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Anita Staroń

Université de Łódź

Farces et moralités : la force du recyclage
Farces et moralités : the power of recycling
In his writings, Octave Mirbeau often used the “recycling” method. He returned several times to his previously published texts in order to reprint them in other newspapers or to incorporate them into his novels. Les 21 jours d’un neurasthénique !"#!$ is the best example of this techni%ue. &he aim of this paper is to examine yet another case, that is Mirbeau's wor( on adaptations of his texts to stage plays. &he original version consists of his short stories or dialogues. &hey are subse%uently turned into one)act plays assembled, in !"#*, in one volume of Farces et Moralités. +s it appears, the writer was not simply willing to increase the number of published pages but was also trying to find a new theatrical formula, which would combine didacticism and amusement.

,uoi%ue notre -po%ue excelle dans les reprises et r-appropriations, la fin du .I.e si/cle ch-rissait -galement la r--criture. 0e retour aux mythes et l-gendes des si/cles pass-s est profond-ment ancr- dans son esth-ti%ue!. 0es 1uvres d'Octave Mirbeau, scrutant l'actualit-, ne r-pondent pas 2 ce mod/le. 3ourtant, l'-crivain m-rite d'4tre -vo%u- dans un volume consacr- au ph-nom/ne du 5 recyclage 6 7 il le r-alisait en revisitant ses propres -crits. Il reprenait des morceaux de ses chroni%ues pour les ins-rer dans de nouveaux textes, retravaillait ses contes pour les republier sous des titres chang-s, ou il en amalgamait %uel%ues)uns pour en faire des chapitres de romans, proc-d- %ui a trouv- son comble dans Les 21 jours d’un neurasthénique8. +yant examin- ailleurs les causes du recyclage romanes%ue 9, :'aimerais m'occuper 2 pr-sent de sa production dramati%ue, d'autant %ue ses rapports avec le th-;tre sont loin d'4tre simples. Mirbeau, d/s ses d-buts :ournalisti%ues, prend pour cible le th-;tre contemporain %ui, selon lui, respire la b4tise et le mauvais go<t. Mais, puis%ue tout est 2 l'avenant dans la &roisi/me =-publi%ue 5 :e ne vois pas %u>e le th-;tre? soit sup-rieur 2 la politi%ue, 2 la

! @f. A. 3ierrot, L’imaginaire décadent (1880-1900), 3aris, 3resses Bniversitaires de Crance, !"DD. 8 !"#!, cheE Cas%uelle. 9 +. FtaroG, 5 0e 3uEEle faHon Octave Mirbeau, ou de l'utilit- des redites 6 >in? uelques as!ects de la
réécriture, M. IandEioch dir.$, Jatowice, Iydawnictwo Bniwersytetu KlLs(iego, 8##M, pp. N")"D O :'y -vo%uais -galement le cas des adaptations th-;trales, mais sans le d-velopper.

litt-rature courante, 2 la peinture m-daill-e 6*$, et %ue cet -tat des choses arrange tout le monde P les dramaturges, les directeurs de th-;tre, les acteurs, et surtout le public P il ne faut pas esp-rer un changement rapide 7 5 Il n'y a %u'une >Q? r-volution compl/te dans les m1urs, le go<t et l'esprit publics, et >Q? d'ici l2, il passera beaucoup de Rumas fils sous les arcades de la @om-die)CranHaise et sous les galeries d'Od-on 6N, -crit)il, sarcasti%ue. @e peu de confiance en les possibilit-s de r-forme au th-;tre n'encourage pas Mirbeau 2 tenter l'-criture dramati%ue. Re plus, il ne se sent pas de taille 2 satisfaire ses propres exigences 7 il faudrait cr-er des personnages vivants, remplis d'-motions vraies et parlant une langue naturelle, mais %ui sache traduire toutes les id-es de l'auteur. 5 Re toutes les formes dSexpression litt-raire, le th-;tre est -videmment la plus difficile 2 atteindre 6, car, pour -crire une pi/ce, 5 >i?l faut une clart-, une logi%ue, une concentration dSesprit, une puissance de synth/se %ui, souvent, durent d-courager m4me les meilleurs, m4me les plus parfaits dSentre les -crivains 6T. @ette id-e se pr-cise cependant dans sa t4te et, peu 2 peu, il trouve les conditions de sa r-alisation. 0e th-;tre, %uoi%u'en dise Mirbeau, -volue, et m4me notre m-cr-ant doit le remar%uer. Il loue les pi/ces d'Henry Uec%ue, accueille avec :oie les r-formes du &h-;tre 0ibre d'+ndr- +ntoine, enfin, d-couvre le th-;tre symboliste. 0a lecture de la "rincesse Maleine de Maeterlinc( est pour Mirbeau une r-v-lationD. @es circonstances, et probablement le sentiment de sa propre r-ussite dans le domaine du roman, le poussent enfin 2 5 tenter du th-;tre 6, comme il le confie 2 @laude MonetM. Il commence timidement, par les #ialogues tristes" %u'+rnaud Vareille appelle 5 un laboratoire d'-criture 6!#. Wn effet, on peut voir dans cette s-rie de textes %ui portent plusieurs mar%ues de la th-;tralit- sans 4tre destin-s 2 la repr-sentation, un premier coup d'essai de Mirbeau)dramaturge. Les Mau$ais %ergers !M"D$ seront d-:2 un drame en cin% actes. Mirbeau constatera rapidement les d-fauts de la pi/ce, farcie de didactisme facile et de r-pli%ues d-clamatoires. @et -chec!!, loin de le d-courager, lui montre la voie 2 suivre 7 car, si * 5 0a presse et le th-;tre 6, La France, 9 avril !MMN. N &'idem. T 5 3aul Hervieu 6, Le (aulois, 8M septembre !M"N. D Rans son article, devenu depuis une r-f-rence oblig-e, il n'h-site pas, non seulement 2 comparer Maeterlinc( 2
Fha(espeare, mais 2 le :uger sup-rieur au dramaturge anglais 5 Maurice Maeterlinc( 6, Le Figaro, 8* ao<t !M"#$. M O. Mirbeau, lettre 2 @. Monet, d-but septembre !M"!, )orres!ondance générale, -dition -tablie, pr-sent-e et comment-e par 3. Michel avec l'aide de A.)C. Xivet, t. II, p. **D. " Y L’*cho de "aris, entre septembre !M"# et ao<t !M"8. !# 3r-face des #ialogues tristes, 3aris, Wur-dit, 8##N. !! ,ui confirme les craintes de Mirbeau li-es aux difficult-s de la composition sc-ni%ue. Wncore en !"#D, d-:2 dramaturge accompli, il constatait 7 5 3arler le langage, reproduire la mimi%ue de la vie courante 7 point de

l'-crivain bannit 2 pr-sent toute th/se de ses 1uvres, il n'en re:ette pas pour autant la volontd'-du%uer par l'art. @e n'est pas en vain %u'il m/nera, %uel%ues ann-es plus tard, le combat pour le &h-;tre du peuple!8. Il saura donner 2 ses pi/ces suivantes, tout en leur conservant un fond invitant 2 la r-flexion, une forme l-g/re et amusante!9. Or, les id-es %ui lui tiennent 2 c1ur, il les a d-:2 expos-es dans ses romans, contes et chroni%ues. Wt puis%ue, en entrant au th-;tre, il touche un nouveau public, il va donc, logi%uement, revenir aux m4mes su:ets, en les adaptant seulement aux besoins de la mise en sc/ne. @ette entreprise, et les moyens techni%ues de l'ex-cuter, sont le mieux visibles dans ses pi/ces d'un acte, -crites entre !M"T et !"#* et regroup-es !* sous le titre des Farces et Moralités!N. Wlles r-sultent toutes de la r--criture de ses chroni%ues, contes, et des #ialogues tristes. Rans %uel sens vont donc ces modifications Z Wvidemment, suivant les exigences d'une repr-sentation, il s'agit tou:ours d'-toffer le mat-riel initial. @ependant, on ne saurait y voir un simple travail de remplissage. 0es a:outs op-r-s par Mirbeau am/nent, dans la plupart des cas, l'-largissement du sens et l'approfondissement de la r-flexion. 3our plus de clart-, :e les ai divis-s en %uatre cat-gories, sans %u'elles soient toutes op-ratoires pour cha%ue pi/ce. Développement des caractères Mirbeau sait exploiter les ressources de la sc/ne. Fi, dans les versions initiales, il ne faisait %u'es%uisser le caract/re de ses personnages, dans les pi/ces, il les d-veloppe pour obtenir des personnalit-s. On en trouve le meilleur exemple dans +ieu, ménages. @ette pi/ce, repr-sent-e pour la premi/re fois en !M"*!T, d-veloppait un dialogue du -ournal!D %ui ne comptait %ue trois colonnes. 0a pi/ce, -videmment beaucoup plus longue, permet de mieux d-crire les deux personnages. Fi, dans le dialogue, on savait seulement %ue le mari, ;g- de TN
discours, mais les mots, les exclamations, les gestes, les soupirs de cha%ue situationQ Oh [ :e sais bien [ c'est plus difficile %ue de s'en tirer par du bavardage [Q ,uand on cherche la r-pli%ue exacte, br/ve, nerveuse, %ue doit lancer un individu dans un cas donn- et %ui doit :aillir automati%uement de son ;me m4me, on reste parfois des heures, des :ourn-es, sans la trouver [Q 6 Interview de Mirbeau par 3. \sell, La .e$ue, !N mars !"#D$. !8 @ette initiative %ue l'on doit avant tout 2 =omain =olland mais %ue Mirbeau a rapidement embrass-e, a vu le :our en !M"" et s'est r-alis-e au d-but du ..e si/cle. !9 Il faut mentionner ici le plus grand succ/s de Mirbeau au th-;tre et peut)4tre l'1uvre la plus connue de toute sa production litt-raire 7 Les /00aires sont les a00aires, de !"#9. !* @heE Cas%uelle, en !"#*. !N @omme le fait observer 3ierre Michel, le titre seul du volume avoue d-:2 son intention p-dagogi%ue 7 5 Wn enracinant ainsi le didactisme libertaire dans une tradition farces%ue %ui, par)del2 Moli/re, remonte au Moyen ]ge, Mirbeau cr-e tout 2 la fois un th-;tre accessible 2 tous >Q? et un vecteur d'-ducation populaire 6 3. Michel, Introduction aux Farces et Moralités, dans O. Mirbeau, 1hé2tre com!let3 3aris, Wur-dit, 8##9, p. *DN$. !T 8# d-cembre !M"*, au &h-;tre d'+pplication, repris en octobre !"## au &h-;tre du \rand)\uignol. !D 5 0es Vieux m-nages 6, Le -ournal3 8" :uillet !M"* 7 le d-calage entre les deux versions est exceptionnellement court.

ans, -tait 5 ro'uste 6 et avait une 5 0igure sanguine 6, et sa femme, de T# ans, -tait 5 in0irme3 !resque !aral4sée 6, dans la pi/ce, le mari reHoit plus de traits mar%uants, comme 5 grand3 maigre5 Figure s6che et sanguine dans des 0a$oris grisonnants et durs 6, et son portrait psychologi%ue s'enrichit 7 5 la tenue et l7allure d7un ancien magistrat 6. +ux traits pr-c-demment cit-s de la femme s'a:outent les %ualificatifs 7 5 énorme3 les che$eu, tout 'lancs5 +isage 'ou00i de graisse maladi$e 6. 0'auteur insiste donc d'ambl-e sur le man%ue d'harmonie dans ce m-nage. 0a suite apporte encore plus de d-tails sur leur positions respectives 7 tandis %ue la femme marche p-niblement et respire la souffrance, le mari, r-duit au r^le de garde)malade, poss/de de grandes r-serves d'-nergie. Wn m4me temps, la maladie et l'impuissance de la femme, cens-es -veiller la piti- du spectateur !M, sont confront-es 2 son humeur acari;tre et 2 son comportement m-chant envers le mari et surtout envers sa bonne. 0e texte du -ournal n'offrait pas de telles nuances. Amplification des dialogues 3our les raisons mentionn-es plus haut, elle concerne toutes les six pi/ces, mais elle se r-alise le mieux dans L’*!idémie et Les /mants. L’*!idémie, repr-sent-e pour la premi/re fois en !M"M !", est un amalgame de deux textes 7 un #ialogue 1riste8#, et un court conte 5 Monsieur Ueuf 68!. Rans le cas du conte, on pourrait s'attendre 2 un travail d'adaptation plus consid-rable, mais 5 Monsieur Ueuf 6 est constitu- pres%ue totalement d'un discours fun-raire sur la tombe d'un bourgeois et a donc pu 4tre repris tel %uel88. @ependant, d'autres changements vont beaucoup plus loin. 0es deux versions pr-sentent la r-union d'un conseil municipal, mais c'est seulement dans la pi/ce %ue Mirbeau a introduit les %uerelles entre les conseillers, %ui d-noncent leur b4tise, hypocrisie et caract/re int-ress-. 0'ob:et de la rencontre dans les deux versions$ est l'-pid-mie de la fi/vre typho_de. 0a premi/re in%ui-tude des magistrats est apais-e lors%ue le maire pr-cise %ue l'-pid-mie s-vit uni%uement dans la caserne. Res modifications plus importantes sont introduites 2 partir de l'entr-e de l'huissier apportant un pli. Mirbeau fait ici preuve du sens de la sc/ne. Rans le !M @onform-ment au d-sir de l'auteur dans son interview de !"#9 7 5 au fond, l'ironie elle)m4me est de la
piti- 6 Interview de 3. \sell, o!5 cit5$. !" 0e !* mai !M"M au &h-;tre 0ibre. 8# 5 0'Wpid-mie 6, L’*cho de "aris, !8 :uillet !M"8. 8! L’*cho de "aris, 9! :anvier !M"9. 88 Vers la fin de la pi/ce.

dialogue, l'huissier -tait 5 tr/s p;le 6 et le maire, ouvrant tout de suite le pli, devenait 5 livide 6 et 5 pouss>ait? un cri 6. 0a version sc-ni%ue fait durer le suspense et laisse entendre toute une conversation entre l'huissier et le maire avant %ue celui)ci n'ouvre l'enveloppe. Mirbeau augmente encore la tension par ces mots du maire 7 5 Ae ne sais pas pour%uoiQ :e pressens un malheur [Q Messieurs, il y a un malheur dans cette lettre [ 6 Wn effet, il s'agit d'un bourgeois mort de la fi/vre typho_de, et donc du danger imminent d-sormais pour tous les citoyens de la ville. +pr/s le discours du maire, appara`t un autre a:out 7 on d-cide de c-l-brer les obs/%ues du bourgeois 5 solennellement et en grande pompe, aux frais de la ville 6 et d'-riger sa statue sur une des places principales. Rans le brouhaha g-n-ral, oa tout le monde crie aux mesures -nergi%ues ils voteront 2 pr-sent pour l'assainissement de la ville$ et en appelle au courage, se font entendre des vois plus basses des conseillers %ui pr-parent leur fuite. @es d-veloppements renforcent, par rapport au texte initial, le d-go<t du spectateur et l'impli%uent 2 fond sans lui laisser de distance confortable. 5 0es +mants 6 a paru dans le cadre des #ialogues tristes en !M"#89, pour ensuite 4tre cr-- en mai !"#!8*. 0es changements par rapport 2 la premi/re version deviennent ici consid-rables et se concentrent sur la banalit- de la situation amoureuse %ui n'en est pas moins pleine d'hypocrisie. 0e premiers mots de l'+mant 7 5 +h [ voici le banc... le cher banc 6 rel/vent de la plate convention sentimentale, cependant l'apart- de l'+mante nous met tout de suite en garde 7 5 Wncore ce banc... 6 0'-change continue, sans %ue l'+mante y participe de bon gr-. 0a distraction %u'elle montre est l'-l-ment commun des deux textes, mais la version sc-ni%ue est incomparablement plus riche. Rans le fragment reproduit plus bas, les didascalies pr-cisent le comportement des deux amants, les paroles de l'+mant soulignent encore mieux le caract/re faux et superficiel de son sentiment, enfin, l'-pisode de l'oiseau %ui s'envole, effray-, et %ue l'+mant suit des yeux, est non seulement d'un comi%ue incontestable, mais contribue 2 renforcer la criti%ue de l'amour 7 Version des Dialogues tristes : 0'+M+X&.b +h [ %u'elle est d-licieuse cette soir-e[ 0'+M+X&W (#istraite).b R-licieuse [ 0'+M+X&.b @ha%ue soir, nous venons ici. @e sont les m4mes choses autour de nous, les m4mes clart-s, le m4me r4ve nocturne, et, pourtant, cha%ue soir, il me 89 L’*cho de "aris, !9 octobre !M"#. 8* 0e 8N mai !"#!, au &h-;tre du \rand)\uignol. Version scéni ue : 0'+M+X&.b ,ue vous 4tes belle [... Vous 4tes encore plus belle, ce soir... Wt %ue le soir est beau, aussi... (&ls s’assoient sur le 'anc 8 l’amante3 droite3 sans a'andon 8 l’amant3 !enché $ers elle et lui tenant les mains3 et la regardant dans les 4eu,5 9 /sse: long silence5) R-licieuse soir-e[ 0'+M+X&W (1oujours distraite et

semble %ue :'-prouve des :oies nouvelles, et plus fortes et plus myst-rieuses, et davantage inconnues... et si douces, si douces [ ... (;n merle ré$eillé dans l’ar're3 au-dessus d’eu,3 si00le et s’en$ole5) ... et si douces [... (<ilence5) tellement douces [... (=ou$eau silence5)... X'est)ce pas Z...

$ague).b R-licieuse... 0'+M+X&.b X'est)ce pas Z 0'+M+X&W (M>me jeu). b Oui... 0'+M+X& (L4rique).b +h [ %uel puissant myst/re est)ce donc %ue l'amour Z... @ha%ue soir, nous venons ici... @e sont les m4mes choses autour de nous... les m4mes clart-s... le m4me r4ve nocturne... et, pourtant, cha%ue soir, il me semble %ue :'-prouve des :oies nouvelles.., et plus fortes... et... plus... plus myst-rieuses... et davantage inconnues... et si douces... si douces [ ... (;n oiseau ré$eillé dans l’ar're3 au-dessus d’eu,3 !ousse de !etits cris d’e00roi et s’en$ole555 L’amant s’est tu555 &l a'andonne les mains de l’amante3 regarde la direction !ar o? l’oiseau s@est en$olé555 "uis ressaisissant les mains a$ec !lus de 0orce5) ... et si douces... (<ilence5) tellement douces [... (=ou$eau silence5)... X'est)ce pas Z...

R'un dialogue de %uatre pages, Mirbeau a tir- une sayn/te de douEe, et, soulignons)le encore, ce n'est pas au prix de redondances. 0a ma:orit- des a:outs tendent 2 ridiculiser l'image st-r-otyp-e de l'amour, %ui a envahi le th-;tre franHais 8N. Wn m4me temps, Mirbeau approfondit les caract/res des deux personnages, repr-sentants parfaits de la bourgeoisie 7 hypocrites, -go_stes, soucieux des apparences. Wnfin et avant tout, il d-veloppe l'id-e de l'opposition infranchissable entre deux sexes, incapables de communi%uer 7 cette id-e, certes pr-sente d/s la premi/re version, gagne en profondeur gr;ce aux nuances %ui apparaissent dans la version sc-ni%ue. Fi, dans le dialogue, l'+mant se %uestionnait 2 la fin 7 5 Mais de %uoi pleure)t)elle Z 6, dans la sayn/te, son -tonnement -clate en plusieurs phrases %u'il prononce 2 la suite des protestations de l'+mante et la fin montre ostensiblement le caract/re physi%ue de cette relation 7 5 &ais)toi... Ae te le :ure... 3lus :amais... &on ;me... ta bouche... ton... c (<ilence3 'aisers5) c =IRW+B 6. +ieu, ménages pr-sente aussi ce type d'amplification. 0es a:outs dans la sayn/te approfondissent les relations du mari et de la femme, sans nullement augmenter leur entente 7 au contraire, ils refusent de se comprendre, en d-pit de leurs d-clarations, et pr-f/rent :ouer chacun sa com-die. Bn spectateur attentif est sensible 2 l'hypocrisie %ui -mane des r-pli%ues du couple. Fi la premi/re version le montrait d-:2, dans la sayn/te, moins condens-e, des nuances sont multipli-es en favorisant une r-ception plus intelligente. 8N 5 Q on a abus- de l'amour au th-;tre. >Q? Ql'amour sans la vie ambiante, n'est)ce pas tr/s menu, tr/s
infime Z 6 Interview d'O. Mirbeau par +.)W. Forel, (il %las, !# avril !"#9$.

&nter$ieA, de !"#*8T, n'est pas un chef)d'1uvre. @ependant, il pr-sente un cas int-ressant 2 cause du nombre de textes %ui ont servi pour le construire8D. Bne addition parmi d'autres semble particuli/rement utile pour le :eu sc-ni%ue 7 dans les premi/res versions, on -claircissait enfin le qui !ro quo, le fait divers du "etit -ournal dont le h-ros n'-tait pas @hapuEot, mais son homonyme. 0a d-n-gation du marchand de vins occupait une ligne. Rans la sayn/te, il y a toute une cascade de r-pli%ues en -cho, proc-d- comi%ue %ui rel/ve de la com-die classi%ue 7 0'IX&W=VIWIW= b @ontinuons... (Lisant5) 5 ...un sieur @hapuEot, marchand de vins 2 Montrouge... 6 @H+3BdO& (recti0iant). b Y Montmartre. 0'IX&W=VIWIW=. b Y Montrouge. @H+3BdO&. b Y Montmartre. 0'IX&W=VIWIW=. b Y Montrouge. (Lui montrant le journal5) Il y a bien7 5 marchand de vins 2 Montrouge. 6 @H+3BdO&. b Mais puis%ue :e suis de Montmartre [ 0'IX&W=VIWIW=. b Wh bien,... ,u'est)ce %ue Ha fait Z >Q? @H+3BdO&. b Wnfin, Monsieur le :ournaliste... c'est pourtant clair... Ha se comprend facilement... Ru moment %ue :e suis de Montmartre... 0'IX&W=VIWIW=. b =ouge... @H+3BdO&. b Martre... 0'IX&W=VIWIW= b =ouge... @H+3BdO& b Martre... martre... martre.., et martre [ @e ping)pong verbal monte en crescendo :us%u'2 la fin de la pi/ce, en provo%uant le rire et augmentant l'absurdit- de la situation. A!out de personnages Il concerne pres%ue toutes les Farces et Moralités, mais :e me bornerai 2 trois cas. R'abord, celui de L’*!idémie, oa la pr-sence du docteur &riceps, absent du dialogue, l-gitimise, dans la sayn/te, le calme des conseillers. 3ar son autorit- scientifi%ue, il confirme leur conviction %ue la fi/vre typho_de est un -v-nement parfaitement normal et p-riodi%ue %ui ne touche pas la population de la ville. Il se prononce -galement contre les mesures d'hygi/ne pr-conis-es par la science moderne, n'y voyant %ue des hypoth/ses 7 5 Wt pourtant, moi aussi, 8T 0e !er f-vrier !"#* sur la sc/ne du \rand)\uignol. 8D 5 0a grande voix de la presse 6, L’*cho de "aris, 9! mai !M"8 O 5 Interview 6, Le -ournal, !" :anvier !M"T O
5 0a ,uestion sociale est r-solue 6, Le -ournal" !" septembre !M"D, ensuite ins-r- au chapitre .I. des 21 jours d’un neurasthénique O 5 @onsultation 6, Le )anard sau$age3 8M mars !"#9.

:e suis un savant [ 6 @ela ne l'emp4chera pas, apr/s la nouvelle de la mort d'un bourgeois, de se montrer convaincu des bienfaits de la d-sinfection. Rans Les /mants, appara`t le personnage du =-citant, %ui, comme le pr-cise Mirbeau, 5 !eut >tre le .égisseur du thé2tre 6. Il cr-e un effet suppl-mentaire de distanciation et d'ironie, en d-:ouant d'embl-e le myst/re de la sc/ne8M. Rans la version des #ialogues tristes, les didascalies pouvaient, certes, sembler pr-tentieuses, mais un lecteur non averti aurait tr/s bien pu les prendre au s-rieux. \r;ce au personnage du =-citant, cela devient impossible. 0e troisi/me exemple provient du "orte0euille, cr-- le !" f-vrier !"#88". 0a version du d-part -tait un conte, publi- au -ournal9# et ensuite ins-r- dans le chapitre .I. des 21 -ours d’un neurasthénique. Il s'agit des changements de taille. Fi, dans le conte, l'attention du lecteur se concentrait sur un vieux mendiant, Aean \uenille, et restituait son aventure nocturne ayant trouv- un portefeuille plein de billets de ban%ue, il le rapporte au commissariat, pour 4tre d'abord trait- en h-ros et ensuite, enferm- pour cause de vagabondage$, dans la pi/ce, d'autres personnages apparaissent 7 un %uart d'1il, avec %ui le commissaire s'entretient 2 proposQ du niveau lamentable des pi/ces de th-;tre, et une prostitu-e, Clora &ambour. 0e dialogue de ce couple annonce d-:2 le su:et des /mants. 0a pr-sence de Clora permet aussi d'articuler, mieux %ue dans le r-cit, l'in:ustice fondamentale des lois %ui ne sont faites %ue pour les riches. Wnfin, Mirbeau en profite pour montrer l'exploitation des prostitu-es, su:et %u'il traite souvent 2 cette -po%ue9!. Xous obtenons ainsi un message complexe sur l'in:ustice sociale g-n-ralis-e et cautionn-e par l'-tat. &ous les personnages a:out-s dans la version dramati%ue contribuent 2 approfondir la th/se, sans toutefois l'alourdir. #odifications dans le décor ou dans l$apparition des personnages Wlles t-moignent du bon sens de Mirbeau par rapport 2 la mat-rialit- de la repr-sentation. Il se rend compte de l'importance de ces d-tails %ui comptent moins lors de la 8M 5 Mesdames, Messieurs... ceci repr-sente un coin, dans un parc, le soir... Mesdames, Messieurs, %uand le
rideau se l/ve sur un d-cor de th-;tre oa se dresse un banc 2 droite pr/s d'un arbre, d'une fontaine, ou de n'importe %uoi, c'est %u'il doit se passer in-vitablement une sc/ne d'amour... +i):e besoin de vous r-v-ler %ue tout 2 l'heure, parmi cette nuit frissonnante P ^ m-lancolie des c1urs amoureux [ P l'amant, selon l'usage, viendra s'asseoir, sur ce banc, pr/s de l'amante, et %ue l2, tous les deux, tour 2 tour, ils murmureront, g-miront, pleureront, sangloteront, chanteront, exalteront des choses -ternelles... 6 8" Le "orte0euille, cr-- au &h-;tre de la =enaissance en !"#8, a -t- repris 2 l'Od-on et au &h-;tre +ntoine, entre !"#* et !"#". 9# 0e 89 :uin !"#!. 9! Octave Mirbeau composa L’/mour de la 0emme $énale oa il montrait l'exploitation des prostitu-es et en analysait les raisons publi- en !""*, cheE Indigo)@^t- Cemmes$.

lecture. 3renons d'abord le cas de L’*!idémie 7 dans le dialogue de !M"8, la description du d-cor est on ne peut plus sommaire 7 5 0a salle des d-lib-rations du @onseil municipal. R-cor connu 6. Il est :ug- digne de l'int-r4t du spectateur de la sayn/te de !M"M, oa apparaissent les ob:ets repr-sentatifs de l'ambiance de la salle des d-lib-rations 7 5 les !ortraits de tous les "résidents de la .é!u'lique3 de!uis /dol!he 1hiers jusqu’B Féli, Faure 6 et 5 des 'ustes de la .é!u'lique3 di00érents !ar les attri'uts et la signi0ication !olitique 6. Mirbeau veut attirer notre attention sur le caract/re politi%ue de la pi/ce, ce %ui lui permettra, par la suite, de s'adonner 2 une impitoyable criti%ue de la &roisi/me =-publi%ue. &nter$ieA 7 dans la version des #ialogues tristes, de !M"8, l'Interviewer portait une 5 cra$ate rose et un cha!eau B 'ords !lats 6. Rans la deuxi/me, de !M"T, il arborait 5 un gros Cillet 'lanc 6 2 la boutonni/re de son 5 !ardessus-redingote 6. 0e :eune homme de la troisi/me version revient aux premiers attributs seulement 5 cra$ate rose 6 devient 5 cra$ate $o4ante 6$, mais Mirbeau l'a dot- d'un -%uipement %ui sied bien 2 un reporter du .. si/cle 7 5 /!!areil !hotogra!hique en sautoir 6. 0a m4me pi/ce offre un exemple d'un amusant :eu sc-ni%ue, %ui n'existait pas dans les premi/res versions 7 les soucoupes %ui aident @hapuEot 2 faire le compte des boc(s bus pas l'Interviewer. Ils resteront, bien -videmment, non pay-s, et leur nombre entre la premi/re et la derni/re version a augment- de trois 2 douEe boc(s [ %onclusions On pourrait ob:ecter %ue les changements apport-s par Mirbeau aux versions sc-ni%ues de ses textes ant-rieurs ne sont pas fondamentaux. Ils consistent surtout en d-veloppements et en a:outs en vue d'obtenir la longueur d-sir-e pour une pi/ce en un acte. Caut)il pour autant conclure 2 la solution de facilit- et accuser Mirbeau, comme beaucoup de ses contemporains l'on fait, de la volont- de caser des 5 fonds de tiroir 6e Z Il semble %ue les raisons de ce recyclage soient plus honn4tes. Il s'agit, en premier lieu, de communi%uer son point de vue anarchisant au plus grand nombre de lecteurs et de spectateurs. 0es th/ses formul-es auparavant, dans d'autres formes de textes, m-ritaient d'4tre r-p-t-es. Wnsuite, rappelons %ue Mirbeau est venu au th-;tre apr/s de longues ann-es oa il avait r-guli/rement criti%u- cette institution. Fa fascination du th-;tre s'unissait 2 sa conscience des difficult-s dans sa r-alisation. Il a d-cid- de tenter sa chance seulement au moment oa il -tait d-:2 un artiste reconnu, et encore, il a commenc- par une forme interm-diaire des #ialogues e =achilde, @. =. des 21 jours d’un neurasthénique, Le Mercure de France, octobre !"#!.

tristes98. Fon but, loin d'4tre lucratif, -tait d'apporter au th-;tre une 1uvre originale et novatrice. 0'-chec des Mau$ais %ergers l'a cependant averti de ses propres limites 7 il ne devait pas tenter un didactisme s-rieux mais couler ses criti%ues et pol-mi%ues dans une forme amusante. 0es Farces et Moralités r-alisent pleinement cet ob:ectif et t-moignent de sa ma`trise de la sc/ne. Mirbeau excelle dans la construction des dialogues, notamment du langage parl-. Wt c'est le dialogue %ui reste le pivot de ces sayn/tes, priv-es pres%ue compl/tement d'intrigue99. Mirbeau diff/re en cela de la plupart de ses coll/gues)dramaturges %ui ont cru indispensable d'introduire une action, f<t)elle banale, pour amuser la galerie. Xul doute %u'il ne r-alise de cette mani/re son pro:et esth-ti%ue, car, 2 la m4me -po%ue, il annihile -galement l'intrigue dans ses romans et, comme :e l'avais d-:2 signal-, les fourre de textes -crits auparavant. @e retour aux m4mes id-es et, souvent, aux m4mes formules, s'inscrit dans la po-ti%ue d-cadente d-finie par 3aul Uourget %ui soulignait la priorit- du fragment sur la totalit- O un nouveau contexte dote les m4mes mots et id-es d'une signification autre, il les -claire d'une autre lumi/re P proc-d- analogi%ue aux 5 s-ries 6 de @laude Monet, un des plus proches amis de Mirbeau. 0a force de ce 5 recyclage 6 est demeur-e intacte, car les Farces et Moralités ne cessent de fasciner par les id-es %ui n'ont rien perdu de leur actualit-, et par une langue forte et succulente. Repuis les ann-es !""#, ces pi/ces ont regagn- les planches et continuent d'4tre repr-sent-es avec succ/s. On peut y voir le triomphe d'Octave Mirbeau %ui a su lib-rer sa cr-ation des vices du th-;tre de son -po%ue, rester fid/le 2 ses id-es esth-ti%ues et P peut)4tre avant tout P cr-er un th-;tre universel %ui amuse encore au:ourd'hui.
+rticle paru dans .ec4clage et décalage5 *sthétique de la re!rise dans les littératures 0ranDaise et 0ranco!hone. etudes r-unies et pr-sent-es par =enata Aa(ubcEu( et +nna MaEiarcEy(, Iydawnictwo BM@F, 0ublin 8#!9, p. MN)"T.

98 0'opinion d'+. Vareille %ue ces 5 dialogues ne pr-tendent pas au chef)d'1uvre O ils en sont les
prol-gom/nes 6 pr-face des #ialogues tristes, o!5 cit.$, corrobore ma th/se. 99 3ar ailleurs, la forme de dialogue se pr4te mieux 2 nuancer les comportements des personnages et permet de les doter d'une plus grande authenticit-.