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CARNET 10, I

Abbaye Saint Georges, Janvier 2014

L’individualisme moderne a davantage été nourri de protestantisme que de catholicisme. Pour ma part, chaque fois que j’ai vécu en communauté dans des milieux catholiques, on tolérait mon cartésianisme teinté d’individualisme et l’on m’invitait à m’immerger dans un esprit communautaire. Seulement, il peut arriver qu’une communauté s’écoute trop parler elle-même et qu’elle génère à son insu du sectarisme. Aussi faut-il toujours écouter la voix de la raison, puisqu’elle est, en Christ, à la fois divine et universelle. Il faut aussi s’entraîner à rentrer en soi-même, si l’on veut écouter le Verbe et lutter plus efficacement contre un communautarisme qui fonctionnerait en monde clos. « Les espaces clos sont toujours mortifères », me disait l’autre jour un ami député.

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C’est de ma propre relation à Dieu et à son Fils que doit procéder ma relation à autrui, qu’il soit bon ou méchant. Aux « méchants », je dois toute la patience dont je suis capable, puisque Dieu attend leur repentir pour leur faire miséricorde. Mais cette patience-là ne s’invente pas : elle suppose de ma part une relation vivante, efficace, à Dieu et à son Christ, car elle vient de la sagesse plus que sage de la Croix.

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L’action et le mouvement sont des données primitives inhérentes à la subjectivité. Il n’y a pas en premier « l’idée » d’agir, et « l’idée » de se mouvoir, car pour penser, il faut à la conscience un agir et un mouvement de l’esprit. L’esprit produit les idées à partir de sa propre activité, de son propre mouvement, qui sont l’effectivité de la vie qui est la sienne. Par là on voit aussi que la vie n’est pas une puissance impersonnelle, anonyme : elle se déploie dans les vivants que nous sommes depuis notre naissance et pour toujours en un mouvement et un agir sans fin, invincibles.

Contrairement à l’ange, qui peut disposer d’un corps sensible dans le contexte d’une mission divine, le corps humain fait partie de notre essence. Il n’est pas accidentel et contingent. A la résurrection, les corps revivront pour s’unir de nouveau aux âmes qui les attendaient. Mon corps fait donc partie de ma vérité. Quand je dis : « je pense, je suis, j’existe », je le dis avec mon corps doué d’un cerveau. Un corps en vie est toujours susceptible de penser. Au ciel, les âmes pensent sans leurs corps, mais pas sans l’attente de leur résurrection. Les âmes des défunts savent que la séparation de l’âme et du corps est un manque à la perfection de la nature humaine, manque lié au péché que n’a pas connu la Vierge Marie. Donc, tels

que Dieu veut voir l’homme penser, c’est avec son corps qu’il veut le voir. L’homme qui vivra dans la gloire de Dieu pour l’éternité, vivra avec son corps. De sorte qu’il est absurde de traiter son corps ici-bas ainsi que l’on fait certains philosophes ou religieux, comme s’il n’était que « poussière et cendres », ou encore, dans une certaine spiritualité à la mode, un amas génial de particules et de molécules. Le corps subjectif (cf. Maine de Biran), ce corps vécu intimement par ma conscience, c’est déjà moi pour l’immortalité, moi pour la vie, invinciblement.

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Le matérialisme ambiant fait que l’homme contemporain a énormément de mal à prendre conscience de soi comme esprit. Par là, nous perdons la profondeur de la liberté.

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Penser à Dieu, à Jésus, à Marie, penser à eux vraiment, cela suppose de les identifier. Cela suppose que notre intuition soit nourrie de la réalité et non de nos rêves et de nos désirs. Autrement, nous serions dans la projection de nos phantasmes, sur des figures imaginaires : celle du « Père », de la « Femme », du « Sauveur ». Mais si nous sommes dans la foi humble et inspirée par l’Esprit même de Dieu, cet Esprit qui nous fait connaître le Père, le Fils et Marie, alors nous nous émerveillons réellement et non plus comme on s’émerveille sur le registre de l’imaginaire que connaissent les romans et contes de fées. La foi inaugure donc pour nous le merveilleux dans une nouvelle dimension : possible et réelle. La foi nous introduit dans une réalité plus grande et plus belle que tout ce que nous aurions pu espérer et imaginer. « Mon Dieu, vous avez dépassé mon attente », disait Ste Thérèse de Lisieux. Il y a en effet : le pardon, l’absolution des péchés, y compris pour les bourreaux et les criminels ; la victoire partagée avec Jésus sur la mort, conséquence du règne du péché ; l’entrée dans l’une des multiples demeures du Père. C’est bien davantage que la jouissance éphémère des univers du rêve et de l’imaginaire. C’est bien davantage que le régime de l’hypothèse ou du « pari » pascalien. La foi nous mène sur le roc inébranlable de la vie, roc sur lequel nous pouvons demeurer à jamais.

C’est pour la gloire que nous portons la croix, pour notre fierté que nous portons parfois aussi l’opprobre, au moment de confesser nos fautes. Cette humble douleur, de se rappeler nos fautes au moment de revenir à Dieu, nous vaut un pardon qui se donne toujours et sans mesure. Elle nous encourage aussi à prier pour ceux qui ne se repentent jamais de rien.

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Un sage est souvent un homme instruit, capable d’enseigner. On pense à la

philosophie, mais il y a aussi la théologie, l’exégèse, l’histoire, la littérature, la

sociologie

Cependant, la philosophie peut être mise en première place : elle est la

profession même du désir d’être sage.

Le sage ne peut pas être : bavard, intempérant, colérique, orgueilleux et imbus de lui-même, égocentrique, gourmand, porté au vin, fanfaron, grossier, bruyant, agressif, sectaire et extrémiste, irresponsable ou léger. Tout cela rend le sage extrêmement rare. On trouve parfois des hommes vertueux mais terriblement peu savant. C’est bien dommage, car l’instruction est un puissant vecteur de toutes les vertus.

Il va de soi que le sage peut être marié et père de famille. Il communiquera sa sagesse à sa famille. Pourtant, il reste vrai que la consécration à Dieu et au Royaume, quand elle est vécue généreusement, multiplie le rayonnement de la sainteté. Pour affiner le portrait du sage, on peut se reporter à la liste des fruits de l’Esprit en Galates chap. 5. Il est étonnant que S. Paul ne cite pas l’érudition, mais on peut la sous-entendre, puisque ses Lettres témoignent clairement qu’il possédait cette vertu, ayant étudié longuement les Ecritures dans sa jeunesse.

Résurrection :

c’est

dans

la

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chair

reprendront vie pour toujours.

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de

la

voix

de

Jésus

que

nos

corps

Quelles sont les évidences qui rendent possible la connaissance de Dieu par notre esprit ? La toute première consiste dans le lien immédiat de notre vie finie à la vie infinie de Dieu. Quand nous nous ouvrons à la Source de notre vie, en reconnaissant que nous ne sommes pas notre propre fondement, que nous ne nous apportons pas nous-mêmes dans la vie, alors nous élevons notre esprit vers Dieu lui- même, vers Celui qui habite le fond de notre cœur et la cime de notre âme : vers la Vie absolue. « Absolue » signifie : capable de s’apporter soi-même et de se communiquer soi-même, sans recevoir de plus grand que soi le pouvoir de ce don. L’évidence de la Vie infinie au regard de la vie finie, nous la nommons « filiation ». C’est en effet lorsque nous reconnaissons que nous sommes ses fils que Dieu se révèle réellement à nous, parce qu’il est la Vie absolue et infinie. Précisément, c’est dans le Fils que la Vie se révèle par son Verbe. Sans la Parole du Fils, la Vie resterait une énigme insurmontable et muette. En Jésus, la vie nous parle d’elle-même, reçoit un Visage à contempler, un Nom nouveau à entendre. En Jésus, nous recevons nous- mêmes un nom nouveau, de la nouveauté absolue de cette vie qui ne peut vieillir parce qu’elle n’a de cesse de se donner telle qu’elle est : infinie, éternelle. La nouveauté de ce nom dit aussi notre nature : non pas une nature humaine inventée indépendamment du Fils, mais au contraire, une nature plongée dans le cœur de Jésus-Christ, de sorte que chaque homme soit réellement fils dans le Fils, créé à son image et à sa ressemblance. De cette origine vient aussi l’accès, par la foi, à la vie dans l’Esprit et l’entrée dans le Royaume, entrée dans le régime de la vie divine, d’une vie invincible. « Qui vous écoute m’écoute », dit Jésus : vivre dans l’Esprit, c’est laisser être le Fils par nous, avec nous et en nous, de sorte que son Verbe habite nos paroles comme la lumière du soleil habite un vitrail. « L’Esprit atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu ».

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Il y a des monastères où l’on aime aller passer cinq jours « pour le chant grégorien », d’autres, simplement « pour le silence », ou encore, « pour le cadre magnifique ». Pour ma part, je souhaiterais simplement que l’on aime venir dans notre monastère pour le plaisir de se sentir aimé, reconnu, avec toutes ces autres raisons.

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Comment vouloir un christianisme sans Ave Maria, sans Salve Regina, sans Memorare , sans Alma, sans Regina caeli, dans le pays de Lourdes, Pontmain, la Rue du Bac, la Salette, l’Île Bouchard et Kérisinen, ce pays consacré à la Vierge Marie par Louis XIII en 1638 ?

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Un bonheur inconsidéré et irresponsable est une illusion de bonheur qui, plus elle durera, plus elle générera de malheur, un malheur encore plus réel et plus fort que la force de cette illusion de bonheur. Il vaut donc la peine de s’arrêter et de « rentrer en soi-même » (Saint Augustin, cf Lc 15, 17) avant de s’investir dans un projet de vie. Ce n’est qu’avec la pleine conscience de ce qui va faire notre bonheur que nous pouvons organiser et « gérer » toute nouvelle étape de notre vie.

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C’est par l’amour et l’humilité que nous pouvons terrasser le démon. Ces deux armes sont les plus puissantes, les plus efficaces pour vaincre l’ennemi de la nature humaine. Réciproquement, elles sont les plus puissantes pour nous assurer le bonheur et la paix. L’intelligence a un certain pouvoir, mais elle tombe facilement dans l’orgueil. Elle n’est pas capable non plus de susciter l’amour. La racine de tous les maux, ce n’est pas l’ignorance, mais l’orgueil par lequel on en vient à haïr sans raison le prochain, la vertu et la vie.

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Faire mémoire à chaque messe de la Cène et du Vendredi saint, ce n’est pas s’en souvenir : c’est aussi éprouver le sentiment de leur répétition dans l’histoire. Parce que Jésus rend présent son unique Sacrifice, cette répétition se fait réellement, en vérité et non symboliquement ou en mémoire. Ce sont donc le pain et le vin consacrés chaque jour ou chaque dimanche qui servent à notre salut aujourd’hui :

tant que nous sommes en cette vie terrestre, notre histoire est celle de notre rédemption par le Christ Jésus.

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Lorsque notre religion est mal vécue, elle est déformée. On y trouve des pécheurs accablés par le poids de la culpabilité (qu’ils font d’ailleurs reporter sur leur prochain). Cette situation engendre une haine cachée de Dieu et du prochain,

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d’abord sous la forme de la jalousie, puis de la rivalité et du mépris. La vertu n’est plus désirée pour elle-même, mais parce qu’elle nous abrite momentanément contre la culpabilité, qu’on ne sait comment vaincre. On se réfugie parfois jusque dans un orgueil et une hypocrisie sans limite, sous couvert de piété et de bonne pensée. De là viennent à la fois les hérésies et l’apostasie de bien des fidèles.

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Plus je m’éloigne de Dieu, moins j’existe. De même pour ma vision du monde : plus je suis loin de Dieu, moins m’apparaissent le miracle, l’ordre et la finalité de la création. Si Dieu n’est pas, c’est comme si le monde n’existait pas non plus vraiment et le prochain non plus, car il ne m’apparaît plus comme frère, n’étant plus à mes yeux un des fils de Dieu.

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Dieu est à la fois transcendant et immanent. Etant tout-puissant, ces deux réalités opposées peuvent coïncider en lui. D’une part, il habite une lumière inaccessible : « à sa grandeur, il n’est pas de limite » (Ps 140). Parce que cet infini et cette lumière sont celles de la vie, d’une vie subjective qui se donne aux vivants que nous sommes, Dieu nous est radicalement immanent. Nous pouvons dire que le moindre pouvoir de notre corps et de notre esprit lui doivent leur force et leur possibilité. La divinité n’est pas loin de nous (Ac 17, 27).

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L’âme humaine est capable de plusieurs unions. La première est, de par sa nature, l’union au corps, le temps de cette vie terrestre. La seconde est, par l’exercice de la vie spirituelle, de la religion, l’union à Dieu. La troisième peut être l’union à la volonté du diable, soit parce que l’âme se contredit parfois tout en restant unie à Dieu, soit parce qu’elle veut réellement haïr Dieu et vivre sa liberté dans le refus de la vie en Dieu. La quatrième union est celle que se vouent les époux.

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Il semble que l’esprit humain ne puisse penser sans neurones, sans cerveau. Pourtant, au ciel, les âmes peuvent penser à Dieu et parfois connaître ce qui se passe sur terre. Comment regretter ses fautes passées au Purgatoire, comment louer et glorifier Dieu sans la pensée ? D’un autre côté, il est vrai que les accidents neuronaux et les affections du cerveau empêchent l’exercice de la pensée. Donc, tant que nous sommes en cette vie, l’union au corps fait que la pensée s’exercent avec le cerveau et lorsque nous sommes au ciel, l’esprit pense sans le corps.

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Agis toujours de telle sorte que tu aies affaire au Verbe en toi-même comme en la personne de ton prochain, et jamais seulement à l’homme.

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Le métier du moine n’est pas affaire de miracles, de records d’ascèse, ni même d’écriture de livres ou de partitions, de poèmes ou de peintures. Il est métier d’homme. Mais s’il lui faut un caractère, nous dirons que c’est le bonheur qui doit faire sa signature inimitable. Le moine a le devoir d’être, au nom de Dieu qui l’aime, plus heureux qu’on ne l’est habituellement en société, plus heureux que ceux qui vont au concert, à l’opéra, au musée, ou font d’excellents dîners, voyagent, achètent. Cela, pour l’honneur de Dieu d’abord : le moine est le prophète qui témoigne que seul l’amour rend vraiment heureux, quand il est vécu dans la vérité. Cette fonction fait du moine un participant du bien commun et un homme infiniment précieux pour la société. Il est absolument utile, parce que l’on a infiniment besoin de gens heureux, heureux en vérité et non superficiellement ou sous certains aspects seulement.

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la considère

pour ce qu’elle est réellement : une vie spirituelle. Elle est en effet justice, paix et joie dans l’Esprit Saint. Quant aux questions matérielles et culturelles, ce reste revient au bon-plaisir du Père et à sa Providence.

La vie monastique est identifiable au royaume des cieux, si on

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Pour qui s’en nourrit ou le cultive, l’art n’est jamais seulement l’objet du désir : il est toujours aussi un besoin vital. Ce besoin est relatif au « supplément d’âme » dont parle Bergson, supplément nécessaire tant à la morale qu’à la religion. Cette remarque est d’une platitude navrante pour un artiste, mais elle se justifie dans le cas d’une rencontre précise : celle de l’artiste et de l’ascète. En effet, tous les deux ont besoin du « supplément d’âme ». Se pose alors la question suivante : faut-il cultiver divinement la beauté, ou au contraire embellir son âme et renier sa sensibilité afin de mieux s’unir à l’Essentiel, qui la transcende ? C’est toujours un homme, un vivant, qui fait le libre choix de la première ou de la seconde option. Ainsi, au XIIIe s., les Cathares, ou au XVIIe, les jansénistes, ont voulu vivre la seconde option de façon extrême, bientôt condamnée par l’Eglise à juste titre. Cette condamnation s’explique théologiquement par le fait que dans l’Incarnation, le divin rejoint la chair, la vie subjective et sensible. Le chrétien accueille Dieu avec son intellect mais aussi dans la chair. Autrement, l’Eucharistie ne serait pas l’occasion d’une union réelle, mais seulement symbolique. Tel qu’on le lit souvent, Platon ne jurait que par l’intelligible. Il est fort probable que cette lecture ait influencé nos Pères de l’Eglise, ou du moins la chrétienté médiévale et une certaine théologie intellectualiste. Cela n’a pas empêché d’ailleurs les artistes chrétiens de produire une myriade d’œuvres grâces auxquelles la foi s’exprime et rayonne à travers la beauté sensible. Pourquoi donc cette tradition, lorsqu’on devient moine, d’abandonner son chevalet, son piano, son violon ? Elle est bel et bien sans fondement et les supérieures de Mère Geneviève Gallois, ou de la sœur de Ste Thérèse de Lisieux, par exemple, ne s’y sont pas trompées : elles leur ont permis de continuer d’exercer leur art. Celui-ci n’était pas perçu comme un luxe en marge de la vie spirituelle, mais justement comme le nerf de celle-ci et un canal entre l’homme et le divin : il était perçu comme un besoin vital et pas seulement comme un désir. En réalité, ni Platon, ni la Bible n’ont justifié l’utilité

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de se priver de la vie artistique pour mieux s’accomplir dans la vie spirituelle. Tous n’en sont pas encore convaincus…

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Il est encore bien imparfait, celui qui ne pense à suivre le Christ que par intermittence, le temps des offices et de la messe. Le chemin de Dieu est celui de la piété et de l’humilité, donc de toutes les vertus, car l’humilité en est la reine. Dieu « enseigne aux humbles son chemin », dit l’Ecriture, parce que la piété fait partie de l’humilité, étant l’attitude de l’intelligence selon la droiture qu’elle doit au Seigneur. Suivre le Christ par intermittence conduirait à une certaine morosité et dans la vie monastique, à un ennui bientôt devenu acédie. Si le Christ est la Vérité, sa Parole a le droit de nous guider sur toutes choses temporelles et spirituelles : il règne sur tout, y compris sur la société. S’il est le Chemin, nous avons le devoir de vivre notre foi de façon à ce que sa Lumière rayonne en plénitude dans notre agir et pas seulement en clignotant de temps à autre dans nos bonnes actions. Il ne serait pas inutile de s’arrêter quelques minutes, dans un quotidien agité, pour ne rien faire d’autre que laisser être le Christ présent à notre faculté d’agir, et de lui remettre la suite de nos actions. Enfin, si le Christ est la Vie, pourquoi sommes-nous des demi-vivants, névrosés inconsolés, inclinés à nous goinfrer à chaque repas comme si la Vie pouvait nous abandonner, comme s’il n’y avait pas de joie en elle, de joie à nous sentir vivants en elle, tout simplement ? Là encore, il vaudrait la peine de nous arrêter quelques minutes chaque jour, et de faire attention, simplement, à cette Vie divine, infinie, invincible, qui nous habite depuis notre naissance et pour toujours.

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Question de morale : un acte n’est bon ou mauvais que dans son contexte. Il peut être bon de mentir pour sauver une vie, il peut être bon de choisir un moindre mal pour en éviter un plus grand, si l’on ne trouve sur le coup aucun autre expédient. De sorte que c’est la sincérité du cœur et son instinct à faire le bien que Dieu prend en compte lorsqu’il nous juge.

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On pourrait croire que les scribes et le pharisiens sont heureux : leurs péchés sont masqués par des pratiques cultuelles qui font bonne impression. Jésus nous avertit que nous ne pouvons entrer dans le royaume de Dieu que si notre justice surpasse celle des scribes et des pharisiens, laquelle vit sur le registre de l’hypocrisie, du mensonge. On comprend que Jésus veut que nous vivions selon la vérité. Il faut cependant aller plus loin : Jésus veut surtout que nous soyons heureux, or nous ne faisons pas toujours le rapprochement entre vérité et bonheur. Pourtant, celui-ci suppose la cohérence, qui habite toute vérité. On ne peut rechercher le bonheur dans un sens contraire à la justice, ou bien on le manque. En réalité, les scribes et les pharisiens, tels que Jésus les dépeint, peut-être en forçant le trait, sont des gens malheureux. S’ils étaient des hommes justes et religieux, ils mettraient en pratique d’abord le Psaume 1, quand il affirme qu’il n’est d’homme heureux que celui qui

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pratique la vertu. Jésus aurait donc pu nous dire : « Si votre idée du bonheur ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux ».

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Je regarde l’Eglise, je regarde la Ville, la Jérusalem céleste. Je suis pour l’heure ce pécheur habillé de haillons, la suite de ses mésaventures. Jésus vient vers moi, parce que je n’aurais plus la force de me lever pour aller vers lui. Il m’invite, comme Zachée, à demeurer chez lui. Il a vu mes mains gelées, mes souliers trop étroits, la pluie qui avait trempé jusqu’à mes os. Son feu vient réchauffer tout mon être et la joie m’envahit comme si je ne l’avais encore jamais connue.

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Ce n’est pas le corps qui lutte contre la pensée, ni la pensée contre le corps et ses passions. Ensemble, ils vivent le même combat de la chair contre l’esprit. Il n’y a pas plus de « chair » dans le corps que dans la pensée. Le salut du corps, c’est d’être enfin gouverné par l’esprit. Le salut de la pensée, c’est d’être enfin spirituelle, gouvernée par le Saint Esprit. Mens liber in corpore liber.

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