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Jean-Claude Dumoncel L'essence double du langage selon Gilbert Hottois In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième

L'essence double du langage selon Gilbert Hottois

In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 83, N°58, 1985. pp. 262-266.

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Dumoncel Jean-Claude. L'essence double du langage selon Gilbert Hottois. In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 83, N°58, 1985. pp. 262-266.

83, N°58, 1985. pp. 262-266. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0035-3841_1985_num_83_58_6360

L'essence double du langage selon Gilbert Hottois

En quelques pages de son récent ouvrage (Hottois, 1984, section I, §

4,

p.

30

à

34),

Gilbert Hottois nous donne

la quintessence de ses

recherches précédentes sur la thématique du langage dans la pensée contemporaine (Hottois 1979, et Hottois 1981) ^ Cette présentation condensée consiste dans la distinction de deux «pôles» qui «sont tout à la fois des tentations-limites et des ingrédients essentiels du discours» (p. 30). Entendons: des tentations limites si on veut les privilégier séparément; des ingrédients essentiels quand ils sont rendus à leurs rôles de pôles relatifs l'un à l'autre (p. 65). Ces deux pôles sont la référence et la signifiance. Pour bien comprendre la pensée de Hottois sur ce double point, il importe de ne pas confondre sa thèse avec la distinction fregéenne, devenue classique, entre la référence et le sens. La distinction fregéenne rentre en fait entièrement dans le champ d'un seul des pôles distingués par Hottois, à savoir le pôle de la référence (cf. p. 72). Dans ce champ, en effet, le sens n'est lui-même qu'un moment transitoire, orienté vers la finalité plus profonde que détient la référence. La sémantique des mondes possibles, définissant le sens comme ce qui donne la référence (en fonction des différents mondes possibles) a procuré en quelque sorte sa forme la plus achevée à cette première polarisation (sur les développe mentsde cette sémantique, cf. Dumoncel, 1981, § 1). Afin de définir l'autre pôle auquel pense Hottois, il nous faut nous tourner vers une autre tradition théorique, non plus celle qui a été inaugurée par Frege et systématisée dans le Tractatus Logico- philosophicus de Wittgenstein, mais celle qui a été inaugurée par Saussure et systématisée dans la Logique du sens de Gilles Deleuze. On sait en effet qu'à la sémantique «triangulaire» de Frege, distinguant entre l'expression, son sens et sa référence, on peut opposer la sémantique binaire de Saussure, fondée sur l'opposition entre signifiant et signifié. L'ignorance de la dimension référentielle n'est pas du tout une

1 Références bibliographiques: Vincent Descombes (1979): Le même et l'autre. Quarante-cinq ans de philosophie française (1933-1978), Éditions de Minuit (Paris, 1979); Vincent Descombes (1983): Grammaire d'objets, Éditions de Minuit (Pans, 1983); Jean- Claude Dumoncel (1981): «Sur les fondements métaphysiques de la sémantique modale», Archives de Philosophie (1981); Umberto Eco (1983): «L'anti-Porphyre», L'Infini (1983); Gilbert Hottois (1979): L'inflation du langage dans la philosophie contemporaine. Préface de Jean Ladrière, Éditions de l'Université de Bruxelles (Bruxelles, 1979); Gilbert Hottois (1981): Pour une métaphilosophie du langage, J. Vnn (Pans, 1981); Gilbert Hottois (1984):

Le signe et la technique. Préface de Jacques Ellul, Aubier (Pans, 1984).

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insuffisance de la part de Saussure; elle procède d'une décision méthodol ogiquetrès consciente, qui s'exprime dans le principe d'immanence. D'après ce principe, il va de soi que la linguistique ne s'occupe pas du monde dont parle le langage, mais seulement du langage; elle ne peut donc qu'ignorer la référence du langage aux choses, et sa sémantique sera confinée au signifié. Mais du même coup, le signifié de Saussure se révèle être tout autre chose que le sens de Frege. Le sens de Frege est l'angle sous lequel est donnée la référence; il n'est là que pour effectuer cette donation. Le signifié saussurien, lui, est enfermé dans le langage; il n'est que l'autre face du signifiant. Son contenu ne peut donc lui venir que du langage, c'est-à-dire de son rapport oppositif aux autres signifiés. D'où la thèse selon laquelle «dans le langage, il n'y a que des différences». Les découpages du signifié seront ceux qu'introduiront les découpages du signifiant. Au primat de la référence qui est formulé dans le Tractatus (§ 3. 203) s'oppose donc le «primat du signifiant» proclamé par Lacan2. Depuis The Meaning of Meaning d'Ogden et Richards (1923), il est devenu manifeste que la question du Sens est une des grandes questions de la modernité, peut-être sa question centrale. S'il y a une question sur le sens du Sens, c'est d'abord parce que l'idée du «Sens» présente une ambiguïté fondamentale: le «Sens» peut être ou bien le Sinn de Frege, ou bien le Signifié de Saussure. Quelle que soit la différence entre les deux, toutefois, elle ne se déploie pas dans l'équivocité pure. Les deux notions relèvent de la sémantique; et, qui plus est, le signifié saussurien est bien ce qui resterait du sens fregéen si on coupait celui-ci de ce que Quine appelle «les racines de la référence». Nous sommes donc fondés à parler d'une analogie entre les deux acceptions du mot «sens». J'appellerai «Sens» avec la majuscule le sens pris dans cette acception analogique, rendue neutre par son poids problématique. Les deux champs liés respectivement aux deux pôles que distingue Hottois peuvent donc être articulés autour de l'idée de Sens, prise dans cette acception généralisée. Pour cette raison, plutôt que de «pôles», je parlerai d'un axe de référence et d'un axe de signifiance.

2 Ce qui explique le rapport entre les titres ressemblants dans les ouvrages récents de Descombes et de Hottois : «A l'enseigne du signe» (Hottois 1984, section I) et «A l'enseigne du signifiant émancipé» (Descombes 1983, ch. v). Quant au réfèrent, il n'est pas représentable par une «enseigne», sauf à le résorber dans le verbal, dont il est précisément «l'Autre».

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Cette acception généralisée permet alors de construire le schéma suivant :

( Sens )« signifiance Signifié/Signifiant 1 sens référence Réfèrent
(
Sens )«
signifiance
Signifié/Signifiant
1
sens
référence
Réfèrent

Dans ce schéma, je me suis servi de l'opposition mathématique entre ouvert ([) et fermé (]) pour noter la différence entre l'ouverture de l'axe de référence au réfèrent extra-linguistique et la fermeture de l'axe de signifiance sur l'immanence du linguistique. La distinction des deux pôles ou des deux axes de la théorie du langage permet de situer en l'approfondissant une autre distinction cardinale dégagée précédemment par Hottois: la distinction entre le métalinguistique et ce qu'il a appelé Yadlinguistique. (Hottois fait lui- même le rapprochement, p. 66-67). Quand on se place sur l'axe de la référence, où le langage est essentiellement conçu comme un moyen de parler des objets (réels ou irréels), le langage qui se rapporte au langage est plus précisément un langage qui parle du langage (alors traité comme langage-objet), c'est-à- dire un métalangage. Les recherches sur le formalisme quantique en donnent un exemple type. Que l'un des théoriciens les plus importants de l'axe référentiel (le Wittgenstein du Tractatus) ait exclu jusqu'à la

possibilité d'un métalangage est secondaire ici ; ce qui compte, c'est qu'on se trouve sur l'axe où la question même d'une telle possibilité peut au moins se poser. Quand on se place sur l'axe de la signifiance, l'idée d'un langage se rapportant au langage prend un tout autre sens. Le paradigme en devient le dialogue conçu comme processus herméneutique ou, si l'on préfère, l'herméneutique entendue comme processus dialogique (cf. Hottois, 1984,

p. 46).

pas pour lui un objet (dont il aurait à chercher la nature) au sens où le

Lorsque l'exégète se trouve devant un texte sacré, ce texte n'est

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langage mathématique est un objet pour la métamathématique à la Hilbert: c'est une parole qui s'adresse à lui, et le commentaire qu'il y ajoute sera une réponse à cette parole. On a donc ici une autre manière pour le langage de se rapporter au langage, que Hottois nomme adlinguistique. Vincent Descombes (1983, ch. i, § 3) a opportunément rappelé la spécificité que présente l'herméneutique sous ce rapport (sur le glissement de la phénoménologie à l'herméneutique: Hottois 1984, p. 45; Descombes 1983, ch. n, § 5). L'appariement du couple métalinguistique / adlinguistique au cou ple référence / signifiance, toutefois, ne se fait pas sans requérir un chiasme. La référence, comme l'a justement remarqué Strawson, est (tout au moins dans les cas les plus typiques, mettant en uvre des déictiques) un acte de la parole vivante, alors que le métalangage est plus précisément une métalangue : il étudie le langage au niveau de ses règles (de formation ou de transformation) et donc au niveau de la langue. La signifiance, de son côté, réside en un rapport oppositif des signifiés sur l'axe paradigma- tique; c'est donc un fait de langue. Mais l'adlinguistique, par opposition, est un rapport de parole à parole ; c'est donc un fait de discours. Par ce croisement s'explique d'abord le fait que le principe d'immanence se soit prolongé par un véritable enfermement (dénoncé en particulier par René Girard), non plus dans le système de la langue, mais dans le syntagme du texte (cf. Hottois 1974, p. 46). Inversement, dans l'empirisme logique, l'instance de l'expérience vient donner ouverture sur un objet typique mentextra-linguistique pour les énoncés. Ce chiasme a d'ailleurs une raison profonde. Si le principe d'immanence de Saussure est justifié, c'est parce qu'une langue naturelle est toujours enracinée dans une culture. De sorte que si on ne coupait pas les ponts entre les mots et les choses, le dictionnaire se métamorphoserait en encyclopédie de cette culture (cf. Eco 1983), rendant impossible toute sémantique. Dans une perspective de description des langues, il faut donc ramener la sémantique à un inventaire des signifiés. Cette difficulté n'existe pas chez Frege, non pas, comme on le croit trop facilement, parce que sa sémantique ne serait applicable qu'au langage logico- mathématique, mais parce que c'est une sémantique générale (comme on dit «linguistique générale») et qui doit donc s'appliquer à tout langage; plus exactement, il s'agit même d'une théorie universelle, par opposition à la théorie simplement «générale» qui serait obtenue par induction (c'est ce que veut dire Carnap quand il parle d'une sémantique «formelle», ce qui est à ne pas confondre avec «formalisée»). Enfin les deux axes que le distinguo de Hottois nous permet de dégager dans le foisonnement des discours contemporains sur le langage sont caractérisés chacun par un point paradoxal, véritable trouée de

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ténèbre par où s'engouffre un vol de fantasmagories. C'est peut-être ce point qui mériterait le mieux d'être appelé le «pôle» associé à chacun des

axes en question. Sur l'axe de la signifiance, le point paradoxal est l'objet de ce que Descombes (1979, p. 1 15) a pu appeler le «pont-aux-ânes du structurali sme».Il s'agit de ce que Lévi-Strauss approche comme «signifiant flottant» et Lacan comme procès métaphorique de la signifiance. Pour neutraliser la notion, relativement à cette double origine, je l'appelerai le Snark. L'apparition du Snark dans le Logos est un résultat direct du principe d'immanence. Si le signifié n'est pas autre chose que l'autre face du signifiant, alors tout ce qui peut se dire (se signifier) dans la parole est déjà présent, à l'avance, dans la langue. «C'est pourquoi, écrit Descombes, la seule façon de faire sens est, pour le locuteur, de produire un message privé de sens, imprévu dans le code». En sorte que le non- sens est «la réserve où l'on puise afin de produire le sens». On obtient alors ce que Descombes appelle le «théorème de la 'logique du sens'» au sens deleuzien, à savoir que: «Le sens est l'effet du non-sens». J'appell eraicette loi théorème de l'effet Snark. Le Snark est la plage de non-sens où un langage coupé de ses racines référentielles est condamné à puiser le sens nouveau (cf. Hottois 1984, p. 46). Sur l'axe de la référence, le point paradoxal est ce que le Tractatus de Wittgenstein désigne comme indicible:

est

l'élément mystique. La présence de l'indicible sur l'axe de la référence résulte du fait que le paradigme de la référence est constitué par l'index (au sens de Peirce). Car:

4.1212 Ce qui peut être montré ne peut être dit. Qu'il s'agisse du Snark deleuzien ou du Mystique wittgensteinien, chacun des axes finit donc par atteindre un point où le langage rencontre une Limite indépassable. C'est une des raisons pour lesquelles Hottois est

fondé à parler d'une «tentation limite» pour chacun des axes, en un sens qui rappelle ce que Jaspers désigne comme «expérience limite» (l'expérience étant ici une expérience sans expérimentateur: celle du langage lui-même). Mais la limite elle-même n'est définissable que par rapport à l'axe en question, dont elle est le point remarquable. Ce qui fait l'importance des recherches métathéoriques de Gilbert Hottois est la découverte d'un autre point remarquable sur ces deux axes :

le point qui leur est commun et à partir duquel ils divergent, chacun vers son point paradoxal (cf. Hottois 1984, p. 65). Et ce point-origine peut être appelé «Sens» (p. 71) même si c'est seulement dans le cadre limitatif de l'analogie susdite.

6.522

II y a assurément de l'indicible. Celui-ci se montre.

Il

1, rue Pierre-Corneille F- 14100 Lisieux.

Jean-Claude Dumoncel.