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CONTES ET METAPHORES EN TRAVAIL SOCIAL

« IL ÉTAIT UNE FOIS… DES HISTOIRES, LES HISTOIRES DE NOS VIES…

GOUBILLE Nicole, assistante sociale et sociologue, enseignante à l’ESAS-HELMO

Ecole Supérieure d’Action Sociale, rue d’Harscamp, 60C, 4020 Liège ( n.goubille@helmo.be )

INTRODUCTION

1. RACONTER DES HISTOIRES

1.1. Fondement de l’art narratif

1.2. Distinctions entre les différentes histoires

2. TRANSFORMER LES REPRESENTATIONS SOCIALES

2.1. Notions de représentations sociales

2.2. Evolution des représentations sociales

3. DEVELOPPER UN PROCESSUS D’APPLICATION ET/OU DE CREATION DES CONTES ET METAPHORES

3.1. Application d’expressions métaphoriques

3.2. Adaptation d’expressions métaphoriques

3.3. Processus créatif d’expressions métaphoriques en trois étapes

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE

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INTRODUCTION

Comme le « Petit Prince » de Saint-Exupéry demandait à l’aviateur « dessine-moi un mouton… », nous pourrions vous demander à notre tour :

« Raconte-moi une histoire, une belle histoire… Raconte-moi des histoires, des histoires anciennes… Raconte-moi ton histoire, l’histoire de ta vie… ».

Et si nous racontions ensemble des histoires pour cheminer pas à pas, pour nous éclairer sur une zone d’ombre et nous révéler un éclat lumineux…Chacun de nous est concerné par son histoire personnelle et familiale, par sa trajectoire de vie inscrite dans un contexte socio- culturel. Nous sommes tous invités à cultiver notre intériorité, à rechercher des sens à nos vies…

En tant qu’intervenants sociaux, nous rencontrons professionnellement « des blessés de la vie » et « des explorateurs en quête de sens et de bien-être ». Tout en leur assurant un cadre sécurisant, nous tentons de les rejoindre là où ils vivent. Avec empathie, nous co créons et nous cherchons à :

- Écouter leur histoire ;

- Accueillir leurs émotions ;

- Identifier leurs besoins ;

- Révéler leurs ressources personnelles et celles de leur entourage ;

- Evoquer leurs responsabilités et les inviter à en faire leur part ;

- Stimuler leur recherche identitaire individuelle et collective ;

- Favoriser leur intégration socio-culturelle ;

- Susciter leur créativité ;

- Accompagner leur cheminement vers d’éventuels changements…

Très souvent, nous sommes confrontés à des difficultés d’expression, perdus dans le labyrinthe d’un vague sentiment de malaise « je suis souffrant », avec quelles significations ? Est-ce en lien avec la maladie, le handicap, le deuil, la tristesse, la déception, la solitude, le rejet, la colère, la jalousie, le manque, la perte de sens… ?

Interrogeons-nous : dans un cadre psycho-socio-culturel, comment favoriser l’expression, la compréhension empathique et l’évolution de ses représentations afin d’envisager d’autres possibles ?

Et explorons la voie ou la voix des contes et des expressions métaphoriques…

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Avant de commencer ce voyage des contes et des métaphores, voici trois préalables :

1. Raconter son histoire personnelle en termes de trajectoire de vie, qui fait référence aux récits de vie n’est pas l’objet de cet écrit.

2. Raconter des histoires peut signifier exprimer ses versions des faits, selon le regard posé avec parfois certaines exagérations ou même pures imaginations ; nous éviterons les termes mensonge ou vérité qui sous-entendent des considérations justicières pour insister sur les interprétations multiples des évènements vécus.

3. Raconter des histoires, goûter au plaisir et à la profondeur du langage métaphorique, se laisser toucher et comprendre pour ensuite, déconstruire et reconstruire avec son regard critique et ses références personnelles…

Telle est l’invitation de cet écrit …

« Il n’y a pas de vérité, pas de mensonge, tout est une histoire d’opinions. »

Terry GILLLIAM

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1.

RACONTER DES HISTOIRES

« C’est l’humain qui fait l’histoire et non pas l’histoire qui fait l’humain. »

Henri MASSIS

1.1. Fondement de l’art narratif

Depuis la préhistoire, depuis notre plus jeune âge et partout dans le monde, nous racontons des histoires, nous racontons les histoires de nos vies. Avant les traces écrites de ces histoires, cet art narratif s’est exprimé par la tradition orale. Certains maîtrisent davantage « l’oralité » soit en que tant que « leadership » pour imposer ses valeurs et ses idées, soit en tant que traducteur ou porte-parole des « non-dit », des « sans- voix »…Nous, intervenants sociaux, veillons à ce que chacun se réapproprie « cette oralité ».

Chercheur en psychologie culturelle et éducative, Jérôme BRUNIER explique le lien narratif entre individu et collectivité dans un contexte culturel : 1

« Notre expérience est traduite sous forme narrative dans les conventions du récit, qui permet de convertir l’expérience individuelle en monnaie collective, qui en quelque sorte peut entrer en circulation sur une base plus large que la seule relation interpersonnelle.(…) Et dans la mesure où le conte populaire et le récit en général s’articule autour de cette dialectique entre les normes attendues et porteuses d’une part ; et d’autre part, l’évocation de transgressions possibles, il n’est pas surprenant que le récit, comme la culture elle-même soit à la fois la monnaie et la devise d’une culture. »

Jérôme BRUNIER poursuit en expliquant l’art narratif qui consiste à construire des histoires pour se raconter soi-même.

« Cette construction très irrégulière procède à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. L’intérieur, c’est la mémoire, les sentiments, les croyances, la subjectivité. Une part de cette intériorité est très certainement innée, propre à notre espèce. (…) Mais une grande partie du récit que nous faisons de nous-même est également fondée sur des sources extérieures ; sur l’apparente estime que les autres nous portent et sur les innombrables attentes que nous avons très tôt puisées, sans même y penser dans la culture où nous sommes immergés. »

Transmises par les voies de la communication, les histoires évoquent un lien de réciprocité ; prendre la parole suscite le fait d’être écouté ; créer une œuvre d’art provoque l’espérance d’être rejoint dans la contemplation ; offrir ses services attire l’accueil de ceux-ci…

1 BRUNIER Jérôme, Pourquoi nous racontons-nous des histoires ?, éd. Retz, France, 112 pages, 2002, p.18

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D’après Patrick TRAUBE, psychothérapeute belge, donner et recevoir, demander et refuser : quatre actions clés qui fondent les relations humaines épanouissantes et respectueuses.

Balancier entre réalité et imaginaire, le processus narratif remplit plusieurs fonctions telles la transmission d’informations et de rituels de la vie quotidienne, le partage d’émotions liées à des évènements de vie ou à des univers imaginaires, le passage de l’identité individuelle vers une identité collective ou encore la recherche de sens existentiels.

« Peu importe les époques, les modes et les coutumes, le - dis, tu me racontes une

histoire – est une demande intemporelle, sans appartenance de lieux, ni de races. Chacun

de nous a établi un rapport avec ces histoires et a créé un lien indélébile, ineffaçable,

indestructible. Léger cordon ou amarre pesante, ce lien est là agissant dans notre

imaginaire dont il est un des constituants. Le récit, ce lieu magique de tous les possibles

est l’endroit où on invente ou réinvente le passé, où l’on crée ou recrée le présent et où on

l’on imagine l’avenir. C’est l’espace de l’apparente liberté d’où seraient bannies entraves et

pressions, c’est le lieu où l’on déplace les contraintes de la vie vers celles, moins violentes,

de la narration orale ou écrite. Personnages de fiction ou réels, quelle importance ? Le

sens général qui se dégagera du récit est celui que l’auteur voudra bien lui conférer. » 2

Durant leur croissance, les enfants s’identifient à leurs parents pour ensuite prendre conscience de leur individualité en découvrant entre autre leur reflet dans le miroir ou l’écho de leur voix…Par le mimétisme et l’imaginaire, les enfants entrent très tôt dans la narration, confrontés aux obstacles de la vie, aux processus inconscients liés aux pulsions, aux mécanismes défensifs, aux angoisses et fantasmes.

« En matière d’histoires, les enfants sont de fameux conservateurs. Ils veulent les

réentendre avec les mêmes mots que la première fois, pour le plaisir de les reconnaître

voir de les apprendre par cœur avant de se lancer dans l’aventure des variantes ou de

l’improvisation. Les mots constituent l’ancrage des sentiments éprouvés. Lorsque l’enfant

apprivoise un coin de son univers, il en refait le tour du propriétaire avant de se risquer

ailleurs. Ce n’est que plus tard qu’ils accepteront la surprise des variantes et d’une autre

exploration du thème ; qu’un point de vue neuf en renouvellera l’intérêt. » 3

L’étape suivante de socialisation permet soit le renforcement du modèle groupal identitaire, soit l’altérité identitaire où l’autre est différent de soi. Toute cette évolution est inscrite dans des histoires culturelles, des récits mythologiques aux paraboles bibliques, des contes populaires aux contes de fée ou encore récemment des histoires magiques destinées principalement aux adolescents, telles que les épisodes d’Harry Potter, du Seigneur des anneaux, Twilight…

2 GRAITSON Isabelle avec la collaboration d’Elisabeth NEUFORGE, L’intervention narrative en travail social, essai méthodologique à partir des récits de vie, éd. L’Harmattan, France, 219 pages, 2008, p.26 3 FEVRE Louis, Contes et métaphores, 2 ème éd. Chronique Sociale, France, 192 pages, 2004, p.57

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1.2.

Distinctions entre les différentes histoires

Les histoires définies en tant que récits mettent en scène de manières diversifiées des faits réels ou imaginaires, telles que les mythes, les paraboles, les légendes, les contes et les métaphores. Approfondissons en quoi ils peuvent devenir des outils d’intervention sociale.

D’après Louis FEVRE, les mythes sont « des récits présentant les personnages, les relations et les problèmes qui concernent les origines de l’homme ». Le mythe de Sisyphe relate la

condamnation à faire rouler une énorme pierre jusqu’en haut de la montagne. La regarder glisser jusqu’en bas inévitablement. Recommencer cette montée et cette descente indéfiniment…En tant qu’intervenants sociaux, nous pourrions évoquer ce mythe dans l’accompagnement d’une jeune femme désemparée parce qu’elle est enceinte pour la cinquième fois en si peu de temps : se voit-elle contrainte d’assumer cette grossesse non désirée et d’éventuelles suivantes ou au contraire, souhaite-elle rompre avec les répétitions insatisfaisantes pour elle en envisageant un moyen de contraception adapté et/ou une éventuelle interruption de grossesse ?

Un autre mythe grec raconte la mort d’Icare, après avoir volé trop près du soleil…C’est

l’histoire d’Icare et de son père Dédale qui crée des ailes avec de la cire et des plumes pour s’enfuir du labyrinthe. Dédale avertit son fils Icare des dangers de la mer et de ses gouffres abyssaux, des dangers du soleil et des rayons. Porté par son élan de liberté, Icare s’envole

et s’approchant trop près du soleil, entraîne la fonte de ses ailes et se noie dans la mer…

Raconter ce mythe permet d’attirer l’attention sur le prix à payer pour un détenu qui ne

réintègre pas la prison après un congé pénitentiaire ; ou permet d’avertir des dangers pour

la santé en consommant excessivement des substances toxiques ou encore permet d’éviter

le risque du surendettement en cédant à des achats compulsifs possibles par des crédits

accessibles…

A la suite des mythes, les paraboles issues de la tradition chrétienne constituent d’après

Louis FEVRE, « de brefs récits métaphoriques, très imagés, marqués par leur aspect énigmatique, éveillant la curiosité et invitant à faire sens dans sa vie. »

Pour illustrer, la parabole des talents évoque le don des talents selon les capacités de chacun où nous sommes invités à prendre conscience de nos aptitudes et à développer nos potentialités.

A propos des légendes, Louis FEVRE les définit comme « des récits à caractère merveilleux

où les faits historiques sont transformés par l’imagination populaire ou l’invention poétique. »

Telle la légende liégeoise de Tchantchès reprend certaines caractéristiques du liégeois populaire, en tant que « bon vivant » et loin des fastes des bourgeois.

Définies par de courts récits destinés à illustrer des normes ou des préceptes, les fables apparaissent plus ardues à évoquer par le côté moralisateur et la présence de jugements de valeur. Certains se souviennent peut-être d’une fable de la Fontaine où la fourmi refuse d’apporter son aide à la cigale ayant chanté tout l’été pendant qu’elle-même préparait ses provisions pour l’hiver…Accusation ou invitation à assumer ses responsabilités, à récolter ce que l’on sème ?

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Dans cet écrit et comme le titre l’indique, nous évoquerons davantage les formes narratives des contes et des métaphores.

Les contes sont « des récits imaginaires et métaphoriques d’une aventure. Contrairement aux

histoires brèves, ils comportent des étapes et des rebondissements qui entretiennent curiosité

et suspense jusqu’à sa conclusion. » 4 Pierre MOURLON BEERNART 5 précise que « les contes

font partie de la littérature populaire et sont transmis de bouche à oreille avant d’être consignés

dans des livres ; c’est la raison pour laquelle dans des pays à civilisation orale comme en Afrique

Noire, ils demeurent aussi vivants, chaque conteur aménageant le récit à sa façon. »

Tout comme il existe des bandes dessinées adaptées aux enfants et d’autres destinées aux adultes, des contes populaires sont particulièrement adressés aux adultes qui bercés par l’imaginaire de l’enfance cherchent souvent des significations multiples…Par contre les contes de fées, spécialement pour les enfants, simplifient les situations en typant les personnages afin de maximiser l’écho.

Dans son livre Psychanalyse des contes de fées, Bruno BETTELHEIM, thérapeute autrichien, explique l’impact des contes de fées auprès des enfants, en aidant ceux-ci à donner du sens à leur vie. 6

« Pour pouvoir régler les problèmes psychologiques de la croissance (c’est-à-dire surmonter les

déceptions narcissiques, les problèmes œdipiens, les rivalités fraternelles ; être capable de

renoncer aux dépendances de l’enfance ; affirmer sa personnalité ; prendre conscience de sa

propre valeur et de ses obligations morales) ; l’enfant a besoin de comprendre ce qui se passe

dans son être conscient et, grâce à cela, de faire face également à ce qui se passe dans son

inconscient.(…) C’est ici que l’on voit la valeur inégalée du conte de fées : il ouvre de nouvelles

dimensions à l’imagination de l’enfant que celui-ci serait incapable de découvrir seul. Et, ce qui est

encore plus important, la forme et la structure du conte de fées lui offre des images qu’il peut

incorporer à ses rêves éveillés et qui aident à mieux orienter sa vie. »

Beaucoup d’entre nous se souviennent du petit chaperon rouge naïf, qui se fait attraper dans le piège du grand méchant loup ; où le dénouement de l’histoire insiste sur la justice rétablie par le chasseur tirant sur le grand méchant loup libérant ainsi le petit chaperon rouge et sa grand-mère. Ce conte intemporel marque les imaginaires des petits et des grands par la force de ses messages : naïveté et insouciance de l’enfance, confrontation aux pertes de ses repères, aux rencontres surprenantes sur le chemin,…mais veillons à ne pas sombrer dans une méfiance excessive face à l’inconnu ; en ciblant davantage les possibilités à éviter ou à contourner les dangers.

4 FEVRE Louis, Contes et métaphores, éd. Chronique Sociale, France, 192 pages, 2004, p177

5 COLLECTIF, présenté par Pierre MOURLON BEERNART, Contes de Noël pour notre temps, éd. Lumen Vitae, Belgique, 151 pages, 1993, p18

6 BETTELHEIM Bruno, Psychanalyse des contes de fées, éd. Pocket, Robert Laffont, France, 477 pages, 1999,

p.18

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Quant aux métaphores, elles sont définies par David GORDON « comme une façon de parler

dans laquelle une chose est exprimée en termes d’une autre, jetant par ce rapprochement un

nouvel éclairage sur le caractère de ce qui est décrit. » 7

Il poursuit en disant que les métaphores sont des représentations du vécu qui ne sont pas les expériences elles-mêmes. Face au malaise que nous pouvons ressentir, nous exprimons certaines images fortes comme tomber dans le vide ou s’écraser contre un mur ou encore être sur le bord du précipice…Ces images fortes évoquent l’intensité du malaise sans issue ; par contre, si nous imaginons être perdus dans un labyrinthe, ce n’est pas pour autant que nous vivons l’expérience réelle d’un labyrinthe. Ce parcours de vie est parsemé d’obstacles apparaissant insurmontables. Soit nous concentrons notre regard sur les multiples impasses et les allées et venues infructueuses ; soit nous pouvons entrevoir l’issue possible de ce labyrinthe, vers d’autres perspectives plus lumineuses…

Cet exemple démontre une caractéristique essentielle des contes et des métaphores où les significations sont multiples : la polysémie que Louis FEVRE développe comme ceci : « celui

qui lit, dit, écoute, en capte ce qu’il peut sur le moment et il complète par la suite les

significations qu’il porte aux évènements. » 8

Il mentionne une autre caractéristique : l’isomorphisme. « Une métaphore isomorphique

transpose presque trait pour trait les éléments du caractère, les choix fondamentaux, les

systèmes de valeurs, le type de problème vécu par le destinateur. Il s’agit d’une correspondance

de structure et non d’un mimétisme. Le contexte, les personnages, l’aboutissement et surtout la

ressource à introduire doivent intriguer, voire dérouter l’intéressé. »

7 GORDON David, Contes et métaphores thérapeutiques, apprendre à raconter des histoires qui font du bien, éd. Dunod, France, 191 pages, 2006, p.17 8 FEVRE Louis, Contes et métaphores, 2 ème éd. Chronique Sociale, France, 192 pages, 2004, p.186 & p.182

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« Madame Blanche venait de terminer ses courses. Au comptoir du self, elle acheta un bol de

soupe, alla s’installer à une table, y posa son plateau et s’aperçut qu’elle avait oublié de prendre

une cuillère. Elle repartit aussitôt en chercher une au comptoir. Revenant à sa place, une minute

plus tard, elle trouva Monsieur Noir installé devant le bol, trempant sa cuillère dans la soupe.

Quel « sens gêne », pensa-t-elle ! Mais il n’a pas l’air méchant…Ne le brusquons pas ! Vous

permettez, lui dit-elle en tirant la soupe de son côté. Son interlocuteur ne répond que par un

large sourire et elle commence à manger. A ce moment, Monsieur Noir retire un peu le bol vers lui

et le laisse au milieu de la table. A son tour, il plonge sa cuillère et mange, mais avec tant

d’amabilité dans le geste et le regard qu’elle le laisse faire. Ils mangent à tour de rôle. Son

indignation a fait place à la surprise, Madame Blanche se sent même un peu complice. La soupe

terminée, Monsieur Noir se lève, lui fait signe de ne pas bouger et revient avec une abondante

portion de frites qu’il pose au milieu de la table. Il l’invite à se servir. Elle accepte et ils

partagent les frites. Puis, Monsieur Noir se lève pour prendre congé. Il lui offre un ample salut

de la tête et prononce l’un de ses premiers mots : Merci ! Madame Blanche reste un moment

pensive et songe à s’en aller. Elle cherche son sac à main qu’elle a accroché au dossier de sa

chaise. Plus de sac ! Mais alors se dit-elle Monsieur Noir n’était qu’un pickpocket ! Ses yeux

tombèrent alors sur un bol de soupe intact et froid, posé sur une table voisine, devant la chaise

où est accroché son sac. Il manque une cuillère sur le plateau. » 9

2. TRANSFORMER LES REPRESENTATIONS SOCIALES

«L’expérience n’est pas ce qui arrive à l’individu, c’est ce que l’individu fait de ce qui lui arrive. »

Aldous HUXLEY

Cet inconnu qui s’impose à notre table et s’en va avec notre sac est forcément un imposteur ! Cette histoire étonnante nous invite à prendre conscience de nos représentations sociales et à les modeler, tel un morceau d’argile, touché, pétri et orienté vers une autre forme…Surtout quand il s’agit d’un jugement de valeur si vite établi !

9 Récit repris et adapté par FEVRE Louis, Contes et métaphores, 2 ème éd. Chronique Sociale, France, 192 pages, 2004, p. 114

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2.1.

Notions de représentations sociales

En 1961, MOSCOVISCI redéfinit la notion de représentations en soulignant le caractère social. Traduites dans des actions, ces façons d’appréhender le monde se fondent sur des valeurs en tant que repères stables et hiérarchisées permettant de justifier des choix et des normes en tant que règles communes sanctionnées quand elles sont transgressées.

D’après Jean-Claude ABRIC 10 , les représentations sociales sont souvent inconscientes et systématisées, partagées par des catégories de personnes. Elles remplissent diverses fonctions :

1) Cognitive en permettant de comprendre et d’expliquer des réalités de vie ; 2) Identitaire en définissant les identités individuelles et collectives ; 3) Directive en orientant des comportements normatifs ; 4) Justificatrice en argumentant les valeurs et les normes adaptées.

D’une part, ces représentations sociales ont tendance à être stables par un triple ancrage :

1) L’ancrage psychologique est constitué de mécanismes mentaux étroitement liés à son histoire personnelle. Edgar MORIN utilise l’expression « d’imprinting culturel » pour aborder les façonnages précoces de l’enfance. 2) L’ancrage social est élaboré avec les routines sociales, les mécanismes d’influence et de subordination aux normes sociales. 3) L’ancrage institutionnel où les représentations sociales sont relayées par des institutions publiques, politiques, médiatiques, religieuses, formatives,…

D’autre part, ces représentations sociales sont amenées à évoluer pour s’ajuster aux réalités rencontrées en fonction des expériences de vie. Ce processus de transformation personnelle et collective des représentations sociales dépend de deux facteurs : le premier contextuel concerne l’environnement sociétal avec les progrès techniques, les politiques sociales, l’évolution des valeurs et des phénomènes de société. L’autre facteur identitaire fait référence à notre façon de nous impliquer dans notre cheminement à la croisée d’autres chemins.

Pour illustrer, prenons un fait social tel que le licenciement collectif de travailleurs dans une entreprise. Selon le contexte socioéconomique de crise ou de prospérité économique, cette réalité de licenciement collectif est vécue différemment selon les acteurs concernés. Au niveau des employeurs, le licenciement collectif est devenu une étape nécessaire pour éviter une faillite ou éventuellement augmenter le profit. Au niveau des travailleurs, un jeune homme licencié après un an de travail n’a pas le même vécu (en considérant peut-être le licenciement comme un passage ou un tremplin vers une autre orientation professionnelle) qu’un quinquagénaire travaillant depuis trente ans dans l’entreprise. Dans sa situation de professionnel confirmé, le licenciement bouscule les repères établis de longue date et signifie une chute, une injustice, une non reconnaissance de ses compétences, une disparition de la sécurité économique et une profonde angoisse face à l’inconnu…

10 ABRIC Jean-Claude (sous la direction de), Pratiques sociales et représentations sociales, éd. PUF, France, 1994

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2.2.

Evolution des représentations sociales

Célèbre physicien et chimiste qui a reçu le prix Nobel en 1971, PRIGOGINE a découvert les

structures dissipatives : « C’est loin de l’équilibre que les choses se créent. Chaque équilibre est voué à disparaître pour donner naissance à un nouvel équilibre. » Cette découverte

fondamentale est transférable en sciences sociales où un nouvel équilibre entraîne des changements, où les représentations sociales évoluent, confrontées aux changements liés aux expériences de vie…

Par exemple, la représentation sociale que certains couples ont développée de leur vie commune consiste à être fidèle, à conserver la répartition des rôles établis en début de contrat et de privilégier le cocoon amoureux en partageant ensemble un maximum de temps. A partir du moment où l’un des conjoints provoque des changements, par le début d’une démarche de développement personnel, une nouvelle orientation professionnelle, des rencontres amicales, des passions créatives…ces changements provoquent chez l’autre conjoint un bouleversement de sa vision du couple où le contrat évolue vers un nouvel équilibre…

Comment transformer les représentations sociales ?

1) Première proposition en distinguant les faits des interprétations (inférences) :

Dans la poursuite de l’exemple précédent sur le fonctionnement du couple de type fusionnel, des faits précis et objectifs sont observés comme la participation à des séminaires de développement personnel, le travail thérapeutique, la recherche d’un nouveau travail, la rencontre de nouvelles connaissances…A l’inverse, les interprétations imprécises et subjectives ou inférences présentent parfois une lecture parcellaire des évènements ; suivant sa carte du monde, l’un n’est plus désirable ni aimable puisque le temps à partager ensemble est réduit, l’autre n’est plus exclusif donc n’est plus aimant puisqu’il désire rencontrer d’autres personnes…Les inférences sont inéluctables. Elles constituent souvent une invitation à changer de regard et à rechercher d’autres formes d’équilibre…L’épanouissement de l’un peut rayonner sur le couple, s’ouvrir à d’autres horizons ne signifie pas nécessairement désinvestir la relation.

Sortir du cadre et du système de fonctionnement est l’idée principale du changement de type deux, reprise dans l’intervention systémique. Par exemple, de nombreuses femmes se sentent insatisfaites de leur apparence corporelle. Dès leur plus jeune âge, elles ont reçu des messages de leur entourage soulignant leur corpulence souvent vécues comme une disgrâce. Ce message s’est ancré avec l’influence des médias et notamment de la presse féminine qui valorise les multiples régimes alimentaires en vue des sveltes silhouettes idéalisées. Renforçant le fonctionnement du système, le changement de type un consiste à répéter ce message normatif, à suivre ces régimes soit disant si faciles et efficaces pour vaincre les rondeurs indésirables. Ce bien être hypothétique est opéré au prix de douloureux sacrifices pour s’approcher de l’idéal esthétique en renouvelant de nombreuses frustrations sans pour autant atteindre le but escompté. Par contre, le changement de type deux, suscite

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un changement de système, un questionnement entre les pressions normatives et les besoins personnels, une analyse des rapports à la nourriture et aux rythmes de vie sédentaire, une appropriation de son image corporelle…Au lieu de renforcer leur ancrage, les changements de type deux modifient les représentations sociales des individus.

2) Deuxième proposition par le modèle PNL (Programmation Neuro Linguistique)

D’après Louis FEVRE, « la notion de programmation se base sur un enchainement précis et

habituellement acquis d’opérations sensorielles internes et externes. La notion de

neurolinguistique provient du fait que cet enchaînement s’organise dans des circuits

neurologiques de notre cerveau et se traduit dans notre langage comme dans notre expression

physiologique. » Il poursuit en disant que « La PNL fait fructifier nos ressources et prolonge

nos aptitudes. Elle nous permet de reprogrammer ceux de nos apprentissages insatisfaisants. » 11

La PNL est fondée sur les principes suivants : « La carte n’est pas le territoire. » « Une

intention positive motive chaque comportement. » ou encore « L’échec est du feed-back. » Ces

principes nous invitent à creuser les repères et les commentaires sur notre vécu, les fondements de nos comportements et les significations de nos expériences.

Anne LINDEN explique la PNL « comme une façon de penser, elle rend spécifique la manière

dont notre esprit fonctionne, comment nous pensons. Quand nous réalisons que nous pensons en

images et en mots, il devient plus facile de changer notre pensée en changeant l’image ou les

mots. Nous pouvons façonner nos pensées qui conduisent à la motivation et à la créativité. Savoir

et comprendre la différence entre nos perceptions et la réalité nous rend plus efficace et

flexible dans la communication et dans la vie. » 12

En modulant notre carte du monde constituée de représentations sociales, nous évoluons dans la résolution de problèmes, vers de nouveaux équilibres et d’autres possibles…

11 FEVRE Louis, Contes et métaphores, 2 ème éd. Chronique Sociale, France, 192 pages, 2004, p 186 et p.26 12 LINDEN Anne, A propos de la PNL, article sur le site internet http://www.annelinden.org

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« Il était une fois un brin d’herbe. Il était totalement désespéré, tantôt congelé par le froid,

tantôt inondé par les pluies, ou brulé par le soleil, et parfois même piétiné par des centaines de

grosses chaussures et de bottes. Dès lors qu’il commençait à être heureux, à s’étendre vers le

ciel bleu et la chaleur du soleil en écoutant les oiseaux s’interpeller et en sentant la brise et le

caresser ; il était tondu ou aplati et compressé contre la terre.

Un jour, ne sachant pas ce qu’il faisait, quelqu’un le coupa si court qu’il savait à peine respirer et

ne pouvait certainement plus entendre le chant des oiseaux ou sentir la brise. Mais, on ne sait pas

comment, quelques jours plus tard, il remarqua qu’il avait légèrement grandi et qu’il pouvait à

nouveau s’étirer et voir le ciel. Malheureusement, après quelques semaines, le soleil brilla si fort

qu’il perdit sa couleur verte et devint brun et sec. Il pensa que sa fin était proche jusqu’au

moment où la pluie tomba et qu’il put boire goulûment et s’imprégner d’humidité. Bientôt, il

regagna en couleur. Il y avait toujours quelque chose qui semblait arriver pour le blesser, ou pour

le mettre en danger ; la gelée et la neige, le soleil brûlant, les gens qui marchaient, couraient ou

sautaient sur lui. Il était désespéré, ça ne valait pas le coup de vivre de cette manière.

Un jour, un joli papillon se posa non loin de lui. Quelque chose de magnifique émanait de ce

papillon et le brin d’herbe commença à lui parler pour en arriver à lui raconter son histoire

misérable. Le papillon fort sympathique, commença à lui parler : Je peux comprendre ce que tu

ressens mais je dois dire que je suis assez surpris d’entendre ton histoire. Vois-tu, de ma

perspective, vu d’en haut, au-dessus de toi, je te regarde chaque jour. Je vois que tu es tellement

flexible que la pire des tempêtes ne te casse jamais, peu importe ce qu’il t’arrive : être écrasé de

façon répétitive, être gelé ou brûlé ; tu te relèves toujours, tu lèves les yeux et t’étends vers le

ciel et les nuages. Et quand le vent souffle, je peux entendre ta chanson, jolie et légère. Le brin

d’herbe remercia le papillon et resta silencieux pendant longtemps. Puis, il commença à murmurer

un chant joyeux, car il avait enfin réalisé que toute sa vie était un succès et non un échec. » 13

13 LINDEN Anne, Les métaphores, votre vie est une histoire remplie d’histoires, article sur le site

http://www.mieux-etre.org/spip.phip?article2189

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3.

DEVELOPPER UN PROCESSUS D’APPLICATION ET/OU DE CREATION DE CONTES ET METAPHORES

« Nous sommes le produit d’une histoire dont nous cherchons à devenir les sujets. »

Vincent DE GAUJELAC

Suite aux approches des formes diversifiées d’histoires et de la transformation des représentations sociales, nous allons approfondir le processus d’application et de création de contes et de métaphores.

3.1. Application d’expressions métaphoriques

Deux secteurs d’intervention sociale développent principalement ces expressions métaphoriques : le culturel et le thérapeutique.

Le secteur culturel se fonde sur les traditions orales du monde et particulièrement la narration orale où le public découvre ou retrouve le plaisir des histoires à raconter et écouter ; nombreux stages et manifestations festives rencontrent un franc succès. En utilisant diverses formes de narration, certains projets socioculturels visent l’expression créative et participent au processus d’identité collective…Une maison de jeunes a créé un CD musical où les jeunes se sont exprimés en mots et en musique ; une maison de quartier a publié un recueil de recettes du monde où des femmes immigrées s’identifient culturellement dans un premier temps par l’art culinaire

L’autre secteur -thérapeutique- concerne de nombreux intervenants sociaux sensibles ou formés à la PNL, à l’intervention systémique, investis dans une relation de travail social au

sens large, à visée thérapeutique ou non. « Les vertus thérapeutiques du conte de fées

viennent de ce que le patient trouve ses propres solutions, en méditant ce que l’histoire donne à

entendre sur lui-même et sur les conflits internes à un moment précis de sa vie. (…) La nature

irréaliste de ces contes (qui leur est reprochée par les rationalistes obtus) est un élément

important qui prouve à l’évidence que les contes de fées ont pour but non pas de fournir des

informations utiles sur le monde extérieur mais de rendre compte des processus internes chez

un individu. » 14

14 BETTELHEIM Bruno, Psychanalyse des contes de fées, éd. Pocket Robert Laffont, France, 477 pages, 1999, p.

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Dans cette perspective thérapeutique au sens large, nous sommes invités à explorer les diverses significations des évènements vécus et à trouver des pistes de solutions aux situations insatisfaisantes, aux obstacles rencontrés sur les chemins de vie. Pour illustrer, voici un conte des mille et une nuits « le pêcheur et le génie ».

« Un pauvre pêcheur jette à quatre reprises son filet dans la mer. La première fois, il remonte une carcasse d’âne, la seconde un panier plein de graviers et la troisième des pierres et des coquilles vides. La quatrième tentative paraît fructueuse. Le filet a accroché un vase en cuivre, hermétiquement fermé et apparemment précieux. Dès que le pêcheur l’a ouvert, il s’en échappe un nuage de fumée qui se condense sous la forme d’un génie. Il annonce au pauvre pêcheur que sa dernière heure est arrivée et se prépare à le tuer, insensible à ses supplications. Le pêcheur d’abord terrorisé, se ressaisit et dit : Génie, malgré ta puissance, je ne pourrai jamais croire que, grand comme tu es, tu aies pu tenir dans un récipient aussi étroit. Blessé dans son amour propre, le génie répond : Ce que je suis capable de faire, tu vas dans un instant l’apprendre à tes dépends. Et le pêcheur : je te lance un défi, à toi qui as su t’enfermer dans ce vase en cuivre. Tu oses me provoquer ? Oui, répond le pêcheur, le regardant sans trembler, je te mets au défi de te glisser à nouveau à l’intérieur. Aussitôt, le génie, pour montrer son pouvoir, se comprime et disparaît dans le vase en cuivre. En un tour de mains, le pêcheur a refermé et ajusté solidement le couvercle. Et le précieux vase retourne à la mer avec son prisonnier… » 15

D’emblée, l’accent est mis sur les multiples tentatives de pêche où la quatrième fois se révèle fructueuse tout comme l’entraînement nécessaire avec les chutes inévitables pour accomplir les premiers pas des enfants, l’autonomie progressive des personnes atteintes d’un handicap pour se déplacer en bus, ou encore les balbutiements en français des femmes immigrées…

Ensuite, les confrontations entre le puissant génie et le pauvre pêcheur inverse les rôles où tout compte fait, les faibles peuvent être plus rusés que les forts. Une invitation à développer des stratégies conscientes ou inconscientes pour atteindre ses objectifs : telle la persuasion d’un enfant pour obtenir le cartable à l’effigie de son héros préféré, telle la fuite d’une mineure d’âge du service résidentiel qui l’accueille afin de rejoindre son copain majeur, telle le déni du père maltraitant qui ne reconnaît pas sa part de responsabilité ou encore telle la stratégie de négociation de quelques sans abris pour occuper et s’approprier un espace public désaffecté…

L’emploi d’expressions métaphoriques permet de résoudre certains problèmes ou de

répondre

empathique.

compréhension

à

des

insatisfactions.

Elle

favorise

l’expression

et

la

15 FEVRE Louis, Contes et métaphores, 2 ème éd. Chronique Sociale, France, 192 pages, 2004, p.38

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Nous pourrions illustrer cet échange possible en travail social : « Mon conjoint vient de décéder dans un accident de voiture, je n’ai pas de mot pour exprimer ce que je ressens. Vous ne pouvez pas comprendre si vous n’avez pas vécu ce drame…En tant qu’intervenant social, je tente de comprendre ce que vous vivez… j’imagine que vous avez le souffle

Je vous imagine comme un bateau à la dérive, suite à une tempête terrible, vous

avez perdu la maitrise de votre gouvernail, vos voiles sont déchirées, vous êtes égarée dans l’océan de la vie aux frontières de la mort… » L’image du bateau à la dérive est facilement accessible et saisit toute l’intensité du drame vécu avec les différentes perspectives à creuser dans le processus de deuil : les voiles déchirées évoquent la souffrance dévastatrice de la séparation brusque, la maitrise du gouvernail aborde le déséquilibre familial, l’égarement dans l’océan aborde la perte de repères et la recherche de sens inhérente au questionnement existentiel sur les sens de la vie et de la mort…Nous sommes souvent désemparés face au deuil, présenter ses condoléances constitue souvent une forme de politesse de circonstance mais toutefois impersonnelle…Parmi d’autres, une citation métaphorique permet d’introduire un sens supplémentaire aux condoléances. « La mort est

comme un bateau qui disparait à l’horizon, ce n’est pas parce qu’on ne le voit plus qu’il n’existe

coupé

plus. » citation reprise par Marie de HENNEZEL dans son livre la mort intime. Ce sens pourrait être la continuité du lien entre les personnes séparées ou de l’existence humaine au- delà de la disparition du champ sensoriel…

Toute expression métaphorique fait écho à différents niveaux chez chacun d’entre nous à condition d’être rejoint dans notre « carte du monde ». David GORDON poursuit cette idée en expliquant la résolution de problèmes avec l’outil des expressions métaphoriques.

« Rencontrer le client dans son modèle du monde veut dire que la métaphore préserve la

structure de la situation problématique du client. Autrement dit, les facteurs significatifs de la

métaphore sont les relations interpersonnelles du client et les schémas répétitifs qu’il emploie

pour faire face dans le contexte du problème. Le problème lui-même est secondaire. » 16

Dans la résolution de problème, les intervenants sociaux peuvent faire référence à d’autres vécus ou inventer des scénarios respectant la trame problématique de la personne désireuse d’un changement.

16 GORDON David, Contes et métaphores thérapeutiques, apprendre à raconter des histoires qui font du bien, éd. Inter éditions Dunod, France, 191 pages, 2006, p. 27

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« C’est l’histoire d’un colibri qui était au milieu d’une forêt en feu.

Tous les animaux fuyaient apeurés, pas lui.

Ce petit oiseau prenait de petites gouttes d’eau dans un lac et les jetait sur le brasier.

Il répétait inlassablement son manège quand une chouette intriguée lui demanda :

Colibri, es-tu devenu fou ?

Tu penses que tu vas éteindre l’incendie en jetant des gouttes sur le feu ?

Il répondit alors avec le plus grand calme :

Je n’éteindrai pas l’incendie mais je fais ma part ! »

Histoire indienne, reprise par UNIPAZ

Dans cette histoire où le contexte présente une nature animée, résonne l’idée de faire sa part, d’être renvoyé à sa responsabilité. Cette idée est amenée progressivement dans la structure du récit en introduisant une situation problème : la forêt est en feu ; Les moyens du petit oiseau sont limités et inadéquats pour éteindre l’incendie. Face à la faiblesse des moyens, les autres s’enfuient. Un autre élément avec une conviction forte de sens qui maintient la responsabilité et évite un découragement excessif face à l’ampleur de la tâche. L’implication personnelle est à la fois limitée et complémentaire à celle des autres.

3.2. Adaptation d’expressions métaphoriques

Si le public visé est peu réceptif à ce genre de conte métaphorique, si ces références ne touchent pas sa carte du monde, il est toutefois possible de transférer cette structure significative dans un autre contexte, en s’inspirant éventuellement du vécu quotidien…Faire sa part au sein du système familial ou professionnel, dans son quartier en tant que citoyen actif…Voici donc une nouvelle version du conte sur l’incendie et le colibri.

Dans notre société occidentalisée friande de consommation et de course occupationnelle, il existe un petit village parmi d’autres où certains villageois préfèrent la mobilisation citoyenne et festive plutôt que la plainte ou le repli sur soi…Un comité des fêtes s’est créé depuis quelques années et des membres se sont désistés pour passer le relais à d’autres. Créatrices de liens sociaux, quatre manifestations festives rythment les saisons d’une année en offrant à des voisins de proximité géographique l’occasion de se rencontrer, d’échanger et de s’amuser ensemble. Selon ses compétences et ses disponibilités, chaque membre du comité est invité à faire sa part pour que ces rencontres festives soient une réussite. Un appel est lancé aux autres villageois pour des coups de main ponctuels en évitant ainsi une surcharge aux membres organisateurs. Certains prennent davantage en charge les aspects

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organisationnels mais l’implication de chacun est nécessaire pour que chacun puisse être en relation et participer autour d’un repas festif, d’un spectacle, une course au trésor, une chasse aux œufs, une animation musicale, un « Blind test »…

3.3. Processus créatif d’expression métaphoriques en trois étapes

1 ère étape : comprendre

Dans une perspective de gestion d’insatisfaction ou de résolution de problème s’impose au préalable un questionnement explorant des composantes indispensables à la compréhension de la situation vécue :

1) Quels sont les faits précis problématiques ou insatisfaisants ?

2) Quel est le contexte du vécu ?

3) Quel est l’élément déclencheur du désir de changement, de la résolution du problème ?

4) Quels sont les enjeux liés aux changements ? (gain/perte)

5) Quels sont les obstacles à la concrétisation de ces changements ?

6) Quels

sont

les

changements ?

ressources

personnelles

et

de

l’entourage

encourageant

les

En vue de créer une expression métaphorique adaptée, il s’agit de comprendre l’autre dans son vécu tout en respectant sa carte du monde. Louis FEVRE définit la carte du monde ou le

modèle du monde « comme un schéma d’ensemble permettant de nous représenter la réalité. Cette carte est à la fois l’image de notre environnement, large et restreint et le système de repères que nous avons établi pour en modifier les éléments et nous situer sur ce territoire. Personnelle et en partie consciente, elle détermine l’idée que nous nous faisons des êtres et des choses. » 17

17 FEVRE Louis, Contes et métaphores, 2 ème éd. Chronique Sociale, France, 192 pages, 2004, p.175

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Cette carte du monde n’est pas le territoire, c’est une représentation d’un espace de vie bien plus complexe encore, variant selon l’âge, les polarités féminines et masculines, la culture, les traits de caractère et la trajectoire de vie. Cette compréhension affinée permet de formuler des objectifs adéquats du changement sur lesquels l’autre exerce un certain contrôle. Chacun est renvoyé à sa part de responsabilité, dépassant l’idée que le problème ce sont les autres ou le contexte ou encore les circonstances de la vie.

Toute l’implication des intervenants sociaux réside dans la compréhension subtile de la situation insatisfaisante intégrée dans une carte du monde, pour ensuite déterminer un objectif d’évolution adéquat et d’élaborer des pistes d’action appropriées.

2 ème étape : développer des stratégies

D’après David GORDON, « les personnes connaissent généralement les changements qu’elles

souhaitent effectuer. La difficulté réside au moment de la construction du pont entre leur

situation présente insatisfaisante et leur situation future envisagée, plus satisfaisante. Il évoque

les stratégies de raccordement qui se définissent comme le pont entre le problème et le

dénouement. » 18

1) Parmi les stratégies de raccordement, la recalibration permet de susciter la prise de conscience du fait que les évènements prennent des dimensions telles qu’ils deviennent problématiques et ensuite de les redimensionner avec des pistes de solution. L’exemple repris par David GORDON est celui des tensions relationnelles vécues dans un couple partageant peu de temps ensemble, compte tenu du travail accaparant du compagnon. La recalibration permettrait de réaffirmer le lien d’amour les unissant, dépassant la peur d’être moqué ou rejeté en vue d’un dénouement désiré où le couple concilierait vie professionnelle engageante et détente partagée sans reproche…

2) Une autre stratégie de raccordement, le recadrage vise la création d’autres sens associés aux mêmes faits. Dans son livre contes et métaphores page 187, Louis FEVRE définit cette technique comme une « intervention qui consiste à changer la

réponse d’une personne devant un comportement ou une situation en modifiant le sens

qu’elle lui accorde. » Un exemple développé par le thérapeute Mony ELKAÏM lors de ses conférences, relate les perspectives possibles d’une métaphore apparemment réductrice, en rebondissant sur l’expression de l’autre : Une dame vient en consultation et lui exprime son sentiment d’incompétence, de manque de confiance en elle. Au sein de sa famille, elle ne sait pas réagir adéquatement avec ses enfants, elle se sent « gourde ». Au lieu de renforcer l’image négative de gourde maladroite,

18 GORDON David, Contes et métaphores thérapeutiques, apprendre à raconter des histoires qui font du bien, éd. Inter éditions Dunod, France, 191 pages, 2006, p. 44

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Mony ELKAÏM approfondit cette métaphore vers une autre signification positive telle une gourde contenant de l’eau rafraichissante, eau vive indispensable à l’équilibre familial…

3) Une autre stratégie de raccordement abordée par Louis FEVRE page 100 de son livre Contes et métaphores recherche la désactivation ou le renforcement de certains

ancrages. Lancrage est défini comme « un stimulus interne ou externe associé à un réflexe de l’organisme qui le reproduit automatiquement par la suite ». Un exemple

explicite du comportement raciste provient soit d’un stéréotype généralisateur lié à une expérience négative, soit d’une valorisation de son groupe d’appartenance, soit encore d’un mécanisme lié à la peur fondamentale de l’inconnu et des différences…Telle une femme se promenant seule dans la rue qui craint d’être harcelée par l’attitude insistante d’un homme d’une autre culture…Cette femme est interpellée par ce genre de réplique : « Tu ne veux pas que je t’aborde parce que je suis étranger… ». L’expression métaphorique d’une belle rencontre au-delà des apparences lui permettrait de dépasser cette crainte tout en veillant clairement à se positionner face à un éventuel harcèlement de séduction…

3 ème étape : créer des métaphores

Suivant ce présupposé fondamental de la PNL, abordé par Louis FEVRE page 101 de son

livre Contes et métaphores, « Tout comportement obéit à une intention positive » signifie que

la personne est bien plus que ses comportements ; son choix du moment est une solution qu’il a trouvée à ce moment-là (automatisme ou développement d’une stratégie consciente) même si cette piste n’est pas la plus adéquate pour répondre à son insatisfaction. Il s’agit de proposer une métaphore bienveillante (sans jugement) et libératrice (non moralisatrice), considérant l’autre comme responsable de ses options éthiques.

1) Déterminer un cadre acceptable pour l’autre en respectant sa carte du monde ;

2) Laisser émerger l’inconscient et les associations d’idées ;

3) Imaginer un élément nouveau qui soit recevable dans cette carte du monde et permettant d’élargir les significations possibles ;

4) Introduire des effets de surprise, d’humour, ou de suspense ;

5) Raconter la métaphore en adaptant son langage, s’exprimer dans un vécu sensoriel et inviter l’autre à meubler ce cadre à sa façon.

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CONTE ENTRE EUX ET AILES…

« Il était une fois,

Dans la vallée des chakras, le serpent Kundalini qui veillait sur le pont entre les deux collines :

l’une des villageois Masculins et l’autre des habitantes Féminines. Kundalini était le seul à être en contact direct avec ces deux populations. Les Masculins et les Féminines étaient au courant de l’existence les uns des autres.

Les Masculins avaient toujours considérés les Féminines comme inférieures parce que les Féminines vivaient principalement la nuit et adoraient jouer à cache-cache avec les rayons de lune tandis que les Masculins préféraient la puissance du soleil et dormir leur nuit afin d’être au maximum de leurs capacités le jour. La satisfaction principale des Masculins était de se rendre compte qu’ils étaient structurés et induisaient leurs connaissances afin de fonctionner ensemble, étant ainsi le village le plus efficace de la vallée des chakras.

Quant aux Féminines, elles parlaient beaucoup des Masculins et les trouvaient très ennuyeux ; elles développaient davantage leur intuition et déduisaient avec plaisir les enseignements de leurs expériences. Inspirées par le partage, les Féminines souhaitaient faire découvrir leurs plaisirs joyeux aux Masculins trop raisonnables pour que ceux-ci puissent expérimenter leur façon de vivre hédoniste, tel était leur vœu de rencontre.

Un soir de pleine lune, une grande fête fût organisée sur le pont, entre les deux collines…Les Masculins répondirent à l’invitation des Féminines et tous ensemble, ils ont chanté, dansé, mangé et admiré leurs reflets enlacés dans la rivière illuminées par les rayons de lune. Au lever du soleil, les Masculins reprirent leurs occupations comme si rien ne c’était passé, ne tirant aucun enseignement de cette rencontre intense et festive…Les Féminines ne comprenaient pas que cette expérience ne change rien à leurs comportements…

La Vie continua son chemin jusqu’au jour où, au crépuscule, juste avant que les Masculins s’endorment et que les Féminines se préparent à danser avec la lune…il y eut un bruit étrange qui

surprit les Masculins et les Féminines. D’où venait ce bruit ? Vibrant à cet appel, les Féminines reconnurent le son strident du serpent Kundalini veillant sur le pont entre les deux collines de la

vallée des chakras

lit, les Masculins se dirigèrent aussi vers ce bruit étrange. Sous un ciel étoilé, les Masculins et

les Féminines se retrouvèrent sur le pont, entourant le serpent. Et Kundalini commença à parler… « Je suis le témoin de votre communication depuis très longtemps et maintenant est venu le cap du changement…désormais, c’est à vous ; les Féminines et les Masculins, de veiller sur ce pont. Ce pont tisse des liens entre les deux villages de la vallée…» 19

elles se précipitèrent vers lui. Alertés également et prêts à bondir de leur

et

19 Conte anonyme recrée le 26 octobre 2009 par Nicole GOUBILLE, suite au séminaire UNIPAZ sur l’art de vivre la vie.

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CONCLUSION

Nous voici au terme de ce voyage dans la perspective d’autres horizons à explorer encore et encore…

Accompagner et permettre à l’autre de s’approprier l’expression de son vécu…

En reprenant cette question posée dans l’introduction : comment favoriser l’expression, la compréhension empathique et l’évolution de ses représentations afin d’envisager d’autres possibles ? Voici quelques pistes à creuser pour chaque intervenant social:

1) La recherche rapide de solutions pas spécialement adaptées est souvent vécue comme prioritaire au détriment de l’expression de l’autre, jusqu’au bout de son positionnement identitaire.

2) L’expression de soi s’inscrit davantage dans un cadre thérapeutique alors qu’elle est développée dans des contextes variés, créatifs et culturels, individuels et collectifs.

3)

La

conscience de ses repères personnels en tant qu’intervenants sociaux.

compréhension

empathique

rencontre

des

obstacles

dont

le

manque

de

4) Le recours en travail social à des contes et des métaphores permet de transformer les représentations sociales et de développer d’autres significations, vers d’autres possibles…

5) La création d’un langage métaphorique explore des potentialités et tissent d’autres liens entre les acteurs : aidants-aidés, animateurs-animés, passeurs-passants, guide- voyageurs, entre nous intervenants sociaux et des explorateurs en quête de sens, d’identité et bien-être…

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« Nous sommes nés avec un potentiel,

Nous sommes nés pour la bonté et la confiance,

Nous sommes nés avec des idéaux et des rêves,

Nous sommes nés pour accomplir de grandes des choses,

Nous sommes nés avec des ailes,

Apprenons à les utiliser,

Et envolons-nous ! »

Auteur inconnu

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OUVRAGES :

BIBLIOGRAPHIE

1. ABRIC Jean-Claude (sous la direction de), Pratiques sociales et représentations sociales, éd.

PUF, France, 1994 ;

2. BETTELHEIM Bruno, Psychanalyse des contes de fées, éd. Pocket Robert Laffont, France, 477 pages, 1999 ;

3. BRUNIER Jérôme, Pourquoi nous racontons-nous des histoires ?, éd. Retz, France, 112 pages,

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4. DREWERMANN Eugen, L’essentiel est invisible, une lecture psychanalytique du petit prince,

éd. Cerf, France, 166 pages, 1992 ;

5. FEVRE Louis, Contes et métaphores, 2 ème éd. Chronique Sociale, France, 192 pages, 2004 ;

6. GORDON David, Contes et métaphores thérapeutiques, apprendre à raconter des histoires qui

font du bien, éd. Inter édition, Dunod, France, 191 pages, 2006 ;

7. GRAITSON Isabelle avec la collaboration d’Elisabeth NEUFORGE, Lintervention narrative en

travail social, essai méthodologique à partir des récits de vie, éd. Lharmattan, France, 219

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8. JOSSE Evelyne, Le pouvoir des histoires thérapeutiques, l’hypnose éricksonienne dans la

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10. SECA Jean-Marie, Les représentations sociales, éd. Armand Colin, France, 211 pages, 2001.

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ARTICLES :

1. LANGENFELD

SERRANELLI

Solange,

Soigner

avec

les

contes,

12

janvier

2008,

http://www.mieux-etre.org/soigner-avec-descontes.html;

 

2. LINDEN

Anne,

Les

métaphores :

votre

vie

est

une

histoire

remplie

d’histoires,

http://www.mieux-etre.org/spip.phip?article2189;

3. Site

de

LINDEN

Anne,

http://www.annelinden.org.

ROMANS ET RECUEIL DE CONTES :

fondatrice

et

directrice

du

premier

institut

de

PNL

1. BACH Richard, Jonathan le goéland, éd. J’ai lu, France, 124 pages,1983;

2. BOBIN Christian, Le très bas, éd. Folio, France, 130 pages, 1995

3. COELHO Paulo, L’alchimiste, éd. Anne Carrière, France, 253 pages, 1994 ;

4. Collectif présenté par BEERNAERT MOURION Pierre, Contes de Noël pour notre temps, éd. Lumen Vitae, Belgique, 151 pages, 1993 ;

5. De SAINT EXUPERY Antoine, Le petit prince, éd. Folio Junior, France, 94 pages, 1990;

6. GIONO Jean, L’homme qui plantait des arbres, éd. Folio, France, 72 pages, 1990 ;

7. HARVEY André, Contes d’éveil (pour les adultes au cœur d’enfant et les enfants qui

rêvent…de le demeurer), éd. De Martagne, Canada, 346 pages, 1998 ;

8. QUENTRIC-SEGUY Martine, Contes des sages de l’Inde, éd. Du Seuil, France, 184 pages, 2003 ;

9. SALOME Jacques, Contes à guérir, contes à grandir, éd. Albin Michel, France, 374 pages, 1994

JEUX DE CARTES :

1. DEBAILLEUL Jean-Pascal, Le jeu de la voie des contes, puisez au cœur des contes l’inspiration

personnelle et collective, éd. Le souffle d’or, France, 2007 ;

2. LERNER Isha et LERNER Mark, Les cartes de l’enfance intérieur, une odyssée au cœur des contes de fées, des mythes et de la nature, éd. Souffle dor, France, 1997.

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