Vous êtes sur la page 1sur 5
Michel Pêcheux L'étrange miroir de l'analyse de discours In: Langages, 15e année, n°62, 1981. pp.

L'étrange miroir de l'analyse de discours

In: Langages, 15e année, n°62, 1981. pp. 5-8.

Citer ce document / Cite this document :

Pêcheux Michel. L'étrange miroir de l'analyse de discours. In: Langages, 15e année, n°62, 1981. pp. 5-8.

année, n°62, 1981. pp. 5-8. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lgge_0458-726X_1981_num_15_62_1872

Michel PÊCHEUX C.N.R.S. Paris-VII

L'étrange miroir de l'analyse de discours

peu« Je qu'onsuis convaincusaurait quelqueestsi l'objeton neréelvoyaitdanspasunelesparfaitegens remuerchambreles à lèvres,miroir. on» ne saurait pas qui parle dans une société, aussi G.C. LICHTENBERG

Dans cet espace incertain où la langue et l'histoire se trouvent mutuellement en prise — et aux prises — , le terme ď « analyse de discours » a progressivement

acquis droit de cité : quelques façades institutionnelles, de l'offre et de la demande,

Paradoxe d'un droit de cité implanté dans une zone

de plus en plus de circulation

marginale : encore une ville construite à la campagne ? C'est de ce paradoxe que je voudrais cerner ici quelques traits, en introduisant à la lecture de J.-J. COURTINE. Le paradoxe de l'analyse de discours, c'est que (à tra vers ses vicissitudes, ses embardées et ses échecs) cette pratique est indissociable de la réflexion critique qu'elle exerce sur elle-même, sous la pression de deux déterminat ionsmajeures : l'évolution problématique des théories linguistiques d'une part, les avatars du champ politico-historique d'autre part. Donc deux états de crise, qui se rencontrent au point critique de l'analyse de discours. Cette rencontre s'atteste par le fait que cette discipline semble avoir éprouvé depuis ses origines un penchant irrésistible, en France, à élire comme objet d'étude les « discours politiques » (de gauche le plus souvent), pour scruter leurs spécificités, leurs alliances et leurs démarcations *.

Mais ce penchant irrésistible a lui-même une histoire, en tant qu'il est affecté par l'histoire : l'analyse des discours (politiques) a pris naissance sous la forme d'un tra vail politique et scientifique spécialisé, visant à prendre position dans un champ idéo- logiquement structuré (en démontant/critiquant/justifiant tel ou tel discours, inscrit dans telle ou telle position). Les dérapages et les résurgences qui affectent le champ politique, français en particulier, paraissent déterminer une inflexion du travail d'analyse vers l'explication des déterminations à long terme et des causalités de lon gue durée : car les discours politiques, par delà leur fonction de masquage et d'auto- justification, constituent aussi une trace, un réseau d'indices pour comprendre con crètement comment on en est arrivé là, et du même coup pour entreprendre à partir d'eux de remonter dans la mémoire historique, et en particulier dans celle du mouve mentouvrier. Rétrospectivement, l'analyse de discours (politique) apparaît ainsi comme ayant véhiculé une politique (de l'analyse de discours), entretenant un rapport fondamenta lementambigu avec ce qu'on me permettra ici d'appeler l'imbécillité. Entreprendre de faire de l'analyse de discours, n'est-ce pas en effet présupposer un manque (une défaillance, carence ou paralysie) affectant la pratique « naturelle » de la lecture et de l'écoute politiques, à laquelle une prothèse théorico-technique plus ou moins sophistiquée prétendrait suppléer ?

1. Il suffit de parcourir, par exemple, la liste des nos de la revue Langages consacrés à la problématique du discours. Les références au discours étatique-juridique, et aussi au discours pédagogique et scientifique n'y sont pas absentes, mais (assez légitimement) subordonnées à la question du discours politique. Cette dualité (politique/science) constitutive de l'analyse de dis cours paraît avoir presque toujours contourné la spécificité du discours politique de droite, pourtant largement inscrit dans la tradition politique française.

Selon la place que l'analyse de discours s'attribue par rapport à ce manque, c'est le fantasme de l'objectivité minutieuse (consistant littéralement à faire l'imbécile, en s 'interdisant de penser du sens sous la textualité 2) ou celui de la position partisane scientifiquement étayée (tendant à traiter les indigènes de la politique comme des imbéciles) qui prend tour à tour le dessus. De quoi cherche-t-on ainsi à se protéger dans ce jeu de miroir autour d'un manq ue, où les positions se reflètent et s'échangent à l'infini ? Quel défaut s'agit-il d'exorciser par cette laborieuse série de dispositifs artificiels de lecture, qui va du comptage lexico-statistique des vocables jusqu'à l'analyse syntaxique des séquences, au démontage des mécanismes énonciatifs et des « stratégies argumentatives » ? Ne faut-il pas voir dans tout cela le symptôme contradictoire d'une double impat ience (double en ce qu'elle touche au champ des sciences par le biais de la linguist iqueet à celui de la politique), s 'acharnant à découvrir ce qui se recouvre ince

ssamment

Cette impatience ne pouvait pas ne pas rencontrer le « discours communiste » comme son objet privilégié, quitte à parfois se trouver pris en lui au point de le reflé teret de le reproduire : s'agirait-il, finalement, d'une affaire de chercheurs commun istesse livrant à l'analyse de discours à travers le discours communiste, entendu comme ce miroir historique exceptionnel où, précisément, la « science » est censée venir se condenser dans la politique ? Mais simultanément, il s'avère que la mise en cause de cette impatience théorique de l'analyse de discours (et la reconnaissance de ce qu'elle a raté dans ses découv ertes 3) va aujourd'hui rarement sans une interrogation politique sur l'histoire des pratiques communistes, telles qu'elles s'inscrivent dans la discursivité. Ainsi la mise en cause théorique de toute conception homogénéisante de la discur- visité, la fixant dans des « typologies » et la concevant comme l'identité d'un même qui se répète 4, est -elle — surtout quand on choisit d'étudier un aspect du discours communiste — indissociable d'une mise en cause politique de l'homogénéité stratégi quesous laquelle ce discours se présente à travers ses divers organes officiels d'expression : le discours de direction du PCF dans le processus de l'union-désunion de la gauche constitue à cet égard un symptôme discursif où viennent se condenser les tactiques de déplacement de la question, la rhétorique du double langage et le recouvrement de la contradiction. S'il est facile aujourd'hui de tenir — ou de feindre de tenir — ce discours pour la réalité du communisme (que ce soit pour lui emboîter le pas ou pour rejeter cette réal ité dans les poubelles de l'histoire), un pari reste ouvert: maintenir l'existence d'un énoncé politique s affrontant à l'état de choses existant, tout en mettant en cause la facticité de cette homogénéité du « discours communiste ». C'est ce chemin théor iquement et politiquement inconfortable qu'a parcouru J.-J. COURTINE. Le résultat se répercute, comme on le verra à la lecture de J.-J. COURTINE, en particulier sous la forme de la notion à' énoncé divisé, caractérisant le fait qu'une for-

dans ce qui vient à se dire ?

2.

« L'analyse de discours ? C'est bien cette discipline grâce à laquelle

on met dix ans à

établir ce qu'un lecteur moyennement averti saisit en dix minutes ? » (provocation rafraîchis santed'un non-spécialiste qui se reconnaîtra peut-être dans cette « communication orale »).

3. Cf. la déception des historiens devant les montagnes méthodologiques accouchant de

souris. 4. J.-J. COURTINE effectue à ce propos une relecture des thèses de FOUCAULT, en particulier sur la notion de formation discursive, initialement apparue dans l'Archéologie du savoir. Par rapport aux positions sous-jacentes à l'Analyse automatique du discours dans sa version origi nelle (1969), qui impliquait brutalement une homogénéité du corpus discursif, en tant que fo

ndement du répétable, cette relecture souligne le fait que le caractère répétable de l'énoncé, avec les conséquences qui en résultent quant à l'effet d'identité de sens associé à la paraphrase, ne doit pas occulter hétérogénéité structurelle de toute formation discursive. Au-delà demeurent des problèmes sur les critères d'identification des formations discursives et des énoncés : cette relecture maintient une identité de la formation discursive, sous la forme de : « il y a une fo

rmation

discursive communiste ». Quel est le statut de ce « il y a »?

mation discursive est constitutivement hantée par son autre : la contradiction motrice ne résulte pas du choc de « corpus contrastés », censés véhiculer chacun l'homogén éitédes antagonistes, mais de cet effet de surdétermination par lequel de l'altérité vient affecter le même : c'est justement cette hétérogénéité que le sujet « plein » du discours communiste a refoulée, par un usage ritualisé de l'interrogation où la ques tion n'a de sens que parce que la réponse est déjà connue : l'idéalisme ventriloque, passé maître dans l'art de parler à la place de l'autre, c'est-à-dire pour lui, en sa faveur et en son nom. Par ce biais s'impose la question théorique du « discours d'alliance », caractéristi quedu discours politique issu de la Révolution française, et dont J.-J. COURTINE a exploré un aspect spécifique sous la forme du « discours communiste en direction des chrétiens ». Il apparaît que ce discours ne constitue ni une ruse tactique, ni une réelle confrontation, mais un authentique dialogue de sourds entre deux organisations hautement structurées du point de vue stratégique ■>, derrière lequel transparaît en filigrane la question du rapport des directions aux masses populaires en tant que rap

port

Puisqu'il s'agit d'affaires religieuses, on me permettra de reprendre le terme de Transsubstantiation 6 pour désigner cet étrange processus par lequel, de même que le pain et le vin se changent en corps et en sang du Christ, la volonté populaire se transsubstantie en pouvoir de la classe bourgeoise dominante ; d'une manière analo gue(à travers les homologies de l'appareil communiste avec l'appareil d'État bour geois auquel il s'est contre-identifié), la volonté politique de ceux qui entrent, sortent, hésitent, circulent à la « base » du PCF se transsubstantie en pouvoir d'une direction immuablement installée dans ses calculs stratégiques. Derrière tout cela, et au-delà des dénégations : la peur en face des masses, avec tous les effets de légitimation des porte-parole qui en résultent inéluctablement. Prendre la mesure de cette peur, c'est sans doute, du point de vue qui nous con ici, commencer à se déprendre du penchant, encore presque exclusif, de

l'analyse de discours pour les énoncés de porte-parole légitimés (textes imprimés, déclarations officielles, etc.), et accepter de se confronter à cette « mémoire sous l'histoire » i qui sillonne l'archive non-écrite des discours souterrains, sous ces multi plesformes orales que le groupe Révoltes logiques ou des historiens marxistes anglais comme Ralph SAMUEL ont entrepris d'étudier. L'intérêt de cet hétérogène discursif, fait de bribes et de fragments, c'est qu'on y repère les conditions concrètes d'existence des contradictions à travers lesquelles de l'histoire se produit, sous la répétition des mémoires « stratégiques ». Ce repérage implique aussi de construire les moyens d'analyse linguistique et discursive, et sup pose une réflexion sur ce qui travaille dans et sous la grammaire, au bord discursif de la langue. Pas question, donc, de ré-inventer le mythe anti-linguistique de la parole-libre, belle sauvage échappant aux « règles ». De la même manière, il apparaît crucial d'écarter l'idée, aussi séduisante qu'elle est fausse, selon laquelle les idéologies dominées, faute d'être le simple reflet inversé de l'idéologie dominante, constitueraient des sortes de germes indépendants : elles naissent au lieu même de la domination idéologique, sous la forme de ces multiples failles et résistances dont l'étude discursive concrète suppose de saisir à la fois l'effet du réel historique qui, dans l 'inter-discours, fonctionne comme causalité hétérogène,

cerne

à l'autre.

5.

La structure stratégique de tels dialogues de sourds se marque en particulier dans des cl

/Ce n'est pas X qui

ivages énonciatifs du type « C'est X

étudie les réémergences à point nommé dans le champ discursif de l'actualité qu'il étudie : la mémoire stratégique fonctionne à la répétition.

6. Le terme utilisé dans la même perspective par L. ALTHUSSER dans « Ce qui ne peut plus

durer dans le parti communiste » (Maspéro, coll. « Théorie », 1978).

7. Cf. le récent n° 30 de la revue Dialectiques « Sous l'histoire, la mémoire », en particul ierl'entretien avec Ralph SAMUEL.

c'est Y », dont J.-J. COURTINE

et l'effet du réel syntaxique qui conditionne la structure intérieurement contradictoire de la séquence intra-discursive. Prise entre le réel de la langue et le réel de l'histoire, l'analyse de discours ne peut céder ni sur l'un ni sur l'autre sans donner aussitôt dans la pire des complaisances narcissiques. Il serait étrange que les praticiens de l'analyse de discours soient les derniers à s'avertir de la conjonction entre l'aveuglement sur l'histoire et la surdité à la langue qui concerne à la fois leurs objets et leurs pratiques. Il était temps de commencer à casser les miroirs.