa parole royale; tua son fils Carlos; empoisonna le prince d' Ascoly, à qui il fit épouser dona Eufrasia, grosse de son fait, afin d'enrichir de ses biens le bâtard à venir; lança contre nous un édit qui nous déclarait tous traîtres, ayant perdu corps et biens, et commit ce crime, inouï dans un pays chrétien, de confondre les innocents et les coupables.

- De par toutes lois, droits et privilèges, qu'il soit déchu, répondirent Messeigneurs des Etats.

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Et les sceaux du roi furent brises.

Et le soleil luisait sur terre et sur mer, dorant les épis mûrs, mûrissant le raisin, jetant sur chaque vague des perles, parure de la fiancée de Neerlande: Liberté. Puis le prince d'Orange, étant à Delft, fut frappé par un quatrième assassin de trois balles dans la poitrine. Et il mourut, suivant sa devise:

«Tranquille parmi les cruelles andes. » Ses ennemis dirent de lui que pour faire pièce à Philippe roi, et n’espérant pas régner sur les Pays-Bas méridionaux et catholiques, il les avait offerts par un traité secret à Monseigneur Sa Grande Altesse d' Anjou. Mais celui-ci n’était point ne pour procréer l'enfant Belgique avec Liberté, qui n'aime point les amours extraordinaires. Et Ulenspiegel avec Nele quitta la flotte. Et la patrie Belgique gémissait sous le joug, garrottée par les traîtres.

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On était pour lors au mois des blés mûrs, l'air était pesant, le vent tiède: faucheurs et

faucheuses pouvaient à l’aise dans les champs récolter sous le ciel libre, sur un sol libre, le blé semé par eux. Frise, Drenthe, Overyssel, Gueldre, Utrecht, Noord-Brabant, Noord- et Zuid-Holland; Walcheren, Noord- et Zuid-Beveland; Duiveland et Schouwen qui forment la Zélande; toutes les côtes de la mer du Nord depuis Knokke jusqu'au Helder; les îles Texel, Vieland, Ameland, Schiermonik- Oog, allaient, depuis l'Escaut occidental jusqu'à l'Oost-Ems, être délivrés du joug espagnol; Maurice, fils du Taiseux, continuait la guerre. Ulenspiegel et Nele, ayant leur jeunesse, leur force et leur beauté, car l'amour et l'esprit de Flandre ne vieillissent point, vivaient coîment dans la tour de Veere, en attendant qu'ils puissent venir souffler, après maintes cruelles épreuves, le vent de liberté sur la patrie Belgique. Ulenspiegel avait demande d' être nomme commandant et gardien de tour, disant qu'ayant des yeux d'aigle et des oreilles de lièvre, il pourrait voir si l'Espagnol ne tenterait pas de se représenter dans les pays délivrés, et qu'alors il sonnerait wacharm, ce qui est alarme en langage flamand.

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Le magistrat fit ce qu'il voulut: à cause de ses bons services, on lui donna un florin par jour, deux pintes de bière, des rêves, fromage, biscuit, et trois livres de bœuf par semaine. Ulenspiegel et Nele vivaient ainsi à deux très bien, voyant de loin avec joie les îles libres de Zélande: près, bois, châteaux et forteresses, et les navires armes des Gueux gardant les cotes. La nuit, ils montaient a la tour bien souvent, et la, s’asseyant sur la plate-forme, ils devisaient des dures batailles, des belles amours passées et à venir. De la, ils voyaient la mer qui, par ce temps chaud, ferlait et déferlait sur le rivage des vagues lumineuses, les jetant sur les îles comme des fantômes de feu. Et Nele s’effrayait de voir dans les polders les feux follets, qui sont, disait-elle, les âmes des pauvres morts. Et tous ces lieux avaient été des champs de bataille. Les feux follets s’élançaient des polders, couraient le long des digues, puis revenaient dans les polders comme s'ils n’eussent point voulu abandonner les corps dont ils étaient sortis. Une nuit, Nele dit à Ulenspiegel:

- Vois comme ils sont nombreux en Duiveland et volent haut: c’est du côté des îles des oiseaux que j'en vois le plus grand nombre. Y veux-tu venir, Thyl? nous prendrons le baume qui montre choses invisibles aux yeux mortels. Ulenspiegel répondit:

- Si c’est de ce baume qui me fit aller a ce grand sabbat, je n'y ai pas plus de confiance qu’en un songe creux.

- Il ne faut pas, dit Nele, Dieu la puissance des charmes. Viens, Ulenspiegel.

- J'irai.

Le lendemain, il demanda au magistrat qu'un soudard clairvoyant et fidèle le remplaçât, afin de garder la tour et de veiller sur le pays. Et il s’en fut avec Nele vers les îles des oiseaux. Cheminant par champs et par digues, ils virent de petites îlettes verdoyantes, entre lesquelles courait l'eau de la mer; et sur des collines de gazon allant jusqu' aux dunes, une grande foule de vanneaux, de mouettes et d'hirondelles de mer, qui se tenant immobiles faisaient de leurs corps des

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îlettes toutes blanches; au -dessus volaient des milliers de ces oiseaux. Le sol était

plein de nids: Ulenspiegel, se baissant pour ramasser un œuf sur le chemin, vit venir à lui, voletant, une mouette qui jeta un cri. Il en vint à cet appel plus de cent, criant d'angoisse, planant sur la tête d'Ulenspiegel et au -dessus des nids voisins; mais elles n’osaient s’approcher de lui.

- Ulenspiegel, dit Nele, ces oiseaux demandent grâce pour leurs œufs. Puis devenant

tremblante, elle dit:

- J'ai peur, voici le soleil qui se couche, le ciel est blanc, les étoiles s'éveillent, c’est l'heure des esprits. Vois, rasant la terre, ces rouges exhalaisons; Thyl, mon aimé, quel

est ce monstre d'enfer, ouvrant ainsi dans le nuage sa gueule de feu?Vois, du côté de Philips-land, où le roi bourreau fit deux fois, pour sa cruelle ambition, tuer tant de pauvres hommes, vois les feux follets qui dansent: c'est la nuit ou les âmes des pauvres hommes tues dans les batailles quittent les limbes froids du purgatoire pour se venir réchauffer à l’air tiède de la terre: c'est 1'heure où tu peux demander tout à Christ, qui est le Dieu des bons sorciers.

- Les cendres battent sur man cœur, dit Ulenspiegel. Si Christ pouvait montrer ces

Sept dont les cendres jetées au vent feraient heureuse la Flandre et l'entier monde!

- Homme sans foi, dit Nele, tu les verras par Ie baume.

- Peut-être, dit Ulenspiegel montrant du doigt Sirius, si quelque esprit descend de la

froide étoile. A ce geste, un feu follet voltigeant autour de lui s'attacha à son doigt, et plus il s’en voulait défaire, plus le follet tenait ferme.

Nele, tachant de délivrer Ulenspiegel, eut aussi son follet au bout de la main. Ulenspiegel, frappant sur Ie sien, disait:

-Réponds! Es-tu l'âme d'un Gueux ou d'un Espagnol? Si tu es l'âme d'un Gueux, va en paradis; si tu es celle d'un Espagnol, retourne en l’enfer d’où tu viens. Nele lui dit:

- N'injurie point les âmes, fussent-elles des âmes de bourreaux. Et, faisant danser son feu follet au bout de son doigt:

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- Follet, disait-elle, gentil follet, quelles nouvelles apportes-tu du pays des âmes? A quoi sont-elles empêchées là-bas? Mangent-elles et boivent-elles, n'ayant pas de bouche? car tu n'en as point, Collet mignon! ou bien ne prennent -elles la forme humaine que dans le benoît paradis?

- Peux-tu, dit Ulenspiegel, perdre ainsi le temps à parler à cette flamme chagrine qui n'a point d'oreilles pour t'entendre, ni de bouche pour te répondre? Mais sans l'écouter:

- Follet, disait Nele, réponds en dansant, car je te vais interroger trois fois: une fois au nom de Dieu, line fois au nom de madame la Vierge, et line fois au nom des esprits élémentaires qui sont les messagers entre Dieu et les hommes. Ce qu'elle fit, et Ie Collet dansa trois fois. Alors Nele dit à Ulenspiegel:

- Ôte tes habits, je ferai de même: voici la boîte d’argent ou est le baume de vision.

- Ce m’est tout un, répondit Ulenspiegel.

Puis s’étant dévêtus et oints du baume de vision, ils se couchèrent nus l'un près de l'autre sur l'herbe. Les mouettes se plaignaient; la foudre grondait sourde dans le nuage ou brillait l'éclair; la lune montrait à peine entre deux nuées les cornes d’or de son croissant; les feux follets d'Ulenspiegel et de Nele s’en furent danser avec les autres dans la prairie. Soudain Nele et son ami furent pris par la grande main d'un géant qui les jetait en l'air comme des ballons d'enfants, les reprenait, les roulait l'un sur l'autre et les pétrissait entre ses mains, les jetait dans les flaques d'eau entre les collines et les en retirait pleins d'herbes marines. Puis les promenant ainsi dans l'espace, il chanta d'une voix éveillant de peur toutes les mouettes des îles:

Ils veulent d'un œil bigle, Ces pucerons chétifs, Lire les divins sigles Que nous tenons captifs. Lis, puce, le mystère;

Lis, pou, le mot sacre Qui dans l'air, ciel et terre

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Par sept clous est ancre. Et de fait, Ulenspiegel et Nele virent sur le gazon, dans l'air et dans le ciel, sept tables d'airain lumineux qui y étaient attachées par sept clous flamboyants. Sur les tables il était écrit:

Dans les fumiers germent les sèves [sic]; Sept est mauvais, mais sept est bon; Diamants sortent du charbon; De sots docteurs, sages élèves; Sept est mauvais, mais sept est bon. Et le géant marchait suivi de tous les feux follets, qui, susurrant comme des cigales, disaient:

Regardez bien, c’est leur grand maître. Pape des papes, roi des rois, C'est lui qui mène César paître:

Regardez bien, il est de bois. Soudain ses traits s’altérèrent, il parut plus maigre, triste et grand. Il tenait d'une main un sceptre et de l'autre line épée. Il avait nom Orgueil. Et jetant Nele et Ulenspiegel sur le sol, il dit:

- Je suis Dieu. Puis à côté de lui, montée sur tine chèvre, parut une fille rougeaude, les seins nus, la robe ouverte, et l'œil émerillonné; elle avait nom Luxure; vint alors line vieille juive ramassant des coquilles d’œufs de mouettes: elle avait nom Avarice; et un moine gloutu goulu, mangeant des andouilles, s' empiffrant de saucisses et mâchonnant sans cesse comme la truie sur laquelle il était monté: c' était la Gourmandise; vint ensuite la Paresse, traînant la jambe, blême et bouffie, l'œil éteint, que la Colère chassait devant elle à coups d'aiguillon. La Paresse, dolente, se lamentait, et tout en larmes tombait de fatigue sur les genoux; puis vint la maigre Envie, à la tête de vipère, aux dents de brochet, mordant la Paresse parce qu’elle avait trop d’aise, la Colère parce qu’elle était trop vive, la Gourmandise parce qu’elle était trop repue, la Luxure parce

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qu'elle était trop rouge, l'Avarice pour les coquilles, l'Orgueil parce qu'il avait line robe de pourpre et line couronne. Et les follets dansaient tout autour. Et parlant avec des voix d'hommes, de femmes, de filles et d'enfants plaintifs, ils dirent, gémissant:

- Orgueil, père d'ambition, Colère, source de cruauté, vous nous tuâtes sur les champs de bataille, dans les prisons et les supplices, pour garder vas sceptres et vos

couronnes! Envie, tu détruisis en leur germe bien de nobles et d'utiles pensées, nous sommes les âmes des inventeurs persécutés; Avarice, tu changeas en or le sang du pauvre populaire, nous sommes les esprits de tes victimes; Luxure, compagne et sœur de meurtre, qui enfantas Néron, Messaline 'et Philippe, roi d'Espagne, tu achètes la vertu et pares la corruption, nous sommes les âmes des morts; Paresse et Gourmandise, vous salissez le monde, il faut vous en balayer, nous sommes les âmes des morts.

Et une voix rut entendue disant:

Dans les fumiers germent les sèves [sic]

Sept est mauvais, mais sept est bon. A sots docteurs, sages élevés. Pour avoir cendre et charbon, Que fera Ie pou vagabond?

Et les follets dirent:

- Le feu c’est nous, la revanche des vieilles larmes, des douleurs du populaire; la

revanche des seigneurs chassant au gibier humain sur leurs terres; revanche des batailles inutiles, du sang verse dans les prisons, des hommes brûlés, des femmes, des filles enterrées vives; la revanche du passé enchaînée et saignant. Le feu c’est nous;

nous sommes les âmes des morts.

A ces mots les Sept furent changés en statues de bois sans rien perdre de leur forme

première.

Et une voix dit:

- Ulenspiegel, brûle le bois.

Et Ulenspiegel se tournant vers les follets:

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- Vous qui êtes de feu, dit-il, faites votre office.

Et les follets en foule entourèrent les Sept, qui brûlèrent et furent réduits en cendres. Et un fleuve de sang coula. De ces cendres sortirent sept autres figures; la première dit:

- Je me nommais Orgueil, je m'appelle Fierté noble.

Les autres parlèrent aussi, et Ulenspiegel et Nele virent d’Avarice sortir Economie; de Colère, Vivacité; de Gourmandise, Appétit; d'Envie, Emulation et de Paresse, Rêverie des poètes et des sages. Et la Luxure, sur sa chèvre, fit changée en une belle femme qui avait nom Amour.

Et les follets dansèrent autour d’eux line ronde joyeuse. Ulenspiegel et Nele entendirent alors mille voix d'hommes et de femmes cachés, sonores, ricassantes, qui, donnant un son pareil a celui de cliquettes, chantaient:

Quand sur la terre et quand sur l’onde Ces sept transformes régneront, Hommes, alors levez le front:

Ce sera le bonheur du monde. Et Ulenspiegel dit:

« Les esprits se gaussent de nous.» Et une puissante main saisit Nele par le bras et la jeta dans 1'espace. Et les esprits chantèrent:

Quand le septentrion Baisera le couchant,

Ce sera fin de ruines:

Cherche la ceinture.

- Las! dit Ulenspiegel: septentrion, couchant et ceinture. Vous parlez obscurément, messieurs les Esprits. Et ils chantèrent ricassant:

Septentrion, c’est Neerlande; Belgique, c'est le couchant; Ceinture, c'est alliance:

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Ceinture, c'est amitié. - Vous n’étés point fous, messieurs les Esprits, dit Ulenspiegel. Et ils chantèrent ricassant derechef :

La ceinture, pauvret, Entre Neerlande et Belgique, Ce sera bonne amitié, Belle alliance.

Met raedt En daedt ; Met doodt En bloodt.

Alliance de conseil Et d’action, De mort Et de sang

S’il le fallait N’était l’Escaut Pauvret, n’était l’Escaut.

- Las ! dit Ulenspiegel, telle este donc notre vie tourmentée : larmes d’hommes et rire du destin.

Alliance de sang Et de mort, N’était l’Escaut. repartirent ricassant les esprits. Et une puissance main saisit Ulenspiegel et le jeta dans l’espace.

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Camille Lemonnier (1844-1913)

L'ampleur de son œuvre (plus de 70 volumes) et son inlassable activité de critique d'art (L'Ecole belge de peinture, 1906), font assurément de Camille Lemonnier une des figures-clés de l’histoire culturelle belge. Tour à tour conspué et admiré (Rodenbach lui décerna le titre de « Maréchal des lettres belges »), il s'imposa comme la personnalité dominante du naturalisme en Belgique. Le réalisme de ses romans (qui lui vaudra plusieurs procès pour pornographie) est souvent contrebalancé par un lyrisme qui, tout en n'échappant pas toujours à l'enflure, témoigne d'une imagination prompte à se saisir de grandes figures mythiques. Son écriture puissante et baroque confine souvent au style artiste par son goût des tours recherchés et des termes rares ou patoisants. Rurale au départ (Un mâle, 1881), son inspiration le portera plus tard vêts des thèmes sociaux (Happe- Chair, 1886; La Fin des bourgeois, 1892). A l'instar de Zola, ses derniers livres affectionnent le ton prophétique et l'allégorie grandiloquente pour annoncer le salut de l'humanité dans la réconciliation avec la nature.

Happe-Chair (1886)

Clarinette, jeune ouvrière et figure maléfique, annonce à son amant, Jacques Huriaux, qu’elle est enceinte. Lemonnier reproduit leur conversation, soit sous la forme d’un dialogue patoisant soit par un discours indirect libre dans la plus pure tradition naturaliste.

Un soir de la mi-août, comme ils trôlaient à travers les éteules dans la blancheur

fraîcheur de la pleine lune, il voulut l'attirer à lui. Elle lui était venue ce soir-la plus

câline que d'habitude, avec des frôlements lascifs de chatte en amour, et des les

premiers pas, lui avait noue son bras autour des reins, dans un enlacement côte à côte.

Mais, au geste qu'il fit pour l’agripper, elle se rejeta violemment, comme blessée par

son attouchement, et toute triste, lui décocha :

- C'est fini d' rire, m' n' ami. C'est fini, que j 'te dis; ta Rinette n'a pu qu'à s' jeter à

l'eau.

Il hocha la tête, et se plantant devant elle:

- Ben quoi? Qu'est-ce que t'as? Pour sûr il est arrivé cor une fois une affaire.

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Ah! oui, qu'il était arrivé quelque chose, mais elle n'osait pas lui dire quoi;

quand il saurait son malheur, il la battrait, ou pis encore, il la lâcherait. Et 1a tête roulée dans la poitrine de Huriaux, elle geignait, avec des sanglots, répétait constamment:

- J' seu trop malheureuse, aussi!

Lui, sourdement inquiet, tirait de grosses fumées de sa pipe, la chemise chaude des larmes qu'elle versait; et il continuait à l'interroger en lui caressant la nuque:

- Voyons, parle

Parle, que j' te dis:

A la fin elle éclata:

- Ben, c'est à cause du p'tit qu' tu m'as fait! Comme il demeurait sans parler, elle eut un flux de larmes plus violent et s'écria:

- Ti vois ben qu'ti n'me dis ren? Alors il chercha des mots pour expliquer son silence. S'il ne disait rien, c'est qu'il ne savait quoi dire. Certainement il ne s’attendait pas à cette nouvelle. Et pour dire qu'il en était content, ça n'était pas vrai, mais il ne pouvait pas dire non plus qu'il en était fâché. Des enfants, faudrait toujours s'y attendre, quand on est couple. Mais voilà, on pense à tout, excepte qu'il pourrait en venir. II lui parlait posément, les yeux errant dans la campagne, petit à petit reconquis au calme, acceptant cette paternité inattendue avec la pensée d'un devoir à remplir, presque sans raisonner. Pourtant, avant de s'engager, une prudence le prit, en métis wallon flamand qu'il était.

- R'leve ton nez, lui dit-il, que j'te reluque. C'est-i ben sar qu'c'est d'moi?

Elle répondit par une petite comédie d'indignation. II ne lui manquait plus que d'être soupçonnée! Voilà pourtant ce qu'il en arrivait d'être trop honnête; on se met avec un homme, on crache sur tout le reste, puis on est traitée comme la première pouffiasse venue. La grosse Mimi avait été plus maligne, elle; elle avait pris deux galants, pour être sûre qu’un des deux au moins aurait reconnu son enfant. Et il en était résulte ceci: c’est que les deux drilles s'étaient battus, chacun prétendant qu'il était le père. Maintenant elle était mariée à celui qui avait rossé l'autre. Et, montée par ses récriminations, Clarinette s'exaspéra, voulut risquer un grand coup. Elle était bien

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bête de lui donner tant d’explications; elle suivrait sa première idée, irait se jeter dans

la rivière. II serait libre ainsi d'en leurrer d'aussi sottes qu’elle.

Jacques la retint par sa jupe au moment où elle allait dévaler le versant; mais

elle se débattit, et finalement il la coucha à terre, vaincue, ses poings dans les yeux,

lui-même étendu près d'elle, toujours calme, lui disant:

- D'abord que c'est comme ça, faudra voir à arranger l’affaire.

Devant cette parole qui le liait, elle oublia ses feintes, se mit à le baiser à

pincettes, avec des rires et des cajoleries.

- M'cheri, ti verras comme on aura du plaisir à troés. L 'p'tit t'dira: papa, et mi j't'ferai

de bonnes fristouilles, avec d'la tarte to les dimanches.

Un mâle (1881)

La liaison entre le braconnier Cachaprès et Germaine a été éventée. L’héroïne trouve un réconfort dans le contact avec une nature luxuriante. Lemonnier saisit là l’occasion d’une description printanière tout entière tournée vers l'érotisation de la nature et l’exaltation du désir.

Autour d'elle, la nature semblait lasse comme elle-même. II y avait des

moments où le paysage s'immobilisait dans une torpeur d'accablement. Les arbres

découpaient sur le ciel, d'une pâleur ardente de fonte en fusion, des silhouettes

inertes. Le soleil pesait alors sur la terre de tout son poids, comme le mâle couvrant la

femelle aux jours du rut. Seuls, les fumiers bruissaient dans la cour, lourds de

fermentation, et ce bruissement se perdait dans le silence du jour.

Une floraison magnifique constellait l'étendue. Des taches roses signalaient au

loin des sainfoins. Les colzas s' envermeillaient de jaunes flambées qui s’étendaient

de proche en proche, finissaient par se noyer dans l'horizon d'argent. Et la houle

glauque des hies ondulait en larges masses dormantes. Des grappes lumineuses

épinglaient la rondeur ventrue des buissons; une phosphorescence allumait, le long

des eaux, les berges gazonnées; des coins d'herbage s'ensanglantaient de coquelicots;

et le bleu, le jonquille, l’écarlate criblaient le tapis des verts sombres ou clairs.

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Au-dessus des végétations s'élargissaient des courants d’odeurs musquées; une ascension de parfums passait dans l’ascension des clartés; à chaque frisson du vent, des bouffées s'épandaient, formaient une vaste nappe d'effluves qui, par places, s'abattait. Et de grands papillons ocellés trembloyaient à ras des cultures; des vols ivres d'abeilles cognaient les fleurs; les ruches et les nids bourdonnaient, également en fête. Un chamaillis d'ailes remplissait l'épaisseur des arbres; chaque branche avait ses oiseaux, chaque feuille avait ses insectes; et les jardins, les vergers ronflaient, chantaient. À mesure que se pressaient les jours, cette gaieté de la terre s'accroissait, prenait des allures de ribote et de folie. Une pléthore gonflait les choses; le vertige de la sève exaspérait les chênes. On entendait comme par cascades ruisseler le sang vert des aubiers sous la chevelure des feuilles. Des gommes s'accumulaient le long des écorces, comme des apostumes par les fentes desquels coulaient les résines; aux branches s' ouvraient des plaies pareilles à des bouches, à des flancs ébrasés et spumants. Tout dégénérait en excès; parfum, lumière, couleur, allongement des tiges, largeur des branchées, densité des fourres, épanouissement de la fleur dans l'herbe, rondeur des bois à l'horizon. Les bêtes, gorgées de pâture fraîche, ballonnaient d'aise sous de belles peaux lustrées. Des poursuites incessamment bousculaient les halliers, les prairies et les haies. Moineaux, poules, palombes, ronsins, ouailles s'accouplaient, effarés, vagissants, furieux. Des cris rauques de désir encoléraient le vent. Une férocité entrechoquait entre eux les sexes, sous le soleil plombant son vif argent dans les moelles. Et l'ombre et la clarté s'aimaient, se caressaient, se pourchassaient, demeuraient pantelantes à travers une tendresse inassouvie. Les sources avaient l'air d'être de la vie qui coulait dans l'immense bruit de la nature en travail; elles s’épanchaient murmurantes, douces, ayant quelquefois comme des gloussements d'amour, des sanglots mystérieux, ineffablement voluptueux. La mort même, la mort antique et pourrie, rajeunissait, s'éjoyait, reverdissait, les saules vermoulus, les pommiers rongés de chancres, les ormes chus dans le fossé

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avec leurs ganglions et leurs goitres. De vieux murs prenaient une somptuosité de manteau sous l'échevellement doré des ravenelles. L’ornière s’enfleurait: le grès s'aigrettait d’un panache: la fissure des toits caducs laissait s’épandre une touffe éclatante; les fumiers eux-mêmes se duvetaient d'une fleur rosée, germaient, entraient dans la noce universelle. Et sur tout cela dardait le midi, ondulait le vent, pleuvaient les odeurs, rumoraient les feuillages, balancés comme des éventails.

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Emile Verhaeren (1855-1916)

Verhaeren fit ses études à Gand (avec Rodenbach) puis à Louvain. Avocat, il fut stagiaire d'Edmond Picard et se mêla aux premiers combats de La Jeune Belgique. Son œuvre, essentiellement poétique, est abondante et protéiforme. D'abord parnassienne (Les Flamandes, 1883), elle évolue vers un symbolisme pessimiste avec Les Soirs (1888), Les Débâcles (1888), Les Flambeaux noirs (1891). Puis c'est la phase d'exaltation du progrès technique et de la fraternité sociale (Les Campagnes hallucinées, 1893 ; Les Villes tentaculaires, 1895 ; Les Forces tumultueuses, 1902 ; La Multiple Splendeur, 1906 ; Les Rythmes souverains, 1910). Ce trajet n'est cependant pas exempt de temps d'arrêt (comme avec Les Heures claires, 1896, ou Les Heures du soir, 1911, plus intimistes) et de phases de synthèse (comme dans la grande fresque de Toute la Flandre, 1904-1911). Verhaeren a aussi écrit plusieurs pièces de théâtre, notamment Le Cloître (1900). Toute son œuvre est un hymne à la ferveur et à l'énergie, chanté dans une langue inventive et puissante, et soutenue par des rythmes nouveaux.

Le silence

Depuis l’été que se brisa sur elle

Le dernier coup d’éclair et de tonnerre,

Le silence n'est point sorti

De la bruyère.

Autour de lui, là-bas, les clochers droits

Secouent leur cloche, entre leurs doigts,

Autour de lui, rôdent les attelages,

Avec leur charge, à triple étage,

Autour de lui, aux lisières des sapinières,

Grince la roue en son ornière,

Mais aucun bruit n’est assez fort

Pour déchirer l’espace intense et mort.

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Depuis l’été de tonnerres charge, Le silence n’a pas bougé, Et la bruyère, ou les soirs plongent Par au delà des montagnes de sable Et des taillis infinissables, Au fond lointain des loins, l’allonge.

Les vents mêmes ne remuent point les branches Des vieux mélèzes, qui se penchent Là-bas, où se mirent, en des marais, Obstinément, ses yeux abstraits; Seule le frôle, en leurs voyages, L’ombre muette des nuages Ou quelquefois celle, là-haut, D'un vol planant de grands oiseaux.

Depuis le dernier coup d’éclair rayant la terre, Rien n'a mordu, sur le silence autoritaire. Ceux qui traversèrent sa vastitude, Qu'il fasse aurore ou crépuscule, Ont subi tous l'inquiétude De l'inconnu qu'il inocule.

Comme une force ample et suprême, Il reste, indiscontinûment, le suprême:

Des murs obscurs de sapins noirs Barrent la vue au loin, vers des sentiers d'espoir; De grands genévriers songeurs Effraient les pas des voyageurs; Des gentes complexes comme des signes

S’entremêlent, en courbes et lignes malignes, Et le soleil déplace, à tout moment, Les mirages, vers où s'en va l'égarement.

Depuis l'éclair par l'orage forge, L’âpre silence, aux quatre coins de la bruyère, N'a point changé.

Les vieux bergers que leurs cent ans disloquent Et leurs vieux chiens, uses et comme en loques, Le regardent, parfois, dans les plaines sans bruit, Sur les dunes en or que les ombres chamarrent. S'asseoir, immensément, du côté de la nuit. Alors les eaux ont peur, au pli des mares, La bruyère se voile et blêmit toute, Chaque feuillée, à chaque arbuste, écoute Et le couchant incendiaire Tait, devant lui, les cris brandis de sa lumière.

Chanson de fou

Brisez-leur pattes et vertèbres, Chassez les rats, les rats. Et puis versez du froment noir. Le soir, Dans les ténèbres. Jadis, lorsque mon cœur cassa, Une femme le ramassa Pour le donner aux rats.

- Brisez-leur pattes et vertèbres.

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Les Villages illusoires, 1895

Souvent je les ai vus dans l'âtre, Taches d'encre parmi le plâtre, Qui grignotaient ma mort.

- Brisez-leur pattes et vertèbres.

L'un d'eux, je l'ai senti

Grimper sur moi la nuit, Et mordre encore le fond du trou Que fit, dans ma poitrine, L’arrachement de mon cœur fou.

- Brisez-leur pattes et vertèbres.

Ma tête à moi les vents y passent, Les vents qui passent sous la porte, Et les rats noirs de haut en bas Peuplent ma tête morte.

- Brisez-leur pattes et vertèbres.

Car personne ne sait plus rien. Et qu'importent le mal, le bien, Les rats, les rats sont la, par tas, Dites, verserez-vous, ce soir, Le froment noir, À pleines mains, dans les ténèbres?

Les Campagnes hallucinées, 1893

Les morts En ces heures de soir où sous la brume épaisse Le ciel voilé s’efface et lentement s’endort, Ie marche recueilli, mais sans vaine tristesse, Sur la terre pleine de morts.

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Je fais sonner mon pas pour qu'encore ils l'entendent Et qu'ils songent, en leur sommeil morne et secret, À ceux dont la ferveur et la force plus grandes Refont le monde qu'ils ont fait.

Ils ne demandent pas qu’une douleur oisive Se traîne avec des pleurs autour de leurs cercueils. Ils comprennent la part que l’œuvre successive Fait à la joie et à l'orgueil.

Leur esprit est en nous, mais non pas pour nous nuire

Et nous pousser, à contre-jour, comme à tâtons. Leur voix est douce encor alors qu’on l’entend bruire Mais que c'est nous, nous qui chantons.

Car l'heure est notre enfin : et la belle lumière Et le sol et les flots et les ronflants essaims Des forces qu’on entend vibrer dans la matière Sont asservis à nos desseins.

Autres sont nos cœurs et les dieux et les hommes, autres pour nos esprits le pouvoir et ses lois. Un nouvel infini nous fait ce que nous sommes Et met sa force en notre foi.

Bondissez donc, désir humain, puissance humaine, Aussi loin que vous porte ou la lutte ou l'accord. Que votre amour soit neuf et neuve votre haine Sur la terre pleine de morts.

Les Flammes hautes, 1917

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« Je t’apporte, ce soir… » Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie D'avoir plongé mon corps, dans l'or et dans la soie Du vent joyeux et franc et du soleil superbe; Mes pieds sont clairs d'avoir foulé les herbes, Mes mains douces d'avoir touché le cœur des fleurs, Mes yeux brillants d’avoir soudain senti les pleurs Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles, Devant la terre en fête et sa force éternelle. L’espace entier, entre ses bras de vivante clarté, Ivre et fervent et sanglotant m'a emporte, Et j'ai marché je ne sais où, très loin, là-bas, Avec des cris captifs que délivraient mes pas.

Je t'apporte la vie et la beauté des plaines;

Respire-les sur moi à pleine et bonne haleine,

Les origans ont caressé mes doigts, et l'air

Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair.

Les Heures d'après-midi, 1905

Vers le futur Ô race humaine aux destins d’or vouée, As-tu senti de quel travail formidable et battant, Soudainement, depuis cent ans, Ta force immense est secouée?

L’acharnement à mieux chercher, à mieux savoir, Fouille comme à nouveau l’ample forêt des êtres, Et malgré la broussaille où tel pas s’enchevêtre

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L’homme conquiert sa loi des droits et des devoirs.

Dans le ferment, dans l'alôme, dans la poussière, La vie énorme est recherchée et apparaît. Tout est capté dans une infinité de rets Que serre ou que distend l'immortelle matière.

Héros, savant, artiste, apôtre, aventurier, Chacun troue à son tour le mur noir des mystères Et grâce à ces labeurs groupés ou solitaires, L'être nouveau se sent l'univers tout entier.

Et c'est vous, vous les villes, Debout De loin en loin, là-bas, de l'un à l'autre bout Des plaines et des domaines, Qui concentrez en vous assez d'humanité, Assez de force rouge et de neuve clarté, Pour enflammer de fièvre et de rage fécondes Les cervelles patientes ou violentes De ceux Qui découvrent la règle et résument en eux

Le monde. L’esprit de la campagne était l’esprit de Dieu; Il eut la peur de la recherche et des révoltes, Il chut ; et le voici qui meurt, sous les essieux Et sous les chars en feu des nouvelles récoltes.

La mine s'installe et souffle aux quatre coins D'où s'acharnent les vents, sur la plaine finie, Tandis que la cité lui soutire de loin

Ce qui lui reste encor d'ardeur dans l'agonie.

L’usine rouge éclate où seuls brillaient les champs La fumée à flots noirs rase les toits d'église ;

L’esprit de l'homme avance et le soleil couchant

N'est plus l'hostie en or divin qui fertilise.

Renaîtront-ils, les champs, un jour, exorcisés De leurs erreurs, de leurs affres, de leur folie Jardins pour les efforts et les labeurs lasses, Coupes de clarté vierge et de santé remplies?

Referont-ils, avec l'ancien et bon soleil, Avec le vent, la pluie et les bêtes serviles, En des heures de sursaut libre et de réveil, Un monde enfin sauvé de l'emprise des villes?

Ou bien deviendront-ils les derniers paradis Purges des dieux et affranchis de leurs présages, Où s'en viendront rêver, à l'aube et aux midis, Avant de s’endormir dans les soirs clairs, les sages?

En attendant, la vie ample se satisfait D'être une joie humaine, effrénée et féconde; Les droits et les devoirs? Rêves divers que fait, Devant chaque espoir neuf, la jeunesse du monde!

Les Villes tentaculaires, 1895

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Maurice Maeterlinck (1862-1949)

La fortune personnelle de Maeterlinck lui permettra de se consacrer entièrement à son œuvre, qui lui valut le Prix Nobel de littérature en 1911. Cette œuvre est triple:

poésie, essai, théâtre. Le poète aura une existence courte, mais dense : ses Serres chaudes (1889), décadentes, adoptées par les surréalistes, sont suivies par les Douze puis Quinze Chansons (1896 et 1900), exprimant dans une forme inquiétante à force d'être simple l'angoisse fondamentale devant l'inconnu. Cette angoisse, qui marie mort et amour, est puissamment symbolisée dans le premier théâtre de Maeterlinck, lequel s'impose des La Princesse Maleine (1889). L'écriture, dramaturgiquement dépouillée dans L' Intruse et Les Aveugles (1890), atteindra sa perfection avec Pelléas et Mélisande (1892). Le second théâtre de Maeterlinck, plus historique, moraliste et optimiste, vaut surtout par Monna Vanna (1902) et L'Oiseau bleu (1909). L'essayiste métaphysicien du Trésor des humbles (1896) acquerra le succès universel par ses études, aujourd'hui vieillies, sur les insectes sociaux.

Pelléas et Mélisande (1892)

Quatrième acte. La vie reprend au château, car le père de Pelléas semble en voie de guérison. Pelléas est prêt à partir et décide de revoir Mélisande une dernière lois, près de la fontaine des aveugles, là où il la vit la première fois. Là où, après l'avoir jeté au soleil, son anneau s’engloutit.

Entre Pelléas.

PELLEAS. - C'est le dernier soir

comme un enfant autour d'une chose que je ne soupçonnais pas

autour des pièges de la destinée

en criant de joie et de douleur comme un aveugle qui fuirait l'incendie de sa maison

Je vais lui dire que je vais fuir

me mentir à moi-même

sans la revoir

me rappelle plus

revue

ainsi. Et tous ces souvenirs

le dernier soir

Il faut que tout finisse

J'ai joué

J'ai joué en rêve

Qui est-ce qui m'a réveillé tout à coup ? Je vais fuir

Mon père est hors de danger ; et je n'ai plus de quoi

Je ferais mieux de m'en aller

Il y a des choses que je ne

Il est tard ; elle ne vient pas

Il faut que je la regarde bien cette fois-ci

on dirait, par moment, qu'il y a plus de cent ans que je ne l'ai

Il ne me reste rien si je m'en vais

Et je n'ai pas encore regardé son regard

c'est comme si j'emportais un peu d'eau dans un sac de

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mousseline

faut que je lui dise tout ce que je n'ai pas dit

Il faut que je la voie une dernière fois, jusqu'au fond de son cœur

Il

Entre Melisande.

MELISANDE. – Pelléas ! PELLEAS. – Mélisande ! - Est-ce toi, Mélisande ? MELISANDE. - Oui.

PELLEAS. - Viens ici : ne Teste pas au bord du clair de lune. - Viens ici. Nous avons

tant de choses a nous dire

MELISANDE. - Laissez-moi dans la clarté PELLEAS. - On pourrait nous voir des fenêtres de la tour. Viens ici ; ici, nous n’avons rien à craindre. - Prends garde ; on pourrait nous voir MELISANDE. - Je veux qu'on me voie PELLEAS. - Qu'as-tu donc ? - Tu as pu sortir sans qu'on s'en soit aperçu ? MELISANDE. – Oui ; votre frère dormait PELLEAS. - Il est tard. - Dans une heure on fermera les portes. Il faut prendre garde. Pourquoi es-tu venue si tard ? MELISANDE. - Votre frère avait un mauvais rêve. Et puis ma robe s’est accrochée

aux clous de la porte. Voyez, elle est déchirée. J'ai perdu tout ce temps et j'ai couru

Tu es

C'est pour moi, pour moi que tu

fais tout cela ?

près, plus près de moi

plus

PELLEAS. - Ma pauvre Mélisande !

encore hors d'haleine comme un oiseau pourchasse

Viens ici dans l'ombre du tilleul.

J'aurais presque peur de te toucher

Viens ici

J'entends battre ton cœur comme si c'était le mien

MEUSANDE. - Pourquoi riez-vous ?

PELLEAS. - Je ne cis pas; - ou bien je cis de joie, sans le savoir quoi pleurer MELISANDE. - Nous sommes venus ici il y a bien longtemps

PELLEAS. - Oui

pourquoi je t'ai demande de venir ce soir ?

MEUSANDE. - Non.

II y aurait plutôt de

Je me rappelle

Sais-tu

oui

II y a de longs

mois. - Alors, je ne savais pas

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II faut que je m'en aille

pour toujours MELISANDE. - Pourquoi dis-tu toujours que tu t'en vas ? PELLEAS. - Je dois te dire ce que tu sais déjà ? - Tu ne sais pas ce que je vais te dire ? MELISANDE. - Mais non, mais non; je ne sais rien

(Il l' embrasse

brusquement.) Je t'aime

On a

PELLEAS. - Tu ne sais pas pourquoi il faut que je m'éloigne

PELLEAS. - C'est peut-être la dernière fois que je te vois

MELISANDE, à voix basse. - Je t'aime aussi

PELLEAS. - Oh! Qu'as-tu dit, Mélisande !

brisé la glace avec des fers rougis !

monde !

- Tu m'aimes aussi?

MELISANDE. - Depuis toujours

On dirait que ta voix a passé sur la mer au

printemps !

Tu dis cela si franchement !

croire, Mélisande !

vrai ce que tu dis ? - Tu ne me trompes pas ? - Tu ne mens pas un peu, pour me faire

sourire ? MELISANDE. – Non ; je ne mens jamais ; je ne mens qu'à ton frère

Elle est plus fraîche et

On dirait de l'eau

Oh ! tes mains sont petites

Je ne puis pas le

Pourquoi m'aimerais-tu ? - Mais pourquoi m'aimes-tu ? - Est -ce

Je ne l'ai presque pas entendu !

Tu dis cela d'une voix qui vient du bout du Tu m'aimes ?

Je ne t'ai presque pas entendue

Depuis quand m'aimes-tu?

Depuis que je t'ai vu

PELLEAS. - Oh! comme tu dis cela !

je ne l'ai jamais entendue jusqu'ici

on dirait qu'il a plu sur mon cœur !

Comme un ange qu'on interroge !

PELLEAS. – Oh ! comme tu dis cela !

plus franche que l'eau ! pure sur mes mains

Ta voix ! ta voix

On dirait de l'eau pure sur mes lèvres !

Donne-moi, donne-moi tes mains

! Je ne savais pas que tu étais si belle !

avant toi

dans la campagne Je t'ai trouvée !

tu ? - Je ne t'entends plus respirer MELISANDE. - C'est que je te regarde

Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau,

je cherchais partout

J'étais inquiet, je cherchais partout dans la maison

Et je ne trouvais pas la beauté

Et maintenant je t'ai trouvée !

Je ne crois pas qu'il y ait sur la terre une femme plus belle !

au es-

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PELLEAS. - Pourquoi me regardes-tu si gravement? - Nous sommes déjà dans

l'ombre. - II fait trop noir sous cet arbre. Viens dans la lumière. Nous ne pouvons pas voir combien nous sommes heureux. Viens, viens; il nous reste si peu de temps

MELISANDE. - Non, non; restons ici

PELLEAS. – Où sont tes yeux ? - Tu ne vas pas me fuir ? - Tu ne songes pas à moi

en ce moment. MELISANDE. - Mais si, mais si, je ne songe qu'à toi PELLEAS. - Tu regardais ailleurs MELISANDE. - Je te voyais ailleurs

PELLEAS. - Tu es distraite

MELISANDE. - Si, si; je suis heureuse, mais je suis triste PELLEAS. - On est triste, souvent, quand on s'aime

MELISANDE. - Je pleure toujours lorsque je songe à toi

Je suis tout près de toi; je pleure de

PELLEAS. - Moi aussi

Je suis plus près de toi dans l'obscurité

Qu'as-tu donc ? - Tu ne me sembles pas heureuse

moi aussi, Mélisande

joie et cependant

Tu es si belle qu'on dirait que tu vas mourir

MELISANDE. - Toi aussi PELLEAS. - Voila, voila

Je ne t'aimais

pas la première fois que je t'ai vue

MELISANDE. - Moi non plus

PELLEAS. - Je ne pouvais pas regarder tes yeux

suite

MELISANDE. - Moi, je ne voulais pas venir

peur de venir PELLEAS. - II y a tant de choses qu'on ne saura jamais

puis

MELISANDE. - Oui, on a fermé les portes

PELLEAS. - Nous ne pouvons plus rentrer ! - Entends-tu les verrous ! – Ecoute !

Nous attendons toujours; et

Je ne sais pas encore pourquoi, j'avais

Je voulais m'en aller tout de

(Il l’embrasse encore.) - Tu es étrange quand je t'embrasse ainsi

Nous ne raisons pas ce que nous voulons

j'avais peur

et puis

Quel est ce bruit ? - On ferme les portes !

écoute !

MELISANDE. - Tant mieux ! tant mieux ! tant mieux !

les grandes chaînes !

II est trop tard, il est trop tard !

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PELLEAS.

perdu, tout est sauvé ! tout est sauvé ce soir! - Viens! viens

un fou jusqu'au fond de ma gorge

le point

MELISANDE. - Il y a quelqu'un derrière nous !

PELLEAS. - Je ne vois personne MELISANDE. - J'ai entendu du bruit

PELLEAS. - Je n'entends que ton cœur dans l'obscurité MELISANDE. - J'ai entendu craquer les feuilles mortes

PELLEAS. - C'est le vent qui s'est tu tout à coup nous embrassions

MELISANDE. - Comme nos ombres sont grandes ce soir !

PELLEAS. - Elles s'enlacent jusqu'au fond du jardin

de nous !

MELISANDE, d'une voix étouffée. - A-a-h ! – Il est derrière un arbre ! PELLEAS. – Qui ? MELISANDE. – Golaud ! PELLEAS. – Golaud ? – où donc ? - je ne vois rien

MELISANDE. - Là

PELLEAS. - Oui, oui, je l'ai vu MEUSANDE. – Il a son épée

PELLEAS. - Je n'ai pas la mienne MELISANDE. - Il a vu que nous nous embrassions PELLEAS. – Il ne sait pas que nous l'avons vu

– Tu ?

Voilà, voilà !

Ce n'est plus nous qui le voulons !

est

Mon cœur bat comme

Tout

(Il l’enlace.) Ecoute ! écoute ! mon cœur est sur

Ah ! qu'il fait beau dans les ténèbres !

de m'étrangler

Viens ! Viens !

Il est tombé pendant que nous

Oh ! qu'elles s'embrassent loin

Regarde ! Regarde !

au bout de nos ombres

Ne nous retournons pas brusquement

Ne bouge pas ; ne tourne pas la

tête

Il se précipiterait

Il restera là. Tant qu'il croira que nous ne savons pas

Il

nous observe

l'attendrai

Il est encore immobile

Va-t'en, va-t'en tout de suite par ici

Je

Je l'arrêterai

MELISANDE. - Non, non, non ! PELLEAS. - Va-t'en ! va-t'en. Il a tout vu !

MELISANDE. - Tant mieux ! tant mieux ! tant mieux !

Il nous tuera !

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PELLEAS. - Il vient! il vient !

MELISANDE. – Oui !

Ils s’embrassent éperdument. PELLEAS. – Oh ! oh ! Toutes les étoiles tombent !

MELISANDE. - Sur moi aussi ! sur moi aussi !

PELLEAS. – Encore ! Encore !

MELISANDE. – Toute ! toute ! toute ! Golaud se précipite sur eux l’épée à la main et frappe Pelléas, qui tombe au bard de la fontaine. Mélisande fuit épouvantée.

MELISANDE, fuyant. – Oh ! oh ! Je n'ai pas de courage ! Golaud la poursuit à travers Ie bois, en silence.

Ta bouche ! oui !

Ta bouche!

oui !

donne ! donne !

Je n'ai pas de courage !

Ennui Les paons nonchalants, les paons blancs ont fui, Les paons blancs ont fui l'ennui du réveil ; Je vois les paons blancs, les paons d'aujourd'hui, Les paons en allés pendant mon sommeil, Les paons nonchalants, les paons d'aujourd'hui, Atteindre indolents l'étang sans soleil, J'entends les paons blancs, les paons de l'ennui, Attendre indolents les temps sans soleil.

Et s'il revenait un jour

Et s'il revenait un jour Que faut-il lui dire?

- Dites-lui qu'on l'attendit Jusqu'à s'en mourir

Et s'il m'interroge encore Sans me reconnaître?

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Serres chaudes, 1889

- Parlez-lui comme une sœur, Il souffre peut-être

Et s'il demande où vous êtes Que faut-il répondre?

- Donnez-lui mon anneau d'or Sans rien lui répondre

Et s'il veut savoir pourquoi La salle est déserte?

- Montrez-lui la lampe éteinte Et la porte ouverte

Et s'il m'interroge alors

Sur la dernière heure?

- Dites-lui que j'ai souri De peur qu'il ne pleure

Les trois sœurs aveugles (Espérons encore) Les trois sœurs aveugles Ont leurs lampes d'or.

Montent à la tour, (Elles, vous et nous) Montent à la tour, Attendent sept jours

Les trois sœurs aveugles

Ah! dit la première, (Espérons encore) Ah! dit la première,

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J'entends nos lumières

Ah! dit la seconde,(Elles, vous et nous)Ah! dit la seconde, C'est le roi qui monte

Non, dit la plus sainte, (Espérons encore) Non, dit la plus sainte, Elles se sont éteintes

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Quinze Chansons, 1896

Georges Rodenbach (1855-1898)

Après ses études à Gand, le Tournaisien Rodenbach s'installe en 1888 à Paris, où il avait déjà vécu un an. C'est là que l'écrivain, qui avait alors derrière lui plusieurs recueils de poésie (La Jeunesse blanche, 1886) et un roman (L’Art en exil, 1889), va connaître la gloire avec Bruges-la-morte (1892). Le thème de la nostalgie qui habite ce roman était déjà présent dans Le Règne du silence (1891), et va désormais inspirer le reste de l’œuvre (Les Vies encloses, 1896 ; Le Miroir du ciel natal, 1898). Rodenbach est également auteur de nouvelles et de pièces de théâtre.

Bruges-la-morte (1892)

Veuf inconsolable, Hugues Viane a cru trouver dans une actrice l'image de sa femme défunte. L’être réel qu'est Jane se dérobe toutefois à ce besoin permanent d'identification auxquelles canaux et les rues de Bruges répondent par contre continuellement.

À mesure que Hugues sentait son touchant mensonge lui échapper, à mesure

aussi il se retourna vers la Ville, raccordant son âme avec elle, s'ingéniant à cet autre

parallèle dont déjà auparavant - dans les premiers temps de son veuvage et de son

arrivée à Bruges - il avait occupé sa douleur. Maintenant que Jane cessait de lui

apparaître toute pareille à la morte, lui-même recommença d'être semblable à la ville.

Il le sentit bien dans ses monotones et continuelles promenades à travers les rues

vides.

Car il en arrivait à être incapable de rester chez lui, effrayé de la solitude de sa

demeure, du vent pleurant dans les cheminées, des souvenirs qui y multipliaient

autour de lui comme une fixité d'yeux. Il sortait presque toute la journée, au hasard,

désemparé, incertain de Jane et de son propre sentiment pour elle.

L'aimait-il vraiment ? Et elle-même, quelle indifférence ou quelle trahison

dissimulait-elle ? Incertitudes lancinantes ! Tristes fins des après-midi d'hiver

abrégées ! Brume flottante qui s’agglomère ! Il sentait le brouillard contagieux lui

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entrer dans l’âme aussi, et toutes ses pensées estompées, noyées, dans une léthargie grise.

Ah! cette Bruges en hiver, le soir ! L'influence de la ville sur lui recommençait: leçon de silence venue des canaux immobiles, à qui leur calme vaut la présence de nobles cygnes : exemple de résignation offert par les quais taciturnes ; conseil surtout de piété et d'austérité tombant des hauts clochers de Notre-Dame et de Saint- Sauveur, toujours au bout de la perspective. Il y levait les yeux instinctivement comme pour y chercher un refuge ; mais les tours prenaient en dérision son misérable amour. Elles semblaient dire : « Regardez-nous ! Nous ne sommes que de la Foi ! Inégayées, sans sourires de sculpture, avec des allures de citadelles de l'air, nous montons vers Dieu. Nous sommes les clochers militaires. Et Ie Malin a épuisé ses flèches contre nous ! » Oh ! oui ! Hugues aurait voulu être ainsi. Rien qu'une tour, au-dessus de la vie! Mais lui ne pouvait pas s'enorgueillir, comme ces clochers de Bruges, d’avoir déjoué les efforts du Malin. On eut dit, au contraire, un maléfice du Diable, cette passion envahissante dont à présent il souffre comme d'une possession. Des histoires de satanisme, des lectures lui revenaient. Est-ce qu'il n'y avait pas quelque fondement à ces appréhensions de pouvoirs occultes et d’envoûtement ? Et n'était-ce pas comme la suite d'un pacte qui avait besoin de sang et l’acheminerait à quelque drame ? Par moments, Hugues sentait ainsi comme l’ombre de la Mort qui se serait rapprochée de lui. Il avait voulu éluder la Mort, en triompher et la narguer par le spécieux artifice d'une ressemblance. La Mort, peut-être, se vengerait. Mais il pouvait encore échapper, s'exorciser à temps! Et à travers les quartiers de la grande ville mystique où il s'acheminait, il relevait les yeux vers les tours miséricordieuses, la consolation des cloches, l’accueil apitoyé des Saintes-Vierges qui, au coin de chaque rue, ouvrent les bras du fond d'une niche, parmi des cires et des roses sous un globe, qu’on dirait des fleurs mortes dans un cercueil de verre. Oui, il secouerait le joug mauvais ! Il se repentait. Il avait été le DÉFROQUÉ DE LA DOULEUR. Mais il ferait pénitence. Il redeviendrait ce qu'il fut. Déjà il

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recommençait à être pareil à la ville. Il se retrouvait le frère en silence et en mélancolie de cette Bruges douloureuse, soror dolorosa. Ah ! comme il avait bien fait d'y venir au temps de son grand deuil ! Muettes analogies ! Pénétration réciproque de l'âme et des choses ! Nous entrons en elles, tandis qu’elles pénètrent en nous.

Les villes surtout ont ainsi une personnalité, un esprit autonome, un caractère presque extériorisé qui correspond à la joie, à l'amour nouveau, au renoncement, au veuvage. Toute cité est un état d'âme, et d'y séjourner à peine, cet état d'âme se communique, se propage à nous en un fluide qui s'inocule et qu'on incorpore avec la nuance de l'air. Hugues avait senti, à l’origine, cette influence pâle et lénifiante de Bruges, et

par elle il s’était résigné aux seuls souvenirs, à la désuétude de l'espoir, à l'attente de

Et maintenant encore, malgré les angoisses du présent, sa peine

la bonne mort

quand même se délayait un peu, le soir, dans les longs canaux d’eau quiète, et il tâchait de redevenir à l'image et à la ressemblance de la ville.

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Charles Van Lerberghe (1961-1907)

Van Lerberghe fut condisciple de Maeterlinck, qui semble avoir inspire sa pièce Les Flaireurs. Mais ce n'est ni le prosateur ni le dramaturge (qui donnera encore la satire païenne et engagée de Pan, 1906) que l'histoire a retenu. C'est plutôt le poète, qui exprime la synthèse rare et subtile entre sensualisme et pudeur symboliste. Les splendeurs voilées des Entrevisions (1898) aboutiront à la perfection formelle de La Chanson d’Eve (1904), qui narre l'éveil et la mort de la conscience, de la connaissance et de la jouissance.

La tentation

Un silence se fit dans le déclin du jour.

Une plainte expira, puis un soupir d'amour.

Puis une pomme chut, une autre encore, et d'autres,

Dans l'herbe haute et chaude et l'ombre d'émeraude.

Le soleil descendit de rameaux en rameaux

On entendit chanter un invisible oiseau.

Une senteur de fleurs molles et défaillantes

Sur la terre glissa comme une vague lente.

Et pour mieux enchanter celle qui vient, les yeux

Baissés, et comme en songe, et le cœur oublieux,

Par les troubles sentiers de ces jardins magiques,

Le soir voluptueux, dans les airs attiédis,

De ses subtiles mains complices étendit

L'insidieux filet des étoiles obliques.

Dans son jardin cache de roses et de silence,

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Lente et close elle avance, Le front las et penché.

Si lente elle va qu'il semble qu'elle sommeille Non, elle veille; même elle voit:

Elle regarde, de ses yeux sombres, Les fleurs de soleil où ses pieds blancs, Ici, s'arrêtent au bord d'une ombre.

«Qui vient?» dit-elle

Mais l’ombre approche lentement. Eteint ses fleurs, éteint ses pieds blancs, Monte, grandit, l'envahit toute.

Elle songe, elle attend.

Est-ce déjà le soir? Elle écoute. Non, ce n'est pas le reflet de la nuit. Dans le ciel, pas un glissement d'ailes, Sur terre, pas un bruit.

Et pourtant, il semble, une voix appelle Et des mains s’ouvrent dans l’air qui tremble.

Mais doucement elle se dit:

«Il est divin, qui vient ainsi

Comme le souffle où se cache l’arôme,

Comme la fleur où se cache le fruit.»

Elle sourit, et songe encore:

« Comme la douce et profonde nuit

»

One voix appelle, une bouche approche.

« Comme l’Amour et le Bonheur.»

Sa tête s'incline sous la bouche,

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Et ses longs cheveux touchent

La Terre en fleur.

\

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La Chanson d'Eve. 1904

Max Elskamp (1862-1931)

L'Anversois Max Elskamp a passé la plus grande partie de sa vie dans sa ville natale (sauf durant son exil en Hollande lors de la Première Guerre mondiale) et y

puisa l’essentiel de son inspiration. Il trouva un sens à sa vie grâce à des formes d’art marginales, comme la gravure sur bois, et dans la pensée orientale. Ce poète désabusé

et méticuleux forgea, sur le rythme des chansons populaires, un langage original à

base d’archaïsmes lexicaux ou syntaxiques, de termes rares et de fréquentes ellipses pouvant soutenir la comparaison avec la manière de Mallarmé. Œuvres principales

(réunies en 1967) : La Louange de la vie (1898), Enluminures (1898), La Chanson de la rue Saint-Paul (1922), Chansons d’amures (1923), Les Sept Notre-Dame des plus beaux métiers (1923).

Liminaire

Je vous avais aimée

Fervent ainsi qu’on prie,

Dans les jours qui sourient

A l'amour que l'on a,

Car je l'avais trouvée

La paix qu'on rêve en soi,

Douce en vous, comme ornée

Du charme de la vie,

Et vous m'étiez jardin

De clarté resplendie.

Dans la joie consentie.

Dont mon cœur était plein.

Or d'avoir bu en vous

La vie a coupe pleine,

Où dans la paix, la peine,

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Tout m'avait été doux,

Je vous avais aimée Car vous m'étiez le ciel Où mon cœur prenait ailes Et trouvait sa clarté,

Et dans ma foi sans doute,

Alors des jours allés, Où c'était vous et toute D'amour ensoleillée,

Je vous avais aimée En l'ombre de moi-même, Comme la paix suprême

Et dans mon cœur entrée.

Il était Vous

Il était Vous

Qui m’étiez tout,

En ce qu'on a ou qu'on désire,

Et dans le bien comme en le pire,

Où c'était tout

Qui m'était doux;

Il m'était joie

De vous en moi,

De printemps, d'hiver et d'été, Et bonheur alors approche, Il m'était foi En vous et paix.

Or d'aube claire

À soir tombe,

En vous me chantait la lumière,

Au long cours des heures sonnées,

À voix dans l'air

Tristes ou gaies;

Et vous m'étiez Si sûre et mienne, En les jours qui vont et qui viennent Faire du présent les passées, Au cours des mois Dans les années,

Que dans mon cœur

Comme en ma chair, D'une joie qui m'était sans leurre J'avais songé à un bonheur Qui serait fait d’éternité

Je suis venu souvent vers Vous Je suis venu souvent vers Vous, En mes jours noirs ou mes jours clairs,

Où c'était Vous qui m'étiez tout, Et dans man cœur comme en ma chair;

Je vous ai sue en les matins Où c'est la vie que l'on veut boire,

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Et vous ai connue en les soirs

Où le désir est comme un vin.

Or c'était Vous en la lumière Et dans I' ombre de mes souhaits,

Telle vérité qui s'avère De songe ou du rêve qu'on fait,

Et lors ainsi proche ou lointaine Au gré de l'heure ou de l'instant,

Et dans la joie ou dans la peine Quand elle vient ou qu'on l'attend.

Je Vous ai vue comme en les îles,

Qu’on appète dans les mâtures,

Pour y trouver la paix facile Apres de longs jours d’aventures ;

Je Vous ai vue comme la mer Qui monte et puis sur tout s’étend,

En mes jours noirs ou mes jours clairs,

Où c'était vous, dans tous les temps.

L'abandon

Et puis un jour où rien ne ment,

Car c'est le chagrin qu'il apporte,

Un jour d'automne où dans le vent

Prennent ailes les feuilles mortes,

Elle venue l'heure morose

Où se fait muette la foi,

Et dans la vie et dans les choses

S'assombrit tout ce que l'on voit.

Or dieux alors et que l'on prie,

Amour qu'on a ou qu'on a eu,

Et dans le désir ou l'envie Du bien rêve qu’on sait perdu,

Cœur et tout ce qui se délie Et l'à-peu-près qu'on a vécu,

Comme en son for, comme en la vie,

Toute son âme qu'on sent nue.

Mais alors Vous qui m'étiez tout,

Et sur la voie que j'ai suivie,

De vos lèvres, de vos yeux doux

Et si sou vent m'aviez souri;

Mais Vous ainsi qui m’étiez foi,

En mes jours clairs, en mes jours gris,

Et dans l'amour qu'on porte en soi

Comme lumière resplendie,

Alors le ciel ayant changé, C'est Vous et qui m'avez quitté,

Et pour me laisser dans la vie

En l'amertume qu'on y boit.

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Maya, 1923

Albert Mockel (1866-1945)

Etudiant, Mockel fonda l'Elan littéraire, qui donna naissance à La Wallonie (1886-1893). Cette revue créait en Belgique un lieu littéraire distinct de La Jeune Belgique, trop parnassienne, mais aussi trop «flamande ». Elle devint le moniteur international du symbolisme et publia tout ce qui comptait, en France ou ailleurs, dans le mouvement. En 1892, Mockel se fixe à Rueil et fréquente notamment les mardis de Mallarmé ; il rentre en Belgique après la Première Guerre mondiale. À côté de son rôle d'animateur efficace et désintéresse, l’œuvre personnelle de Mockel pâlit un peu. Il y a cependant chez lui un théoricien a qui l'on doit les réflexions les plus aigues de son temps sur le symbole (Propos de littérature, 1894), un essayiste qui a remarquablement lu et commente Stéphane Mallarmé (1899) et Emile Verhaeren (1917), un poète raffiné et musical (Chantefable un peu naïve, 1891; Clartés, 1901; La Flamme immortelle, 1924).

Esthétique du symbolisme

Stéphane Mallarmé. Un héros (1899)

Le nom de Stéphane Mallarmé nous évoque un artiste et un poète, - et un

philosophe qui rut, jusque dans la conversation, le plus subtil des critiques et des

esthéticiens. D’autres diront l'homme qu’ils ont vu; ils analyseront son art si noble,

d'harmonie et de justesse, - et sa pensée dont il restreignit l'ampleur, en apparence au

moins, et à dessein, comme pour en aiguiser mieux la pénétrante vigueur. Je voudrais,

en parlant ici de son œuvre, isoler de cette haute figure deux aspects jumeaux;

examiner la signification qu'elle nous offre, et rappeler en passant ce que nous devons

de force mentale à Stéphane Mallarmé, homme représentatif et héros.

Il peut sembler étrange de donner la première de ces qualifications à une

individualité qui fut, comme celle-ci, singulière, et n'offrit son exemple qu'a l'élite

d'une élite. Mais Stéphane Mallarmé symbolise pour nous l'une des plus hautes

attitudes de la vie, parce qu'il fut le témoin incorruptible et l'otage d'un effort de

l'homme et de l'esprit humain. Et l'action décisive qu'il se proposa fut de présenter,

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intacte et totale, la vivante figure du Prête aux dédaigneux de la poésie, et l'image de l'absolue Beauté à une époque sans gloire. ( ) La troisième République avait entrepris de vivre sans beauté. «Pas de chefs- d'œuvre mais une bonne moyenne, c'est ce qui convient à notre démocratie », disait le président Grévy, visitant un salon de peinture. Le positivisme triomphait; la science, avec les méthodes allemandes, exagérait sa myopie. La métaphysique était méprisée; on tolérait - exactement - la philosophie à cause de la morale; on vantait les diverses intentions pratiques, - tout cela que les Contes cruels, Claire Lenoir et La Révolte ont si durement flagellé. On avait honore, froidement et de loin, le noble Leconte de Lisle; c'était par pudeur, en vertu du souvenir, et comme une aumône à la génération passée. On honorait encore, sans nulle passion, et pour quelques pages sentimentales, un lyrique très digne et d'un talent moyen: Sully Prudhomme. Mais la gloire était réservée à la bassesse d'un Coppée. Heredia, prince d'une élite, serait mort de faim s'il n'avait eu pour vivre que son art. Villiers de l'Isle-Adam connut, hélas, avec son génie, la misère. Les esprits les plus nobles, tels Dierx et Mallarmé, ne pouvaient livrer leur pensée au lyrisme que pendant les répits d'un labeur étranger. Ceux qui, parmi les poètes, voulaient goûter à toute la vie, se condamnaient comme Mendès aux besognes du journalisme: et je ne cite que Mendès parce qu'il sur au moins les grandir. Or il s'est trouve deux hommes pour offrir à la société marâtre, directement ou par contraste, l’emblème de sa faute. L’un, comme le précisait naguère Stéphane Mallarmé, fut le pauvre Lélian, Paul Verlaine. Il présenta la figure lamentable de la poésie en son exil de la joie; il en incarna la misère, comme un ecce homo véhément et tragique. L’autre, Stéphane Mallarmé lui-même, prit une attitude plus haute, sœur de sa haute pensée. Les romantiques s’étaient représente le poète tel que l’homme généreux par excellence, et qui ne serait inférieur à nulle tâche vraiment belle. Il semble que Stéphane Mallarmé ait entrepris de réaliser cette conception; mais ce fur sans quitter les régions de l'intellectualité. Le rôle du poète n’est pas l’action extérieure; son devoir est la méditation: et cette méditation accueille toutes choses. Elle ne s'effraie

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d’aucun acte nécessaire mais, en dehors du livre, elle les garde tous en puissance. Le soldat s'affirme, en tant que soldat, par l'épée, et c'est nous tous qu'il défend; le poète agit par le livre et c'est nous tous qu'il y exprime. - Or la paix est venue, déjà les combats sont loin, et l'on ne songe plus qu'aux luttes des «affaires». L’épée s’endort au fourreau; mais en secret les chefs d'armées vont concerter entre eux les plans de la future victoire. Il est ainsi, on le dirait, de certaines époques ou la pensée s’apaise ou sommeille; elles se désintéressent de la poésie, ou n'en accueillent avec joie que les formes les moins nobles. Alors le poète choisit des paroles plus myste- rieuses, pour n'être point tenté d'avilir son art. Mais à ceux qui peuvent le comprendre, il confiera le secret d'une âme héroïque et le germe des gloires à venir. Telle est la pensée de Stéphane Mallarmé; telle du moins je me l'imagine. Du poète qu'il voyait négligé ou honni, il montra sans colère route la grandeur simple, route la dignité; et toujours il offrit, mais de plus en plus loin à la foule égarée, l'image de cette Beauté qu'elle contient, mais qu'elle ignore ou répudie. Voilà ce que nous certifie son art hermétique et distant, - reculé de la multitude non point certes par mépris pour elle, mais en vertu de l’actuel devoir qu'il s'imposait. Ce n'est pas, comme on l'a pu croire, un isolement farouche. C'est une solitude défendue par l'inflexible vaillance d'une foi qui est en même temps une logique. On n 'y pourrait trouver les révoltes familières à Barbey d' Aurevilly; mais une tristesse infinie et sereine, où se lit la fierté des résignations volontaires. Nul soupçon de vanité, ici, et pas même la brusque éloquence de l'orgueil lorsqu'il se dévoile. Certes, comme tous les très grands, et qui se possèdent, Stéphane Mallarmé dut avoir cet instinct puissant et vital qui guide certains hommes vers le centre cache de leur être et leur enseigne leur valeur. Orgueil, si l'on vent, parce qu'ils contemplent la puissance acquise; et tout aussi bien modestie, parce qu'ils la mesurent en la contemplant, parce qu'ils la comparent à l'idéal: je veux dire à ce type futur, à cette image supérieure d'eux-mêmes ou apparaîtrait ordonne et parfait ce qu'ils renferment encore d'incohérent et d'inachevé. Certaines altitudes ne sont accessibles que par cet orgueil-là. Il est la neige, froide, pure et brillante, où le pied s’appuie pour gravir. Mais elle est vite fondue aux

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régions plus tièdes; elle se mêle à la boue dans la plaine; il n'en faut rapporter qu'un souvenir. Stéphane Mallarmé gardait son orgueil secret, car il n'ignorait aucune élégance mentale, et jusqu'à l'aisance du négligé. Avec toutes les forces de l’esprit, il avait tout l'esprit de sa force. Son aspect était de simplicité, de franchise et même de familiarité, ennemi de toute pose ou de tout geste dramatique. Mais il y eut en son fait une protestation silencieuse, et comme la conscience d'un droit méconnu. Tels sont la tragique portée et le caractère emblématique de son œuvre. Elle nous apparaît ainsi douloureusement humaine, et actuelle au sens que Goethe prêtait à ce mot. Par son éloquent contraste, et au même titre que la vie même de son auteur, elle est représentative d'une époque de l'histoire des lettres.

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Edmond Picard (1836-1924)

De père wallon et de mère flamande, Picard fut un juriste éminent et un théoricien de la société aujourd'hui discuté. Animateur intellectuel enthousiaste, il créa en 1881 l'hebdomadaire L'Art moderne, où il défendait la doctrine de l'art social; il ne pouvait donc que s’opposer à La Jeune Belgique qui prenait, elle, parti pour la théorie de « l'art pour l'art ». Ses articles sont réunis dans Pro Arte (1886) ; il y soutient notamment la thèse d'une âme et d'un art spécifiquement belges.

Essai d'une psychologie de la Nation belge, 1906

La Psychologie de la Nation Belge !

Je dis « Nation ». Je m'abstiens de dire « Peuple ».

UN PEUPLE suppose, entre tout ce qui le compose, la communauté de race.

C'est ainsi que le Pangermanisme vise le peuple allemand tout entier, quelles

que soient les nations ou l’on en trouve des fragments: entre autres notre Belgique

pour ses Flandres.

UNE NATION peut se composer d'éléments pris à des peuples différents.

C'est encore le cas pour la Belgique qui est à la fois flamande et wallonne.

Cette observation faite, je passe à mon principal propos.

Vraiment le spectacle est curieux et impressionnant !

On entend parler, comme d'un séduisant espoir, des ETATS-UNIS

D'EUROPE, grande et sereine Confédération qui grouperait en un seul organisme

paisible et fraternel les peuples de même race de cette partie du Monde, malgré la

différence de leurs langages, de leurs traditions, de leurs mœurs.

Dans cet ensemble harmonieux ne s’anéantirait pas la belle variété du parterre

des nations, cette mosaïque, cette émaillure, qui est tine des beautés de la Terre.

Chacun resterait soi tout en devenant un membre actif, généreux, précieux du corps

entier.

Deux nations apparaissent présentement dans l'Occident en avant-coureurs de

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cet avenir séducteur : la Suisse et la Belgique. Les fatalités historiques, non les volontés humaines, les ont ainsi formées. Pour la Suisse, le nœud de montagnes qui en fait une sorte de citadelle escarpée y a, sans doute, beaucoup contribue. Pour la Belgique, contrée sans ourlet de frontières, ouverte à tous les vents et à toutes les invasions, le cas est plus étonnant et par cela même plus décisif. A travers deux mille ans d'histoire, nos provinces, tantôt plus largement, tantôt avec des mutilations (car, ainsi qu'aux artichauts qu'on mange on nous a arraché nombre de feuilles) constituèrent toujours un bloc à part, remontant irrésistiblement à la surface malgré toutes les submersions. Deux batailles, célèbres chez nous mais insuffisamment quand on considère l'influence qu'elles eurent sur nos destinées, ont symbolise la force secrète qui nous a ainsi maintenus. Coup sur coup, à une quinzaine d'années de distance, Woeringen a marque notre affranchissement de l'Allemagne, Courtrai et ses Éperons d'Or, notre affranchissement de la France. Ces deux événements devraient être honorés comme les plus significatifs de nos annales. La Suisse, malgré ses quatre langues, française, allemande, italienne, romane, et la persistance jalouse de ses populations à maintenir leur individualité, a une âme commune procédant d'intérêts communs, formée des sentiments spéciaux suscites par cette communauté. Ils sont tous Suisses et se vantent de l’être. Ils y tiennent obstinément. La Belgique, malgré ses deux langues et ses deux populations, a aussi une âme commune se mouvant dans le cercle de leurs intérêts communs et n'abolissant pas les différences. Je répète que ce que j'ai nomme L'ÂME BELGE n'a pas d’autre, signification. Chez nous, l'ensemble a, peut-être, un plus noble aspect de dignité humaine. D'où vient que la Suisse est si pauvre en art, alors qu'en Belgique il abonde? L'industrie de l'Hôtellerie, poussée à des limites fabuleuses, élément d'importation pécuniaire sans statistique, presque inchiffrable, amenant un courant formidable d'influences cosmopolites, en général piteusement bourgeoises, serait-elle une nuisance?

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Eh bien, cette Belgique, prodigieusement peuplée, remarquablement prospère, diverse en ses éléments, harmonieuse néanmoins en ce qu’on pourrait nommer son mécanisme, son horlogerie totale, allant aux reformes équitables à pas comptes, n'offre-t-elle pas un avant-goût, un raccourci des futurs Etats-Unis d'Europe? Nos qualités nationales ne sont-elles pas celles qu’on souhaiterait à un tel ensemble?

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Henry Michaux (1899-1984)

Fils de notable wallon élevé durant son adolescence en Limbourg (ou l’on parle flamand), collabore à la revue d’Hellens Le Disque vert et publie dans la maison d’édition du même nom son deuxième livre Fable des origines (1923). Après avoir publie Qui je fus (1927) l'écrivain va mener très loin l’aventure intérieure qui déporte le sujet dans et à côté de l’histoire. A cet égard, comme à d’autres d’ailleurs, Michaux appartient de pied en cap à cette littérature belge qu’il commenta à ses débuts, et dont il chercha par la suite à se démarquer et à s’abstraire. Sans doute pour mieux déployer le noyau profond qui irrigue son œuvre et qui n'est pas sans rapport avec son pays d'origine. Outre ses récits de voyage, dont Ecuador (1929), Michaux est l’inventeur du personnage de Plume dont on lit désormais les aventures, parues en 1930 sous le titre révélateur d’Un certain Plume, dans un ouvrage que l’auteur a fait précéder, en 1963, chez Gallimard, du texte Lointain intérieur, lequel s’ouvre par Entre centre et absence. Soucieux de tout ce qui transgresse les limites du corps comme de la représentation, Michaux s’est intéressé aux drogues (L'Infini turbulent, 1957; Misérable miracle, 1972), aux mystiques et aux aliénés (Une voie pour l'insubordination, 1980), aux dessins d'enfants ou aux phénomènes physiques du corps blessé. Il a par ailleurs développé une ouvre plastique destinée à laisser perler les tracés de la pulsion.

En rêvant à partir de peintures énigmatiques

D' abord publie dans la revue Le Mercure de France et ensuite chez l’éditeur Fata Morgana avec quelques modifications et commentaires, ces textes ne citent pas René Magritte mais font plus que le suggérer (démarche qui n'est pas sans prolonger certains fonctionnements chefs aux symbolistes). Ils dégagent clairement, à partir du mystère mis en place par le peintre, les chemins de l'étrange que suivra l'écrivain, qui se livrera par ailleurs également, et avec force, au travail graphique.

Objets communs, pipe ou savate, ou brosse, ou balustrade, ou pot de fleur participants

de la vie sans histoire, de la vie fonctionnaire, témoins qui n'ont pas parlé, qui à

présent muettement parlent, devenus universels eux aussi.

Le pied de table est de retour, le grelot, la tenture, et le bilboquet, et l'éternel

chevalet tout prés, et les cadres - à plat, et la balustrade et le papier peint, et le

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réverbère, fragments du quotidien. Et l'homme, l'inéloignable homme moyen, fige, définitif, habille, boutonne, celui qu’on rencontre partout, dont il n'y a rien à dire, l'homme seulement comme « marque de la ville ».

Et noir champignon dans le gris des rues, le parapluie est de retour, insolite coupole du « comme il faut » qui protège en privant du ciel, couvrant son protégé de deuil et de tristesse. Le parapluie, les parapluies, le monde des hommes à parapluie, le monde- parapluie dont toute line époque fut recouverte.

À présent leur mal retire, ils restent tel le «la» d'un diapason prolonge indéfiniment.

Réels, gauchement réels et pas réels, encombrants, signes d'un pays ou il pleut tellement (il y pleut aussi sur les enthousiasmes), signes des temps ouverts, des horizons couverts et d'un régnant terre à terre. Quoiqu'ils soient « en extension » et donc ouverts, ces parapluies, la pluie ne figure pas dans ces tableaux, pas nécessaire. Elle tombe cependant sans fin, la pluie dont il s'agit

Parapluies, chaises, balustrades, bicyclettes, cigares, souliers: revenants de la vie commune, de la vie non chaleureuse, de la vie plate dont on ne sort pas.

Les têtes aussi, on est sûr de les voir revenir, en tout lieu, à tout propos, pas comme gloire, pas comme domination, plutôt à la façon des rues, des sexes, des sièges; têtes comme rechutes.

La tête qui n’est plus sur les épaules prend un sens nouveau, un sens qui ne tient plus aux épaules, au corps, à la famille, à la société, à l'époque. Le sens que cette tête y avait, se répand autrement. En perdant du sens, elle a du coup pris beaucoup de sens. Et même elle est arrivée. Pareillement un bloc erratique pesant sûrement des centaines de tonnes, bloc qui devrait se trouver en plein éther circulant à une vitesse folle est tranquillement arrête devant une fenêtre, arrive aussi à destination, en pleine quiétude, tableau fini, désir exaucé.

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Y a déjà pris place, sur le pôle supérieur, debout et raide, un représentant de l'immanquable espèce homo. Ainsi la masse du monde étranger sans difficulté au tableau se raccorde.

Choses, choses, choses qui en disent long quand elles disent autre chose. Choses depuis toujours acceptées, mais leurs rapports n’ont pas été acceptés.

Autrement placées, réfractaires, cependant apaisées.

Toute chose avec une autre chose, avec plusieurs autres choses électivement tend à entrer en résonance.

Et tout être avec un autre être, accordé virtuellement, et tout objet avec un autre objet, et tout ensemble avec un autre ensemble. Partout aussi il y a commencement d’entrée en en résonance, pourvu qu’on ne s’y oppose pas par une volonté braquée, pourvu seulement qu’on laisse venir. Partout aussi il y a commencement d’entrée en dissonance, commencement de déplacement pour davantage entrer en dissonance, en royale dissonance. Pour qui l'a saisi, la ville close s'ouvre alors, celle-là même qui le retenait prisonnier. Mais elle va lui devenir nécessaire. La prison, il ne pourra plus s'en passer. L’habitude, la volupté assurée de périodiquement pouvoir l'abîmer, l'éliminer, la détruire et la ridiculiser, le tient à présent. Prisonnier ? Pas prisonnier ? Autrement prisonnier.

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René Magritte (1898-1967)

De la même manière qu’il y a une « littérature du soupçon », il y a une «peinture du soupçon» dont Magritte, qui excelle à rendre les idées visibles, est sans doute le meilleur représentant. Chez lui, en effet, c'est l'illusion de la représentation qui est dénoncée; et, au-delà, celle que fait vivre tout signe. Mais cette lucidité implacable, servie par l'arme de l'humour, conserve, intacte et mystérieuse, la part de rêve qui se loge dans la réalité la plus quotidienne: cet onirisme surgit des associations inattendues et des renversements surprenants dont témoigne la peinture lisse de Magritte.

Écrits complets, 1979

La nausée me prend quand je vois mes couleurs et ma palette, et que je pense qu'il me

faudra tripatouiller là-dedans. Je montre dans mes tableaux des objets situés là où

nous ne les rencontrons jamais

Les lézardes que nous voyons dans nos maisons et

sur nos visages, je les trouve plus éloquentes dans le ciel. Les pieds de table perdent

l'innocente existence qu'on leur prête s'ils apparaissent soudain dominant une forêt

C'est la rupture totale avec les habitudes mentales propres aux artistes prisonniers de

leur talent, de leur virtuosité. Il s'agit d'une nouvelle vision où le spectateur retrouve

Ni modeste ni fier, j'ai fait ce que je

pensais devoir faire.

son isolement et entend le silence du monde

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Fernand Crommelynk (1886-1970)

Fils de comédien, Crommelynck eut une carrière exclusivement consacrée au

théâtre : acteur et metteur en scène, il écrit tôt un théâtre symboliste dans la

, masques, 1906, en vers, et 1911, en prose; Les Amants puérils, 1918). Il trouve sa voie - expressionnisme énergique, farce tragique, lyrisme élisabéthain, psychologies paroxystiques - avec Le Cocu magnifique (1920), qui remportera un remarquable succès. C'est le même ton baroque, mis au service d'une peinture lucide des passions, que l'on retrouvera dans Tripes d' or (1925), Carine ou la jeune fille folle de son âme (1929), Une femme qu'a le cœur trop petit (1934), Chaud et froid ou l'idée de Monsieur Dom (1934).

1906; Le Sculpteur de

mouvance de Maeterlinck (Nous n'irons plus au bois

Le Cocu magnifique, (1920)

Bruno vante la beauté de Stella, sa femme, à Pétrus, leur ami d’enfance revenu d'un long voyage. Il croit lire Ie désir dans les yeux de celui-ci. Aussitôt, la jalousie s’éveille en lui. Il se confie à Estrugo, son confident.

BRUNO, morne. - Estrugo, assieds-toi la, non là, approche. Chut! un instant, chut!

chut! tais-toi! te tairas-tu! (Silence. Puis il demande âprement, sans regarder

Estrugo:) Dis-moi, crois-tu que Stella me soit fidèle? (Rire sec.) Ah! Ah! question!

oui réponds simplement: fidèle ou infidèle, oui ou non? La question se pose

Pourquoi? (Estrugo n'a pas le temps de répondre, jamais. Gestes suspendus. Bruno

répond pour lui.) Elle est fidèle comme le ciel est, bleu. Aujourd'hui! Comme la terre

tourne. (Illumination.) Oui! (Puis rembruni.) Pas de comparaisons, s'il te plait. Qui ou

non. Fidèle? Prouve-le. (Il se lève.) Ah! je t'y prends! tu ne peux le prouver. Tu

mentais! Tu en jurerais ? Jure. Tu n'oses? (Il 'emporte.) Il avoue! il avoue, le

malheureux! Si tu n'avoues pas, tu reconnais, du moins, qu'on peut douter d'elle. De

tout? De tout, mais pas de Stella

la défends pas. Chut, silence !

(Furieux.) C'est trop qu'on puisse douter d'elle! Ne

(Silence, Bruno est accablé.) Je ne sais pas; cette

inquiétude m'est venue brusquement. J'ai cru voir une flamme dans les yeux de

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Pétrus. Il la regardait. Qui, Qui, Pétrus! Il vit seul. Mais dois-je douter de lui aussi? Il

Une femme est assez habile et

dissimulée pour créer artificiellement autour d'elle une telle atmosphère de confiance

(Il s'emporte.) Stella n'a-t-elle pas des

yeux dans la tête, deux bras, deux jambes et la fève du cordon ombilical? Pourquoi

mens-tu toujours? (Il s'apaise un peu, se plaint.)Qui, je suis malade. Je n'ai plus le

même œil. (Il se rassied.) Estrugo, réponds-moi: Est-il prudent de loger Pétrus dans

cette maison aussi près d'une jeune femme impressionnable? (Tu sais combien elle

est sensible!) Sans vouloir me duper, ils peuvent être amènes doucement à s'aimer.

Hein? Résisteront-ils? Sans même aller aussi loin, commanderont ils a leur

imagination? Une pensée mauvaise s'impose bientôt. Sinon la pensée, le songe ou le

rêve! Ah! voilà! Dans le sommeil leur rêve peut se composer de menus souvenirs

communs, et les réunir au-delà d'eux-mêmes et de moi! Hein? Le lendemain il y aura,

malgré tout, une intimité complice

(Il se lève, frissonne.) Est-il possible que la pensée de Stella, jamais, n'ait eu d'autre

objet que moi? que les rêves de ses nuits de fièvre ne l'aient souillée jamais? (Il crie

brusquement, assez haut:) Estrugo, je suis cocu! ! ! (Puis, il appelle avec

emportement:) Stella! Stella! descends! Stella, je t'appelle! (À Estrugo:) Ton silence

est un aveu suffisant! oui, oui, j'ai compris, Stella! Stella!

et de pureté. Pas Stella; les autres, sans doute

t'a paru loyal et maître de lui, c'est bon signe

Comment se retrouveront-ils au réveil ? Et moi

Carine ou la jeune fille folle de son âme, (1929)

Le jour de son mariage, déçue par tout ce qu’elle apprend sur la conduite de ses proches et surtout sur celle de Frédéric, son mari, Carine décide de mourir. Elle laisse une lettre pour Frédéric mais cette lettre est interceptée par des domestiques.

LE VALET. - Qu'est-ce que c'est que ça. (Il lit, puis une série d’exclamations:) Oh!

oh! oh!

LA GOUVERNANTE, approchant, avide. - Hein?

LE VALET. - Oh!

LA GOUVERNANTE. - Dis!

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LEVALET. - Oh! il y a du grabuge. LA GOUVERNANTE. - Où? LE VALET. - Dans Ie nouveau ménage. LA GOUVERNANTE, lui enlevant la lettre, au vol. - Donne! LE VALET veut la lui prendre. - Ici! LA GOUVERNANTE. - Non! (Elle tâte ses poches, en hâte.) Ah! garce de garce! je n'ai pas mes verres! LE VALET. - Donne! Tu la déchireras! LA GOUVERNANTE. - Lis tout haut! LE VALET. - Oui. (Elle rend la lettre, il lit pour lui.) Oh! LA GOUVERNANTE, a voix basse. - Prends garde - quelqu'un! Le valet dépose la lettre sur la table et se met au garde- à-vous. La gouvernante va à la porte. Ce n’est pas vrai. Mais lis tout haut: Je guette. Elle entrouvre la porte et surveille aussi la galerie. LE VALET, furieux. - Si tu m'effraies encore, je ne lis rien! LA GOUVERNANTE. - Va donc! LE VALET lit, sans aucune intonation. - «Lorsque je disais «je suis toute rougie », j’entendais que j’étais touchée jusque dans l'âme, et cette expression rendait mieux qu'aucune autre mon émoi profond. Je désire t'en apprendre encore une familière à mon enfance. Songeant que mes parents seraient trop malheureux de ma mort précoce, j’imaginais que du delà de la vie je pourrais leur parler de ma tendresse et les consoler de ma perte. Il me fallut, des la première phrase, inventer un temps

nouveau. Dire «je suis morte », c'était rendre la mort toujours présente. Dire «j'ai été

Etait-ce un

morte» c’était ressusciter. Je murmurais donc «J’ai mouru » pressentiment?»

Moi aussi, je dis elle a mouru. Ce n'est pas du

LA GOUVERNANTE. - Eh! quoi? neuf.

LE VALET. - Tais-toi! (Il continue.) «Mon bien chef Frédéric, c’est à toi que ces mots s'adressent ce soir et je dis: j’ai

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mouru «d'un cœur en cendres. » LA OOUVERNANTE. - Quoi? LE VALET continue. - «Je ne me tuerai pas. «Au temps de tes brèves visites, sachant qu’il faudrait bientôt te quitter, je gardais le cœur plein de ta prochaine absence. Ainsi les choses chères qu'on abandonnera sont- elles d'avance lointaines. «Je n'ai pas changé, - que tu me quittes ou que je m'éloigne, c'est même séparation, - et j'ai le cœur plein d'une mort prématurée. Je puis donc déjà te dire: «Mon bien chef Frédéric, j’ai «mouru d’un cœur en cendres.» LA GOUVERNANTE. – Pourquoi répète-elle ? LE VALET. –Attends : il y a au-dessous le mot amour, tout seul, répété pendant trois lignes. LA GOUVERNANTE. – Ça va donc devenir plus gai. LE VALET.- «Je ne me tuerai pas. LA GOUVERNANTE. – Tu as déjà lu ce passage. LE VALET, soudain furieux. – Non. Que sais-tu, sans tes lunettes ! Je ne lis plus pour toi. LA GOUVERNANTE, en colère. – Et moi je te dénoncerai ! LE VALET, se calme. – Sale bête ! LA GOUVERNANTE, sur des épines, priant. – Lis, mon chéri. LE VALET. – « Un grand froid en moi… » LA GOUVERNANTE, étonnée. – C’est vrai ; elle m’a demandé un manteau. LE VALET, furieux, prêt à reposer la lettre. – Oh ! LA GOUVERNANTE. – Je n’ouvrirai plus la bouche. LE VALET. – La gueule ! la gueule ! LA GOUVERNANTE, très douce. – Si tu veux… LE VALET. – « Un grand froid est en moi, qui monte, grandit et que je reconnais comme on reconnaît certains inconnus, par une infaillible intuition. « Frédéric, je t’aime, oh ! oui, je t’aime : hélas ! J’ai perdu la fierté de mon amour. J’ai souffert incroyablement lorsque tu m’as repoussée pour la faute des autres : ce

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qu’on donne de douleur en toute une vie, je l’ai donné à tout instant. Mais en même temps je chérissais mon supplice, car je comprenais de combien de regrets était formée ta haine. Plus opaque était l’ombre, plus éclatante la lumière masquée. Je le croyais, je pouvais vivre. « Après cela, j’ai su que ta fureur était de la jalousie d’homme pour ce qu’on t’avait pris de moi dans ces dégradantes promiscuités. « Si ç’avait été seulement un cri de la honte sacrée qui nous était venue en partage… » (Un regard vers la gouvernante.) Souligné. LA GOUVERNANTE. – Quoi ? LE VALET. – En partage. LA GOUVERNANTE. - Pourquoi. LE VALET. - J'ignore.

LA GOUVERNANTE. - II y a du drame. Je m'en suis doutée lorsqu'il m'a questionnée. Elle l'a trompé. LE VALET. - On dirait bien.

LA GOUVERNANTE. - Mais quand? Continue.

«Alors, alors! tu aurais compris que nous

LE VALET. - «En partage, en partage

étions unis inséparablement même dans le sentiment, qui m' éloignait de toi, que je m'enfuie ou que tu me repousses. Tu n'as pas compris, tu voulais interroger des faits:

- c'est me juger pauvrement. «De cela, j'ai mouru.

«Mon bien-aimé, dans la folie de mon âme j'ai eu peur de ressembler aux autres. Les gestes, les mots de notre amour, quoique horriblement déformes par eux, avaient pourtant, avec les leurs, une extérieure et trompeuse parente. Je me suis vue laide et souillée. Pardonne à mon orgueil. Mais j'aurais guéri, n'ayant pas doute de toi. «Tu n'as pas compris.» - Moi non plus.

LA GOUVERNANTE. - Elle l’a trompe, c’est clair!

LE VALET. - Ici, le mot amour en chapelet: trois lignes. «J'ai froid.»

LA GOUVERNANTE. - Non?

»

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LE VALET, agacé. - C'est marqué là!

«Lorsque je m'endormais, j'avais pense à toi avec une telle constance et si ardemment que j’emportais ton image dans le sommeille plus profond. En sera-t-il de même vers la mort?» II y a un blanc.

LA GOUVERNANTE, courant jusqu' à lui. - Montre. (Il lui montre.) Qu'est-ce que ça veut dire? (Il hausse les épaules.) Tu avais dis qu'après les trois lignes d'amour, ça serait plus gai.

LE VALET. - C'est toi qui as dit ça. LA GOUVERNANTE (Elle retourne guetter). - Ah!

LE VALET. - «Je reprends ma lettre interrompue par une visite de maman. J'accomplirai dans un instant un acte monstrueux! Je sais qu'un homme me désire (tu vois comme j'ose à présent parler!) et je vais aller à son lit lui porter un abominable espoir. Je suis perdue! J'entrerai dans des détails plus tard, mais - je t'en supplie déjà!

- ne tourne pas Ie poignard vers la terre.» - C'est souligné.

LA GOUVERNANTE, prise, le hâtant. - Va, va, va, va donc!

LE VALET lit. - «Nency! »

- C'est en grandes lettres, au milieu de la page.

«Au seul nom de Nency prononcé maintenant, soudain le passé se retourne contre moi de toute sa force, changeant son amour en haine, comme tu le fis tout à l'heure. » LA GOUVERNANTE. - Va, va, va!

LE VALET. - «Jai mouru, lorsque Toi, Toi, Toi! croyant gagner mon indulgence, tu m'as enfin juré ne l'avoir pas aimée. Elle va venir, hélas! - et je l'attends. Je verrai dans ses yeux le mirage de mon passé détruit.»

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Michel de Ghelderode (1898-1962)

Adhémar Martens, qui devait officiellement devenir Michel de Ghelderode, ne conquit la notoriété qu'aux alentours de la cinquantaine, lorsque Paris le découvrit. Ses poèmes, contes et articles indiquent déjà des voies auxquelles l’auteur restera fidèle : anarchisme, goût de la mystification, qui n'ira pas sans influencer les légendes attachées au personnage, surtout depuis la publication de ses Entretiens d’Ostende (1956). Ses premières pièces en un acte sont encore marquées par le symbolisme de Maeterlinck. Progressivement, les thèmes, toujours empruntes aux grands mythes de l'humanité - La Mort du Docteur Faust (1926), Christophe Colomb (1928), Don Juan (1928), se colorent d'une note expressionniste due à l'influence du théâtre allemand et jouent de la distance pirandellienne. L'expérience la plus décisive pour lui fut sa collaboration au Théâtre populaire flamand qui, de 1926 à 1932, lui commande une série de pièces (écrites en français et jouées en flamand) où la truculence verbale se donne libre et où s'élabore une nouvelle version du mythe de la Flandre mystique et sensuelle, rabelaisienne et morbide : Escurial (1927), Barabbas (1928), Sire Halewyn (1934), La Balade du Grand Macabre (1934). La cruauté de la vision s'aiguise à mesure que le style s'épure et s'affirme : Hop Signor! (1936), L’École des bouffons (1942), Marie la Misérable (1952), résument toute l'œuvre par la personnification dynamique des instincts.

Mort du Docteur Faust (1926),

À la foire voisine, Diamotoruscant, le diable, a fait se rencontrer Faust et Marguerite.

Quartier interlope aux environs d'une gare. Décor noir et ocre. Le fond, des maisons

qui se disloquent sous l’éclairage des lampes à arc. La foire est proche. Le plan

gauche est occupé par l’entrée, très illuminée, d'un cinéma. (Affiches criardes -

sonnette ininterrompue.)

Le plan droit, l’entrée basse, avec petite vitrine aux rideaux soigneusement tirés

« Bar » d’un hôtel.

Pendant la durée de l'acte, dans ce décor passeront des masques, silencieux ou

turbulents, des passants aux démarches diverses, un fiacre fantôme - tous figurants

quotidiens - marins, employés, veufs, prostituées, etc.

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Quand le rideau se lève, Diamotoruscant reste au milieu de la scène, occupé à se morfondre. Il manie un cure-dent. Le crieur, sur le seuil du cinéma (homme gras et tuberculeux), s’époumone.

LE CRIEUR. - Entrée permanente et continuelle! Spectacle nouveau! Venez voir le grand film du jour. Les amants de la fatalité. Superproduction! C'est une tragique

histoire d'amour ou le destin joue un rôle inqualifiable. Pathétique. Émouvant! Loges:

(Avisant

Diamotoruscant.) Entrez, Monsieur! Une stupéfiante histoire de passion et de volupté qui finit par la mort et la damnation!

DIAMOTORUSCANT. - La damnation? Plaisantin !

LECRIEUR, blesse. - Monsieur! Je fais mon métier, comme vous faites le vôtre! (Silence réserve de Diamotoruscant.) Monsieur est artiste? Comédien, veux-je dire? DIAMOTORUSCANT. - Si peu! LE CRIEUR. – Enfin, c'est vous qui faites le diable dans cette pièce qu'on joue en

ville. Comment s'appelle-t-elle ?

DIAMOTORUSCANT. - Ce n'est pas moi, mais un homonyme, ou un sosie!

Cependant, je fais aussi le diable! LE CRIEUR. - Ah! pour votre compte? DIAMOTORUSCANT. - Pour mon compte!

LE CRIEUR. - Tiens! Ça doit être gai!

DIAMOTORUSCANT. - II n'y a rien de bien gai!

LE CRIEUR, interloque. - Alors, c’est triste!

DIAMOTORUSCANT. - Ni triste! C'est tout au plus original ! LE CRIEUR. - Que voulez-vous! Permettez? (Il crie.) Entrez, entrez. La vertu punie et le vice récompense! Spectacle de famille, hautement éducateur! (À Diamotoruscant.) Que faites-vous ici? De la surveillance? DIAMOTORUSCANT. - Rien de précis! J'attends quelqu'un, un ami!

LE CRIEUR. - Le vieux qui est entre à l'hôtel? DIAMOTORUSCANT. - Celui-la!

cinq francs. Premières: trois francs. Les bonnes d'enfants et les militaires

Faust?

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LE CRIEUR. - C'est ton ami? DIAMOTORUSCANT. - Mon ami? Je ne sais pas! J'ignore qui il est. Cela m'est indifférent! LE CRIEUR. - Alors pourquoi l'attends-tu? DIAMOTORUSCANT. - Pour voir comment il se comportera à la sortie! C'est mon plaisir LE CRIEUR, riant. - Drôle d'homme que tu fais, diable! DIAMOTORUSCANT. - Vraiment? Je suis comme tout le monde, avec un peu plus de désespoir! LE CRIEUR. - De fait, tu n'as rien d'infernal! DIAMOTORUSCANT. - C'est un genre qu'il ne faut plus avoir! LE CRIEUR. - Farceur! Ces artistes sont toujours les mêmes! (La fenêtre de l’hôtel s’allume et s’ouvre.) He! regarde donc! Ton ami prend le frais!

Diamotoruscant se cache contre l’hôtel. FAUST, à la fenêtre. - II ne pleut plus! Les nuages se sont dissipés! Vois apparaître les étoiles! Tu trembles! C'est le printemps qui naît! Taisons-nous. Pourquoi rougis- tu? Laisse-toi faire! On s’habitue à tout! LE CRIEUR, soupirant. - Mon Dieu, oui! (Il crie.) Entrez! C'est le roman de la perpétuelle illusion! L’action se déroule dans un décor prestigieux et propice à l’éclosion des sentiments amoureux. FAUST. - Je suis un homme sérieux, réfléchi! Et honorablement connu! Tu ne dois rien craindre. Ne songe pas à demain. La vie est si fugitive! Tu me disque je pourrais être ton père! Quelle erreur! J'ai toute ma jeunesse à dépenser! C'est le premier printemps de ma vie! LE CRIEUR. - Venez voir où mènent les désirs irraisonnés! Ce film vous apprendra que la vie est un perpétuel recommencement, que les leçons ne profitent pas, et que rien n'arrive que ce qui doit arriver! FAUST. - Je sens que tu frissonnes, petite rose! Est-ce d'amour ou de froid? Connais- tu l'amour? Moi, je n'en connais rien. Mais qu'importe. Il suffit d'être à deux! MARGUERITE. - Comme vous parlez bien!

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DIAMOTORUSCANT, s'avance et crie vers la fenêtre. - Dites! Est-ce bientôt fait?

La fenêtre est refermée avec précipitation.

LE CRIEUR. - Drame palpitant du péché et du remords !

Film accessible à toutes les intelligences. Entrez! (À Diamotoruscant.) Il n'est pas

sérieux, le vieux! On ne raconte pas des histoires pareilles à une femme.

DIAMOTORUSCANT. - II n’a pas l'habitude! (Il se promène et soupire, regarde la

fenêtre allumée, secoue la tête.)

Magie rouge, 1937

Passant la nuit à veiller sur son or, Hiéronymus a entendu, au petit marin, « comme un râle de volupté » provenir de la chambre de Sybilla, sa femme, puis une ombre s'est glissée hors de la maison. Il a appelé Sybilla mais celle-ci a fait l’innocente. On vient de frapper à la porte et il l’a renvoyée dans sa chambre.

LE MOINE, entrant. - Bonjour, mon fils !

HIERONYMUS. - Je ferai élargir le seuil. Pour vous, non pour moi, moine

sphérique !

LE MOINE. - Je jeûne tous les jours que Dieu donne, et faisant maigre, je me fais

gras. C'est un mystère ; après ma mort on dira que c'est un miracle. Oui, maître

Hiéronymus, comme vous je simule que je mange et que je bois. Et la Providence

entretient ma carne monacale. (II se frappe la panse,) Écoutez comme ça sonne creux

dans ma cuisine !

et une bouteille.) Mais aujourd'hui, je m’accorde du réconfort, ayant eu à subir dans

(II fouille sa robe, en tire un sac, et y puise, ramenant un boudin

Vous avez engraissé depuis hier.

Bâfrez-vous toujours autant?

la nuit d'épuisantes tentations, que je vainquis évidemment

II mange Ie boudin en deux coups et vide la bouteille.

j’ai

faim !

LE MOINE, achevant son repas. - Mon fils, songez qu'il est des milliers de créatures

qui ont faim et soif, et qu'il faut chrétiennement soulager. Faisons-leur l'aumône, au

Que les riches commencent! C'est pourquoi je venais vous

nom de Christus !

visiter

HIERONYMUS, stupéfait. - Oh

soif !

aïe !

Des

oh

du boudin !

du vin

mon père !

crampes… J'ai les quilles si faibles !

74

HIERONYMUS, vexé. - Volontiers

Septante-sept fois sept fois?

LE MOINE, bénissant. - In nomine Pater

HIERONYMUS, faisant Ie geste de donner des pièces. - Pour les pauvres, s'il vous

plaît!

bénédiction LE MOINE, feint d’accepter l’argent imaginaire. – Merci, quand même ! Il rit grossièrement.

HIERONYMUS. - Vous riez de ma charité?

LE MOINE, hilare. - Que non !

pieuse singerie. Elle vient de m'échapper.

HIERONYMUS, se bouche le nez. - Le puant

Humez-le

profondément avant qu'il ne se dissipe ! fils !

Il sort, en riant. HIERONYMUS, furieux. - Je veux vous parler me-me langage. (Il tourne son

derrière vers la porte - et se ravise.) Non, je garderai pour moi ces fumées malsaines.

(Montrant le poing.) Vagabond !

seulement. Il ne faut pas irriter les moines. C'est une caste fiche et redoutable. Saint

homme, vous hériterez de moi. Combien pour le ciel ?

Sybilla descend l’escalier, habillée d’une mante noire à capuche.) Tu ne dors pas? Où vas-tu si matin? SYBILLA. - À quelque messe, mon maître HIERONYMUS. - Fort bien. Tu en profiteras pour communier, puisque tu es à jeun. C'est gratis. Prie pour moi, que je gagne des indulgences. Et si l'on distribue du pain à la table des pauvres, faufile-toi parmi eux. Mais ne dis mot à personne. J'ai horreur de la médisance. Viens, que je t’embrasse? Sybilla s’approche. Hiéronymus l'embrasse à distance, sans la toucher des lèvres. La femme se cache le visage et pleure ou feint de pleurer.

(Se calmant.) Non, je ne dis pas cela, je le pense

pour votre blair. Adieu, mon

LE MOINE. - Je vous le donne, cet encens, je vous le donne

Et cette aumône me coûte ce que vous coûte votre

Combien de fois cela me sera-t-il rendu ?

Bénissez-moi, mon père !

Geste pour geste!

J'avais une mauvaise pensée à considérer votre

pouah !

Bénéfice

Il abîme l'air que je respire.

(Il ferme la porte et revient.

75

Hélas, pourquoi me suis-je

mariée? Les autres femmes ont des caresses et de l'amour.

Les femmes sont

amoureuses ou grimacent passionnellement. Pourquoi? Non, vous n'avez pas besoin

des caresses et de l'amour de l'homme. Non, non !

tendresse pour mieux nous enchaîner et nous réduire à votre volonté. Ça se paye gros,

l'impureté, ça ruine

SYBILLA. - Qui, un enfant qui n'est pas ne de votre chair ni de la mienne. Un enfant

parodique, qui ne grandit pas, ne crie pas, ne mange mie !

Moi, je t'aime,

avec sagesse. Je l'affirme. Je déteste ces fous érotiques qui prodiguent leurs veilles et

leurs forces aux femmes. (Inquiet.) Tu m'es bien fidèle, n'est-ce pas?

SYBILLA. - Quel galant me lorgnerait, vêtue comme je je suis?

sans bijoux, avec pour seul parfum mon odeur de misère?

HIERONYMUS. - Ces plaintes, quand je te laisse le plus grand des biens?

toujours ta virginité. C’est un trésor que tu détiens là !

SYBILLA. - Les araignées le veillent.

Sans couleurs,

HIERONYMUS. - C'est l'idéal! Occupe-toi de lui, mère sans lait!

Vous feignez le désir et la

HIERONYMUS, outré. - Tu me reproches ma pureté? Hé oui

SYBILLA. - Est-ce tout ce que je reçois? Un simulacre !

(Hautain.) Ne t'ai-je pas donne un enfant?

Tu as

HIERONYMUS. - Tu es riche. Demande aux théologiens !

moi qui t'en dépouillerai, ma femme.

SYBILLA, à voix basse. - Quel navrement qu'être riche de cela, et que j'envie les

Ce n'est pas

Riche !

putains !

« Le jardin malade », dans Sortileges (1941)

Le narrateur habite avec son chien Mylord le rez-de-chaussée d'une étrange demeure qu'entouré un grand jardin laissé à l’état sauvage, Un chat, que le narrateur appelle Tétanos, règne sur ce jardin. Parmi les habitants de la maison, il y a une fillette infirme…

Comment narrer le drame, ce drame que je sentais venir et qui se produisit au seul

instant où j'avais cesse d'y penser? C'était en fin d'août. Je dormais - l'après-midi

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m'étant pesante - et tout avait une couleur de cendre. Ce, drame, il a du être foudroyant, comme un meurtre. Il pouvait être trois heures. Quatre cris m’ont arraché de ma couche, successifs et si impérieux, si tragiquement formels que j'ai crié aussi, du fond de mes entrailles. Une sueur me prend comme j'écris ces lignes. Que s'était-il passé! que j'avais si longtemps prévu et que j'ai laissé s'accomplir? Mon chien venait de s’élancer en un bond prodigieux hurlant comme un possédé. A ce hurlement répondait un miaulement atroce. La fenêtre de l’étage s’ouvrait avec fracas, d'où fusait un appel suraigu, tandis que du jardin parvenait une sorte de hululement enfantin, partant de la plainte et montant vers le râle le plus déchirant. C'est alors que j’ai crié. Des broussailles émergeait la petite infirme, l'épouvantable chat accroché à elle - à sa tête - et tenant sa proie, aussi grande que lui, comme un lutteur, sa gueule immonde contre la face de l’enfant. Oh ! cet accouplement… Tétanos ne devait pas sortir vainqueur de ce combat maléfique, car, outre que la petite se défendait en labourant l'agresseur de ses doigts, le caniche intervenait - génialement, oserai-je dire - et en connaissance de la puissance de son ennemi. Son bond initial renversa et l'enfant et l'agresseur. Une seconde déroche, le chat opérait un redressement rapide pour faire pièce au chien ; mais plus vif, Mylord avait saisi Tétanos par les reins. J'entendis craquer les os. Le meurtrier, touche à mort, mais lévité par tine force inouïe, sauta sur la muraille. Il grimpait dans le lierre, entraînant le chien dans son ascension désespérée - le chien qui restait soudé par les crocs à sa victime. Mylord ne lâcha prise qu'au moment où Tétanos atteignit le faîte du mur, pour retomber lourdement, couvert de bave. Et je vis le chat se traîner sur le mur, titubant et disloque, en silence, mais la gueule barbouillée d'une écume rose, jusqu'au bout du jardin, où il tenta tout à coup de reconstituer sa carcasse rompue, eût-on dit. Mais il chavira et roula spasmodiquement dans les broussailles. Entre-temps, Ode gisait dans la cour, ses poings et ses pieds battant épileptiquement le carreau. Elle ressemblait à un hanneton. Avant que je l'eusse pu relever, la dame en gris surgissait et, sans un mot, s'emparait de l'enfant, avec décision. La créature avait tout son sang-froid. Comme elle soulevait la petite, le capuchon glissa. Et je sus que la fillette était chauve - absolument chauve - et ce gros œuf bossue et brillant reste la dernière image

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terrestre que je garde de ma protégée. Après, j'ai laissé Mylord dans la cour, qu'il refusait de quitter. Il me reconnaissait à peine, sous l'empire de son exploit. Je m'assurai seulement qu'il n'avait aucune blessure. Il me fallut sortir, la dame en gris m'ayant demande du haut de la fenêtre d'avertir de cet accident le propriétaire. Le vieil homme, à mon récit, parut consterné. Sans une parole, il me suivit, pour me

quitter au seuil de l'hôtel. Il revint peu après, accompagné d'un personnage famélique qui me sembla être médecin - le médecin des pauvres, comme on dit. Deux religieuses le suivaient. Ce groupe s'engouffra dans l'hôtel et grimpa l’escalier. Rentre chez moi, j’entendais gémir l'enfant, au-dessus, et c'était indiscontinûment le

Pendant une longue heure, j’écoutai

gémir. Puis il me parut qu’on priait en commun. Des pas enfin réveillèrent la maison. J'ouvris ma porte pour offrir de nouveau mon aide. Tout était fait. Les religieuses emportaient Ode endormie et enroulée dans une toile de matelas. Le médecin suivait, la trogne allumée. Dehors, le propriétaire attendait, près d'un fiacre. Je retrouvai Mylord au jardin. Il n'avait toujours pas recouvre ses sens normaux. Il refusa de boire. Peut-être s'attendait-il à un retour du chat? - Crevé le chat, dis-je, tu es un maître-chien! Rien n'y fit: il s'obstina à monter la garde, haletant - tandis qu'avançait le crépuscule, sinistrement et sans étoi1e,

quelques éclairs de chaleur palpitant de temps à autre dans l’espace blêmissant.

gémissement de la poupée : Mâ!

Mâ !

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Paul Nougé (1895-1969)

Chimiste de profession et admirateur de Paul Valery, Paul Nougé est avec Magritte la figure de proue du surréalisme en Belgique. Fondateur avec Lecomte et Goemans de la revue tract Correspondance (1924), politiquement engage (il participa à la constitution de la section belge de la IIIe Internationale), il se distingue du surréalisme français par sa réticence envers toutes les formes d'automatisme verbal; sa démarche sera au contraire d'attaquer le langage dans tout ce qu'il peut avoir d'aliénant et de cliche afin de parvenir à une lucidité et une maîtrise émancipatrices pour le créateur. Ses textes dispersés ont été rassemblés par Marcel Mariën (Histoire de ne pas rire, écrits théoriques, 1956; L'Expérience continue, œuvre poétique, 1966). Considéré par Francis Ponge comme un des plus fortes têtes du surréalisme, si pas la plus forte, Nougé laisse entre autres textes une singulière réflexion sur la musique, La Conférence de Charleroi (1929), un extraordinaire poème d’amour et de désir, Esquisse d’un hymne à Marthe Beauvoisin (1953), de solides études de l’œuvre de Magritte, le peintre qui incarna le mieux son projet esthético-politique, et d’innombrables écrits qui constituent de faux fragments, Il composa les premières chansons de Barbara.

L’amateur d’aubes

J'ai accoutumé depuis longtemps de me lever un peu avant l'aube pour

surprendre, dans l'instant qui va suivre, ce qu'il adviendra de la nuit.

Elle est la, cotre mon visage, elle a tout pris, elle semble impénétrable, mais

derrière elle, je devine, rassemblée, toute la lumière qui tremble comme un déluge

avant de s'abattre.

D'abord la nuit résiste à cette pression des grandes eaux éblouissantes; mais,

poreuse, et dans ses profondeurs, elle laisse enfin suinter doucement quelque clarté

laiteuse qui s'étend, tache de phosphore, et commence d'engendrer l'espace.

J'ai longtemps souhaité tue soudaine rupture, une totale invasion de lumière.

Que cette grâce m’ait été refusée, que la vigueur que l'on prête à l'imagination n'ait pu

jusque-là forcer le monde, maintenant je tiens cet échec pour une manière de

bonheur.

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La nuit s'imbibe avec lenteur et change, se décompose, laisse paraître, comme au hasard, la transparence d'une atmosphère, un mouvement de forêt ou de nuage, l' éclair d'une mare ou d'un fleuve, les courbes charnelles de la terre, parfois un fragment osseux de ville, - mais cependant rien d'humain que moi-même.

Si la nuit se transforme en plein jour, ce n'est jamais de la même manière.

A quoi tient sans doute le prodige.

Le miroir renversé

Quelqu'un donna du pied contre le carreau, la vitre éclata et l'on se retrouva ailleurs, au milieu d'une fraîcheur inaccoutumée. La peau du visage et des mains nous renseignait sur ce monde neuf qui se révélait peu à peu comme la chose la plus étendue, la plus nuancée, la plus satisfaisante qui se pût concevoir. Nous avions nos vêtements, mais quelques femmes dévêtues poussèrent un long cri d’extase. On reconnut ce cri pour l'avoir entendu déjà, moins puissant, moins décisif, dans d'autres circonstances. Il nous parvenait étrangement module, comme à travers une grande épaisseur d'eau. Nos yeux restaient obstinément fermés, nos jambes nous refusaient tout service. Nous nous résignâmes sans peine à notre sort jusqu'au premier mot d'angoisse qui changea le paysage.

La dernière apparition

Au tournant des mensonges, ses lèvres s’éclairent et dispensent la seule lumière dont je dispose encore. Les objets, que l’on découvre peu à peu, ne l’ont pas encore trahie, ils ne cessent d’obéir à la tendre pression d’un regard qui invente plutôt qu’il ne retrouve. Les portes s’ouvrent sans bruit, toutes les fenêtres s’ouvrent toutes ensemble sur des paysages mobiles qui ne sont plus de ce monde et pourtant lui ressemblent

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toujours. Les pensées qui lui viennent, et qui peut-être sont les miennes aussi, gardent leurs distances, nous ménagent un vide très pur où toutes choses peut-être deviennent possibles, - ou l’ont été. Le monde où nous vivons se compose à sa droite, mais sa gauche, commence lentement de se défaire. Et cependant, elle n’a pas détourné la tête, elle n’a pas quitté la place de son cœur.

Ronde de nuit

L’immense fleur liquide chavire, se résout en musique sans pesanteur ; la mort de l’ombre aussitôt marque le crépuscule. Ce chemin entre ses murs de brique, voici l’eau tranquille où glisserait tout le ciel. Il ne faudrait qu’un son lointain et pur pour que la campagne ainsi fût vraiment notre meilleur visage. La nuit lucide appuie à peine, accorde les gestes de midi, et la plaine déserte, transfigurée, dévoile le sens des villes au soleil. Elles flottent à distances égales de notre chair et de notre pensée. Nous portons dans nos mains le cœur calmé du jour. Mais le visage détendu d’une femme agenouillée ne pouvait conjurer ce grand cri de l’espace. Les écluses du sommeil ont cédé déjà. Le matin a brisé les vitres trop fragiles. Il faut qu’à nouveau nos yeux aveugles soient nus sous la lumière. 29 juillet 1924

Promenade

On glisse sans effort aux pentes sensibles du paysage. Ses flancs qui se meuvent, respirent avec nous, soulèvent aussi toutes les odeurs et les paroles. Nos paumes en coupe recueillent une lumière si dense qu’on la souhaiterait au fond de soi pour toujours. Telles saisons inclinées s’effeuillent et refleurissent. Nos pas assemblés en corolle savourent enfin cet infini de terres et d’aériennes torpeurs qui coule sans

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remous au creux de notre hiver. Cette pensée courbe effleurant aux façades les jets droits du soleil et les ombres au bord des cours, quel chant planerait d’une joie si légère. Les pas s’enchaînent ainsi et la chanson retombe, ploie enfin et se repose dans ce branchage épais qu’un bras courbe illumine. La voix dure et ronde d’une sirène délivre le sang, l’haleine, notre front. L’eau étincelante cependant, ce nuage de neige dispersent leur marche concertée. Des mouvements allongés, l’espoir de la danse, ont comblé le paysage. Seule une longue patience nous garde de mourir. L’Expérience continue, 1966

L’esprit

L’essentiel à prendre en considération, c’est que l'esprit, sous quelque modalité qu'il nous sollicite, tend invariablement à s’épanouir en actes qui le justifient.

L’action apparaît ainsi comme sa condition et son retentissement inéluctables.

Et puisque c'est une nécessite pour nous que d'inventer des images, que de procéder par analogie, nous ne pouvons mieux faire, s'il s'agit dû développement, de la marche de l'esprit, que de l'imaginer à la faveur d'une succession d' envoûtements ou de charmes, tout à tour acceptés, refusés et rompus.

Parmi les puissances capables d’envoûter l'esprit, puissances qu'il lui importe de subir et contre quoi il importe qu'il se révolte: poésie, peinture, spectacles, guerre, misère, débauche, révolution, toute la vie doublée de mort, - est- il possible, parmi ces puissances, de refuser à la musique une place peut-être importante? D'où les espoirs et les craintes particulières dont elle ne cesse, pour nous, d'être l'objet. L’esprit procède par inventions bouleversantes. Et que l’on ne s’empresse pas de songer aux inventions proprement intellectuelles. D'autres espaces nous sont ouverts.

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Il est temps de se rendre compte que nous sommes capables aussi d'inventer des

sentiments, et peut-être, des sentiments fondamentaux comparables en puissance à

l'amour ou à la haine.

L’esprit se nourrit de nos risques et de nos défaites, comme de nos victoires.

Et celles-là même, humbles ou discrètes, que nous serions tentes de négliger,

sont peut-être vouées à un retentissement infini.

Mais ici, toute prévision est spécieuse, car il ne saurait être question de résoudre

un problème dont les termes, à chaque instant, font mine de nous échapper

La certitude n'en reste pas moins que l'esprit n'existe qu'à la faveur d'une

aventure sans limite, aux mouvements et aux perspectives sans cesse renouvelés, ou

les dangers que nous discernons et qui, à chaque instant, menacent de la faire tourner

court, sont aussi, si nous refusons de nous incliner devant eux, les plus sûrs garants

des seules victoires qui nous tentent encore.

Ainsi, MM., qu'il s'agisse de musique ou de quelque autre événement humain,

l'esprit est à notre merci et nous en sommes réellement responsables.

C'est de cette responsabilité qui pèse sur chacun d'entre nous, que je souhaite

vous avoir convaincu aujourd'hui.

Les grandes choses se font parfois sur une table nue au cœur d'un silence sans fêlure

La Conférence de Charleroi, 1946

Un secret

23 mars

Je te demande tout laisse-moi me reposer dans ton visage

Je n'ai rien dit

24 mars

Le sang aux lèvres

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Ils ont saisi la lumière et rassemble les purs objets perdus (Mains du fond des temps, mains à jamais, mains souveraines

)

Ils m’ont efface en plein soleil 16 avril

L’hommage suprême

Pendant que tu parlais des glandes choses que tu aimes et que j'aime et qui permettent de vivre je t'écoutais

je regardais avec tendresse

un mince poil sur ta jambe gauche

20 avril

Les Cartes transparentes, 197

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Cristian Dotremont (1922-1979)

Entré en littérature au début de la seconde guerre dans le sillage du surréalisme, Christian Dotremont - fils de Stanislas D'Otremont - anima d'abord diverses revues éphémères. En 1948, il crée avec des artistes belges, hollandais et danois le groupe COBRA. Dans l'expérience collective que constitue COBRA - le mot est formé par la concaténation des noms des capitales de trois petits pays (Copenhague, Bruxelles, Amsterdam) - et dont le siège se trouvait a Bruxelles rue de la Paille, l'auteur esquisse avec des plasticiens ce qui sera le grand œuvre de sa vie : la dialectique entre texte et représentation plastique - pulsionnelle - dans la même œuvre. Il en sera l'énergique porte-parole jusqu'à ce qu'une maladie chronique ne l'oblige, trois ans plus tard, à réduire son activité. Très attiré par les pays nordiques, c'est au cours de ses fréquents séjours là-bas qu'il écrit un récit autobiographique (La Pierre et l'Oreiller, 1955). A partir du milieu des années 1950, son voyage annuel dans les blanches et dessertes étendues de la Laponie le rapproche de ce qui deviendra, à partir de 1962, la grande invention de sa vie d'artiste : le logogramme. Sur une seule page blanche à l'encre de Chine, l'auteur danse la liberté du tracée personnel propre à toute écriture, écrivant ensuite au crayon, comme un écolier appliqué, la translation, déchiffrable et reproductible, du tracé corporel du texte. Le Logbook (1974) rassemble quelques- unes des œuvres de ce trajet qui prend forme, des 1957, avec Viles, Laponie.

La Pierre et l'Oreiller

Après la dissolution du groupe d'avant-garde COBRA, Dotremont retrouve au début des années 1950 son alter ego pictural danois, le peintre Asger Jorn, lui aussi atteint de tuberculose, au sanatorium danois de Silkeborg. Cette catastrophe physique, qui va de pair avec les désillusions de l'engagement communiste et les impasses relatives de l’amour, trouve un accomplissement emblématique dans La Pierre et l'Oreiller, le seul roman du poète qui devait par la suite inventer une forme d’écriture et de graphisme en symbiose : le logogramme (1962). Dans cet extrait, le narrateur retrouve Ole, peintre fort proche de celui qu’était Jorn, après un examen de soi où le drame personnel en rejoint un autre, politique et éthique.

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VIII

J’avais trente ans. J’entrais dans le sanatorium toujours aussi blanc, peut-être même repeint, ils repeignent tout le temps au Danemark. J'allais m'accroupir dans ce paysage, cette catastrophe. J'avais eu l'impression de traverser un paysage japonais. L'hiver était déjà la dans cette province et avait transforme les arbres en signes; la forêt était un livre, un poème, à la lettre. Le gel avait mis du sel partout. L'autre fois, quand ils avaient essaye de baptiser la catastrophe, tout ça était caresse, matisse par le soleil. Les sapins, cette fois, semblaient fossiles; comme des arêtes de poisson. Je n’étais plus poète, je me disais que j’avais trente ans. Je me rappelai pourtant comme l'hiver peut être bon, j'avais toujours été partisan de l'hiver, je disais aux gens qui essaient partisans de l’été: «Il est plus facile d’avoir chaud en hiver que froid en été.» Sur le sanatorium trop blanc il était écrit «sanatorium». S'il avait été écrit «sapins» sur les sapins et «ciel» sur le ciel je n’en aurais pas été autrement étonné. Mais ce sanatorium pourtant était autre chose qu'un sanatorium comme moi j'étais autre chose qu'un homme de trente ans. Je m'attendais d'ailleurs à devoir remplir des papiers, décliner mon nom, etc., comme chaque fois que la catastrophe intime met le nez dans le monde, mais pas du tout, aucun papier. Dans cet hôtel de la catastrophe ils faisaient confiance, et leur manie de nominer n'allait pas jusqu'a moi homme de trente ans; j'avais ce pseudonyme de tuberculeux comme des millions de types dans le monde. Je m’assis dans line grande salle et je fumai en regardant un nouveau pays age japonais par la baie. J'avais envie de café. J'étais arrivé à Harsted la veille au soir, complètement saoul. Le père d'Ulla avait dans le taxi mis sa main sur mon genou et il m’avait dit:

«Tout ira bien.» Dans le train-éclair j'avais rencontré un ingénieur qui avait été au Groenland et qui me montrait des photographies. J'avais eu toutes les peines du monde à me défaire de lui pour aller boire avec des types qui chantaient. Nous buvions de l’akvavit et de la bière. L'ingénieur essayait tout le temps de me repêcher. Sur le bateau, entre la Sjallland et la Fionie, je parvins à rompre définitivement avec lui. J'avais dormi à

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l'hôtel du Chemin de Fer. J'avais fait ce que j'avais pu, j'avais couru et marché, j'avais dormi, j'avais écrit et lu, j'avais eu des contacts avec les femmes, l'histoire, j'avais même été communiste, l'art, la culture. Tout ça pour en arriver a se coucher. Un homme vint m'apporter le courrier. Déjà ma mère m’avait envoyé des journaux, notamment un journal sportif illustre, et j'eus dans cette grande salle vide des nouvelles de Mimoun. « Patientez un peu, vint me dire une infirmière, on dresse votre lit.» Ils s’occupaient beaucoup de moi mais je me prenais pour lien du tout et je me souviens, je me comparai à un type qui au Café du Commerce dirige la bataille de Stalingrad avec des allumettes, sur la table. Pas seulement moi, mais les médecins, le médecin en chef, les infirmières, l'infirmière en chef, nous ressemblions tous à ce type-là. II était difficile de penser que la vraie bataille de la catastrophe se jouait dans ce grand bâtiment blanc. Bien sur il y avait des gens qui allaient et venaient, mais il y en a partout, des gens qui vont et qui viennent, et des gens qui restent, dans tous les hôtels. J'étais aussi insignifiant qu'un type qui dirige la bataille de Stalingrad avec des allumettes et qui n'est pas Staline; aussi inopérant qu'un soldat qui en a marre et qui dit: «Il n'y a qu'a.» En mettant mes pensées dans un ordre ou dans un autre je ne changeais rien a rien, et les mots ne s’allumaient plus; je ne changeais rien à cette guerre bien plus mystérieuse, cette guerre de plus en plus mystérieuse. Tuberculose, c'était encore un nom de ville sur le plan d'une bataille muette et sourde et aveugle et paralysée. Entre la grande catastrophe universelle et moi les rapports étaient les mêmes qu'entre moi et les bacilles qui en moi s'étaient mis à table. Une jeune servante rousse qui ressemblait à Danny Kaye m'apporta à manger. Si j'avais été en prison je me serais senti quelque chose, ils m’auraient traite avec mépris. L’esprit de contradiction pouvait me perdre. D'avance je trouvais excessive l'attention dont j’étais l’objet et déjà je réagissais par une indifférence de bon ton intime. Mon lit fut dressé, je passai un pyjama et me couchai. C’était donc ça. Voilà. Ce n’était rien. Il suffisait de lire des journaux sportifs toute la journée. Le médecin en chef vint me dire bienvenue, bonjour, toujours aussi rose comme le sanatorium était toujours aussi blanc. Il y avait un autre type dans la chambre. 11 parla d'abondance au médecin en

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chef afin de pouvoir sortir l'après-midi entre deux et trois heures. Le médecin en chef lui examina la gorge, accepta et disparut. On m’avait mis avec ce type parce qu'il était peintre et que je savais lire et écrire. Il me montra un dessin qu'il avait fait et ce n'était pas mal. C'était quasi abstrait. Puis il m'expliqua qu'il avait attrape le scorbut en Islande et qu'il s'était fait examiner là-bas et ainsi on avait découvert qu'il avait une vieille tuberculose. Ce dessin, il l'avait fait en Islande quelques jours avant d'apprendre qu'il était tuberculeux; et en effet ça ressemblait à une radiographie, comme il disait. Il commença une longue conférence sur l'esthétique, précédée par quelques considérations sur la laideur et la beauté des paysages islandais, «qui sont, me dit-il, en eux-mêmes abstraits». Je compris que l'Islande était comme le mur de Léonard, ce qui était vraiment très froid vibrait comme sous le soleil. « Les artistes, dit notamment ce type, sont comme les rats qui quittent le navire avant qu'il sombre. Pourquoi est-ce que les rats quittent Ie navire avant qu'il sombre? Oh, ça n'a rien de mystérieux. C’est parce qu'ils ont les pattes plus sensibles. Ainsi, le peintre a la main plus sensible. » Et il me montrait sa main et il prenait une allumette et il la trempait dans de l’encre de Chine et il faisait un sillage sur un journal. Il me demanda si je n’avais pas décrit ma maladie avant de la connaître. Je me souvins de ma catastrophe dans sa préhistoire, avant la tuberculose, et aussi d'un poème que j'avais écrit quand j'essais communiste et qui avait été lu par une cantatrice de l'Opéra dans un meeting des partisans de la paix, il finissait ainsi:

Et Ie trou de la mort sera vite comble par la vie. Tout de même, c'était curieux. Je lui dis que j'avais été communiste et la conversation s'arrêta pile. Il se mit à lire un gros livre. Je me dis qu'il valait mieux être un tuberculeux gravement atteint qu'un communiste guéri. Je cumulais, moi, j’étais vraiment atteint aux deux côtés. Puis l'infirmière vint me demander si j’étais bien, si je m'habituais. Elle dit au type qu'il devait être à deux heures dans la grande salle: les infirmières américaines essaient arrivées pour la dernière phase de l'expérience de l'Unesco sur la tuberculine. Tous les malades devaient encore être piques deux fois et les effets des piqûres précédentes devaient être mesures, notes. Moi, je ne devais pas être pique puisque je n’avais pas été à la première séance, et

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puis man cas était encore indéterminé. Le peintre s’emporta. Il dit que nous n'étions pas des cobayes au service de I'Amérique et qu'a deux heures, lui il serait en ville, le médecin en chef savait que cette séance de piqûres devait avoir lieu et il lui avait pourtant donne l'autorisation. L'infirmière dit qu'il n'y avait aucune exception. Puis elle dit doucement qu'il valait mieux y aller, à la séance de piqûres, et que bien sur si un malade ne voulait pas, l'Unesco avait dit qu'il ne fallait obliger personne, et elle partit. C'est alors que le peintre et moi devînmes des amis. Il me dit que la peinture américaine n’existait même pas, il avait un jour visite tine exposition à Copenhague, c’était incroyable. C’étaient des rats sans pattes, les Américains. Mais la liberté que l'infirmière lui avait finalement concédée de ne pas aller à la séance de piqûres le mettait dans un cruel embarras, il se demandait s'il devait se faire mal voir pour gagner quinze ou dix minutes de ville. Il se décida de tenter d'être à deux heures le premier type pique, il expliquerait aux autres qu'il avait reçu du médecin en chef l'autorisation d'aller en ville à deux heures et tout le monde le laisserait passer le premier, avec admiration. II partit donc à deux heures mains dix, habillé de pied en cap, et après m’avoir dit qu'il s’appelait Ole. À deux heures cinq, il revint en coup de vent, il avait déjà eu le temps d’être piqué et en outre d'aller me chercher dans la bibliothèque le seul livre français qu'il y avait. Il me le remit avec une joie émue. C'était L'homme qui assassina, de Claude Rarrère. Je le remerciai vivement, lui dis de se dépêcher et me mis à lire cette crétinerie. Un autre type entra un quart d'heure après. Il me dit qu'il était marin et qu'il avait appris que le nouveau malade parlait français. Il parlait français, lui, en faisant de tous les mots qu'il connaissait un seul mot vague et incompréhensible. Il avait été au Havre et à Dunkerque. Moi aussi j’avais été à Dunkerque, en 1940, en pleine bagarre. Je m’essais trouve la pour essayer de dénicher un bateau qui foute le camp. Je me souvenais d'une banque assiégée par des soldats hollandais, la banque refusait de changer leurs guldens. D'une boulangerie assiégée qui vendait du pain trop peu cuit. D'un soldat français qui gardait un pont en buvant du cidre, je passais seul sur ce pont, tout tait désert, et le soldat m'avait dit qu'il fallait que ça saute. Il se souvenait, le marin, de dix cafés dont je ne me souvenais pas. Lui il avait été là en 1936. J'avais

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été dans beaucoup de cafés à Dunkerque mais tout avait été si vite et la ville était gens dessus, gens dessous. Je me souvenais encore d'un tout petit magasin de friandises pour écoliers ou une vieille femme tremblante et imperturbable m’avait vendu du réglisse sous les bombes. Il me demanda de lui chanter J'attendrai et je chantai J'attendrai. Sa femme aimait beaucoup ça. Il m'emprunta une couronne pour acheter de la bière et revint avec deux vieux numéros de France- Dimanche, presque déchiquetés. De temps en temps venait une infirmière pour adouber man oreiller. Ole revint vers quatre heures, très exalte. Il avait été dans un café. Il me demanda finalement ce que moi j’avais exactement. Je parlai tant bien que mal trou, taches, ombres, peut-être avec plus d'exactitude que je n'en avais eu pour parler au médecin en chef; entre malades on se comprend d'ailleurs a demi-mot. « Leur tactique, me dit- il, va être de te rendre malade. Car ils souhaitent que tu te gentes très malade. Un type qui ne se sent pas sérieusement malade ne fait rien pour être guéri. » Je ne me sentais pas malade, je me sentais fatigue; et la saoulerie de la veille me travaillait encore. Ce lit m’allait bien. Le marin fit des petits des signes pour expliquer son cas. Il avait eu tout, des nodules, des caillots, une caverne ici, puis là, des infiltrations partout, un vrai saint Sébastien de la tuberculose; il avait eu un pneumothorax, puis il avait pris du Pas et de la streptomycine puis on l'avait opéré. Puis il me demanda si je pourrais de temps en temps lui donner une leçon de français. Ça lui ferait du bien. Il en avait marre du sanatorium, il était la depuis deux ans. Il espérait que le médecin en chef allait lui donner bientôt l'autorisation de déménager. Je lui demandai s'il était presque guéri. Il haussa les épaules et je compris qu'après deux ans de sanatorium la guérison pour lui c’était l’autorisation du médecin en chef. Où étais-je donc? De quoi s'agissait-il? Le marin et Ole partirent manger au réfectoire. Moi je devais manger dans mon lit. Je mis la photographie d'Ulla sur la table de nuit, sitôt seul, mais la regardai a peine. J'avais comme décidé de m'habituer au sanatorium avant de penser à elle. J’avais peur, je crois bien, de penser à elle alors que tout était si nouveau, j'avais peur que les habitudes catastrophiques de mon amour pour elle ne se détruisent si je pensais à elle de nouveau, et quel nouveau, le nouveau bilan et tragique; cette photo de ma petite pin-up sur la table de nuit me gênait un peu.

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L'infirmière en chef qui vint elle aussi me dire bienvenue, bonjour, nous espérons tous que, regarda la photo et m'interrogea aimablement. Elle fut frappée par le fait que moi j’essais au Danemark tandis qu'Ulla, elle, était à Paris.

Logogramme

si ce n' était que c' est encore un peu, si c'était déjà que ce n'est plus du tout,

et, d' autre part, si c' était encore tout de nouveau, celui qui écrit ceci n'écrirait plus rien.

Logbook, 1974

si c' était encore tout de nouveau, celui qui écrit ceci n'écrirait plus rien. Logbook, 1974

Mes laponies

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Le français me quitte presque lorsque j’aborde la gare impraticable de Copenhague; où le voyageur doit tourner en carre; encore que le grand kiosque ait beaucoup de journaux français et belges, « Le Soir» par exemple qu'il est très difficile aux vendeuses de ne pas confondre avec « Esquire ». Il est dix-neuf belles. À d'autres époques, je m'arrêtais ici, je commençais de vivre. Danoise m' attendait, nous titubions vers la consigne, ici la garde-robe, pour pouvoir librement nous tenir par la taille en titubant de nous-mêmes dans la ville éblouissante, qu'elle voyait autrement qu'une minute plus tôt, ma présence ayant change les choses, alors que moi j'avais le sentiment de retrouver une rainure naturelle et m'appliquais a revoir le déjà vu; notre tradition était d'avancer ainsi a l'aventure et le fait est que chaque fois nous découvrions, pour nous regarder, pour faire le point de nos retrouvailles, un café nouveau, que nous ne connaissions ni l'un ni l'autre. Aujourd'hui, je transite et suis tellement préoccupé de ne pas perdre tout à fait cette gare-là qu'un soir, comme je sortais par la porte qui donne sur Tivoli, mon regard attiré par les lampes diverges, je me bloquai, j'essayai de lutter contre les facilités, de m'arracher au torrent des passants, des taxis, des trente-six soucis qui font du voyageur à peine débarqué une marionnette affolée (est-ce vraiment à cause du soleil que Nietzsche arrivant dans le Midi perdit ses bagages ?), me pressai contre le mur proche, me rapetissai et fis statue, ressemblant à quelqu'un qui ne peut plus faire un pas sans se salir, et le dos tourné à la foule, puis regardant avec terreur, de mes yeux clignotants, si j'étais observe, fis de mon ongle une marque dans la brique, stupidement, en proie à une panique paranoïaque, pour que mon passage dans la gare célèbre fût célébré ; puisque personne ne m' attendait plus et que personne ne pourrait témoigner de mon arrivée, il fallait bien que la brique pût faire preuve, ce qu'elle fit, pour moi seul encore, quelques mois plus tard, lorsque je la retrouvai innocemment pareille, revenant de Laponie finlandaise. À quelles substitutions peut conduire la peur de ne plus faire que passer, l'angoisse de perdre les lieux lorsque sont perdues les personnes. C'est la lettre parfois dite bloc qui l'emporte au Danemark, dans les usages publics. Pour des raisons variées, les gothismes sont rares. Il semble que la passion de la netteté qui a saisi beaucoup de ces êtres assez flous, et qui plus loin dans le Nord

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est due davantage à une volonté de tenir en échec les menaces, les troubles et les misères du froid, ait agi fortement sur les lettreurs. Mystérieux, anonymes lettreurs qui travaillent dans les mansardes des hôtels de ville et qui gèrent l'un des plus évidents aspects d'un pays. Le Français né précis ne dédaigne pas une certaine fantaisie littérale; la réaction contre le modem style, qui méritoirement, peut-être par hasard, liait l'écriture publique à l'écriture privée, et même allait au-delà de celle-ci, n'aboutit pas a beaucoup de froideur.

Commencements lapons, 1985

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Norge (1898-1990)

Norge est le pseudonyme de Georges Mogin. Avant la guerre, les poèmes de Norge révèlent un tempérament vigoureux, proche du mysticisme, et s'exprimant dans un verset ample et palpitant. Avec Les Râpes (1949), Norge trouve sa nouvelle

manière: un charme narquois et parfois délétère, une fantaisie grave ou goguenarde,

Sa poésie, réunie dans des

Œuvres poétiques, 1978, atteint sa pleine maturité avec ses derniers recueils Les Coqs à l'âne (1985) et Le Stupéfait (1988). Elle révèle une avidité robuste en même temps qu'un excès de stoïcisme. Derrière l'objet - de ces objets ciselés par L'Imagier (1942) ou biographies dans Les Oignons (titre générique de recueils parus en 1953, 1956 et 1971) -, derrière ces dires qui poussent en liberté dans La Langue verte (1954), et que l'artisan cisèle dans la fable express ou la chansonnette, il y a l'homme, envers qui Norge éprouve une inépuisable tendresse.

tine tendresse sans cesse aux limites de l'agressivité

Le petit non

Le p'tit grain d'plomb qui faucha l'gros lapin,

Le p'tit couteau dans le cœur de Marie,

Le p'tit éclair sur l'epaul' de Firmin,

Mon Dieu! tout ça, c'est d'la mort en série.

Le p'tit crochet dans la bouch' du gardon,

Le p'tit poison qui mordit l'sang d’Adèle,

Le p'tit microb' dans l'intestin d'Raymond,

Mon Dieu! tout ~a, c'est d'la mort naturelle.

Le p'tit vent creux dans leg poumons d'Julot,

Le p'tit lacet qui serra l'cou du loir,

Le p'tit marteau sur la caboch'du veau,

Mon Dieu! tout ça, c'est d'la mort accessoire.

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Mais le p'tit non sur les lèvres d'Anna Quand je lui d'mande encore un peu d'amour, Ça, c'est l'horreur, ça c'est d'l'assassinat, D'la mort qui pue et d'la griff' de vautour.

Anna, ma douc', Anna mon p'tit mouton, Tout' leg aut' morts, qu'est c'que il veux qu'ça m'fasse? Mais ce p'tit non qui répond toujours non, Ce p'tit non la, c'est d'la mort dégueulasse.

Musique

Et serrez plus fort les barreaux, II passe encore de l'espérance. Et du ciel, ils en ont bien trop:

Un rais suffit à leur pitance.

Apres ça, qu'ils demeurent cois, Q~'ils bouffent du r6ve s'ils veulent. La boisson? Eh bien que ce soit De l’encre! Elle aimait ça, leur gueule.

Frappez surtout cette musique. On n'entend rien? Moi, je l'entends, Cet horrible chant de printemps Que dans le cœur ils se fabriquent.

J'en crève! Et sus à la potence. Percez bien les gorges, piqueurs! Percez surtout cette espérance

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Le Gras Gibier, 1953

Qu'ils se fabriquent dans le cœur.

Charbon

Bascoup, Mariemont, Chapelle Et les sirènes appellent Bascoup, Bascoup, Mariemont Aux grand' messes du charbon.

C'est toujours la catacombe Dans ce culte grave et lourd. Le dieu des profonds labours Ne sort jamais de sa tombe.

S'il faut parfois qu'il respire D'un poumon sauvage et bref,

A ce souffle de d6lire

Vont s’écrouler quelques fiefs.

On l'honore à coups de pics.

Il croque aux dents, on l'avale

Et l'on sculpte à mort l'antique Profil du dieu minéral.

Ah! qui jamais la verra, Sa figure tout entière, Enfin révélée au ras De jubilantes lumières?

Non, sculpteur, tu ne dételles

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Les Quatre Vérités, 1962

Pas dans la nuit des couloirs. La statue en granit noir N'est pas encor assez belle.

Ô Mariemont, Bascoup, Raine, Toute soif d’azur est vaine.

La Langue verte, 1954

La brebis galeuse Justement la plus belle brebis devint galeuse. Comme c'était la plus belle, on aima bien cette gale et d'autres brebis voulurent devenir galeuses. Une seule brebis demeura sans gale. Eh bien, on lui tint rigueur, on la mit à l'écart. Et on la nomma la brebis galeuse.

Le canif Quand il prend un air ouvert, ne le mettez pas dans la poche, il mordrait tout. Le canif n’est pas l’ami de l’homme ainsi que le chien. Et il vous quitte à la première occasion; il regagne des lieux inconnus, une sorte de bois sacré sans doute où l'on vit entre canifs. Alors on dit: j'ai perdu mon canif.

Au cirque Et maintenant, Mesdames et Messieurs, nous vous présentons en grande première mondiale, sans cage, avec son poitrail multicolore et toute sa crinière au vent: le bonheur! (tambour et musique). Il apparut. C'était vrai, c'était le bonheur. Et de quelle taille! Comme il n'était pas encore apprivoise, il se jeta dans le public en rugissant et dévora la plupart des spectateurs.

Les Oignons et caetera, 1971

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Franz Hellens (1881-1972)

De son vrai nom Frédéric van Ermengen, a joué un rôle essentiel dans la deuxième phase de la vie des lettres belges, dont il fut une sorte d'éminence grise. Francophone des Flandres comme nombre de ses illustres prédécesseurs, mais à une époque où ils se voient remis en cause par le mouvement flamand et le suffrage universel, Hellens tente de se démarquer des Verhaeren et Maeterlinck en hypostasiant de façon quasi abstraite sa langue maternelle, le français, au détriment des caractères nationaux qui le spécifient en Belgique et en portant par ailleurs son regard, de façon plus massive et acide que ses prédécesseurs, sur les failles du réel. Grand défenseur du fantastique réel, après avoir donné des textes marqués par l'héritage belge et symboliste, il s'impose dans les formes d'imaginaire dès 1920 avec Mélusine et, en 1923, avec la première version des Réalités fantastiques. Hellens, qui a aussi laissé des récits à fond autobiographique sur son enfance (Le Naïf, 1926), s'est également attaqué à la dégradation sociaIe (Morelledieu, 1946) ou aux ambiguïtés du désir (La Femme partagée, 1929).

La vie trouve toujours son chemin

Dans cette nouvelle publiée dans le recueil intitulé Réalités fantastiques (1923), Hellens exprime sa hantise du lieu et de la solitude tout en l'intégrant dans un univers qui n'a pas d'ancrage ferme dans la réalité.

A Jules Romains.

Tandis que je gravissait les chemins escarpes qui conduisent de Muhlen à Bastei,

dans le pays le plus effarant que mouillent les capricieux replis de 1'Elbe, la solitude

me montra un visage tour à tour douloureux et rieur.

Au pied de la montagne, je m'étais mis en route en compagnie d'une bande de

pins noirs. A chaque détour du chemin sur la montée, j’en voyais surgir d'autres dont

les troncs semblaient s'enraciner dans les cimes obscures de ceux qui restaient en bas.

Aucun souffle ne les faisait remuer, mais on voyait, aux formes tourmentées des

branches, que le vent les avait souvent agités.

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Ça et là, quelques lames de lumière traversaient l’ombre et se brisaient sur la terre durcie de la route. Peu à peu le chemin se resserra; les pins firent place à d'énormes rochers, comme des troncs monstrueux, vêtus de mousse et de lierre. Leurs masses, d'abord isolées, se groupaient à mesure que je montais et finirent par se joindre tout à fait pour former des dômes imprévus, des arcs irréguliers, des cavernes dans lesquelles je marchais en tâtonnant. À tout moment, je voyais s’assombrir un mur que je croyais infranchissable; mais un passage étroit s'ouvrait soudain entre les rochers, et la route continuait, se jouant de tous les obstacles, douée d'une volonté claire et fantasque. Je venais de m'aventurer dans une de ces cavernes, lorsqu'un bruit singulier et tout proche me tira de cette sorte de cauchemar que suscite en nous le passage continuel de l'ombre à la lumière, de la clarté à l'ombre. L'obscurité était presque complète; il faisait froid comme en pleine nuit. Je fis quelques pas, prêtant l’oreille, et m’assurai que ce bruit provenait d'un mince jet d'eau qui se précipitait de la voûte du rocher. Il tombait sans relâche, d'une chute à la fois molle et perçante. Je me penchai pour voir l'endroit où l'eau touchait le sol et remarquai qu'au lieu de s'écraser sur les pierres elle s'écoulait par une vasque étroite creusée au pied du rocher. Une étrange tristesse mouillait le silence. Depuis mon départ, je n’avais rencontre personne; les rochers et quelques êtres plus farouches qu’eux, toutes les choses vivantes ou mortes, nouvelles pour moi, m'étaient apparues jusqu'ici comme de divertissantes compagnes et des guides dont les signaux imprécis m’avaient tenu dans un perpétuel étonnement. Mais cette eau qui tombait pour disparaître aussitôt, sans l'ombre d'un ruissellement, sans m'effleurer d'une éclaboussure, me montra si cruellement 1'abandon où je me trouvais, que je me hâtai de fuir cette caverne. Lorsque je me remis en marche, le paysage avait change d'aspect, la lumière reparaissait entre les arbres et baignait presque entièrement la route. Mais j'eus beau regarder autour de moi, je ne pus retrouver l'enchantement qui m'avait tenu depuis le matin dans son cercle. Je me laissai retomber au bard du chemin. Mille souvenirs frissonnèrent comme les feuilles sous mes yeux; je revis des visages lointains mais cherchai vainement leur sourire. Puis mes regards s'égarèrent dans l'herbe où j'étais

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étendu; le soleil semblait y croître en touffes fleuries. Dans les pins, de l'autre côté de la route, une brise noire commençait à souffler. Un corbeau s'éleva au-dessus des cimes, et je sentis mes pensées s'amoindrirent et disparaître avec lui. Tout à coup, le bruit de l'eau qui m'avait arrête dans la grotte se remit à chanter distinctement à mes oreilles. Je crus que ce n’était qu'un souvenir ou quelque imitation du vent. Je regardai la caverne; je l'avais laissée toute proche de moi, sa bouche obscure ouverte sur le chemin. À cet instant, deux amoureux se tenant par la main en sortirent et se trouvèrent tout de suite au soleil. Je les vis, gênés par la lumière, baisser la tête et marcher lourdement en silence. Ils passèrent devant moi sans m'apercevoir. Lorsqu'ils eurent pris quelque distance, je me levai et me mis à cheminer derrière eux. Pour quel motif les suivais- je? Peut-être poussé par une de ces

C'étaient

sans doute deux jeunes paysans de la contrée. Leur costume sentait le travail et la peine, mais leurs mouvements étaient souples et leur marche semblait faite aux chemins escarpés de ces montagnes. Tout d'abord, je m'amusai à détailler les lignes de leurs silhouettes qui se dessinaient avec une précision étrange sur le sable jaune de la route. L'homme était d'une rude charpente; chacun de ses pas faisait une marque profonde. Il penchait la tête vers la femme, dont la taille petite et frêle paraissait, cependant, à sa main, solide comme l'acier d'un outil. Tandis qu'ils marchaient, leurs corps se rapprochaient peu à peu, la large épaule de 1'homme touchait la tête blonde de la femme et défaisait sa chevelure dont le vent agitait quelques mèches en passant. De temps en temps, ils ralentissaient le pas. Craignant alors d'être vu, je m’arrêtais; plusieurs fois je dus me cacher derrière un buisson car je ne voulais rien perdre de ce spectacle qui m'avait arrache si à propos à la tristesse et à l'ennui. Nous marchâmes ainsi longtemps. À mesure que nous approchions du sommet de la montagne, le chemin devenait plus étroit; il se glissait entre les massifs de jeunes pins, et l’on apercevait toujours le ciel découvert, d'une limpidité dorée. Les amoureux avançaient lentement. Se croyant seuls, ils s'étaient joints tout à fait, si bien

curiosités soudaines qui ne peuvent surgir aussi fortes que dans la solitude

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que la femme, entourée d'un bras vigoureux, semblait attachée à l'homme; et chaque fois que celui-ci redressait son torse courbe vers elle, il avait l’air de la soulever de terre. On voyait osciller leurs ombres sur la route parmi celles des branches balancées. Tout à coup, le couple s'arrêta. Je sentis battre mon cœur avec force. Leurs têtes s'unirent; j’entendis un baiser, quelques paroles couvertes d'incertitude, puis un rire frais, limpide, qui jaillit comme l'eau claire du rocher et retomba dans le silence. Pendant quelques moments, ils demeurèrent immobiles, indécis; il semblait que leurs souffles remuaient une chose profonde et mystérieuse. Cependant, l'homme releva la tête et regarda derrière lui. M’apercevant sur le chemin, il eut un geste de surprise, parut hésiter et imprima un mouvement violent à sa compagne; puis le couple se remit en marche, brusquement disjoint. Fâché d'avoir perdu par ma témérité le seul divertissement qui m'avait fait oublier la solitude, je laissai les amoureux s'éloigner et songeai à retourner sur mes pas, lorsqu'une idée bizarre, dont je ne pus à cet instant mesurer la malice, me pressa de continuer ma poursuite. J’eus vite fait de les rejoindre. L’homme avait tourné plusieurs fois la tête. Lorsqu'il vit que je les suivais toujours, il se mit à hâter le pas, sans doute pour me lasser, espérant que la fatigue et la difficulté de l'ascension me forceraient à demeurer en arrière. Mais une colère mêlée d’envie raffermissait mes jambes. Toute ma curiosité était tombée. Je ne désirai plus qu'une seule chose: tenir les amants sous ma loi, les empêcher à tout prix d'atteindre le sommet qui m'était interdit. Ce jeu me suggéra mille inventions variées par quoi je me mis à harceler le couple. Feignant de m'absorber dans la contemplation du paysage, je les épiais comme le chasseur suit un gibier qu'il sait fatalement lui appartenir. Tantôt je les laissais gagner du terrain, tantôt je m'amusais à les dépasser pour m'arrêter ensuite et les obliger à reprendre l'avance. Ils marchèrent quelque temps à distance l’un de l’autre; puis, ils se reprirent la main, mais sans se toucher davantage, visiblement préoccupés de se soustraire à mes regards plutôt que de s'abandonner à une étreinte qu'ils voulaient sans témoin. Leurs pas nerveux soulevaient de la poussière. Ils prirent des chemins de traverse. Au

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risque de m'égarer, je les suivis sans hésiter. Je marchais dans leurs pas avec une volupté barbare, et comme je ne les quittais pas des yeux, les formes sveltes de la femme se prononcèrent devant moi, d'un trait cruel et désirable qui fit battre mon sang et m'attira plus avant, remué de fureur audacieuse. Le couple s'était engage dans un sentier étroit que barraient à tout moment des taillis embrouilles. Il fuyait en écartant les obstacles; j'entendais éclater la voix de l'homme en colère, et, comme un écho vengeur de cette voix, des paquets de branches repoussées me frappaient brutalement au front. Soudain, saisissant sa compagne à pleins bras, il se mit à courir. Empêtré dans les taillis, je ne pus le suivre et le perdis bientôt de vue. Des branches craquèrent de loin en loin, puis je n’entendis plus rien que le souffle du vent qui maraudait dans les buissons. Lorsque j’atteignis, haletant, l’extrémité du sentier, une gorge profonde qui s’ouvrait entre des rochers dressés comme des pylônes m’arrêta brusquement. M’aventurer dans cet abîme eut été plus absurde que de me jeter à la mer du haut d'une falaise. Cependant, j'avais pu suivre les traces des amants dans les broussailles; ils avaient du s’arrêter comme moi devant cet obstacle imprévu. Mais ici je perdais le secret de leur fuite. Mes regards errèrent quelques instants au creux du précipice où le soleil essayait vainement de fouiller l'ombre amassée. Une pierre roula, ricochant aux aspérités, et s'abattit lourdement tout au fond. Comme je la regardais tomber, j'aperçus soudain le couple fugitif. La vue de ces deux êtres à cet endroit, séparés de moi par un abîme, me plongea dans un tel étonnement, que je fus obligé de fermer les yeux pour me soustraire au vertige qui tournoyait autour de ma tête comme un oiseau de mort. Lorsque j'osai les rouvrir, les amoureux n’avaient pas encore disparu. Leurs silhouettes, menues et claires, enlacées comme tout à l'heure, ondoyaient maintenant paisiblement dans la verdure. Ils ne levèrent même pas les yeux. L'herbe les enveloppait jusqu' à mi-corps. Je ne vis plus bientôt que leurs visages, et ils s'obscurcirent enfin tout entiers dans le mystère. Je ne pouvais m'arracher à cette vision. II me semblait que je m'étais penche sur une source et que j'y trempais mes lèvres encore humectées d'un suc amer. Le couple avait disparu depuis longtemps, et je regardais encore le fond de l'abîme!

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Lorsque je me décidai à revenir sur mes pas, le soleil était dans toute sa puissance. J'allai au hasard des sentiers, sans me soucier de retrouver le chemin. Bien que la lumière fût aveuglante et que j'eusse gravi depuis le matin une route longue et pénible, jamais je ne m'étais senti l’œil plus clair ni les jambes plus légères. La solitude me parut naturelle. J'éprouvais dans le mouvement de mes pas, en écartant les branches, l’oreille tendue au moindre bruit du vent, un plaisir plus grand qu'à marcher dans une foule ou à entendre la voix de mes amis. Une pie s’envola en jacassant. Je ne sais pourquoi ce sauvage essor me rappela ma folle poursuite de tout à l'heure. L’oiseau effraye s’empêtra dans les aiguilles des pins. Je me pris à rire tout haut, battant des mains, comme un enfant. Mais lorsqu'il se fut dégagé et que je le vis disparaître dans le ciel, je pensai soudain que j'avais désiré une femme plus inaccessible que cet oiseau! J'atteignis ainsi la route que j'avais quittée quelques heures plus tôt. Une lumière jaune et brillante l'inondait, ruisselant sur la pente comme un torrent; je m’élançais à sa suite, plus dispos qu’au départ. J’étais comme un homme qui commence à vivre, à qui le désir ne pèse pas encore. Cependant, je m'étonnais de n'éprouver ni honte ni remords de l'acte absurde que je venais de commettre. Je hâtai le pas, courant presque, ne sachant pourquoi je me pressais ainsi, tandis que le soleil jetait encore haut. Je marchai sans m'arrêter jusqu'à l'endroit du chemin où j'avais aperçu les amoureux au sortir de la caverne. La lumière, poursuivant sa course, pénétrait maintenant sous la voûte, si bien que, cette fois, je vis luire l'eau en même temps que j'entendis le bruit de sa chute. Elle se précipitait comme un regard brillant, et semblait absorber toute la lumière dans sa courte trajectoire. Comme je regardais la place ou l'eau tombait, je compris pourquoi nulle éclaboussure ne m'avait mouille tout à l'heure, et je m’expliquai le bruit assourdi de la chute. À force de tomber, l’eau avait fini par se tailler un passage dans la pierre, et par ce trou étroit, où seule elle pouvait se glisser, où la lumière me ne parvenait pas à la suivre, elle s'écoulait rapidement, librement, dans l'inconnu.

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Suzanne Lilar (1901-1992)

Née à Gand, Suzanne Lilar fut avocate et journaliste, avant de connaître le succès avec sa première pièce Le Burlador (1945). Bien que l'auteur ne se soit jamais éloignée du théâtre (Le Roi lépreux, 1950), et bien qu'elle ait écrit l'histoire du théâtre belge en trois langues (1930-1952), cette pièce constitue une des étapes d'une réflexion féministe acérée et ne craignant ni le paradoxe ni l'harmonie des contraires (Le Couple, 1963; À propos de Sartre et de l'amour, 1967; Le Malentendu du deuxième sexe, 1969). On lui doit aussi, à côté de romans connus comme Le Divertissement portugais (1960), Le Journal de l'analogiste (1954), contribution puissante à l'analyse de la pensée poétique et deux volumes de souvenirs, dont Une enfance gantoise (1976).

Le Divertissement portugais (1960)

A Lisbonne, Sophie Laprade rencontre le prince Guédraïtis. Commence alors un jeu subtil, où l’orgueil et le bovarysme vont se marier.

Cependant le Prince, ayant pris les couteaux et les cisailles, se mit en devoir de

découper lui-même l'agneau entoure de gélinottes par lequel débutait ce singulier

repas. C'est un exercice auquel il se livrait volontiers lorsque le nombre restreint des

invités le permettait, soit qu'il lui plût de déployer devant sa petite cour deux de ses

qualités maîtresses, la vigueur et la précision du geste, soit qu'il aimât, avant de la

déguster, regarder la bête entière et se souvenir qu'il mangeait une proie. Cet usage

avait encore pour effet de contribuer à la pompe cérémonielle que Guedraïitis aimait

donner aux repas. Et c’était en vérité un spectacle peu ordinaire que de le voir débiter

avec une sorte d'onction et de majesté le gros gibier ou des oiseaux encore parés de

leurs plumes. Le travail du Prince était si net, si précis que chacun de ses gestes

aboutissait du premier coup, sans qu’il eût jamais à se reprendre. Sophie (qui les

regardait pour la première fois) était fascinée par les mains de Guedraïitis. C'étaient

des mains de praticien qui alliaient la sûreté à la douceur. Les conversations

particulières s'étaient arrêtées et peut-être n'était-ce pas la courtisanerie seule qui

rivait tous les regards aux mouvements du Prince. Aussi y eut-il comme un

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soulagement lorsque celui-ci rompit lui-même le silence et, appelant Abigai1,

commanda que l'on fit donner de la musique. On put entendre alors un chœur assez monotone et résolument mélancolique. Sophie allait demander sottement s'il s'agissait d'un de ces dainos lituaniens dont elle avait entendu parler, lorsque Guedraïtis lui apprit que c’était un chant de paysans de l’Alentejo (on sait que c'est une province située au sud du Tage). Sophie osa questionner le Prince. Était-il vrai qu'il n'aimât pas la musique? Il éclata de rire.

- Mais, dit-il en la regardant ironiquement, ceci n'est pas de la musique, n'est-ce pas, mais du folklore. Un domestique venait de lui apporter une bassine d'argent afin qu'il pût se

rafraîchir les doigts. Abigaïl suivait, tenant la serviette de lin. Sophie regardait, non sans répugnance, sur la blancheur de la toile, les petites mains de singe de la naine frôlant les belles mains du Prince. Il intercepta ce regard.

- Comment, dit-il, vous n'aimez pas les monstres? Ah! vous n'êtes pas une vraie

Flamande? Avez-vous regardé ses yeux? Je n'en ai vu de pareils à aucune femme. C'est le pathétique des bouffons. Nulle part l'âme n'apparaît plus captive du corps que dans les grotesques. Voyez-vous, dit-il plus légèrement, il y a une grande part de

malentendu dans le monde. Un ravissant visage est une promesse du ciel, mais c’est une promesse rarement tenue. J’espère, dit-il en riant, que vous croyez au ciel? Et à l'enfer? Sophie y était toute disposée.

- Mais, dit-elle, ne pensez-vous pas qu'il y a des malentendus merveilleux. (Elle appuya sur le mot.)

A propos de Sartre et de l’Amour, 1967

Tout le monde connaît l'attaque brillante de la phénoménologie sartrienne du rapport à autrui.

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« Je viens de faire un geste maladroit ou vulgaire, ce geste colle à moi, je ne le juge ni

voici tout à coup que je lève la tête quelqu'un

était la et m'a vu. Je réalise tout à coup la vulgarité de mon geste et j'ai honte J'ai honte de moi tel que j’apparais à autrui. »

Ce frisson immédiat qui me parcourt de la tête aux pieds! (et que Sartre nommera plus tard « les décharges fulgurantes de la honte »), cette Erlebnis qui me frappe « en plein coeur », qui m' atteint « jusqu' aux moëlles» me révèlent un mode de conscience qui diffère à la fois de la conscience réfléchie (prise pour objet de réflexion) et de cette conscience irréfléchie qui me demeure indistincte de mon appréhension du monde. Non seulement, dans l'expérience de la honte, mon être me fuit, m'échappe, trouvant désormais son fondement en autrui, mais le monde lui- même me glisse entre les doigts (glissement pour lequel Sartre invente les métaphores les plus saisissantes, écoulement, vidange, hémorragie, saignée), car une conscience vague demeure à l'arrière-plan de ce paysage, de ce spectacle que je regardais, dont j'étais le centre et qui maintenant se décentre : celle de l'être que je suis pour autrui, c'est-à-dire, connu, regardé par lui et que, par ma honte, je reconnais, je revendique. Voilà pourquoi autrui est un scandale. Qu'on me juge laid, ridicule, mal vêtu, aussitôt je me vois tel qu'on me juge. Ainsi le regard d’autrui me dépossède de moi et m'intercepte le monde. La honte pour Sartre n’est pas liée au répréhensible mais que je subis, au fait qu'une dimension de mon être m’échappe et que j'ai besoin d'autrui pour la reconquérir!

Telle est la perspective dans laquelle il a plu au philosophe de situer la communication et l’amour. Perspective particulièrement intéressante, car elle comporte une contrepartie positive que Sartre n'a pas entièrement méconnue. Si j’ai besoin d’autrui pour récupérer cette dimension qu’il me confère, ou, comme l’écrit Sartre « pour saisir à plein les structures de mon être », si seul autrui est en mesure de me révéler à moi-même, c'est qu'en fin de compte, il détient la clé de ce que je suis, le secret de ma totalité. On voit l’originalité de la position, les déploiements qu’elle semble annoncer mais dont nous nous trouvons frustrent par celui qui nous les propose. Car s'il arrive à Sartre de s'épancher au sujet de l'amour, de rêver à ce qu’il

ne le blâme, je le vis simplement

Mais

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pourrait être et de le décrire magnifiquement, s’il ne se détourne qu’à regret d'un mobile qui donnerait enfin un sens à la vie, il n’en finit pas moins par en dénoncer la démence et nous rejeter à l’étroitesse de ce dilemme : posséder ou se laisser posséder.

Une enfance gantoise, (1976)

J'étais sortie de l'enfance lorsque je fis la découverte de la poésie néerlandaise dans les Visions et les poèmes de la béguine Hadewijch, géniale mystique du XIIIe siècle. Comme du grenier où, pour la première fois, j'avais pleuré sous les coups d'archet de Racine, je me souviens de ce séminaire de la bibliothèque de l'université de Gand et de sa fenêtre ouverte sur la cour pleine d'oiseaux dont les cris aigus me frappaient au cœur en même temps que les mots magnifiques: orewoet der liefde (fureur originelle de l'amour), onghedueren (impatience des limites), entsinken (s'abîmer, littéralement couler à fond). Je trouvais là une langue naturellement poétique, des mots qui, à l'inverse des mots français, fuyaient la rigidité de la définition et demeuraient comme entrebâillés sur l’effusion amoureuse. Je découvrais le vocabulaire de la passion, cette chose si peu française que Racine n'avait pu la montrer que maîtrisée ou châtiée, vaincue par l'harmonie, et qui s'étalait ici triomphalement avec ses provocations et ses paradoxes : « Ce que l'amour a de plus doux, chantait Hadewijch, ce sont ses violences. » Cependant, bannies au départ, la précision, la clarté, la lucidité reprenaient

droits : la lucidité, plus intrépide peut-être de n'être point dans le

finalement leurs

plan de la langue, et dressée plutôt qu'a dominer les abîmes, à en explorer le « fond sans fond »; la précision, reportée sur la description concrète, presque clinique, de ces repères dont usent les spirituels pour équilibrer et arrimer leurs visions les plus téméraires.

Repensant aujourd'hui à Hadewijch et au bénéfice que cette Flamande tira d'une formation fondée sur la préservation des différences (car le milieu dont elle sortait

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était probablement bilingue et sa culture littéraire française selon Van Mierlo, je me dis, non sans mélancolie, que de telles hybridations sont aujourd'hui inconcevables. L’aile avancée du parti flamand, figée dans le souvenir des injustices et le projet de sa revanche, ne songe qu’à écraser la langue et la civilisation françaises au profit de la germanite. Tel est le plan où se débattent les politiques. On est la au cœur de l'agressivité, de son dilemme impitoyable. Aliéner pour ne pas se laisser. C’est aux poètes qu’il écherrait de transcender l’agressivité en dialogue, en émulation, en lutte d’amour. Kamfende Liebe Je songe que c’est aux troubadours et aux trouvères français que Hadewijch avait emprunté la coutume de consacrer dans ses poèmes une strophe aux saisons et plus particulièrement aux reverdies. Je songe que cette Flamande s’était forgé, sur le patron latin, un vocabulaire abstrait à l’usage de sa mystique spéculative. Je songe qu’elle se plaisait à faire scintiller dans son langage des mots français parmi les autres : aventuere, offerande, vray, joye, solaes, delijt. Quel profit tirait-elle de ces confrontations, quelles ramifications pour le sens, quelle liberté – ou quelle entrave – pour son lyrisme, quel effet de distanciation pour la parole se faisant écriture?

Une enfance gantoise, 1976

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Marie Gevers (1883-1975)

Marie Gevers a passé toute son enfance dans le domaine familial de Missembourg, où elle reçut cette éducation mi-francophone mi-flamande dont on retrouve les traces dans son univers romanesque. Entrée en littérature avec la poésie, qui la fera remarquer de Verhaeren et d’Elskamp, elle s'adonne au récit à partir de La Comtesse des digues (1931). Comme ses deux chefs-d’œuvre - Madame Orpha (1933) et Vie et mort d'un étang (1950) - le donnent à voir, ses thèmes majeurs sont le souvenir et la communion de l’homme avec la nature.

La Comtesse des digues (1931)

Suzanne est la fille du surveillant des digues de Weert, au bord de l’Escaut. La mort de son père la laisse seule avec le fleuve.

Suzanne mit un jersey de laine et partit tête nue afin de mieux jouir du vent

ensoleillé.

En contrebas de grandes digues, l’osier vigoureux se dressait dans un sol lourd,

drainé par les fossés boueux où pataugeaient des canards blancs; elle escalada le talus

herbeux, et aussitôt un vent large et brillant pénétra ses vêtements, s’enroula à ses

bras nus et joua dans sa chevelure. La marée montait, l’Escaut, à courtes vagues

drues, bousculait les roseaux près des diguettes.

Suzanne marchait allégrement vers l’amont, poussée par la brise, précédée par

son ombre, tirée par ses cheveux, suivie par son chien. Ah! l’odeur du fleuve! Le vent

et la marée communiquaient à la jeune fille une sorte de griserie semblable à l’amour.

Elle ne pensait à rien. Elle était un corps jeune sous le vent d’azur. À l’heure de la

marée haute, elle arriva au schorre de Larix. Elle s’arrêta sur la diguette onduleuse;

l’eau clapotait en affleurant le sentier. Une grenouille se sauva sous les pieds de

Suzanne. Elle pensa à la briqueterie, à sa main dans l’eau : l’anneau de fiançailles

Elle fit joyeusement et

avec l’eau, le cercle froid au poignet, la larme dans sa main

déboutonna son jersey. Le vent dur et pur glissa le long de son corps : « Mon cœur à

l’Escaut ! » En même temps, elle se moquait d’elle-même, éprouvant un peu de honte

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de cet accès de lyrisme. Une personne qui fait une chute ridicule regarde autour d’elle, en se relevant, pour s’assurer que personne ne l’a vue en sotte posture; ainsi Suzanne, jersey défait, offrant son âme à l’Escaut, jeta un hâtif regard. Elle vit, dans la direction du Weert, une silhouette d’homme marchant à grands pas et reconnut joyeusement Larix. La marée montait toujours.

Plaisirs des météores ou le livre des douze moi (1938)

Dès le matin, l’atmosphère semble ne s’occuper que d’une seule chose : doser si exactement l’eau dont elle est saturée, que celle-ci reste suspendue, sans tomber, ni

sans retourner aux nuages. Tous les objets distillent cette humidité et s’exercent à leur tour à l’agglomérer, à la grouper en gouttelettes, et, lorsqu’ils en sont trop chargés, à l’écouler en silence vers le sol engourdi. Ces temps brumeux atteignent vers le crépuscule leur plus grande beauté. Se promener, alors, sous les arbres, aux places les plus encombrées de feuilles tombées, et traîner les pieds, pour qu’elles bruissent, et

comme si l’on voulait ne jamais arriver

arriver où ? arriver au bout de ce moment

de détente, de repos, de trêve. Se nourrir l’âme, simplement, de la rumeur que l’on

Est-il possible ?

Une rumeur sèche, alors que

provoque soi-même dans les feuilles mortes

Une rumeur sèche

alors que quoi ? Quel temps fait-il ? Pas de temps.

L’espace ignore tout. Nous ne savons ce que prépare le ciel, là-haut, au-dessus de tout cet équilibre parfait de l’air, de l’eau et du vent, de ce dosage dilué et crépusculaire de la lumière et de l’obscurité.

peut-être que demain nous offrira une fine gelée blanche, après que

les rayons lunaires auront bu les brumes. Mais les quatre vents, comme des chats, guettent aux quatre coins de l’horizon. Si l’un d’entre eux trouve une faille au brouillard, il bondira dans l’espace, saisira l’oiseau des brumes, et le déchiquettera.

Demain

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Jean Ray (1887-1964)

Il est un des pseudonymes de Raymond De Kremer, cet ami de Michel de Ghelderode qui aima fabuler, particulièrement après les années qu’il passa en prison pour abus de confiance. Auteur de récits d'aventure (Les Aventures d'Harry Dickson), Ray est surtout connu comme le maître incontesté d'un fantastique fort, ne refusant pas de recourir aux effets les plus connus du genre. Son imaginaire, marqué, notamment, par les traditions germaniques et anglo-saxonnes, atteint à un extraordinaire débridement, lequel accentue encore l'angoisse que font surgir ses récits. L'ont illustrée les recueils de nouvelles Le Grand Nocturne (1942), Les Cercles de l'épouvante (1943), La Cite de l'indicible peur (1943), Les Demiers Contes de Canterbury (1944) ou le roman Malpertuis (1943). À propos de Ray, on a pu parler d'un fantastique à l'état pur.

Malpertuis

Malpertuis («mauvaise ouverture») est un récit de récits écrits à partir de vieux grimoires qui a pour cadre une maison à Anvers. D'anciens échos des dieux grecs, aux traits accentues, y subsistent. L'épisode ici repris est un épisode capital qui confronte un voleur au dieu Terme sans qu'il n'encoure de châtiment. Le dieu Terme, qui est le dieu des limites, marque en effet la frontière entre la lumière et l'obscurité. Il garantit l'étanchéité entre les deux univers de cette maison. Or le vol d'une statue entrai:ne l'extinction de la veilleuse, la limite entre les deux mondes devient alors très fragile. Les effets de fantastique chers à Jean Ray sont massifs comme on le voit dans cet extrait ou Zeus s'appelle Eisengott et Prométhée Lampernisse.

- Tu vois, tu entends, mais je t'assure que la souffrance te sera épargnée.

La sensation d’agréable légèreté m’était restée, mais j’étais vouée à une

immobilité absolue, le moindre geste m’était défendu; il est vrai que je ne songeais

pas à le tenter, tant cette inertie m’était douce.

- Je devrais t’en vouloir un peu, mais je suis un vieil homme qui ne connaît pas de

rancune; pourtant tu n’as jamais voulu m’apporter le râle d’eau qui aurait fait une

belle pièce, en verte, et quand il t'a fallu capturer un des vilains petits génies du

grenier, tu as perdu le piège dont la construction m'avait demande beaucoup de temps

et d'habileté.

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J’étais étendu à plat sur une table très froide; au-dessus de ma tête pendait un lustre à multiples branches dont chacune était garnie d'une grosse torsade de cire. Elles brûlaient toutes d'une flamme haute et tranquille, répandant une douce clarté dorée.

J'avais reconnu la voix du cousin Philarète, mais je ne le voyais pas; mon champ de vision était limite, je n'apercevais que le plafond aux profonds caissons feutrés d’ombres et la partie la plus éloignée de la chambre.

- Si tu pouvais tourner la tête, tu verrais les compagnons que tu rejoindras bientôt.

Sans doute les retrouveras-tu avec quelque plaisir, mais tu ne peux te mouvoir et je

vais les faire apparaître devant toi. J’entendis un souffle puissant comme si quelqu'un essayait de faire prendre flamme à un tison rouge. Puis de légers heurts se produisirent contre le plafond. Les flammes des bougies vacillèrent quelque peu. Trois formes efflanquées s'avancèrent alors contre les solives et j'entendis le

cousin Philarète rire et se frapper les cuisses en manière de grosse satisfaction.

- Les voilà

faire faire autre chose que de danser au plafond comme des baudruches vides qu'ils

sont en réalité.

Sa voix exprimait le regret. -En effet, je ne suis pas des leurs

Lampernisse ne me l'envoyait pas dire quand il en

avait l'occasion. Ah! celui-là

je ne puis malheureusement le joindre à vous autres, il

Tu les reconnais, n’est-ce pas? Seulement il ne m’appartient pas de leur

jouit du privilège, comprends-tu? Quant à toi

Il se tut un temps qui me parut infiniment long.

et, à vrai dire, je ne le suis pas encore;

pour avoir été le très fidèle serviteur de Cassave, je ne fus pas son confident, mais voici des semaines que je n'ai pas eu de sujet sous la main. Tu devrais comprendre ma souffrance. Je ne crains plus lien à ton sujet, mon cher petit, tu vois bien qu’on m’a laissé le gros Tchiek et pourtant son cas n’était pas bien clair, si j'en crois les étranges terreurs qu'il inspirait aux Griboin. Allons, allons… le bon temps est revenu pour le

- Je n’étais pas très bien fixe sur ton compte

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brave cousin Philarète, nous allons pouvoir travailler, c’est-à-dire vivre et jouir de toutes les joies de l'existence. J’entendis le bruit argentin d'instruments et de verres qu’on remuait.

, tante Sylvie! « Encore un excellent sujet qui m’a échappé, mais je ne puis travailler à tine statue de pierre, la plus dure qui fût jamais.

- Hm, hm

grommelait-il, avant que cette inexplicable chose intervint qui m’enleva

De nouveau les verres et les instruments d'acier tintèrent.

- Et le pauvre Sambucque, donc

conservation éternelle. Pfuit! ils ne m'ont laissé que des cendres, ce fut bien malhonnête et j'estime qu'on a manqué de délicatesse à cette occasion!

m'a semble sentir l'odeur du tabac, et alors ce

brouillon d'abbé n'est pas loin. Non pas qu'il fût là pour s'occuper de toi, mais je sais

ce qu'il cherche et il ne l'aura pas. La nuit de la chandeleur n’est pas loin.

Alors je vis le cousin Philarète. Il avait revêtu une longue blouse de toile bise et il brandissait un scalpel long et effilé dont il vérifiait le tranchant sur l’ongle de son pouce.

- Bientôt tu seras parmi eux, continua-t-il en faisant un geste vers les pantins

sautillant doucement au plafond; je ne puis, hélas! te garder la voix comme à Mathias Krook. Cela n’est pas en mon pouvoir et je suppose que lui aussi devait jouir du privilège, bien qu'on me l'ait laisse

«Je ne suis pas ici pour chercher à éclaircir des problèmes, je suis un homme simple. Le scalpel était à la hauteur de ma gorge et la main qui le tenait hésitait quelque peu. Je ne ressentais aucune crainte, au contraire, il me semblait que j'arrivais à l'orée d'une grande paix, d'une sérénité sans bornes. Mais la lame étincelante ne s'abaissa point. Elle s'était soudain mise à s'agiter fébrilement comme si la main qui la dirigeait vers ma gorge venait d’être frappée de trouble ou de crainte.

Je l'aimais bien et j'aurais voulu lui assurer la

«Allons, allons, à l'ouvrage

Il

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Elle disparut tout à coup de mon champ de vision pour y être remplacée par le visage même de Philarète.

Il était livide et ses yeux globuleux reflétaient la plus abjecte des terreurs. Sa bouche se tordait et laissa échapper des hoquets et des mots suppliants.

-Non, non

Derrière moi, une porte s’ouvrait en criant doucement sur ses gonds. Philarète balbutia une dernière fois:

-Je suis un homme simple

Sa bouche se ferma avec un claquement sec, comme celui d'un couvercle qu'on

je ne veux pas! On n'a pas le droit

L’oncle Cassave m'a dit

rabat de force, et une étrange transformation de ses traits s'opéra.

Ses yeux se vidèrent de vie et reflétèrent la clarté jaune des torsades de cire, les rides de ses joues se creusèrent, se remplirent d’ombre, son front devint luisant comme le marbre.

Tout à coup il chancela et disparut à mes yeux.

Un bruit lourd ébranla le plancher et suivit un gros fracas de pierre éclatée. Une voix s'éleva à mes côtés:

- Ne regarde pas! N'ouvre pas les yeux!

Des doigts doux comme la soie se posèrent sur mon visage et fermèrent mes paupières. Une fois de plus, les gonds de la porte crièrent et un pas léger s'éloigna. Brusquement, je sentis que le charme qui me tenait captif sur la table du taxidermiste venait d’être levé. Je me redressai et une main secourable m'aida à me relever. Et cette main, je la reconnus

- Eisengott! Il était près de moi, sous sa forme première, en lévite verte, sa longue barbe couvrant sa poitrine, ses yeux graves fixes sur les miens. Mais à ce moment, j'y vis autre chose que la sévérité coutumière: une émotion étrange qui, me semblait-il, y laissait briller la douceur des larmes.

- Tu es sauvé! dit-il.

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Je poussai un cri de détresse.

- Pourquoi me fallait-il revenir ici, dans cette maison infernale! sanglotai-je. Je vous ai reconnu là-bas, près de la mer, vous étiez le Dr. Mandrix, et vous m'avez fait revenir. Il continuait à me considérer avec de grands yeux immensément tristes et un mot incompréhensible tomba de ses lèvres:

- Moïra!

Je tendis vers lui des mains suppliantes.

- Qui êtes-vous, Eisengott ? Vous êtes terrible et pourtant vous n'êtes pas méchant comme bien d'autres qui furent ici auprès de moi. Un soupir souleva sa poitrine et un désespoir pathétique troubla au long d'une brève minute son masque de vieille cire.

- Je ne dois pas te le dire

- Je veux partir, sanglotai-je de plus belle. Il approuva doucement du chef.

- Tu partiras

ainsi l'a voulu Il se tut et je vis ses belles et puissantes mains tressaillir.

- Qui donc, Eisengott? Pour la seconde fois, l’énigmatique mot tomba de ses lèvres frémissantes :

- Moïra! Il courbait à présent la tête, comme vaincu par une force inéluctable.

- Partons!dis-je tout à coup.

- Soit, mais tu mettras ta main dans la mienne, tu te laisseras guider par moi et tu n'ouvriras pas les yeux si tu veux échapper au plus terrible des sorts!

J’obéis; nous franchîmes la porte, je descendis des marches au bras de mon singulier protecteur; les dalles du corridor sonnèrent sous nos pas. Soudain nous fîmes halte et je sentis le grand corps d'Eisengott trembler contre le mien. Un hymne sombre et sauvage montait au loin, du fond de la nuit.

Les temps ne sont pas encore révolus, mon pauvre enfant.

Hélas! tu quitteras Malpertuis, mais Malpertuis te suivra dans la vie,

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- Les Barbusquins! s’écria Eisengott avec terreur. Ils viennent! Ils approchent! Ils sortent de la mort! Il tremblait comme un buisson dans le vent.

- Vous avez peur d'eux? demandai-je à voix basse. Il soupira.

néant! Un vent frais

balaya mon visage, l'hymne se tut brusquement.

- Nous sommes dans la rue! m’écriai-je avec joie.

- Qui, mais je te supplie de garder les yeux fermes! Nous marchâmes, côte à côte, en silence, jusqu'au moment où il leva la singulière interdiction.

Je me trouvais en face de l’auberge de Bets où un lumignon veillait encore derrière les rideaux.

- Va, mon enfant, la paix t’est revenue, dit Eisengott en lâchant mon bras. Je le retins.

- Là-bas, au bord de la mer, j'ai revu mon père et Les mots me restèrent dans la gorge.

- Et les yeux de Nancy, murmurai-je avec peine. Il secoua violemment la tête.

- Tais-toi

les grandes volontés qui régissent les mondes fassent qu'elles le restent pour toi, mon enfant! Il s’éloigna avec une telle rapidité que je ne le vis pas disparaître dans l'obscurité. Je poussai la porte de la taverne: Bets, Ie chapelet aux mains, leva vers moi des yeux tranquilles et souriants.

- Tu m'attendais donc? m'écriai-je.

tais-toi! Tu n'as vu que des fantômes, les reflets des choses cachées. Que

- Non, répondit-il, mais de ce qu'ils représentent pour moi

le

- Mais oui, dit-elle simplement, je savais que tu reviendrais bientôt et que je pouvais t'attendre, puisque j'ai prie tout le temps. Je me jetai dans ses bras.

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- Je veux partir loin d'ici, avec toi! sanglotai-je. Bets m’embrassa longuement sur les yeux.

- C’est bien ce que je veux, mon cher garçon, tu iras avec moi à mon village. Je te conduirai chez les bons Pères Blancs, ajouta-t-elle avec un soupir. Ses yeux se remplirent de larmes.

c’est ainsi que leur cloche parle; pendant que je priais

- Viens à moi

pour toi, je l’ai entendue comme si elle sonnait tout près, alors qu'en réalité elle est loin, bien loin

Viens à moi

Ici finissent les Mémoires de Jean-Jacques Grandsire.

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Georges Simenon (1903-1989)

Le Balzac du XXe siècle a débuté, sous divers pseudonymes, par des romans alimentaires et des reportages. L’indépendance financière et la célébrité lui sont venues avec les premiers Maigret. L’auteur avait en effet connu un personnage de commissaire humain qui allait transformer le genre du roman policier. La série aligne 76 romans et de nombreuses nouvelles, auxquels il faut ajouter 117 romans à caractère psychologique. De cette puissante production, on a quelque embarras à détacher les œuvres marquantes : Le Testament Donadieu (1937), La neige était sale, (1948), Le Président (1958), Le Petit Saint (1965), etc. L’œuvre écrite s’est arrêtée en 1972, mais l’auteur de Lettre à ma mère (1974) a continué à dicter au magnétophone ses impressions et souvenirs qui forment la matière de 21 volumes, complétés par des Mémoires intimes (1981). Par l’ampleur de son œuvre et l’universalité de sa diffusion, Simenon représente un cas sans précédent chez un écrivain de langue française.

Le Charretier de la Providence (1931)

Deux crimes consécutifs ont été commis auprès d’un canal. Maigret soupçonne Ie charretier de la « Providence », l’un de ces conducteurs de chevaux qui halent les péniches.

Quand il arriva un peu plus tard à l’écluse où, pour regagner le retard, tout le

monde travaillait à la fois dans le vacarme de manivelles rouillées et d’eau

bouillonnante,

il aperçut le charretier sur une des portes, son fouet en collier autour de la nuque,

manœuvrant une vanne.

Il était vêtu, comme à Dizy, d’un vieux complet de velours à côtes, coiffé d’un

feutre passé qui avait perdu son ruban depuis longtemps.

Une péniche sortit du sas, se poussant à la gaffe, car il était impossible

d’avancer autrement parmi tous les bateaux agglutinés.

Les voix qui se répondaient d’une péniche à l’autre étaient rauques,

hargneuses, et les visages, qu’éclairait parfois un feu, profondément marqués par la

fatigue.

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Tous ces gens étaient en route depuis trois ou quatre heures du matin, ne rêvaient qu’à la soupe, puis au lit sur lequel on s’abattrait enfin. Mais chacun voulait franchir d’abord l’écluse encombrée, afin de commencer dans de bonnes conditions l’étape du lendemain. L’éclusier allait et venait, happait au vol les papiers de l’un et de l’autre,

courait dans son bureau où il signait, apposait le cachet, enfouissait les pourboires dans sa poche.

- Pardon !

Maigret avait touché le bras du charretier, qui se retourna lentement, le regarda de ses yeux à peine visibles derrière l’épais buisson des sourcils.

- Vous avez d’autres bottes que celles que vous portez ? Jean n’eut pas l’air de

comprendre tout de suite. Son visage se plissa davantage. Il fixa ses pieds avec ahurissement.

Enfin il secoua la tête, tira sa pipe de sa bouche, murmura seulement :

- D’autres ?

- Vous n’avez que ces chaussures-là ?

Un signe affirmatif, très lent, de la tête.

- Vous savez monter en vélo ?

Des gens se rapprochaient, intrigués par ce colloque.

- Venez par ici !

dit Maigret

J’ai besoin de vous

Le charretier le suivit dans la direction de la Providence, amarrée à près de deux cents mètres. En passant devant ses chevaux, qui se tenaient tête basse, le dos luisant,

sous la pluie, il caressa l’encolure du plus proche.

- Montez

Le patron, tout petit, tout maigre, était arc-bouté à une gaffe plantée au fond de l’eau et poussait son bateau contre la rive pour permettre à une péniche avalante de

passer. Il vit de loin les deux hommes qui pénétraient dans l’écurie, mais il n’eut pas le temps de s’en occuper.

- Vous avez dormi ici cette nuit ?

119

Un grognement, qui signifiait oui.

- Toute la nuit ? Vous n’avez pas emprunté un vélo à l’éclusier de Pogny ?

Le charretier avait l’air malheureux d’un simple d’esprit que l’on taquine ou d’un chien qui n’a jamais reçu de coups et qu’on s’avise soudain de battre sans raison.

De la main, il repoussa son chapeau en arrière, frotta son crâne planté de cheveux blancs et durs comme des crins.

- Retirez vos bottes

L’homme ne bougea pas, jeta un regard à la rive où l’on apercevait les jambes

des chevaux. L’un d’eux hennissait, comme s’il eût compris que le charretier était dans l’embarras

- Vos bottes

Vite !

Et, joignant le geste à la parole, Maigret fit asseoir Jean sur une planche qui courait le long d’une des parois de l’écurie. Alors seulement le vieux devint docile et, regardant son bourreau avec des yeux de reproche, il se mit en devoir de retirer une de ses bottes. Il ne portait pas de chaussettes, mais des bandes de toile graissée au suif étaient enroulées autour de ses pieds et de ses chevilles, faisaient corps avec la peau. La lanterne éclairait mal. Le patron, qui avait terminée sa manœuvre, vint s’accroupir sur le pont pour voir ce qui se passait dans l’écurie. Tandis que Jean, grognon, le front dur, mauvais, soulevait la seconde jambe, Maigret nettoyait avec de la paille la semelle de la botte qu’il avait à la main. Puis il sortait la pédale gauche de sa poche, l’appliquait à la chaussure. C’était un spectacle étrange que celui du vieillard hébété qui contemplait ses pieds déchaussés. Son pantalon, qui avait dû être fait pour un homme plus petit que lui encore, ou qui avait été recoupé, n’arrivait qu’à mi-jambe. Et les bandes de toile suiffée étaient noirâtres, criblées de brins de paille et de crasse. Maigret, tout près de la lampe, confrontait la pédale, dont certaines dents étaient cassées, avec les traces à peine visibles sur le cuir.

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- Vous avez pris, cette nuit, à Pogny, le vélo de l’éclusier ! accusa-t-il lentement,

sans quitter les deux objets des yeux. Jusqu’où êtes-vous allé de la sorte ?

-

Ohé

!

La Providence !

couche dans le bief

Avancez !

L’Étourneau renonce à son tour et

Jean se tourna vers les gens qui s’agitaient dehors, puis vers le commissaire.

- Vous pouvez faire I’éclusée! dit Maigret. Tenez ! Enfilez vos bottes

Lettre à mon juge, (1947)

Depuis la prison où il est détenu, Charles Alavoine explique dans une longue « lettre à son juge » comment il en est venu à tuer celle qu’il aimait et qu’il avait rencontrée de façon banale.

C’est tout, mon juge, et, de le raconter, je m’aperçois que c’est ridicule. Elle a

tiré une clé de son sac. Elle a mis un doigt sur sa bouche. Elle a balbutié à mon

oreille :

-

Attention aux marches

Elle m’a conduit par la main le long d’un corridor obscur. Nous avons monté

un escalier dont les marches craquaient et, sur le palier, nous avons vu de la lumière

sous une porte.

- Chut

C’était la chambre de la logeuse. Celle de Sylvie était à côté. Il régnait dans la

maison une odeur pauvre, assez fade. Il n’y avait pas encore l’électricité et elle a

allumé une lampe à gaz dont la lumière faisait mal aux yeux.

Toujours en chuchotant, elle m’a dit, avant de passer derrière le rideau de

cretonne à fleurs :

- Je reviens tout de suite

Et je revois les peignes sur la table qui servait de toilette, le mauvais miroir, le

lit couvert d’une courtepointe.

C’est tout et ce n’est pas tout, mon juge. C’est tout parce qu’il ne s’est rien

passé que de très ordinaire. Ce n’est pas tout parce que, pour la première fois, j’avais

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eu faim d’une autre vie que la mienne. Je ne savais qui elle était ni d’où elle venait. Je devinais confusément quel genre d’existence elle menait, et que je n’étais pas le premier à gravir le vieil escalier sur la pointe des pieds. Mais quelle importance cela avait-il ? Elle était une femme et j’étais un homme. Nous étions deux êtres humains à chuchoter dans cette chambre, dans ce lit, avec la logeuse endormie derrière la cloison. Dehors, il pleuvait. Dehors, il y avait de temps en temps des pas sur le pavé mouillé, des voix de noctambules dans l’air humide. Ma tante et mon oncle m’attendaient dans leur arrière-boutique et devaient s’inquiéter. Il y a eu un moment, mon juge, où, la tête entre ses seins, je me suis mis à pleurer. Je ne savais pas pourquoi. Est-ce que je le sais aujourd’hui ? Je me suis mis à pleurer de bonheur et de désespoir tout ensemble. Je la tenais dans mes bras, simple et détendue. Je me souviens qu’elle caressait

machinalement mon front en regardant le plafond. J'aurais voulu

Voilà ce que je ne

pouvais pas exprimer, ce que je ne peux pas encore exprimer à présent. Caen, à ce moment-là, représentait le monde. Il était là, derrière les vitres, derrière la cloison qui nous cachait la logeuse endormie.

Tout cela, c’était le mystère, c’était l'ennemi. Mais nous étions deux. Deux qui ne se connaissaient pas. Qui n’avaient aucun intérêt commun. Deux que le hasard avait rassemblés en hâte pour un instant. C’est peut-être la première femme que j'aie aimée. Elle m’a donné, pendant quelques heures, la sensation de l’infini. Elle était quelconque, simple et gentille. À la Brasserie Chandivert, je l’avais prise d’abord pour une jeune fille qui attendait ses parents ; puis pour une petite épouse qui attendait son mari. Or nous étions dans le même lit, chair à chair, portes et fenêtres closes, et il n’y avait plus que nous deux au monde.

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Pedigree, (1948)

Dans Pedigree, Simenon raconte la vie des Mamelin, famille petite bourgeoise de Liège au début du siècle. Un jour se déclenche une grande grève dans les usines de la région.

Ce fut le silence, dès le matin, qui provoqua chez Élise ce malaise de maladie

qu’on couve, qu’on sent en soi partout et nulle part. La fenêtre de la cuisine est

grande ouverte sur les dos des maisons, sur les courettes, sur un grand pan de ciel

bleu clair découpé par les pignons, et ce silence exceptionnel, angoissant, arrivait de

très loin en vagues concentriques : comme se propage le son des cloches, il venait

d’au-delà des toits, d’au-delà du ciel d'aquarelle, donnant envie de refermer la fenêtre

pour l’empêcher d’envahir la maison.