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ANALYSE PROSPECTIVE SUR L’EUROPE ET LE MONDE Europe : de l’union de puissances à la

ANALYSE PROSPECTIVE SUR L’EUROPE ET LE MONDE

Europe : de l’union de puissances à la puissance de l’Union ?

Mémoire de relations internationales

du commissaire principal Brice GAUDIN

dans le cadre du séminaire « La place de l’économie dans la stabilité mondiale »

Directeur : monsieur Harbulot

Février 2008

FICHE DOCUMENTAIRE

1. Analyse prospective sur l’Europe et le monde. Europe : de l’union de puissances à la

puissance de l’Union ?

2. 2008_memoire_relat. int

puissance_europe_Gaudin

3. Commissaire principal, marine nationale, GAUDIN Brice, France

4. 18 février 2008

5. Division A – groupe A2

6. Mémoire de relations internationales

7. Les débats récents autour de la puissance montrent qu’aujourd’hui, à côté des capacités de

coercition, d’autres atouts liés à l’attraction peuvent jouer un rôle essentiel. Cette distinction

entre le hard power et le soft power peut s’appliquer à d’autres acteurs que les Etats : des

organisations internationales telles que l’Union européenne (UE) ou des acteurs privés. Les

commentateurs conviennent que l’UE agit de manière préférentielle dans le champ du soft

power. Cette orientation s’explique par son histoire et son fonctionnement. Cependant certaines

évolutions de ses politiques publiques, telles que le développement d’une politique étrangère et

de sécurité ou la mise en oeuvre de stratégies et de programmes technologiques montrent un

engagement plus actif dans des actions tournées vers des préoccupations géoéconomiques. En

conséquence, le développement du hard power semble être un objectif majeur pour une

institution qui se définit comme un acteur global, défendant des intérêts supérieurs aux ceux,

juxtaposés, des Etats membres. Un équilibre à trouver entre le soft power et le hard power lui

permettra de disposer d’outils complémentaires et combinés, politiques et économiques, pour

agir efficacement sur l’évolution de la mondialisation et des enjeux de puissance.

8. Puissance, hard power, soft power, Europe.

Analyse prospective sur l’Europe et sur le monde :

Europe : de l’union de puissances à la puissance de l’Union ?

SOMMAIRE

PREMIÈRE PARTIE La puissance est une conversion Les acteurs et les ressources de la puissance L’Union européenne et le carré de la puissance

DEUXIÈME PARTIE L’Union européenne et l’échiquier politique L’Union européenne et l’échiquier économique L’Union européenne et le smart power

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INTRODUCTION

« Rome n’est plus dans Rome : elle doit périr, ou s’égaler désormais à la moitié du monde ». Marguerite Yourcenar 1

Vus du ciel, les Etats européens, amoncelés à l’extrême Ouest du continent eurasiatique semblent recroquevillés frileusement, subissant les flux incontrôlés de la mondialisation. Face à eux, des Etats-continents (Etats-Unis, Russie, Chine, Inde, Brésil…) semblent, a contrario, exploiter intelligemment leurs ressources, s’adapter aux enjeux de demain, voire stimuler le rythme nouveau des échanges internationaux. Pourtant, il fut un temps long où l’Europe n’était plus dans l’Europe. Ses Etats se projetaient sur les océans et les continents du globe. Ils imprimaient de leurs règles les relations internationales. Ils ont enfanté le monde global grâce aux grandes découvertes, à la technique et à l’audace. Le reflux s’est achevé en 1945 par la fin de la « guerre civile européenne » 2 . Au XXIème siècle, appréhendant les turbulences du monde qui vient, certaines voix européennes, oubliant cette aventure prométhéenne, appellent de leurs vœux un monde multipolaire dans un système régulé. Que valent ces exhortations lorsque l’équilibre des puissances peine à trouver aujourd’hui son pivot ? Coincée entre la persistance des souverainetés juxtaposées qui la composent et l’« Etat-phare » 3 de l’Occident incarné par les Etats-Unis, l’Union européenne (UE) tend à se définir par défaut : elle est avant tout ce qu’elle ne veut pas être. L’UE ne veut pas être un pôle. Or, ce monde multipolaire tant attendu ne génèrera pas, en soi, un nouvel ordre international. Le constat est, en effet, singulièrement partagé sur l’identité et l’influence de l’Union européenne au-delà des frontières de ses Etats-membres 4 . Deux exemples l’illustrent. Selon

l’Europe de l’Ouest reste dans une large mesure un protectorat

Zbigniew BRZEZINSKI : « [

américain, et ses Etats rappellent ce qu’étaient jadis les vassaux et les tributaires des anciens empires » 5 . Madame FERRERO-WALDNER, commissaire européen aux relations extérieures et à la politique de voisinage européenne, considère, de son côté : « […] we are now a better and more effective global player and are working with the US to defend our collective interests and build a safer world » 6 . L’intervalle de 10 années qui sépare ces deux commentaires est riche en évènements qui marqueront les années futures. Sur fond de mondialisation, entendue comme

]

1 Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1974.

2 NOLTE Ernst, La guerre civile européenne, éditions des Syrtes, 2000.

3 HUNTINGTON Samuel P., Le choc des civilisations, Odile Jacob, 1997.

4 Car le projet européen comme le souligne Hubert Védrine n’a jamais défini de limites géographiques propres à son expansion.

5 BRZEZINSKI Zbigniew, Le grand échiquier, Pluriel, 1997.

6 FERRERO-WALDNER Benita, The European Union : a global player ?, College Station, Texas, 25/09/06.

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l’explosion des flux sur l’ensemble de la planète 7 , la situation internationale s’est considérablement dégradée. Le terrorisme global aux effets médiatiques démultipliés est ressenti comme la menace majeure. Des pays occidentaux s’enlisent militairement sur le territoire de deux pays musulmans, frontaliers d’un troisième qui tente de surmonter sa faiblesse conventionnelle par le pouvoir égalisateur de l’atome. Les conflits économiques liés à la maîtrise des sources d’énergie et des matières premières, l’opacité des fonds d’investissement et des fonds souverains sont également de nouveaux phénomènes qui rendent la prospective plus complexe. Les Etats sont, eux-mêmes, concurrencés dans le registre de la puissance par des acteurs privés qui défendent, dans le cadre de l’économie de marché ou du crime organisé, des intérêts propres en s’appropriant des fonctions sociales normalement assumées par les services publics. Sur l’échiquier politique, si le constat de l’« hyperpuissance » américaine est débattu 8 , force est de reconnaître qu’il est malaisé de mesurer entre deux Etats leur puissance respective. En 2003, la France a ainsi privé les Etats-Unis (EU) du soutien nécessaire au vote d’une résolution du Conseil de Sécurité autorisant une intervention en Irak. Le résultat en 2008 est une situation critique où les EU doivent supporter la presque totalité des efforts de guerre et d’occupation (budget, forces) depuis le 20 mars 2003, creusant ainsi le déficit considérable de l’Etat fédéral. Un autre échiquier retient davantage l’attention des milieux avertis de l’intelligence économique. Les multinationales ou les différents fonds d’investissement jouent, en effet, une partie discrète dans l’économie-monde où certains Etats, animés par une idéologie de l’ouverture, semblent s’aventurer avec réticence. Critiquer la liberté de circulation des biens et des capitaux serait remettre en cause l’économie de marché qui a eu raison de l’utopie communiste. Ce serait ériger la préférence, voire la protection, en nouveau système. Au delà de cette concurrence exacerbée aux effets multiples (sociaux, technologiques…), jamais la concentration financière n’a donné autant de capacités d’influence aux conglomérats, qu’ils soient légaux ou criminels. Les actions de l’UE dans ce contexte doivent être analysées en terme de puissance. Ainsi que le souligne Eric DELBECQUE, « la quête de puissance… anime les relations économiques et internationales, structurent leurs logiques, s’affirme comme seul décrypteur possible des scènes qui se jouent sur le théâtre global » 9 . Il s’agit dès lors de mesurer l’action de l’Europe sur les deux échiquiers précités. L’Europe dans cette étude s’entendra comme le processus institutionnel de rapprochement d’Etats. Mais elle ne se limite pas à cette construction publique internationale. L’Europe est également l’ensemble

7 Il convient cependant de remarquer avec Michel Foucher cette résurgence moderne de l’édification de murs dont la finalité est de couper le lien physique entre deux groupes (frontière Etats-Unis/Mexique, Bagdad, territoires occupés).

8 Cf Réponse d’Hubert VEDRINE à Emmanuel TODD, Face à l’hyperpuissance, Fayard, 2003.

9 DELBECQUE Eric, L’Europe puissance ou le rêve français, éditions des Syrtes, 2006.

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des acteurs privés économiques qui se déploient à l’intérieur et à l’extérieur des frontières étatiques. Les Etats et les acteurs privés interagissent, s’influencent mutuellement voire s’opposent durablement. Si l’on suit la démonstration a-morale des colonels chinois Qiao LIANG et Wang XIANGSUI 10 , le maintien ou l’accroissement de puissance résidera dans la combinaison « hors limites » des outils disponibles sur les deux échiquiers. Il sera naturellement vital de faire coïncider les objectifs de croissance avec les objectifs de puissance de l’espace régional critique qu’est l’UE. Pour identifier les obstacles ou les potentialités de ce rapprochement inévitable, nous poserons, en premier lieu, le décor de la puissance telle qu’elle semble se dessiner en ce début du XXI ème siècle. Par convention, nous nous efforcerons de cerner la notion de puissance puis nous aborderons ses acteurs et ses ressources. Les travaux de Raymond ARON et de Joseph NYE occuperont une large place dans notre analyse. Dans un second temps, nous nous pencherons au chevet de l’UE. Son histoire récente nous servira de fil directeur pour étudier son action et l’inscrire dans une perspective de puissance. A ce stade, les deux échiquiers, politiques et économiques, serviront de grille de lecture à notre analyse afin d’appréhender ce qu’elle est et ce qu’elle pourrait devenir en combinant intentionnellement le hard power et le soft power.

10 Colonels QIAO LIANG et WANG XIANGSUI, La guerre hors limites, Rivages, 2003.

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PREMIERE PARTIE : LA PUISSANCE AU XXI EME SIECLE

Chapitre 1 : La puissance est une conversion

Défricher le champ de la puissance nécessite de se pencher sur des auteurs clés qui ont analysé ce phénomène. Raymond ARON introduit une approche classique de la puissance, essentiellement traitée dans le cadre des relations interétatiques. Il offre cet avantage de nourrir la réflexion sur ce qu’il nomme les « éléments » de la puissance et que nous appellerons « ressources ». Cette approche classique mérite un complément moderne apporté par Joseph NYE qui approfondit, au-delà des attributs pérennes de la puissance des Etats, les avantages de l’attraction par rapport à la coercition.

Section 1 : Approche croisée de Raymond ARON et de Joseph NYE

Prolongeant les analyses de CLAUSEWITZ 11 , ARON oriente sa réflexion sur la puissance autour de la dialectique des volontés. Approchant le sujet par conventions, il propose notamment :

« J’appelle puissance sur la scène internationale la capacité d’une unité politique d’imposer sa volonté aux autres unités. En bref, la puissance politique n’est pas un absolu mais une relation humaine » 12 . ARON élève ainsi la définition de la guerre pour la situer dans le champ des relations internationales 13 . Il considère que l’état de nature des Etats correspond à une rivalité permanente entre eux, dès lors que les unités politique ne sont pas soumises à des lois ou à un arbitre. Il souligne cependant que ce « choc constant des volontés » 14 n’induit pas mécaniquement le recours aux forces militaires. Cette démarche s’appuie largement sur les capacités coercitives de l’unité politique. Elle ne tient pas compte de l’ensemble des comportements ou combinaisons de comportements utilisables par des acteurs de la puissance. Joseph NYE entend sortir du cadre univoque associant la puissance à la contrainte (dont l’expression principale pour un Etat est la force militaire) et poser un nouveau cadre global de la puissance. Comme le rappelle Eric DELBECQUE : « […] que l’accroissement de puissance impose l’agression est un jugement qui révèle [en revanche] une analyse superficielle des dynamiques de pouvoir et des stratégies d’influence » 15 . Joseph NYE distingue pour ce faire le hard power et le soft power. « Le hard et le soft power sont liés parce

11 « La guerre est un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté ». Carl von CLAUSEWITZ, De la guerre, Editions de minuit, 1955.

12 ARON Raymond, Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy, 2004.

13 ARON parle de « mise en forme conceptuelle des relations internationales ». Op. cit. note 12.

14 Ibid.

15 Op. cit note 9.

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qu’ils relèvent tous deux d’une capacité de réaliser ses objectifs en modifiant le comportement des autres. La distinction entre eux est une question de degré, à la fois dans la nature du comportement et dans la tangibilité des ressources. Le « command power » – la capacité de changer ce que les autres veulent – peut s’appuyer sur la coercition et la récompense. Le « co- optive power » - la capacité de façonner ce que les autres veulent - peut s’appuyer sur l’attrait d’une culture ou de valeurs, ou la capacité de maîtriser l’ordre du jour de choix politiques d’une manière telle que les autres échouent à exprimer des préférences qui semblent dès lors trop irréalistes » 16 . Au hard power, correspond ainsi la capacité à obtenir de l’autre de faire ce que l’on veut, tandis qu’au soft power est associée la capacité à obtenir de l’autre de vouloir ce que l’on veut. Si le champ du hard power est aisément perceptible (coercition militaire ou économique, menaces ou récompenses…), le soft power est une catégorie davantage fondée sur l’attraction, au-delà donc de la persuasion. En ce sens, « Le soft power n’est pas simplement semblable à l’influence » 17 .

Section 2 : Le rythme de la puissance comme moyen

A la phrase classique de CLAUSEWITZ : « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », il serait pertinent d’ajouter que la politique est l’achèvement de la guerre au moyen de la diplomatie. D’emblée nous saisissons que la puissance, de manière homothétique en reprenant l’élévation de la nature de la guerre opérée par Raymond ARON, ne peut être une fin en soi. Dès lors que la puissance est un moyen, elle agit comme une énergie de conversion dynamique entre des ressources (ou « éléments » selon ARON) et des objectifs (des fins).

Figure 1 – Le rythme de la puissance

Ressources

 

Puissance

 

Objectifs, fins, état final recherché

matérielles et

matérielles et (énergie de

(énergie de

matérielles et (énergie de

immatérielles

conversion)

 
(énergie de immatérielles conversion)   Evolutives selon l’environnement, la technique, la

Evolutives selon l’environnement, la technique, la rareté, l’adhésion du groupe…

Volonté hard ou soft, manifestée ou dissimulée

Evolutifs dans le temps et l’espace

16 NYE Joseph, Soft Power, Public Affairs, 2004 - traduction du rédacteur.

17 Ibid - traduction du rédacteur.

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La figure 1 schématise ce rythme de puissance. Il constitue un continuum dynamique que :

sachant

- plusieurs ressources combinées peuvent participer à la réalisation d’un objectif ;

- l’accès à une nouvelle ressource (appropriation ou liberté d’usage) peut être un objectif propre. Cette nouvelle ressource viendra à son tour nourrir le rythme.

Section 3 : Le soft power et le hard power comme catégories supérieures

A la lumière des analyses rapprochées de Raymond ARON et de Joseph NYE, on peut considérer que le spectre des effets volontaires, voire involontaires, de la puissance s’insère totalement dans cette summa divisio : hard power et soft power. Zaki LAÏDI reprend les deux formules pour les interpréter sous un jour différent bien que peu éloigné : « On pourra dire que le hard power est l’acteur qui potentiellement essaie de fabriquer une réalité mondiale à son image alors que le soft power tente au mieux de l’infléchir » 18 . Hubert VEDRINE utilise également ces deux catégories : la puissance « se compose par addition des éléments classiques de la puissance (économie, monnaie, armée, territoire, population) mais aussi, de toutes les formes d’influence, le désormais fameux soft power » 19 . Pour illustrer son étude, NYE propose une échelle des comportements (figure 2), sans pour autant que des indicateurs précis puissent y être associés. En revanche, des ressources déterminées (voir supra) sont clairement rattachables aux comportements définis.

Figure 2 – Spectre comportemental selon NYE

incitation attraction Puissance Puissance directe Indirecte (command) coercition fixation de l’ordre du jour
incitation
attraction
Puissance
Puissance
directe
Indirecte
(command)
coercition
fixation de
l’ordre du jour
(co-optive)
Le spectre comportemental ainsi déterminé permet de rassembler toutes les ressources que
divers auteurs ont pu isoler au gré des évènements, des contextes géopolitiques et
géoéconomiques du moment. Il dépasse en ce sens les éléments de Raymond ARON car :

- il s’applique à toute puissance publique ou privée (voir supra) ;

- il répond à l’exigence de généralité suffisante pour être a-temporel et dépasser des contingences qui affaibliraient la démonstration.

18 LAÏDI Zaki, La norme sans la force, Editions Sciences Po, 2005.

19 Op. cit. note 8.

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Chapitre 2 : Les acteurs et les ressources de la puissance

La littérature géopolitique ou stratégique est féconde lorsqu’elle parle de puissance. Entre la puissance et les puissances, il y a un bien une différence de nature. Si la puissance est cette énergie de conversion définie plus haut, une puissance sera considérée comme un acteur usant de ressources propres à lui permettre d’agir sur la scène internationale. En ce sens, l’analyse des acteurs de la puissance s’est longtemps limitée à l’étude historique des relations entre les cités- Etats ou les Etats. Il est nécessaire d’ouvrir la réflexion en tenant compte désormais de la puissance des acteurs privés, des interactions permanentes entre les différents acteurs d’une part ainsi qu’entre les ressources hard et soft d’autre part.

Section 1 : Les acteurs publics

L’approche de Raymond ARON est illustrative d’une vision classique de l’Etat (ou « stato- centrée ») comme unique puissance. Constatant la diversité des énumérations historiques des ressources de la puissance, ARON retient trois éléments fondamentaux considérés comme homogènes et suffisamment généraux : le milieu, les ressources (entendues comme la quantité et la qualité des combattants et des matériels) et l’action collective (englobant l’organisation des armées et du commandement ainsi que la cohésion du groupe). Selon ARON, ces déterminants, en particulier l’action collective, s’appliquent également en temps de paix. Il note dans ce cadre le recours aux pressions économiques (qui peuvent être utilisées en temps de guerre - ndr), aux moyens politiques (alliant l’espionnage, la corruption et la propagande pour atteindre les masses ou les élites) ainsi qu’à une certaine forme de violence. Cette dernière se divise en deux catégories : la « violence symbolique » (ou diplomatie de la canonnière 20 ) et la « violence clandestine » manifestée par les attentats de terroristes ou les attaques de partisans, opérant pour le compte d’Etats. Les déterminants de Raymond ARON relèvent pour la plupart du hard power. ARON se rapproche cependant du soft power dans son commentaire éclairant de la diplomatie : « La diplomatie, sans moyen de pression économique ou politique, sans violence symbolique ou clandestine, serait pure persuasion. Peut-être n’existe-t-elle pas. […] Du moins la diplomatie pure s’ingénie-t-elle à faire croire à l’adversaire et aux spectateurs qu’elle veut séduire, non contraindre. L’adversaire doit avoir le sentiment de liberté, lors même qu’en profondeur il cède à la force » 21 . De la même façon, lorsque ARON décrit l’alternative d’un Grand (Etat): « Ou bien le Grand ne veut pas tolérer d’égaux et alors il doit aller jusqu’au bout de l’empire, ou

20 Op. cit. note 12. ARON rattache la violence symbolique au XIXème siècle. On peut néanmoins considérer que le déploiement d’un groupe aéronaval obéit, aujourd’hui, à une logique similaire :

manifester ostensiblement sa détermination. 21 Op. cit. note 12.

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bien il consent à vivre premier parmi des unités souveraines, et il doit faire accepter sa prééminence », il s’inscrit mutatis mutandis dans la comparaison du hard (empire) et du soft (faire accepter). NYE entend élargir et conceptualiser la réflexion sur l’influence et l’attraction. Il considère ainsi qu’un pays dispose de trois ressources majeures dans le domaine du soft power : la politique étrangère (dans laquelle on peut inclure la diplomatie selon ARON), les valeurs politiques déclinées en interne et prolongées vers l’extérieur (ainsi que, corrélativement, la cohérence entre le discours et les actes), et la culture. Dans ce dernier cas, NYE montre combien la culture populaire américaine (cinéma, séries télévisées, musique…) est un élément important du soft power des Etats-Unis : les valeurs et les principes d’une société considérée comme l’incarnation de la modernité pourront, selon le contexte, influencer sur le long terme les habitants du village global.

Section 2 : Les acteurs privés

En 2000, le think-tank américain « Institute for Policy Studies » (IPS) publie un rapport intitulé:

« Top 200 – The rise of corporate global power » 22 . Comparant le chiffre d’affaires des entreprises au produit intérieur brut (PIB) des Etats, ce rapport indique en liminaire que sur les 100 plus grandes économies du monde, 51 sont des entreprises. Le chiffre d’affaires de chacune des 5 premières entreprises 23 était supérieur au PIB de 182 pays. Les auteurs du rapport notaient qu’au-delà de la puissance économique, ces entreprises disposaient d’une véritable puissance politique par le biais de ressources telles que le lobbying ou la contribution financière aux campagnes électorales. Si la comparaison entre ventes et PIB est discutable 24 , il est pertinent de constater que, au-delà des critiques issues des organisations alter-mondialistes, ces grandes firmes sont effectivement des puissances à part entière. Les ressources de puissance dont elles disposent sont liées, entre autres facteurs, à leur poids financier et à la fluidité des échanges promue par l’organisation mondiale du commerce (OMC). Leurs stratégies s’appuient, tout autant que les Etats, sur le spectre comportemental de NYE.

22 <http://www.ips-dc.org/downloads/Top_200.pdf>

23 General Motors, Wal-Mart, Exxon Mobil, Ford Motor, DaimlerChrysler.

24 Pour une critique de ce rapport, voir « how big are the big multinational companies ? » de Paul DE GRAUWE et Filip CAMERMAN (sénateurs belges), 2002 : « Le PIB d’une nation est la somme des valeurs ajoutées de chaque producteur. Ce n’est pas la somme de la totalité des ventes de ces

producteurs….Ainsi, lorsque l’on compare la taille des entreprises (en utilisant les ventes) à la taille des nations (en utilisant le PIB) on sur-estime la taille relative des entreprises. » - traduction du rédacteur. Appliquant la logique de la valeur ajoutée au sein des entreprises, le résultat de cette analyse permet aux auteurs d’affirmer que sur les 100 plus grandes économies mondiales, 63 sont des pays et que parmi les 50 premières économies, seules 2 sont des entreprises (Exxon, Wall-Mart).

<http://www.econ.kuleuven.be/ew/academic/intecon/Degrauwe/PDG-

papers/Recently_published_articles/How%20big%20are%20the%20big%20multinational%20companies.

pdf>.

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Comme le souligne M. STALLA-BOURDILLON 25 : « Ces entreprises globales, échappant de plus en plus au contrôle territorialisé des Etats, n’hésitent plus, pour donner satisfaction aux actionnaires, à mettre en concurrence les dits Etats (développés et émergents) dans une seule

logique d’optimisation financière (en les incitant 26 à développer des lois d’attractivité économique) ». La puissance privée ne se réduit pas à ces grandes firmes. Elle intègre également tous les acteurs politiques et économiques qui ne peuvent être considérés comme des Etats ou des organisations intergouvernementales (OI). Ce sont notamment :

- les organisations non gouvernementales – ONG (exemple : Greenpeace, Human Rights Watch, Comité International de la Croix-Rouge…), qui siègent éventuellement à côté des Etats dans les forums mondiaux et tentent, dans une compétition exacerbée souvent liée à l’obtention de subventions conséquentes, de faire accepter une légitimité qui ne soit pas fondée sur la représentation démocratique ;

- les organisations criminelles (exemples : cartels sud-américains, mafias italiennes, russes, albanaises…qui, par l’intermédiaire du blanchiment d’argent et des paradis fiscaux, s’insèrent dans l’économie mondiale), et/ou terroristes transnationales (exemples : Brigades Rouges, Hezbollah, Forces armées révolutionnaires de Colombie…) ;

- les individus, qui peuvent user de leur fortune ou de leur expertise/charisme (exemples :

Georges SOROS spéculant contre la livre sterling en 1992 et la devise malaisienne en 1997, Robert Edward TURNER étendant son influence médiatique via la chaîne mondiale CNN, Al GORE, Dalaï Lama….).

Section 3 : Le carré de la puissance ou la porosité des catégories

La figure 3 est comme une page que l’on décide de déplier subitement en ce début de XXIème siècle. Nous appréhendons désormais dans l’analyse des relations internationales, le rôle des puissances privées et l’inclusion du soft power comme panel de ressources désormais indispensable à une dynamique de puissance performante. Cependant, il faut se prémunir des effets de mode : si l’analyse moderne des puissances privées et du soft power doit être intégrée pour comprendre la mondialisation, des recherches approfondies montreront certainement que, des siècles auparavant, des grandes entreprises (telles que les compagnies des Indes), des Cités ou des Etats ont utilisé des ressources de puissance qui relèvent manifestement des deux catégories.

25 Bulletin d’études de la marine, n° 39, septembre 2007.

26 Souligné par nous.

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Figure 3 – Le carré de la puissance

Puissances

Puissances

publiques

privées

Hard power

Soft power

La figure 3 synthétise ce paradigme sous forme d’un carré de la puissance :

- des puissances privées qui peuvent jouer à égalité avec des Etats ;

- des puissances, publiques et privées, qui doivent agir sur le registre du hard power et du soft power pour réaliser leurs objectifs. En réalité, les rapports entre chaque catégorie de puissance et chaque ressource sont complexes et ne peuvent être tranchées (pointillés de la figure). Tout d’abord, la distinction entre puissance publique et puissance privée est parfois artificielle :

les fonds souverains ou certains agences de développement (tel que le Peace Corps américain présenté comme une agence indépendante de l’administration) sont de véritables excroissances des Etats. En outre, une entreprise multinationale peut agir en s’efforçant de faire coïncider les intérêts de puissance privés (de ses actionnaires) et publics. Les puissances publiques et les puissances privées peuvent employer des ressources identiques pour mener à bien leurs objectifs. Des entreprises, comme certains Etats, utilisent des moyens militaires privés (exemples : Blackwater USA, Military Professional Ressources Incorporated….), qui assument de véritables missions jusqu’ici dévolues aux armées étatiques (exemple : formation de cadres d’armées amies, protection de convois logistiques des armées). L’usage des armes n’est donc plus le monopole des Etats. Dans le registre du soft power, les ONG et les Etats se font concurrence sur le champ de la légitimité en utilisant des outils de communication similaires. Les débats autour du changement climatique en sont une illustration récente. De même, certaines organisations terroristes (Hezbollah libanais) ou criminelles agissent intentionnellement sur le champ du social (en exerçant des prérogatives étatiques d’ordre public, de justice, d’éducation, ou d’aide aux indigents) pour rechercher un soutien populaire transnational et détourner l’attention médiatique de leurs activités principales.

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Une ressource unique peut relever à la fois du hard power et du soft power : la supériorité militaire conventionnelle des Etats-Unis, financée par un effort budgétaire inégalé (cf. annexe 2.2.), participe de l’attraction exercée vis-à-vis des pays de l’Alliance atlantique ou d’autres pays amis (Etats du Golfe arabo-persique, Japon…). Pour se protéger contre la Chine, contre la Russie ou contre l’Iran, ces Etats-clients se comportent comme les cités grecques naguère 27 . Celles-ci se déchargeaient de « leurs obligations militaires en payant à Athènes un tribut, le phoros, plutôt qu’en fournissant des vaisseaux et des équipages ». Cette capacité d’influence et de rayonnement est une condition essentielle à la constitution d’une « coalition of the willing », légitimant (ou tentant de légitimer) la conduite d’opérations de guerre en dehors d’une résolution des Nations Unies.

Chapitre 3 : L’Union européenne et le carré de la puissance

Une fois posé le décor du jeu des puissances, il est intéressant d’étudier à ce stade les rapports généraux entretenus entre l’Union européenne et la puissance, avant d’en approfondir certains aspects majeurs dans la seconde partie. Ce qui peut être relevé immédiatement tient essentiellement à la nature même de l’UE : une organisation originale associant aujourd’hui 27 Etats qui disposent, en relatif, de ressources de puissance hard et soft très diverses et marquées par l’histoire (en particulier la fracture idéologique entre 1945 et 1989 symbolisée par le rideau de fer). Le rapport de l’UE à la puissance se comprend dès lors comme la distinction entre une simple juxtaposition de ressources, ou une mise en commun de ressources, ou bien la création par le niveau supra-national d’une « valeur ajoutée » autorisant le développement de ressources inédites.

Section 1 : L’hétérogénéité fondamentale de l’Union européenne

Comme le souligne Zaki LAÏDI : « L’élargissement a révélé l’hétérogénéité des temporalités politiques en Europe, que le seul mécanisme d’adhésion ne pourra pas comprimer. L’ingestion

de l’acquis communautaire n’a pas cette fonction là et n’a guère intérêt à apparaître comme un effaceur d’histoire » 28 . L’hétérogénéité de l’UE peut se décliner selon trois degrés :

- à l’intérieur des Etats (il suffit de rappeler par exemple le phénomène de « polarisation des sociétés » - c'est-à-dire l’accroissement des inégalités et le creusement des revenus entres les plus pauvres et les plus riches -, la diversité croissante des populations comme conséquence de processus migratoires qui affectent profondément la concorde intérieure et mettent en exergue les faiblesses des modèles d’intégration) ;

27 TODD Emmanuel, Après l’Empire, Gallimard, 2002.

28 Op. cit. note 18.

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- entre les Etats. Hors « l’épaisseur historique » des peuples européens qui rend inopportune l’opposition polémique entre une « vieille Europe » et une « nouvelle Europe », l’état économique et démographique des pays membres de l’UE fournit un autre exemple de l’hétérogénéité des territoires de l’Union. L’annexe 1.1. dresse un tableau éloquent des potentialités de puissance des Etats membres (perspectives démographiques, PIB et répartition des secteurs productifs – services, agriculture, industrie -, importations et exportations, ainsi que le classement de ces Etats par rapport à l’indice de développement humain – IDH –). Il serait également utile de détailler les différentes balances commerciales entre les 27. Il apparaîtrait ainsi une forte disparité marquée par la place centrale de l’Allemagne dans l’économie européenne (la France notamment accuse en 2006 un déficit commercial de 14 milliards d’euros avec son partenaire d’outre-Rhin, second déficit après la Chine : 16 milliards d’euros 29 ) ;

- au plan international. Chaque Etat-membre obéit au principe des « appartenances multiples » qui ne « conçoit pas l’appartenance à l’Union européenne sur le mode de l’alternative exclusive (ou bien - ou bien), mais permet au contraire en quelque sorte un « loyalisme polygame » envers différentes organisations, différents systèmes d’alliance internationaux qui se chevauchent 30 ». Dans ce sens, les Etats européens se distinguent notamment « dans l’intensité de leur transnationalisation 31 ». L’exemple premier est l’appartenance simultanée à l’OTAN 32 . On peut ajouter, et c’est sans doute le plus intéressant, que cette intensité diverge considérablement à l’intérieur de l’UE :

les Etats de l’espace Schengen, les Etats de la zone euro… Partant, il est logique de considérer que le processus d’ « européanisation » fondé notamment sur l’action des institutions motrices de l’intégration interne (Commission, Parlement européen, Cour de justice) - ou « stratégie technocratique », s’appuie également sur les « stratégies des Etats » (oscillant entre l’égoïsme nationaliste et l’idéalisme 33 ) ainsi que sur les « stratégies du capital » 34 (selon deux logiques opposées : néo-libérales ou interventionniste). L’ensemble de ces stratégies et de leurs acteurs constitue le « méta-jeu de pouvoir européen » 35 , dont la caractéristique première est sans doute sa complexité.

29 <http://lekiosque.finances.gouv.fr/APPCHIFFRE/Etudes/thematiques/A2006.pdf>

30 BECK Ulrich, GRANDE Edgar, Pour un empire européen, Flammarion, 2007

31 Ibid.

32 Il serait utile de comparer le processus d’élargissement de l’UE et celui de l’OTAN. Il est évident que le principe des appartenances multiples trouve ici ses limites puisque ces deux organisations fondées sur des fins initialement différentes peuvent se « gêner » durablement dans les relations que chacune souhaite entretenir vis-à-vis de ses marches (la Russie en particulier).

33 L’engagement français dans le développement d’une Europe puissance correspond certainement à la projection collective de sa politique gaullienne d’indépendance nationale.

34 Op.cit. note 30.

35 Ibid.

Section

2 :

européenne

Les

limites

- 13 -

intrinsèques

à

une

dynamique

de

puissance

de

l’Union

En sus de cette complexité liée à l’hétérogénéité du paysage politico-économique européen, des

limites importantes à toute production de valeur ajoutée supra-nationale sont identifiées. Elles ne peuvent être surmontées par des discours incantatoires. Lorsque l’on compare l’espace européen aux Etats-continents, on omet deux distinctions essentielles :

- l’UE n’est pas un Etat,

- les européens ne constituent pas un peuple 36 .

Or, cette unicité de l’action et de la légitimité, fondement de la souveraineté moderne, constitue

certainement

relations

le

vecteur

de

conversion

de

puissance

le

plus

efficace

dans

les

interétatiques. Pour tenir compte du processus inédit d’intégration symbolisé notamment par la monnaie unique, certains auteurs voient cependant l’UE comme un projet juridique sui generis, qu’il est nécessaire de distinguer du processus de création d’un Etat-nation. « Ce n’est pas un hasard si, dans toute la littérature qui traite de la question, le principal consensus concerne ce que l’UE n’est pas encore, ou ce qu’elle n’est plus :

- l’UE n’est pas un « Etat », ni un « super-Etat » qui se serait approprié les droits régaliens des Etats membres, ni un « Etat fédéral » aux compétences partagées ;

- mais l’UE n’est pas non plus une « fédération d’Etats », une organisation internationale, ou un « régime international », c'est-à-dire qu’elle ne peut être assimilée à aucune des formes connues de coopération inter-étatique qui laissent intacte la souveraineté des nations » 37 . Cette approche est marquée par l’idéalisme. Le processus d’ « européanisation » s’inscrit en réalité dans le fonctionnement normal d’une organisation internationale. Les nouvelles dispositions contenues dans le traité de Lisbonne de 2007 ancrent davantage l’UE dans cette vision classique. En premier lieu, l’UE n’est compétente que dans les matières qui lui sont transférées par les Etats 38 . L’alinéa 2 du nouvel article 3ter du traité sur l’UE précise ainsi clairement :

« En vertu du principe d'attribution, l'Union n'agit que dans les limites des compétences que les États membres lui ont attribuées dans les traités pour atteindre les objectifs que

36 En France, à l’occasion de la décision (2007-560) rendue sur la conformité à la Constitution des projets de traités signés à Lisbonne, le Conseil Constitutionnel a rappelé que le Parlement européen « n’est pas l’émanation de la souveraineté nationale ».

37 Op. cit. note 30. 38 L’article premier du traité sur l’UE modifié sera ainsi libellé : « Par le présent traité, les HAUTES PARTIES CONTRACTANTES instituent entre elles une UNION EUROPÉENNE, ci-après dénommée «Union», à laquelle les États membres attribuent des compétences pour atteindre leurs objectifs communs ».

- 14 -

ces traités établissent. Toute compétence non attribuée à l'Union dans les traités appartient aux États membres ». L’alinéa 2 du nouvel article 3 bis du traité sur l’UE insiste davantage sur la préservation d’un « pré carré » étatique :

« L'Union respecte l'égalité des États membres devant les traités ainsi que leur identité nationale, inhérente à leurs structures fondamentales politiques et constitutionnelles, y compris en ce qui concerne l'autonomie locale et régionale. Elle respecte les fonctions essentielles de l'État, notamment celles qui ont pour objet d'assurer son intégrité territoriale, de maintenir l'ordre public et de sauvegarder la sécurité nationale. En particulier, la sécurité nationale reste de la seule responsabilité de chaque État membre » 39 . De plus, le traité sur l’UE apporte une disposition clé, présente dans tout traité constitutif d’une organisation internationale. Le premier alinéa du futur article 49A du traité sur l’UE stipule que « Tout Etat peut décider, conformément à ses règles constitutionnelles, de se retirer de l’Union ». Dès lors le débat sur la nature de l’UE est clos. Corrélativement, l’étude sur la puissance doit épouser le périmètre de l’Union tel que fixé librement par les Etats. Les ressources de puissance de l’UE, hard et soft, sont contenues entièrement dans ses objectifs (annexe 1.2.) ses compétences fixées dans les traités modifiés (annexe 1.3.) et dans les potentialités d’action des institutions créées depuis 1957.

Section 3 : Ressources et acteurs potentiels de la puissance européenne

Les compétences de l’UE sont développées dans le futur traité sur le fonctionnement de l’UE, qui modifiera le traité instituant la communauté européenne. Que ses compétences soient exclusives ou partagées, l’UE continuera de produire des effets soft et hard dans des domaines clés de la mondialisation, qu’ils soient appréhendés sous formes d’enjeux de puissance, de risques ou de menaces :

- politique étrangère et de sécurité commune prolongée par la politique de sécurité et de défense commune ;

- culture ;

- commerce ;

- énergie ;

39 Cette nouvelle disposition peut néanmoins être analysée comme une confirmation de l’analyse idéaliste : c’est bien parce que l’UE poursuit une dynamique propre dont les effets peuvent échapper au contrôle des Etats, que ceux-ci entendent inscrire au sein du traité des « protections juridiques » complémentaires au simple énoncé de ses compétences.

- 15 -

- coopération judiciaire en matière pénale, par l’intermédiaire notamment d’Eurojust 40 et d’Europol 41 , en établissant « des règles minimales relatives à la définition des infractions pénales et des sanctions dans des domaines de criminalité particulièrement grave revêtant une dimension transfrontière » 42 ;

- droit d’asile, immigration et contrôle aux frontières extérieures ;

- politique économique et monétaire.

En outre, « dans les domaines de la recherche, du développement technologique et de l'espace, l'Union dispose d'une compétence pour mener des actions, notamment pour définir et mettre en oeuvre des programmes, sans que l'exercice de cette compétence ne puisse avoir pour effet d'empêcher les États membres d'exercer la leur » 43 . A cet effet, la réalisation d’un « espace européen de la recherche » 44 et l’élaboration d’une « politique spatiale européenne » 45 représentent, dans une dynamique de puissance, des objectifs pertinents. Que ces effets s’inscrivent dans la procédure législative normale associant la Commission européenne (initiative), le Conseil et le Parlement ou dans un processus intergouvernemental importe peu. Ce qui nous occupe est de mesurer la capacité et la volonté qu’aura l’UE de se projeter sur les différents échiquiers politiques et économiques en fonction des perspectives offertes par les traités. Concernant le champ politique, il faut noter une évolution institutionnelle qui introduira une nouvelle source d’hétérogénéité à la tête de l’Union : il s’agit du triumvirat composé du président de la Commission (mandat de 5 ans, proposé par le Conseil européen et élu par le Parlement européen), du président du Conseil européen (élu pour deux ans et demi, renouvelables) et du vice-président de la Commission-haut responsable pour les affaires étrangères et la politique de sécurité (nommé par le Conseil européen). L’autorité chargée de la

40 Article 69 D du traité sur le fonctionnement de l’UE : « La mission d'Eurojust est d'appuyer et de renforcer la coordination et la coopération entre les autorités nationales chargées des enquêtes et des poursuites relatives à la criminalité grave affectant deux ou plusieurs États membres ou exigeant une poursuite sur des bases communes, sur la base des opérations effectuées et des informations fournies par les autorités des États membres et par Europol ».

41 Article 69 G du traité sur le fonctionnement de l’UE : « La mission d'Europol est d'appuyer et de renforcer l'action des autorités policières et des autres services répressifs des États membres ainsi que leur collaboration mutuelle dans la prévention de la criminalité grave affectant deux ou plusieurs États membres, du terrorisme et des formes de criminalité qui portent atteinte à un intérêt commun qui fait l'objet d'une politique de l'Union, ainsi que la lutte contre ceux-ci ».

42 Article 69 B du futur traité sur le fonctionnement de l’UE. « Ces domaines de criminalité sont les suivants: le terrorisme, la traite des êtres humains et l'exploitation sexuelle des femmes et des enfants, le trafic illicite de drogues, le trafic illicite d'armes, le blanchiment d'argent, la corruption, la contrefaçon de moyens de paiement, la criminalité informatique et la criminalité organisée. En fonction des développements de la criminalité, le Conseil peut adopter une décision identifiant d'autres domaines de criminalité qui remplissent les critères visés au présent paragraphe. Il statue à l'unanimité, après approbation du Parlement européen. »

43 Article 2C du futur traité sur le fonctionnement de l’UE.

44 Article 163 du futur traité sur le fonctionnement de l’UE.

45 Article 172bis du futur traité sur le fonctionnement de l’UE.

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représentation extérieure de l'Union pour les matières relevant de la politique étrangère et de sécurité commune est le président du Conseil européen, qui exercera cette fonction « sans préjudice des attributions du haut représentant ». Dans le domaine du soft power, ce choix des 27 Etats membres d’exprimer à deux voix des positions communes dans le champ purement politique des affaires étrangères est, selon certains commentateurs, préjudiciable. L’UE ne sera donc pas représentée par une autorité unique, source d’une plus grande intelligibilité de ses actions 46 . Au plan économique, il convient de rappeler le rôle historique essentiel de la Commission, qui dispose de l’exclusivité de l’initiative des actes législatifs (marché intérieur, commerce, concurrence, libre circulation des marchandises et des capitaux). A l’heure où une « diplomatie de l’euro » 47 est souhaitée par la France pour que cette nouvelle « monnaie-monde » prenne toute sa place dans les échanges internationaux et les réserves de change 48 , le rôle de la Commission doit être complété par celui de la Banque centrale européenne, dont l’indépendance est rappelée dans le futur traité sur le fonctionnement de l’UE 49 . Le « méta-jeu de pouvoir européen » impliquera donc davantage d’acteurs que les 27 Etats membres. Pour que l’UE agisse dans une dynamique de puissance, tous les acteurs devront agir dans une logique de conversion où le niveau européen transformera des ressources nationales juxtaposées et limitées. Il s’agit de faire émerger des intérêts fragmentés vers des objectifs communs. Mieux, il s’agira de comprendre et de désirer qu’une interdépendance accrue et des intérêts collectifs européens puissent être des objectifs de puissance bénéfiques pour chacun des acteurs.

46 La question se pose également dans la représentation de l’UE au sein des grandes institutions financières internationales (Fonds monétaire international, G8, Banque mondiale).

47 JOUYET Jean-Pierre, secrétaire d’Etat chargé des affaires européennes, Pour une diplomatie de l’euro, Le Monde, 03/01/08. L’auteur n’hésite pas à considérer l’Europe comme une « puissance monétaire ».

48 Ibid. La part de l’euro est de 25 % des réserves de change (contre 65 % pour le dollar). 49 Cependant le nouvel article 111bis précise : « Sans préjudice des attributions de la Banque centrale européenne, le Parlement européen et le Conseil, statuant conformément à la procédure législative ordinaire, établissent les mesures nécessaires à l'usage de l'euro en tant que monnaie unique. Ces mesures sont adoptées après consultation de la Banque centrale européenne ».

- 17 -

*

*

*

Raymond ARON notait en octobre 1983, lors de la présentation de la 8 ème édition de « Paix et guerre entre les nations » : « Les rivalités économiques se poursuivent entre les Etats

industrialisés, aggravés par le ralentissement de la croissance. Mais jusqu’à présent, l’hostilité de bloc à bloc, de régime à régime, l’emporte sur les rivalités économiques. J’aurais dû peut- être, dans la troisième partie du livre, analyser les rapports originaux entre le système

Même aujourd’hui la « guerre économique » ne

rompt pas l’alliance atlantique ». Ce constat a pris fin. On peut dire que la « guerre économique » (expression concédée par Aron qui distingue cependant la guerre comme rapport entre des Etats, de l’assassinat, du terrorisme et de la compétition économique), est devenue au contraire la friction majeure entre les nations. On peut de surcroît avancer que, sans exclure les menaces liées au terrorisme global et à la prolifération des armes de destruction massive, l’échiquier économique représente, chaque jour, la dimension pertinente et permanente des conflits modernes. Ainsi l’articulation entre les deux échiquiers se situerait dans le rapport ami 50 (politique) / concurrent (économique) plutôt que dans la trinité de Hubert VEDRINE : « ami,

interétatique et le système économique [

]

allié, non aligné 51 ». Qu’un ami puisse être un concurrent semble être la problématique majeure de la société internationale et particulièrement celle des Etats qui ne se reconnaissent officiellement aucun ennemi. Elle explique le développement en France d’un dispositif d’intelligence économique dont certains souhaiteraient un dépassement plus offensif et/ou plus clandestin. Le champ politique et le champ économique représentent en conséquence les horizons essentiels d’une puissance européenne à l’œuvre qu’il importe d’analyser dans ses grands traits.

50 Au sens de Carl SCHMITT, La notion de politique, Champs-Flammarion, 1999. La discrimination ami/ennemi est, selon l’auteur, la « distinction spécifique du politique ». 51 VEDRINE Hubert, Continuer l’histoire, Fayard, 2007.

- 18 -

SECONDE PARTIE : LES VOIES EUROPEENNES DE LA PUISSANCE

Chapitre 1 : L’Union européenne et l’échiquier politique

Depuis 1957, on peut constater que le projet européen en soi constitue, pour les Etats membres, une formidable dynamique de puissance :

- soft, par son attraction exercée sur les Etats qui ont adhéré et qui adhéreront 52 ;

- hard, par l’utilisation de l’arme de l’adhésion pour peser sur la politique interne des Etats voisins (Serbie). Mais au-delà de ce processus, il faut admettre que les acteurs européens, aujourd’hui, imaginent difficilement l’expression assumée d’une politique de puissance fondée sur des ressources coercitives. Sur le plan politique, le soft power semble être le « label international » de l’UE 53 .

Section 1 : L’importance du soft power

Si nous reprenons le spectre comportemental de Joseph NYE, nous observons que l’attraction exercée par l’UE se développe dans deux directions majeures.

La première consiste en la capacité de reconnaître, protéger et promouvoir la diversité culturelle des peuples européens. A l’heure de la mondialisation, l’identité et le dialogue entre les identités collectives (certains parlent de civilisations, entendues comme manifestations les plus larges de sentiments d’appartenance) sont au cœur des enjeux géopolitiques. Les contempteurs voient l’UE comme une tour de Babel dont la complexité provient notamment de la lourdeur des traductions innombrables (documents officiels, documents de séances). Outre la nécessaire égalité de traitement entre les Etats membres sur le plan linguistique, cette politique participe d’une approche culturelle fondée sur le respect de l’Autre. L’UE ne s’est pas construite contre les peuples, elle s’est construite sur le dialogue. Ce choix aux conséquences administratives et financières pesantes, offre cependant au monde une image renforcée du processus d’intégration

et permet de l’appréhender comme un modèle de coopération pacifique. L’UE, en tant que telle,

a ainsi adhéré à la convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions

culturelles de 2005 tandis que 23 de ses Etats membres ont déposé un instrument d’adhésion ou d’acceptation (au 31/12/07) 54 . Cette cohérence entre la politique interne et la posture externe, à la fois de l’UE et de ses Etats membres, participe du soft power de NYE 55 . Elle se prolonge par

52 Joseph NYE note que la volonté d’adhésion de la Turquie montre l’attraction exercée par l’UE.

53 Pour Joseph NYE, l’UE est le plus proche compétiteur des Etats-Unis dans le domaine des ressources de soft power.

54 Cette convention est entrée en vigueur le 18 mars 2007.

55 Le respect de la diversité culturelle ne peut être reconnue que par des individus ne considérant pas leur culture/religion comme un absolu. Le soft power dans ce cadre ne peut influencer durablement les

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l’importance financière de l’aide au développement qu’elle partage avec les Etats membres. Elle est cependant affaiblie par les difficultés durables rencontrées dans l’intégration politique de revendications culturelles sub(trans)-étatiques (pays basque espagnol, Corse, Catalogne, crise profonde entre wallons et flamands en Belgique où siègent les principales institutions européennes….). La seconde repose sur la promotion, dans le cadre d’une vision multipolaire du monde, de la gouvernance par la norme. La préférence de la norme est, selon Zaki LAÏDI, ce qui caractérise le projet européen. L’UE serait avant tout une puissance normative : « la norme est au cœur de la construction européenne car elle constitue la ressource essentielle dont disposent les Etats de droit pour s’associer en rusant avec la souveraineté 56 ». Elle s’explique essentiellement par la construction de l’UE 57 comme succession de traités et d’actes législatifs (règlements, directives…) qui ont permis la réalisation de solidarités concrètes, de la mise en œuvre des quatre libertés fondamentales (circulation des personnes, des biens, des marchandises et des capitaux) pour aboutir à une aire de paix et de prospérité. « Laboratoire de la réconciliation » 58 , elle se manifeste aujourd’hui par la promotion d’un multilatéralisme au travers de préférences collectives mondiales, en particuliers non marchandes (protection de l’environnement, Cour pénale Internationale, diversité culturelle, droits de l’homme 59 , droit du travail…). L’effet d’entraînement de l’adhésion de nombreux Etats membres de l’UE est certain mais ne doit pas être surestimé. Zaki LAÏDI, en dressant un large inventaire de 32 conventions internationales, précise que ces préférences ne sont pas partagées par des acteurs majeurs de la mondialisation :

Etat-Unis, Chine et Inde. En ce sens, la capacité de l’Union à persuader et promouvoir ces règles dans l’avenir (vers les pays émergents également) contribuera à la mesure de son soft power.

Section 2 : Une capacité de gestion des crises déséquilibrée

Au commencement du projet européen était le désir de paix sur le continent. Le développement de solidarités concrètes dans des secteurs sans cesse élargis depuis 50 ans a laissé place à une réflexion récente qui marque un tournant dans les objectifs de l’UE : quelle voie autonome pour gérer des crises ?

groupes terroristes qui sont des acteurs volontaires du choc des civilisations. Vis-à-vis de ces groupes, il est vain de tenter de dissocier l’Europe du camp occidental, désigné comme l’ennemi.

56 Op. cit. note 20.

57 Joseph NYE observe notamment que l’UE en tant que symbole d’une Europe qui s’unit est elle-même une source de soft power.

58 Expression de Jacques BARROT, commissaire européen aux transports - Colloque du centre d’analyse stratégique, L’Europe et la mondialisation, novembre 2007.

59 Joseph NYE note l’exemple d’une décision de la Cour Suprême des Etats-Unis en 2003 qui a utilisé pour la première fois une décision de 1981 de la Cour Européenne des Droits de l’Homme.

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La partie civile de la gestion de crise a entraîné la création de structures nouvelles qui permettent de mettre à disposition d’Etats tiers, voisins ou lointains, un pool d’experts dans l’édification d’un Etat de droit, la constitution de forces de police et de structures de protection civile 60 . Elles répondent à l’importance moderne du « state building » 61 soulignée par Francis FUKUYAMA : le développement d’un pays doit s’appuyer sur des structures étatiques solides assumant des missions essentielles (ordre public, justice, protection civile…) pour lutter contre la corruption et favoriser l‘insertion dans l’économie mondiale. Sans doute, ces capacités complexes doivent faire la preuve, dans chaque cas, d’une adaptation au contexte culturel et juridique local. En relation avec la défense de la diversité culturelle et la promotion de la norme, elles participent naturellement du soft power (elles ne s’inscrivent pas dans un objectif coercitif) : « l’art de bâtir l’Etat apparaît comme une composante essentielle d’une puissance nationale, tout aussi importante que la capacité de mettre en œuvre une force militaire traditionnelle pour sauvegarder l’ordre du monde » 62 . En l’espèce, cet art est une ressource de puissance transférée au niveau européen, et mise en oeuvre par des agents (diplomates, policiers, juges…) disposant de l’expérience internationale fournie a minima par le fonctionnement propre de l’UE. Les capacités d’intervention militaires, nous l’avons vu pour les Etats-Unis, sont ambivalentes. La crédibilité opérationnelle de l’UE, id est ses moyens de coercition armée, agirait à la fois sur le plan du hard power (forces projetables et efficaces permettant la réalisation de l’état final recherché) et du soft power (la crédibilité militaire de l’UE renforce sa crédibilité diplomatique). L’édification d’un outil militaire commun soulève les difficultés suivantes :

- la défense de l’Europe implique-t-elle une défense européenne ?

- inversement, si une défense européenne doit exister, doit-elle être au service de la défense de l’Europe ou bien n’être qu’un instrument au profit du Conseil de sécurité de l’ONU (dans ce cas, l’OTAN demeure l’outil de défense collectif de ses Etats membres). Les actions entreprises depuis le sommet franco-anglais de Saint Malo en 1998 ont certes donné une impulsion majeure dans la construction d’une défense européenne (création de structures politico-militaires et opérationnelles, de groupements tactiques…) ou d’un accroissement d’une optimisation de l’industrie de défense (création de l’Agence européenne de Défense en 2004 et définition d’objectifs capacitaires à horizon 2010). Néanmoins, cette double question n’est

60 <http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cmsUpload/Background_JPO_2007-Civilian_aspects_ compressed.pdf>.

61 FUKUYAMA Francis, State Building, La Table Ronde, 2005.

62 Ibid. Ce constat fait écho au commentaire de Javier SOLANA, haut représentant pour la PESC : « Civilian crisis management instruments are just as important as military instruments. We may face situations where a mix of both will be necessary, or indeed where a purely civilian response, using for example police and rule of law experts, will be appropriate ». (Conférence ministérielle sur les capacities civiles, novembre 2002).

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politiquement pas tranchée, comme le montre les atermoiements autour de l’établissement d’un véritable centre d’opérations stratégique européen ou les difficultés majeures de génération de force pour les opérations menées en Afrique 63 . A l’évidence, nous touchons ici aux conséquences de l’hétérogénéité de l’UE : les sensibilités liées aux priorités stratégiques de chaque Etat (la sensibilité « africaine » historique de la France n’est partagée que par un nombre restreint de ses partenaires), et les « appartenances multiples » illustrées par la préférence envers l’OTAN que certains Etats expriment clairement. La détermination à rendre efficace la gestion civile des crises semble manifestement l’emporter sur l’essor d’une réponse militaire commune.

Figure 4 - Les opérations de gestion de crise de l’UE depuis 2003

- Les opérations de gestion de crise de l’UE depuis 2003 Section 3 : Faut-il être

Section 3 : Faut-il être craint ?

Selon Francis FUKUYAMA, « […] le continent qui avait inventé l’idée même de l’Etat moderne, édifié autour d’un pouvoir centralisé capable de déployer des forces militaires représentatives, a éliminé de son identité le cœur même de la puissance étatique, ultima ratio regum » 64 . La faiblesse des capacités militaires de l’UE est avant tout le reflet de la faiblesse de chacun des Etats membres. Pour l’illustrer, les annexes 2.1. et 2.2. montrent l’écart vertigineux des efforts de défense entre les Etats membres d’une part, ainsi qu’entre les Etats-Unis et l’UE 26 d’autre

63 Les opérations Artemis, EUFOR RD Congo et l’actuelle opération EUFOR Tchad/RCA ont été menées (ou seront menées) grâce à la participation déterminante de la France. Il existe donc un jeu européen dans le domaine militaire : les Etats approuvent des actions communes (où l’unanimité est requise) en laissant quelques Etats porter les couleurs de l’UE sans pour autant engager leurs forces.

64 Op. cit. note 61.

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part. La stratégie de sécurité européenne de 2003 n’emploie pas le terme « puissance » 65 tandis que les EU s’appuient sur leur « national power » 66 dans leur document similaire de 2006. Comparée avec la stratégie de sécurité américaine de 2002 puis de 2006, il est évident que le texte européen exprime une attitude davantage orientée vers la résolution pacifique des crises, bien que les menaces identifiées soient en grande partie partagées 67 (terrorisme, Etats faillis, prolifération…). De part et d’autre de l’Atlantique, il semble bien que deux visions du monde se distinguent :

l’hypertrophie du hard power (sous la forme de ressources militaires) nourrit l’unilatéralisme (Etats-Unis) tandis que l’hypertrophie du soft power européen justifie le recours préférentiel systématique à la négociation et à la norme. Comme le remarque justement Hubert VEDRINE :

« La seule chose qui me paraît impensable, c’est que cette administration américaine – et d’ailleurs toute autre pour encore longtemps, accepte de se comporter en membre normal des Nations Unies. La disproportion des puissances rend la chose invraisemblable » 68 . La conséquence purement politique de cette disproportion est parfaitement résumée par Francis FUKUYAMA : « le débat en cours dans la communauté internationale porte plutôt sur l’identité de l’instance qui doit désigner la souveraineté à violer et pour quelles raisons » 69 . Pour l’UE, conformément à sa prédisposition au multilatéralisme, aucune action militaire coercitive ne peut se concevoir hors une décision du Conseil de Sécurité des Nations Unies 70 . On peut considérer que le futur traité sur l’UE insuffle une nouvelle dimension dans le développement de la composante militaire du hard power. L’annexe 2.3. reprend les dispositions sur la coopération structurée permanente introduite par le futur traité sur l’UE. Le spectre des missions militaires s’est élargi (au-delà des missions de Petersberg initiales) dans le projet de traité sur l’UE 71 , et il est reconnu que le Conseil « peut confier la réalisation d'une

65 Il faut se pencher dans le document de l’Agence Européenne de Défense – « An initial long-term vision for european defence capability and capacity needs » d’octobre 2006 pour lire : «…the EU will increasingly utilise a comprehensive approach combining its hard and soft power instruments and coordinating civilian, military, governmental and non-governmental bodies to collectively achieve the necessary political effects ».

66 Voir notamment la page 54 de la stratégie de sécurité américaine 2006 : « In the short run, the fight involves using military force and other instruments of national power to kill or capture the terrorists, deny them safe haven or control of any nation; prevent them from gaining access to WMD; and cut off their sources of support». Nous considérons ici qu’il s’agit de puissance nationale et non de pouvoir national, compte tenu de la double acception du terme « power ».

67 On note dans la version 2006 de la stratégie de sécurité américaine le maintien de la doctrine d’attaque préemptive de 2002, atténuée cependant par l’ajout: « Our preference is that non military actions succeed. And no country should ever use preemption as a pretext for aggression ».

68 Revue Le débat, août 2003.

69 Op. cit. note 61.

70 Ce rappel légal et légitime du rôle du Conseil de Sécurité évacue cependant le cas du blocage politique lié au véto d’un membre permanent.

71 Futur article 28 B, paragraphe 1 du traité sur l’UE : « Les missions visées à l'article 28 A, paragraphe 1, dans lesquelles l'Union peut avoir recours à des moyens civils et militaires, incluent les actions conjointes en matière de désarmement, les missions humanitaires et d'évacuation, les missions de conseil et d'assistance en matière militaire, les missions de prévention des conflits et de maintien de la paix, les

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mission, dans le cadre de l'Union, à un groupe d'États membres afin de préserver les valeurs de l'Union et de servir ses intérêts » 72 . Ces nouvelles dispositions s’inscrivent dans un objectif ambitieux de développement de hard power. Il est en effet écrit que les « Etats membres s'engagent à améliorer progressivement leurs capacités militaires » 73 . Pourtant, au regard des opérations de l’UE en Afrique (cf. note 56), le temps (ou l’opportunité ?) n’est pas encore venu où l’UE « … envisages a capability to project forces over strategic distances and to austere areas of operation » 74 . Un tel scénario correspond mieux aux opérations actuelles de l’Alliance Atlantique. Si l’OTAN demeure l’acteur principal de la défense de l’Europe, le poids militaire démesuré (moyens, budget…) des Etats-Unis relativise cependant l’idée même d’alliance et place les 21 membres de l’UE (sur 26) dans une véritable situation de dépendance.

Chapitre 2 : L’Union européenne et l’échiquier économique

Les statistiques macro-économiques montrent une situation actuelle favorable pour l’UE. Que ce soit sa part dans le commerce mondial (annexe 3.1. complétée par les chiffres propres de l’UE 25 en 2006 : en incluant le commerce intra-communautaire, l’UE 25 est le premier exportateur mondial – 30 %, et le premier importateur mondial - 28 %) ou sa position dans le secteur des investissements directs à l’étrangers (annexe 3.2.), l’UE est l’un des acteurs principaux du théâtre des opérations économiques. Selon le classement 2007 de Fortune Global 500 (annexe 3.3.), sur les 500 premières entreprises multinationales, 164 sont rattachées à l’UE (162 sont américaines) 75 . Ces chiffres flatteurs cachent une évolution prévisible plus nuancée (cf chapitre 3). Bien que les distorsions du commerce mondial soient parfaitement reconnues, certains commentateurs considèrent que l’UE doit demeurer à la pointe de l’ouverture des économies. Si certaines corrections sont tolérées et des stratégies engagées, il apparaît néanmoins que les enjeux de puissance ne sont que partiellement pris en compte. Le libre-échange semble ainsi être au cœur d’une action tournée avant tout vers la suppression de tout protectionnisme, voire de toute protection, en assimilant les principes de l’édification d’un marché intérieur avec les règles gouvernant les échanges mondiaux.

missions de forces de combat pour la gestion des crises, y compris les missions de rétablissement de la paix et les opérations de stabilisation à la fin des conflits. Toutes ces missions peuvent contribuer à la lutte contre le terrorisme, y compris par le soutien apporté à des pays tiers pour combattre le terrorisme sur leur territoire ».

72 Futur article 28 A, paragraphe 5 du traité sur l’UE.

73 Futur article 28 A, paragraphe 3 du traité sur l’UE.

74 Agence Européenne de Défense, op. cit. note 64. 75 Nous ne traiterons pas la question sensible de la nationalité des entreprises. Voir sur ce point le rapport du Sénat : « La notion de centre de décision économique et les conséquences qui s’attachent, en ce domaine, à l’attractivité du territoire national » du 22/06/07.

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Section 1 : Le constat des problématiques du commerce mondial

L’UE, et particulièrement la Commission, est consciente des effets de la mondialisation et des distorsions majeures générées par certains Etats. A l’occasion du livre vert sur la défense commerciale de l’UE, la Commission constate ainsi que « la concurrence sur les marchés internationaux est imparfaite » 76 . Elle note que : « Les changements survenus dans la structure de l’économie tant mondiale qu’européenne sont tels qu’il est devenu plus compliqué de déterminer les intérêts économiques de l’Union. Les coûts des transports et des communications ayant fortement diminué, la mondialisation accentue la division internationale du travail. De plus en plus, les entreprises européennes utilisent des bases de production en dehors de l’Union européenne tout en conservant d'importantes activités et des emplois en Europe. Du point de vue des instruments de défense commerciale, la difficulté consiste à savoir si les règles de l’UE tiennent suffisamment compte du fait que des entreprises européennes sous-traitent leur production, laquelle entre ainsi en concurrence avec la production basée en Europe et risque d'être affectée de façon négative par des mesures de défense commerciale » 77 . Dans ce contexte, la Commission reconnaît pourtant que l’UE « est allée plus loin que n’importe quel autre membre de l’OMC en renforçant de façon unilatérale les règles de l’OMC afin de durcir les conditions d’utilisation des mesures de défense commerciale et d’en cibler l’impact sur son propre marché » 78 . Si la crainte d’une réaction (principe de réciprocité) est au fondement de la politique d’ouverture, elle note toutefois que les pays émergents « combinent croissance forte et barrières inutilement élevées imposées aux exportations de l’UE » et que certains partenaires commerciaux prennent des mesures pour limiter l’accès des industries de l’UE aux ressources clés (matières premières primaires, ferrailles, énergie, métaux…). Elle souligne également les atteintes du droit de la propriété intellectuelle dans les pays émergents ainsi que la difficulté de répondre aux marchés publics des Etats tiers. Dans le domaine sensible de l’industrie d’armement, elle observe : « Alors que la plupart des marchés européens sont ouverts aux fabricants américains, les entreprises européennes trouvent souvent porte close lorsqu’elles tentent d’exporter leurs équipements de défense aux Etats-Unis » 79 . Cette « asymétrie commerciale » entre l’UE et de nombreux autres Etats est la démonstration du refus de prendre en compte la réalité de la dimension économique des conflits actuels. L’UE

76 <http://trade.ec.europa.eu/doclib/docs/2006/december/tradoc_131497.pdf>

77 Ibid.

78 Ibid.

79 Communication de la Commission du 05/12/2007 : stratégie pour une industrie européenne plus forte et plus compétitive. <http://ec.europa.eu/enterprise/defence/defence_docs/Defence_Communication_Final- FR.pdf>

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entend certes défendre les intérêts européens en recourrant à des « restrictions temporaires ciblées sur certaines importations anticoncurrentielles » 80 (projet de réforme des procédures de défense commerciale, ou restrictions ciblées à certaines parties des marchés publics de l’UE), mais elle semble limiter son action à une correction de la main invisible sans y apporter un éclairage lié à une véritable défense économique orientée vers la protection de secteurs stratégiques de l’UE. On mesure ici l’écart existant entre une analyse purement économique des échanges internationaux et une approche davantage politique marquée par la prise en compte d’intérêts collectifs, considérés fondamentalement supérieurs aux intérêts privés des entreprises.

Section 2 : Des ressources correctrices de la mondialisation limitées

L’UE dispose en premier lieu d’instruments de défense commerciale 81 . Les figures 6 et 7 montrent l’évolution de ces mesures dans le monde ainsi que les pays cibles de l’UE. La Commission note toutefois que les mesures de l’UE ne touchent que 0,45 % de la valeur des importations, ce qui situe effectivement l’UE comme un acteur modéré de ces mesures (figure 8).

Figure 6 – Mesures définitives antidumping en vigueur (source OMC)

– Mesures définitives antidumping en vigueur (source OMC) 8 0 Op. cit. note 78. 8 1

80 Op. cit. note 78. 81 Les mesures de défense commerciale de l’UE sont les mesures antidumping – environ 85 % des mesures - (qui concerne les biens importés dans l’Union européenne à une valeur moindre que leur valeur normale sur leur marché intérieur – généralement en raison de l’absence de concurrence et/ou de l’intervention de l’État dans le processus de production, ce qui permet à un exportateur de réduire le coût d’une exportation), les mesures antisubventions (qui luttent contre la subvention déloyale des producteurs dans des pays tiers en l’absence d’instruments internationaux à part entière permettant de limiter de telles interventions), et les mesures de sauvegarde (qui visent les importations qui augmentent de façon telle qu’elles causent ou risquent de causer un préjudice grave à l’industrie de l’UE). Entre janvier 1996 et décembre 2005, l’UE a institué 194 mesures antidumping définitives. Les pays les plus fréquemment impliqués dans des cas de dumping sont, pour cette même période, la Chine (38 mesures) et l'Inde (16 mesures). Les États-Unis ont institué 201 mesures définitives et l’Inde 309 dans la même période.

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Figure 7 – Pays visés par les mesures européennes de défense commerciale 1996-2006 (source Commission)

de défense commerciale 1996-2006 (source Commission) Figure 8 – Taux de protection des acteurs majeurs du

Figure 8 – Taux de protection des acteurs majeurs du commerce international en 2005 (source Commission)

du commerce international en 2005 (source Commission) L’action modérée de l’UE se perçoit également dans

L’action modérée de l’UE se perçoit également dans le montant moyen des droits liés aux

procédures antidumping (32 % - calculé par rapport à la marge de dumping ou la marge du

préjudice) qui est notablement inférieur à celui des Etats-Unis (132 %).

A côté de ces mesures de défense commerciale marginales compte tenu du volume des flux,

l’UE a créé en décembre 2006 un fonds européen d’ajustement à la mondialisation doté

annuellement de 500 millions d’euros. Ce fonds a pour objectif d’exprimer « une solidarité

envers les travailleurs qui perdent leur emploi en raison de modifications de la structure du

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commerce mondial » 82 . A cette occasion, l’UE reconnaît que « la mondialisation peut aussi comporter des conséquences négatives pour les travailleurs les plus vulnérables et les moins qualifiés de certains secteurs ». Il semble donc que, tenant compte de la place de l’UE dans le commerce mondial, le choix est fait de privilégier le libre échange, en créant au besoin quelques instruments de correction. Dans sa communication du 4 octobre 2006, la Commission précise : « Comme notre prospérité dépend des échanges, les barrières mises en place par d’autres en réaction à des mesures protectionnistes ne feraient que nuire à notre économie » 83 . Cette ouverture de principe (voire idéologique pour certains commentateurs) est également illustrée dans l’interprétation stricte de la Commission et de la Cour de Justice des « intérêts essentiels de sécurité », de « l’ordre public » ou de la « sécurité publique » intégrés dans les dispositions du traité instituant la CE qui autorisent des restrictions nationales à la libre circulation des capitaux et au commerce des armes (annexe 3.5.) 84 .

Section 3 : Des réponses partielles aux enjeux économiques de puissance

Nous avons dit que l’économie est un enjeu de puissance. L’Autre est un concurrent dans un

théâtre d’opérations mondial où s’applique un droit des conflits économiques en gestation. Il ne s’agit pas de conquêtes territoriales, obsolètes dans un monde fini 85 , mais d’acquisitions :

- de parts de marché, de capital ou d’actions d’une entreprise cotée (fusions-acquisitions, offres publiques d’achat ou d’échange….) ;

- de savoir faire, de connaissance ;

- des sources (ou d’un libre accès) de (aux) matières premières.

Ces actions ne sont pas neutres. Le cas naissant des fonds souverains montre que le politique peut investir le champ économique en utilisant les ressources financières dégagées par des excédents de change, générés par une balance commerciale favorable. Selon la revue « The Economist 86 », reprenant une étude de la banque d’investissement Morgan Stanley, 29 Etats disposent aujourd’hui de tels fonds. Dès lors, quelle garantie un Etat peut-il avoir face aux « manœuvres capitalistiques » d’autres Etats ? Comme le soulève la revue, le contrôle de la première banque américaine, Citigroup, aurait-il un impact sur le comportement des EU vis-à-

82 Règlement (CE) n° 1927/2006.

83 Communication du 04/10/2006 : « Une Europe compétitive dans une économie mondialisée ». 84 Communication interprétative de la Commission sur l’application de l'article 296 du traité dans le domaine des marchés publics de la défense du 07/12/2006.

85 Cf. l’expression fameuse de Paul VALERY : « Le temps du monde fini commence ».

86 Numéro du 19 janvier 2008. Parmi ces Etats figurent : Emirats Arabes Unis (875 milliards de dollars), Norvège (380 Mds $), Singapour 2 fonds : 330 Mds $ et 159,2 Mds $) , Arabie Saoudite (300 Mds $), Koweït (250 Mds $), Chine (200 Mds $), Lybie (50 Mds $), Qatar (50 Mds $), Algérie (42,6 Mds $), EU/Alaska (38 Mds $), Brunei (30 Mds $).

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vis de la Chine dans l’hypothèse de l’ouverture d’hostilités contre Taiwan ? Un tel contrôle peut-il éventuellement constituer une véritable arme financière de destruction massive ? La simple recherche de rendements profitables peut masquer une stratégie à long terme fondée sur la prise de contrôle d’entreprises maîtrisant et développant des technologies de pointe ou des savoirs clés qui permettront de préserver, d’acquérir, voire d’augmenter, des avantages capacitaires et commerciaux. Les compétences de l’UE devraient sans doute lui permettre de développer une politique qui s’inscrit dans ce contexte. Si le futur traité sur l’UE promeut une politique économique « conduite conformément au respect du principe d’une économie de marché ouverte où la concurrence est libre » 87 , elle est également un acteur public dont la protection et la défense des intérêts européens et de ses citoyens est un objectif naturel. Cette protection est reconnue : « Les citoyens européens aspirent à ce que l’UE fasse usage de son influence internationale considérable (sic) pour protéger et promouvoir leurs intérêts […] » 88 . Concrètement, cette prise de conscience des enjeux de la mondialisation se manifeste par des outils ciblés qui montrent nettement que le libre marché n’est pas l’unique horizon de l’UE. Celle-ci a en effet initialisé des outils d’intervention et fixé des objectifs où la puissance publique prend toute sa place. Ces instruments, en tant que tels, sont des politiques de conversion de puissance. Dans la catégorie des stratégies, il faut souligner une démarche forte dans la recherche de la compétitivité 89 et l’accès aux marchés extérieurs 90 . Prenant acte de la faiblesse de l’UE dans l’innovation (les dépenses de recherche et développement - R&D – des entreprises s’élèvent à 1% du PIB dans l’Union contre 1,6% aux EU et 2,8% au Japon 91 ) et de ses conséquences dans ses exportations (les produits de haute technologie représentent 16,3% de ses exportations, contre 32,3% aux EU et 29,8% en Chine 92 ), l’UE a élaboré une stratégie (trop ?) ambitieuse en 2000 93 . Cette stratégie

87 Article 4 du traité instituant la CE et futur article 97 ter du traité sur le fonctionnement de l’UE.

88 Communication de la Commission du 08/06/06. : « L’Europe dans le monde – propositions concrètes visant à renforcer la cohérence, l’efficacité et la visibilité ». 89 Communication de la Commission du 04/10/06. : « Une Europe compétitive dans une économie mondialisée ».

90 Communication de la Commission du 18/04/07. : « L’Europe dans le monde – un partenariat renforcé pour assurer aux exportateurs européens un meilleur accès aux marchés extérieurs ».

91 JAMET Jean-François, Question d’Europe n°60 – Fondation Robert Schuman.

92 Ibid.

93 Conseil européen de Lisbonne, 23 et 24 mars 2000 : « L’Union s’est aujourd’hui fixé un nouvel objectif stratégique pour la décennie à venir : devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la

plus

amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale. La réalisation de cet objectif nécessite une stratégie globale visant à :

- préparer la transition vers une société et une économie fondées sur la connaissance, au moyen de politiques répondant mieux aux besoins de la société de l’information et de la R&D, ainsi que par l’accélération des réformes structurelles pour renforcer la compétitivité et l’innovation et par l'achèvement du marché intérieur ; - moderniser le modèle social européen en investissant dans les ressources humaines et en luttant contre l’exclusion sociale ;

d’une

dynamique

du

monde,

capable

d’une

croissance

économique

durable

accompagnée

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fondée sur une nouvelle méthode ouverte de coordination devait impliquer tous les acteurs de l’UE. Si les résultats sont décevants 94 , les objectifs ne sont pas abandonnés et feront l’objet d’une nouvelle évaluation en 2008. Parallèlement à ces stratégies, l’UE intervient pour développer de nouvelles ressources de puissance par le biais de projets d’envergure tels que Galiléo ou le programme d’observation terrestre GMES. Dans le domaine industriel, la Banque Européenne d’Investissement (BEI) favorise des prêts dans des projets R&D, tandis que dans la constitution d’une base industrielle et technologique de défense (BITD) repose notamment sur les processus d’harmonisation engagés par l’Agence Européenne de Défense (AED) et la Commission. Les travaux relatifs aux brevets communautaires, à l’adaptation du budget de l’UE aux enjeux de la stratégie de Lisbonne 95 , à l’éducation et à l’édification d’une véritable politique énergétique commune participent de cette incitation intérieure favorisant l’émergence d’une économie européenne consolidée. On constate donc l’existence d’outils structurés montrant une conception à long terme qui, cependant, écarte une dimension protectrice assumée, en complément des mesures de défense commerciale.

Chapitre 3 : L’Union européenne et le « smart power »

L’Europe s’agrandit et elle rétrécit. Elle augmente en superficie, en population ou en PIB par la simple addition des éléments statistiques des nouveaux Etats membres. Mais les perspectives économiques et démographiques montrent que l’Europe, prise dans son ensemble, se recroqueville par rapport au monde. Face à ces tendances, l’UE peine à créer de nouvelles ressources propres à un hard power autonome. Cela signifierait, en effet, de trouver un accord politique sur des intérêts stratégiques communs et de développer des outils adéquats pour les faire converger dans une dynamique de puissance. Seule une combinaison de l’ensemble des moyens soft et hard de l’UE pourra répondre aux enjeux du demi-siècle qui vient.

Section 1 : L’Europe ou le futur « homme malade » du monde ?

Le prix Nobel d’économie Robert W. FOGEL a analysé en 2007 96 , ce que seraient les grands traits des équilibres économiques mondiaux en 2040. L’UE 15 qui, en 2000, rassemblait 6 % de la population et 21 % du PIB mondiaux, ne représenterait plus que 4 % de la population et 5 %

- entretenir les conditions d’une évolution saine de l’économie et les perspectives de croissance favorables en dosant judicieusement les politiques macroéconomiques ».

94 JAMET Jean-François, Question d’Europe n°16 – Fondation Robert Schuman.

95 Cf. note 93.

96 FOGEL Robert W., Capitalism and democracy in 2040 : Forecasts and speculations, NBER working paper series, 2007.

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du PIB. La Chine et l’Inde, rassemblant chacune 17 % de la population mondiale, représenteraient respectivement 40 % et 12 % du PIB mondial. L’érosion des EU sera moindre :

maintien de sa population à 5 %, chute du PIB limitée de 22 % à 14 %. Cette irruption de la

Chine déjà sensible se fondera sur l’éducation et la compétitivité. L’auteur pense également que

le mandarin pourrait devenir l’autre langue du commerce. L’analyse de ces chiffres induit une

modification profonde de la distribution de puissance (privée et publique) qui se manifestera dans de nombreux secteurs des relations internationales. L’évolution des alliances militaires, l’attraction d’alliés par l’aide économique directe (sans l’ingérence des institutions

internationales classiques) ou l’émergence d’un modèle alternatif des échanges mondiaux n’en représenteront que quelques aspects.

A moyen terme, le rapport du projet 2020 du conseil national du renseignement américain 97

élabore des scénarios qui peuvent sembler audacieux. Il note l’incertitude majeure quant à la manière dont la Chine et l’Inde exerceront leur puissance grandissante. L’UE apparaît encore en 2020 comme une source de soft power : « Europe’s strenght could be in providing a model of a global and regional governance to the rising powers ». La taille du marché intérieur, une monnaie unique, une force de travail hautement qualifiée, des gouvernements démocratiques stables et un ensemble commercial unifié constituent autant de ressources autorisant un accroissement de son poids sur la scène internationale. Si le volet économique de cette prévision est partagé par FOGEL, celui-ci considère, cependant, que l’accroissement du PIB de l’UE sera largement insuffisant pour équilibrer la rapidité et l’ampleur du développement des géants asiatiques. Le rapport soulève également une alternative sérieuse : celle d’un net ralentissement de la mondialisation par l’accroissement de processus de contrôle (capital, marchandises, population, technologie) aux frontières, en réaction à des attentats meurtriers, à des attaques de réseau informatique ou en conséquence d’un rejet violent du processus de délocalisation. Selon le rapport, la quête énergétique de l’Inde et de la Chine transforma leur action extérieure : d’une posture régionale, ces géants adopteront inévitablement le comportement d’une puissance globale. Ici, le rapport souligne que cette compétition devrait renforcer l’interdépendance entre l’Europe et la Russie. L’actualité semble pour le moment infirmer cette option puisque la stratégie énergétique de l’UE repose avant tout sur une sécurisation de ses approvisionnements par la diversification de ses sources 98 (cf annexe 3.4.). Le rapport souligne que la mondialisation est perçue aujourd’hui comme une « américanisation », entraînant des réactions culturelles d’opposition. A l’avenir, la « forme » des échanges mondiaux évoluera puisqu’elle s’appuiera sur l’émergence d’une Asie considérée comme l’aire gagnante de ce processus. Entre ces deux

97 Report of the National Intelligence Council’s project 2020 – Mapping the Global Future – december

2004.

98 Conseil européen de Bruxelles, 8 et 9 mars 2007 : « Plan d’action 2007-2009 - Une politique énergétique pour l’Europe ».

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visages, occidental (c’est-à-dire « américano-centré ») ou asiatique, il est essentiel de savoir si l’Europe décidera d’insuffler une troisième voie. Il s’agira en effet de façonner ce monde multipolaire qu’elle considère comme le plus acceptable. Pour ce faire, tout processus d’intégration supplémentaire ne pourra s’affranchir du développement du hard power.

Section 2 : A la recherche des intérêts stratégiques européens

Le vocabulaire utilisé dans futur traité sur l’UE peut ouvrir des perspectives dans l’acquisition d’un hard power. Il reflète tout autant les limites liées à la souveraineté des Etats membres. Dans le cadre particulier de l’action extérieure, le Conseil européen a la tâche d’identifier « les intérêts et les objectifs stratégiques de l’Union » 99 . Or, l’article 3 bis dispose que : « […] la sécurité nationale reste de la seule responsabilité de chaque État membre ». On saisit, ici, toute l’ambiguïté du projet européen : une structure intergouvernementale renforcée définissant des intérêts stratégiques communs mais qui n’est pas responsable de la sécurité européenne de la même façon qu’un Etat membre est souverain dans l’appréciation de ce qui relève de la sécurité nationale. Après la définition d’une stratégie européenne de sécurité, il s’agit bien d’ouvrir la réflexion et d’identifier ce que signifie, fondamentalement, une sécurité européenne. Pour y répondre, plusieurs interrogations portent sur le concept de souveraineté :

- Quelles peuvent être les interactions entre les atteintes à la sécurité nationale des Etats membres et les menaces à la sécurité de l’UE ?

- Une menace à la sécurité européenne n’est-elle qu’une menace à la sécurité de l’un de ses Etats membres justifiant une réaction collective consacrée dans le nouvel article 28 A 100 du traité sur l’UE, ou à l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord ?

- Qui décide en cas de circonstance exceptionnelle rencontrée par l’UE dans son ensemble puisque, comme le souligne le juriste allemand Carl SCHMITT : « Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle » 101 ? Or la souveraineté est consubstantielle à l’Etat. Dès lors, le triptyque souverain-Etat-décision peut-il trouver une solution institutionnelle adaptée aux compétences et aux objectifs de l’UE ?

99 Futur article 10 B du traité sur l’UE. Le terme stratégiques L’article poursuit : « Les décisions du Conseil européen sur les intérêts et objectifs stratégiques de l'Union portent sur la politique étrangère et de sécurité commune ainsi que sur d'autres domaines relevant de l'action extérieure de l'Union. Elles peuvent concerner les relations de l'Union avec un pays ou une région, ou avoir une approche thématique. Elles définissent leur durée et les moyens que devront fournir l'Union et les États membres ». 100 Paragraphe 7 : « Au cas où un État membre serait l'objet d'une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir, conformément à l'article 51 de la charte des Nations unies. Cela n'affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains États membres. Les engagements et la coopération dans ce domaine demeurent conformes aux engagements souscrits au sein de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord, qui reste, pour les États qui en sont membres, le fondement de leur défense collective et l'instance de sa mise en œuvre ».

101 SCHMITT Carl, Théologie politique, Gallimard, 1988.

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- La définition des intérêts stratégiques de l’UE doit-elle être publique ou peut-elle suivre les contours imprécis liés au concept d’« intérêts vitaux » 102 des Etats dotés de la dissuasion nucléaire ? Il ne fait aucun doute qu’une structure qui entend définir des intérêts stratégiques ne peut que développer des capacités d’action de même nature et ne peut se satisfaire d’instruments relevant pour l’essentiel du soft power. Il est intéressant d’effectuer ici une comparaison avec le champ économique. La France, dans le prolongement de sa politique publique d’intelligence économique, considère qu’il est de la responsabilité de l’Etat d’éviter que l’ouverture aux investissements étrangers « ne conduisent à une situation de dépendance stratégique vis-à-vis de l’extérieur, en particulier pour les équipements et services contribuant à la défense nationale ou à la sécurité publique » 103 . L’annexe 3.6. rappelle les conditions de mise en oeuvre d’un tel contrôle, inscrites dans le code monétaire et financier. Pour tenir compte d’une jurisprudence restrictive de la Cour de justice, la France dresse une liste précise des secteurs stratégiques pour lesquels une autorisation préalable est requise. Les modalités de cette autorisation sont plus rigides vis-à-vis des Etats tiers à l’UE. La France marque par cet outil juridique interne sa volonté de faire prévaloir le politique sur l’économique en considérant que la puissance publique peut intervenir dans le libre jeu des mouvements de capitaux. Elle marque également sa préférence pour les investissements européens. On pourrait considérer que cette logique puisse être transposée au niveau supranational au moyen d’un outil communautaire similaire dans ses objectifs. On peut imaginer, à cet effet, un système dual fondé sur une liste commune européenne complétée, en fonction de la spécialisation des Etats membres, par des listes nationales. Cet outil coercitif relève du hard power et peut s’insérer dans une définition élargie des intérêts stratégiques de l’UE. Récemment la Commission a décidé d’entamer en 2008 « une étude visant à déterminer quelles modalités adopter à l’avenir concernant le contrôle des investissements étrangers dans les entreprises stratégiques pour assurer un approvisionnement compétitif au niveau européen. Celle-ci envisagera la gamme des possibilités dont l’Europe dispose pour préserver ses intérêts essentiels, en matière de défense et de sécurité » 104 . Les résultats de cette étude permettront sans doute de définir, au moins partiellement, des intérêts stratégiques européens et de les formaliser dans des instruments nouveaux.

102 Le terme est réservé à la possibilité par un Etat de bloquer l’adoption d’une décision à la majorité qualifiée pour des raisons de « politique nationale vitales » dans le cadre de la PESC.

103 <http://www.intelligence-economique.gouv.fr/article.php3?id_article=26>

104 Projet de communication du 05/12/07 : « stratégie pour une industrie européenne de défense plus forte et plus compétitive ».

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Section 3 : « Smart power » versus « global player » : développer une combinaison de puissance

Tenant compte de son appétence pour des instruments de soft power, l’UE est en premier lieu souvent défini comme un acteur global (« global player »). Selon Javier SOLANA : « L’un de nos atouts réside dans le fait que nous sommes perçus comme un acteur mais pas comme une menace. Nous le devons à la légitimité des idées qui fondent notre projet : des lois et des institutions solides, la recherche permanente du consensus et un esprit de compromis. Nous devons garder cela à l’esprit en développant un rôle mondial de l’Europe » 105 . Or, être ou aspirer à devenir un acteur global nécessite de s’interroger sur la puissance. Agir sur la scène internationale requiert la mise à disposition de l’ensemble des outils hard et soft pertinents. Dans ce cas, la combinaison de moyens politiques et économiques, au sens le plus large, permet de répondre en temps réel à l’émergence de risques ou de promouvoir des politiques publiques qui s’inscrivent dans le long terme. Cette capacité peut se définir comme le smart power. La diversité des compétences de l’UE lui permet d’envisager de véritables stratégies « hors limites », ce qui ne signifie pas illimitées 106 . Pour mesurer l’importance de cette rupture, il est utile de traverser l’Atlantique où l’US Navy, l’US Marine Corps ainsi que l’US Coast Guard ont élaboré en octobre 2007, pour la première fois dans l’histoire des EU, une stratégie commune A Cooperative Strategy for 21st Century Seapower » 107 ). Elle offre un premier constat qui sous-entend un « déploiement » du soft power : « Today, the United States and its partners find themselves competing for global influence in an era in which they are unlikely to be fully at war or fully at peace ». Ces acteurs de la puissance maritime américaine dotés de capacités incomparables de détection d’anomalies au-dessus, sur et au-dessous du dioptre des espaces maritimes mondiaux appréhendent avec justesse les risques multiformes : «… attacks on legal, financial, and cyber systems can be equally, if not more, disruptive than kinetic weapons ». Dans un même ordre d’esprit, les colonels chinois LIANG et XIANGSUI avaient écrit : « lorsque la sécurité de l’Etat se trouve menacée, il ne s’agira pas de choisir l’affrontement militaire entre l’Etat menacé et l’agresseur, mais d’utiliser un mode de « combinaison supra-étatique » pour résoudre la crise » 108 . Cette combinaison « hors limites » d’outils politiques et économiques au niveau supranational est approchée via le spectre étroit de la PESD. Le document Long Term Vision de l’AED promeut des concepts tels que la « synergie » des moyens et leur « synchronisation ». Le succès des opérations PESD, dans ce contexte « will increasingly depend on our actions, or inaction, in a much broader range of domains such as

105 SOLANA Javier, Dans les méandres de la mondialisation seule une Europe unie peut préserver ses intérêts, bulletin de l’Agence Europe sur la PESD et l’OTAN, 6 septembre 2007.

106 Op. cit. note 10.

107 <http://www.navy.mil/maritime/MaritimeStrategy.pdf >

108 Op. cit. note 10.

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the promotion of human rights, rule of law, security sector reform, good governance and the fight against international crime » 109 . Au-delà de la PESD, l’UE dispose des ressources utiles au développement d’une stratégie combinée rassemblant l’ensemble des acteurs (Etats, Commission, agences européennes, système européen des banques centrales…) pour répondre aux enjeux de sécurité au sens le plus large. Il appartient sans doute au Conseil européen de provoquer cette rupture dans une stratégie globale cohérente : l’essor d’un smart power.

109 Op. cit. note 65.

CONCLUSION

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L’UE n’a que 50 ans. Sa croissance accélérée depuis le retour des anciens satellites soviétiques est édifiante. De sommets en sommets, d’adhésions en adhésions, le pivot géographique de son histoire s’est ancré vers l’Est. Cette direction n’est pas sans conséquence sur le partage concret d’intérêts stratégiques communs :

- Le Royaume-Uni semble poursuivre une voie médiane entre intégration et répulsion, liée notamment au refus constant de voir émerger une structure unifiée au-delà de la Manche et au rejet de tout affaiblissement des structures de coopération transatlantiques ;

- les EU semblent contribuer à l’affermissement d’une Alliance Atlantique permettant de maintenir leur leadership sur le continent, face à la Russie. Il s’agit là, sans doute, d’une manifestation à l’échelle continentale (donc plus vaste que son allié britannique) du rapport entre puissance maritime et puissance continentale ;

- les Etats membres divergent sur une acception commune de l’Occident et de ses implications politiques et économiques (une identité occidentale est-elle aussi ou plus structurante qu’une identité européenne ?), comme sur la nature et le degré des relations que l’UE doit entretenir avec ses voisins proches (CEI et Etats méditerranéens) ;

- la question des frontières de l’UE, constitutives d’une appropriation identitaire et d’une plus forte adhésion de ses citoyens, est soigneusement éludée 110 ;

- le fonctionnement du capitalisme et ses « perturbations » font l’objet d’analyses divergentes. Malgré ces problématiques fondamentales en suspens, l’UE a trouvé un consensus suffisant pour développer à la fois des institutions et des politiques qui marquent une rupture avec les premières communautés. Certaines stratégies (telles que celles liées à l’énergie ou à l’espace) démontrent la pénétration de prismes géopolitiques et géoéconomiques dans les processus de décision. Cependant, l’architecture complexe initiale, à laquelle s’ajoute de nouvelles agences ad hoc, engendre un mûrissement lent au détriment de capacités de réaction rapides tous azimuts. L’utilisation pertinente de moyens combinés favorisée par la création d’une autorité cumulant les fonctions de vice-commissaire et haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité ne doit pas faire oublier l’incomplétude des moyens eux-mêmes. L’excroissance d’un soft power semble être durable et ne pourra être équilibrée par des outils de coercition crédibles, politiques et économiques, qu’au prix d’une volonté forte, partagée par l’ensemble des acteurs. Les souverains seront-ils capables de transposer au niveau supranational

110 La candidature de la Turquie participe d’un message confus vers les populations et entretient un sentiment de défiance durable envers les institutions de l’UE. Selon Hubert VEDRINE, il s’agit bien de « clarifier l’identité de l’Europe, et donc de lui fixer des limites » (Continuer l’histoire, Fayard, 2007).

- 36 -

l’efficacité des processus décisionnels étatiques ? Sans doute le recours effectif à la coopération structurée permanente et la révision du budget communautaire seront des tests importants pour mesurer cette détermination.

- 37 -

Annexe 1.1.

Tableau de bord des Etats membres de l'Union européenne

   

Démographie (millions d'habitants)

   

Produit intérieur brut (2006)

 

Valeur ajoutée en pourcentage de PIB (2006)

Commerce de marchandises en milliards de $

Rang mondial selon l'indice de développement humain (2005)

         

Evolution

   

En milliards de $ en parité de pouvoir d'achat

           

UE 27

Population

Population

Population

Evolution

2005/2050

En milliards

Rang

Rang

Agriculture

Industrie

Services

Exportations

Importations

2005

2025

2050

2005/2050

en %

de $

mondial

mondial

 

Allemagne

82,6

82,1

74,6

-8,0

-9,7%

2

906

3

2

616

5

1

30

69

1 112

910

22

France

60,2

64,4

65,7

5,5

9,1%

2

230

6

2

039

7

2

21

77

490

533

10

Royaume-Uni

59,9

63,8

64,3

4,4

7,3%

2

345

5

2

111

6

1

26

73

443

600

16

Italie

58,2

57,8

52,7

-5,5

-9,5%

1 844

7

1

795

8

2

27

71

410

436

20

Espagne

42,9

45,6

42,8

-0,1

-0,2%

1 223

9

1

243

11

3

29

68

206

319

13

Pologne

38,1

36,8

33,7

-4,4

-11,5%

338

22

588

22

5

32

63

110

124

37

Roumanie

21,7

19,7

17,1

-4,6

-21,2%

 

121

45

217

42

11

38

51

32

51

60

Pays-Bas

16,3

17,4

17,4

1,1

6,7%

657

16

592

20

2

24

74

462

416

9

Grèce

11,1

11,4

10,6

-0,5

-4,5%

244

28

278

37

5

21

74

21

63

24

Portugal

10,5

10,7

10,0

-0,5

-4,8%

 

192

34

232

41

3

25

72

43

67

29

Belgique

10,4

10,9

10,9

0,5

4,8%

392

18

363

27

1

24

75

372

356

17

République tchèque

10,2

9,8

8,9

-1,3

-12,7%

 

141

39

232

40

3

39

58

95

93

32

Hongrie

10,1

9,6

8,9

-1,2

-11,9%

 

112

49

 

196

47

4

31

65

74

77

36

Suède

9,0

9,8

10,2

1,2

13,3%

384

19

318

32

1

28

71

147

126

6

Autriche

8,1

8,5

8,2

0,1

1,2%

322

23

293

34

2

31

68

138

140

15

Bulgarie

7,7

6,5

5,1

-2,6

-33,8%

 

31

72

 

77

66

9

32

59

15

23

53

Slovaquie

5,4

5,2

4,7

-0,7

-13,0%

 

55

59

 

95

59

4

32

64

42

46

42

Danemark

5,4

5,6

5,4

0,0

0,0%

275

26

 

197

46

2

25

74

93

86

14

Finlande

5,2

5,4

5,2

0,0

0,0%

209

32

 

184

49

2

30

68

77

68

11

Irlande

4,1

4,9

5,5

1,4

34,1%

222

30

 

176

51

2

37

60

113

72

5

Lituanie

3,4

3,1

2,9

-0,5

-14,7%

 

29

75

 

55

74

5

34

61

14

19

43

Lettonie

2,3

2,1

1,9

-0,4

-17,4%

 

20

82

 

36

87

4

21

75

6

11

45

Slovénie

2,0

2,0

1,9

-0,1

-5,0%

 

37

67

 

48

76

4

34

63

23

24

27

Estonie

1,3

1,2

1,1

-0,2

-15,4%

 

16

91

 

24

98

         

44

Chypre

0,7

0,9

1,0

0,3

42,9%

 

15

93

 

16

114

         

28

Luxembourg

0,5

0,5

0,6

0,1

20,0%

 

41

64

 

31

89

         

18

Malte

0,4

0,5

0,5

0,1

25,0%

 

5

129

 

7

136

         

34

Total

487,7

496,2

471,8

-15,9

-3,3%

14 406

 

14 059

             

Chine

1 315,8

 

1 392,3

76,5

5,8%

2

668

4

10

048

2

12

47

41

969

792

81

Inde

1 103,4

 

1 592,7

489,3

44,3%

906

12

4

247

3

18

28

54

120

174

128

Etats-Unis

298,2

 

395,0

96,8

32,5%

13 201

1

13

201

1

1

22

77

1 037

1 920