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Une biographie de Judas

Le nom " Judas " est empoisonné, il est attaché à l'espion de la porte de prison, au ver à soie sans soie qui pend,
mort, d'un arbre, l'animal dépecé par le chasseur comme appât et la chaise à clous utilisée pour infliger des tortures
sexuelles aux hérétiques, c'est un libelle politique, une accusation chantée par un chanteur populaire qui trahit ses
racines, une malédiction collée à un ami qui retourne sa veste. Personne, aujourd'hui, c'est certain, ne souhaiterait
appeler son enfant Judas. Susan Gubar vient de publier une "bio graphie" qui porte ce nom. Ce n'est pas une
tentative quichotesque pour écrire la vie d'un homme que le nouveau testament n'évoque que douze fois. Ce n'est pas
l'étude de sa vie mais de son appréciation, dans l'art, la littérature et l'histoire de l’Ouest. L’histoire de 2.000 ans de
nombreux Judas, apôtre anomale, traître et paria, l'embrasseur homophilique du Christ, le Zélote irritant et l'homme
tombé sans joie pour la rédemption. De manière plus dérangeante ; c'est l'histoire d'un Judas au nez crochu, roux,
jaune qui hante tant de peintures de la dernière cène, assis de l'autre coté de la table dans un isolement torturé. C'est
la représentation du totem antisémite monstrueux incarné dans le Judas-Juif. Il n'avait pas commencé carrière comme
monstre. Les écrits bibliques les plus anciens ne font même pas allusion à son nom, d'ailleurs, ils ne parlent pas de la
résurrection non plus. Paul ne semble pas en avoir entendu parler, notant simplement : "Jésus fut trahi" La question
n'intéresse guère Marc qui ne fait que s'indigner sur son gaspillage de l'huile sainte déjà si chère qui donne à Jésus
son baiser infâme et disparaît de l'histoire. Pendant toute la durée du premier siècle, les relations entre les chrétiens et
les Juifs se détériorèrent, Les évangiles commençaient à rendre responsable de la crucifixion, les prêtres et les
pharisiens plutôt que les Romains et leur nécessaire agent double. Judas devint "l'apôtre juif" solitaire avant que
l'apparition de Jésus et ses siens. D'autres générations allèrent plus loin et les historiens nazis sont aller jusqu'à écrire
que Jésus, venait, en réalité d'une tribu galiléenne non juive. En résumé Judas grandit en danger et en importance. le
Judas de Matthieu est un intrigant déguisé, mais il se pend de remord. Le judas satanique, possédé, de Luc n'arrive
pas à donner le baiser à Jésus car il est écarté et finit ses jours prosaïquement de telle manière qu'il s'ouvrit du milieu
et que ses tripes en sautèrent A l'époque ou Jean rédigea son évangile, Judas étais devenu le trésor de guerre des
apôtres et un démon sous forme humaine de plein droit. Gubar souligne laborieusement que la nature de Judas a
subsisté au travers de nombreuses périodes l'histoire. Mais elle indique aussi une large progression de la disgrâce à la
dignité. La première fut profonde. Dans l'art médiéval Judas devient le démon lycanthrope qui mord autant qu'il
embrasse, caricature boursouflée, aux taches de sang, exécrable avec une bourse qu'il traîne comme un utérus
distendu suivi d'avatars aussi divers que Shiloh ou le Dracula de Bram Stocker. Son ascension finit par atteindre une
affreuse apothéose antisémite dans l'extraordinaire jaculation de Martin Luther. Comme les tripes de judas
commencent à danser, Luther imagine les juifs attendre au pied de la potence avec des vases d'or et d'argent afin
d'attraper l'explosion. Et luther ajoute : qu'ils prirent aussi son urine la mélangèrent aux excréments, qu'ils
partagèrent ce repas en buvant, raison pour laquelle ils développèrent un regard si perçant. La Renaissance essaya
encore un peu plus loin. Les artistes se focalisèrent sur le baiser de Judas avec une telle attention aimante, qu'il fit
moins peur. Comptes-rendus tourmentés, sophistiqués et même érotiques en lisant la virtuosité de Carracci, Caravage
et les autres, Gubar nous convainc que Judas peut aussi apparaître comme une silhouette sexuelle trahissant son ami
et pris dans les bras de la loi et non ceux de son amant, finalement bannie des cieux. L'auteur est très douée dans ce
type de relecture de l'art et de la littérature et a passé au moins la moitié de ses livres à fureter les poèmes, les pièces,
les films représentant Judas qu'elle utilise pour calligraphier son contrepoint. Sa démonstration nous explique
comment la sympathie pour Judas s'est accrue pendant les Lumières et comment les écrivains commencèrent à
remettre en question la justice divine qui demandait tant de souffrances non seulement de Jésus mais aussi de Judas.
L’essayiste opiomane Thomas De Quincey dit que c'était son coeur brisé qui se répandit et le Méthodiste Charles
Wesley remercie son Seigneur de libérer non seulement le juste mais aussi "Judas, Esau, Cain, et moi". Susan D.
Gubar couvre un terrain qui coupe le souffle, de Dryden à Thomas Hardy en passant par la propagande nazie et " La
Dernière Tentation du Christ" de Nikos Kazantzakis’s en 1960 qui fait de Judas l'homme de paille du plan divin. Elle
privilégie l'art et non la théologie ou l'histoire des idées, ce qui rend ses écrits un peu glissant sur la surface. Le
chapitre final, néanmoins récollection de l'ouvrage, n'en est pas moins magnifique parce que Judas compte
aujourd'hui et chaque réinvention de son personnage reconfigure Jésus puis il n'est pas L'antéchrist mais une figure
spéculaire, par qu'il évoque l'évolution de l'attitude du christianisme à l'égard du judaïsme et qu'il nous réfléchit. Il
incarne notre nature la plus sombre, notre capacité pour la misère, le désespoir et l'égoïsme. Il n'est pas seulement le
négatif ultime mais aussi l'ennemi intérieur.