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Aspects des funérailles à Sparte In: Cahiers du Centre Gustave Glotz, 5, 1994. pp. 51-96.

Aspects des funérailles à Sparte

In: Cahiers du Centre Gustave Glotz, 5, 1994. pp. 51-96.

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Richer Nicolas. Aspects des funérailles à Sparte. In: Cahiers du Centre Gustave Glotz, 5, 1994. pp. 51-96.

doi : 10.3406/ccgg.1994.1386 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ccgg_1016-9008_1994_num_5_1_1386

Aspects des funérailles à Sparte*

Nicolas Richer Université de Paris I

Principes généraux ; hierai et aristoi.

Les règles communes. Plutarque nous dit1 qu'à Sparte Lycurgue n'a pas défendu d'enterrer les morts dans la ville (έν τη πόλει θάπτειν τους νεκρούς) ; la valeur propre de la litote incite même à penser qu'il convient de ne pas agir autrement2. C'est-à-dire que Plutarque attribue au législateur mythique de Sparte l'instauration d'une coutume contraire à ce qui semble être une règle chez les Grecs, la non-inhumation à l'intérieur des villes3. Généralement les morts sont enterrés en dehors de la ville, au-delà des

* Ce travail a bénéficié de remarques des Professeurs J. Ducat et Chr. Le Roy que nous tenons à remercier ici.

1 Lycurgue, 27, 1.

2 Les attestations archéologiques du fait sont minces mais existent : cf. Chr. A. Christou, "Σπαρτιατικοί αρχαϊκοί τάφοι και επιτάφιος μετ 'ανάγλυφων αμφορεύς του Λακωνικού εργαστηρίου", Arch. Deli., 19, 1 ; 1964, p. 123-163 et pi. 74-77.

3 Cf. L. Moulinier, Le Pur et l'Impur dans la pensée et la sensibilité des Grecs jusqu'à la fin du IV0 siècle av. J.-C, Paris, 1950, p. 76-81 ; D. C. Kurtz et J. Boardman, Greek Burial Customs, Londres, 1971, passim et R. Parker, Miasma. Pollution and Purification in Early Greek Religion, Oxford, 1983, chap. 2, surtout p. 70-73. On connaît cependant des exceptions ailleurs qu'à Sparte : d'une part la règle ne paraît pas valoir pour les enfants, d'autre part on connaît par Pausanias (1, 43, 3-5 et 7-8 ; 44, 1) la présence dans Mégare de tombeaux (notamment de morts qui avaient combattu le Mède). On a retrouvé une nécropole dans l'enceinte de Tarente, mais Tarente est une fondation lacédémonienne de la fin du VIII0 siècle.

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murailles ; mais Sparte n'a pas de murailles4 et la ville se définit surtout comme une concentration de population5. C'est donc près des demeures des vivants que les morts sont enterrés ; apparemment, même, les tombeaux sont placés "près des temples"

(πλησίον

cette pratique doit "ôter la peur et l'horreur de la mort

rationalise. Généralement, et c'est le cas ici, il vante la sagesse des lois de Lycurgue, veut montrer leur hauteur de vue et souligner comment, en se distinguant des autres Grecs, les Spartiates font mieux qu'eux. Plutarque mentionne aussi une prescription qui oblige à traiter semblablement tous les corps à'homoïoi: "[Lycurgue] défendit de rien enterrer avec les morts : on se contentait d'envelopper le cadavre dans un manteau de pourpre et des feuilles d'olivier"6.

τα μνήματα των ίερων). Plutarque commente en disant que

".

Plutarque

Les privilèges de certains. Mais Plutarque7 indique en outre l'existence d'une inégalité licite entre des morts : seuls les noms de certains d'entre eux peuvent être portés sur leurs tombes respectives.

Le texte de Plutarque. En fait, le texte de Plutarque n'est pas établi de façon certaine. Généralement, à la suite d'une correction due à Latte et reprise par Ziegler, on lit : έπιγράψαι δέ τοϋνομα θάψαντας ούκ έξην τοϋ νεκροΟ, πλην ανδρός έν πολέμω καΐ γυναικός [των] λεχοΟς αποθανόντων ; cette leçon est adoptée par les éditeurs de la C. U. F., qui traduisent ainsi : "il n'était pas permis d'inscrire sur les tombeaux les noms des morts, excepté ceux des hommes tombés à la guerre et des femmes mortes en couches"8.

4 Jusqu'en 294 a. C. : lors de la guerre contre Démétrios Poliorcète sont établies des

défenses (Pausanias, I, 13, 6) renforcées en 272 à l'occasion de l'attaque de Pyrrhos (Plutarque, Pyrrhos, 27, 5-8) puis systématisées sous la tyrannie de Nabis (207-192) (Pausanias, VII, 8, 5). P. Cartledge, Agesilaos and the Crisis of Sparta, Londres, 1987, p. 334-5, relève que, strictement, l'inhumation dans l'aire urbaine n'est pas intra muros.

5 Cf. Thucydide, 1, 10, 2 sur cet habitat dispersé en bourgades au V° siècle.

6 Lyc, 27, 2 : traduction C. U. F. Sur la valeur peut-être lustrale de l'olivier (qui

pourrait permettre l'inhumation parmi les habitations des vivants ?) cf. E. Ronde, Psyché. Le culte de l'âme chez les Grecs et leur croyance à l'immortalité, trad, française,

Paris, 1952, p.

180, n. 3 ; p.

186, n. 3 ; p. 322, n. 1.

1 Lyc, 27, 3.

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Mais, selon la remarque de Chr. Le Roy9, la "correction [των] λεχοΰς, due à Latte, est violente" II peut donc paraître nécessaire de revenir à la tradition manuscrite10, grosso modo double, qui présente soit πλην ανδρός έν πολέμω καί γυναικός των ίερώς αποθανόντων soit πλην

ανδρός έν πολέμω καί γυναικός των

Ιερών

αποθανόντων.

L'adverbe ίερώς étant semble-t-il un hapax11, il nous paraît préférable de ne conserver que la seconde leçon, qui est celle défendue par W. Den

Boer12.

Mais W. Den Boer13 comprend que seul le nom d'un homme tombé à la guerre ou celui d'une femme, s'ils appartiennent aux hieroi, pourront se perpétuer par l'usage de l'écrit. Or W. K. Pritchett14 relève que W. Den Boer néglige Moralia 23 8D où le sens de Plutarque est clair, seuls ayant droit à une inscription funéraire les soldats tombés à la guerre, dont il n'est pas dit qu'ils doivent être hieroi : [Lycurgue] άνείλε καΐ τάς έπιγραφάς τάς έπι των μνημείων, πλην των έν πολέμω τελευτησάντων. De surcroît, il semble que la tendance grecque à formuler des expressions balancées incite à comprendre, puisque ανδρός est déterminé par έν πολέμω, que le génitif partitif των ιερών ne porte que sur γυναικός. Ainsi, Plutarque nous dit sans doute qu'à Sparte une règle attribuée à Lycurgue permettait que seules les tombes des hommes morts à la guerre et celles des femmes appartenant aux nierai ne fussent pas anonymes.

L'existence d'une catégorie de nierai. Examinant les attestations épigraphiques de hieroi en Laconie Chr. Le Roy15 a souligné le caractère variable du sens porté par le terme, et le même auteur a indiqué que les hieroi laconiens connus paraissent rattachés à des cultes locaux ; l'existence en Laconie de personnages ainsi nommés fait bien ressortir le caractère arbitraire de la correction [τών] λεχοϋς que nous avons rejetée. Sans doute, "à Sparte proprement dite on

9 BCH 85,

1961, p. 228-32, ici p. 231, n. 4.

10 Sur laquelle cf. W. Den Boer, Laconian Studies, Amsterdam, 1954, p. 299-300.

11 LSJ, s. v.

Cf.

12 cit. n. 10, ibidem.

Op.

13 Op. cit. n. 10, p. 294.

lAThe Greek State at War, IV, Berkeley et Los Angeles, 1985, p. 244, n. 430.

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ne connaît [pas] de ιεροί"16), mais l'auteur a bien voulu nous dire qu'à son sens, somme toute, l'absence d'attestation épigraphique de hieroi à

Sparte même n'est pas un fait dirimant qui exclue la possibilité de leur

existence.

Ici, précisément, c'est une sorte féminine de hieroi, des hierai, qui paraît attestée. Quel sens, alors, peut avoir ce terme ? Il indique une qualité assez haute pour qu'une femme qui en est dotée ait droit à un honneur analogue à celui des hommes qui accomplissent l'idéal civique constitué par la mort au combat. Il nous semble assez peu probable que ce soit au moment de mourir qu'une femme puisse devenir hiera : dans ses autres attestations le terme paraît concerner des personnes vivantes17. Nous ne pouvons donc retenir l'idée qu'une femme puisse être dite hiera parce qu'elle est morte en mettant au monde un Spartiate (voire une Spartiate)18. Examinant la situation des hieroi d'Anatolie, P. Debord19 propose "de revenir au sens premier d'tepoç, "consacré", indiquant plutôt une qualité, un état, et non un statut juridique donné". Si l'on admet que c'est une valeur semblable qui est portée par le nom des hierai lacédémoniennes, il est clair que l'appellation de ces femmes est plus du ressort de la religion que du domaine strictement politique. Mais, faute de sources, tout ce que

16 Ibidem, ν- 231.

17 Sur l'affranchissement par consécration qui débouche sur le statut spécifique de Héros

au sanctuaire de Poséidon au Ténare, cf. J. Ducat, "Esclaves au Ténare", Mélanges

P. Leveque IV, 1990, p. 173-193, surtout p. 192-3.

18 Dans la perspective indiquée par J.-P. Vernant ("le mariage est à la fille ce que la guerre est au garçon", Problèmes de la guerre en Grèce ancienne, Paris et La Haye, 1972, p. 15), N. Loraux ("Le lit, la guerre", L'Homme 21, 1981, p. 37-67 (=Les Expériences de Tirésias, Paris, 1989, p. 29-53, notamment p. 29) considère comme avérée, dans le texte de Plutarque, la mise sur un même plan de l'hoplite et de l'accouchée ; elle examine aussi hors de Sparte des traces de^'''équivalence des couches et de la guerre" (p. 30). D. M. Mac Dowell, Spartan Law, Edimbourg, 1986, p. 120-2, retenant le fait que deux inscriptions tardives (IG V, 1 ; 713-4) mentionnent deux femmes mortes en couches, tend à opter pour la mention probable de femmes mortes en

couches dans le texte de Plutarque ; on pourrait préciser, dans le sens de cet auteur, que si l'inscription 714 doit être d'époque hellénistique, l'inscription 713, sinistroverse, est en fait "molto più antica" selon M. Guarducci, Epigrafìa Greca, III, Rome, 1974,

p. 173, η. 1. Mac Dowell admet cependant que la correction de Latte ne permet pas de

comprendre comment λεχοϋς du manuscrit a pu devenir των ίερως. R. Parker, in Classical Sparta, Techniques behind her success (A. Powell éd.), Londres, 1989, p. 150, admet lui aussi la correction de Latte.

19 Aspects sociaux et économiques de la vie religieuse dans l'Anatolie gréco-romaine,

Leyde, 1982, p. 78-82, ici p. 78.

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nous pouvons dire d'assuré est qu'il existait à Sparte une catégorie de femmes dites hierai caractérisées par le privilège d'avoir droit à des tombes non anonymes.

La mention des noms. Dans le cas des morts au combat, les noms des morts peuvent être portés par une stèle20, par un obituaire ou par une épitaphe. Élien21 dit que ceux des Spartiates qui avaient "bravement combattu (ot δέ καλώς άγωνισάμενοι), une fois morts, étaient recouverts de rameaux d'olivier et d'autres branchages, et conduits au tombeau parmi les louanges ; ceux qui avaient accompli les plus grands exploits (ot δέ τελέως άριστευσαντες) avaient des funérailles glorieuses, et leur manteau de pourpre était jeté sur eux"22. Ce passage distingue nettement deux types de funérailles, comme fait celui de Plutarque, Lycurgue, 27, 2-3, mais il mentionne des pratiques discriminatoires différentes : selon Plutarque, dans toutes les funérailles masculines un manteau de pourpre est associé aux branches d'olivier, et c'est par l'inscription éventuelle du nom du mort sur sa tombe qu'est consacrée une distinction entre des morts. Si l'on combine les faits rapportés par Élien et ceux connus par Plutarque, on peut comprendre que les άριστεύσαντες des Spartiates — ceux qui se sont le mieux comportés d'après une glose d'Hésychios23 — auraient droit à un rituel funéraire particulier, tout en étant éventuellement enterrés dans la même tombe que les autres Spartiates morts au combat, desquels ils se distinguent par des actes d'un degré différent mais de nature analogue. Un citoyen spartiate pourrait donc avoir droit à l'un de trois rituels funéraires différents selon la façon dont il est mort : autrement qu'au

20 On connaît une vingtaine d'incriptions portant un anthroponyme suivi de l'expression

έν πολέμφ

W. K. Pritchett, op. cit. n. 14, p. 244-5). S. Le Bohec dresse un tableau de ces inscriptions en les rapportant aux pertes de l'armée de Cléomène à la bataille de Sellasie en 222 (Antigone Dôsôn, roi de Macédoine, Nancy, 1993, p. 445-6).

(IG

V,

1;

701-710, 918, 921,

1124, 1125,

1320, 1591;

cf.

21 Histoire variée, VI, 6.

. Flacelière, art. cit n. 8, p. 403-4

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combat, en combattant bravement24, en accomplissant les plus grands exploits. Pour établir la distinction entre les deux derniers rituels, Élien ne mentionne pas l'usage de tombes non anonymes réservé à l'une des deux catégories de morts au combat. De ce silence, on peut peut-être déduire que les tombes non anonymes étaient le privilège de tous les morts au combat25 ; on peut donc trouver là une confirmation de Plutarque.

24 Est exclue la possibilité de mourir au combat autrement que bravement, ou plutôt bellement, καλώς : la mort au combat est nécessairement belle. Cf. N. Loraux, "La <belle mort> spartiate", Ktèma 2, 1977, p. 105-120 (repris dans Les Expériences de Tirésias, Paris, 1989, p. 77-91) et, plus généralement, "Mourir devant Troie, tomber pour Athènes", in La mort, les morts dans les cités anciennes (G. Gnoli et J.-P. Vernant dir.), Cambridge et Paris, 1982, rééd. 1990, p. 27-43 (p. 37 sur Sparte). Nous ne savons rien du sort qui peut être réservé au corps d'un tresas après sa mort; sur les tresantes, cf. infra n. 39.

25 Durant la deuxième guerre de Messénie, selon Diodore (Vili, 27, 2), "les Lacédémoniens étaient tellement excités au combat par Tyrtée que, étant sur le point de se ranger en bataille, ils écrivirent leurs noms sur de petites scytales (τα ονόματα σφών αυτών έγράψαντο είς σκυταλίδα) et les attachèrent à leurs bras, afin qu'en cas de mort ils fussent reconnus par leurs familiers (Υνα τελευτώντες μή άγνοώνται ύπο τών οικείων). Ils étaient ainsi psychologiquement prêts (ταΐς ψυχαϊς έτοιμοι) à recevoir une mort glorieuse en y étant préparés (έτοίμως έπιδέχεσθαι τον ^ντιμον θάνατον), si la victoire venait à leur manquer". Polyen quant à lui (Stratagèmes, 1, 17) signale que dans ces circonstances, "afin que chacun soit reconnu par ses familiers lors de l'enlèvement des morts, les soldats ayant écrit leur nom sur de petites scytales les portent à leur bras gauche (iW δέ υπό τών οίκείων έν τ$ τών νεκρών αναιρέσει γνωρίζοιτο έκαστος, επί [τάς] σκυταλίδας τοΰνομα γραψάντων καΐ τΐ} λαιρ χειρί φερόντων)". Et Justin donne d'autres précisions (III, 5, 10-1 1) : selon lui, Tyrtée "inspira tant d'ardeur aux soldats que ceux-ci, songeant non point à leur salut mais à leur sépulture, s'attachèrent au bras droit des tablettes où ils avaient gravé leur nom et celui de leur père (de sepultura solliciti, tesseras, insculptis suis et patrum nominibus, dextro bracchio deligarent) , 1 1. de façon que, s'ils périssaient tous dans un combat malheureux

et que le temps confondît leurs traits, on pût les reconnaître à ces signes et les livrer à la

et temporis spatio confusa corporum liniamenta essent, ex indicio

sépulture (si

titulorum tradi sepulturae possent)" (trad. E. Chambry et L. Thély-Chambry, Paris, 1936). Curieusement, alors que P. Cartledge ("Literacy in the Spartan oligarchy", JHS 98, 1978, p. 31) ne mentionne que le témoignage de Justin, T. A. Boring (Literacy in ancient Sparta, Mnemosyne, suppl. 54, 1979, p. 18) déplore que celui de Polyen soit unique ("it is a great pity that we have no other evidence concerning it"). Quoi qu'il en

soit, selon la remarque de Cartledge, on ne peut rejeter cette anecdote en se fondant seulement sur la date de l'introduction de l'écriture à Sparte (rappelons que le plus ancien exemple connu d'écriture laconienne date d'environ 650 a. C. : cf. H. W. Catling et

H.

p.

additionnelle à la Grande Rhétra renvoie à une époque antérieure à la seconde guerre de

Cavanagh, "Two inscribed bronzes from the Menelaion, Sparta", Kadmos 15, 1976,

145-157) ; il est par ailleurs possible qu'un mot de Plutarque à propos de la clause

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Sparte

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D'ailleurs, parmi les trois cents Spartiates tombés aux Thermopyles, il semble que certains aient été jugés comme ayant accompli des exploits plus grands que leurs compagnons26, or Hérodote27 dit avoir pu prendre connaissance des noms de tous les trois cents28 ; cela suppose probablement qu'il ait pu lire ces noms. Mais il n'est pas sûr que cette liste ait été visible aux Thermopyles mêmes, car Pausanias29 indique la présence à Sparte d'une stèle portant les noms et les patronymes des combattants tombés aux Thermopyles. Dans ce cas, il ne peut s'agir d'une épitaphe mais d'un objet de caractère analogue, soit un obituaire : les restes des combattants des Thermopyles sont demeurés sur place, et cependant leurs noms sont connus et visibles à Sparte. Ce texte, visible à Sparte, joue un rôle proche de celui d'une épitaphe collective. Ainsi, ce sont les morts au combat dont les corps ont été rapatriés ou dont le souvenir se perpétue par l'écrit qui, sans doute, constituent une "foule d'exemples" incitant à la vertu30. De la sorte, peut-être égaux de leur vivant, les Spartiates se divisent en au moins deux catégories distinctes une fois morts31.

Messénie : cf. παρενέγραψαν, Lycurgue, 6, 7. Posant aussi le problème de l'authenticité du fait, Boring souligne le peu d'utilité du procédé en cause si Ton considère le nombre relativement faible d'individus concernés ; le but indiqué par Justin ("afin que le temps ne confondît leurs traits") est une réponse à cette question que les Anciens avaient déjà pu se poser. Il nous paraît d'autre part probable que Diodore a raison contre Justin en ce qui concerne le côté auquel aurait été portée la "scytalide": le bras gauche, qui porte le bouclier, étant moins actif que le bras droit et mieux protégé, porter la scytalide à gauche était moins gênant et plus sûr, dans une perspective d'identification, que de la porter à droite.

26 Cf. infra, p. 59-60.

27 VII, 224.

28 Cf. R. Ball, "Herodotus'List of the Spartans who died at Thermopylae", Museum

Africum 5, 1976, p. 1-8. Cet auteur estime (p. 6) qu'Hérodote avait pris connaissance des noms de tous les morts lacédémoniens des Thermopyles pour répondre éventuellement à l'intérêt de son public péloponnésien ou, en Grande Grèce, de son public dorien .

29 III, 14, 1.

30 Lyc, 27, 5. Selon la remarque de R. Parker, op. cit. n. 18, p.

demander si les morts enterrés dans les tombes anonymes avaient droit à quelques honneurs ou si les dévotions des citoyens n'étaient pas orientées vers les héros de Laconie de toute époque.

150, on peut se

31 L'archéologie (cf. n. 2) indique bien que, contrairement à l'affirmation d'Héraclide

Lembos résumant la Constitution des Lacédémoniens d'Aristote (fr. 2.8 Miiller, FHG 2,

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Aristoi et non aristoi. La distinction entre Spartiates repose semble-t-il donc surtout, comme Élien incite à le penser, sur la différence diaristeia des individus. Si on lit la pratique spartiate du point de vue athénien exprimé par Thucydide à propos de l'inhumation des Marathonomaques, les Spartiates

sont"exceptionnel"enterrés où(διαπρεπήils sont tombésτην άρετην32).parce queMaistoujoursce caractèreleur mériteexceptionnela été

ne s'entend pas nécessairement par rapport aux actes accomplis par d'autres Grecs. Si telle est la façon de voir des Spartiates, on peut considérer qu'elle est analogue à celle qu'ils manifestent lors des déplorations accompagnant les funérailles d'un roi : ils déclarent "que le roi qui est chaque fois trépassé, celui-là était le meilleur" (άριστον)33. L'usage du superlatif peut indiquer que les Spartiates envisagent tous leurs actes sous l'angle d'un perfectionnement continuel : il n'est donc pas sûr que la formule n'ait "aucun sens"34. Dans les fêtes, les enfants, en choeur, auraient dit qu'un jour ils seraient bien supérieurs à leurs pères ("Αμμες ôé γ' έσσόμεσθα πολλφ καρρονες35). Ν. Loraux, voyant une "manifestation secondaire" dans la répétition d'une formule qui est toujours la même admet d'ailleurs que cette lamentation aboutit à la proclamation, dans un thrènos, de "l'absolue supériorité du roi défunt"36. Ainsi est renforcée la valeur des exploits les plus proches par rapport à ceux du passé.

La détermination de /'aristeia. Rapportant prétendument des paroles de Démarate, roi déchu de Sparte, Hérodote lui fait dire que les Spartiates sont les plus valeureux de tous les hommes (άριστοι ανδρών απάντων37) ; reprenant à son compte la

p. 211 ; O. Gigon, Aristotelis Opera III, Berlin, 1987, p. 565) les tombes laconiennes ne sont pas peu coûteuses et égales pour tous (ευτελείς δέ ταφαΐ καί 'ίσαι πασίν είσι).

32

Π, 34, 5.

33

Hérodote, VI, 58 ; trad. C. U. F.

34

F. Hartog, Le Miroir d'Hérodote. Essai sur la représentation de l'autre, Paris, 1980,

p.

170.

35

Plutarque, Lycurgue, 21, 3 et cf. Mor. 238 A.

36

L'Invention d'Athènes. Histoire de l'oraison funèbre dans la "cité classique" , Paris et

La Haye, 1981, p. 46.

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terminologie laconienne, le même Hérodote38 désigne comme, à son sens, aristos à Platées le Spartiate Aristodémos (άριστος έγένετο μακρύ 'Αριστόδημος κατά γνώμας τάς ημετέρας), auparavant seul survivant des trois cents des Thermopyles et, à ce titre, "trembleur" aux yeux des Spartiates39. Mais la candidature posthume de ce personnage avait été rejetée dans une réunion devant examiner lequel d'un certain nombre de Spartiates avait été le plus brave à Platées : désireux d'effacer son opprobre, Aristodémos aurait eu une attitude suicidaire. En l'occurrence, l'expression employée par Hérodote pour désigner la procédure suivie est sans doute digne d'être relevée : γενομένης λέσχης ός γένοιτο αυτών άριστος dit-il40, or le terme de λέσχη est aussi utilisé par Plutarque pour désigner le conseil des anciens de la tribu examinant les nouveau-nés Spartiates41 et l'on peut imaginer que chaque bataille pouvait être suivie de la réunion d'une λέσχη42, destinée à déterminer formellement quels combattants méritaient le plus d'être honorés comme

aristoi43.

Déjà, après les Thermopyles, les Spartiates avaient examiné le comportement des leurs et jugé non seulement que Léonidas s'était conduit avec la plus grande bravoure (άνήρ γενόμενος άριστος44), mais encore que Diénékès avait mérité une mention semblable (άνήρ άριστος

38 ix, 71.

39 Sur la nécessité pour tous les membres d'un groupe de trois cents choisis de mourir

avec leurs camarades cf. infra n. 187 à propos de la Thyréatide. Sur les "trembleurs", cf. V. Ehrenberg, RE VI A 2, 1936, s.v. Τρέσαντες. Sur la possibilité que la perte du

bouclier ait condamné à la dégradation, cf. N. Loraux, art. cit. n. 24, p. 1 1 1.

40 IX, 71.

41 Lye, 16, 1.

42 Plutarque souligne la spécificité lacédémonienne du terme : les plus âgés des

Lacédémoniens "auraient eu honte de [

journéeλέσχας)"au; là,gymnasela plupartoudesdansentretiensce qu'on"étaientappelaitconsacrésles leschaià l'éloge(τάςdes bellesκαλουμέναςactions ou

ne point passer la plus grande partie de la

]

à la critique des mauvaises" (Lycurgue, 25, 2-3 ; cf. aussi 24, 5).

43 Hérodote a antérieurement indiqué (VIII, 123) comment, après Salamine, les stratèges

grecs se réunirent à l'Isthme "pour désigner les plus méritants de tous en première et en

seconde ligne ; il arriva alors que chacun vota pour soi, car chacun jugeait avoir été lui-

même le

meilleur (άριστος γενέσθαι)" (trad. C. U. F.).

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γενέσθαι45), les frères Maron et Alpheios fils d'Orsiphantos s'étant aussi distingués "après lui" (μετά δέ τοΟτον άριστεΟσαι46) ; cependant, alors que ces derniers, comme Léonidas47, auraient eu droit à des honneurs particuliers, à Sparte48, on ne sait pas que Diénékès ait eu droit à des égards spéciaux. Nous pouvons sans doute même nous demander si le traitement post mortem réservé à ces personnages ne traduit pas une différence de statut entre eux, de leur vivant : le roi, premier des Spartiates, est distingué comme un héros49, les deux frères désignés avec leur patronyme appartiennent peut-être à une élite sociale et ce fait pourrait expliquer comment, alors que leurs mérites ont été jugés inférieurs à ceux de Diénékès (remarquable aussi par ses apophthegmes), ils ont droit eux à un hieron, ou du moins à un hieron maintenu (par une famille établie et fière d'eux ?) jusqu'au temps de Pausanias le Périégète, si Diénékès a eu droit à un honneur semblable. Ailleurs, on trouve le terme άριστος employé pour désigner notamment la réputation dont jouissent les Spartiates : λέγεσθε είναι άνδρες άριστοι dit Mardonios aux Lacédémoniens pour leur faire honte de laisser aux Athéniens leur place face aux Mèdes50. Et par opposition aux mêmes Lacédémoniens qui ont changé de position, les Perses sont "véritablement les plus braves" (cf. τους άψευδέως αρίστους ανθρώπων) dans l'esprit de Mardonios selon Hérodote51. Mais à Sparte ce sont surtout les morts, semble-t-il, qui peuvent être dits aristoi.

L'aristeia, qualité réservée à des morts à Sparte ? Pour autant que le texte des Histoires traduise les réalités de la terminologie lacédémonienne, en effet, on peut relever que l'expression άριστος γενέσθαι n'est jamais employée par Hérodote à propos de

45 Hérodote, VII, 226.

46 Hérodote, VII, 227.

47 Cf. infra, p. 76-79.

48 Selon Pausanias, III, 12, 9, un hieron leur aurait été consacré.

49 Cf. /n/ra, p. 77 et 81.

50 Hérodote, IX, 48. Cf. supra, n. 37.

51 IX, 58.

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Spartiates qui se distinguent de leurs concitoyens et survivent à leurs actes de bravoure52. Dans le cadre lacédémonien, on peut aussi relever que la même expression désignant les plus valeureux des combattants est utilisée par Thucydide53 à propos d'hilotes en 424 : il indique que deux mille hilotes se désignent eux-mêmes comme ayant montré devant l'ennemi le plus de valeur (γεγενησθαι σφίσιν άριστοι) ; mais ces hilotes qui osent assimiler leur valeur militaire à celle de leurs maîtres transgressent la norme lacédémonienne et pour cette raison sont éliminés secrètement54. Or, pour désigner une élite hilotique effectivement reconnue et utilisée comme telle par les Spartiates, Thucydide55 use non pas de l'adjectif άριστος mais de βέλτιστος ; de ce fait, nous pouvons peut-être estimer que le superlatif άριστος jurerait plus avec le statut d'hilote que celui de

βέλτιστος56.

En outre, de son vivant, Léonidas lui-même se serait qualifié de meilleur (βελτίων — comparatif formé sur la même racine que le superlatif βέλτιστος57) que les autres Spartiates ; ainsi, demander aux

52 Nous avons mentionné toutes les occurrences : VII, 224 (Léonidas), 226 (Diénékès) ; IX, 71 (Aristodémos, de l'avis d'Hérodote) ; l'historien d'Halicarnasse emploie l'expression à trois reprises à propos de non lacédémoniens : en I, 3 1 (les Argiens Cléobis et Biton) ; en VII, 181 (l'Éginète Pythès survit à ses blessures, les épibates perses prenant soin de lui du fait de sa bravoure (δι' άρετήν) ; Vili, 123 (vote

à l'Isthme des stratèges qui se partagent les instruments de vote) ; dans ces trois cas, le contexte montre que l'on devient άριστος parce que l'on a été jugé tel par un groupe

d'hommes (ύπο της πανηγύριος, I, 31 ; οι Πέρσαι oV περ έπεδάτευον

181 ; oî στρατηγοί διενέμοντο τάς ψήφους

53 IV, 80, 3.

, VIII, 123).

,

VII,

54 IV, 80, 4. Sur la possibilité que le prétexte à l'élimination de ces hilotes ait été leur

usage d'une pratique religieuse réservée aux gérantes, cf. B. Jordan, AC, 59, 1990, p. 37-69. Un rapprochement nous paraît s'imposer, en la matière, avec une interprétation de E. David ("Laughter in Spartan Society" in A. Powell éd., op. cit. n. 18, p. 10) : des hilotes seraient battus lorsque, rituellement, ils voleraient de la nourriture, parce que ce vol plagierait celui de fromages par de jeunes Spartiates ; il s'agirait de rappeler aux hilotes qu'ils ne doivent pas imiter les Spartiates.

55 VII, 19, 3.

56 Nous nuancerions donc, avec l'approbation de J. Ducat, le jugement qu'il exprime

dans Les Hilotes, Paris, 1990, p. 164.

57 Plutarque, M or., 225 A. On pourrait aussi citer le mot d'Archiléonis, mère de

Brasidas, qui aurait corrigé l'expression d' Amphipolitains : ceux-ci disant que, vivant, Brasidas était, de tous les Lacédémoniens, le plus valeureux dans ses entreprises

62

Ν. Richer

hilotes de se désigner comme άριστοι, ce serait leur faire subir une épreuve psychologique en leur demandant de s'attribuer une qualité, Yaristeia, qu'un roi lui-même n'acquiert effectivement qu'après sa mort.

Les morts des Thermopyles et de Platées.

Les morts des Thermopyles. W. Den Boer estime58 que les morts des Thermopyles furent moins honorés qu'ils ne l'auraient été si leur épitaphe avait porté leurs noms :

elle n'aurait porté que ces mots : "Étranger, va dire à Lacedèmone que nous gisons ici par obéissance à ses lois"59 ; mais c'est sans doute trop négliger le fait qu'Hérodote60 a pu prendre connaissance des noms de tous les morts Spartiates et le fait que Pausanias a vu un obituaire61. Si ces noms sont lisibles à Sparte et non aux Thermopyles, c'est peut-être parce que les Spartiates entendent se réserver la faculté d'évoquer ces morts :

l'existence d'un obituaire a peut-être notamment pour but de permettre la répétition de cet appel62. Dans ce cas, on peut se demander si les noms des morts à la guerre pouvaient être portés sur leurs tombes quand ils étaient enterrés hors de Laconic Peut-être, cependant, peut-on simplement imaginer que si c'est à Sparte et non aux Thermopyles que les noms des morts sont lisibles, c'est parce que cette bataille a été une défaite. Les morts des Thermopyles, néanmoins, ont combattu selon les règles et sont dignes d'être honorés63 ; leur vaillance même demeure exemplaire.

(άριστον έν τοις Εργοις, Mor., 240 C), elle leur aurait dit qu'ils faisaient erreur (Mor., 190 Β et 219 D ; Lycurgue, 25, 9), que Brasidas était αγαθός, mais que Sparte comptait beaucoup d'hommes qui lui étaient supérieurs (κάρρονας; κρείσσονας en 219 D). Pour désigner les "principaux citoyens" de Sparte qui auraient collaboré avec Lycurgue pour établir l'éphorie, Xénophon parle des κρατιστοι (τους κρατίστους έν xfl πόλει, Rép. Lac, 8, 1 et cf. 8, 2 et 5 ; trad. F. Oilier).

58 Op. cit. n. 10, p. 295.

59 Hérodote, VII, 228.

60 VII, 224.

61 III, 14, 1. Cf. supra, p. 57.

62 Sur la nécessité d'appeler l'âme de ceux qui sont tombés en terre étrangère, cf.

E. Rohde, op. cit. n. 6, p. 54 et n. 3.

63stèles""Ce ditsontHérodoteles Amphictyons(VII, 228 ; quitrad.ontC. honoréU. F.). ces hommes d'épitaphes

en vers et de

Aspect desfunérailles à Sparte

63

Dans le cas de Platées, en revanche, les noms des hoplites morts mais

victorieux doivent être lisibles sur place : chaque année, l'archonte de

Platées "lave les stèles de ses propres mains

(παρακαλεί τους αγαθούς άνδρας) qui sont morts pour la Grèce à prendre part au festin et à la libation de sang"64.

et appelle les braves

Les tombes de Platées (Hérodote, IX, 85). Sans doute arrive-t-il ailleurs qu'à Sparte que des groupes d'hommes aient droit à des honneurs funèbres exceptionnels : comme nous l'avons dit, Thucydide signale65 que les Athéniens, jugeant exceptionnel le mérite des Marathonomaques tués, leur donnèrent "la sépulture là-bas, sur place", à Marathon. Hérodote montre66 que, onze ans plus tard, en 479, les Athéniens tombés à Platées eurent droit à un honneur analogue.

L'exemplarité lacédémonienne. A Platées, tous les peuples grecs présents pour combattre les Mèdes ont érigé des tombes. Or le récit hérodotéen commence par la mention des tombes édifiées par les Lacédémoniens et laisse entendre que leur façon de faire a pu inspirer Tégéates, Athéniens, Mégariens et Phliasiens ; même d'autres peuples, honteux d'avoir été absents, auraient élevé des tertres vides. Peut-être pourrait-on alors considérer que c'est en imitant la pratique lacédémonienne de l'enterrement des morts au combat sur le champ de bataille même où ils sont tombés — honneur auquel eurent droit les morts Spartiates des Thermopyles en 48067 et aussi, donc, les morts de Platées en 479 — , que les Athéniens, désireux d'imiter le modèle militaire

les

Marathonomaques morts68. Cette imitation, sans doute, est bien plus vraisemblable à Platées qu'à Marathon, mais cette possibilité est aussi envisageable : la demande d'aide

laconien

prévalant déjà

en

490,

ont enterré

à

Marathon

64 Plutarque, Aristide, 21, 5 ; trad. C. U.

R. Etienne et M. Piérart : "Un décret du Koinon des Hellènes à Platées en l'honneur de

Glaucon, fils dÉtéoclès, d'Athènes" ; BCH 99, 1975, 1, p. 51-75.

F. Sur ces célébrations de Platées, cf.

65 II, 34, 5. Traduction C. U. F.

66 IX, 85.

67 Hérodote VII, 228.

68 Ν. Robertson ("The collective burial of fallen soldiers at Athens, Sparta and

elsewhere : 'ancestral custom' and modern misunderstanding", EMC 27, n. s. 2 ; 1983, 1, p. 78-92 ; ici p. 92) retient une hypothèse semblable.

64

Ν. Richer

vainement adressée aux Spartiates par les Athéniens avant la bataille peut sembler témoigner en ce sens69.

A cela cependant, on peut répondre que Thucydide suggère nettement l'ancienneté de l'usage athénien consistant à rapatrier les corps des morts à la guerre. Mais cette coutume athénienne paraît datable sans doute seulement de 465/470; il n'en est pas de trace avérée antérieure à 490. De ce fait, on pourrait comprendre que les Marathonomaques tués ont été enterrés sur le lieu du combat selon la coutume générale des Grecs de l'époque classique71 et que c'est un discours postérieur que transmet Thucydide. Dans ces conditions, il n'est pas absolument nécessaire de considérer

a pu influencer les Athéniens au temps de

que la pratique lacédémonienne

la première guerre médique. Mais l'explication donnée par Thucydide selon laquelle les Athéniens morts à Marathon y avaient été enterrés à cause de leur mérite exceptionnel — explication qui occulte le fait que des Athéniens ont aussi été inhumés plus tard à Platées — ressemble assez à une reconstruction destinée à marquer l'originalité des pratiques athéniennes en soulignant combien, dans le passé même, elles ont pu différer des usages lacédémoniens. Car à Platées les Athéniens s'étaient bien conformés à ces usages.

Les tombes lacédémoniennes de Platées.

Hérodote dit qu'à Platées les Lacédémoniens ont élevé trois tombes :

— une pour les ίρέες,

— une pour les Spartiates,

— une pour les hilotes.

69 Hérodote, V, 105-6 ; nous reviendrons ailleurs sur le fait que le culte de Pan établi à

Athènes après Marathon peut être considéré comme une transposition du culte du Phobos [Peur] lacédémonien, élément qui témoignerait bien d'une influence lacédémonienne sur les pratiques athéniennes à ce moment. En 510 déjà les Lacédémoniens avaient enterré en Attique leurs soldats qui y étaient tombés (Hérodote, V, 63, 4). Dans le cas où les soldats morts ont appartenu à une armée victorieuse, on doit pouvoir supposer que le maintien des dépouilles des morts sur le champ de bataille est conçu comme destiné à assurer le maintien au cours du temps des effets de leur victoire (c'est cette conception que retient N. Robertson (art. cit. n. 68, p. 91) en commentant l'existence de tombes lacédémoniennes en Thyréatide et à Phigalie). Si les Spartiates ont été vaincus, les tombes qui perdurent hors de Laconie célèbrent par elles- mêmes la puissance de Sparte : celle-ci peut se mesurer au fait que des Lacédémoniens sont enterrés en Argolide alors qu'aucun Argien n'est enterré en Laconie (Plutarque, Agésilas, 31, 8 et Mor., 233 B-C).

70 Cf. A. W. Gomme, A Historical Commentary on Thucydides, II, Oxford, 1956, ad

11,34-6.

71 Cf. e.g. D.C. Kurtz et J. Boardman, op. cit. n. 3, p. 108.

Aspect des funérailles à Sparte

65

Le lecteur d'Hérodote s'attendrait à trois tombes dévolues aux Spartiates, aux Lacédémoniens non Spartiates — soit aux périèques — , aux hilotes ; il peut donc remarquer que dans la mort, apparemment, les distinctions qu'il croyait fondamentales dans la société lacéidémonienne ne se manifestent pas et il est donc invité à reconsidérer les circonstances dans lesquelles peuvent s'appliquer ces distinctions. Ph.-Ed. Legrand note qu'il est étonnant qu'"il ne soit pas parlé d'une tombe réservée" aux morts périèques72 ; cet étonnement peut s'appuyer sur le fait qu'Hérodote lui-même mentionne les périèques en les distinguant très clairement des Spartiates73 ; selon lui74 cinq mille périèques ont été envoyés au secours des Grecs à la suite d'autant de Spartiates ; ces périèques constituent la moitié des effectifs hoplitiques mis en ligne à Platées75 ; ils ont dû essuyer des pertes, au moins lorsque Pausanias attendait des présages favorables76 ; mais ces pertes dont nous présumons l'existence ne font pas partie des quatre vingt onze Lacédémoniens de Sparte (Λακεδαιμονίων ôè των έκ Σπάρτης) tombés dans l'action selon Hérodote77 ; l'expression hérodotéenne laisse clairement entendre que des Lacédémoniens non Spartiates sont aussi tombés. Où, alors, sont enterrés les périèques ? Avec les Spartiates non ίρέες ou avec les hilotes, dira-t-on selon la conception que l'on se forme de leur place dans la société78 ; comme les Spartiates, les périèques sont des

72 Hérodote, Index analytique, Paris, C. U. F., 1954, p. 237, s.v. Περίοικοι.

73 VI, 58 : participation réglementée aux funérailles royales ; VII, 234 : les Lacédémoniens qui ne sont pas semblables (όμοιοι) à ceux de Sparte sont braves (αγαθοί) cependant

74 IX, 11.

75 IX, 28 et cf. IX, 61.

76 IX, 61.

77 IX, 70.

78 Une hypothèse sans doute trop hasardeuse consisterait à dire que les périèques auraient

pu ne pas subir de pertes, protégés qu'ils auraient été par les Spartiates, fait qui rendrait peut-être possible l'absence de leurs pertes à Platées, donc l'absence d'une tombe pour des morts périèques (?). Si l'on juge par Xénophon (Helléniques, II, 4, 32 et III, 4, 23), de façon analogue, ce sont les dix plus jeunes classes de soldats qui sont chargées d'ouvrir le combat par des escarmouches ; et Tyrtée (fir. 10 West, 19-22) laisse entendre que les soldats les plus âgés peuvent courir plus de risques de tomber au combat que leurs cadets ("Vos aînés, les hommes plus âgés dont les genoux ont perdu leur souplesse, ne les abandonnez pas en fuyant : car c'est en vérité une honte que de voir

66

Ν. Richer

Laconiens et des hommes libres, mais comme les hilotes, ils vivent en Laconie sans être Spartiates. Spécialement, dans une action militaire, les hilotes même, par leur participation au combat, peuvent paraître jouir d"'une certaine intégration à la société civique"79, mais comme hoplites et dans certaines circonstances, et de façon assurée seulement entre 425 et 369. Il est donc peu probable que les périèques tombés à Platées aient pu être enterrés avec des hommes qui, à leur différence, n'étaient pas des hoplites. Sans doute, la mention particulière faite par Hérodote des "Lacédémoniens de Sparte" peut elle-même prêter à des interprétations contradictoires : cette expression peut sans doute aussi bien être la transcription d'un obituaire distinguant les Spartiates et les périèques enterrés dans une même tombe qu'être destinée à souligner que seuls les restes des Spartiates ont été mis dans la deuxième tombe mentionnée par Hérodote. Même si elle est légèrement plus complexe, nous pencherions plutôt pour la première de ces deux hypothèses80. La première tombe indiquée par Hérodote est celle des ίρέες. Le terme a été interprété diversement81. Retenons que la correction ίρένες est peu plausible82. Il faudrait peut-être comprendre qu'il s'agit de "héros". Examinant la question, W. Den Boer estime83, après Diels84, que l'existence de trois tombes est bien la manifestation d'un rituel religieux ; et établissant un rapprochement avec le texte de Plutarque selon lequel,

tombé aux premiers rangs, au devant des jeunes gens, un vieux guerrier

C. U. F. de ce texte connu seulement par Lycurgue, Contre Léocrate, 107). Si les différents types de troupes sont engagés de façon différente, on peut concevoir que leurs pertes puissent varier. Cependant, l'importance de l'engagement à Platées nous semble plutôt indiquer que toutes les unités lacédémoniennes ont eu de fortes chances d'éprouver des pertes. Sur le déroulement de cette bataille, cf. J. F. Lazenby, The Spartan Army, Warminster, 1 985, p. 97-111.

" ; trad.

79 Cf. J. Ducat, op. cit. n. 56, p.

161.

80 Cela d'autant plus que Xénophon montre qu'un périèque mort au combat n'est pas

anonyme (il nomme Eudicos, mort en 378 : Helléniques, V, 4, 39) ; de ce fait, les périèques paraissent assez proches des Spartiates.

81 Sur l'historique de la question cf. W. Den Boer, op. cit. n. 10, p. 288-293.

82 Rejetant cette hypothèse, H. Jeanmaire (Couroi et Courètes, Lille, 1939, p. 546),

retient plutôt qu'il peut s'agir d' ΐππεες.

83 Op. cit. n. 10, p. 292.

Aspect desfunérailles à Sparte

67

d'après son interprétation85, les hieroi ont droit à des tombes non anonymes, W. Den Boer pense que c'est la même catégorie de Spartiates86 qui, à Platées, a droit à la tombe qu'Hérodote dit être celle des ίρέες. Même si l'on se refuse à admettre la mention de hieroi dans le texte de Plutarque, on peut admettre que c'est comme ίρέες que certains Spartiates ont droit à des tombes non anonymes ; en effet, on doit souligner combien il est notable qu'Hérodote87 ne mentionne les noms que de quatre Lacédémoniens inhumés à Platées ; or ceux-ci reposent dans la tombe des ίρέες, desquels ils font partie, est-il précisé : peut-être à Platées les ίρέες morts en braves ont-ils seuls reçu l'honneur d'avoir leurs noms inscrits sur leur tombe ? Cette hypothèse, inverse de la possibilité plus ouverte que nous avons mentionnée plus haut (un obituaire de quatre-vingt onze Lacédémoniens de Sparte) repose cependant sur des bases assez fragiles. En fait, on peut sans doute considérer que les quatre Spartiates nommés et enterrés dans la tombe des ίρέες n'étaient pas tous, dès avant la bataille, des ίρέες, mais que Poseidonios, Amompharètos et Philokyon avaient eu droit à cet honneur du fait de leur bravoure déployée en conformité avec les règles établies88 et que Callicratès y avait eu droit du fait de son appartenance préexistante aux ίρέες : il avait déploré que sa blessure l'eût empêché d'accomplir aucun exploit digne de lui : ëpyov έωυτοϋ άξιον89.

Nature et variété des ίρέες. Si, comme nous pensons, Callicratès faisait bien partie des ίρέες avant même de mourir, il est possible que cette appartenance ait été due à un choix lui-même lié à la prestance physique du personnage, "le plus beau (àvfjp κάλλιστος) des Grecs de son temps, non seulement des Lacédémoniens mais aussi des autres Grecs"90. Cet exemple indiquerait un critère de recrutement des ίρέες ; leur groupe devait pouvoir intégrer des hommes à Yaristeia potentiellement marquée (si comme nous avons présumé91 celle-ci n'est définitivement reconnue qu'à des morts). Cette

85 Cf. supra, p. 53.

86 W. Den Boer lit ίρέας quand Diels lit ήρέας, mais ils retiennent l'un et l'autre un

sens proche.

87 IX, 85.

88 Cf. Hérodote, IX, 71 et nos remarques, supra, p. 59.

89 Hérodote, IX, 72.

90 Ibidem. Cf. aussi Plutarque, Aristide, 17, 8.

91 Cf. supra, p. 61.

68

Ν. Richer

aristeia potentielle, précisément, est peut-être la raison qui a provoqué la tripartition d'une autre tombe lacédémonienne, celle des Lacédémoniens morts à Athènes en 403. Xénophon92 nomme trois de ces Lacédémoniens "dont le tombeau se trouve devant la porte du Céramique" : "Chairon et Thibrachos, tous deux polémarques, Lacratès l'olympionique". Or cette tombe a été retrouvée93 et, alors qu'elle contenait treize squelettes, ceux-ci étaient disposés en trois groupes (comme il y avait eu trois tombes à Platées). Les dépouilles de trois individus avaient été déposées dans la chambre centrale ; on peut présumer qu'il s'agissait des trois personnages nommés par Xénophon, Si l'on assimile ces trois hommes à des ίρέες, il est sans doute possible de considérer que les hautes fonctions militaires94 des uns et le succès agonistique95 du troisième sont à l'origine de leur statut. Dans tous ces cas, il semble que l'appartenance aux ίρέες soit une caractéristique due aux qualités propres de l'individu. C'est-à-dire que nous aurions là une illustration du système d'émulation spartiate, dont le principe serait inverse de celui signalé par Hérodote lorsqu'il indique que les hérauts, les joueurs de flûte et les sacrificateurs-bouchers (ot κήρυκες καΐ αύληταΐ καΐ μάγειροι) héritent du métier paternel quelle que soit leur inaptitude personnelle96.

Un γέρας des ίρέες ? Finalement, on peut se demander comment les Spartiates eux-mêmes pouvaient nommer le privilège consistant à bénéficier d'une tombe non anonyme. On peut penser, sans doute, quoique aucune source ne précise la chose, que ce pouvait être le terme de γέρας qui était employé. Le mot

92 Helléniques, II, 4, 33.

93 Cf. D. C. Kurtz et J. Boardman, op. cit. n.

F. Willemsen, "Zu den Lakedâmoniergràbem im Kerameikos", MDAI (A), 92, 1977, p. 117-157.

110 et bibliographie p. 356 ;

3, p.

94 En 403 l'infanterie spartiate aurait été constituée de six mores commandées chacune

par un polémarque : cf. J. F. Lazenby, The Spartan Army, Warminster, 1985, p. 5.

95 Une inscription du 111° siècle (IG V, 1; 708) mentionne l'olympionique Euryadès

mort à la guerre : ce Spartiate conserve dans la mort deux titres de gloire différents.Les vainqueurs aux concours stéphanites avaient semble-t-il droit à une situation particulière : ils étaient placés devant le roi au combat (Plutarque, Lycurgue, 22, 7-8).

96 VI, 60. Cette liste est à rapprocher de celle des τέχναι pratiquées par des δμοιοι à

l'époque classique que dresse G. Berthiaume ("Citoyens spécialistes à Sparte", Mnemosyne 29, 1976, p. 361) : fonctions de héraut, de flûtiste, de cuisinier, de répartiteur de viande, de devin et de médecin.

Aspect des funérailles à Sparte

69

devait être utilisé, en effet, pour désigner les privilèges des rois97 ou aussi le fait que l'accomplissement des missions de héraut était le privilège de la famille des Talthybiades98. En outre, on peut relever que le terme γέρας n'est pas exclusivement réservé à la désignation d'un privilège héréditaire puisqu'il peut être employé ailleurs pour désigner des honneurs rendus aux morts :

Sarpédon doit être enterré dans un tombeau sous une stèle (τύμ6ω τε

στήλη

Quoi qu'il en soit, il apparaît sûr qu'une différence existait entre des tombes de citoyens : certains d'entre eux étaient privilégiés par rapport aux autres. Dans ce cas, les privilèges propres aux rois ne sont pas les seuls à mettre "en cause [le] type idéal de l'égalité spartiate"100. Mais jamais un citoyen — quels que soient ses mérites101 — ne peut être honoré à l'égal d'un roi mort. S'il fait partie des morts au combat, et surtout des ιρέες, son nom est préservé, pouvons-nous sans doute supposer, pour qu'il puisse être invoqué par les Spartiates de l'avenir102.

τε* το γαρ γέρας εστί θανόντων99).

97 Hérodote, VI, 56.

98 Hérodote, VII, 134.

99 Iliade, XVI, 457 = 675. Le même terme apparaît pour signaler que les cheveux

coupés et les larmes aux joues sont un hommage rendu aux morts {Odyssée, IV, 197-8), par exemple. É. Benveniste a montré que, contrairement à une étymologie longtemps admise, le terme de γέρας est sans rapport avec celui de γέρων, vieillard, et désigne plus simplement une prérogative constitutive d'une dignité qui est ou peut être héréditaire {Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, II, Paris, 1969, p. 43-49). Cf. aussi R. S. J. Garland, "Géras thanonton : An Investigation into the Claims of the Homeric Dead", BICS 29, 1982, p. 69-80.

100 M.LFinley, "Sparte et la société spartiate", dans Economie et société en Grèce

ancienne, Paris, 1984, p. 47.

101 Tout citoyen doit satisfaire aux exigences de l'idéologie hoplitique, telles qu'elles

s'expriment notamment chez Tyrtée. Sur cette idéologie, cf. e.g. P. Cartledge, "Hoplites and Heroes : Sparta's Contribution to the Technique of Ancient Warfare", JHS 97, 1977, p. 11-27, notamment p. 26-27.

102 Parlant du brave au combat, Tyrtée dit (fr. 12 West, 20, 29 et 32-33) que "cet

homme devient agathos à la guerre (οδτος άνηρ αγαθός γίγνεται έν πολέμφ)", et il poursuit en affirmant que la tombe du mort au combat et ses enfants sont remarquables parmi les hommes (χαί τύμδος καί παίδες έν άνθρώποις άρίσημοι : ce dernier terme est lui-même un condensé conceptuel, étant formé de la particule augmentative àpi- , présente sans doute dans άριστος d'après Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, 1968, s.v., et de σήμα) ; étant sous la terre, le brave devient immortel (ύπο γης περ έών γίγνεται αθάνατος/ δντιν' άριστεύοντα).

70

Ν. Richer

Mais, en la matière, la place du roi paraît encore très particulière. Cela se marque dans le sort réservé au corps d'un roi mort au combat. W. Den Boer estime que les rois n'étaient pas aussi honorés que les ιρέες103. Ce n'est peut-être pas si sûr.

L'usage d'un εΐδωλον dans des funérailles royales.

Le roi enterré sur le champ de bataille ? Les funérailles auxquelles ont droit les rois de Sparte sont extraordinaires, à juger par la description d'Hérodote104. Selon les remarques de F. Hartog105, "en ce qui concerne le traitement du cadavre, Hérodote ne dit rien de précis, sinon qu'il y a une ekphora sur un lit de parade, sinon aussi qu'il faut qu'il y ait un cadavre à montrer, vrai ou faux", puisque d'après Hérodote " si un roi a péri à la guerre, [les Spartiates] fabriquent de lui une figure (ει'δωλον), qu'ils portent au tombeau sur un lit de parade"106. Cela semble signifier que le roi mort au combat est enterré sur le champ de bataille107. A-t-il droit à une tombe particulière ou partage-t-il celle des ίρέες ? Nous pencherions plutôt pour la première hypothèse du fait de la spécificité très marquée de la personne royale.

Le corps du roi transféré à Sparte. Cependant, d'après Plutarque108, "les Lacédémoniens ont coutume, lorsqu'un des leurs meurt à l'étranger, de célébrer ses funérailles sur place et de l'y laisser, sauf pour les rois, dont on ramène le corps au pays". Ce principe, ainsi formulé, paraît inconciliable avec le témoignage d'Hérodote tel que nous le comprenons. Il convient donc de se demander si une plus grande précision ne ferait pas disparaître la difficulté et si la valeur

103 Op. cit. n. 10, p.

295.

104 VI, 58.

105 Op. cit. n. 34, p.

167.

106 VI, 58. Traduction C. U. F.

107 H. Micheli {Sparte et les Spartiates, trad, française, Paris, 1953, p. 94) estime que

"si le roi était mort à la guerre, son corps embaumé était ramené à Sparte", mais il

donne comme exemple le corps d'Agésilas, mort de vieillesse. Cf. infra p. 75 sur la mort de Léonidas, enterré aux Thermopyles.

108 Agésilas, 40, 4. Traduction C. U. F.

Aspect des funérailles à Sparte

71

particulière accordée aux corps des rois ne peut pas se manifester dans des procédures à première vue contradictoires. Dans certains cas, le corps d1 un roi est bien acheminé jusqu'à Sparte :

en 381, Agésipolis, mort de fièvre en Chalcidique, "fut mis dans le miel (εν μέλιτι τεθείς), et ramené à Sparte (οι'καδε), où il reçut la sépulture des rois"109 ; en 358, le corps d'Agésilas, mort à quatre-vingt-quatre ans à Port-Ménélas, en Libye, fut, faute de miel, enduit de cire avant d'être transféré à Sparte110. Ces deux cas connus d'embaumement — presque uniques dans le domaine grec111 — concernent deux rois de Sparte morts hors de Laconie autrement qu'au combat112.

L'enterrement hors de Laconie. On conçoit sans doute d'autant mieux que les Lacédémoniens mourant à l'étranger soient enterrés sur place113 si l'on pense qu'un Lacédémonien ne peut guère être hors de Laconie que parce qu'il a obéi aux lois de Sparte114. Même si c'est de maladie qu'un Spartiate décède à l'étranger on

109 Xénophon, Helléniques, V, 3, 19. Trad. C. U. F.

110 Plutarque, Agésilas, 40, 4. Cf. Cornelius Nepos, Agésilas, VIII, 7. Diodore (XV,

93, 6) mentionne l'usage de miel.

111 Sur l'embaumement (à Telmessos, au 1° siècle a. C.) dans du miel de Βόηθος, sans

doute poète et homme politique de Tarse en Cilicie, cas unique en Lycie, cf. TA.M. 49 et A.-V. Schweyer, Les Lyciens et la Mort : une étude d'histoire sociale, thèse dactylographiée de Paris-1, 1992, p. 139. Nous ne rappellerons pas les cas d'Alexandre le grand (Pseudo-Callisthène, 3, 34, 4) et de Justinien ni le fait que l'origine céleste du miel est censée lui avoir donné un caractère incorruptible (Aristote, Hist. An., V, 22, 553b 29 ; cf. W. Robert-Tornow, De apium mellisque apud veteres significatione et symbolica et mythologica, Berlin, 1893), et des propriétés propres à susciter son usage en libations pour les morts (cf. S. Eitrem, Opferritus und Voropfer der Griecher und Rômer, Christiania [depuis Oslo], 1915, passim). Sur l'origine mésopotamienne possible de la pratique spartiate d'embaumement, cf. P. Cartledge, op. cit. n. 4, p. 334.

112 P. Cartledge, ibidem, p. 332, estime que les mêmes honneurs funéraires étaient

rendus aux rois de Sparte quelle qu'eût été leur façon de mourir.

113 P. Cartledge, op. cit. n. 4, p. 337, mentionne des exemples de tombes de Spartiates

hors de Laconie ; cf. aussi supra n. 69.

114 Pour reprendre, naturellement, la formule prêtée, sous forme de prosopopèe, aux morts des Thermopyles et déjà citée (Hérodote, VII, 228). Sur les restrictions aux voyages des Spartiates, dues à leur corruption possible, cf. e.g. Hérodote, V, 49-50 ; VI, 84 ; IX, 11 et 53-55 ; Thucydide, I, 95 et 128-132 (cas de Pausanias) ; Isocrate,

72

Ν. Richer

estime peut-être qu'il meurt pour Sparte. Il peut donc être enterré sur place, pratique honorant sa valeur. Le fait est remarquable au regard des coutumes athéniennes du V° siècle. En outre, la coupe laconienne du peintre de la Chasse115 représentant des personnages imberbes et armés en train de transporter un guerrier barbu (en tout ce sont trois cadavres qui apparaissent au moins en partie) doit sans doute faire considérer que l'inhumation hors de Laconie a pu ne s'imposer qu'à partir du moment où les Spartiates se sont trop éloignés de leur cité d'origine pour que les corps de leurs morts à la guerre puissent être commodément rapatriés116. En 418 encore, après leur succès à Mantinée, les Spartiates transportent les corps de leurs morts jusqu'à leur cité alliée de Tégée117.

Des cas de rois morts au combat. D'après Plutarque, cependant, le roi mort au combat aurait droit à un traitement spécifique. En fait, le cas est rare : les ennemis auraient répugné à porter la main sur un roi de Sparte118. Le premier roi mort dans un combat contre des Grecs aurait été Cléombrote, en 371 à Leuctres119 et nous n'avons malheureusement pas de renseignement sur ses funérailles :

Xénophon120 dit seulement qu'il fut ramassé et ramené vivant dans les rangs lacédémoniens. Mentionnant les morts d'Archidamos ΙΠ en Italie en

Sur la Paix, 102 sqq et cf. 95-96 ; Platon, République, VIII, 548 a-b ; Lois, I, 635 ; Plutarque, Lycurgue, 27, 6.

115 Circa 550 a. C. ; Berlin, StaaL Mus. 3404.

116 N. Robertson, art. cit. n. 68, p. 80 et passim estime que tous les Grecs rapatriaient

les restes de leurs morts tombés au combat quand ils pouvaient, sauf lorsqu'ils pouvaient obtenir des garanties sur la tenue des funérailles et des rituels funéraires. Il cite d'ailleurs cette coupe (p. 90) pour appuyer son propos.

117 Thucydide, V, 74, 2. On pourrait aussi citer le cas de Lysandre, mort à Haliarte en

395 et enterré sur le territoire de Panopée, cité amie de Sparte (Plutarque, Lysandre, 29 ; contra Pausanias, IX, 33, 1). P. Cartledge, op. cit. n. 4, p. 337, estime qu'il s'agissait, de la part des amis de Lysandre, de lui assurer des funérailles dignes de lui.

118 A cause de son caractère sacré sans doute : "il est interdit et illégal de porter la main

sur la personne d'un roi (ού θ€μιτον ουδέ ν€νομισμ^νον βασιλέως σώματι τας

χείρας

XVI, 401-2 (6eivòv 6e γένος βασιλήιό*ν έστι/ ktcìvciv). Sur le danger qu'il y a à tuer le chef ennemi, cf. F. Vian, Les Origines de Thèbes, Cadmos et les Spartes, Paris,

προσφέρ€ΐν)" dit Plutarque, Agis, 19, 9 (et cf. 21, 2). Cf. aussi Odyssée,

1963, p. 204-5.

119 Agis,2\, 3.

Aspect desfunérailles à Sparte

73

338121, d'Agis III près de Megalopolis en 331122, d'Areus Ier près de Corinthe en 265123, d'Acrotatos à Megalopolis entre 260 et 255124 et dΈucleidas en 222 à Sellasie125, Plutarque ne donne pas de précision sur leurs funérailles. On peut cependant supposer que s'il avait connaissance des pratiques alors suivies par les Spartiates, elles devaient illustrer le principe exposé par lui-même selon lequel la dépouille d'un roi mort à l'étranger était rapatriée à Sparte (que le roi fût mort de maladie ou par fait de guerre).

Léonidas. Le cas de Léonidas, antérieur, semble particulièrement notable : il tombe après s'être conduit avec la plus grande bravoure, dit laconiquement Hérodote126 (άνήρ γενόμενος âpurcoç) en usant précisément du terme employé lors des funérailles pour qualifier le roi mort127 : dans ces circonstances, Yaristeia est désignée comme une qualité réelle. Son arétè, dont la belle mort est le couronnement128, aurait permis au personnage de Léonidas de rester pour les Spartiates l'exemple même du roi digne d'eux, si c'est bien à lui que pensait le peuple lors des réformes d'Agis129. Après que Léonidas est tombé, ses compagnons parviennent à conserver son corps jusqu'à leur propre anéantissement130 ; son cadavre

121 Agis, 3, 3.

122 Ibidem.

123 Ibidem, 3, 7.

l2AIbidem.

125 Cléomène, 28, 7.

126 VII, 224.

127 Cf. supra, p. 58 et n. 33.

128 Cf. N. Loraux, art. cit. n. 24, p. 110.

129 Plutarque, Agis, 10,1 et la note en C. U. F.

130 Hérodote, VII, 225. Nous n'insisterons pas sur le caractère "homérique" de cet épisode. Relevons simplement qu'il marque bien l'attachement des Spartiates au corps de leur roi, attachement confirmé par Pausanias ( IX, 13, 10) à propos de Cléombrote mort à Leuctres.

74

Ν. Richer

est décapité sur ordre de Xerxès131 ; poussés par un oracle pythique, les Lacédemoniens et les Heraclides de Sparte demandent à Xerxès réparation de sa mort132 ; c'est en son honneur qu'est élevé, aux Thermopyles, un lion de pierre133. Ces faits seuls — dont certains au moins sont d'ordre religieux — suffiraient à montrer l'importance particulière accordée au corps de Léonidas, roi de Sparte. Mais Pausanias le Périégète complète nos connaissances en signalant134 que quarante ans après la bataille les ossements de Léonidas furent transférés à Sparte135.

131 Hérodote, VII, 238. Hérodote voit là une manifestation de particulière irritation. On

pourrait peut-être se demander s'il n'y a pas en la matière trace d'une conception religieuse : cf. les Taures qui utilisent les têtes coupées de leurs ennemis pour veiller sur leurs demeures (Hérodote, IV, 103). Des cas de mutilations analogues sont rappelés par R. W. Macan, Herodotus. The seventh, eighth, & ninth books, 1, 1, Londres, 1908, ad VII, 238, 3, notamment celui de Cyrus (cf. Xénophon, Anabase, III, 1, 17 : "son

frère,mains"l'être; trad.né deC. saU. propreF.). Surmère,la mutilationmême aprèsdanssa l'Iliade,mort, il luicf. Ch.a faitSegal,couperThela têteThemeet lesof

the Mutilation of the Corpse in the Iliad, suppl. Mnemosyne, 1971 et J.-P. Vernant, "La belle mort et le cadavre outragé" in G. Gnoli et J.-P. Vernant, op. cit. n. 24, p. 45-

76 ; repris dans J.-P. Vernant, L'individu, la mort, l'amour, Paris, 1989, p. 41-79. Sur

ce type de mutilation, cf. aussi L. Gernet et A. Boulanger, Le Génie grec dans la religion2, Paris, 1970, p. 77 et L. Gernet, Anthropologie de la Grèce antique2, Paris, 1982, p. 210 et, plus généralement, L.-V. Thomas, Le Cadavre. De la biologie à l'anthropologie, Paris, 1980, p. 109-111. Sur la pratique de la décapitation des corps à Rome, cf. Du châtiment dans la cité, Collection de l'École française de Rome, 79, 1984, notamment les articles de F. Hinard, p. 295-311 et de J.-L. Voisin, p. 241-293. Notons que le régent Pausanias refuse de venger sur le corps de Mardonios les outrages faits au corps de Léonidas, estimant que "la multitude innombrable de ceux qui, [à

Platées], ont perdu la vie est un hommage qui lui est rendu (τετίμηται) , et à lui et aux

autres qui périrent aux Thermopyles"

(Hérodote, DC, 78-79 ; trad. C. U. F.).

132 Hérodote, VIII, 114.

133 Hérodote, VII, 225.

134 III, 14, 1.

135 Par Pausanias, nous dit le Périégète (III, 14, 1) ; mais de quel Pausanias s'agit-il ?

Le régent est mort en 469, onze ans après les Thermopyles (cf. P. Carlier, La Royauté en Grèce avant Alexandre, Strasbourg, 1984, p. 320, n. 479). En 440, Pausanias fils de l'exilé Pleistoanax, qui sera trop jeune encore en 427 pour diriger une expédition (Thucydide, III, 26, 2), ne peut guère qu'avoir prêté son nom à une expédition :

H. Schaefer (RE 18 (1949), s.v. "Pausanias (26)", col. 2578) estime qu'il était né peu avant 447, cependant que M. White (JHS 84, 1964, p. 140-152) estime que ce Pausanias serait né en 444-440. W. R. Connor ("Pausanias 3. 14. 1 : a sidelight on Spartan history", TAPhA 109, 1979, p. 21-27, ici p. 23) considère que l'usage général

Aspect des funérailles à Sparte

75

Cela laisse supposer que trois cérémonies funéraires successives136 ont eu lieu en l'honneur de Léonidas :

— il a d'abord été enterré aux Thermopyles137 : la possibilité d'identifier les restes de Léonidas suppose qu'ils aient été déposés d'une façon permettant de les reconnaître138 ; — en l'absence de son corps, les Spartiates ont rendu les honneurs

à un είδωλο ν , et l'on peut se demander si Hérodote (ou son

funèbres

du Périégète semble indiquer que, dans son texte, του Παυσανίου doive être considéré comme l'indication d'un patronyme; le nom de Cléomène fils de Pausanias aurait disparu du texte: ce serait ce personnage qui, commandant l'armée pendant la minorité de Pausanias fils de Pleistoanax (cf. Thucydide, III, 26, 2), aurait procédé au rapatriement des restes de Léonidas. Connor retient que le transfert des reliques a pu être effectué afin d'améliorer l'image des Agiades, compromise par les agissements de Cléomène fils de Cléombrote (cf. Thucydide, I, 94-95, 6 et 128, 3-134, 4) et la condamnation de Pleistoanax pour corruption après son retrait d'Attique en 446 (cf. Thucydide, II, 21, 1). Tout en admettant que le rapatriement des restes de Léonidas ait eu des fins de propagande, on pourrait peut-être proposer que ce soit le père de Pausanias, Pleistoanax, alors en exil et petit-neveu de Léonidas qui ait été à l'origine de l'opération (cela n'est d'ailleurs pas exclu par Connor qui évoque (p. 26) le rôle possible de quelque "leader of the Agiad house"). Sur les nombreuses corrections proposées (80 ans ou 54 au lieu de 40), cf. W. K. Pritchett, op. cit. n. 14, p. 242, n. 425. Connor conserve τεσσαράκοντα. Personnellement, nous inclinons d'autant plus à conserver la mention de quarante ans que c'est le même intervalle de temps qui, selon Pausanias (ΠΙ, 13, 1), s'est écoulé après la mort de Castor avant que les Lacédémoniens ne vouent un culte aux Tyndarides ; il nous paraîtrait naturel que le modèle mythique ait pu inspirer la réalité historique.

136 On peut relever que, selon les analyses de C. Ramnoux, La Nuit et les Enfants de la Nuit dans la tradition grecque, Paris, 1959, rééd. 1986, p. 52, Sarpédon mort reçoit "en fait trois hommages : un d'Apollon, l'onction d'ambroisie et la vêture divine ; un des Jumeaux [Hypnos et Thanatos], le portage [jusqu'en Lycie] ; un de sa parenté,

il faut que le corps du héros habite la terre de la

patrie"l'inhumation(soulignésousparuneC.stèle

Ramnoux).[car]

137 Fut-ce là la satisfaction accordée par Mardonios, si les propos de Xerxès avaient été dépourvus d'ironie (Hérodote, VIII, 114) ?

138 Sur cette préoccupation, cf. Iliade, XXIII, 239-242. Alléguant la prétendue découverte des restes de Thésée par Cimon (Plutarque, Thésée, 35 et 36), Connor juge {art. cit. n. 135, p. 25) que la disparition des ossements de Léonidas a pu ne pas empêcher de prétendre les retrouver ; il estime par ailleurs (n. 15) que le silence d'Hérodote sur les deux faits concernant Thésée et Léonidas ne peut permettre de nier leur historicité.

76

Ν. Richer

informateur), sous l'influence de l'immutabilité supposée des pratiques Spartiates, n'aurait pas fait de ce seul cas une règle139 ; — une quarantaine d'années plus tard, les Spartiates, rentrés en possession de ses ossements, ont érigé une tombe destinée à les contenir à proximité de l'emplacement du théâtre de Sparte vu par Pausanias. Ainsi, les restes de Léonidas n'ont pas été disposés à proximité des tombes des autres Agiades mais à côté de celle du régent Pausanias (un Agiade également), vainqueur, lui, de l'autre grande bataille terrestre de la seconde guerre médique, Platées : peut-être faut-il estimer que ces deux personnages ont été considérés comme des oikistes, lesquels "sont habituellement enterrés au centre des villes"140 ? Chaque année, de plus, les Spartiates se remémoraient par des discours les prouesses de Léonidas et du régent Pausanias et organisaient en leur honneur un concours réservé aux seuls Spartiates141. Ces deux derniers éléments sont fort notables : que les Spartiates adoptent des "fondateurs" et tiennent des discours contrastant avec la sobre formule et le "dire, presque inarticulé, à savoir [les] "gémissements

139 H. Schaefer estime que la seule cérémonie de ce type ayant certainement eu lieu s'est

déroulée en l'honneur de Léonidas ("Das Eidolon des Léonidas", Festschrift Langlotz, Bonn, 1957, p. 223-233 ( = Problème der Alten Geschichte, Gôttingen, 1963, p. 323- 336), ici p. 224). Si l'idéal réalisé exceptionnellement prend une valeur exemplaire supposant sa réitération possible à tout moment, on peut imaginer que c'est en fonction du même processus qu'Isocrate (Paix, 143), ne connaissant que le cas des Thermopyles, dit que tous les Spartiates (et non les seuls hippeis ; cf. V. Ehrenberg, art. cit. n. 39, col. 2295), doivent mourir avec le roi.

140 Scholie à Pindare, Olympiques, I, 149. J.-P. Vernant estime que les tombeaux des

rois de Sparte "ont des vertus et des fonctions analogues à celles que les colonies attribuent à l'oikiste ou à l'archégète, enterrés en général sur l'agora" (Figures, idoles, masques, Paris, 1990 [leçon du Collège de France de 1977-8], p. 72). P. Cartledge, op. cit. n. 4, p. 338, rapproche les honneurs rendus à leur oikiste prétendu Brasidas par les Amphipolitains de ceux rendus par les Spartiates à leurs rois ; le même auteur, ibidem,

p. 339, voit (selon la suggestion de Connor, art. cit. n. 135, p. 25, n. 20) dans le

transfert des ossements prétendus d'Oreste, de Tégée à Sparte, vers 550, un précédent qui a pu inspirer le transfert des restes de Léonidas un siècle plus tard. Sur la possibilité d'héroïser "un homme que chacun a connu", cf. C. Bérard, "Récupérer la mort du prince : héroïsation et formation de la cité" in G. Gnoli et J.-P. Vernant dir., op. cit.

n.

24, p. 89-105, spécialement p. 96.

141

Pausanias, III, 14, 1. Sur l'attestation épigraphique de célébrations en l'honneur de

Léonidas à l'époque romaine, cf. /G, V, 1; 18-20 (SEG XI, 460, cf. 565), 559 et 660. Selon la remarque de Connor (art. cit. n. 135, n. 14 et cf. p. 26), il est difficile de savoir dans quelle mesure l'intérêt d'époque romaine pour les anciennes gloires de Sparte était fondé sur des pratiques et des traditions anciennes.

Aspect desfunérailles à Sparte

77

infinis"142 attestés par Hérodote au moment des funérailles royales semble indiquer que Sparte n'est pas complètement imperméable aux innovations143. Plus précisément, il serait tentant d'établir un rapprochement avec les pratiques athéniennes éventuellement imitées :

vers 475 Cimon établit "au milieu de la cité" les ossement de Thésée, prétendument intervenu au côté des Athéniens à Marathon144, et, surtout, l'on n'insistera pas sur l'analogie entre les logoi mentionnés par Pausanias et les epitaphioi logoi athéniens attestés à partir du V° siècle145 ; on notera simplement que si ces derniers ne fournissent "aucun argument positif en faveur de l'héroïsation des morts"146, à Lacedèmone la poésie et le chant n'exprimaient "rien d'autre que l'éloge de ceux qui avaient mené une vie noble, qui étaient morts pour Sparte et dont on vantait le bonheur (καί υπέρ της Σπάρτης αποθανόντων καί εύδαιμονιζομένων)"147. Mais cette façon de faire relevant d'un processus d'héroïsation148, on peut imaginer que les discours prononcés en l'honneur de Léonidas et de Pausanias, reprenant ces thèmes, étaient, d'un point de vue religieux, une façon d'assurer leur présence à Sparte.

Rôle de Ι'εϊδωλον. Si le cas de Léonidas est assez bien connu, il pose donc des problèmes, et non seulement celui du caractère éventuellement exceptionnel du recours à un ε'ι'δωλον149 ; la possibilité même de substituer au corps du roi

142 F. Hartog, op. cit. n. 34, p. 169.

143 Sur cette idée cf. M. I. Finley {op. cit. n. 100, p. 56) qui relève notamment (p. 43)

les fréquentes variations de l'organisation militaire.

144 Plutarque, Thésée, 35-36 ; cf. e. g. C. Bérard, "L'héroïsation et la formation de la

cité : un conflit idéologique", Architecture et Société. De l'archaïsme grec à la fin

République romaine, Paris et Rome, 1983, p. 43-59, surtout p. 47-50. Cf. supra, n. 138.

de la

145 Cf. Schaefer, art. cit. n. 139, n. 10.

146 N. Loraux, op. cit. n. 36, p. 41.

147 Plutarque, Mor., 238 A. Cf. Tyrtée cité supra n. 102.

148 N. Loraux admet la chose, op. cit. n. 36, p. 42, n. 106.

149 Caractère qu'il nous semble difficile de déterminer : certes les Spartiates n'avaient pu

recouvrer le corps de Léonidas, tous leurs soldats ayant été anéantis, et de ce fait l'inhumation des corps (ou leur crémation au moins partielle ?) a dû être effectuée sur place par les Perses ou leurs alliés grecs (de façon analogue, maître de l'acropole d'Athènes, Xerxès y fît effectuer des sacrifices par les Athéniensqui l'accompagnaient ;

78

Ν. Richer

disparu un simulacre d'efficacité religieuse supposée suffisante paraît elle aussi fort remarquable. On peut d'abord relever que les Histoires ne mentionnent ce terme qu'à deux autres reprises, pour désigner la statue de sa boulangère consacrée par Crésus à Delphes150 et le spectre de Melissa apparu aux envoyés de son mari Périandre151. L'usage du terme à propos du rituel funéraire des rois de Sparte dont la dépouille n'est pas disponible semble combiner les deux valeurs du mot : il paraît s'agir d'attirer à Sparte l'âme du roi mort (cf. Melissa) en invitant cette puissance surnaturelle à s'incorporer dans un double rituel (cf. la statue de la boulangère)152. Par ailleurs, il est sans doute possible d'établir un rapprochement entre cet ει'δωλον hérodotéen et l'usage bien attesté des κολοσσοί153 tels qu'ils apparaissent notamment à Cyrène154 dans le Serment des Fondateurs155 :

les Théréens "façonnèrent des images de cire (κηρίνος κολοσός) et les firent brûler et proférèrent les imprécations tous ensemble, hommes, femmes, garçons et filles : "qui ne sera pas fidèle à ces serments, mais les transgressera, qu'il fonde et se liquéfie comme ces images (ωσπερ τος

Hérodote, VIII, 54). Mais le délai mis au rapatriement des restes de Léonidas semble indiquer que ce transfert ne relevait point d'une absolue nécessité vers 480.

150 I, 51. Ce personnage apparemment historique aurait évité à son maître un empoisonnement (Plutarque, Mor., 401E-F).

151 V, 92, η.

152 Si le terme utilisé par Hérodote est repris de l'usage lacédémonien, on peut relever

que le jeu sur la polysémie des termes n'est semble-t-il pas étranger à cet usage : cf. par exemple les remarques de Plutarque sur les différents sens de "scytale" (Lysandre, 19, 8-

12) ; cf. aussi infra n. 185.

153 Cf. E. Benveniste, " Le sens du mot κολοσσός et les noms grecs de la statue",

R

Ρ h 1932, p. 118-135 ; G. Roux,"Qu'est-ce qu'un κολοσσός

T\RÉA 62, 1960,

p.

5-40 et J. Ducat, "Fonctions de la statue dans la Grèce archaïque : Kouros et

Kolossos\BCH 95, 1976, p. 239-251.

154 Nous n'insisterons pas sur les rapports entre Spartiates, Théréens et Cyrénéens : cf. Hérodote, IV, 147-161. Le rapprochement possible entre εΐδωλον lacédémonien et κολοσσός théréen a déjà été examiné, par exemple, par J.-P. Vernant, op. cit. n. 140,

p. 73.

X, 3.

Aspect desfunérailles à Sparte

79

κολοσός)

contractant se trouve engagé par son "double"157. Sans doute, Hérodote ne précise pas de quel matériau est constitué Γει'δωλον qu'il mentionne, mais il est possible qu'il ait été en cire158 ; du moins, comme le κολοσός théréen, Γε'ιδωλον lacédémonien est destiné à contraindre un individu — vivant dans un cas, mort dans l'autre — à agir d'une façon déterminée. Ces deux représentations servent de substituts à des corps.

l'absence

: par la combustion des images, immédiatement "le

"156

Dans

le

cas

du

simulacre royal, il s'agit de pallier

d'ossements qui assureraient plus certainement la protection attendue du mort en disposant, malgré cette absence, d'une prise sur lui159 ; peut-être parce qu'ils se souviennent de l'aide qu'Qreste est censé avoir apportée pour vaincre Tégée seulement après le transfert de ses restes présumés de Tégée à Sparte160, les Spartiates transféreront finalement les restes de Léonidas, sans se contenter du rituel utilisant un ει'δωλον.

Un εί'δωλον pour un mort des Thermopyles. Si nous admettons que les Spartiates ont usé d'un ει'δωλον pour appeler chez eux la puissance protectrice de Léonidas, nous trouvons tentant de rapprocher ce rituel de Yevocatio romaine, d'autant que celle-ci

156 Trad. F. Chamoux, Cyrène sous la monarchie desBattiades, Paris, 1953, p. 107-8.

157 L. Gernet, "Droit et prédroit en Grèce ancienne", L'Année sociologique, 3° série

(1948-1949), Paris, 1951, p. 66 ; repris dans Droit et Institutions en Grèce antique, Paris, 1982, p. 57. Cf. J.-P. Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, II, Paris, 1974, p. 68-69 ; le même auteur estime que fabriquer une figure de cire qu'on jette dans le feu permet "qu'à travers elle le double de la personne vivante s'écoule dans l'au-delà" (op. cit. n. 140, p. 74).

158 Celle-ci ayant sans doute l'avantage de permettre la confection d'un simulacre plus

ressemblant donc peut-être plus assurément efficace. On a vu que de la cire avait servi à préserver le corps du roi Agésilas. Rejetant l'idée de H. Schaefer (art. cit. n. 139) que Γεΐδωλον soit une forme de portrait, J.-P. Vernant estime (op. cit. n. 140, p. 72-3) qu'il s'agit d'un objet qui "sans être

aniconiquemort" ; cette[ ],figurinene

que le sexe (ibidem, p. 74).

représentede substitutionpas lesnetraitsdoit depaslacomporterpersonne d'autredu mortmarque; il présentifiedistinctivele

159 J.-P. Vernant, op. cit. n. 140, p. 74.

160 Hérodote, I, 67-68. Sur le sens de ce récit, cf. E. N. Tigerstedt, The Legend of

Sparta in Classical Antiquity, Stockholm, 1, 1965, p. 372-3, n. 519.

80

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succède normalement à une devotio161 et qu'il est sans doute possible de nommer ainsi le comportement de Léonidas aux Thermopyles162 ; la devotio ne consiste pas seulement à vouer à des dieux des morts la ville dont les dieux sont évoqués mais aussi, de la part d'un chef, à se sacrifier (tels les trois Decii en 340, 295 et 279) : un oracle (post eventwn ?) avait promis aux Lacédémoniens le salut au prix du sacrifice d'un de leurs rois163 et Léonidas aurait averti "ses soldats de prendre un déjeuner (άριστοποιεισθαι, jeu de mots sans doute sur le repas à prendre et l'excellence à atteindre en mourant au combat), vu qu'ils prendraient leur dîner chez Hadès"164. Ayant conjugué au mieux sa valeur royale et son excellence militaire, malgré sa défaite, Léonidas aurait bien paru être doté

d'une vertu héroïque, et ce caractère aurait poussé les Spartiates à utiliser un rituel d'évocation destiné à faciliter des invocations ultérieures à Sparte

même.

Ce rituel d'évocation ne nous semble pas étranger à la mentalité lacédémonienne, d'autant qu'il est généralement admis que la valeur panhellénique de la plupart des grands cultes empêche l'invocation des dieux dans les conflits entre cités, mais que ce rôle est dévolu aux héros165. Il nous paraît d'ailleurs que, dans le comportement des Spartiates, cette restriction ne vaut peut-être pas toujours ; Cléomène de Sparte a pu vouloir capter à son profit la puissance de deux divinités poliades non lacédémoniennes : Athéna à Athènes en 508166 et Héra près d'Argos en 494167, après avoir remporté des succès relatifs. En 479, avant

161

Sur la devotio, cf. G. Dumézil, La Religion romaine archaïque, Paris, 1966,

p.

103-5 ; sur Xevocano, ibidem, p. 412-8.

162

Cf. e.g. P. Carlier, op. cit. n. 135, p. 293.

163

Hérodote, VII, 220 ; Plutarque (Pélopidas, 21, 3) mentionne "Léonidas qui, pour

obéir à un oracle, s'était en quelque sorte immolé pour la Grèce (Λεωνίδαν τε τφ χρησμφ τρόπον τινά προθυσάμενον εαυτόν υπέρ της Ελλάδος)". Sur Léonidas

poussé à la mort par un oracle, cf. Ph.-Ed. Legrand, Hérodote. Livre VII, Notice, Paris, 1951, p. 189-190 ; N. Loraux, art. cit. n. 24, p. 114 et n. 70 ; P. Cartier, op. cit.

n.

135, p. 293.

 

164

Plutarque, Mor., 225D ; trad. C. U. F.

 

165

Cf.

M. P.

Nilsson, A History of Greek Religion,

Oxford,

1925, p.

234 ;

V.

Basanoff, Evocatio, Paris, 1945, p. 152 et M. Hatzopoulos, Le Culte desDioscures

et la double royauté à Sparte, thèse dactylographiée de Paris-I, 1971, p. 100. Sur le caractère héroïque des rois de Sparte, cf. supra, p. 77 et infra, p. 81.

166 Hérodote, V, 72.

167 Hérodote, VI, 81.

Aspect des funérailles à Sparte

81

Platées, Pausanias invoque Héra Cithéronienne et les autres dieux du pays platéen168. Même si dans ces cas il ne s'agit pas d'une évocation puisque c'est surtout le caractère local des divinités qui mène à les invoquer, les Spartiates marquent un souci des dieux qui va jusqu'à invoquer ceux de leurs ennemis (Cléomène) ; le principe même de cette pratique est clairement exprimé par Xénophon disant qu'en campagne le roi commence les sacrifices "avant l'aube, car il désire se concilier, en devançant l'ennemi, la bienveillance de la divinité"169.

Le dédoublement du roi. D'autre part, même s'ils finissent par procéder à une translation des reliques qui les intéressent, les Spartiates manifestent, par le recours initial à un simulacre, qu'ils croient au dédoublement possible de la personne royale et l'intérêt qu'ils marquent pour elle confirme, s'il en était besoin, le caractère sacré du roi : rappelons simplement que Xénophon, assurément bon connaisseur des faits laconiens, dit que, morts, les rois de Sparte sont traités non comme des hommes mais comme des héros (ούχ ώς ανθρώπους αλλ' ώς ήρωας170). Mentionnant des funérailles royales, le même auteur dit171 qu'Agis meurt à Lacedèmone et a droit à "des funérailles plus imposantes que ne le comporte la condition humaine" (καΐ έτυχε σεμνοτέρας ή κατά ανθρωπον ταφής)172. C'est bien aux restes physiques du roi qu'est attachée une certaine puissance : les honneurs rendus à Γει'δωλον de Léonidas et le besoin

168 Plutarque, Aristide, 18, 1. En l'occurrence, cependant, Pausanias exécute des prescriptions pythiques (ibidem, 11, 3). Hérodote, IX, 61, mentionne seulement l'invocation d'Héra.

169 République des Lacédémoniens, 13, 3 ; trad. F. Oilier.

170 Ibidem, 15, 9.

171 Helléniques, III, 3, 1.

172 Nous serions tenté de rattacher à ce caractère sacré l'interdiction pour les Héraclides

d'avoir des enfants d'une femme non spartiate (Plutarque, Agis, 11, 2) ; de là vient sans doute la gravité des accusations portées à rencontre du régent Pausanias, désireux d'épouser la fille d'un cousin de Darius (Hérodote, V, 32) ou de Xerxès (Thucydide, I,

128, 7) ; la gravité de cette accusation est notée par P. Carlier (op. cit. n. 135, p. 295,

n. 326). On peut sans doute aussi rapprocher du caractère sacré de la personne royale la

priorité donnée sur les primogénits au fils né à un roi en exercice (Hérodote, VII, 3 ; cf.

P. Carlier, ibidem, p. 241). P. Cartledge, op. cit. n. 4, p. 337-8, rassemble quelques

éléments qui marquent le caractère sacré des rois de Sparte.

82

Ν. Richer

néanmoins ressenti de rapatrier ses restes173 montrent à la fois, semble-t-il, une croyance dans la plurilocalité possible de l'âme des morts174 et l'idée que cette plurilocalité peut disparaître par regroupement des éléments qui l'entretiennent (εΐδωλον et reliques). La puissance protectrice de Léonidas mort, irradiant autour de ses reliques au bénéfice des occupants ordinaires du lieu, est analogue à celle d'Oreste à Tégée, à celle du Thébain Mélanippe à Sicyone175 et à celle d'Œdipe en Attique, à Colone176. Mais l'évocation de cette puissance est sans doute ressentie comme pouvant être plus efficace si le support de l'invocation liminaire consiste dans des reliques et non seulement dans un nom ou même dans un εΐδωλον. En la matière, il semble assez clair qu'aux yeux des Spartiates la dépouille d'un roi tel que Léonidas mérite une considération et des honneurs spéciaux d'une part parce qu'elle a été, un temps, la figure de l'autorité royale et, d'autre part, parce qu'elle peut être le support d'une protection future.

En d'autres termes, les honneurs funèbres auxquels a eu droit Léonidas signalent un respect dû à la fois à la personne physique et à la puissance surnaturelle du personnage ; c'est ce que nous pouvons considérer sans doute comme la manifestation d'une pensée qui conçoit l'existence sous une forme dédoublée, et nous pouvons nous demander si d'autres exemples de cette conception des choses, analogues par leur structure de dédoublement, ne se manifestent pas à Sparte.

173 Fait souligné par Schaefer, art. cit. n. 139, p. 226 et Connor, art. cit. n.

p. 25.

135,

174 Cf. J.-Cl. Carrière "Les démons, les héros et les rois dans la cité de fer. Les

ambiguïtés de la justice dans le mythe hésiodique des races et la naissance de la cité", in

P. Leveque (dir.), Les Grandes figures religieuses, Besançon, 1986, p. 193-261, surtout

p.

morts, mais le rituel royal qui nécessite l'usage d'un εΐδωλον est en la matière le seul

que nous connaissions.

213 et n. 55. Il n'est pas exclu que la croyance au dédoublement concerne tous les

175 Hérodote, V, 67. Mélanippe monte "la garde militairement pour protéger la cité qui lui a donné l'hospitalité" (F. Vian, op. cit. n. 118, p. 205).

176 Sophocle, Œdipe à Colone, 1521-5.

Aspect des funérailles

à Sparte

83

Le dédoublement, un principe fréquent.

La mort de Pausanias rachetée. Notable, nous semble-t-il, est le cas du régent Pausanias177, affamé par

les Spartiates dans le sanctuaire d'Athéna Chalkioikos en 469 : "le dieu de

, souillure, ordonna [aux Spartiates] de rendre à la Chalkioikos deux corps pour un (δύο σώματα άνθ' ενός) : ils firent donc faire deux statues de bronze (ανδριάντας δύο) qu'ils lui consacrèrent pour remplacer Pausanias"178. Ces deux statues179 nous semblent poser un curieux problème, que nous serions tenté de résoudre en considérant que l'une devait racheter le corps visible auquel il avait été porté atteinte par la famine et que l'autre était consacrée pour représenter le double spirituel de

Delphes, par un oracle

jugeant que leur conduite comportait une

Pausanias180.

Mutatis mutandis, la première de ces statues demandées par la Pythie serait peut-être réclamée en fonction d'une procédure analogue à celle qui, d'après Porphyre, avait abouti à l'établissement, à Athènes, et sur

177 Sur le personnage, cf. F. Bourriot, "Pausanias fils de Cléombrotos vainqueur de

Platées", L'Information Historique 44, 1982, p. 1-16»

153, p. 243) ;

Pausanias a vu ces statues près de l'autel de la Chalkioikos (III, 17, 7). Thucydide précise qu'une inscription sur des stèles indique que Pausanias repose dans l'entrée du terrain sacré.

178 Thucydide, 1, 134, 4 (trad. C. U.

F. modifiée par J. Ducat, art. cit. n.

179 J.-P. Vernant ne s'attarde pas à ce dédoublement : il constate seulement que

Pausanias devra être "deux fois présent, dans son statut de mort, auprès de la déesse" Athéna {op. cit. n. 140, p. 79) et qu'Apollon Pythien "<en place d'un corps>, en voulait deux" {ibidem, p. 80).

180 Analysant des statères archaïques de Caulônia sur lesquels "on voit courir sur le bras tendu d'Apollon un petit personnage nu tenant, comme le dieu, un rameau de laurier", G. Siebert estime que l'homoncule "est le numen d'Apollon Purificateur" {"Eidôla, Le problème de la fïgurabilité dans l'art grec", in Méthodologie iconographique, Strasbourg, 1981, p. 63-74, ici p. 67). G. Siebert souligne d'autre part (p. 68) le caractère parfois tautologique des représentations funéraires "lorsque au-dessus d'une stèle on voit planer Yeidôlon et en même temps, sur les degrés du monument, le mort assis" ; "tout se passe comme si, devant leurs morts, les Grecs avaient hésité entre l'image du fantôme et l'image du souvenir". Poussant plus loin l'analyse (p. 71), l'auteur estime que "le principe de l'itération, qui est toujours à la base de la figuration de Yeidôlon (qu'il soit fantôme, héros, homme), rejoint un axiome de la sagesse grecque : celui de l'éternel retour". Il ne nous semble pas, cependant, que cette conception soit, comme telle, opératoire dans le cas qui nous occupe : pour autant qu'il paraisse, les deux statues de Pausanias devaient être identiques ; du moins, il devait s'agir de deux figurations très proches.

84

Ν. Richer

instruction de la Pythie, du rituel des Bouphonies : après avoir tué un bœuf (et le premier meurtre d'un bœuf laboureur avait été suivi d'une famine, comme Pausanias est mort affamé), les Athéniens remettent debout le mort par une opération de taxidermie ; or les termes utilisés par Porphyre pour désigner l'opération (τον τεθνεώτα άναστησάντων181, έξανέστησαν182) sont proches de celui par lequel, selon Diodore183, le dieu de Delphes demandait que les Spartiates rendissent son suppliant à la déesse (άποκαταστησαι τΐ) θεώ τον ίκέτην). La seconde statue aurait eu une valeur rappelant celle d'un εΐ'δωλον, mais elle aurait été sentie comme nécessaire malgré la possession des restes physiques de Pausanias, déposés sur ordre de Delphes dans un tombeau là où il était mort184 ; elle aurait pu permettre son invocation voire son évocation, cette fois au sens magique et non plus au sens de Yevocatio romaine : l'expiation fut complétée, également du fait d'un oracle (le même ?), par l'action de "magiciens évocateurs d'âmes qui firent des sacrifices et réussirent à écarter du temple le fantôme" (άπεσπάσαντο τοΟ ίεροΟ το εΐδωλον185).

Rapprochements homériques. Dans le domaine du mythe, il nous semble que c'est d'une conception analogue du dédoublement que procèdent les funérailles de Patrocle, pour autant que ce soit aussi pour lui-même qu'Achille les organise186. On songera d'ailleurs que les conceptions présidant au récit homérique ne sont peut-être pas si éloignées de celles prévalant à Sparte, si l'on en juge par le fait qu'aux concours funèbres en l'honneur de Patrocle répond le concours annuel réservé aux Spartiates et organisé pour Pausanias et Léonidas187.

181 De l'Abstinence, II, 29, 3.

1&2 Ibidem, II, 30, 2.

183 XI, 45, 8.

184 Thucydide, 1, 134, 4.

185 Plutarque, Mor., 560 E-F, trad. C. U. F. L'usage du terme ε'ίδωλον pour désigner

un fantôme dont il s'agit d'éviter la présence en confectionnant un simulacre lui aussi dénommé ε'ιδωλον peut relever d'un jeu sur la polysémie des mots (cf. déjà n. 152).

186 Cf. A. Schnapp-Gourbeillon, "Les funérailles de Patrocle", in G. Gnoli et J.-P. Vernant, op. cit. n. 24, p. 86 et n. 17.

187 Pausanias, III, 14, 1. Le roi et le régent, qui se sont illustrés durant les guerres

médiques, ne sont pas les seuls Spartiates en l'honneur desquels soient célébrées des fêtes : c'est aussi par exemple le cas des guerriers tombés au VI0 siècle contre les

Aspect des funérailles à Sparte

85

Surtout, à Sparte, il existe d'autres représentations doubles.

D'autres paires de statues. Le paysage lacédémonien, semble-t-il, présentait d'autres statues associées par paires.

Apollon à Amyclées et au mont Thornax. D'un point de vue spatial, en plan, Sparte est entourée par deux statues d'Apollon, l'une au nord, sur le mont Thornax, dont Pausanias précise188 qu'elle ressemble à l'autre grande statue d'Apollon proche de Sparte, au sud, celle d'Amyclées (αγαλμά έστι Πυθαέως 'Απόλλωνος κατά τα. αυτά τφ έν Άμύκλαις πεποιημένον) ; cependant, l'une de ces deux statues est plus importante que l'autre aux yeux des Lacédémoniens :

Pausanias déclare qu'à cause de cela, ils utilisèrent à l'ornement de la statue d'Amyclées l'or donné par Crésus pour celle du Thornax189.

Hypnos et Thanatos. Les deux statues de Pausanias avaient pour voisines deux représentations d'Hypnos et Thanatos190. Commentant l'existence de ces statues, C. Ramnoux191 estime possible qu'une représentation du couple des Dioscures ait été interprétée comme une figuration d'Hypnos et

Argiens pour assurer à Sparte la possession de la Thyréatide : leur mort a été d'abord commémorée dans la fête des Parparonia, celle-ci étant associée aux Gymnopédies à partir de 370/69, à la suite de la perte de la Thyréatide qui empêchait une célébration sur place (cf. F. Jacoby, ad Sosibios, FGrHist 595 fr. 5 et M. Hatzopoulos, op. cit.

n. 165, p. 82-7). Sur la bataille, cf. Hérodote, I, 82 et sur les remarques qu'elle appelle,

cf. A. Brelich, Guerre, agoni e culti nella Grecia arcaica, Bonn, 1961, p. 22-34 ;

Th. Kelly, "The traditional enmity between Sparta and Argos : the birth and

development of a myth", AHR 75, 1970, p. 971-1003 et Ν. Loraux, art. cit. n. 24,

p.

118.

188

III, 10, 8. Cf. D. Musti et M. Torelli, Pausania. Guida della Grecia. Ill, Milan,

1991, ad he, sur les diverses identifications du lieu.

189 Ibidem ; cf. Hérodote I, 69 sur le don, par Crésus, d'or destiné à être utilisé pour

cette statue. Sosibios (FGrHist 595, fr. 25) signale que les Lacédémoniens façonnèrent une statue d'Apollon à quatre mains et quatre oreilles, parce qu'il leur était apparu sous cet aspect alors qu'ils combattaient les Amycléens. Par ailleurs, C. Calarne (Les Chœurs de jeunes filles en Grèce archaïque, I, Rome, 1977, p. 336-7) remarque qu'Hélène semble avoir "eu à Lacedèmone deux lieux de culte, l'un proche du Platanistas (Pausanias, ΠΙ, 15, 3], l'autre au Ménélaion de Thérapné [Pausanias, III, 19, 9]".

190 Pausanias, III, 18, 1.

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Ν. Richer

Thanatos ; c'est là une façon d'admettre implicitement le rôle, à Sparte, du modèle premier de la gémellité présenté par les Dioscures.

Les Dioscures et leurs δόκανα : un modèle gémellaire. Le modèle de ce type de structure gémellaire peut en effet être présenté par Castor et Pollux, les protecteurs de Sparte, ταμίαι Σπάρτας dit Pindare192. M. Hatzopoulos193 et P. Carlier194, entre autres, ont vu déjà la relation qui existe entre le fait que les rois des deux dynasties Spartiates "sont issus de jumeaux, et protégés par d'autres jumeaux"195 : d'après Hérodote196, les deux familles royales tireraient leur origine de deux jumeaux, Proclès et Eurysthénès, fils du premier roi de Sparte, Aristodémos ; et les δόκανα, sorte de statue aniconique des Dioscures197, sont aussi les symboles de la dyarchie198. Le souci de parfaire l'image antithétique et complémentaire de ces jumeaux a été souligné déjà et nous ne reviendrons pas là-dessus199. Soulignons, simplement, que cette structure permet une certaine souplesse, les Dioscures ou Tyndarides n'étant pas strictement semblables, puisque Castor est originellement mortel alors que Pollux est immortel200, mais les deux frères sont néanmoins si proches que tous deux sont souvent dénommés d'après le nom du père d'un seul d'entre eux. De ce fait, nous pourrions peut-être risquer l'idée que la disposition indiquée par Pausanias selon laquelle Hypnos et Thanatos sont représentés

192 X°Néméenne, 52.

193 Op. cit. n. 165, p.

236-240.

194 Op. cit. n. 135, p.

298-301.

195 Ibidem, p. 300.

196 VI, 52.

197 Les représentations des δόκανα sont indiquées par P. Carlier, op. cit. n. 135,

p. 300, n. 365.

198 On pourrait aussi mentionner les sacerdoces des rois, prêtres sans doute

collégialement de Zeus Lakédaimôn et de Zeus Ouranios (Hérodote, VI, 56, 2 ; cf. les remarques de P. Carlier, ibidem, p. 256).

199 M. Hatzopoulos, op. cit. n. 165, p. 236-40.

200 Leurs sœurs Clytemnestre et Hélène présentent, comme on sait, des caractéristiques analogues.

Aspect des funérailles à Sparte

87

à côté d'Aphrodite Ambologera ("qui recule la vieillesse")201 répond au schéma fréquemment présenté par les Dioscures associés à leur sœur Hélène202. Or Hélène est "la plus belle des femmes"203, certainement digne à ce titre d'être rapprochée d'Aphrodite204, et les Dioscures, frères jumeaux comme sont Hypnos et Thanatos, sont liés par une affection exprimée notamment dans le fait qu'ils passent alternativement un jour au ciel et un jour aux enfers205 (comme Hypnos règne sur les vivants et Thanatos sur les morts pourrait-on être tenté de dire206) ; c'est dire que, comme Hypnos et Thanatos correspondent aux Dioscures, Aphrodite Ambologera peut correspondre à Hélène, d'autant que celle-ci donne à son mari Ménélas, gendre de Zeus, le privilège, unique dans les poèmes homériques, d'être transporté vivant "aux Champs-Elysées, aux extrémités de la terre"207, façon indéniable de repousser la vieillesse. Sans doute, dira-t-on, l'association d*Hypnos et Thanatos peut-elle être rattachée au moment de l'introduction des poèmes homériques208, soit

201A ce titre, elle permet le maintien des facultés génésiques : cf. Plutarque, M or., 654C-D ; sur le souci eugénique des Spartiates, cf. e.g. Plutarque, Lycurgue, 15, 12-

15.

202

Sur ce thème figuratif, cf. F. Chapouthier, Les Dioscures au service d'une déesse,

Paris, 1935, p. 127-151 : II, 1 : "Hélène entre les Dioscures : légende et culte".

203 Ibidem, p. 135 où sont réunies les principales références. Sur l'assimilation d'Hélène

et d'Aphrodite, à Memphis, cf. Hérodote, II, 1 12 ; sur Hélène patronne de la beauté féminine à Sparte, cf. Hérodote, VI, 61.

204 Sur le culte αΉέΙέηβ, dont la figure participe à la fois de l'adolescence et de l'âge

adulte à Sparte, cf. C. Calarne, op. cit. n. 189 et s.v. "Hélène", in Y. Bonnefoy (dir.), Dictionnaire des Mythologies et des religions des sociétés traditionnelles et du monde antique, Paris, 1981. Sur Hélène enjeu d'un conflit entre Héra et Aphrodite dans l'Hélène d'Euripide, cf. M. Hatzopoulos, op. cit. n. 165, p. 199-200. Nous n'insisterons pas sur le fait que dans cette pièce Héra façonne un εΐδωλον que Paris enlève à la place d'Hélène (v. 32-36) et avec lequel Ménélas revient de Troie (v. 1 135-6).

205 Pindare, XI° Pythique ; sur les autres références littéraires, cf. R. Parker, op. cit.

n. 18, p. 166, n. 27 ; sur les modalités possibles de l'hétérémérie des Dioscures, cf. F. Chapouthier, op. cit. n. 202, p. 272.

206 Cf. Hésiode, Théogonie, [756-66].

207 Odyssée, IV, 561-9.

208Le Sommeil et le Trépas sont des frères {Iliade, XIV, 231) et même des jumeaux (XVI, 672). Pausanias lui-même (III, 18, 1) signale que les Lacédémoniens considèrent Hypnos et Thanatos comme des frères, en accord avec l'Iliade (αδελφούς είναι κατά τα Επη τα έν 'Ιλιάδι τίγηνται).

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Ν. Richer

avant 700209 ; cela, cependant, ne nous paraît pas certain car les poèmes homériques peuvent bien présenter des traditions voire des structures de pensée déjà connues à Sparte, fait qui pourrait aussi expliquer le succès de leur introduction en Laconic D'autre part, s'il nous paraît probable que le modèle présenté par Castor et Pollux a constitué en quelque sorte le prototype du schéma de dédoublement que nous pouvons constater à Sparte dans le domaine religieux, ce scheme mental en fonction duquel de nombreuses représentations avaient été établies ne pouvait pas, nous semble-t-il, être inconscient.

Dédoublements mythiques. Dans le domaine mythique, nous n'insisterons pas sur certaines redondances du dédoublement, par exemple sur les analogies qui peuvent exister entre les jumeaux laconiens que sont Castor et Pollux et les jumeaux messéniens que sont Lyncée et Idas, finalement éliminés à l'issue de la lutte qui les a opposés aux premiers210 ; à l'issue de l'affrontement entre les deux paires de jumeaux, ce sont les laconiens qui l'emportent, comme les Lacédémoniens ont conquis la Messénie. On pourrait aussi rappeler le trouble apporté par les Messéniens Panormos et Gonippos dans une fête Spartiate en l'honneur des Dioscures211. De façon générale, le rôle des Dioscures est notamment d'assurer la sauvegarde des Spartiates lors d'épisodes difficiles des guerres de Messénie212.

Dédoublements spatiaux. Précisément, au nombre des réalités doubles qui sont toujours* à l'esprit des Spartiates à l'époque classique, on peut certainement placer l'Etat lacédémonien lui-même, constitué de la Laconie et de la Messénie, témoin, par exemple, les considérations prêtées par Isocrate à Archidamos après la perte de la Messénie : "nous possédons, avec des droits identiques, aussi bien le territoire que tout le monde reconnaît pour nôtre que celui qui nous est contesté"213.

209 Cf. P. Cartledge, Sparta and Lakonia, A Regional History 1300-362 Β. C,

Londres, 1979, p. 103.

210 Pindare, X°Néméenne.

211 Pausanias, IV, 27, 1-3. Cf. M. Hatzopoulos, op. cit. n. 165, e.g. p. 5.

212 Cf. M. Hatzopoulos, ibidem, p. 124-129.

Aspect desfunérailles à

Sparte

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Deux sanctuaires d'Aphrodite. A une tout autre échelle, à Sparte même, toujours d'un point de vue spatial, mais en élévation, on peut noter le dédoublement vertical d'un ancien sanctuaire (ναός αρχαίος) d'Aphrodite dont la partie inférieure contenait un xoanon de la déesse en armes214 et dont la partie supérieure lui était dédiée sous l'appellation de Morphô ; Pausanias lui-même215 souligne le caractère à sa connaissance unique216 de ce sanctuaire. En la matière, il semble que ce soit la même divinité qui soit honorée sous deux hypostases différentes. En outre, Pausanias signale aussi217 un temple (ναός) d'Aphrodite Areia dont les xoana auraient compté parmi les plus anciens de Grèce :

commentant la mention de cet édifice et du matériel contenu par lui, D. Musti et M. Torelli218 estiment qu'il reproduit d'une certaine façon dans le culte et l'iconographie aussi bien celui de l'Athéna Chalkioikos voisin que celui d'Aphrodite Hoplisménè-Morphô.

Un mode de réflexion dichotomique. Les institutions de Sparte sont donc sous la protection de jumeaux, comme la cité est entourée de deux représentations symétriques d'Apollon, et cette analogie est peut-être d'autant plus présente à l'esprit des Spartiates que, selon Pausanias219, le chiton remis chaque année à l'Apollon d'Amyclées est confectionné dans un οι'κημα proche de ΓοΪκια des Tyndarides. Par ailleurs, Sparte est gardée à ses limites par les tombes des deux dynasties : celles des Eurypontides au sud et celles des Agiades au nord220. Et si l'on considère à la suite de C. Bérard que les tombes des

214 Sur le fait que les Lacédémoniens "représentent toutes leurs divinités, dieux et

déesses, portant des lances, pour indiquer que toutes, sans exception, possèdent la vertu guerrière", cf. Plutarque, Mor.t 239 A et la note en C. U. F., 232 C et Pausanias, III, 12. Sur Aphrodite à Sparte, cf. M. Osanna, "Sui culti arcaici di Sparta e Tarante Afrodite Basilis", PP 45, 1990, p. 81-94.

215 IH, 15, 10.

216 Sur la singularité de cet édifice, cf. D. Musti et M. Torelli, op. cit. n. 188, ad loc.

217 III, 17, 5.

218 Op. cit. n. 188, ad loc.

219 III, 16, 2.

220 Pausanias, III, 12, 8 et 14, 2. J. G. Frazer (Pausanias' Description of Greece ;

Londres et New York, 1898, III, p. 334) souligne le caractère fortement hypothétique de

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héros (et nous avons évoqué plus haut le caractère héroïque des rois, manifeste dans leurs funérailles) peuvent être transférées à l'écart des nécropoles communes et établies en tout "lieu significatif et utile pour souligner l'emprise de la cité sur son territoire"221, on doit pouvoir déduire que la disposition dédoublée et symétrique des tombes royales222 devait être sentie comme particulièrement protectrice ou, plus généralement, bénéfique. La même valeur devait être attachée à tout ce qui pouvait être

dédoublé.

Dans cette optique, l'imaginaire religieux et la réalité des monuments semblent empreints d'expressions analogues du dédoublement ; et l'on peut penser qu'imaginaire et réalité ont pu influer l'un sur l'autre, s'entretenir l'un l'autre sur une assez longue période223. Du moins, il semble sûr que ces façons de marquer religieusement

l'espace traduisent un trait des mentalités Spartiates qui tendrait à donner une grande importance au mode de réflexion dichotomique224 ; cette façon de penser elle-même pourrait être mise en rapport avec l'importance pour les Spartiates du modèle gémellaire, tel qu'il est présenté par les

Dioscures.

l'idée selon laquelle cette disposition serait la trace d'un synœcisme entre deux groupements humains voisins qui se seraient fondus en préservant l'existence de leurs

deux dynasties et des lieux de sépulture propres à chacune d'elles. L'opinion inverse est cependant souvent retenue par les modernes : cf. G. L. Huxley, Early Sparta, Londres, 1962, p. 17 ; N. G. Forrest, A History of Sparta 950-192 Β. C, Londres, 1968,

p.

28 ; A. Toynbee, Some Problems of Greek History, Londres, 1969, p. 171 ;

P.

Cartledge, op. cit. η. 209, p. 106 ; Μ. Β. Sakellariou, "Contributions à l'histoire

archaïque de Sparte et d'Argos", Αρχαιογνωσία 2, 1981, p. 85.

221 Art. cit. n.

140, p. 90.

222 Les deux emplacements des tombes royales sont à égale distance d'un sanctuaire

d'Apollon Karneios qui se trouve au cœur de la cité (mais non sur l'acropole).

223 Cette tendance au dédoublement aurait pu connaître des avatars tel le dédoublement

de Phobos, la Peur, en Aidôs, la Retenue, le premier étant à l'usage des hommes et la seconde à l'usage des femmes. J.-C. Riedinger ("Les deux αιδώς chez Homère", RPh

54 ; 1980, 1, p. 62-79) distingue quant à lui Γαίδώς éprouvée devant un individu de

celle ressentie devant un groupe. Nous nous proposons de revenir ailleurs sur le culte des abstractions à Sparte.

224 Cf. Platon, Politique, 302e à propos de la distinction entre légalité et illégalité

comme principe de dichotomie en matière de réflexion politique ; sur la dichotomie

comme principe de raisonnement en général , cf. e.g. Phèdre 265e-266b et la notice de

Aspect des funérailles à Sparte

91

Sans doute, pourra-t-on alors se demander ce qui est premier, du mode de pensée ou du modèle mythique. L'un et l'autre, en fait, doivent tendre à se confondre ; le principe ne vaut qu'en ce qu'il a inspiré un exemple225. De fait, ce qui nous paraît remarquable à Sparte, c'est la fréquence de paires d'éléments dont le rapprochement s'impose naturellement parce que leur origine (les Dioscures) ou/et leur nature est commune (deux familles royales censément issues d'Héraclès). Néanmoins, cela n'exclut pas un lien entre le mode de pensée dichotomique et l'existence d'associations qui relèvent plus de la notion de couple que de celle de paire (par exemple un rapprochement serait possible entre Enyalios aux pieds enchaînés226 et Morphô dans la même situation227) ; mais nous ne pensons pas pouvoir retenir la manifestation du principe de dualité dans des paroles de Spartiates que nous pouvons connaître car tout "dans le langage est à définir en termes doubles ; tout porte l'empreinte et le sceau de la dualité oppositive"228. A cet égard, l'étude des faits linguistiques ne nous apporterait sans doute que peu de chose : ainsi, quoique J. Humbert souligne le caractère archaïque de l'usage du duel229 et bien que l'on considère généralement Sparte comme une cité marquée par des traits archaïques230, il ne semble pas que l'emploi des formes du duel soit particulièrement développé à Sparte.

225 P. Carlier estime op. cit. n. 135, p. 301, que rattachement des Spartiates à la

double royauté s'explique dans une large mesure par leur mystique de la gémellité". On pourrait à cet égard citer le cas de Cléomène III qui, après son coup d'État de 227, "pour donner meilleure apparence au nom de monarchie, proclama roi avec lui son frère Eucleidas ; ce fut alors alors la seule fois où les Spartiates eurent deux rois de la même maison" (Plutarque, Cléomène, 11, 5 (trad. C. U. F.) ; Pausanias (II, 9, 1) appelle Épicléidas le frère et collègue de Cléomène).

226 Pausanias, III, 15, 7.

227 Pausanias, III, 15, 11. Cf. M. Delcourt, Héphaïstos ou la légende du magicien,

Liège, 1957 ; rééd. Paris, 1982, p. 76-7.

228 É. Benveniste, Problèmes de linguistique générale, Paris, 1966, chap. Ill, "Saussure

après un demi-siècle", p. 40.

229 Syntaxe grecque*, Paris, 1972, p. 15-6 : "le duel disparaît à mesure qu'une société

se développe intellectuellement", idée reprise d'A. Meillet {Bulletin Soc. Ling. 53, séance du 18 mars 1905, p. XCV) et d'A. Cuny, Le Nombre duel en grec, Paris, 1906, p. 2, 4 et 5.

230 Cf. e.g. M. Austin et P. Vidal-Naquet, Économies et Sociétés en Grèce ancienne6,

Paris, 1992, chap. 4 : "Sparte et les cités archaïques".

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Ν. Richer

En fait, ce serait "le dialecte attique qui les (aurait] maintenues le plus longtemps", estime A. Cuny231 ; mais le même auteur conclut de son étude du laconien que celui-ci, "au moins dans des expressions toutes faites, avait conservé l'emploi du duel jusqu'à la même époque que l'attique"232. Le duel apparaît notamment sous sa forme naturelle dans l'expression val τώ σιώ, par laquelle les Dioscures sont pris à témoin233.

Les limites d'une originalité. Les faits linguistiques nous inciteraient donc à ne pas exagérer l'originalité laconienne consistant à user de formes mentales fondées sur le principe du dédoublement. Nous ne supposons pas, d'ailleurs, que le dédoublement ait été une exclusivité lacédémonienne. On peut en trouver des traces ailleurs. Nous avons déjà évoqué Hypnos et Thanatos dont la gémellité est mentionnée dans Ylliade ; nous pourrions aussi, par exemple, rappeler que J. Rudhardt souligne234 l'existence, dans les cosmogonies grecques, de deux Èros, l'Èros primordial et l'Èros enfant d'Aphrodite. Eschyle, quant à lui, aurait affirmé235 l'existence de deux dieux nommés Pan, l'un fils de Zeus, l'autre fils de Cronos ; selon Ph. Borgeaud, "nulle mythologie n'a pu mieux que l'arcadienne suggérer cette [possibilité] à Eschyle"236. En Arcadie, à Thelphousa, se trouvaient d'après Pausanias237 deux statues cultuelles de Déméter, l'une de la déesse courroucée, l'autre de la déesse purifiée. D'après Plutarque, certains écrivains de Naxos "se

231

A. Cuny, op. cit. n. 229, p. 7.

232

Ibidem, p. 468.

233

Sur la distinction entre duel naturel et duel occasionnel, cf. e.g. J. Humbert, op. cit.

n.

229, p. 16 ; sur l'expression val το σιώ, cf. A. Cuny, op. cit. n. 229, p. 467.

234

Le Rôle d'Éros et d'Aphrodite dans les cosmogonies grecques, Paris, 1986. Dans le

Banquet (180c- 185c), Platon fait distinguer par Pausanias deux Aphrodite (lOuranienne

et la Pandémienne), de chacune desquelles dépend un Èros, mais à ces deux Aphrodite il conviendrait d'adjoindre Aphrodite Apostrophia, présente à Thèbes auprès des deux précédentes (Pausanias, IX, 16, 3-4 ; cf. les remarques de F. Vian, op. cit. n. 118,

p. 143-7).

235 Fr. 65 b-c Mette = Scholie à Euripide, Rhésos, 36.

236 Recherches sur le dieu Pan, Genève, 1979, p. 66-69, ici p. 67. Cf. aussi Mad. Jost, Sanctuaires et Cultes d'Arcadie, Paris, 1985, p. 461 et, secondairement, 467 ; F. Bader, "Pan", Revue de Philologie 63, 1989, p. 7-46, ici p. 41.

Aspect desfunérailles à Sparte

93

singularisent en racontant qu'il y eut deux Minos et deux Ariane"238. On

pourrait aussi mentionner telle représentation double d'Athéna datant de la première moitié du V° siècle et trouvée près d'Athènes239, ou rappeler qu'aux yeux des Argiens, les jumeaux Cléobis et Biton, co-auteurs d'un exploit240, ont peut-être mérité d'être statufiés à Delphes, vers 580.

Hors de Grèce, "jusqu'à la fondation de Rome, [

],

Romulus

présente un trait dominant : il est un jumeau, inséparable de son frère"241 ; et G. Dumézil rappelle que le fondateur de Préneste, Caeculus,

a deux oncles maternels, les Depidii, qui doivent être des jumeaux. Finalement, G. Dumézil déduit que "la mythologie primitive des peuples latins connaissait un couple de frères bergers, probablement jumeaux,

c'est-à-dire un type

homologue des Nâsatya" ou Açvin védiques242. "Entre les deux Nâsatya, généralement indiscernables, un texte védique met cependant une inégalité qui rejoint celle des Dioscures grecs : l'un est fils du Ciel, l'autre, semble-t-il, d'un homme"243. A Rome, Rémus meurt et son frère Romulus devient le dieu Quirinus, après avoir été roi, un temps, "en collégialité presque consulaire avec le Sabin Tatius"244. De même que, selon la remarque de M. Hatzopoulos245, "les Dioscures n'interviennent pas dans les batailles en tant que spécialistes de la guerre, comme ils n'interviennent pas dans le sauvetage des naufragés en tant que

divins, mais vivant parmi les hommes, [

],

238 Thésée, 20, 7-8.

239 Cf. Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae, Zurich et Munich, 1984, II, 1,

5.v. "Athéna", p. 972 et 2, pi. 721, n° 148 ; P. Demargne souligne que "le

redoublement n'est guère encore expliqué".

240 Hérodote, 1,31.

241 G. Dumézil, op. cit. n. 161, p. 252.

242 Ibidem, p. 253. D'après Apollodore, Bibliothèque, III, 10, 4, lorsqu1Apollon était au service d'Admète, les vaches dont il avait la garde mettaient au monde des jumeaux. Cf. les remarques de J. G. Frazer, Apollodorus. The Library, II, Londres, 1921, p. 376- 383 : ce serait peut-être parce qu'il était lui-même jumeau d'Artémis qu'Apollon aurait eu ce pouvoir de susciter des naissances gémellaires. Il est du moins notable que la puissance de dédoublement d'Apollon soit placée dans un contexte pastoral comme les Depidii sont des bergers. Sur d'autre parallèles indo-européens, cf. M. Hatzopoulos, op.

cit. n. 165, p. 2-3.

243 G. Dumézil, op. cit. n. 161, p. 254.

244 Ibidem, p. 255.

245 Op. cit. n. 165, p. 123.

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spécialistes de la navigation, mais dans l'un ou l'autre cas [agissent] comme des dieux sauveurs, protecteurs des hommes en péril de mort", de même, s'il arrive aux Açvin "d'apparaître dans une bataille, ce n'est pas pour combattre, c'est pour tirer du danger un combattant menacé"246. Il est donc clair que les Dioscures, comme inspirateurs possibles d'autres dédoublements lacédémoniens, sont des hypostases de personnages qui appartiennent à l'héritage indo-européen247. Mais ce qui nous paraît notable à Sparte, c'est la fréquence de cette structure dédoublée ; cette pratique du dédoublement peut revêtir des sens différents (les deux statues destinées à racheter la mort du régent Pausanias ne sont pas consacrées pour la même raison qui fait ériger deux statues d'Apollon veillant sur la Laconie), mais dans tous les cas de dédoublement, nous semble-t-il, la valeur profonde, propitiatoire, est la même.

Les Dioscures dans l'image de Sparte. C'est pourquoi, finalement, il nous paraît qu'en demandant aux Spartiates d'établir une représentation dédoublée de Pausanias, l'oracle delphique a adopté un mode de pensée laconien dont les manifestations paraissent multiples, comme indiquent les exemples que nous avons cités.

De ce que nous pensons être une particularité spartiate, même l'image de Sparte aux yeux des Grecs d'autres cités porte semble-t-il la trace :

quand Xénophon "rappelle des discours ou des conversations de Lacédémoniens, c'est d'ordinaire en attique, mais les premiers mots val

suffisent à dépayser le lecteur et à lui faire

το σιώ, ού το σιώ [

connaître de quelle ville vient celui qui parle"248. Du même fait témoigne la façon dont les Dioscures sont l'objet de nombreuses allusions dans YElectre d'Euripide, élément qui a pu pousser W. Burkert à dater cette

]

246 G. Dumézil, op. cit. n. 161, p. 256. Cet auteur note également (ibidem, p. 252) que

grâce à la "réserve de force vitale dont témoigne leur dualité, [les Açvin] rajeunissent les vieillards", faculté qui pourrait peut-être consolider le rapprochement entre Hélène et

Aphrodite Ambologera que nous avons proposé p. 87. Sur d'autres figures féminines indo-européennes associées à un couple de dieux, cf. G. Dumézil, Tarpeia, Paris, 1947, p. 62-3.

247 P. Leveque et L. Séchan (Les Grandes Divinités de la Grèce, Paris, 1966, rééd.

1990, p. 318-9) soulignent que le dioscurisme est indo-européen et méditerranéen, sémitique. Dès lors, ce n'est peut-être pas seulement à titre de curiosité que l'on peut rappeler comment, sur le modèle christologique (donc d'abord sémitique), l'Occident médiéval a connu le dédoublement des corps royaux, le monarque étant un individu mais aussi l'incarnation d'une fonction (cf. M. Kantorowicz, Les Deux Corps du Roi. Essai sur la théologie politique au Moyen Age, trad, fr., Paris, 1989).

248 E. Bourguet, Le Dialecte laconien, Paris, 1927, p. 151 et n. 2 pour les références.

Aspect des funérailles à Sparte

95

œuvre d'un moment où Athènes et Sparte étaient liées par la paix de Nicias de 421 ; Electre daterait donc de 420249.

Ainsi, il apparaît que les funérailles de Lacédémoniens voient la mise en œuvre de rituels différents selon le statut des morts. Les honneurs funèbres sont liés à la situation que le mort a occupée dans la société lacédémonienne et aussi à la valeur qu'il a pu montrer au combat. Surtout, le caractère variable des funérailles est sans doute fonction de la valeur

protectrice attendue des morts par les Spartiates de l'avenir, cela selon une hiérarchie qui peut nous sembler réglée de la sorte, par ordre croissant d'importance :

- 1°) anonymes,

- 2°) (??) hilotes morts au combat,

- 3°) (?) périèques morts au combat,

- 4°) femmes appartenant aux tuerai,

- 5°) Spartiates morts au combat,

- 6°) ίρέες, au rang desquels seraient mis les άριστοι des Spartiates morts au combat, leur qualité s'étant révélée dans l'épreuve,

- 7°) rois,

- 8°) des personnages exceptionnels tel Pausanias, un temps "membre

majeur de la famille royale le plus proche de la succession"250, et, à ce

titre, tuteur de roi, combattant victorieux, qui a été victime d'une action de ses compatriotes jugée impie par Delphes et a eu droit, en réparation, à des honneurs analogues à ceux rendus à Léonidas251.

un roi, Léonidas, qui a associé à son charisme propre, dû à

l'exercice des fonctions royales, la valeur du combattant mort de façon idéale.

- 9°)

249 MH 47, 1990, p. 65-69.

250 P. Carlier, op. cit. n. 135, p. 244. Pausanias est appelé βασιλεύς, mais par une

étrangère (Hérodote, IX, 75) ; s'il avait porté véritablement ce titre, on pourrait naturellement considérer que les deux statues exigées par Delphes traduisent la nature royale du personnage, censé valoir le double d'un Spartiate ordinaire (cf. Hérodote, VII, 103 : c'est Xerxès qui parle à Démarate ; c'est par erreur qu'Hérodote, VI, 57, attribuerait deux voix à chaque roi, lors des séances de la gérousie : cf. Thucydide, 1, 20, 3 et les remarques de P. Carlier, ibidem, p. 272). Sur l'attribution indue du titre de roi au régent Pausanias, cf. les références données par A. Roobaert, "Pausanias le Jeune eut- il l'intention de supprimer l'éphorat ?", Historia 21, 1972, p. 756-8, n. 3.

251 Sur la nécessité qu'un oracle de Delphes corrobore des représentations mentales

archaïques pour que celles-ci puissent inspirer des décisions d'ordre politique, cf. P. Carlier, op. cit. n. 135, p. 294.

96

Ν. Richer

Les personnages de l'avant-dernière catégorie auraient droit à être représentés d'une façon dédoublée qui les rapproche des entités protectrices de Sparte, tels les Dioscures ou Apollon. Secondairement, et par inversion de ce processus, la fraternité génétique de deux soldats morts bravement leur faciliterait l'acquisition du statut d'aptoroi252. La puissance particulière qui est attribuée à Léonidas est signalée non seulement par la confection très probable d'un ει'δωλον destiné à remplacer son corps, mais encore par l'importance que les Spartiates attachent à ne pas laisser ses restes hors du territoire lacédémonien, de crainte sans doute que leur puissance protectrice ne s'exerce au bénéfice d'autrui ; Léonidas est ainsi mis sur le même plan qu'Oreste, Mélanippe ou Œdipe ; il exerce une protection d'ordre magique253. Enfin, il semble que la protection du territoire soit assurée non seulement par la possession de reliques, mais encore par le marquage et la délimitation de l'espace, grâce, notamment, à une disposition réfléchie des représentations et des tombes à valeur prophylactique : deux statues d'Apollon protègent le cœur de la Laconie comme les δόκανα accompagnent les rois, et les tombes royales sont à deux points opposés de l'espace de la cité254.

252 Cf. Maron et Alpheios, p. 60.

253 Pour une claire distinction entre royauté "magique " et royauté "religieuse", cf.

P. Carlier, op. cit. n. 135, p. 293, n. 311, où il est d'ailleurs reconnu que la plupart du temps les "représentations magiques et [les] représentations religieuses coexistent dans la mentalité collective d'un peuple".

254 Examinant les cas de Métaponte et de Sélinonte, F. de Polignac (La Naissance de la

cité grecque, Paris, 1984, p. 1 1 1-2) souligne l'existence d'"un véritable dédoublement de l'univers cultuel grec et de ses sanctuaires". Cependant le dédoublement en cause, que l'auteur met en relation avec une dualité entre les indigènes et les Grecs, concerne des sanctuaires propres à des divinités différentes les unes des autres : Zeus Aglaios et Héra sont honorés de part et d'autre de Métaponte ; à Sélinonte, Déméter Malophoros a son sanctuaire du côté de "la Sicile indigène et déjà punique", les sanctuaires de la colline de la Marinella (à Héra, Athéna,Zeus) étant "du côté de la Sicile des cités grecques". Sur la duplication, à Éphèse, des édifices cultuels sur deux axes d'orientation différente et sur la possibilité que cet état reflète "la coexistence, au sein de la cité, de deux groupes ethniques et de deux pratiques cultuelles, grecque et carienne", cf. A. Bammer, "Architecture cl Société en Asie mineure au IV° siècle", in op. cit. n. 144, p. 271-300, notamment p. 276-277 et aussi l'intervention de F. de Polignac, ibidem, p. 301. Cette hypothèse est du même ordre que celle rejetée par Frazer à propos de Sparte ; cf. n. 22Q. Sans mettre en cause la validité de ces hypothèses, nous n'insisterons pas sur le fait qu'elles ne nous semblent pas opératoires en Laconie.