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Centre d’Etudes Supérieures sur la

Renaissance -Professeur Bruno Pinchard

Le 'Pantagruélisme' : signification et enjeux à la


Renaissance.

Le Pantagruélisme est considéré dans ses origines, dans son


usage par Rabelais et dans ses divers prolongements :
mythologie française, théorie des liens, paganisme et
christianisme, image royale...

Dictionnaire International des Termes Littéraires

http://www.ditl.info/art/definition.php?term=3341

Henri Baudin, Université de Grenoble II

Le substantif pantagruélisme, formulé en 1535 dans le titre


complet de Gargantua et défini par Rabelais cinq ans avant sa
mort, relève de deux niveaux d'interprétation, tout comme la
notion d'épicurisme, dont est proche celle de pantagruélisme.

I. Le niveau élémentaire est tout matériel, lié à l'appétit


du goût et surtout à la soif (avant Rabelais, Pantagruel
était un lutin farceur qui salait les aliments pour pousser à
boire trop). D'où la définition du Dictionnaire Robert:
"Doctrine des bons vivants"

Pantagruel (1532)- Mode de vie des bons pantagruélistes

« vivre en paix, joie, santé, faisant toujours grande chère »


(François Rabelais, Oeuvres complètes, Paris: Garnier,
Editions de 1962 -t. I- chap. 34- p.387).

II. Le niveau "plus philosophe" de qui sait "rompre l'os et


sucer la substantifique moelle" (Gargantua, Prologue, O.C.,
t.I, p.7), est

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• soit intellectuel pour symboliser la soif humaniste
d'apprendre;
• soit encore moral au Tiers Livre (1546) où les adeptes du
pantagruélisme "jamais ne prendront en mauvaise part choses
qu'ils reconnaîtront venir d'un coeur bon, franc et loyal"
(O.C., t.I, p.401)
• soit enfin philosophique avec la définition du pantagruélisme
au prologue du Quart Livre (1548): "gaieté d'esprit confite
en mépris des choses fortuites" (O.C., t.II, p.12).

http://www.rabac.com/demo/ELLIT/Dossiers/Rabelais.htm

Gustave Lanson, Histoire de la littérature française,


Librairie Hachette et Cie, Paris 1903

Sa philosophie… exprime une des plus permanentes dispositions


de la race, l'inaptitude métaphysique : une autre encore, la
confiance en la vie, la joie invincible de vivre.

Car voilà le trait dominant et comme la source profonde de


son génie : il a aimé la vie, plus largement, plus
souverainement qu'aucun de ses ancêtres ou descendants
intellectuels, comme on pouvait l'aimer seulement en ce
siècle, et à cette époque du siècle, dans la première et
magnifique expansion de l'humanité débridée, qui veut tout à
la fois et tout sans mesure, savoir, sentir, et agir.
Rabelais aime la vie, non par système et abstraitement, mais
d'instinct par tous ses sens et toute son âme, non une idée
de la vie, non certaines formes de la vie, mais la vie
concrète et sensible, la vie des vivants, la vie de la chair
et la vie de l'esprit, toutes les formes, belles ou laides,
tous les actes, nobles ou vulgaires, où s'exprime la vie. De
là toute son œuvre découle.

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Il n'y a vraiment pour lui que deux modes d'existence : par
la chair, et par l'esprit : d'un côté, la nutrition, et les
séries multiples de phénomènes antécédents ou consécutifs ;
de l'autre, la pensée, et la poursuite du vrai par la raison,
du bien par la volonté. Des deux cïtés, la nature conduit
l'Ítre par l'appétit, et des deux côtés l'appétit se
satisfait avec plaisir. Toutes les fonctions naturelles
participent de la perfection de l'être, et forment une part
de son bonheur.

On n'aime pas la vie, si l'on n'aime pas le vouloir vivre, la


puissance qui tend à l'acte, l'aspiration de l'être à plus
d'être encore : aussi Rabelais n'a-t-il qu'un principe.
L'homme a le droit, le devoir d'être le plus homme possible.
Voyez la joie dont Gargantua salue l'imprimerie inventée,
l'antiquité restaurée, "toutes disciplines restituées", et
cette "manne céleste de bonne doctrine", par laquelle pourra
Pantagruel largement profiter. Voyez de quel enthousiaste
appel le bonhomme lance son fils à la recherche de la science
universelle. Et lui-même, en sa jeunesse, il a vaillamment,
sous la saine direction de Ponocrates, tenté d'être un homme
complet : lettres, sciences, arts, armes, toutes les
connaissances du savant, tous les exercices du gentilhomme,
il n'a rien négligé ; il a mis en culture toutes les
puissances de son esprit et de son corps. Le grand crime, ou
la suprême "besterie", c'est "d'abâtardir les bons et nobles
esprits", par une éducation qui comprime au lieu de
développer : comme Gargantua d'abord, aux mains de maître
Jobelin Bridé, était devenu gauche et lourd de son corps, et
quoiqu'il étudiât très bien et y mît tout son temps,
"toutefois en rien ne profitait". à grand peine, dans son
indignation, Rabelais s'empêche-t-il d' "occire" le "vieux
tousseux" de précepteur.
Au fond, la pédagogie de Rabelais se ramène à respecter la
libre croissance de l'être humain, et à lui fournir
copieusement toutes les nourritures que réclament pour son
développement total ses appétits physiques et moraux. On
passe de là facilement à sa morale. Elle se résume tout
entière dans le précepte de Thélème : fais ce que voudras.
Car la nature est bonne, et veut ce qu'il faut, quand elle
n'est ni déviée ni comprimée : "parce que gens libères, bien
nés, bien instruits, conversans en compagnies honnêtes, ont
par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à
faits vertueux, et retire de vice : lequel ils nommaient
honneur".

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…de ce même culte de la vie, de cette même joie d'être
sortira une égalité sereine de l'âme. Les maux particuliers
s'évanouiront dans la sensation fondamentale d'être et
d'agir ; et du respect des formes de la vie hors de soi comme
en soi découlera la douceur à l'égard des hommes et des
choses, indulgente sociabilité ou résignation stoïque. Ainsi
se fondera le pantagruélisme, "vivre en paix, joie, santé,
faisant toujours grand chère", disposition qui s'épure d'un
livre à l'autre, et s'élève jusqu'à être "certaine gaieté
confite en mépris des choses fortuites".
Mais le pantagruélisme est aussi un appétit de savoir qui ne
se contient dans aucune borne. Et c'est toujours le même
principe qui donne sa forme originale à la curiosité
rabelaisienne. Elle a pour caractère de ne point séparer la
sensation concrète de la connaissance abstraite : ce n'est
point une science de cabinet qui substitue en quelque sorte à
l'univers sensible un univers intelligible, aussi
rigoureusement équivalent qu'infiniment dissemblable. En même
temps que Rabelais veut tout connaître, et demande aux
sciences encore balbutiantes de son temps l'explication de
"tous les faits de nature", il retient soigneusement les
formes de toutes choses et tous les accidents joyeux de
l'individualité. Il ne jouit pleinement des types que dans
les réalités qui les altèrent. Il lui faut de la substance,
de la matière, de la chair, parce que là seulement est la
vie. Et voilà pourquoi, plutôt que mathématicien, ou
astronome, plutôt même que grammairien ou antiquaire,
Rabelais est médecin : médecin à la façon de son temps,
c'est-à-dire physiologiste, anatomiste, et naturaliste à la
fois, médecin de l'école de son ami Rondibilis, dont l'œuvre
fut une Histoire des poissons. Par ce côté, le savant et
l'artiste s'accordent en Rabelais.

Dictionnaire International des Termes Littéraires

http://www.ditl.info/arttest/art2165.php

Humanisme

1. Histoire littéraire. Mouvement d'esprit (représenté par


les «humanistes» de la Renaissance) et caractérisé par un
effort pour relever la dignité de l'esprit humain en

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renouant, par dessus le Moyen-âge et la scolastique, la
culture moderne à la culture antique.

«L'humanisme oppose donc au formalisme grandissant de la


scolastique une culture plus vivante, un ensemble d'études
plus humaines». Jasinsky, Histoire littéraire française,
L'humanisme italien, l'humanisme français.

2. Toute théorie ou doctrine ou enseignement qui prend pour


fin la formation de la personne humaine, son épanouissement,
sa mise en valeur.

«Par humanisme, on peut entendre une théorie qui prend


l'homme comme fin et comme valeur supérieure». Sartre,
L'existentialisme est un humanisme, p. 90.

3. (Marxisme, d’après Althusser) Lutte pour l’obtention de la


liberté humaine, à la différence du marxisme dont le but est
la fin de l’exploitation de classe. V. Louis Althusser,
“Marxisme et humanisme”, in Pour Marx.

Le Tiers Livre, chapitre XLIX

L'herbe Pantagruelion a racine petite, durette, rondelette,


finante en poincte obtuse, blanche, a peu de fillamens, & ne
profonde en terre plus d'une coubtée. De la racine procède
une tige unicque, rond, serulacée, verd au dehors,
blanchissant au dedans: concave, comme le tige de Smyrnium
Olus atrum, Febves, & Gentiane: ligneux, droict, friable,
crenelé quelque peu à forme de columnes legierement striées:
plein de fibres, es quelles consiste toute la dignité de
l'herbe, mesmement en la partie dicte Mesa, comme moyene, &
celle qui est dicte Mylasea. Haulteur d'icelluy communement
est de cinq à six pieds. Aulcunes foys excède la haulteur
d'une lance. Sçavoir est, quand il rencontre terrouoir doulx,
uligineux, legier, humide sans froydure: comme est Olone &
celluy de Rosea près Praeneste en Sabinie, & que pluye ne luy
deffault environ les Feries des pescheurs, & Solstice
aestival. Et surpasse la haulteur des arbres, comme vous
dictez Dendromalache par l'authorité de Theophraste: quoy que
herbe soit par chascun an deperissante: non arbre en racine,
tronc, caudice, & rameaux perdurante. Et du tige sortent gros
& fors rameaux. Les feueilles a longues trois foys plus que
larges, verdes tous iours: asprettes, comme l'Orcanete:
durettes, incisées au tour comme une faulcille & comme la

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Betoine: finissantes en poinctes de Sariffe Macedonicque, &
comme une lancette dont usent les Chirurgiens. La figure
d'icelle peu est differente des feueilles de Fresne &
Aigremoine: & tant semblable à Eupatoire, que plusieurs
herbiers l'ayant dicte domesticque, ont dict Eupatoire estre
Pantagruelion saulvaginé. Et sont par rancs en eguale
distance esparses au tour du tige en rotondité par nombre en
chascun ordre ou de cinq, ou de sept. Tant l'a cherie nature,
qu'elle l'a douée en ses feueilles de ces deux nombres impars
tant divins & mysterieux. L'odeur d'icelles est fort, & peu
plaisant aux nez delicatz. La semence provient vers le chef
du tige, & peu au dessoubs. Elle est numereuse autant que
d'herbe qui soit, sphaericque, oblongue, rhomboïde, noire,
claire, & comme tannée, durette, couverte de robbe fragile:
delicieuse à tous oyseaulx canores, comme Linottes,
Chardriers, Alouettes, Serins, Tarins, & aultres. Mais
estainct en l'homme la semence generative, qui en mangeroit
beaucoup & souvent. Et quoy que iadis entre les Grecs
d'icelle l'on feist certaines espèces de fricassées, tartres,
& beignetz, les quelz ils mangeoient après soupper par
friandise & pour trouver le vin meilleur: si est ce qu'elle
est de difficile concoction, offense l'estomach, engendre
mauvais sang, & par son excessive chaleur ferist le cerveau,
& remplist la teste de fascheuses & douloreuses vapeurs. Et
comme en plusieurs plantes sont deux sexes: masle, & femelle:
ce que voyons es Lauriers, Palmes, Chesnes, Heouses,
Asphodèle, Mandragore, Fougère, Agarie, Aristolochie, Cyprès,
Terebinthe, Pouliot, Paeone, & aultres: aussi en ceste herbe
y a masle, qui ne porte fleur aulcune, mais abonde en
semence: & femelle, qui foisonne en petites fleurs,
blanchastres, inutiles: & ne porte semence qui vaille: &
comme est des aultres semblables, a la feuille plus large,
moins dure que le masle, & ne croist en pareille haulteur. On
sème cestuy Pantagruelion à la nouvelle venue des
Hyrondelles, on le tire de terre lors que les Cigalles
commencent s'enrouer.

http://www.renaissance-
france.org/rabelais/pages/quartlivre.html

Le Tiers Livre raconte un échec du savoir humain; pire, un


silence de la Vérité : Panurge parcourt une sorte de cercle
qui le ramène à son point de départ, aussi irrésolu qu'il en

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était parti. En chacune de ses étapes, il revient à son
maître Pantagruel, pour lui rendre compte de ses progrès
trompeurs; il en reçoit encouragements à poursuivre,
suggestions, critiques ou modèles, mais nulle lumière
nouvelle. Sur la vérité, Pantagruel est plus muet que
Nazdecabre; aucune garantie ne vient faire signe d'un côté
(mariage) ou de l'autre (célibat), même si cette question n'a
de sens que symbolique.

L'autorité réelle (Pantagruel, ou plutôt Dieu) se tait, comme


si elle s'était retirée du monde. Mais, dans ce roman, les
oracles entendus demeurent des familiers, au plus des
connaissances proches. Qu'ils ne délivrent pas de
l'incertitude pourrait venir de ce que le champ
d'investigation du questionneur n'excède pas les limites d'un
canton. Au lieu de « tourner en rond », celui qui cherche
devrait avoir le courage de « sortir du pays connu », de
partir vers l'inconnu. Ainsi se dessine la nécessité du
Voyage - celui qui forme la jeunesse, celui qui mène le
vieillard vers l'au-delà - donc de la Navigation - nef des
Princes, galions des explorateurs, barque de Charon. Le monde
découvert, le Nouveau Monde, apportera peut-être une réponse
aux questions insolubles du vieux continent; il comblera
peut-être cette béance du signe que découvraient les jeux
oratoires de Panurge, moins innocents en leur conclusion
qu'en leur déroulement.

On s'embarque donc, pour consulter l'oracle de la Dive


Bouteille, seul espoir dans la quête d'une certitude. Dans la
suite du Tiers Livre, le Quart Livre semblait promettre le «
fin mot »; dans son déroulement, il n'y parvient pas,
renvoyant à une suite problématique l'ultime question,
l'ultime réponse. La Dive Bouteille ne parle que dans le
Cinquième Livre; tout le récit porte la marque de ce retard,
aménageant un itinéraire de soixante-sept chapitres avant le
moment de conclure. Tout se passe comme si, pour l'esprit
aussi bien que pour le roman, l'existence consistait dans ce
mouvement dilatoire, ajournement d'une réponse définitive à
la fois souhaitée et redoutée, procrastination vitale. En un
sens, le voyage du Quart Livre a pour fonction essentielle de
donner une consistance, une épaisseur, à l'ajournement du «
fin mot ». En ce sens, le voyage est un thème parfaitement
adapté à cette destination puisqu'il permet toutes variations
dues à la découverte de nouveaux rivages sans qu'au regard de
la question initiale aucun progrès soit acquis. Dans cette
espèce de périple, on se déplace moins qu'on ne regarde se
déplacer le paysage, attentif aux variations plus qu'à la

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progression. Dans cette espèce de récit, le narrateur est
plus attentif à varier les différents épisodes qu'à les
assujettir à une finalité déterminée. Le Quart Livre
apparaît, à plus d'un égard, comme un rassemblement de
digressions.

http://www.renaissance-
france.org/rabelais/pages/pantagruel4.html

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UN OS MEDULLAIRE
e ces propos sérieux se dégage en fait une leçon unique. L'objet véritable du savoir ou de la foi se trouve masqué
par les commentaires accumulés, la pratique naturelle ensevelie sous les règles humaines. Il est temps de revenir aux
textes anciens, à 1'.Ecriture, à la nature. Rien n'est dit qui sente le fagot, et les thèses soutenues - si l'on peut
parler ainsi - ne méritent pas l'excommunication. Malgré quelques audaces - de mot plus que de pensée - la leçon vraie
ne serait-elle pas du côté du travail? L'invitation du Prologue, cherchez et vous trouverez, est, comme le suggère V.-
L. Saulnier dans son commentaire sur « L'os medulaire », avant tout incitation à faire effort pour trouver; la simple
mention d'un trésor caché suffit pour transformer le lecteur en chercheur, intelligence qui sommeille ne mérite pas
son nom.
Loin de conclure, Rabelais recommande d'entreprendre une quête. Montaigne, dans le même sens, donne une leçon
identique : « Je propose des fantasias informes et irrésolues, comme font ceux qui publient des questions doubteuses,
à débattre aux escoles : non pour establir la verité, mais pour la chercher. » (1, 56.) Le bateleur et le philosophe
se rencontrent dans une même sagesse.
Si telle est la leçon pour laquelle serait écrit le Pantagruel, avouons que le butin est décevant. L'histoire du géant
n'a sans doute pas ces ambitions didactiques que l'on reconnaît mieux dans les oeuvres ultérieures, plus riches de
propos sérieux et parfois graves. Avant une définition plus morale, le pantagruélisme consiste simplement à « vivre en
paix, joye, santé, faisans tousjours grande chere » (chapitre XXXIV). Aussi est-on amené à considérer autrement le
livre dans son ensemble; du roman à thèse on vient vite au conte à plaisir.

LE DIVERTISSEMENT OU LE PLAISIR DE CONTER


faut rechercher avec soin pour dépister une morale ou une théologie, et cette recherche ressemble à un aveuglement,
elle met en lumière le secondaire, mais passe sous silence l'essentiel. Des trente-quatre
chapitres de l'ouvrage, deux seulement servent à édifier un Rabelais philosophe, grave auteur de traité. Les éléments
ne manquent pas en revanche, qui font du Pantagruel un divertissement, « pour passer temps joyeusement », pendant et
après boire. Rabelais use de tous les procédés comiques qui sont à la disposition du conteur.
Jeux sur les mots avant tout. Ce sont jeux simples que ces entassements parfois obscurs de synonymes et d'homonymes.
Tout semble, dans ces suites de sons, accumulé pour l'oreille, ou pour les plaisirs de l'alliance inattendue; deux
termes appartenant à des registres distincts, brusquement rapprochés dans une même phrase, une même fonction, amusent
même s'ils ne sont pas en soi comiques. « Cagotz » et « escargots » n'ont d'autre rapport que leurs sons. Un nom seul
ne suffit presque jamais à rassasier cet appétit de verbe, et le conteur prend son souffle pour égrener des chapelets
de substantifs ou de qualificatifs : « bonnes femmes, lavandières, courratieres, roustissieres, ganyvetieres et
aultres », « seigneurs de la Court, maistres des requestes, presidens, conseilliers, les gens des comptes,
secrétaires, advocatz, et aultres... » (chapitre X). Là même où l'intention comique n'apparaît pas clairement, la
phrase va de groupe en groupe, comme si la simplicité signifiait pauvreté, manque d'ima ination, étroitesse de langue;
en plus d'une période, Rabelais semble pasticher ce qu'on appelle style de chancellerie, directement issu des
tournures latines, avec ses doublets et ses redondances éloquentes : langage « élégant et orné », qui tient du
discours oral plus que de l'écrit.
Ce manieur de mots prend plaisir à dénombrer ce qui compose le menu de l'enfançon Pantagruel : « Il humoit le lait de
quatre mille six cens vaches » (chapitre IV); ou les thèses que le jeune écolier se tient prêt à défendre : « ... Mist
conclusions en nombre de neuf mille sept cens soixante et quatre, en tout sçavoir, touchant en ycelles les plus fors
doubtes qui feussènt en toutes sciences » (chapitre X). Ce sont là premières tentations du gigantisme que les romans
ultérieurs développeront davantage, le Gargantua en particulier.
Le conteur possède d'autres moyens de démontrer ses pouvoirs; ainsi les petits vers placés çà et là dans ses
chapitres, qu'il les prenne à son compte ou les attribue à Pantagruel (chapitre V) ou à Panurge (chapitre XXII); il
prouve sa virtuosité lorsque sur le même schéma rythmique et les mêmes rimes, il compose deux dédicaces bien
différentes de ton, celle du guerrier épique et celle du joyeux luron (chapitre XXVII). Dans la même veine, Rabelais
exploite un autre procédé, la contrepèterie; certaines ont fait fortune...
L'un des amusements les plus fréquents dans le Pantagruel est le galimatias. Panurge donne un aperçu de ses

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