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L’échappée Comité de rédaction :

Sophie Bobbé


de l’esquisse Antoine Nastasi, rédacteur en chef



Cathie Silvestre

Jean-Claude Stoloff

Daniel Zaoui.

Comment ne pas perdre la chose, tation de l’éphémère de la pen-


comment rester au plus près de sée ? Et quand une belle échap-
ce qu’elle est ? Comment se sou- pée survient, n’est-ce pas alors la
venir de cette proximité avec la preuve que la magie, si elle existe,
fontaine et le mur, comment ne ne saurait être donnée d’emblée ?
pas éloigner l’évocation d’une Nous espérons des textes courts,
tendresse, comment accepter petits, concis, vifs ; un accent en-
la force d’une forme pensée et levé, un ton qui l’emporte. Une sé-
sentie pour la première fois ? quence, un surgissement de pensée
« Oui beaucoup voulurent se dé- qui mène à une rupture et trace une
tacher de ces signes qui avaient voie subite. Un détail qui s’impose,
usurpé des choses. Mais était- se fond ou s’efface. Un éclairage
ce possible, dites moi ? »1 qui ouvre un regard sur une ombre.
L’esquisse pourrait être ce qui « Où sont ces temps d’autre-
réunit la chose et la pensée de la fois... où il arrivait qu’un poème,
chose ; et qui ne se perd pas dans un mot juste, une idée scientifi-
son explication. La chose ana- que agisse sur la vie d’hommes
lytique, est-il nécessaire de le mûrs avec la force d’impact d’un
rappeler, court après une forme véritable choc émotionnel. »2
qui lui soit fidèle. Une forme qui
[1] Y. Bonnefoy, «Une autre époque de l’écriture»,
tienne de l’art et de la théorie. La Vie errante, Paris, Mercure de France, 1993,
Les esquisses ne se nourrissent- p. 143.
[2] S. Ferenczi, «Ignotus le compréhensif», Psy-
elles pas de ce voisinage inattendu chanalyse 3. Œuvres complètes, Paris, Payot, 1974,
entre la sûreté du trait et l’accep- p. 248.

A.N.

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Idées reçues

Les idées reçues vont leur che- Ainsi s’établit un clonage se- reçue absorber, dans le confor-
min, obstinément, elles s’instal- cret que réclame une pensée ef- misme et l’immobilisme pares-
lent, deviennent familières, ano- frayée du risque que la diffé- seux, la dynamique vivante de
dines, inoffensives, reposantes. rence, l’étranger, l’inhabituel, la toute pensée, fût-elle la plus riche.
rupture, lui feraient courir : l’idée
Elles se propagent, sont partagées reçue tient lieu d’opinion et tant
par beaucoup, de sorte qu’on perd de mieux si elle est critique ou né-
vue leur source, a fortiori leur sens. gative, elle s’affirmera avec éclat.
Elles ont aussi un double pouvoir, Les différents articles regroupés
celui de paraître remettre le consen- autour du thème des idées re-
suel en question et a contrario, celui çues dans ce premier numéro de
d’exprimer la quintessence du bon la revue Esquisse(s), souhaitent
sens, celle que le temps a consacrée. parer au danger de voir l’idée

page 2
Sommaire du numéro 1 : Idées reçues 


Schibboleth ? Page 4
Jean-Claude Stoloff, psychanalyste


Et si l’erreur était inhumaine Page 7


Cathie Silvestre, psychanalyste


Une incroyable fidélité Page 10


Janine Altounian, essayiste, traductrice de Freud, membre fondateur de Aircrige


Vous avez dit «gentil» ? Page 13


Clarisse Baruch, psychanalyste


Le médecin et sa conscience : quand la loi s’en mêle Page 15


Anne-Elisabeth Crédeville, magistrat à la cour de Cassation


Les appels de l’anatomie Page 19


Nicolas Danziger, neurologue et psychanalyste


De vous à moi Page 22


Sophie Bobbé, anthropologue


Au musée Page 24
Daniel Zaoui, psychanalyste


Ceci n’est pas un cadeau Page 27


Sylvie Karila, psychanalyste


Naturelles, les saisons ? Page 30


Martin de la Soudière, ethnologue


Des stéréotypes nécessaires aux évidences incriticables Page 33


Raphaël Liogier, sociologue, philosophe


Une idée en passe d’être reçue, Page 36


ou les dangers de «La question humaine»
Cathie Silvestre, psychanalyste

Une odeur de silence Page 38


Antoine Nastasi, psychanalyste



Et une contribution de Philippe Descola Page 40
page 3
Jean-Claude Stoloff

Schibboleth ? l’identité de la psychanalyse et de


ceux, qui se prétendant en être les
praticiens et théoriciens, consti-
tuent la cohorte des héritiers de
la pensée freudienne : l’incons-
cient, le transfert, la résistance…

Mais alors où s’arrête la liste de ces


schibboleth ? Il s’agirait de ces no-
tions représentant une question de
vie et de mort pour la psychanaly-
se, comme le rappelle Freud à pro-
pos de la sexualité infantile, dans
sa polémique avec Jung. Vie ou
mort… on pense à nouveau au ter-
Combien de fois n’ai-je entendu aux psychanalystes de se reconnaî- rible destin de la tribu d’Ephraïm.
ou lu cette phrase : il n’est pas tre mutuellement, Freud évoque Et pourtant Freud n’a cessé de sou-
psychanalyste ou pire encore ce le terme hébraïque de schibboleth tenir le statut scientifique de la psy-
n’est pas de la psychanalyse, sen- rendu célèbre par un passage bibli- chanalyse. En même temps qu’il
tences équivalant à une exclusion que (Juges 12-6.) Lorsque les gens s’affirma le seul habilité à définir ce
réelle ou virtuelle du déviant de d’Ephraïm persécutés par la tribu qu’elle était et les concepts clefs qui
la communauté psychanalytique à de Galaad s’apprêtèrent à franchir la définissent comme authentique,
laquelle il appartient. « Tu as mal les gués du Jourdain ils devaient, il ne cessa de se préoccuper de sa
prononcé le mot… je ne peux plus afin de ne pas être reconnus et pas- transmission en dehors d’une réfé-
ou je ne veux plus t’entendre… » ser inaperçus, prononcer un mot de rence unique à sa personne propre.
Reconnaissons que cette formula- passe qui était en même temps un Quel destin pour la psycha-
tion, « ça, ce n’est plus de la psycha- signe de reconnaissance : schibbo- nalyse une fois disparue la fi-
nalyse » est au centre des scissions leth. Or ils furent démasqués com- gure tutélaire son fondateur ?
et séparations, des brouilles aussi, me Ephraïnites en raison d’un dé-
qui ont scandé l’histoire du mouve- faut de prononciation du mot : ils A partir de la mort de Freud l’ad-
ment psychanalytique depuis son dirent sibboleth au lieu de schibbo- hésion aux schibboleth et à leur
origine en la personne de son fon- leth. L’histoire tourna au drame. Ils « correcte prononciation » s’est
dateur, Freud. Ce dernier ne disait- furent exterminés. « Il tomba en ce modifiée radicalement, Freud
il pas qu’il était le mieux placé, lui, temps-là quarante-deux mille hom- n’étant plus là pour circonscrire ce
et lui seul, pour définir ce qu’est la mes d’Ephraïm » (Juges 12 6-7)1. qu’était la psychanalyse authenti-
psychanalyse et ce qui ne l’est pas ? que. Le temps est alors venu des
Les schibboleth seraient donc interprètes, voire des interprètes
Essayant de définir quelles sont les ces quelques concepts fonda- en chef de sa pensée. Anna Freud
convictions partagées permettant mentaux définissant à la fois en premier lieu qui, en tant que

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légitime héritière mise dans cette rence ou formulait une intervention la théorie précédente. Kuhn ap-
posture par Freud lui-même, a devant un public psychanalytique, pelle cette phase de la science
utilisé cet argument lors des gran- ne rencontrait l’adhésion ou la « science extraordinaire », l’op-
des controverses avec M. Klein. contradiction de ses auditeurs qu’en posant à la phase dite de « science
fonction de la prononciation « po- normale » consacrée à l’expéri-
Puis Lacan : « Si l’inconscient litiquement correcte », le moment mentation à partir de la mise en ap-
existe, il est de Lacan… » osa-t- venu, de certains mots (de passe). plication du nouveau paradigme .
il un jour affirmer, enfin. Au sein
même de l’IPA (International Psy- Et que dire de la pratique, deve- En psychanalyse nous avons cer-
choanalytical Association), fon- nue courante, de la substantivation tes nos schibboleth mais il est im-
dée par Freud en 1910, consta- des adjectifs justement dénoncée possible de passer à la phase dite
tant la multiplicité des théories par J. Laplanche3, ces mots-va- de « science normale » car celle-
et pratiques psychanalytiques lise ou attrape-tout comme : le ci suppose la reproductibilité de
l’un de ses présidents, Wallers- sexuel, le maternel, le paternel, l’expérience par des observateurs
tein, formulait il y a quelques an- le féminin, le masculin, l’archaï- substituables les uns aux autres.
nées la corrosive question : « Une que, le narcissisme. Ajoutez-y, en Toute psychanalyse est unique et
psychanalyse ou plusieurs ? » France surtout, un zeste de pul- singulière, faite de la rencontre,
sion de mort : le tour est joué et elle aussi inédite, de deux sujets.
En tant que points de certitude ou l’effet garanti sur l’assistance.
convictions partagées les schibbo- Que nous reste-t-il alors pour
leth nous sont nécessaires car ils ap- Si la psychanalyse est continuel- échapper au risque omniprésent
partiennent, ainsi que le soulignait lement menacée par le risque de du refuge dans l’idée reçue et
Piera Aulagnier2, au processus « penser en rond » cela tient aux la reprononciation incantatoire
identifiant de tout psychanalyste. particularités de son statut épisté- de nos schibboleth rassurants ?
De la nécessité de ces schibbo- mologique. Nos schibboleth sont
leth le choix des auteurs auxquels comparables aux paradigmes4 Peut-être l’une des solutions ré-
on se réfère constitue sans doute scientifiques inaugurant pour Tho- side-t-elle dans l’échange par
une illustration. Mais comment mas Kuhn le processus de la dé- la discussion contradictoire de
donc éviter que ces schibboleth couverte propre aux révolutions nos expériences cliniques. Ceci
ne se transforment et s’abîment scientifiques. Ces révolutions se à une condition : ne pas verser
en idées reçues, ces mots que l’on produisent, lorsqu’un paradigme dans ce que Jean Laplanche ap-
prononce sans en réinterroger le nouveau (comme l’inconscient pelait une « dictature » de la cli-
contenu ? Ces mots qui ne devien- freudien, tel qu’il ressort du cha- nique, oublieuse du fait que der-
nent alors que des mots de passe, pitre VII de la Traumdeutung) est rière toute écoute et tout récit de
vidés de tout sens, ne servant qu’à introduit, et bouleverse le champ cas se tiennent des schibboleth,
agréger (sic) les psychanalystes de l’expérimentation scientifique. des théories implicites et nombre
les uns aux autres en leur donnant d’idées reçues, venues notam-
l’illusion confortable d’apparte- L’idée nouvelle n’est pas véri- ment de ceux qui nous ont formés.
nir à la même « communauté » ? fiable en tant que telle. Elle per-
met simplement de circonscrire Grâce à ce type d’échange la psy-
J’ai souvent eu le sentiment que ce- et d’expliquer soit un plus grand chanalyse, supposant plus que la
lui, y compris moi-même, qui écri- nombre de phénomènes soit de vérification d’UNE expérience le
vait un texte, prononçait une confé- se substituer à l’insuffisance de recoupement DES expériences de
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chaque UN, pourrait peut-être ap-naissable (l’inconscient même). Le résultat serait d’évacuer l’incon-
partenir à ce vaste champ, définiDes expressions parfois redondan- nu auquel confronte, tel l’ombilic
par Gaston Bachelard comme celui tes telles que matériel clinique ou d’un rêve, le « métier » d’analyste.
de la « connaissance approchée ».matière psychique, érigées aussi
en idées reçues, peuvent en raison
Mais attention à ne pas gommer de leur concrétude masquer tout
de notre écoute la part d’incon- un cortège de fausses évidences.

1) La Bible de Jérusalem, Paris, Editions du Cerf,


1973 : 296.
2) P. Aulagnier, Les destins du plaisir,
P.U.F, 1979 : 76-92.
3) J. Laplanche, « Court traité de l’inconscient »
Nouvelle revue de psychanalyse, n° 48, 1993 :
93-6.
4) J.-C. Stoloff, L’interprétation, de la rationalité
à l’éthique de la psychanalyse, Paris, Bayard Edi-
tions, 1993 : 108-22.

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Cathie Silvestre

Et si l’erreur de l’homme… » et l’homme dit


« cette fois celle-ci est l’os de mes
os et la chair de ma chair. Celle-

était inhumaine ci on l’appellera Femme parce que


d’un homme celle-ci a été prise ».

On sait ensuite l’interdit trans-


gressé, et chacun désignant l’autre
comme l’instigateur et le coupable :
Adam dit que cette femme que Dieu
lui a donnée, lui a donné de l’arbre
et il a mangé, la femme dit que le
serpent l’a dupée et elle a mangé.
Alors, viennent les chatiments.
Pour le serpent ce sera d’être
rampant sur son ven-
La création de l’homme est ra- « un flot montait de la terre et ar-
tre, et d’inspirer l’horreur.
contée à deux reprises dans rosait toute la surface du sol ».
Homme et femme, quant à eux,
la Bible, Génèse 1-26-30 : Flot séminal germinatif, mais
souffriront, pour vivre et enfan-
Le sixième jour, Elohim dit : c’est à partir de la poussière du
ter, et la femme sera dominée par
« Faisons l’homme à notre image, sol, que Iahvé Elohim forme
l’homme qui sera l’objet de son
à notre ressemblance !… Elohim l’homme et « lui insuffle en ses
élan. Désormais l’arbre de vie
créa donc l’homme à son image, narines une haleine de vie ».
sera gardé par les griffons et la
à l’image d’Elohim il le créa ». Le jardin d’Eden est planté, l’hom-
flamme tournoyante de l’épée : que
Puis sans transition, il est dit : me y est installé pour le cultiver et
l’homme et la femme aient dérobé
« Il les créa mâle et femelle… et le garder, et recommandation lui
la connaissance du bien et du mal,
leur dit : Fructifiez et multipliez- est faite de manger de tout arbre
soit, mais qu’à tout le moins, ils
vous, remplissez la terre et sou- du jardin à l’exception de l’arbre
ne puissent obtenir l’immortalité.
mettez-la, ayez autorité sur tout de la science du bien et du mal.
vivant qui remue sur terre ! » Mais il apparaît qu’il n’est pas
Ainsi une première fois, Dieu
Le septième jour est sanctifié, bon de laisser l’homme seul, et
crée homme et femme mêlés,
consacré, la création achevée. Dieu lui amène toute créature vi-
mâle et femelle, et leur offre la
C’est alors que débute, sans solu- vante pour qu’il les nomme, mais
terre à conquérir et à peupler
tion de continuité, un deuxième on ne trouve pas une aide qui fût
en mêlant et multipliant leur
récit, qui concerne Iahvé Elohim, semblable à lui (Génèse 2-18-24).
chair, et en dominant tout vivant.
et le jour où, après la création des « Alors Iahvé Elohim fit tomber
Puis le récit revient sur lui-
cieux et de la terre, il n’avait pas une torpeur sur l’homme… il prit
même, et raconte autrement la
encore fait pleuvoir, jour où il n’y une de ses côtes et enferma de
création de l’homme et de la
avait pas encore d’homme pour la chair à sa place… et bâtit en
femme, en même temps que
cultiver la terre, mais cependant femme la côte qu’il avait prise
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l’arrivée de ce flot fécondant. combat acharné que l’homme devra créée une première fois à l’égal de
Mais il faudra plus qu’un flot pour mener avec la chair pour s’en éloi- l’homme, homme et femme, puis
que le monde créé paraisse via- gner, la tenir à distance, la renier à une deuxième fois, prise dans le
ble, il faudra le déluge et le sau- défaut de pouvoir la dénier. Mais corps de l’homme, un os, une côte,
vetage d’un homme intègre et chair et spiritualité sont unies dé- ou bien à côté selon les traductions,
juste, mais d’abord le déluge pour sormais pour le meilleur et pour le mais cette fois, venant en second et
noyer l’homme dont « tout l’objet pire, chacune s’éclairant de l’obs- pour seconder, aider, être dominée.
des pensées de son cœur n’était curité de l’autre, chacune défiant
toujours que le mal », ainsi que la violence du désir et de l’emprise Quelques millénaires plus tard,
Elohim le dit à Noé : « la fin de de l’autre. Telles deux lutteuses l’arborescence de l’arbre de la
toute chair m’est venue à l’esprit, affrontées et inséparables, elles se connaissance atteint le territoire de
car la terre est pleine de violence disputeront l’accès au plaisir distri- l’Inconscient et y retrouve un lieu
à cause d’eux. Voici donc que je bué par la possession, l’expansion, de nostalgie, jardin d’Eden ou pa-
vais les détruire avec la terre ». la pénétration, la transgression. radis, témoignant d’un temps pré-
Dieu n’aime pas sa créature, à Dans la puissance d’un plaisir enté cédent l’irréconciliable de la chair
peine sa création, jusqu’à ce que sur le sol de l’interdit et bravant la et de l’esprit, un temps où régnait
les eaux diluviennes et purifi- parole divine, l’esprit et la pensée le polymorphisme sexuel, non
catrices aient fait leur œuvre. Il peuvent s’élancer et la chair irradier transgressif encore, tous étant dits
les fait chair, mais n’aime pas la dans la jouissance qui abolit tout de fait, fondamentalement pareils.
chair en ses égarements, il leur savoir, dans cet instant éphémère La création y est racontée, celle de
montre l’arbre pour le leur inter- où les corps ont pu se croire déli- l’homme, celle de la femme, avec
dire, la connaissance doit leur res- vrés des limites et confondus, mê- l’énigme que pose la féminité,
ter inaccessible, l’éternité aussi. lés à nouveau, et près d’atteindre la ou encore « comment la femme
Ni chair, ni esprit, rien n’est à rive fertile de toute connaissance. se développe à partir de l’enfant
l’homme en pleine jouissance et Paradoxalement il faudra que l’es- aux dispositions bisexuelles »1.
possession, il est usufruitier d’un prit travaille à expérimenter sans Deux sexes émergeant d’une bi-
monde qui lui échoit en partage, relâche ses limites pour les déjouer, sexualité originaire, deux temps
avec un corps façonné pour le la- les dépasser, voire s’en présumer séparés d’une latence, mais
beur, et des commandements édic- quitte, et explorer à son tour, avec l’empreinte d’un indifférencié
tés avant lui, pour toujours et à ja- le plaisir, les sentiers de la création. à prévalence masculine, restera
mais avant lui. Mais cette femme, dominante pour la femme élec-
sa compagne, qui devra souffrir C’est ainsi que nous sommes en- tivement, être double y com-
pour enfanter des fils, il la gouver-
core, écartelés entre la chair qui pris dans la connotation morale.
nera, tel est le paradoxe de la clé-demande et l’esprit qui se refuse, « Il nous faut maintenant recon-
mence et de la rétorsion divines : et rejetant la faute sur qui pourra la naître que la petite fille est un
séparation des genres mais la su- prendre, plus faible ou moins aimé, petit homme » nous dit Freud
jétion de l’une à l’un, vaudra pour ou bien objet désigné pour la vin- de ce temps de la phase dite
effacement de l’origine commune. dicte par les puissances tutélaires. phallique 2. Un long parcours
Une figure émissaire s’impose, la échoit à une fille pour deve-
Toutefois l’erreur est faite, la femme, proche du serpent, celle nir femme, exigeant deux temps
connaissance est chair avant d’être qui enfreint et transgresse et pous- pour se libérer de l’indistinction
esprit, elle est corps avant d’être se à la transgression son compa- du terreau masculin commun,
spiritualité, et le prix en sera ce gnon qui n’en peut mais. La femme et deux renoncements, à l’or-
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gane dit masculin de son plaisir, dieu, telle Athéna jaillissant de la Toujours est-il que « l’origine du
le clitoris, et à son premier ob- tête de Zeus, d’aller plus loin en monde » peut continuer à être pen-
jet féminin d’amour, sa mère. faisant de cette femme, la femme sée masculine avant toute chose.
« Elle devra échanger zone érogène de chair de celui dont elle est issue. Et lorsque G. Courbet montre sans
et objet, deux choses que le garçon, Son interprétation, à partir notam- équivoque ce qui ne peut être vu,
lui, conserve », dit encore Freud3. ment des rituels initiatiques qui « cet étrangement inquiétant (qui)
Si l’on considère que Dieu s’y est tendent à séparer les garçons du est l’entrée de l’antique terre des
repris à deux fois pour créer la fem- monde féminin de la naissance hommes »7 , il devient évident qu’il
me, on peut acquiescer à la concep- en les faisant magiquement naître a fallu trouver une défense pour
tion freudienne placée sous le si- d’un homme, est qu’il s’agit d’un conjurer cette confusion effrayan-
gne du double, dans la temporalité inceste mère-fils : Adam après sa te, pouvant imaginairement ren-
comme dans le genre et le choix naissance et sa circoncision (ex- verser les générations et constituer
d’objet, conception dont on peut traction de la côte), reçoit Eve toute femme en mère potentielle.
noter qu’elle n’a été explicitée que pour femme, des mains de Iahvé. Séparation nécessaire dès lors, en-
très tardivement dans sa vie et son Freud, dans une lettre à Jung5, tre tendresse et érotisme, éloignant
œuvre, bien que sa recherche ait a pu brocarder le récit de la Gé- le danger de tout geste sacrilège, de
été inaugurée par et avec des fem- nèse - « misérable défiguration tout abandon à l’appât incestueux
mes, dans l’hypnose comme dans tendancieuse d’un apprenti prê- que recèle toute femme. Séparation
la découverte de la « talking cure ». tre » - il n’en trouvait pas moins nécessaire sous peine d’impuis-
Vision freudienne, qui cependant, la création d’Eve « quelque chose sance psychique, ce dont témoigne
impose aux femmes de rester mar- de tout à fait particulier et singu- « … le plus général des rabais-
quées par l’empreinte et la nostal- lier », et sa génèse, sinon de la sements de la vie amoureuse »8.
gie d’une masculinité qu’elles ont femme, du moins de la féminité, Mais pour plus de sûreté, un ren-
pu avoir l’illusion de posséder un semble bien en reprendre l’esprit. fort a dû être trouvé, celui de
temps : cette privation, ce regret, Certes, averti par Rank, Freud créditer les femmes de l’envie
et les chemins détournés que les avait renversé le mythe pour ac- effrenée et insatiable d’une mas-
femmes emprunteront pour satis- céder à son interprétation et à la culinité censée perdue, envie qui
faire leur convoitise et obtenir en- conclusion que seules « les formes devra tenir en lisière « l’odor di
fin ce brillant objet du désir, un pé- latentes, originelles, auxquelles il femina » et sa duplicité troublante.
nis, assorti de ses privilèges, sont faut (les) ramener » permettent que Ainsi la face sombre d’Eros pou-
considérés comme une évidence les mythes soient utilisables pour vait être contenue.
peu négociable, censée condition- comparaison avec les élaborations
ner les choix et investissements psychanalytiques6. 1) S. Freud, 1984 [1933], « La féminité », Nouvel-
les conférences d’introduction à la psychanalyse,
que toute femme fera dans sa vie Paris, Gallimard, p. 156.
2) Op. cit., p. 158.
instinctuelle, affective, intellec- Mais la force du latent est celle 3) Op. cit., p. 159.
tuelle tout autant que spirituelle. que l’on sait, d’autant plus pé- 4) T. Reik, 1975 [1959], La création de la femme,
Bruxelles, Ed. Complexe.
renne et obstinée que méconnue. 5) S. Freud, « Lettre 17.12.1911 », S. Freud, C.G.
Reik a très finement analysé la Ainsi, Dieu, le destin, la tradition, Jung. Correspondance, Paris, Gallimard, tome 2,
1975 : 234.
création de la femme dans la Gé- la transmission variable ou caviar- 6) Op. cit., p. 235.
nèse comme un mythe qui doit se dée d’un mythe d’origine, peuvent 7) S. Freud, 1986 [1919], L’inquiétante étrangeté
et autres essais, Paris, Gallimard, coll. Idées, p.
lire à l’envers4. Ce renversement se conjuguer avec l’autorité de la 252.
permet, au-delà du récit de la nais- réflexion freudienne théorisant 8) S. Freud, 1977 [1912], « Sur le plan général des
rabaissements de la vie amoureuse », La vie sexuel-
sance d’une femme à partir d’un la fantasmatique inconsciente. le, Paris, PUF.

page 9
Janine Altounian

Une incroyable recours à la reviviscence hallu-


cinée des protecteurs de sa vie :

fidélité « Il me semblait que si je trouvais


le bon chemin, il me conduirait
droit à mes parents. La pensée
que mes parents m’attendaient
m’a protégé durant toute la guerre
[…] Parfois je restais immobile
pendant des heures à attendre mes
parents […] Parfois la tristesse
de mourir sans revoir mes pa-
rents en ce monde m’assaillaient
[…] J’étais persuadé qu’après ma
mort je ne m’égarerais plus, […]
il n’y aurait qu’un chemin, et il
Une des idées reçues serait de sui- réussit à épargner à de nombreux
me mènerait directement à eux »3.
vre Freud en tout point lorsqu’il hommes la névrose individuelle »1.
dénonce le pouvoir aveuglant de la
Bien qu’assassinés, ce sont ces
religion qui met en échec les lumiè- Or, dans le cas que j’évoquerai
disparus, ressuscités psychique-
res de la raison et entraîne l’hom- brièvement, où être homme signi-
ment chez l’enfant qui ont seuls le
me à se démettre de sa lucidité. Il fie être condamné à être tué et où
pouvoir, dans leur infinie misère,
est pourtant surprenant de consta- percevoir la réalité convainc de
d’offrir un nid imaginaire à la sau-
ter que ce pouvoir a aussi parfois l’imminence de sa mise à mort, la
vegarde de sa vie. Une semblable
l’aptitude à servir paradoxalement sagesse humaine peut prendre cette
fidélité à l’incroyable maintien en
au maintien de la vie humaine, à la définition à la lettre pour préférer
vie, crée chez le petit juif traqué
seule défense possible contre une justement « déformer de façon dé-
une disposition à surseoir aux ar-
menace mortelle, à l’unique « tech- lirante l’image du monde réel » et
rêts de la lucidité et à suspendre
nique » de salut disponible - cha- rechercher « l’intimidation de l’in-
l’empire du principe de réalité.
cun sait en quels termes Freud dé- telligence… par fixation violente
Cette aptitude à croire, alors que la
finit la « technique » de la religion : d’un infantilisme psychique ».
réalité se vit dans un dénuement qui
discrédite toute croyance, cet atta-
« Sa technique consiste à rabais- Il s’agit en l’occurrence de la stra-
chement à la pensée magique d’un
ser la valeur de la vie et à défor- tégie inconsciente de sauvetage
espoir sans fondement est donc
mer de façon délirante l’image que l’on peut reconnaître dans le
susceptible d’exercer ainsi une
du monde réel, ce qui présuppose récit que fait Appelfeld2 de l’en-
fonction de sauvegarde psychique
l’intimidation de l’intelligence. À fant abandonné qu’il fut au cours
en invalidant la perception ration-
ce prix, par fixation violente d’un de la Shoah : pour résister à l’om-
nelle d’une situation sans issue.
infantilisme psychique et inclusion nipotence d’une menace mortelle,
« Il m’apparut clairement que le
dans un délire de masse, la religion l’orphelin a d’abord spontanément
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monde que j’avais laissé derrière premier amour. Pouvoir habiter la Pour montrer l’importan-
moi - les parents, la maison, la rue prière grand paternelle, retrouver ce qu’Appelfeld accorde à la
et la ville - était vivant et présent la mémoire gestuelle de ses rituels croyance dans l’obstination à
en moi, et tout ce qui m’arrivait, redonne en somme vie à ce que survivre je rapporterais les pro-
ou m’arriverait à l’avenir, était re- l’enfant chez le rescapé a aimé ou pos qu’il tient à un journaliste :
lié au monde qui m’avait engen- réanime en lui le souvenir de l’ob-
dré. Dès lors que cela m’apparut, jet d’amour qu’il a été pour ceux - L’instinct de vivre est-il inné ? :
je n’étais plus un orphelin qui traî- qui furent éliminés du monde. « Oui, et il est extrêmement fort,
nait sa condition mais un homme « C’était un ruisseau dont j’avais mais cela ne suffit pas. Vous de-
qui avait prise sur le monde »4. le souvenir, du temps des va- vez croire en quelque chose [...]
cances avec mes parents […]. À Il faut donc prendre en compte
C’est pourtant le souvenir de la intervalles réguliers, je m’age- également le facteur de la foi ».
piété de son grand-père qui protège nouillais pour boire de son eau.
le plus efficacement l’enfant d’un Je n’avais pas appris à prier, mais - Religieuse ? : « Pas néces-
désespoir annihilant car, de même cette position me rappelait les pay- sairement. Cela pouvait être la
que la piété de l’aïeul permettait à sans qui travaillaient aux champs foi dans le communisme, pour
celui-ci d’ouvrir, au sein même de et qui s’agenouillaient, se si- autant que celle-ci permette de
la persécution, l’espace psychique gnaient et restaient immobiles »5. tracer une voie, et de vous rat-
d’une altérité et donc d’une adresse, tacher à d’autres personnes »7.
celle à Dieu, de même le souvenir En pointant ici l’influence dila-
attendri de cette forme d’adhésion toire de cet attachement à la foi
à la vie permet d’ouvrir, chez son et à la tradition des ancêtres, j’at- Autrement dit, la foi maintient dans
petit-fils, l’espace symboligène et tribue avant tout une importance la vie psychique la représentation
structurant d’une absence, celle du déterminante non pas aux conte- d’une altérité et celle d’être « rat-
grand père vénérable et des siens. nus d’une telle foi - la croyance taché à d’autres personnes ». Et la
Il insuffle peut-être à la déréliction par exemple à un Dieu sauveur fonction psychique assumée par
de l’orphelin la capacité d’effacer ou dispensateur de sens -, mais au les rituels d’observance de cette foi
la délimitation entre le passé et le mouvement psychique qui anime qui, bien qu’illusion dénoncée com-
présent, entre les morts et les vi- l’acte de croire en tant que tel. me « opium du peuple » épargnant,
vants, entre la cruauté de leur dis- « Ma mère fut assassinée au début comme dit Freud, la « névrose indi-
parition irreprésentable et leur exis- de la guerre. Je n’ai pas vu sa mort, viduelle », préserve ici de la para-
tence dans « le monde de vérité ». j’ai entendu son seul et unique cri. lysie du désespoir et de l’angoisse.
Sa mort est profondément ancrée « À vrai dire, tout le temps que dura
La piété du grand-père va jusqu’à en moi – et, plus que sa mort, sa ré- la guerre, mes parents se confon-
faire naître, chez l’enfant devenu surrection […] J’espérais sans re- daient avec Dieu en une sorte de
dans le camp de transit un ado- lâche que mes parents viendraient chœur céleste […] destiné à venir
lescent, une étrange aspiration à me chercher. Ce fol espoir m’ac- me sauver de ma vie malheureuse »8.
« apprendre à prier » comme lui, compagna durant toutes les années
c’est-à-dire à s’identifier dans la de guerre. Il s’élevait de nouveau Je voudrais par là émettre quel-
parole et la gestuelle aux mêmes en moi chaque fois que le désespoir que réserve à l’égard d’une cer-
instances tutélaires que celles des posait ses lourds sabots sur moi »6. taine psychanalyse aveuglément
objets jadis aimés de lui et dont il « laïque » qui, oubliant que les
avait reçu la chaleur protectrice du vertus de la désillusion ne pren-
page 11
nent sens que sur fond des pre- bientôt nous arriverons au sanc- nos jours des destructions massives
mières illusions nécessaires à tuaire. – Au sanctuaire ? s’étonna d’êtres humains et de leur culture.
l’enfance9, feint d’ignorer que, Iréna. – Il n’y a rien qui puisse te « Les soldats, la plupart âgés de
chez ceux qui ont été privés d’en- faire peur. La maison de Grand- vingt ans, étaient déjà spécialisés
fance, il est vital de sauver, voire père est son sanctuaire. Il ne com- dans tel ou tel métier et leur vi-
de constituer provisoirement l’hu- porte pas d’autel, on n’y sacrifie sion du monde était laïque, mais
mus de quelques illusions, fussent- pas, c’est juste la porte du ciel »10. l’idée que les racines de notre
elles celles de la religion ou d’une culture étaient dans le monde de
tradition révolue de nos jours. Appelfeld ne prône pas, en prosély- la foi ne les avait pas quittés »11.
te, la foi et la tradition de ses grands-
« S’il possédait la foi de ses pères, parents, sa critique sévère des pra-
il remercierait Dieu de lui avoir tiques endoctrinantes rencontrées
montré le chemin vers lui-même, à son arrivée en Israël indique bien
vers ses ancêtres et ses parents. Il la distance qu’il prend vis-à-vis
lui est plus facile d’écrire sur ses de toute instrumentalisation d’une
grands-parents que sur ses parents, tradition réifiée. Il renvoie surtout
qui lui ont légué le doute et la mé- au pouvoir subjectivant de la tra-
lancolie […] Nous sommes nés dition et signifie que seul un enra-
ici [dans les Carpates]. Par erreur cinement psychique dans les tradi-
nous avons été chassés de ce jar- tions ancestrales d’une croyance
din d’Eden et exilés. Mais l’er- en une quelconque transcendance
reur a été réparée ? Nous sommes peut permettre à leurs héritiers
enfin revenus à l’endroit où Dieu d’affronter l’emprise d’un siècle
et l’homme habitent ensemble, et meurtrier qui a généré et génère de

1) « Malaise dans la culture », Œuvres complètes de


Freud/Psychanalyse, XVIII, 1995 : 272 [GW, XIV,
1948 : 443-4].
2) Aharon Appelfeld, Histoire d’une vie, Paris,
Éditions de l’Olivier, 1999.
3) Ibid., p. 80.
4) Ibid., p. 169.
5) Ibid., p. 67.
6) Ibid., p. 68-9.
7) Interview par Giora Eilon, extrait du journal
« Yerushalaim », le 15 mars 2002.
8) Histoire d’une vie, 1999 : 145-7.
9) « Si le sevrage implique un allaitement réussi,
la désillusion implique, elle, que l’occasion d’avoir
des illusions a été offerte », Cf. Winnicott, « Psy-
chose et soins maternels », De la pédiatrie à la psy-
chanalyse, Paris, Payot, 1969 : 189.
10) L’amour, soudain, Paris, Éditions de l’Olivier,
2004 : 229-30.
11) Ibid., p. 204.
page 12
Clarisse Baruch

Vous avez dit C. Chiland1) peut être considé-


rée comme une forme de gen-
tillesse. La reconnaissance des

« gentil » ? mouvements hostiles, haineux à


l’égard des patients, décrits en par-
ticulier par D.W. Winnicott2, ne
saurait obérer l’existence d’un
mouvement symétrique d’amour
contre-transférentiel, tout aussi
nécessaire. Mais l’amour ne fi-
gure pas dans le Vocabulaire de
la psychanalyse3, comme le re-
marque C. Parat4, alors même
que l’amour de transfert est une
condition nécessaire à la cure, et
La gentillesse a mauvaise pres- Un analyste n’a donc pas à être qu’il engendre automatiquement
se parmi les psychanalystes. Le gentil. Mais a-t-il à ne pas l’être ? ce que C. Parat appelle la « ten-
mot sonne même comme une La cure ne peut pas se développer tation contre-transférentielle » du
faiblesse : un analyste n’a pas à sans une disposition particulière mouvement contre-œdipien. La
être gentil. Il doit permettre au d’ouverture au discours du patient résonance contre-transférentielle
patient de projeter transférentiel-de la part de l’analyste. Elle est du désir incestueux du patient, si
lement son agressivité, sa haine, nourrie aussi bien des mouvements elle est trop violemment refoulée,
sa destructivité. Son travail analy-
contre-transférentiels de sympathie emporte avec elle l’investissement
tique personnel a dû lui permettre que de rejet. N’est-ce pas de la gen- tendre, cette forme « d’amour
de dépasser un certain nombre de tillesse que d’opérer de constantes des-érotisé », dont C. Parat avait
barrières, de façon à élaborer des remises en question, que de sup- pourtant souligné l’importance.
formes de contre-investissement porter de se sentir « mauvais » Serait-ce cet investissement tendre
de sa propre agressivité, formes (dans le sens de « mauvais ob- qui réapparaîtrait dans l’émergence
qui d’ailleurs seront fonction de jet », mais aussi dans le sens de d’un sentiment de « gentillesse » ?
la rencontre toujours singulière, « mauvais analyste », heureusement Face au « transfert de base » que C.
transfert et du contre-transfert. seulement par périodes). Com- Parat décrit comme un « lien sponta-
ment comprendre autrement notre né, inter-humain, à tonalité positive
De ce fait le maintien du ca- acceptation de l’incroyable résis- qui dérive des premiers attache-
dre devient possible et l’ana- tance au changement des patients ? ments », n’existerait-t-il pas un
lyste peut supporter une position « contre-transfert de base »,
de mauvais objet indispensable La bienveillance, si souvent nécessaire à la relation ana-
– entre autres - pour que l’in- oubliée lorsque l’on parle de lytique, alimenté par le cou-
terprétation prenne place et que « neutralité bienveillante » rant tendre malgré les sollici-
toute cure puisse trouver une fin. (comme le faisait remarquer tations érotiques et sexuelles ?

page 13
Pour éviter toute « confusion des haine. S’il est le fait de l’analyste, reviennent en force ? Cet opprobre
langues », l’analyste, comme l’ob- la cure pourrait s’en trouver affec- jeté sur la gentillesse pourrait en
jet primaire, cherche un équilibre tée, et c’est probablement là qu’est partie révéler alors un contre inves-
entre les deux courants : le cou- à chercher la si grande méfiance tissement du contre investissement,
rant tendre assurerait au patient de certains analystes à l’égard de haine transformée en amour lui-
un investissement attentif et bien- mouvements « trop gentils », mar- même transformé en haine, à côté
veillant de la part de l’analyste, que de faiblesse qui empêcherait de de l’expression directe de la haine.
et le courant érotique fournirait à maintenir un cadre rigoureux, par
l’analyste matière à analyser ses exemple d’imposer la tyrannie du En fin de compte, l’idée reçue n’est-
réactions contre-transférentielles. paiement des séances manquées. elle pas dans une acception falsifiée,
L’importance de ce courant ten- détournée, désincarnée d’une neu-
dre semble d’ailleurs ressurgir ces De façon plus générale, on peut tralité, qui de fait ne doit exclure ni
derniers temps. Par exemple, D. observer que de nos jours la haine la gentillesse ni la simple courtoi-
Cupa évoque dans un texte récent semble bien plus acceptable que sie, conditions pour que les mou-
un « premier objet, objet de l’auto- l’amour, et qu’elle est en tous cas vements transférentiels d’amour
conservation qui est pour [elle] valorisée, mise en relief, par la et de haine puissent se déployer ?
l’objet de tendresse à différencier culture ambiante, que cela s’ex-
de l’objet sexualisé »5. Elle pro- prime dans le cinéma, la chanson
pose même d’individualiser une ou la peinture. Le Surmoi cultu-
« pulsion de tendresse », « forme rel, qui privilégiait naguère gen-
sexualisée de l’auto conservatif ». tillesse, amour et répression des
Mais la reconnaissance de l’impor- affects hostiles met actuellement
tance du courant tendre ne doit pas l’accent sur l’ambition, la réussite,
faire oublier que trop souvent, une la domination. Est-ce à dire que les
expression de « gentillesse » ca- tabous qui privilégient les pulsions
che un contre-investissement de la destructrices au détriment d’Eros

1) C. Chiland, 1983, L’entretien clinique, Paris,


Presses Universitaires de France.
2) D.W. Winnicott, « La haine dans le contre trans-
fert », De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris,
Payot, 1947 : 48-58.
3) J. Laplanche, J.-B. Pontalis, 1967, Vocabulaire
de la psychanalyse, Paris, PUF.
4) C. Parat, « A propos de l’amour et de l’amour de
transfert », Revue Française de Psychanalyse, 60,
3, 1996 : 643-62.
5) D. Cupa, 2007, Tendresse et Cruauté, Paris,
Dunod.

page 14
Anne-Elisabeth Crédeville,

Le médecin et sa doit rester exceptionnelle - de la


limiter pour des raisons légiti-
mes et dans l’intérêt du patient.

conscience :
La loi du 22 avril 2005 dite Léo-
netti prévoit qu’« en toutes cir-

quand la loi s’en constances, le médecin doit s’ef-


forcer de soulager les souffrances
de son malade, l’assister morale-

mêle ment et éviter toute obstination


déraisonnable dans les investiga-
tions de la thérapeutique » ainsi
que l’encadrement des arrêts de
traitement, de sorte que l’informa-
tion du médecin requise à toutes
Selon l’ancien article 35 du code but que d’éclairer le patient afin les étapes de la procédure pourrait
de déontologie médicale : « le qu’il donne un consentement laisser penser qu’il n’a plus be-
médecin doit à la personne qu’il éclairé à ce qui lui est proposé. soin d’apprécier les situations en
examine, qu’il soigne ou qu’il conscience. Des études démontrent
conseille, une information loyale, La non-information du patient ré- que le désir d’informations sur le
claire et appropriée sur son état, sulte soit de circonstances objec- diagnostic est sous-estimé par les
les investigations et les soins qu’il tives qui empêchent de la donner, médecins (78% des patients sou-
lui propose. » Dans l’intérêt du soit du choix de l’intéressé de ne haitent être informés contre 13%
malade et pour des raisons légiti- pas la recevoir. Dans l’intérêt du seulement des médecins pensent
mes que le praticien apprécie en malade, le médecin peut légiti- qu’il faut fournir l’information).
conscience, un malade peut être mement taire un diagnostic ou
tenu dans l’ignorance d’un dia- un pronostic grave, mais ce n’est Enfin le problème philosophi-
gnostic ou d’un pronostic grave, qu’à titre exceptionnel qu’il peut que n’est pas loin, qui pose la
sauf dans le cas où l’affection dont ne pas délivrer l’information. question : faut-il dire la vérité au
il est atteint expose les tiers à un mourant ? Oui, dirait Kant puisque
risque de contamination. Toutefois ces exceptions sont limi- la véracité est un devoir absolu.
tées aux cas graves, ce qui n’ex- Non, répondrait Jankélévitch puis-
Le code de déontologie est facile clut pas une limitation thérapeu- que ce serait lui infliger la torture
à suivre, même si la plupart des tique de l’information lorsqu’il du désespoir, si l’illusion seule le
médecins ont comme seul souci de apparaît au médecin que l’infor- fait vivre : celui qui dit au mourant
se prémunir d’une action conten- mation est de nature à avoir une qu’il va mourir ment, d’abord à
tieuse en réunissant les preuves influence négative sur la réussite la lettre parce qu’il n’en sait rien
qu’ils ont rempli leur obligation des investigations ou des soins. parce qu’aucun homme n’a le droit
d’information ; celle-ci n’a d’autre Il garde la faculté - même si elle de dire à un autre homme qu’il va

page 15
mourir, ensuite en esprit car il lui œuvre pour la convaincre d’accep- caractère facultatif de ce recours
fait mal… Mais quant à la lettre, ter les soins indispensables. Ainsi laisse au médecin traitant le soin
qu’est-ce qui empêche le médecin est-on passé de l’obligation d’in- d’apprécier si son travail de per-
ou les proches de dire sincèrement formation du médecin, destinée à suasion est suffisant et s’il peut
ce qu’ils savent ou croient, y com- éclairer le consentement du patient, alors accéder à la demande d’ar-
pris les limites en ce domaine de à la volonté du patient qui comman- rêt de soins sans faire appel à un
tout savoir ou de toute croyance ? de le consentement du médecin. confrère ; il est alors son propre
censeur, sa conscience réapparaît.
Et quant à l’esprit, c’est accorder Les rôles sont inversés. Il est
trop peu de valeur à la vérité. Que vrai que le législateur le justi- - Puis le malade est tenu de réitérer
vaut l’espérance si c’est au prix fie au nom du droit du malade, sa décision après un délai raison-
du mensonge ou de l’illusion ? A personne humaine, sujet de di- nable. Cette confirmation est indis-
quoi bon la sincérité si elle doit gnité, et donc objet de respect. pensable car la volonté du malade
s’arrêter à l’approche de la mort, peut évoluer en fonction de sa si-
si la vérité ne vaut que quand elle Les procédures applicables dif- tuation médicale, de son état psy-
nous rassure, que quand elle ne ris- fèrent selon que la personne est chique ou de sa relation à autrui.
que pas de nous faire de la peine ? consciente ou ne l’est pas. Telle
Lorsque le mourant demande la une litanie, chaque cas est pré- Mais quand le délai sera-t-il deve-
vérité, c’est qu’il peut la supporter. vu et le refrain de la conscien- nu raisonnable ? Combien de ceux
La lui révéler, c’est aussi l’aider à ce - celle du malade - revient à qui ne savent pas vouloir souhaite-
mourir dans la lucidité (mentir au chaque étape, consiste en une raient se reposer sur le vouloir des
mourant, n’est-ce pas lui voler sa veille et commande les solutions. soignants quand on leur demande
mort, comme le disait Rilke), dans Si la personne est consciente mais de faire le suprême effort de se
la vérité, comme il a voulu vivre, n’est pas en fin de vie, le droit de déterminer encore, de se soigner
peut-être même vécu et non dans refuser un traitement après avoir ou pas en continuant ou non le
l’illusion ou la dénégation. C’est été informé par le médecin des traitement qui ne les guérira pas.
au mourant de décider de l’impor- conséquences de son choix afin
tance qu’il attache à la vérité et nul qu’il n’engage pas, par son re- - Une fois réitérée, la décision du
ne saurait en décider à sa place. fus, le pronostic vital, est reconnu malade devra être inscrite dans son
d’ores et déjà à tout malade en état dossier médical. Cette inscription
La loi précise la portée du droit re- d’exprimer sa volonté. L’exercice rendue obligatoire permet de gar-
connu au malade d’interrompre ou de son droit par le malade se heurte der une trace qui peut se révéler
de refuser un traitement : toute per- à l’obligation de soins qui incom- importante en cas de litige. Quand
sonne prend, avec le professionnel be au médecin. La clarification du on connaît la difficulté et le coût
de santé et compte tenu des infor- dispositif porte sur trois points : de la mise en route de ce fameux
mations et des préconisations qu’il dossier médical personnel, on me-
lui fournit, les décisions concernant - En premier lieu, le médecin trai- sure le temps qu’il faudra pour
sa santé. Le médecin doit respecter tant peut faire appel à un autre trouver la trace de la décision…
sa volonté après l’avoir informé membre du corps médical pour
des conséquences de son choix. Si mieux convaincre le malade de ne - Enfin et dans la logique du
la volonté de la personne de refuser pas renoncer à ses traitements, en texte, le médecin devra sauve-
tout traitement met sa vie en dan- particulier si le dialogue avec le garder la dignité de son patient
ger, le médecin doit tout mettre en premier médecin a été rompu. Le qui se trouve en fin de vie par
page 16
l’arrêt des traitements, et dis- et comment y aller : la conscience - la consultation de l’entourage du
penser les soins palliatifs appro- est mauvaise conseillère on ne peut malade : personne de confiance,
priés pour soulager la souffrance. en changer. Ce qui allait sans dire famille ou à défaut l’un des pro-
devient la recommandation par voie ches du malade. Tout se complique
Le médecin retrouve son domaine d’autorité, le permis devient l’obli- car non seulement le médecin se
d’activité ; mais écrire ce qui doit gatoire, la loi qu’il suffit de suivre trouve dans l’incapacité sinon l’in-
se faire quotidiennement et enjoin- et à laquelle il est facile d’obéir. terdiction de décider seul, mais il
dre de le faire quand les humains doit mêler l’équipe médicale qui
soignent les humains, conduit à Si la personne est inconsciente se trouve à égalité avec lui dans ce
imaginer que cela ne se faisait qu’elle soit ou non en fin de vie, processus. Il doit consulter, c’est-
pas auparavant et glace d’hor- sa volonté est recherchée au mo- à-dire recueillir les commentaires
reur le vivant qui n’a pas encore ment où il est si difficile d’être de la personne de confiance, un
l’expérience de l’antichambre de maître de son destin. Lorsque moindre mal, car elle prime sur
la mort, mot dont on mesure le cette décision a pour effet d’en- les autres puisqu’elle est le conseil
caractère déplacé quand le mou- gager le pronostic vital, elle est thérapeutique ; elle est celle qui
rant ne figure dans cette loi que soumise aux quatre conditions détient l’autorité pour parler au
comme malade en fin de vie ! suivantes de la part du médecin : nom du malade ou qui a compris
ce que celui-ci voulait - elle a été
Comment soignait-on quand - respecter une procédure collégia- désignée par lui quasi officielle-
la mort se nommait la mort ? le qui a pour but d’exclure les dé- ment lors de l’entrée à l’hôpital.
75% des Français meurent à cisions solitaires et d’associer, en
l’hôpital, moins de la moitié toute transparence, non seulement A défaut, il faut consulter la fa-
bénéficie des soins palliatifs. l’équipe médicale mais les proches mille qui par définition doit être
et les malades eux-mêmes. Elle se présente : famille proche ou loin-
Si la personne est consciente, limite à la consultation d’une part taine, recomposée ou non, naturel-
en fin de vie, et décide de limi- de l’équipe de soins et d’autre part le ou légitime. Dans le cas extrême
ter ou d’arrêter tout traitement, d’un autre médecin que celui en d’un malade sans parentèle, l’un
le médecin a deux obligations : charge du patient - aucun rapport de ses proches sera alors consulté.
s’incliner devant sa volonté après de hiérarchie n’existant entre eux.
l’avoir informée des conséquen- - le cas échéant, la consultation
ces de son choix - la décision du Si l’un d’entre eux l’estime des directives anticipées du pa-
malade étant inscrite dans le dos- nécessaire, un deuxième (et tient, c’est-à-dire les instruc-
sier médical -, et sauvegarder la non second) avis peut être de- tions données par avance sur la
dignité du mourant et assurer la mandé à un autre consultant… conduite à observer au cas où
qualité de sa fin de vie, en dispen- Deuxième et non second avis, les proches seraient dans l’inca-
sant les soins palliatifs appropriés. ce qui laisse présumer que l’on pacité d’exprimer leur volonté.
ne s’arrêtera que lorsqu’on en
C’est là que la loi rejoint l’éthique aura recueilli suffisamment pour D’autres pays y avaient déjà pensé
en passant par ce code de bonnes que la décision médicale soit et, devant la relative inefficacité
pratiques qui dicte sa tâche au mé- celle qui s’impose de l’extérieur des directives, le législateur a pré-
decin. On ne laissera pas tout faire ! et non plus la réflexion ou l’ex- vu que le médecin n’est pas tenu
la loi qui ne l’avait jamais fait aupa- pression d’une conscience dont de les respecter. Son obligation se
ravant, dit jusqu’où l’on peut aller le propre est d’être personnelle. borne à en tenir compte, à le guider
page 17
dans sa réflexion. S’il considère en paix, elle ne sera que peu sollicitée. cadre d’une action contentieuse ou
toute conscience que l’intérêt du En codifiant les bonnes pratiques non. En éloignant la conscience du
patient impose de ne pas suivre médicales, le législateur qui a posé médecin n’a-t-on pas voulu écarter
ces directives, il doit passer outre. le principe que les actes médicaux le médecin lui-même ? On peut pen-
ne doivent pas être poursuivis par ser au crédit accordé à l’automé-
Ainsi qu’un député l’a souligné : une obstination déraisonnable, a eu dication sous prétexte de régler un
« il manque à ce texte le droit de le souci de faire reculer l’arbitraire problème de financement des soins.
choisir sa fin. Le moment est venu de décisions de limitation ou d’ar-
où la médecine doit accepter que la rêt de traitement, en prévoyant des
mort soit avant tout l’affaire de ce- procédures particulièrement pré-
lui qui meurt ». En effet, la volonté cises qui, si elles sont respectées,
du malade est respectée à la condi- mettent le médecin à l’abri de sa
tion que cela n’implique aucune conscience, puisqu’il y est si peu
aide active de la part du médecin. fait appel, ainsi que de tout repro-
La conscience de ce dernier est en che qui pourrait lui être fait dans le

page 18
Nicolas Danziger

Les appels tique faisait courir à leurs enfants


ainsi qu’à elle-même, Madame H.
s’était résolue à la séparation. Tour-

de l’anatomie mentée par un sentiment de culpa-


bilité, elle continuait néanmoins de
se demander si elle avait bien agi.

A mesure que les consultations se


succèdent, le lien entre la plainte
douloureuse de Madame H. et
cette séparation m’apparaît de
plus en plus clairement. Elle dit
que son mari la traitait « com-
me de la merde » et parle de tout
ce qu’elle a dû « avaler comme
« Constitué en objet de savoir, le a débuté quelques mois après sa cochonneries » au cours de cette re-
corps pourra-t-il retrouver dans séparation d’avec son mari et n’a lation. De façon significative, cette
la physiologie - cette anatomie jamais cessé depuis. Progressive- évocation s’accompagne d’un ges-
animée - le pouvoir d’engen- ment, Madame H. me fera part de te où elle désigne sa gorge, au point
drer à nouveau l’ignorance, la la violence inouïe - essentiellement qu’il m’arrive de ne plus savoir si
méconnaissance, en un mot l’il- psychique et parfois aussi physique elle est en train de parler de sa dou-
lusion dans l’interprétation ? »1 - à laquelle elle a été soumise tout leur actuelle ou de son histoire pas-
au long de sa vie conjugale : cet sée. Un jour, elle relate une scène
« Il n’y a aucun point d’appel ORL homme n’avait cessé de l’accabler terrifiante au cours de laquelle elle
ou stomatologique à cette dou- de reproches et d’insultes, lui refu- fut contrainte d’avaler un breu-
leur » affirme le spécialiste qui sant tout droit à la parole et toute vage supposé magique, avant de
m’adresse Madame H. en comptant autonomie. Le souci de préserver perdre rapidement connaissance.
sur mon savoir neurologique pour l’unité familiale et aussi le goût En évoquant cet épisode trauma-
éclairer la situation. Depuis plus du sacrifice acquis dès l’enfance tique, analogue à un viol, elle se
de deux ans, cette femme d’une au cours d’une éducation très ca- demande si la boisson ingurgitée
cinquantaine d’années se plaint tholique avaient conduit Madame ne serait pas la cause de ses symp-
d’une sensation de brûlure perma- H. à endurer la tyrannie de son tômes. De fait, la constance de sa
nente située autour de l’amygdale mari pendant plus de trente ans, douleur contribue à raviver en per-
gauche et irradiant vers le bord de jusqu’au jour où celui-ci, pris d’un manence la représentation du mari
la langue, associée à la conviction délire mystique aigu, avait voulu sadique : « On dirait qu’il y a toujours
« d’avoir quelque chose de sale au l’entraîner dans des pratiques ri- une présence, c’est comme s’il était
fond de la bouche » qu’elle tente tuelles magiques. Devant le danger toujours là en train de me martyri-
en vain d’expectorer. La douleur que cette décompensation psycho- ser, de me barrer la route » dit-elle.

page 19
Ma conviction quant à la significa- effet au niveau de l’os temporal une cliniquement ? Apparemment dé-
tion symbolique de cette sympto- apophyse styloïde particulièrement barrassé du questionnement causa-
matologie douloureuse se renforce longue, source potentielle d’irrita- liste qui infiltre en permanence le
à la lecture d’un article traitant de tion de la région amygdalienne. raisonnement médical, je croyais
la glossodynie, tableau clinique ca- Cette mise en évidence d’une origi- alors pouvoir penser sans conflit
ractérisé par des douleurs chroni- ne organique de la douleur buccale cet alliage douloureux où anato-
ques de la langue à type de brûlure ne me conduit pas pour autant à ré- mie organique et processus psy-
s’étendant parfois à toute la cavité futer l’hypothèse qui m’avait sem- chiques coexistent naturellement.
buccale, sans cause médicale évi- blé si pertinente, selon laquelle le La fragilité de cette position
dente. Les cas rapportés dans cet réinvestissement douloureux de la conceptuelle me sera révélée quel-
article permettent en effet de dé- zone orale pouvait dépendre d’un ques mois plus tard, à l’occasion
gager une configuration psychopa- processus situé à mi-chemin entre du décès brutal de ma patiente. Je
thologique relativement constante, l’incorporation de type mélancoli- savais qu’elle était régulièrement
très similaire à celle de Madame que et l’identification à l’objet sa- suivie sur le plan artériel depuis la
H., dans laquelle la douleur buc- dique sur le mode de la conversion survenue d’une hémorragie abdo-
cale chronique aurait pour fonction hystérique. Freud a d’ailleurs sou- minale liée à la rupture d’un ané-
de permettre la continuation ima- vent souligné le fondement organi- vrysme. Un jour, j’apprends par
ginaire d’une relation sado-ma- que et constitutionnel de certains sa fille qu’une nouvelle rupture
sochiste avec un objet perdu2. De symptômes de conversion hys- anévrysmale s’est produite inopi-
telles observations semblent confir- térique, en particulier la douleur. nément et qu’elle est morte sur le
mer le postulat de Freud selon le- coup. Bien que sans rapport avec
quel « l’intense investissement en De plus, les connaissances neuro- la symptomatologie douloureuse,
désirance de l’objet (perdu) dont physiologiques sur la puissance des cet événement dramatique va mo-
on éprouve l’absence [...] crée les contrôles modulateurs qui s’exer- difier radicalement ma vision des
mêmes conditions économiques cent sur les messages douloureux à choses. J’ai soudain l’impression
que l’investissement en douleur du chaque étape de leur cheminement d’être passé à côté de la réalité
corps blessé »3. Cette élection de dans le système nerveux central somatique de ma patiente, d’avoir
la bouche comme site de fixation rendent bien compte du fait qu’une ignoré la vraie nature de sa plainte.
corporelle d’une problématique même lésion anatomique est sus- Du coup, les hypothèses psycho-
sado-masochiste n’illustre-t-elle ceptible de donner lieu ou non à dynamiques concernant sa douleur,
pas en outre, d’une façon particu- une sensation de douleur selon le qui jusque-là m’avaient semblé
lièrement imagée les liens entre contexte physiologique, émotion- procéder d’une intuition rigoureu-
deuil, douleur et oralité, qui sont au nel ou symbolique du moment. En se et qui s’étaient avérées fécondes
coeur de « Deuil et mélancolie » ? outre, que le sens du symptôme dans la relation thérapeutique, me
somatique apparaisse du point de paraissent dénuées de fondement,
Cependant, au bout de six mois de vue dynamique comme primaire comme si dans mon esprit elles ne
suivi, un collègue ORL chevronné ou qu’il survienne secondaire- pouvaient plus coexister avec les
dont j’ai sollicité l’avis identifie ment, dans l’après-coup, change-t- anomalies organiques identifiées.
une anomalie anatomique suscepti- il quoi que ce soit à la pertinence J’ai alors le sentiment d’avoir trahi
ble d’expliquer les douleurs de ma de sa valeur symbolique, du mo- le corps réel - le corps de l’anato-
patiente : Madame H. présente en ment que celle-ci peut-être étayée mie médicale -, ignoré sa vulnéra-

page 20
bilité, transgressé sa loi au profit pénétrer le corps de l’autre. Tant similerait de facto au mari psycho-
d’un symbolisme organique sim- que je m’étais senti tenu par ma tique, cherchant dans son délire à
pliste. Comment comprendre une responsabilité de médecin, garant forcer le corps de sa femme par
telle déformation de mes concep- de la réalité anatomique, j’avais un breuvage magique de la même
tions initiales, un tel désinvestis- pu investir sans trop de culpabi- façon que je chercherais moi-mê-
sement de la théorie psychanalyti- lité ce corps imaginaire construit à me à pénétrer la signification in-
que sous l’effet de la culpabilité ? l’image de mes propres fantasmes. consciente de sa douleur buccale.
Après-coup, il me semble qu’en De la même façon, le scrupule
soulignant l’impuissance de ma de conscience médicale qui colo- Dois-je espérer qu’un exercice plus
position de médecin, cette mort re tout le rêve de Freud sur Irma classique de la psychanalyse finis-
inattendue a soudainement mis à semble bien avoir pour fonction se par me libérer de ces craintes,
nu la nature infantile de mon inves- essentielle de masquer un motif que je ne me sente plus jamais saisi
tissement du corps de ma patiente. de culpabilité plus profond, lié au par cet inquiétant et confus che-
désir que la bouche des femmes vauchement entre responsabilité
A l’anatomie médicale, fonction- s’ouvre largement aussi bien à médicale et anatomie fantastique ?
nant comme principe de réalité, son regard (de médecin) qu’à son Il me semble au contraire que ces
j’avais adjoint une anatomie fan- oreille (de psychanalyste). Le dé- mouvements contre-transférentiels
tastique, « lieu possible de toutes cès de ma patiente, en me déchar- survenus dans le cours d’une prati-
les projections fantasmatiques in- geant subitement et définitivement que psychanalytique sauvage recè-
hérentes au désir de savoir »4 et de ma responsabilité médicale à lent pour moi une découverte pré-
au désir de maîtrise. Par mes bons son égard, m’a donc privé de ce cieuse, qui dépasse la question de
soins à visée antalgique, j’avais cru voile protecteur et a fait apparaî- la double allégeance de l’analyste-
domestiquer une pratique sauvage tre la source intime et refoulée de médecin : que le corps du patient,
de la psychanalyse, et voilà que mes constructions psychodynami- en même temps qu’il évoque chez
sa violence me frappait de plein ques : fantasmes concernant les l’analyste le désir de transgression
fouet : le « point d’appel » anatomi- orifices du corps féminin, certes, qui nourrit sa pensée, ne cesse de
que s’était avéré plus profond que mais aussi fantasme d’une pra- lui signifier, par l’irréductible mys-
je ne l’avais cru ! Il me fallait bien tique psychanalytique magique, tère de sa réalité organique, à la fois
reconnaître que cette cavité bucca- affranchie de toute référence à la les limites qui lui sont assignées et
le douloureuse m’avait fait fantas- réalité du corps de l’autre, suscep- la responsabilité qui lui incombe.
mer, que cette anatomie animée par tible de se montrer ignorante de
la douleur avait réveillé mon désir la complexité et de l’opacité des
archaïque de voir, de savoir et de processus organiques, et qui m’as-

1) P. Fedida, « L’anatomie dans la psychanalyse »,


Nouvelle Revue de Psychanalyse, 3,
1971 : 109-26.
2) J.-F. Daubech, « Glossodynie », Nouvelle Revue
de Psychanalyse, 47, 1993 : 67-82.
3) S. Freud, Inhibition, symptôme, angoisse, Paris,
PUF, Coll. Quadrige, 1999 : 84.
4) P. Fedida, Ibid.

page 21
Sophie Bobbé

De vous à moi poser quelques changements, une


marque d’appropriation bien légi-
time pour rendre le projet commun.
Deux jours plus tard, calée dans
le grand fauteuil de son bureau
ensoleillé, je tournais lentement
la cuillère dans la tasse à café que
sa secrétaire venait de m’appor-
ter. Le temps de le laisser tiédir
et de le boire à petites gorgées,
Monsieur M. était devant moi.

Quelques amabilités et généralités


plus tard, on en arriva au détail, un
point qu’il qualifia de rhétorique :
Voici plus de deux semaines que Une lettre à l’en-tête de la maison l’usage que je faisais du « je » dans
j’avais déposé mon manuscrit d’édition. Laconique. « Terminé la mon manuscrit. Tout en cherchant
chez mon éditeur. Dire que je lecture de votre manuscrit. Juste un soutien dans le regard de son
me sentais totalement allégée se- quelques idées pour le peaufiner. assistante qui venait de nous re-
rait inexact. Soulagée de l’avoir Des détails. Appelez-moi ». Un joindre, il me confia qu’une distan-
achevé, sans aucun doute. Contrai- message dactylographié ponctué ciation caractérisée par une forme
rement à toute attente, les jours de sa signature que sa secrétaire plus académique lui semblerait de
passants, l’apathie me gagnait. La avait imitée à la perfection – mal- bon aloi. Devant mon mutisme, il
réaction de Monsieur M. se faisait gré la précision de son geste, quel- se lança dans un développement
attendre. Allait-il considérer ce ques détails trahissaient la faussai- dont la longueur devait être à la
travail abouti ? Je me le souhai- re. L’idée qu’il aurait quand même mesure du degré de stupéfaction
tais, d’autant que je ne m’étais pas pu prendre la peine de rédiger et qu’il percevait dans mon regard. Il
privée de profiter du sens critique signer ce billet me traversa l’esprit, argua du caractère scientifique de
de mes collègues pour y apporter immédiatement remplacée par cel- ma recherche, une telle élaboration
des modifications. Je n’en accor- le de le contacter au plus vite. Aus- théorique disait-il devait s’accom-
dais pas moins à Monsieur M. le sitôt pensée, sa voix grésillait dans pagner d’une réelle distanciation,
pouvoir de manier avec dextérité le combiné. Son ton léger ne suffit voire d’une position de surplomb
et, même une certaine légitimité, pas à me rassurer. Après avoir évo- que des formules, telles que « il
l’épée de Damoclès que j’avais qué la date de parution et celle de s’agira de… », « nous sommes
suspendue au-dessus de ma tête. Et notre prochaine entrevue, il fit une enclins à penser que… », « on se-
la publication de mes deux précé- nouvelle fois allusion à ces détails. rait en droit de… » permettraient
dents ouvrages n’y changeait rien. Des détails ? Comment les éviter, d’affirmer et, ajouta-t-il comme
me dis-je ! Et puis, il est bien rare pour finir d’alléger ma peine,
qu’un éditeur ne cherche pas à pro- « mon assistante est toute disposée

page 22
à se charger de ces derniers ajuste- Eh quoi ? Faut-il narrer par le menu cheur à condition de m’en extraire.
ments ». Cette dernière remarque, tant de détails insipides, d’événe- Loin de défendre une parfaite
censée calmer mon désarroi, n’eut ments insignifiants ? L’aventure étanchéité entre les motivations
pas l’effet escompté, si j’en crois n’a pas de place dans la profession qui conduisent le chercheur à se
mon entêtement à mélanger les arô- d’ethnographe ; elle en est seule- saisir d’un sujet d’étude et le su-
mes du café bu au fond de la tasse. ment une servitude […]. Les véri- jet lui-même, Monsieur M. consi-
tés que nous allons chercher si loin dérait ce lien intime tout simple-
À cet instant, j’étais prise d’un n’ont de valeur que dépouillées de ment hors de propos. Exit la part
doute : Monsieur M. me deman- cette gangue… » . Pour ma part, je inconsciente, exit les projections
dait-il de me conformer à la tradi- ne considérais pas que l’évocation fantasmatiques, exit les ressorts
tion en matière d’édition d’ouvra- de mon itinéraire, de mes doutes, intimes à l’œuvre dans la pensée.
ges ethnologiques , autrement dit de mon rapport au terrain devait
de distinguer la part qui relève appeler une écriture intimiste cen- En croyant à l’atomisation de l’ob-
du carnet de terrain de celle qui sée redonner chair à la recherche jet d’étude, en imaginant conce-
constitue l’essai anthropologique. et contrebalancer l’aridité formel- vable une dichotomie entre ce qui
Théoriquement synchrones, ces le de l’essai. À bien y réfléchir, me constitue et ce que je produis,
deux écritures sont généralement Monsieur M. ne me demandait mon ombre et moi-même, Mon-
différées dans le temps ; le carnet pas d’opter pour une écriture dif- sieur M. me demandait de quit-
de terrain devenant paradoxale- férente selon la matière travaillée. ter le terrain, d’être là sans l’être,
ment une reconstruction a poste- Il me voulait juste disciplinée, dans une présence désincarnée.
riori d’une réalité passée, comme prête à me conformer à la norme Un simple détail en somme…
l’atteste les propos de Claude éditoriale en matière d’ouvrages
Lévi-Strauss : « Quinze ans ont scientifiques, qui veut, que dis-je,
passé depuis que j’ai quitté pour qui enjoint l’auteur à devenir le
la dernière fois le Brésil et, pen- grand absent de son essai. Tel le
dant toutes ces années, j’ai sou- grand voyageur chamanique qui
vent projeté d’entreprendre ce voit l’âme cheminer hors du corps,
livre ; chaque fois, une sorte de hon- j’étais donc autorisée à recourir au
te et de dégoût m’en ont empêché. « je » pour évoquer mon rôle de cher-

1) par exemple ceux de Bronislaw Malinowski


(Journal d’ethnographe), Claude Lévi-Strauss
(Tristes tropiques), Philippe Descola (Les lances du
crépuscule) ou encore Jeanne Favret-Saada (Corps
à corps).
2) Martyne Perrot, « La part maudite de l’ethno-
logie. Le journal de terrain », Acte du colloque
Anthropologie sociale et ethnologie de la France,
1987 : 80.
3) Claude Lévi-Strauss, [1955], Tristes tropiques,
Paris, Plon, coll. Terre Humaine, 1993 : 13.

page 23
Daniel Zaoui

Au musée de sa vie, ils avaient eu un enfant


peu avant la fin de l’analyse. Si les
idées obsessionnelles n’avaient
pas complètement disparu, elles
n’étaient plus au premier plan. Il
avait trouvé un emploi, celui de
psychologue dans une association.
Nous convenons d’arrêter la cure
après avoir considéré que son ac-
tivité professionnelle, la mise en
sourdine de son inhibition dé-
pressive et la création de liens
familiaux et amicaux, semblaient
suffisamment l’étayer pour qu’il
se perçoive comme acteur de sa
« Après ses études, ma sœur s’est dant deux ans, difficile, était très vie. Dans le même temps, il sou-
vue proposer le poste de conser- narratif, pauvre en associations haite se libérer de ce qu’il consi-
vatrice d’un petit musée situé - concernait un passé parcouru dère alors comme les contrain-
dans un hôtel particulier parisien. maintes fois de façon identique tes temporelles et financières
Elle l’a accepté, séduite entre avec un premier psychothérapeute, de l’analyse : il avait, disait-il,
autres par le fait qu’il compor- centré sur ses relations familiales : d’autres investissements en vue…
tait un logement de fonction dans une mère séductrice et un père ad- Il revient me voir il y a un peu plus
lequel elle m’a invité plusieurs miré, image de la toute puissance, de deux ans, à la suite de son licen-
fois avec ma femme. Elle-même riche homme d’affaires. Pierre ciement pour raisons économiques.
y partage sa vie avec un ami ». était tendu dans la recherche de Il est au chômage depuis quelques
ce qu’il aurait « oublié » dans son mois et ne trouve aucune offre de
Ce récit se situait à peu près à mi- histoire qui lui permette de trouver travail qui corresponde à ses qua-
parcours de l’analyse d’un patient, l’origine de ses symptômes. Ce- lifications. Lors d’une séance, il
Pierre, et remonte à une dizaine pendant, peu à peu quelque chose parle à nouveau de sa sœur et du
d’années environ. La cure avait se mobilisait dans la cure dont, au fait qu’elle avait eu quelques an-
duré cinq ans. Pierre était venu début, seules témoignaient les mo- nées auparavant envie de changer
me voir pour ses problèmes d’in- difications de la réalité qu’il vivait, d’activité professionnelle pour al-
capacité à réussir tout cursus uni- notamment les réussites qu’il pou- ler travailler dans une entreprise en
versitaire. Il connaissait échecs vait enfin se permettre : un an en- province. Je me laisse aller à une
sur échecs. Cela se situait dans un viron après le début de l’analyse, intervention, plus une ponctuation,
contexte dépressif et d’inhibition il avait entamé des études de psy- que je n’aurais sans doute pas fai-
avec des préoccupations obses- chologie qu’il terminera avec un te pendant la cure, je dis quelque
sionnelles. Le travail analytique, DESS. Par ailleurs, il vivait avec chose comme « elle a donc aban-
en face à face au début et pen- une femme pour la première fois donné son activité au musée ».

page 24
Après mon intervention, Pierre ma- me rends compte que mon com- Il est vrai que mes oublis de cer-
nifeste un étonnement qui me sur- mentaire, s’il n’était pas nécessai- tains fragments de cure me sont
prend d’autant plus qu’il m’assure re, me donnait l’occasion de me familiers, j’ai appris à en me-
que jamais sa sœur n’a été conser- sentir renouer avec le contexte des surer la plus ou moins grande
vatrice de musée et qu’il entend séances passées et sans doute aussi importance et à les situer éven-
parler de ce musée pour la premiè- souhaitais-je indiquer à Pierre que tuellement dans la relation trans-
re fois. Après réflexion, il ajoute ma mémoire de la cure était in- féro-contretransférentielle.
que - à la faveur des années écou- tacte, que la dimension du plaisir
lées - je dois le confondre avec un à évoquer ce musée dont il n’avait À l’inverse, dans les moments dif-
autre patient dont la sœur se trouve plus été question était présente, ficiles de certaines cures ou dans
être conservatrice de musée. Il est que cela me permettait d’exprimer certaines cures difficiles, il m’ar-
sûr de n’avoir jamais évoqué rien quelques années après la curiosité rive d’éprouver une sorte d’hyper-
de tel quelques années auparavant. et l’intérêt que je portais à ce mu- mnésie qui fait que ces moments
sée, qu’il faisait partie de moi d’une viennent m’occuper en dehors
Il ajoute, devant mon silence, que certaine façon : je m’étais dit que même des séances mais là, ce n’est
voilà bien le genre d’idées que l’on cela valait la peine d’être conser- pas le cas. Que se passe-t-il dans
se fait depuis Freud, c’est ce qu’on vateur d’un musée, dès lors qu’il cette situation où la réalité décrite
lui a enseigné dans ses études de était situé dans un hôtel particulier par Pierre semble contredire un
psycho à la faculté, c’est toujours avec un logement de fonction… souvenir de la cure dont je suis
le patient qui se trompe et jamais En même temps que je réalisais certain ? Comment aurait-il pu
les analystes qui auraient ainsi une que mon intervention n’avait pas « oublier » cet aspect de la vie de
mémoire quasi-infaillible, voilà été nécessaire, j’essayais de ras- sa sœur ? J’en viens presque à re-
encore une idée reçue ; il en a là la sembler les souvenirs sur la sœur gretter de n’écrire que rarement
confirmation avec moi aujourd’hui. de Pierre dont il avait été ques- le contenu des séances, une trace
J’entremêle, je confonds sans tion dans le cours de l’analyse. écrite me permettrait de me rassu-
doute les histoires de plusieurs Je me souviens que chaque fois rer sur la réalité de mon souvenir,
patients ou bien c’est du rêve pur qu’il était question d’elle, je pen- que n’ai-je une mémoire d’archi-
et simple de ma part. Après ré- sais à elle comme la conservatrice viste ? Dans le même temps, je
flexion, il ajoute que cela remet en du musée sans que sa profession me pose aussi la question de ma
question ce qu’il avait pu éprou- n’ait plus jamais été évoquée en- conviction concernant ce souve-
ver progressivement lors de l’ana- tre nous. Des détails nombreux me nir et j’en viens à éprouver une
lyse : ses oublis n’avaient qu’une reviennent, en particulier sur sa certaine agressivité vis-à-vis de
importance relative puisqu’il se vie affective et la relation privilé- Pierre, sans doute symétrique de la
rendait compte qu’il pouvait fai- giée qu’elle avait avec son frère. sienne qui me surprend par rapport
re confiance à ma mémoire, ce au contrôle sur ses affects dont il
n’aurait donc été que le hasard, il C’est la première fois qu’une tel- témoignait pendant la première
en est déçu et sans doute cela va le situation se présente à moi. En analyse ; sa réaction agressive à
changer quelque chose entre nous. quelque sorte, il s’agit d’un cas de mon intervention me paraît hors de
On peut comprendre, dans le si- « fausse reconnaissance » inversée, proportion ; cette réaction de-
lence qui suit cet échange, le sen- c’est Pierre qui « est certain d’enten- viendra alors un des élé-
timent de surprise perplexe qui dre cette histoire pour la première ments essentiels de la cure.
me saisit à ce moment. Plusieurs fois »1 et non pas moi. Idée reçue, J’essaie de « lier » cette agressivité
choses me viennent à l’esprit : je la mémoire de l’analyste ? en pensant qu’après tout, cet élé-
page 25
ment de réalité n’a pas une grande sa sœur, biographie qu’il aurait « dissonance », et comme je
importance, que le sentiment que oubliée quelques années plus n’avais pas voulu « crier plus fort
j’éprouve est dû à la déception tard, quelque chose d’analogue à que le patient », j’ai cédé, après
d’avoir à remettre en question tou- l’oubli d’éléments d’un roman fa- la fin de la cure, à la tentation de
te la « construction musée » qui milial à la fin d’une cure mais les vérifier si ce musée existait bien.
m’avait fait rêver en effet. Dans éléments narratifs biographiques À ma surprise, aucun des guides
le même temps, je me demande de la cure de Pierre, les relations que je consultai n’en faisait men-
ce qui pourrait pousser Pierre à des membres de la famille entre tion. J’ai donc réalisé que cette
« oublier » cet aspect de la vie eux sur lesquelles nous avions « fausse reconnaissance » en forme
de sa sœur dont je serais le seul étayé certaines des difficultés de de trouble de mémoire, a construit
dépositaire. Pierre me semblent aller à l’en- ce musée qui s’est défait à la fin
contre de cette idée ; pourquoi de la cure, il n’avait plus d’objet, il
Si dans presque toutes les cures, aurait-il inventé cette réalité-là ? montrait le jeu de construction fan-
les patients perdent à distance le tasmatique transféro-contre-trans-
souvenir de tel ou tel rêve ou de Après ce moment qui a joué pour férentiel à l’œuvre dans la cure ;
certains éléments de la cure, nous moi comme une énigme et pour un musée détient comme on sait
avons l’expérience que par le biais Pierre comme corps étranger et la clé des objets du passé : Pierre
d’autres rêves, d’associations va- agressif, la cure s’est poursuivie n’avait eu de cesse de rechercher
riées, ces souvenirs perdus peuvent jusqu’à son terme. Je sais bien ce qu’il était sûr d’avoir oublié.
réapparaître ou non. À nous d’en qu’ « il serait tout à fait contraire
apprécier alors la signification à la psychologie de vouloir termi- C’est ainsi qu’entre mémoire ab-
éventuelle en fonction du mo- ner la controverse en criant plus solue de l’analyste comme idée
ment de la cure ; la certitude fort que le patient… nul n’ignore reçue et ma construction d’un
que l’analyste se trouve être ga- que la conviction de posséder une « musée imaginaire », la cure a pu
rant de leur mémoire est impli- mémoire fidèle n’a aucune valeur prendre fin.
cite et fait partie du contexte objective… »2 mais quand même !
de la relation transférentielle.
Comme je n’arrivais pas à me
L’idée me vient aussi qu’il aurait représenter et à m’expliquer
« inventé » une biographie pour ce qui était en jeu dans cette

1) S. Freud, «De la fausse reconnaissance (déjà


raconté) au cours du traitement psychanalytique »
La technique psychanalytique Paris, PUF,
1967 : 72.
2) idem.

page 26
Sylvie Karila

Ceci n’est pas dire leur donner le sens transfé-


rentiel qui leur revient, les inter-
préter en tant que symptômes ou

un cadeau résistances, mais non les refuser.


Car ce que véhicule l’idée reçue à
propos des cadeaux, c’est bien que
ceux-ci ne doivent pas être accep-
tés, c’est-à-dire pris par l’analyste.
Tout au plus peut-on supporter de
les recevoir en dépôt, en considé-
rant que le patient doit pouvoir,
à tout moment, les reprendre…
Recevoir pour un analyste, ce ne
serait donc pas recevoir mais ren-
dre. Ces cadeaux-là, il ne serait
« Il y a à parier que toute idée le noter sur le bon de ma comman- pas non plus question de les ouvrir
publique, toute convention re- de lorsqu’elle s’arrête net, comme car ils seraient comme stigma-
çue, est une sottise, car elle a sidérée. Mon nom lui est familier. tisés par le sceau de l’analité. Le
convenu au plus grand nombre. » Elle ne sait pas bien pourquoi. patient chercherait, en son absen-
Chamfort, Maximes1 Avais-je une carte de fidélité ? Ou ce, à pénétrer l’espace psychique
suis-je récemment venue dans cette de l’analyste, à s’introduire là où
boutique pour une autre livraison ? n’est pas sa place, à « l’intruser »
Non, ce quartier de Paris n’est pas si l’on me passe ce néologisme. Et
le mien et je n’ai pas le souvenir à cela, il nous faudrait dire non,
d’être déjà venue. Je sens une sorte comme si le cadeau allait annuler,
C’est l’anniversaire d’une person- d’inquiétante étrangeté m’envahir. obstruer, enkyster, le lien transfé-
ne qui m’est proche. Alors que je Et tout à coup, elle regarde une rentiel ou les bonnes conditions
me promène dans Paris entre deux fiche posée près d’elle et com- de la cure. Abstinence oblige.
rendez-vous, je m’arrête chez un prend : « Le bouquet qui vous plait
fleuriste dans l’intention de lui beaucoup et que j’étais en train de Ma position est tout autre, on l’aura
faire livrer un bouquet. Lorsque composer... il est pour vous ! ». compris, car je ne cesse de me
je termine de remplir le bon de li- Une de mes patientes (dont ce n’était demander ce qui est là, à travers
vraison, la fleuriste me demande pas du tout le quartier) s’était arrê- ces objets tendus, refusé, et cela
quelle sorte de bouquet je souhaite. tée chez ce même fleuriste pour me même si ces refus sont déguisés
Celui qu’elle est en train de com- faire livrer un bouquet de roses... (« vous pourrez le reprendre » et
poser sous mes yeux me plait donc je ne me l’approprierai pas).
beaucoup. Je lui dis donc qu’un Freud nous a engagés à « étudier De quoi l’analyste, par un tel
bouquet identique me conviendrait les cadeaux que le médecin reçoit geste, et plus que tout s’il l’éri-
parfaitement. Elle s’apprête ainsi à du malade »2 ; les étudier c’est-à- geait en règle analytique, se dé-

page 27
fendrait-il en effet ? Aurait-il peur tout ce qui venait du patient, autre substituer à l’interprétation, la su-
d’être séduit, de céder à une tenta- que sa parole et matérialisé par de broger. Ou bien on le refuse et ana-
tion dont il aurait à tout prix à se quelconques objets, était « sale ». lyste et patient pourront s’atteler à
déprendre ? Et quelles consé- l’interpréter ; ou bien on l’accepte
quences auraient sur lui une telle Ces refus seraient notamment et l’on s’interdit une telle quête…
séduction ? Faudrait-il qu’il se justifiés par la neutralité et l’abs- comme si nous allions y répondre
sente si vulnérable et si peu as- tinence. À la définition du mot par un autre cadeau (!) et autoriser
suré de la place qu’il occupe « Santé », Flaubert notait dans son ainsi le patient à faire l’économie
pour craindre d’agir ce qu’il est Dictionnaire des idées reçues : d’un travail d’analyse. L’analyste
censé penser, craindre de déchar- « Trop de santé, cause de se doit en effet de ne pas répondre
ger ce qu’il a appris à différer ? maladies ». On pourrait dire éga- à un cadeau par un autre cadeau,
lement que trop de neutralité nuit comme il ne répondra pas à l’amour
« Votre cadeau, je ne le prendrai à la neutralité. Car cette dernière de transfert par de l’amour, mais ne
pas car nous les psychanalys- n’est autre que la capacité à se dé- pas y répondre n’est pas le refuser.
tes, nous n’acceptons pas les ca- faire de ce qu’il y a en nous de plus Nous savons depuis Freud, que le
deaux… » Voici ce qui est souvent personnel afin d’autoriser le pa- cadeau est l’équivalent d’une par-
répercuté mais sans s’interroger, tient précisément à nous envahir, à tie du corps mais qu’il est aussi,
me semble-t-il, sur les effets, pour nous heurter, à nous déstabiliser, à et ainsi, la première expression
le patient, d’un tel refus. Que lui prendre possession de nous. C’est d’un amour d’objet. Car le ca-
signifierait-on alors en rendant cette disponibilité et cette motilité deau, fut-il un excrément (ou un
tellement « dégoûtant » ce qu’il psychiques qui fondent l’incom- enfant), est bien donné par amour
consent à donner ? Que ce qui, modité de la position analytique « pour distinguer les personnes
venu de son corps lorsqu’il était et la place délicate qui est la nô- qu’il [l’enfant] apprécie particu-
enfant puis de sa personnalité tout tre lorsqu’est exprimé l’amour de lièrement »3. À l’inverse, la réten-
entière à présent adulte, doit être transfert – qu’il s’incarne ou non tion d’un tel cadeau est considérée
repoussé, renvoyé, voire dénié ? dans le don d’un cadeau - amour par Freud comme une obstination,
Pas de merci qui vaille, non plus. qu’il s’agit bien d’accueillir afin de un entêtement à ne pas donner,
Comme il serait exclu également l’élaborer et non de tenir pour faux c’est-à-dire une persistance nar-
de le prononcer lorsque le patient ou intrusif sous prétexte que nous cissique dans l’érotisme anal4.
nous tend l’argent de sa séance… n’en sommes pas le destinataire.
Mieux vaudrait déposer cette sa- Il me plaît de considérer à mon
leté sur une table ou sur un bu- Freud nous engageait à ne pas ré- tour que c’est de cela que souffre
reau pour que nous n’ayons pas à pondre à l’amour transférentiel par l’analyste en exprimant un tel re-
toucher ce que nous avons pour- de l’amour mais nous ne suggé- fus. C’est sans doute lui qui, en ne
tant bien gagné à la sueur de nos rons pas pour autant au patient que sachant pas comment interpréter le
émotions, de nos affects, de nos ce qu’il éprouve, parce qu’inac- cadeau d’un patient et en croyant
pensées flottantes, et de nos fan- tuel, soit inadéquat ou inauthen- justifier sa position défensive par un
tasmes… J’ai comme l’idée reçue tique. Nous recevons cet amour refus de transgresser le cadre, pré-
que ce sont les mêmes qui refu- en y répondant en mots, c’est-à- fère faire silence sur ce qui, en lui,
sent les cadeaux et qui n’accep- dire en l’acceptant et en cherchant pourrait par un tel geste être touché.
tent pas l’argent tendu s’il n’est avec lui à en découvrir le sens. Mais le cadeau n’est pas que cela…5
pas déposé ou enveloppé, « l’air Pour le cadeau, tout se passe com-
de ne pas y toucher » ; comme si me si le fait de l’accepter allait se
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Il résonne aussi quelquefois comme pour recevoir une interprétation) Les analystes ne doivent pas da-
l’offrande d’un plaisir à partager, n’est pas transgresser le cadre. vantage accepter les cadeaux que
comme la marque d’une gratitude les refuser si tant est que cette af-
pour la traversée commune que Si l’analyste ne cesse de réinventer firmation fasse office de règle ou
l’analyste a accepté de vivre auprès à chaque instant sa position, dans de précepte. Sauf à penser qu’ac-
de son patient, comme la tenta- l’inconfort profond et presque ori- cepter un cadeau empêcherait,
tive, certes de transcender le lien ginel de sa fonction, c’est que sa annulerait, neutraliserait même,
transférentiel, mais en apercevant position est par essence inconfor- toute interprétation analytique
déjà les traces de ce qui en demeu- table. Notre humaine condition et donc transférentielle : une
rera, de ce qui survivra à la cure. nous incite quelquefois à nous y position bien étrange pour qui
dérober, pour mieux nous en dé- s’est fait « interprète en quête de
Il est des cadeaux, pourtant, dont fendre mais nous savons bien que sens »7 de toute parole mais aus-
nous pressentons qu’il nous faut nous quittons alors momentané- si de tout signe, venus du patient
impérativement les refuser, que ment mais instantanément notre mais également de lui-même.
la charge de haine et de violence, fauteuil. De plus, refuser cet in- L’idée reçue n’est qu’une pétition
de bruit et de fureur qu’elle trans- confort c’est en quelque sorte faire de principe travestie, qui tient pour
porte avec eux, ne saurait trouver violence au patient, à sa parole, à admis ce qu’il s’agirait de démon-
sa place dans la cure, sans en me- ses manifestations d’amour (ou trer. Accepter ou refuser le cadeau
nacer sérieusement notre inves- de haine), et refouler loin derrière d’un patient ? Cela dépend… du
tissement. Mais il en est d’autres lui, après le lui avoir jeté au vi- patient, du cadeau, de la situation,
dont nous savons que nous avons sage, notre incapacité à nous mou- du contexte… et du temps qu’il
à les accepter comme les signes de voir sur cette ligne de crête, sur fait ! Voilà une idée qui, si elle était
moments élaboratifs d’une cure, ce fil tendu. L’analyste pourtant, reçue, pourrait avoir un bel avenir…
sauf à prendre le risque de mettre doit savoir se faire funambule…
cette dernière en péril. Accepter Car s’il n’est pas le destinataire
un cadeau, sans y répondre (c’est- de cet amour de transfert, il en
à-dire en ne perdant pas de vue est pourtant bien, comme le sug-
qu’il est là d’abord et avant tout gère Pontalis, le ‘transitaire’6.

1) Cité par Flaubert en exergue de son Dictionnaire plus tard, pour l’affirmation de sa propre volonté.
des idées reçues. Par cette dernière décision est constitué l’entête-
2) Mais aussi à « prendre garde aux orages de ment (obstination), qui naît donc d’une persistance
transfert [que le médecin] peut soulever en faisant narcissique dans l’érotisme anal. », S. Freud, 1969
un cadeau aux patients ». S. Freud, 1969 [1917], [1917], op.cit., La vie sexuelle, Paris, PUF, p.109.
« Sur les transpositions des pulsions plus particu- 5) « transport », « transposition », « dérivation »,
lièrement dans l’érotisme anal », La vie sexuelle, « transfert » même, sont les termes utilisés avec
Paris, PUF, p.110. insistance par Freud pour décrire comment l’excré-
3) S. Freud, Introduction à la psychanalyse, Paris, ment devient cadeau, puis argent, puis enfant.
Payot, 1982 : 295. 6) J.-B. Pontalis, La force d’attraction, Paris, Seuil,
4) « La défécation fournit à l’enfant la première 1990.
occasion de décider entre l’attitude narcissique et 7) Selon l’expression de Piera Aulagnier.
l’attitude d’amour d’objet. Ou bien il cède docile-
ment l’excrément, il le «sacrifie» à l’amour, ou bien
il le retient pour la satisfaction auto-érotique et,
page 29
Martin de la Soudière

Naturelles, Le temps n’est plus des mar-


chandes des quatre saisons !
Dès lors, l’hiver (dont le langa-

les saisons ? ge commun parle comme d’une


« mauvaise » ou d’une « morte »
saison, et que la poésie qualifiait
déjà de « vilain ») en devient de
plus en plus mal-aimé. Davantage
encore : une maladie pour certains
d’entre nous, depuis son identifi-
cation à la fin des années quatre-
vingt par la recherche médicale
comme vecteur de la « dépression
saisonnière hivernale » (seaso-
nal affective disorder, SAD)2.
Qui n’aime pas, et (ose) le déclarer, offices de tourisme pour les des-
la campagne, mais la ville ; la vites- tinations tout soleil avec palmier Maladie (ou tout au moins mal-
se, mais la lenteur ; le luxe, ou les et ciel bleu, en matraquage publi- être lié au déficit de lumière de
vacances, ou bien le sucré, ou en- citaire, tout nous intime, non seu- l’automne et de l’hiver agissant
core - la liste serait longue -, nous y lement de plébisciter cette saison, sur l’humeur) qui donne lieu
voilà, la trilogie chaleur-soleil-été, mais, dans le cours de l’année, de aujourd’hui à son traitement par la
étonne son entourage, dérange, va- disqualifier tous les types de temps « photothérapie » : exposition à la
guement suspect d’une originalité qui n’ont pas son parfum, qui ne lumière de lampes ad hoc en mi-
mal venue, dérogeant à la doxa des disent pas un déjà ou un encore lieu hospitalier). Certes, cette der-
valeurs communément partagées estival, et a contrario, par une op- nière soulage un symptôme, mais
quasi sans discussion. Ainsi en est- position manichéenne, de répudier en même temps, du fait du relais,
il aujourd’hui de l’été, objet de tous tout uniment son opposé : l’hiver1. par les médias, du diagnostic mé-
nos désirs et de toutes nos attentes. dical, contribue à sa popularisa-
Anecdote : il y a quelques années tion, donc à son émergence dans
Il n’en a pas toujours été ainsi. De- dans le Haut Jura, suite à une com- la société. À la façon par exemple
puis quelques décennies seulement, mande qu’on lui avait passée pour le du spleen romantique, le SAD est
montée en puissance d’un hélio- décor d’un château, un artiste à qui une maladie d’époque. Nous som-
tropisme, culte du corps, surinves- l’on avait demandé de réaliser les mes aujourd’hui de plus en plus
tissement du temps des vacances, statues des quatre saisons avait vo- incités à charger l’hiver de tous les
etc. : à la bourse des passions col- lontairement omis de réaliser l’al- maux et d’en faire le bouc émis-
lectives qui nous font nous ressem- légorie de l’hiver, au prétexte que saire commode de nos vagues à
bler et nous rassemblent, l’été est cette saison était déjà assez froide l’âme de saison. « Chassez l’hiver
désormais une valeur à la hausse, comme ça dans cette région (sic). de vos pensées ! », titrait récem-
une valeur sûre. D’accroches des ment un magazine de bien-être.

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De simplement hostile, cet- vous. La vie végétative s’immo- fonction. Ainsi en est-il du froid de
te saison devient ennemie. bilise en effet et je me prends à l’hiver indispensable aux plantes
Heureusement, certains d’entre rêver qu’elle ne reprenne jamais, dont les graines se nichent dans le
nous qui dérogent à cet impérialis- tandis qu’inversement les bour- froid de la terre. Dans un autre re-
me. J’en ai rencontrés. Par exemple, geons déjà annoncent et portent gistre, on pourrait aussi en appeler
les « déprimés saisonniers » non en eux les feuilles mortes qu’ils aux Inuit dont l’ethnologue français
pas hivernaux, mais… estivaux : il deviendront - sont condamnés à Marcel Mauss, dans un texte du dé-
en existe, j’en suis. Ils savent, eux, devenir -, et au-delà, leur chute. but du siècle demeuré fameux, nous
de cette soi-disant « morte » saison, disait que c’était, non pas durant
percevoir et goûter les charmes, la L’hiver ? Épisode de répit et non les mois sombres de l’année, mais
saveur et le sens. Et plus largement d’accomplissement où tout autour en été, que ces chasseurs noma-
des types de temps réputés « mau- de soi est prémisse et promesse, des du Grand Nord se réunissaient
vais » : pluie, orages, froids. Des à la différence de l’été, il n’a pas et développaient leur sociabilité.
voix autorisées vont dans ce sens. à se faner. Il nous voit attendre la
saison suivante, alors que c’est Cette idée de « variation sai-
L’écrivain Gilles Lapouge, thurifé- en consommateurs que nous nous sonnière » de la vie sociale est
raire de la neige. Feu Alain Gillot- précipitons sur l’été et, comme devenue depuis un classique
Pétré, pour qui « le beau temps est pour toute consommation, la sa- dans les sciences humaines.
un non-sens météorologique ». La tiété survient et à nouveau le man- On pourrait aussi faire réfé-
« Société pour l’appréciation des que. Forcément déçus, insatisfaits. rence à la philosophie des sai-
nuages », toute récente associa- sons dans la Chine traditionnelle.
tion anglaise qui entend « résis- Bien sûr on pourra voir plus lar- À chacune d’entre elles étaient
ter au stéréotype bien-pensant du gement dans cette préférence associés un animal emblématique
ciel bleu » (sic). L’ouvrage au ti- saisonnière et météorologique (Dragon vert : printemps, Phénix
tre provocateur : Je hais l’été. On atypique et l’interpréter comme rouge : été, Tigre blanc : automne,
pourrait multiplier les références. une attitude empreinte de rési- Tortue noire : hiver), une symbo-
gnation, de manque à jouir et à lique complexe, une couleur, ainsi
Se disent alors la vigueur, la rugosi- vivre, une forme de puritanisme. que des conseils de comportements
té, la variabilité, le tempérament, la codifiés et largement diffusés dans
personnalité du ciel. Quoi en effet Un peu à la manière des ascètes, la société, dans des recueils comme
de plus lisse, banal, ennuyeux qu’un qui préfèrent la « mauvaise » saison celui-ci : Assaisonner les esprits.
soleil d’été à son zénith ? Un ciel aux beaux jours s’avèreraient plus
heureux n’a pas d’histoire. Se dé- ou moins « hors-jeu ». Pour voler La fonction de l’hiver y était re-
clare aussi sa beauté. Celle de l’hi- au secours de ces « hiémophiles » connue et non méconnue comme
ver est discrète, secrète, complice. (hieme, racine indoeuropéenne du chez nous, tant biologiquement
mot « hiver »), on pourrait déjà que socialement, comme une
Tout le contraire de celle de l’été, en appeler à l’étymologie du mot période essentielle de latence,
triomphante et stéréotypée. L’hiver saison : du latin satio : moment de repos et de reconstruction.
est également pour moi une quasi propice et opportun pour les tâches Présentant des variations aus-
figure d’éternité, comme à la fin de agricoles : semer, labourer, etc. si bien historiques, culturel-
la nuit, et que déjà éveillé, le temps les qu’individuelles, les sai-
comme suspendu, presque aboli, la À chaque étape de l’année, son sons ne sont pas naturelles !
durée n’a pas - encore - prise sur geste et son activité spécifiques, sa
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Quittons l’hiver : en Angleterre, daine tout au long de l’année : la déplore : « y’a plus d’saisons ! »).
au XIXème siècle, le mot lui-mê- saison du théâtre, de la villégiature, Mais ce sont des saisons sur mesure
me (season) était surtout employé etc. Les saisons ? oui, nous les at- qu’il nous faut ; nous voulons pou-
pour désigner les différentes scan- tendons, les souhaitons (songeons voir les maîtriser, et non les subir.
sions de la vie culturelle et mon- a contrario à ce marronnier qui

1) M. de la Soudière, « Eloge du mauvais


temps », L’île Carn. Carn rencontres en bor-
dure du temps 4°40’00W 48°34’60N, Paris,
Créaphis, 2001 : 201-6. L’hiver. A la recherche
d’une morte saison, Lyon, La Manufacture, 1987.
2) M. de la Soudière, N. Phelouzat, « Les mois
noirs. Dépression saisonnière et photothérapie. Ap-
proche anthropologique », Méandres. Recherches
et soins en santé mentale, 8, 2001 : 7-63 (hôpital
P. Janet, Rouen).

page 32
Raphaël Liogier

Des stéréotypes qui sont autant d’obstacles au tra-


vail de recherche. Ces opinions sont
aujourd’hui plutôt désignées sous

nécessaires aux l’expression de « sens commun ».


Le « sens commun » est d’autant
plus préjudiciable que même s’il

évidences incriticables est culturellement construit il sera


considéré comme naturel, allant
de soi. La manifestation la plus
criante de cette opinion naturel-
le, culturellement construite, est
le jugement de goût esthétique.

Il va de soi que se tatouer un cœur


sur le biceps est du plus mauvais
Différentes expressions permet- pu avoir sur nous un événement goût. Pourtant ceux, nombreux,
tent d’évoquer la notion d’idées traumatique par exemple - pour qui arborent de tels tatouages ne
reçues. Une des plus anciennes devenir une image mentale dura- sont pas - on s’en serait douté ! -
est celle de stéréotype, qui nous ble, c’est-à-dire un cliché. Nous de cet avis. A y regarder de plus
vient d’une technique d’imprime- sommes traumatisés par l’attentat près, les défenseurs du bon goût
rie inaugurée à la fin du XVIIIème suicide de certains musulmans, et non tatoués appartiennent en gé-
siècle consistant à couler du plomb en nous s’imprime dès lors l’ima- néral à un certain milieu social,
dans une empreinte afin d’en ti- ge d’un musulman stéréotypique plutôt bourgeois, nanti, bon-chic
rer un cliché typographique. Au qui ne peut être toujours et en tout bon-genre comme on dit, ce qui
début du XXème siècle, le psycho- lieu qu’un terroriste en puissance. n’est pas le cas, en général, des
logue Walter Lippmann repren- D’où la synonymie entre stéréo- autres. Je dis « en général » parce
dra le mot de stéréotype pour dé- type et cliché : tout deux aussi qu’il pourra être de bon ton de se
signer, par analogie, les images solides, rigides, que du plomb ! tatouer malgré tout, aujourd’hui,
mentales qui nous permettent de dans une certaine bourgeoisie plus
simplifier la réalité face à la com- Émile Durkheim, fondateur de la artiste, comme il est de bon ton
plexité de notre environnement. sociologie moderne, fustigera les aujourd’hui de jouer à la pétanque
prénotions sur le monde social, tout en étant un homme d’affaire
Un stéréotype est bien, par consé- dont le chercheur sérieux doit abso- qui va régulièrement à l’opéra.
quent, une impression au sens ty- lument se départir avant toute étude
pographique, mais aussi, par ex- sérieuse. Ces prénotions, qui sont Les clichés constitutifs du sens
tension, une impression mentale l’équivalent chez les sociologues commun, 1que j’ai préféré appeler
suffisamment forte, suffisamment des stéréotypes ou des clichés chez évidences , ne sont pas en soi à
imprimée en nous - en propor- les psychologues, recouvrent l’en- combattre, même par la science :
tion de la forte impression qu’a semble des opinions préconçues la science elle-même d’ailleurs en
page 33
fourmille ! Les clichés sont néces- en fonction de nos préjugés, plus contrairement à ce type-là qui est
saires, ce sont des photographies prometteuse. Tant mieux, donc, blanc, etc. C’est statistiquement in-
de la réalité, des arrêts sur image que nous ayons ces préjugés sans déniable. C’est grossièrement vrai.
nous permettant de nous repérer lesquels nous resterions prostrés, Jusque-là pas de problème. Il n’y a
dans le monde. Comme l’avait incapables d’amorcer le moindre pas de problème à avoir en tête que
déjà vu Lippman, il y a nécessité mouvement, la moindre décision, la ligne droite est le plus court che-
psychologique à simplifier une littéralement noyés sous le flot min d’un point à un autre, même si
réalité trop complexe. Trop com- infini des informations, com- dans la réalité l’univers est courbe,
plexe pourquoi ? Trop complexe me l’âne de Buridan ne pou- tant que cela m’est relativement
pour pouvoir se décider. Car nous vant se décider pour l’eau ou utile pour choisir mon chemin.
sommes en permanence submer- pour l’orge, et mourant par
gés par les informations, nous en conséquent de faim et de soif ! Mais il y a problème lorsque j’uni-
débordons, c’est à en devenir fou, versalise mes préjugés, mes évi-
au point que nous avons besoin Nos évidences - ce qui en nous va dences, autrement dit lorsque je
d’un instrument destiné à classer, de soi, ce qui n’est pas réfléchi - les transforme en principes mo-
à éliminer même parfois une partie nous permettent de distinguer raux, en vérités indépassables :
de ces informations : le cerveau. les choses, de nous distinguer, et les noirs ont des valeurs essen-
même de trouver distinguée cette tiellement différentes des mien-
Oui, c’est à cela que sert cette ma- femme en tailleur, et « sans dis- nes, les musulmans sont terroris-
chine cérébrale : filtrer l’informa- tinction » cette fille trop maquillée. tes par nature, quoi que l’on me
tion pour qu’il reste l’essentiel. Les évidences entraînent donc prouve ; quoi que l’on me démon-
L’essentiel étant ce qui me permet les discriminations. Ce qui en soi tre sur la courbure de l’espace-
de décider, d’agir, d’avancer, re- n’est pas encore préjudiciable. temps, je persiste à croire, par prin-
lativement à des objectifs. Mais cipe, que le plus court chemin d’un
quels sont les critères permettant de Discriminer est une nécessité opti- point à un autre est la ligne droite.
simplifier la réalité pour en donner que, la condition pour percevoir les
un portrait qui nous pousse à faire reliefs et, encore une fois, pour pou- Dans ces cas-là, l’idée-repère, la
ceci plutôt que cela, à voter à gau- voir se diriger de façon cohérente. fonction de repérage du préjugé,
che plutôt qu’à droite ou l’inverse. Le problème se corse, à mon sens, glisse fâcheusement vers une
lorsqu’une simple discrimination fonction non seulement discrimi-
Et bien ces critères, justement, sont optique se transforme en véritable nante au sens optique, mais dis-
déterminés par les stéréotypes, qui politique individuelle et collective. criminatoire sur le plan social par
nous font trouver tel meuble de bon exemple. L’évidence devient alors
ton, tel autre de mauvais goût, qui Autrement dit, cet individu est universelle2, même si chacun a,
nous font apprécier ce film, cette noir, cet autre est blanc, celui-là paradoxalement, ses propres évi-
musique plutôt que telle autre, ce est grand, celui-ci est frisé, autant dences universelles qui ne sont
style politique plutôt que tel autre. d’images basiques nécessairement pas partagées par nombre d’autres.
assorties de leur nébuleuse de si-
Nous avons des opinions, des idées gnifications évidentes et utiles : si L’évidence universelle est opa-
reçues qui nous permettent de nous ce type est noir, il est sans doute que, imperméable à toute critique,
guider dans ce monde complexe, africain ou du moins d’origine à toute remise en cause. Or, vivre
de refuser cette opportunité et d’en africaine, il y a plus de chance pour c’est certes pouvoir se repérer,
saisir une autre qui nous paraît, qu’il soit plus pauvre que moi, avec des clichés, des photogra-
page 34
phies partielles du monde, stéréo- problèmes, comprendre l’imprévu. fléchis, qui finissent par freiner le
types qui nous permettent d’agir Je ne m’attaque donc pas aux évi- dynamisme de la culture, sa créa-
immédiatement ; mais vivre c’est dences, au « sens commun », qui tivité, par discriminer les êtres et
aussi être capable de remettre en est source inépuisable de connais- les choses sans aucunes raisons
cause les stéréotypes, de remplacer sance, le cœur même de la culture, objectives ou vitales, autrement
à terme les clichés, de remettre sans mais aux évidences universelles, dit par tuer la culture elle-même.
cesse en question les préjugés, pour incritiquables, sources permanen-
s’adapter, changer, évoluer, sur- tes d’erreurs préjudiciables, aux
monter les difficultés, résoudre les préjugés érigés en principes irré-

1) Dans la série d’émissions estivales Les éviden-


ces universelles à France Culture dont Raphaël
Liogier fut le producteur en 2007.
2) D’où le titre de la série d’émissions estivales :
Les évidences universelles.

page 35
Cathie Silvestre

Une idée en passe À cette musique pleine de


sueur et de frénésie, s’oppose le
« quatuor » de musique classique,

d’être reçue, Franck et Schubert sont convoqués,


quatuor formé jadis par quelques fi-
gures dirigeantes dont on a compris

ou les dangers de la compromission indirecte, par


voie de filiation, dans les massa-
cres de la seconde guerre mondiale.

«La question humaine» Bref nous sommes sollicités à


compatir, et même à éprouver
cette souffrance d’une société qui
suinte la violence venue des pè-
res, violence qui écrase les deux
générations, celle qui était en-
Quelques commentaires à pro- voire périlleux pour la marche en fant à l’époque des faits et a vu
pos du film réalisé par Nico- avant de cette société, redevenue la faute des pères, et celle qui est
las Klotz, que l’on a pu voir en dynamique et compétitive grâce à issue de ces enfants coupables des
cette rentrée d’automne 2007. sa détermination et sa perspicacité. choix ou des non-choix parentaux.

Un psychologue d’entreprise se voit Nous allons ainsi assister à cette Et là nous est offerte une partition
confier une « mission » de confian- enquête, dans laquelle vont se mê- dans laquelle se superpose à la tra-
ce, celle d’un rapport sur l’un des ler subtilement plusieurs lignes me des événements actuels, une thé-
principaux dirigeants, soupçonné de lecture et d’interprétation : le matique appelée comme forme de
de troubles psychiques inquiétants monde de l’entreprise aussi froid causalité irrécusable : nous sommes
pour la bonne marche d’une entre- et rigide que ces pissotières sur le produit ignoré d’une nazification
prise qui recèle du danger à tous les lesquelles s’ouvre le film, la mo- toujours agissante et qu’il s’agit de
étages puisqu’elle traite de matiè- délisation « anonymisante » des démontrer avec notre aide de spec-
res énergétiques hautement inflam- cadres tous habillés pareillement tateurs voyeurs et complaisants.
mables sinon même explosives. et utilisant le même vocabulaire Tout sera mis en œuvre à cette fin,
comme des mots de passe, la pé- mais en message sub-liminal pour
Pénétré de l’importance de ce qui nombre du film éclairant celle des être encore plus efficace : il s’agit
lui est demandé, de la distinction esprits domptés, effrayés, tout juste de ne pas décourager cette popula-
qui lui est ainsi accordée, il accepte, bons à se jeter à corps perdus dans tion malmenée précisément parce
ce qui lui permettra également de des « rave-partys », stupéfiés par qu’elle est prise dans les rêts de
justifier à ses propres yeux l’émer- le bruit, l’alcool, la rythmicité qui l’enchaînement causal, ce qui la
gence gênante de quelques doutes rassemblent un troupeau en déshé- conduit à revendiquer l’actualité
quant à sa parole décisive dans l’éli- rence, bientôt effondrés dans leurs de sa souffrance et à en faire un
mination « d’éléments » inadaptés, propres sécrétions et déjections. bouclier qui doit la protéger des

page 36
retours récurrents de l’horreur pas- renverser en son contraire. Et l’on bénignes de la dureté du monde
sée dont elle ne veut plus rien sa- souhaite alors, émettre une prière, industriel, et par l’infiltration de-
voir, au nom même de l’aliénation celle de veiller à ne pas alimenter venant ordinaire d’un vocabulaire
qui lui échoit aujourd’hui, bien la redoutable filiation de pensée où de la maîtrise et de la réification.
sûr à son corps défendant. Mais l’affaiblissement, l’affadissement, Mais le piège est là, dans l’usage
pour autant, elle réclame d’en être ouvriraient la voie à la négation. qui est fait de ce qui est censé être
dédouanée en pointant un index D’ailleurs, et comme pour parer dénoncé au moyen d’une violen-
accusateur sur les pères, l’aliéna- au malentendu que les images in- ce esthétisante de l’image et de
tion vient d’en haut, elle est subie duisent, nous seront déclamées la construction, et qui en fait dé-
comme une fatalité qui ne fait que en voix off, les instructions na- tourne le regard sous couvert de
se prolonger et se répéter, là où on zies sur le meilleur usage pour montrer ou même de démontrer.
l’attendait le moins, dans le fer de une meilleure efficacité, des ca- Il faut dénoncer la violence,
lance de la dynamique économi- mions Saurer - engins de mort l’aliénation, la frilosité, le
que, le monde de l’entreprise et des itinérants - qui permirent d’amé- « formatage » des esprits et des
jeunes cadres porteurs d’espoir. liorer les statistiques des meur- corps, l’avidité, la délation et
tres massifs de population, l’abandon de toute solidarité, préci-
La faute est sur les pères auxquels commis dans tout l’Est euro- sément parce que le même règne en
même un suicide élégant est refusé. péen par les Einsatzgruppen, maître et que l’autre devient objet
Lorsque le suicide sera tenté par au fur et à mesure de l’avance- de répulsion : il doit et ne doit pas
le fier dirigeant d’entreprise mon- ment des armées allemandes. être le même, et cette injonction pa-
trant désormais sa face de débris Enfin seront égrenés, toujours en radoxale brise tout élan vers l’autre
humain, ce sera comme un paquet voix off et neutre, les termes alle- dans sa singularité et sa différence.
ficelé, un vieux carton d’embal- mands qui désignaient en les chosi-
lage écroulé sur le pot d’échap- fiant les victimes des persécutions, Certes, il convient de dénoncer tout
pement d’une voiture, tout à la comme pièces et marchandises. cela et plus encore, mais pas au prix
fois vestige et pastiche insuppor- Langage codé, métaphores désub- de banaliser le crime du totalitaris-
table de la mort par les gaz, dans jectivantes, préoccupations crimi- me, de diluer l’idéologie du meurtre
les camions, dans les chambres. nellement rationalisées. de masse, génocidaire ou non, en
Déjà sidéré par la musique de bruit faisant des amalgames dangereux
et de fureur qui a remplacé le clas- Se trouve ainsi opportunément dans les faits comme dans les cau-
sicisme des mélodies que les nazis utilisée - subtilisée ? -, la voie salités, entraînant une confusion
écoutaient avec délectation après que V. Klemperer1 a ouverte préjudiciable à la finalité apparente
une dure journée d’activités cri- avec sa réflexion de philologue du propos. La mise en évidence et
minelles diverses, le spectateur est sur le dévoiement et l’infiltra- la critique d’une violence réelle et
maintenant aveuglé par les images tion de la langue par l’idéologie inquiétante de notre monde actuel
triviales de femmes en uniforme nazie de la terreur et du meurtre. se trouvent faussées, désamorcées,
hygiénique, lavant à la brosse Alors, comment et pourquoi, ne pas évitées par l’assimilation que l’on
quelques déjections avec gros plan se sentir bouleversés, inquiétés, par cherche à imposer et qui risque de
insistant sur la tache sombre de cette filiation évidente de la violen- faire bâillon et d’assourdir le cri
l’effacement des traces. En annu- ce (on y ajoutera quelques arresta- dans le flot des bons sentiments.
lant le tragique sous le dérisoire, la tions musclées d’étrangers), par la
confusion avance à marche forcée répétition pernicieuse de l’aliéna-
1) V. Klemperer, 1996, LTI, La langue du III°
et brouille le message jusqu’à le tion, certes sous les couleurs plus Reich, Paris, Albin Michel, coll. Agora.
page 37
Antoine Nastasi

Une odeur de silence Le « petit enfermé » fait des signes,


mais Zorba ne comprend pas qu’il
est en train de « s’inanimer ».
L’enfant du bocal est aussi bien
lui-même.

« Quelquefois, je suis juste là ;


avant que je ne ressente rien, je
ressens trop. Et quand je ne res-
sens rien, je suis seulement phy-
siquement présent. C’est ce que
j’ai vécu pendant mon enfance.
Quand j’étais petit, je pleurais
tout le temps. Aujourd’hui ce que
j’éprouve n’est pas du tout défini,
Echapper à la reproduction de ce appris le transfert dans l’analyse ce n’est pas rapporté à quelque
que l’on a reçu, pour esquisser un avec un autre et ainsi de suite. chose de particulier non plus. »
pas de côté et ouvrir un chemin de Nous avons, en apprenant le trans-
traverse, pour accepter de sentir et fert, reçu des éléments du transfert Cette première douleur de la peau
d’entendre ce qui sourd et peut de- de l’autre sur un autre et ainsi de a arrêté les bruits et instauré une
venir création, est-ce un peu pos- suite… N’est-ce pas dans ce silen- qualité de silence aride, un si-
sible ? Le transfert le permet-il ? ce que se construit une connaissan- lence sans mouvements ; c’est
ce du transfert ? N’est-ce pas dans l’odeur qui l’avait précédé. Mal-
Zorba demandait une analyse cette transmission de silence que gré la sécheresse, cette qualité de
sur le divan mais l’atmosphère se crée une capacité à créer ? Mais silence, il fallait l’attraper, la saisir
était marquée par une odeur, un quelle est cette proximité, cette af- au vol ou la voler, pour permettre
parfum acre de moisissure. Je finité de la création avec le silence, qu’il y eut le silence de l’écoute,
lui proposai de démarrer un tra- avec la matité ? Est-ce que cette une pause de bruit, un refuge
vail de face à face. La veille de la poussée transférentielle créative en soi, l’amorce d’un murmure.
première séance, il appela pour pourrait à la fois trouver l’abri d’un
m’annoncer la survenue d’une voile silencieux et s’appuyer sur la Il raconte un périple complexe
monstrueuse plaque cutanée, il trame du silence ? La création du pour venir à sa séance, plusieurs
entra à l’hôpital et notre rencon- sensible tente d’échapper au bruit. trains, des gares froides, des
tre fut suspendue. A son retour il échauffements du front dans cette
arriva cette chose incompréhensi- Il rêve. Il accompagne un enfant course. Maintenant, il est arrivé et
ble, je ne fus pas au rendez-vous. au musée et, au milieu d’une sal- il ne dit rien, il aurait fait tout cela
le, il y a comme un énorme bocal pour ne pas parler ? Je lui fais re-
Nous avons appris le transfert dans dans lequel flotte un autre enfant, marquer qu’on peut imaginer qu’il
le transfert avec un autre qui avait plus petit, qui ne peut pas en sortir. aurait accompli toute cette bou-

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cle pour trouver, pour recueillir les remugles de la maladie. C’est lyste, qui n’en sut jamais rien.
cette petite touche de silence. alors un corps bruissant d’un désir Ne reçoit-on pas, par le transfert,
À travers cette odeur, on pou- hésitant qui, dans le transfert, fitune qualité de sensibilité qui passe
vait sentir une absence de sé- face à ce corps maternel insalubre. par l’instauration d’un silence ? La
curité, une présence incer- création, qui y surgit, est alors un
taine. S’agissait-il d’abandon À cet instant, il croyait savoir écart, une mise à distance du bruit.
distrait, d’incompétence ou de haine qu’il avait préféré conserver cette Le silence a certainement une
franche ? Cette présence était peu puanteur, elle l’aurait, pensait- odeur, proche et lointaine à la fois.
capable de donner vie, son corps il, protégé du rien. Par le passé, Accéder à la transmission, c’est
semblait rejeter de la puanteur. cette odeur avait introduit de lé- peut-être écarter le tapage de
gères différences dans un silence l’idée forcée, obligée et, à l’abri
Du reste, cette odeur, dans une vide ; cela avait été vital. Main- d’un silence, entrer dans cette qua-
de ces tonalités, était de ruines tenant, deux niveaux de silence lité particulière de présence, reçue,
et de terre brûlée. De même que se touchaient, le vide et le plein ressentie, qui requiert une réserve ;
ce silence, dans l’une de ses ré- pouvaient se côtoyer à nouveau. ainsi des parfums, des odeurs, qui
sonances, était celui de l’aridité. exhalent des sonorités silencieuses.
Mais cette odeur et ce silence, dans Est-il besoin de dire que l’ana-
leurs autres couleurs, derrière la lyste que je fus à ce moment-là
force nauséabonde, firent un peu se trouva rappelé à cette odeur
de place à la difficile proximité des qui régna si longtemps dans le si-
corps, écartant imperceptiblement lence du cabinet de cet autre ana-

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Contribution de Philippe Descola se sauver du péché d’ethnocen-
trisme, voire s’établir sur des bases
plus fermes car fondées sur une
Extraits de l’article expérience du monde en principe
accessible à tous. Sans doute la na-
ture n’existe-t-elle pas pour bien
« le sauvage et le domestique »* des peuples comme un domaine
ontologique autonome, mais c’est
le sauvage qui prendrait chez eux
cette place et, tout comme nous, ils
sauraient donc faire une différen-
ce, topographique au moins, entre
ce qui relève de l’humanité et ce
qui en est exclus. C’est à tenter de
répondre à cette question en forme
On sait que l’universalité de la dis- et lande, restanque et maquis, oasis d’objection rhétorique que la pré-
tinction entre un monde des réa- et désert, village et savane, voilà sente contribution sera consacrée.
lités naturelles et un monde des autant de paires bien attestées, di- Rien n’est plus relatif que le sens
réalités sociales est de plus en plus ra-t-on, et qui correspondent à l’op- commun, surtout lorsqu’il porte sur
battue en brèche par des anthro- position faite par les géographes la perception et l’usage des espaces
pologues, des philosophes ou des entre écoumène et érème, entre les habités. Il est douteux d’abord que
géographes qui contestent que l’on lieux que les humains fréquentent l’opposition entre sauvage et do-
puisse généraliser une opposition au quotidien et ceux où ils s’aven- mestique ait pu avoir un sens dans
issue de la pensée moderne à des turent plus rarement1. L’absence la période qui précède la transition
peuples et des civilisations dont dans maintes sociétés d’une notion néolithique, c’est-à-dire pendant
les cosmologies sont organisées homologue à l’idée moderne de la plus grande partie de l’histoire
d’une manière très différente de la nature ne serait alors qu’une ques- de l’humanité […] Dans la forêt
nôtre. Ne pourrait-on pas objecter tion de sémantique car, partout et équatoriale ou dans le Grand Nord,
pourtant que le contraste entre le toujours, l’on aurait su faire la part dans les déserts d’Afrique aus-
sauvage et le domestique constitue entre le domestique et le sauvage, trale ou du centre de l’Australie,
une dimension de cette opposition entre des espaces fortement socia- dans toutes ces zones dites mar-
qui résiste à la contingence histori- lisés et d’autres qui se développent ginales que, pendant longtemps,
que en ce qu’elle serait perçue sous indépendamment de l’action hu- personne n’a songé à disputer aux
toutes les latitudes, les humains maine ? À la condition de considé- peuples de chasseurs, c’est un
ne pouvant s’empêcher d’opérer rer comme culturelles les portions même rapport aux lieux qui pré-
des distinctions élémentaires dans de l’environnement modifiées par domine. L’occupation de l’espace
leur environnement selon qu’il l’homme et comme naturelles cel- n’irradie pas à partir d’un point
porte ou non les marques de leur les qui ne le sont pas, la dualité de fixe, mais se déploie comme un
présence ? Jardin et forêt, champ la nature et de la culture pourrait réseau d’itinéraires balisé par des

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haltes plus ou moins ponctuelles pasteurs itinérants qui présentent bien illusoire dès que l’on entre-
et plus ou moins récurrentes […] à cet égard plus d’affinités avec prend d’examiner dans le détail
Socialisé en tous lieux parce que les chasseurs-cueilleurs qu’avec les discours et les pratiques des
parcouru sans relâche, l’environ- bien des éleveurs sédentaires […] Achuar. Ainsi ces derniers culti-
nement des chasseurs-cueilleurs Franchissons la lisière des terres vent-ils dans leurs jardins des es-
itinérants présente partout les tra- de culture pour voir si l’opposition pèces domestiquées, c’est-à-dire
ces des événements qui s’y sont entre les deux termes redevient dont la reproduction dépend des
déroulés et qui revivifient jusqu’à vraisemblable chez ceux que les humains, et des espèces sauvages
présent d’anciennes continuités travaux des champs contraignent transplantées, arbres fruitiers et
[…] Dire de peuples qui vivent de à une sédentarité relative. Ainsi palmiers pour l’essentiel. Pour-
chasse et de cueillette qu’ils perçoi- en est-il des Achuar, horticul- tant leur taxinomie botanique ne
vent leur environnement comme teurs de haute Amazonie qui, par les distingue pas, toutes les plantes
« sauvage » – par rapport à une contraste avec les peuples noma- présentes dans un essart à l’excep-
domesticité que l’on serait bien des ou transhumants, restent assez tion des mauvaises herbes étant
en peine de définir – revient aussi longtemps au même endroit, dix à rangées dans la catégorie aramu
à leur dénier la conscience de ce quinze ans en moyenne. Ce n’est (« ce qui est mis en terre »). Ce ter-
qu’ils modifient l’écologie locale pas l’épuisement des sols qui les me qualifie les plantes manipulées
au fil du temps par leurs techniques contraint à s’installer sur un nou- par l’homme et s’applique aussi
de subsistance. Depuis quelques veau site, mais l’amenuisement du bien aux espèces domestiquées
années, par exemple, les Aborigè- gibier alentour et la nécessité de qu’à celles qui sont simplement ac-
nes protestent auprès du gouver- reconstruire des maisons à la du- climatées ; quant à ces dernières, el-
nement australien contre l’usage rée de vie limitée […] Ces jardi- les peuvent être dites « sylvestres »
qui est fait du terme « wilderness » niers experts organisent en outre (ikiamia, « de la forêt »), mais seule-
pour qualifier les territoires qu’ils leur espace de vie selon une di- ment lorsqu’elles sont rencontrées
occupent, ce qui permet bien sou- vision concentrique qui évoque dans leur biotope d’origine […].
vent d’y créer des réserves naturel- d’emblée l’opposition familière
les contre leur gré. Avec ses conno- entre le domestique et le sauvage. Est sauvage, on le sait, ce qui pro-
tations de terra nullius, de nature L’habitat étant fort dispersé, cha- cède de la silva, la grande forêt
originelle et préservée, d’écosystè- que maison trône en solitaire au européenne que la colonisation
me à protéger contre les dégrada- milieu d’un vaste essart, cultivé et romaine va peu à peu grignoter :
tions d’origine anthropique, la no- désherbé avec un soin méticuleux, c’est l’espace inculte à défricher,
tion de « wilderness » récuse certes que circonscrit la masse confuse les bêtes et les plantes qui s’y
la conception de l’environnement de la forêt, domaine de la chasse trouvent, les peuples frustres qui
que les Aborigènes ont forgée et et de la cueillette. Centre aménagé l’habitent, les individus qui y cher-
les rapports multiples qu’ils tissent contre périphérie sylvestre, horti- chent un refuge loin des lois de la
avec lui, surtout elle ignore les culture intensive contre prédation cité et, par dérivation, les tempé-
transformations subtiles qu’ils lui extensive, approvisionnement sta- raments farouches demeurés rebel-
ont fait subir […] La domestica- ble et abondant dans l’environne- les à la discipline de la vie sociale.
tion n’implique pas pour autant un ment domestique contre ressour- Pourtant, si ces différents attributs
changement radical de perspective, ces aléatoires dans la forêt, tous du sauvage dérivent sans doute des
pourvu que la dimension mobile les ingrédients de la dichotomie caractéristiques attribuées à un en-
persiste : c’est ce dont témoigne classique paraissent bien présents. vironnement bien particulier, ils ne
l’appréhension de l’espace par les Or une telle perspective se révèle forment un tout cohérent que parce
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qu’ils s’opposent terme à terme aux mœurs a fait perdre au second […] . y a un peu plus de 10 000 ans […]
qualités positives affirmées dans la Avec le Néolithique européen un
vie domestique […] Celles-ci se Sans doute parce qu’ils négligent contraste majeur se met ainsi en
déploient dans le domus, non plus cette impossibilité de penser l’un place qui oppose certes les espa-
une unité géographique à l’instar des termes de l’opposition sans ces cultivés à ceux qui ne les sont
de la sylve, mais un milieu de vie, penser l’autre, certains auteurs pas, mais aussi et surtout les ani-
une exploitation agricole à l’origi- tendent à faire du sauvage une di- maux domestiques aux animaux
ne où, sous l’autorité du père de fa- mension universelle de la psyché, sauvages, le monde de l’étable et
mille et la protection des divinités une manière d’archétype que les des terrains de pacage au royaume
du foyer, femmes, enfants, escla- hommes auraient progressivement du chasseur et du gibier. Peut-être
ves, animaux et plantes trouvent les refoulé ou canalisé à mesure que même un tel contraste a-t-il été re-
conditions propices à la réalisation progressait leur maîtrise sur les cherché et entretenu de façon ac-
de leurs natures propres. Travaux non humains […] Prenons garde à tive afin de ménager des lieux où
des champs, éducation, dressage, l’ethnocentrisme : la « révolution pouvaient se déployer des qualités
division des tâches et des respon- néolithique » du Proche-Orient – ruse, endurance physique, plai-
sabilités, tout concourt à ranger n’est pas un scénario universel dont sir de la conquête – qui, hormis la
humains et non humains sous un les conditions d’apparition et les guerre, ne trouvaient plus d’exu-
même registre de subordination effets matériels et idéels seraient toire dans l’enceinte très contrôlée
hiérarchisée dont les relations au transposables tels quels au reste du du terroir agricole […] Que l’an-
sein de la famille étendue offrent monde. Dans les autres berceaux de tinomie du sauvage et du domes-
le modèle accompli […] Avec la l’agriculture, la domestication et la tique se nourrisse, dans le monde
terminologie qui l’exprime, les ro- gestion des plantes cultivées paraît méditerranéen, d’un contraste en-
mains nous ont légué les valeurs s’être développée dans des contex- tre la chasse et l’élevage, c’est ce
associées à ce couple antithétique tes techniques et mentaux qui, on que l’exemple de la Grèce antique
dont la fortune va aller croissant. l’a vu, n’ont guère favorisé l’émer- montre de façon très nette [… Et]
Car la découverte d’autres forêts, gence d’une distinction mutuelle- Le monde latin offre à cet égard
sous d’autres latitudes, enrichira la ment exclusive entre un domaine un contraste. Quoique fondée par
dichotomie initiale sans altérer ses anthropisé et un secteur résiduel une paire de jumeaux ensauvagés,
champs de signification. Les Tupi- inutile à l’homme, ou voué à tom- Rome se dégage peu à peu du mo-
namba du Brésil ou les Indiens de ber à terme sous sa domination. Il dèle de la chasse héroïque pour ne
la Nouvelle-France se substitue- serait certes absurde de prétendre plus voir dans la traque du gibier
ront aux Germains ou aux Bretons que la différence entre écoumène qu’un moyen de protéger les cultu-
décrits par Tacite, tandis que le et érème n’aurait été perçue et ex- res […] Les Romains de l’Empire
domestique, changeant d’échelle, primée qu’en Occident. Il me pa- ont certes un point de vue ambi-
s’épanouira en civilisé2. On dira raît en revanche probable que les valent à l’égard de la forêt. Dans
peut-être que ce glissement de valeurs et les significations atta- une péninsule presque déboisée,
sens et d’époque ouvre la possibi- chées à l’opposition du sauvage et elle évoque le décor des mythes
lité d’une inversion que Montaigne du domestique sont propres à une de fondation, le souvenir de l’an-
ou Rousseau sauront exploiter : le trajectoire historique particulière tique Rhea Silvia, et la dimension
sauvage peut désormais être bon et qu’elles dépendent en partie nourricière et sacrée qui lui est
et le civilisé méchant, le premier d’une caractéristique du processus attachée se perpétue comme un
incarnant des vertus de simpli- de néolithisation qui s’est mis en écho atténué dans les bois consa-
cité antique que la corruption des branle dans le « croissant fertile » il crés à Artemis et à Apollon, ou
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dans le sanctuaire sylvestre bor- et non cultivées. Dans le paysage vains de montagne » que même
dant le lac de Nemi dont le rituel germanique traditionnel l’espace Chateaubriand trouvera exces-
étrange fournit à Frazer l’amorce non agricole est en partie annexé sive4. L’histoire n’est plus à faire
pour son Rameau d’Or. Mais ces au village […] Sans doute même de cette sensibilité nouvelle qui, en
bosquets résiduels dont les arbres faudra-t-il attendre le XIXème siè- pleine industrialisation, découvre
rendent des oracles ne sont plus cle pour que cette frontière acquiè- un antidote au désenchantement du
que des modèles réduits de la forêt re une vigueur nouvelle en même monde dans une nature sauvage ré-
primitive, vaincue par l’emprise temps que la dimension esthétique demptrice et déjà menacée. Un tel
agricole. Comme le souligne bien et morale qui colore jusqu’à présent sentiment a pris force d’évidence
Simon Schama dans son commen- notre appréciation des lieux. C’est et ses effets sont partout présents
taire de la Germanie de Tacite, la l’époque, on le sait, où le roman- autour de nous ; dans la faveur que
vraie forêt représente l’extérieur tisme invente la nature sauvage et rencontrent la protection des sites
de Rome, la limite où s’arrête la en propage le goût ; c’est l’époque naturels et la conservation des es-
juridiction de l’État, le rappel de où les essayistes de la philosophie pèces menacées, dans la vogue de la
l’impénétrable fouillis végétal où du wilderness, Ralph Waldo Emer- randonnée et le goût des paysages
les Étrusques s’étaient retirés pour son, Henry David Thoreau ou John exotiques, dans l’intérêt que susci-
échapper aux conséquences de leur Muir, incitent leurs compatriotes à tent la course au large ou les ex-
défaite et, concrètement, cette gi- chercher dans la fréquentation des péditions dans l’Antarctique. Mais
gantesque étendue boisée s’éten- montagnes et des forêts américai- cette force d’évidence nous empê-
dant à l’est de la Gaule latinisée où nes une existence plus libre et plus che peut-être de mesurer que l’op-
les derniers sauvages de l’Europe authentique que celle dont l’Europe position du sauvage et du domesti-
résistaient encore aux légions3 […] avait longtemps fourni le modèle ; que n’est pas patente en tous lieux
Même en Occident, du reste, la c’est l’époque, aussi, où le premier et en tous temps et qu’elle doit son
ligne de partage entre le sauvage parc naturel est créé, à Yellowsto- présent pouvoir de conviction aux
et le domestique n’a pas toujours ne, comme une grandiose mise en aléas d’une évolution des techni-
été aussi clairement démarquée scène de l’œuvre divine. La nature ques et des mentalités que d’autres
qu’elle avait pu l’être dans la cam- était douce et belle, elle devient peuples n’ont point partagés.
pagne du Latium. Pendant le très sauvage et sublime […] Après des
haut Moyen Âge, la fusion pro- siècles d’indifférence ou d’effroi,
gressive des civilisations romaines les voyageurs découvrent la sévère
* Publié dans le numéro de Communications. Les
et germaniques engendra un usage beauté des Alpes, les poètes chan- nouvelles figures du sauvage, Sophie Bobbé (éd.),
beaucoup plus intensif des bois tent la délicieuse horreur des gla- 76, 2004 : 17-40. Cet article est développé dans
Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.
et des landes et une atténuation ciers et des gouffres, succombent
du contraste entre zones cultivées à cette « exaltation alpine des écri- 1) Pour la distinction entre écoumène et érème, voir
A. Berque, Le sauvage et l’artifice. Les Japonais
devant la nature, Paris, Gallimard, 1986, pp. 66 et
sequitur.
2) C’est cet antonyme plus tardif du sauvage qu’ont
retenu l’anglais (opposition entre wild et civilized)
ou l’espagnol (salvaje et civilizado).
3) S. Schama, Le paysage et la mémoire, Paris,
Seuil, 1999, pp. 95-102.
4) Lors de son expédition au Saint-Gothard : « Au
surplus, j’ai beau me battre les flancs pour arriver
à l’exaltation alpine des écrivains de montagne, j’y
perds ma peine », Mémoires d’Outre-Tombe, tome
II, Paris, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, p. 591.

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