Vous êtes sur la page 1sur 5

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 121.108.86.73 - 24/02/2014 09h49. © Presses universitaires de Caen

- 121.108.86.73 - 24/02/2014 09h49. © Presses universitaires de Caen

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

LE RETOUR DES âGES DE LA VIE

Pierre-Henri Tavoillot

Presses universitaires de Caen | Le Télémaque

2010/1 - n° 37 pages 7 10

ISSN 1263-588X

| Le Télémaque 2010/1 - n° 37 pages 7 10 ISSN 1263-588X Article disponible en ligne

Article disponible en ligne l'adresse:

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

http://www.cairn.info/revue-le-telemaque-2010-1-page-7.htm

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Pour citer cet article :

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Tavoillot Pierre-Henri, Le retour des âges de la vie,

Le Télémaque, 2010/1 n° 37, p. 7-10. DOI : 10.3917/tele.037.0007

--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Distribution ectronique Cairn.info pour Presses universitaires de Caen.

Presses universitaires de Caen. Tous droits rerv pour tous pays.

La reproduction ou reprentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autoris que dans les limites des conditions gales d'utilisation du site ou, le cas hnt, des conditions gales de la licence souscrite par votre ablissement. Toute autre reproduction ou reprentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manie que ce soit, est interdite sauf accord prlable et rit de l'iteur, en dehors des cas prus par la lislation en vigueur en France. Il est prisque son stockage dans une base de donns est alement interdit.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 121.108.86.73 - 24/02/2014 09h49. © Presses universitaires de Caen

- 121.108.86.73 - 24/02/2014 09h49. © Presses universitaires de Caen

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

OUVERTURE

Le retour des âges de la vie

Depuis quelques années, la question des « âges de la vie » semble être revenue au cœur des préoccupations des sciences humaines. Le point mérite d’être noté, car leur exploration fut longtemps délaissée au profit de catégories supposées être plus objectives ou « porteuses » : les classes, les genres, les cultures… Et, hormis la psychologie qui s’en était attribué le quasi-monopole, l’analyse des âges était devenue marginale dans les différentes sciences de l’esprit. Sans doute y avait-t-il eu des ouvrages pionniers, reconnus et célébrés, comme ceux d’Arnold Van Gennep (1873-1957), premier anthropologue à observer et théoriser les rites de passages, ou ceux de Philippe Ariès (1914-1984), initiateur de l’histoire des âges de la vie, mais ces travaux et ceux de leurs successeurs n’avaient jamais réussi à installer complètement ces thématiques au cœur des disciplines. Il faut dire que, depuis l’Antiquité, les âges avaient fait l’objet d’un traitement à la fois mythologique et métaphysique, qui semblait bien peu compatible avec les exigences de la scientificité contemporaine. Ariès le notait fortement dans son livre inaugural :

Nous n’avons plus idée aujourd’hui de l’importance de la notion d’âge dans les repré- sentations anciennes du monde. L’âge de l’homme était une catégorie scientifique du même ordre que le poids ou la vitesse pour nos contemporains : elle appartenait à un système de description et d’explication physique qui remonte aux philosophes ioniens du VI e siècle avant Jésus-Christ, que les compilateurs médiévaux reprirent dans les écrits du Bas-Empire, qui inspire encore les premiers livres imprimés de vulgarisation scientifique du XVI e siècle 1 .

Au regard de cette longue tradition, la question de la succession des étapes de la vie semblait vouée, à l’âge de la science rigoureuse, aux oubliettes de l’histoire, et ce d’autant plus que ces catégories, à l’ère du soupçon, pouvaient apparaître comme autant d’élaborations factices et superficielles qu’il convenait de déconstruire. On a pu ainsi proclamer, à l’instar de Bourdieu, que « la jeunesse n’est qu’un mot ! » 2 . Comment dès lors comprendre ce regain d’intérêt actuel, qui semble non seulement traverser les disciplines, mais aussi et surtout les rassembler ? Plusieurs explications seraient envisageables, mais il faut noter que cette thématique a vu

1. P. Ariès, L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Plon, 1960, p. 6.

2. Entretien avec Anne-Marie Métailié, paru dans Les jeunes et le premier emploi, Paris, Association des âges, 1978, p. 520-530. Repris dans P. Bourdieu, Questions de sociologie [1984], Paris, Minuit, 1992, p. 143-154.

Le Télémaque, n o 37 – mai 2010 – p. 7-10

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 121.108.86.73 - 24/02/2014 09h49. © Presses universitaires de Caen

- 121.108.86.73 - 24/02/2014 09h49. © Presses universitaires de Caen

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

8

Ouverture

converger vers elle la plupart des grands problèmes de société. L’augmentation de l’espérance de vie lance ainsi avec une acuité renouvelée le thème des scansions de l’existence : y a-t-il de nouveaux âges ? La crise de l’éducation (de l’école, de l’autorité, de la transmission…) interroge notre définition devenue bien incertaine de l’adulte et, corrélativement, celle de l’enfant et du jeune : pourquoi grandir ? Le débat sur les retraites pose, bien au-delà du problème de leur financement, la

question de l’usage du temps gagné sur la mort. La vieillesse elle-même est devenue opaque et confuse dans une société structurée par l’avenir : pourquoi vieillir ? Face

à tous ces défis, on peut avoir le sentiment que l’accroissement des connaissances

positives sur chaque âge ne peut plus faire l’économie d’une réflexion plus globale

sur « le sens de la vie ». Cette nouvelle urgence, qu’il faudrait analyser bien plus en profondeur, n’ôte, cela dit, rien à l’extrême difficulté de l’entreprise. Car les « âges de la vie », pris dans leur signification la plus générale, sont des objets d’analyse à la fois rétifs, fuyants et protéiformes, installés au carrefour des savoirs institués et nichés dans les failles de la condition humaine. Celui qui tente de les appréhender se trouve d’emblée perdu dans une multitude de labyrinthes et de pièges, dont on peut à tout le moins identifier les cinq principaux. i. Il y a d’abord cette double dimension, naturelle et culturelle : l’âge selon la nature, d’une part, c’est-à-dire la trajectoire psycho-biologique, marquée par des étapes objectives – la marche, le langage, la dentition, la puberté, la ménopause ou l’andropause, la perte d’acuité auditive… jusqu’à la mort – ; l’âge selon la culture, d’autre part, c’est-à-dire l’élaboration symbolique de ces phases vitales. Les deux sont très loin de coïncider. L’exemple le plus frappant de cette différence est l’écart universellement constaté entre l’âge de la puberté naturelle et celui de la majorité sociale : dans toutes les sociétés humaines connues, la loi collective retarde et frustre le plein exercice de la maturité biologique et de la capacité sexuelle. Un moratoire est imposé qui impose une distance avec l’immédiateté naturelle. D’une façon générale, le monde animal ne connaît, au sens strict, ni l’enfance ni la jeunesse ni la vieillesse : le petit y devient rapidement adulte, avant de disparaître sans avoir le temps de vieillir. La condition humaine suppose au contraire des phases élaborées et symbolisées au fil d’un parcours qui ne se réduit pas au processus physique.

ii. On retrouve cette élaboration dans toutes les sociétés humaines connues.

Partout et de tout temps ont été identifiées des étapes de l’existence, même si les

modalités de cette scansion existentielle varient presque à l’infini. C’est là d’ailleurs la source d’une deuxième difficulté : les âges désignent à la fois un fonds commun à l’humanité et des formes culturelles très diversifiées dans le temps et dans l’espace. Ce sont des catégories à la fois anthropologiques et historiques.

iii. Ils possèdent, en outre, une double dimension individuelle et sociale. D’un

côté, ils rythment l’évolution, psychologique, mentale, cognitive, morale, spirituelle de l’individu à sa propre aune ; de l’autre, ils constituent des marqueurs qui façon- nent des modèles de comportement ou des rôles à tenir. L’apprentissage humain prend toujours ces deux aspects que les âges structurent, puisqu’il faut apprendre

à la fois à être un individu et à vivre en société.

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 121.108.86.73 - 24/02/2014 09h49. © Presses universitaires de Caen

- 121.108.86.73 - 24/02/2014 09h49. © Presses universitaires de Caen

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

Le retour des âges de la vie

9

iv. À quoi il faudrait ajouter qu’entre l’âge que l’on a et l’âge que l’on fait, il y a

un écart, mais bien difficile à cerner. La marge de manœuvre n’est, à l’évidence, pas totale, puisque l’âge est le seul critère non modifiable de l’identité légale. On peut changer d’apparence, de nom, de nationalité et même de sexe, mais pas d’âge. Tout

au plus peut-on le taire ou avoir l’élégance de n’en pas parler. Il n’en reste pas moins que cette « objectivité » de l’âge est très loin d’en épuiser la signification : il

y a aussi l’âge que l’on ressent, celui que l’on paraît, voire celui que l’on choisit.

Les âges relèvent, pour reprendre les termes de Paul Ricœur, à la fois du volontaire et de l’involontaire.

v. Enfin, last but not least, les âges sont des catégories à la fois physiques et

métaphysiques, à la fois profanes et sacrées. Car leur portée ne relève pas seulement de la quotidienneté, du monde de la préoccupation et des projets usuels, mais elle concerne le sens global de la vie. Chacun trouve à l’éprouver, dans l’euphorie ou l’angoisse, à l’occasion de son anniversaire. L’enfant attend avec impatience cette preuve qu’il grandit ; l’adulte subit avec plus ou moins d’effroi ce signe qu’il vieillit. La date conventionnelle du jour de la naissance produit un effet métaphysique, furtif rappel, dans la quotidienneté insouciante, que la vie a un début et une fin.

Sacralisation du temps profane de l’individu, la division des âges l’inscrit dans l’horizon de la finitude. C’est dire assez qu’il y a dans l’âge une dimension qui résiste au seul traitement par les sciences, qu’elles soient de la nature, de l’homme ou de la société. Mais c’est reconnaître aussi que, pas plus qu’il n’y a de pensée des âges sans philosophie, il ne saurait y avoir de philosophie sans pensée des âges, c’est-à-dire sans une idée de l’enfance, de l’adolescence, de la maturité et de la vieillesse. Par quoi l’on pourrait – peut-être – se convaincre que sur nul autre objet d’étude mieux que sur les âges, les sciences humaines méritent leur nom et trouvent

le terrain idéal d’une collaboration qu’on espère prometteuse.

Pierre-Henri Tavoillot 3

Université Paris-Sorbonne, Paris IV EA 3559 Rationalités contemporaines

3. Auteur, avec Éric Deschavanne, de Philosophie des âges de la vie, Paris, Grasset, 2007, rééd. Paris, Hachette littératures (Pluriel), 2008.

Le Télémaque, n o 37 – mai 2010

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -

- 121.108.86.73 - 24/02/2014 09h49. © Presses universitaires de Caen

- 121.108.86.73 - 24/02/2014 09h49. © Presses universitaires de Caen

Document téléchargé depuis www.cairn.info - -