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André Vauchez Sources médiévales et probématique historique In: Mélanges de l'Ecole française de Rome.

Sources médiévales et probématique historique

In: Mélanges de l'Ecole française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes T. 86, N°1. 1974. pp. 277-286.

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Vauchez André. Sources médiévales et probématique historique. In: Mélanges de l'Ecole française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes T. 86, N°1. 1974. pp. 277-286.

doi : 10.3406/mefr.1974.2309 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_0223-5110_1974_num_86_1_2309

CONGRÈS ET COLLOQUES

A - Chronique

SOURCES MÉDIÉVALES

ET PROBLÉMATIQUE HISTORIOGRAPHIQUE

(Congrès international 1 l'occasion dit 90e anniversaire DE LA FONDATION DE L'ISTITUTO STORICO ITALIANO [1883-1973] -

EoME, 22-27 octobre 1973).

PAR

André Vauchez

Directeur des Etudes à l'Ecole

Les médiévistes italiens, ainsi que bon nombre de leurs collègues étrangers, se sont retrouvés à Rome, dans le vieux palais de la Chiesa Nuova pour célébrer le 90e anniversaire de F« Istituto Storico Italiano per il Medio Evo » et rendre hommage à la personne et à l'œuvre de son

actuel Président, le Prof. Raffaello Morghen. Cette manifestation, qui avait été organisée avec un soin particulier et qui connut un franc succès, fut marquée par un important Congrès scientifique, consacré à un bilan des travaux dans le domaine des sources médiévales et à un inventaire des problèmes que posent leur utilisation et leur interprétation. Prat iquement tous les types de documents furent passés en revue au cours d'une série d'exposés de synthèse, complétés par des discussions. Les Actes du Congrès permettront prochainement d'apprécier la valeur de ces mises au point critiques que leur richesse même interdit de résumer. Dans notre compte-rendu, nous voudrions simplement tenter de dégager les thèmes principaux qui ont été au centre des trois tables rondes consa

VJiistoire des institutions laïques et ecclésiastiques, à

V histoire des mentalités et de la culture et enfin à la typologie des sources.

Par le nombre et la qualité des participants, ces tables rondes furent en

crées respectivement à

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effet les sommets de ce congrès et il nous a paru important d'en analyser le déroulement, dans la mesure où la problématique de l'utilisation des documents médiévaux — textuels ou non — pourra sortir modifiée de ces débats.

1ère Table

Ronde:

Histoire des institutions laïques et ecclésiastiques.

Dans son exposé introductif, S. Kuttner présente d'abord une évoca tionhistoriographique du sujet, centrée sur les grandes entreprises d'érudi tionqui, depuis le XVIIe siècle, ont réuni les matériaux dont se servent encore les historiens pour leurs travaux. Il pose ensuite le problème de l'équilibre entre les diverses catégories de sources: aujourd'hui l'étude des institutions médiévales doit s'appuyer à la fois sur les textes juridiques (collections antiques, législation impériale, codifications barbares, cou tumes et jurisprudence), les actes publics et privés (diplômes, statuts, actes notariés) et les sources narratives. A partir du moment où l'on tire parti de ces divers types de documents, on est conduit à mettre en cause la distinction traditionnelle entre une histoire interne — qui serait celle des sources du droit — et une histoire externe, qui serait celle des institutions Ce problème devait retenir l'attention de J. F. Lemarignier, qui estime aussi que les deux approches ne peuvent pas être séparées car la nature et l'abondance des sources sont en rapport avec la vitalité des institutions. Il est significatif, en ce qui concerne l'exercice du pouvoir, que les Caro lingiens aient promulgué plus de 200 capitulaires et qu'il n'y ait plus en France de loi ayant valeur générale entre la fin du IXe siècle et 1145. De même, ce n'est pas un hasard si le nombre des bulles pontificales, très faible avant 1049, ne cesse de s'accroître à un rythme rapide à partir de la seconde moitié du XIe siècle. Il est également important de noter que la plus ou moins grande abondance des sources juridiques condi tionne la façon d'écrire l'histoire des institutions, à laquelle il est impens abled'appliquer les plans passe-partout pour toutes les époques. Mais la plupart des participants préférèrent se livrer à une réflexion sur la notion même de sources en histoire du droit et sur le rapport entre le droit écrit et le droit réellement appliqué. E. Schieffer souligne, pour l'époque carolingienne, que le « Volksrecht » nous donne au total peu d'informations sur la réalité du droit public de l'époque. Car ce « Lands recht» est en fait encore très imprégné de droit romain, et véhicule des concepts juridiques qui ne correspondent plus aux réalités sociales du temps.

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P. Classen abonde dans le même sens en relevant le fait que les capi-

tulaires carolingiens ne sont pas des lois au sens moderne du terme mais

la transcription pour mémoire des décisions prises par le souverain, après

consultation des grands laïcs et ecclésiastiques, et communiquées à ces derniers de vive voix. Dans cette perspective, les « lois » carolingiennes seraient plus des aide-mémoires que des textes normatifs, ce qui pose le problème — difficile à résoudre pour le haut Moyen Age — de la fonction du droit positif — le droit écrit — par rapport au droit coutumier.

Les observations de E. Schumann sur les documents juridiques de l'époque précommunale en Italie rejoignent celles de M. Lemarignier. Il

montre en effet que la rareté des sources (essentiellement des placiti pris dans les maisons des grands personnages) oblige l'historien à s'appuyer sur d'autres documents, parfois d'ordre privé, pour cerner le rôle des judi-

ou des boni hommes dans la cité et dans les assemblées publiques. G. Tabacco insiste sur la nécessité de relativiser la valeur des textes juridiques émanant des autorités suprêmes — papes, empereurs ou rois — pour les XIe et XIIe siècles. A cette époque, les vrais pouvoirs sont les

ces

pouvoirs locaux, mais leur rôle et leurs activités nous échappent dans une large mesure car ils commencent seulement à s'institutionaliser après un énorme désordre dû à la désorganisation fondamentale du pouvoir,

y compris au niveau conceptuel. Ce chaos atteint son point culminant avec la naissance des communes urbaines, dont nous pouvons saisir

la vie interne à travers les consuetudines et les statuts (et d'abord ceux

du Populus). Ces nouveaux centres de pouvoirs sont déchirés par des conf

le

droit coutumier dans la mesure où les factions peuvent à tout instant

lits permanents entre iSocietates et

« consorterie »

qui influent

sur

se

rebeller contre la commune et aider les contrevenants, les bannis etc.

A

travers ces luttes intestines et leur reflet dans la législation, on saisit

le

droit vécu dans les consciences et l'on voit comment l'esprit de parti

peut se combiner avec l'attachement à la cité. Toute une série d'interventions furent consacrées à l'étude des

institutions ecclésiastiques et à leurs problèmes spécifiques. F. Prinz

fit toutefois remarquer

entre institutions laïques

que la distinction

et ecclésiastiques ne correspond pas à la réalité administrative du haut

Moyen Age : des personnages comme les évêques relevaient du droit royal sur le plan militaire et l'on pourrait citer de nombreux autres cas d'interférences .

Benton mit en évidence l'absence de sens historique et de

conscience de la distance temporelle chez les juristes et les glossateurs médiévaux. Il est donc nécessaire, lorsqu'on étudie les textes juridiques et surtout canoniques, de ne pas se laisser égarer par une terminologie

E.

L.

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souvent empruntée à l'Antiquité mais qui sert en fait à désigner des réalités nouvelles. Enfin le E. P. F. Kempf et Mgr M. Maccarrone abordèrent le pro blème de la transformation de la papauté en une monarchie administrat iveau cours du Moyen Age. Le premier montra comment les théories

de la souveraineté pontificale, qui sont à l'origine du droit de dispense, ne mirent pas en cause la soumission du pape à la tradition fixée par ses prédécesseurs en matière de foi. Le second étudia le processus par lequel le symbole ecclésiastique de la Bedes Apostolica, qui avait encore une signification très concrète au temps de Grégoire VII (« Descends du

Siège de

pour devenir, après Gratien, un concept abstrait et purement juridi que,désormais dissocié de l'objet matériel qui lui avait servi de support.

»), s'est vidé progressivement de sa réalité au XIIe siècle

Les

conclusions

qui se dégagent,

au

terme de

ce

tour d'horizon,

sont surtout d'ordre méthodologique. D'une part, les diverses inter ventions ont mis en lumière la nécessité d'adopter vis-à-vis des sources juridiques et des documents administratifs une attitude critique. Le rôle de l'historien doit être de restituer à chaque fois aux textes leur vraie portée, c'est-à-dire leur signification dans un contexte chronolo giqueet spatial donné, ainsi que les limites de leur validité. D'autre

part, il est apparu que l'histoire des institutions ne pouvait ignorer les discontinuités de la documentation sur laquelle elle repose. L'historien doit résister à la tentation du récit homogène qui chercherait à masquer

ces lacunes

riodes,

disent les documents qui nous sont parvenus.

et ne tiendrait

pas

compte du fait

qu'à certaines pé

la réalité de l'exercice du pouvoir fut très différente de ce qu'en

2e Table Eonde:

Histoire des mentalités et de la culture.

G. Duby introduit le débat en précisant la terminologie, tâche particulièrement nécessaire dans un domaine de l'histoire où les concepts sont encore flous et insuffisamment définis. La mentalité est distincte de la culture: la première est routinière, impersonnelle et fait plus de place aux automatismes de la pensée qu'à ses initiatives. La seconde est davantage créatrice et originale. Entre les deux, il existe un lien étroit car les mentalités forment le soubassement sur lequel se dévelop pentles arabesques de la création culturelle. L'histoire des mentalités

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constitue un champ immense et encore à peine effleuré. Elle n'a pas

de sources spécifiques mais implique une relecture nouvelle des docu

ments

littéraires et artistiques jusqu'aux testaments et aux textes juridiques. En effet, dans cette perspective, la forme des documents n'est pas moins intéressante que leur contenu, à condition que l'on se pose la question de savoir dans quelle mesure elle constitue un résidu ou le reflet d'une réalité vivante. Il convient d'autre part de ne pas oublier que les sources

écrites renseignent »souvent mieux sur les modèles idéologiques que sur la réalité des relations sociales. Ainsi, l'étude des sources généalogiques

ne permet pas tant à l'historien de saisir les

mille

que l'image mentale que les contemporains avaient de l'institution

familiale. L'histoire des mentalités doit également s'appuyer sur les

sources non-écrites et sur l'étude des objet archéologiques, de préférence ceux de niveau moyen qui sont plus significatifs que les chefs-d'œuvre. En effet, au Moyen Age, l'expression d'une idéologie passe davantage par des signes ou des symboles que par des écrits, ce qui confère à l'art et à l'iconographie une importance fondamentale dans ce domaine.

jusque là utilisés dans une optique différente, depuis les œuvres

aspects concrets de la fa

G. Tellenbach insiste lui aussi sur l'importance du concept histo de mentalité, que l'historien doit aborder comme une attitude

rique

mentale naturelle et spontanée excluant tout jugement de valeur ou présupposé idéologique. Parfois cependant, l'idéologie elle-même peut

devenir mentalité à force d'être diffusée et banalisée. Le langage enre

gistre les

qui était neutre à l'origine, devient un substantif masculin pendant le haut Moyen Age, sous l'influence du latin Deus. Une telle évolution n'est pas seulement intéressante pour les linguistes. Elle révèle le passage de la divinité innommable au Dieu personnel. A sa suite, H. M. Schaller

transformations des mentalités. Ainsi le mot allemand « Gott »

met l'accent sur l'insertion sociale de la pensée et sur la façon dont l'évolu tiondu langage médiéval traduit le passage d'une pensée sauvage à une autre qui l'est moins.

M. Eeyd eilet montre, à partir d'exemples précis, comment l'étude

de certains textes littéraires de l'Antiquité tardive permet une appro chepsychologique de la notion de royauté chez les peuples barbares, qui renouvelle la problématique purement juridique qui a longtemps prévalu dans ce domaine. Par l'étude du vocabulaire de l'institution royale (harmoniques, synonymes etc.) ainsi que de la structure et de l'esthétique des œuvres qui lui sont consacrées, l'historien pourra tirer parti de textes qui ont mauvaise presse pour avoir été rédigés essentie llement à des fins de propagande. Le revêtement littéraire d'une institution fait partie intégrante de celle-ci et on ne doit donc pas l'éli-

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miner sous prétexte qu'il est superfétatoire et comporte bien des él éments hérités. Pour être valable, cette démarche doit cependant respecter la spécificité des sources et de pas opposer terme à terme des textes relevant de genres différents. Fr. Prinz met l'accent sur l'importance des documents hagiographi quescomme source de l'histoire des mentalités. Les légendes consti tuent en effet un lieu de rencontre privilégié entre la conscience indivi

duelle et la conscience collective. On y saisit par exemple, avec une acuité particulière la conception que les milieux ecclésiastiques se faisaient des rapports du droit et du fait, le miracle permettant seul de sortir des situa tions conflictuelles insolubles et représentant un instrument d'adap tation à la réalité.

A. Vauchez, parlant des procès de canonisation médiévaux, souligne

le fait qu'ils constituent un type de documents privilégié pour l'histoire des mentalités car les dépositions des témoins, même filtrées par la grille des articuli interrogatorii, conservent une certaine spontanéité. C'est d'autre part une des rares occasions où l'on peut voir un même sujet — la sainteté d'un personnage connu — abordé par des gens de niveaux

sociaux et culturels très divers. En dépit de différences d'expression, il semble bien que les traits attestant l'existence d'une mentalité commune soient assez nombreux. Et lors même que certains clercs se montrent plus sensibles aux aspects moraux et spirituels de la sainteté, ils ne font

preuve d'aucun

miracles qui retiennent surtout l'attention des fidèles. J. M. Lacarra évoque le contre-coup de la présence des musulmans sur la mentalité des chrétiens espagnols au cours du Moyen Age. Suivant

les époques, l'attitude des chroniqueurs castillans a oscillé entre la crainte et l'admiration, en fonction de nombreux éléments d'ordre militaire et politique mais aussi culturel et religieux. Pour F. Vercauteren, les œuvres des historiens au Moyen Age ne nous intéressent pas seulement pour les événements qu'elles rapportent et pour les textes qui s'y trouvent cités, mais aussi en tant que témoi gnages de mentalité. Ainsi, dans la Flandre du XIIe siècle, on voit appar

aître,

scepticisme, ni même

d'esprit critique vis-à-vis des

chez des auteurs comme Galbert de Bruges et Ghislebert de Mons,

un état d'esprit nouveau, bien éloigné des perspectives universalistes

de l'historiographie impériale. Leurs chroniques sont l'œuvre de fonc

tionnaires

pratique administrative, axés sur ces réalités politiques nouvelles que

sont certes des clercs mais avant tout des hommes de la

qui

sont les principautés territoriales.

J. F. Lemarignier aborde le problème de la mentalité des faussaires

médiévaux. Les faux diplômes et les fausses bulles attestent l'existence

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d'une conception de l'écrit qni diffère de la nôtre et une volonté cons ciente de tout ramener à des fondateurs anciens, si possible même aux temps apostoliques. Jusqu'au XIIe siècle, on considère universel lementque Vantiquitas est une garantie d'auctoritas. Les papes cano-

nistes, en particulier Alexandre III, renversent les perspectives en affi

rmant

papauté une source actuelle de législation. Après A. Sempoux qui souligna le lien entre la mentalité bourgeoise et le développement de la nouvelle comme genre littéraire, E. R. Labande montre l'intérêt de l'épigraphie médiévale pour l'histoire des mentalités:

épitaphes, plaques de dédicace, inscriptions diverses permettent d'évaluer le degré de culture d'une époque et de saisir à travers la calligraphie les divers courants artistiques s'exerçant dans une région donnée. Partant des résultats déjà obtenus pour le Poitou, il pose la question: pourquoi tant d'inscriptions à la disposition des fidèles aux XIe et XIIe siècles

si ceux-ci ne savaient pas lire?

que les textes les meilleurs sont les plus récents et en faisant de la

A. Prandi présente la mentalité comme le filtre de la culture et de l'expérience. Les œuvres d'art offrent à cet égard, un intérêt excep

tionnel

créatrice et les requêtes de la mentalité collective. Enfin, P. Sawyer souligne l'intérêt que revêt l'archéologie médié valepour la connaissance des mentalités. Il insiste en particulier sur l'importance de la toponymie car les noms de lieux, qui sont donnés par les habitants, reflètent, à la fois au niveau des fixations et des change ments, la mentalité des masses rurales que nous avons peu d'autres possi bilités de saisir.

car elles sont un lieu de rencontre entre la conscience individuelle

De ce débat très riche en aperçus nouveaux, on retiendra surtout l'idée que l'histoire des mentalités a des ambitions très vastes. Dépourvue de sources spécifiques, même si les enquêtes et les sources littéraires se prêtent mieux à ses analyses que d'autres types de documents, elle tire son profit de tous les documents historiques, qu'ils soient textuels, icono graphiques ou archéologiques. La tentation qui menace cette nouvelle historiographie est, comme devait le souligner dans la discussion K. F. Werner, de ne chercher dans les sources que des structures ou des traits de mentalité en négligeant, s'il s'agit de textes ou d'oeuvres d'art, la personnalité des auteurs, la conscience que ceux-ci ont eue d'eux-mêmes et la perspective qui fut la leur lorsqu'ils composèrent leur œuvre. De

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fait, l'histoire des mentalités ne pourra se faire une place incontestée

à côté des autres branches de l'histoire que si elle veille à ne pas « objec

tiver » ses sources, évitant ainsi le glissement vers l'intemporel ou l'anachro

nique.

*

*

*

3e Table Eonde :

Typologie des sources.

L. Génicot introduit le débat en parlant des travaux entrepris depuis 1972 à l'Institut d'études médiévales de Louvain pour établir une typo logie des sources du Moyen Age occidental. Il précise l'intérêt théorique et pratique de cette entreprise scientifique qui fait appel à une large collaboration internationale. Pour être totale en effet, comme elle en a l'ambition aujourd'hui, l'histoire ne peut se contenter de conjuguer tous les aspects du passé. Elle doit également entendre sur chaque point tous les témoignages. Or elle satisfait rarement à cette exigence. Par

ignorance ou par crainte: les érudits ne connaissent pas toutes les espèces de sources où ils pourraient puiser ou ils n'interrogent pas celles qui ne leur sont pas familières, de peur de se fourvoyer dans leur emploi. Pour être mieux informés et moins timorés, ils auraient besoin d'une « typo logie » qui signale chaque type de documents, énonce les règles de crit ique qui lui sont propres et en permette ainsi l'utilisation correcte et ex

haustive.

d'huiest donc de chercher à connaître le caractère générique des sources qu'ils emploient et d'aboutir à une « Gattungsgeschichte », complément indispensable de la « Quellenforschung ».

Une des tâches les plus urgentes pour les médiévistes d 'aujour

P. Sawyer objecte qu'il y a beaucoup de sources qu'il est difficile

de classer dans des genres bien définis. Dans quelle catégorie faut-il ranger le Domesday Book ou les chartes anglo-saxonnes? De toute façon, on revient toujours aux sources pour leur demander autre chose et cela même rend accessoire leur classification. Selon K.F. Werner, la tâche qui s'impose dans le domaine de la typo logie n'est pas de refaire un catalogue des types de sources mais d'aboutir

à un relevé le plus complet possible de ce qui existe comme sources.

E. H. Bautier analyse les buts fixés par L. Génicot à son entreprise:

établir la nature de chaque genre de sources et définir les principes de critique historique propres à chacun. Sa nouveauté réside, selon lui, dans son caractère synthétique et dans le désir de faire appel à des sources

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nouvelles. Il serait cependant dangereux de négliger les sources diplomat iquestraditionnelles et les documents d'archives qui restent l'essentiel de la documentation encore à exploiter. A côté d'une typologie des genres littéraires et des ensembles de documents, il faudrait établir une typol ogie des fonds et en particulier des fonds diplomatiques. A la vieille opposition entre actes publics et privés, il conviendrait de substituer une distinction entre les actes écrits rédigés dans une perspective juri dique (Urkunden) et les documents qui décrivent un état de fait (enquêt es,comptes etc.). Le caractère public ou privé ne porte que sur la forme diplomatique d'actes qu'il faut désormais examiner pour eux-mêmes, à

la fois en fonction de leur contenu et des fonds dans lequels ils apparaissent.

G. Arnaldi estime qu'il faut distinguer la typologie pratique des

sources, telle que tentent de l'établir les médiévistes de Louvain, et une utilisation typologique des sources au plan méthodologique. L'essentiel à ses yeux est d'introduire la problématique comparatiste dans l'usage même que l'historien fait des documents.

E. Noël souligne l'apport des sciences de la terre aux études histori

ques.Les sciences naturelles ne constituent certes pas des documents mais certains travaux qu'elles suscitent aboutissent à des résultats qui deviennent des sources pour l'historien. Ainsi dans le domaine de la pé dologie et de la palynologie qui permettent de reconstituer l'histoire d'un sol ou d'un paysage rural. Certes, les résultats obtenus par ces mé thodes ne sont significatifs que si les indications obtenues par sondage dans des endroits différents d'une même région sont concordants. Mais, dans certains cas, on est déjà parvenu à définir avec une certaine préci

sionles principales étapes de l'évolution de la converture végétale et donc de l'histoire climatique. Dans cette perspective, on est conduit par exemp le à relativiser l'importance des défrichements médiévaux qui n'au

raient

fait que reconquérir des terres qui avaient déjà été gagnées à la

culture à des époques antérieures et abandonnées à la suite d'un refro

idissement du climat.

Portant sur une entreprise qui est actuellement en cours, un tel

débat ne pouvait avoir de conclusion. Il s'en dégagea cependant l'im

pression

beaucoup plus large qu'au siècle dernier, ce qui rend d'autant plus urgent l'établissement d'un inventaire aussi exhaustif que possible ainsi que de nouveaux modes de classification. De façon plus générale, ce congrès

que la notion de sources revêt aujourd'hui une signification

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très réussi auquel la présence des plus grands noms de la médiévistique européenne et américaine donnait un caractère particulièrement imposant,

mit en évidence à la fois la nécessité où se trouvent les historiens actuels du Moyen Age de considérer avec des yeux neufs le « stock » document airequi est à leur disposition depuis longtemps et les possibilités offertes par de nouveaux types de sources, dont l'utilisation peut modifier cons

idérablement

L'Istituto Storico Italiano per il Medio Evo a apporté en tout cas une précieuse contribution à cette prise de conscience et a montré, par ce congrès, que sa fidélité à la tradition erudite n'excluait pas une apti tude à s'ouvrir à la nouveauté, dès lors qu'elle est autre chose qu'une mode.

la problématique historiographique dans les années à venir.

André Vauchez