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Joachim du Bellay : La défense et illustration de la langue française (1549) / français moderne

source : Joachim du Bellay,La défense et illustration de la langue française, Paris, Nelson, 1936 [complété
par l'édition Louis Humbert chez Garnier]

CHAPITRE VII : Comment les Romains ont enrichi leur langue


Imitant les meilleurs auteurs grecs, se transformant en eux, les dévorant ; et, après les avoir bien digérés, les
convertissant en sang et nourriture : se proposant, chacun selon son naturel et l'argument qu'il voulait élire, le
meilleur auteur, dont ils observaient diligemment toutes les plus rares et exquises vertus

CHAPITRE VIII : D'amplifier la langue française par l'imitation des anciens auteurs grecs et romains
Mais entende celui qui voudra imiter, que ce n'est chose facile de bien suivre les vertus d'un bon auteur, et quasi
comme se transformer en lui

Livre II

CHAPITRE III : Que le naturel n'est suffisant à celui qui en poésie veut faire oeuvre digne de l'immortalité

qu'il sonde diligemment son naturel, et se compose à l'imitation de celui dont il se sentira approcher de plus
près, autrement son imitation ressemblerait à celle du singe

CHAPITRE IV : Quels genres de poèmes doit élire le poète français

Distille, avec un style coulant et non scabreux, ces pitoyables élégies, à l'exemple d'un Ovide, d'un Tibulle
et d'un Properce, y entremêlant quelquefois de ces fables anciennes, non petit ornement de poésie. Chante-
moi ces odes, inconnues encore de la Muse française, d'un luth bien accordé au son de la lyre grecque et
romaine, et qu'il n'y ait vers où n'apparaisse quelque vestige de rare et antique érudition. Et quant à ce, te
fourniront de matière les louanges des dieux et des hommes vertueux, le discours fatal des choses
mondaines, la sollicitude des jeunes hommes, comme l'amour, les vins libres, et toute bonne chère. Sur
toutes choses, prends garde que ce genre de poème soit éloigné du vulgaire, enrichi et illustré de mots
propres et épithètes non oiseuses, orné de graves sentences, et varié de toutes manières de couleurs et
ornements poétiques

Autant te dis-je des satires, que les Français, je ne sais comment, ont appelées coq-à-l'âne, en lesquels je
te conseille aussi peu t'exercer comme je te veux être aliéné de mal dire : si tu ne voulais, à l'exemple des
anciens, en vers héroïques (c'està-dire de dix à douze, et non seulement de huit à neuf) sous le nom de
satire, et non de cette inepte appellation de coq-à-l'âne, taxer modestement les vices de ton temps, et
pardonner au nom des personnes vicieuses. Tu as pour ceci Horace, qui, selon Quintilien, tient le premier lieu
entre les satiriques. Sonne-moi ces beaux sonnets, non moins docte que plaisante invention italienne,
conforme de nom à l'ode, et différente d'elle seulement, pour ce que le sonnet a certains vers réglés et
limités et l'ode peut courir par toutes manières de vers librement, voire en inventer à plaisir à l'exemple
d'Horace, qui a chanté en dix-neuf sortes de vers, comme disent les grammairiens. Pour le sonnet donc tu as
Pétrarque et quelques modernes italiens. Chante-moi d'une musette bien résonnante et d'une flûte bien jointe
ces plaisantes églogues rustiques, à l'exemple de Théocrite et de Virgile ; marines, à l'exemple de Sennazar,
gentilhomme néapolitain.

Quant aux comédies et tragédies, si les rois et les républiques les voulaient restituer en leur ancienne
dignité, qu'ont usurpée les farces et moralités, je serais bien d'opinion que tu t'y employasses, et si tu le
veux faire pour l'ornement de ta langue, tu sais où tu en dois trouver les archétypes.

CHAPITRE VI : D'inventer des mots, et de quelques autres choses que doit observer le poète français

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use de mots purement français, non toutefois trop communs, non point aussi trop inusités, si tu ne voulais
quelquefois usurper, et quasi comme enchâsser ainsi qu'une pierre précieuse et rare, quelques mots antiques
en ton poème, à l'exemple de Virgile, qui a usé de ce mot olli pour illi, aulai pour aulae, et autres. Pour ce
faire, te faudrait voir tous ces vieux romans et poètes français, où tu trouveras un ajourner pour faire jour,
que les praticiens se sont fait propre ; anuyter pour faire nuit ; assener pour frapper où on visait, et
proprement d'un coup de main ; isnel pour léger, et mille autres bons mots, que nous avons perdus par notre
négligence. Ne doute point que le modéré usage de tels vocables ne donne grande majesté tant au vers,
comme à la prose : ainsi que font les reliques des saints aux croix, et autres sacrés joyaux dédiés au temple.

CHAPITRE IX : Observation de quelques manières de parler françaises

Use donc hardiment de l'infinitif pour le nom, comme l'aller, le chanter, le vivre, le mourir ; de
l'adjectif substantivé, comme le liquide des eaux, le vide de l'air, le frais des ombres, l'épais des
forêts, l'enroué des cimballes, pourvu que telle manière de parler ajoute quelque grâce et véhémence,
et non pas le chaud du feu, le froid de la glace, le dur du fer, et leurs semblables ; des verbes et
participes, qui de leur nature n'ont point d'infinitifs après eux, avec des infinitifs, comme tremblant
de mourir et volant d'y aller, pour craignant de mourir et se hâtant d'y aller ; des noms pour les
adverbes, comme ils combattent obstinés pour obstinément, il vole léger pour légèrement ; et mille
autres manières de parler, que tu pourras mieux observer par fréquente et curieuse lecture, que je ne
te les saurais dire. Entre autres choses je t'avertis user souvent de la figure antonomasie, aussi
fréquente aux anciens poètes, comme peu usitée, voire inconnue des Français. La grâce d'elle est quand
on désigne le nom de quelque chose par ce qui lui est propre, comme le Père foudroyant pour Jupiter,
le Dieu deux fois né pour Bacchus, la Vierge chasseresse pour Diane.
Quant aux épithètes, qui sont en nos poètes français, la plus grande part ou froides, ou oiseuses, ou
mal à propos, je veux que tu en uses de sorte que sans elles ce que tu dirais serait beaucoup moindre,
comme la flamme dévorante, les soucis mordants, la geinante sollicitude, et regarde bien qu'ils soient
convenables, non seulement à leurs substantifs, mais aussi à ce que tu décriras, afin que tu ne dises
l'eau ondoyante, quand tu veux la décrire impétueuse, ou la flamme ardente, quand tu veux la montrer
languissante

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Le souci majeur de la Brigade, élevée sous l'égide de l'helléniste Jean Dorat, est de
faire reculer le «Monstre Ignorance» par la diffusion de la culture antique. Conscients
de la nécessité d'enrichir la langue française, ces jeunes poètes voient dans l'imitation
des Anciens une possibilité d'intégrer des formes nobles délaissées par le Moyen Age
et d'enrichir le vocabulaire. Mais ce dogme de l'imitation touche aussi les modernes,
néo-latins ou italiens, et prend soin de se démarquer d'une simple servilité. Émile
Faguet a appelé "innutrition" cette assimilation personnelle des sources livresques :
« Si, par la lecture des bons livres, je me suis imprimé quelques traits en la fantaisie, qui,
après [...] me coulent beaucoup plus facilement en la plume qu'ils ne me reviennent en la
mémoire, doit-on pour cette raison les appeler pièces rapportées ?» (Du Bellay, Seconde
préface de l'Olive, 1550).

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