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3/11/2014

Des morts pour pleurer

Revued’ethnologiedel’Europe

Lesmortsutiles

62|mars2014 : Lesmortsutiles Lesmortsutiles Desmortspourpleurer

Desmortspourpleurer

LesusagesmorauxdudeuilchezlesWaraodudeltade

l’Orénoque*

OLIVIERALLARD

p.36­53

l’Orénoque* O LIVIER A LLARD p.36­53 Résumés FrançaisEnglish

Résumés

FrançaisEnglish

Lesdéfuntsn’ontguèred’existencequecommeobjetsdedeuilchezlesWaraodudeltade

l’Orénoque,auVenezuela.Toutefois,cesderniersnedoiventpasseulementsurmonterla

peinesuscitéeparundécès,ilspeuventaussilarechercherintentionnellement,dans

certainescirconstancesbiendéterminées.Leslamentationsfunérairesenprésencedu

cadavre,etlacélébrationduJourdesMortsdanslescimetières,représententlescontextes

quifontéprouverauxvivantsunetristesseetunedétresseprofondes,manifestéesalorspar

leurspleurs.CetarticlemontrecommentlesWaraoenfontunusagemoral:lapeine

causéeparlesdéfunts(etlesabsents)leurpermeteneffetdeprouverleurmoralitéetdese

justifieréthiquement,enrévélantleurattachementauxvivantsetenexhibantleurregret

den’avoirpuéchapperauxdilemmesinsolublesetauxexclusionsinévitablesdontestfaite

laviesociale.Cettepeineestaussiconstammentanticipée,detellesortequelesvivants

apparaissentsouventcommedesmortsenpuissance:l’assurancedelepleureràsamort

estlemoyenleplusefficacedeconvaincresoninterlocuteurd’uneaffectionsansfaille.

AmongtheWaraooftheOrinocoDelta,inVenezuela,deadpeoplehardlyexistsaveand

exceptasobjectsofgrief.However,thesorrowtheyevokemustnotonlybeovercome,but

canalsobeactivelysoughtbytheWarao,insomespecificcircumstances.Funerarylaments

infrontofthecorpse,andthecelebrationoftheDayoftheDeadincemeteries,represent

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thecontextsthatcausethelivingtoexperiencedeepsadnessanddistress,whichthey

displaythroughtheircrying.ThispapershowshowtheWaraomakeuseofsuchemotional

experiencesformoralends:thegriefcausedbythedead(andbytheabsent)enablesthem

toprovetheirmoralityandtojustifythemselvesethically,byrevealingtheirattachmentto

theliving,andexhibitingtheirregretnottohavebeenabletoescapetheunsolvable

dilemmasandtheunavoidableexclusionsthatconstitutesociallife.Thissorrowisalso

constantlyanticipated,sothatthelivingoftenalsoappearaspotentialdeadpeople:vowing

tocrywhensomeonediesisthemostefficaciousmeanstoconvinceone’sinterlocutorsofa

flawlessaffection.

Entréesd’index

Thèmes:mort,morale

Lieuxd'étude:Amazonie

Texteintégral

*J’aibénéficiédetantd’aideetdeconseilspourcetterecherchequ’ilm’est impossibled’énumérerlesdettesquej’aiaccumulées.Meshôteswarao,pourlesquels j’utiliseicidespseudonymes,ysontévidemmentpourbeaucoup.Cetarticleestune

versionremaniéed’untexteprécédemmentpublié(Allard2013).J’enaiprésentéles

grandeslignesaucolloque«Moraleetcognition:l’épreuveduterrain»,dirigépar MonicaHeintzauCentreculturelinternationaldeCerisy­la­Salle,lorsdelatable

ronde«Ethnographierlesémotionsmorales?»organiséeparIsabelleRivoal(4­11

septembre2013),etlescommentairesdeMarikaMoisseeffm’ontaidéàclarifierde

nombreusesformulations.

1 Lespremiersanthropologues,confrontésauxdescriptionsdescomportements particulièrementexpressifsetintensesobservésdansdessociétésnonoccidentales aucoursdesritesfunéraires,ontsouventmisl’accentsurlecaractèreobligatoireet collectif des manifestations d’affliction. Plus que l’expression spontanée de sentimentspersonnels,ils’agiraiteneffetderésoudreleproblèmeposéparlaperte parlegrouped’undesesmembres:faceàuntel«sacrilège»ou«attentat»(Hertz

1907:123­124),ilestnécessairederestaurerune«vitalitésociale»amoindrie

(Durkheim1960:574) 1 .Mêmesicetidiomedurkheimienn’estaujourd’huiplusde mise,unelonguetraditionacontinuéd’explorerlasignificationsociologiqueou cosmologiquedesritesfunéraires,toutenprenantunetournureparticulièreen Amazonie:eneffet,lesmortsysonttypiquementvuscommedes«autres»,néfastes

pourlesvivantsetqu’ilfauttraitercommetels(CarneirodaCunha1978;Clastres

1968).Danscecontexte,lapréservationdel’humanitérenddoncnécessairede

«fairesondeuil»desdéfuntsdemanièreradicaleetabrupte,pouréviterd’être victimed’anciensparentsdevenusprédateurs.Certainsauteursplussensiblesà l’expérienceaffectivedespersonnesconcernéessignalentquelesmortssontenfait doublementdommageables:àlamenaceontologiquedelaprédations’ajouteun danger proprement psychologique, car la tristesse prolongée peut également conduirelesvivantsàlamort.Danscertainscas,lafiguredufantômeréunitces deux aspects, puisque ce non­humain dangereux constitue littéralement une émanationdelamémoiredudéfunt,quin’estvisiblequeparceuxquil’ontconnu vivant,etquidisparaîtprogressivementàmesurequelessouvenirss’estompent 2 . L’aspect conventionnel des rites funéraires, loin d’être divorcé des émotions individuelles,permettraitalorsprécisémentd’exprimeretdecanaliserlapeinedu deuil,enlafaçonnantetenlasocialisant–doncaussidelasurmonteretd’ymettre unterme.Leslamentationsfunérairesontsouventétéinterprétéesainsidansles

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basses terres d’Amérique du Sud (Basso 1985 ; Briggs 1992), en reprenant implicitement un modèle courant, quoique critiquable, des émotions comme phénomènespsychophysiologiquesquipréexistentàleurexpressionsocioculturelle

(voirWilce2009).

2 Lorsquel’expériencedudeuilesttraitéesérieusementparlesanthropologues,elle estdoncessentiellementvuecommeunétatinévitableetnéanmoinsnéfaste,qu’ilest indispensable de surmonter sous peine de conséquences dramatiques. Toute proportiongardée,lesdescriptionsetlesinterprétationsdesethnologuesfontici échoauxpréoccupationsdel’Occident,oùundeuilprofondetprolongéestdeplusen plusvucommeunétatpathologique 3 :danslesbassesterresd’AmériqueduSud,c’est uneanomaliedeconserverunsouvenirdesdéfunts,denepasréussiràlesoublier.Et pourtant, les Warao – une population amérindienne qui occupe le delta de l’OrénoqueauVenezuela–cherchentintentionnellementàêtreaffligésparlapeine liéeàlaperteouàl’absencedeleursproches,qu’ilsmanifestentalorsparleurs pleurs.Ilnes’agitpassimplementd’uncomportementconventionnel,carcertains contextes limités dans le temps et dans l’espace fournissent les conditions permettantauxWaraodefairel’expérienced’unedouleuretd’unedétresseprofondes –notammentlorsdeslamentationsfunérairesenprésenceducadavre,ouaucours delacélébrationduJourdesMortsdanslescimetières.Rechercherainsiàvivre intensémentladouleurdelaperteoudel’absencen’estenfaitpassiexceptionnel,et permetdefaireleparallèleavecd’autressociétésoùl’onrencontreunsemblable

«désirdepeine»(AmydelaBretèque2013a:22;voiraussiSchieffelin2005).Un

traitfrappantdes Warao, etqui les inscritparadoxalementdans le contexte amérindien,estqu’ilsnesesouviennentdesmortsquedanslamesureoùils permettentdepleurer,demêmequelesJivarosnesesouviennentdeleursmorts

qu’entantqu’assassinés,etdoncsourcedevengeance(Taylor1997).Onpourrait

mêmedirequelesmortsn’ontpasd’autreexistencequecelled’objetsdepeine,et, loind’êtreunéchecdutravaildedeuil,c’estàunetellefinqu’ilssontmobilisés.

3 Maispourquoivoudrait­onsouffriretpleurer?Ilsembledifficileden’yvoirqu’une perversionmasochisteérigéeenpratiqueculturelle,etjepensequel’expériencedu deuiljoueunrôleplusconstructifdanslaviesociale.Onpeuteneffetlaconcevoir commeuneépreuvemorale:laréactionàlaperteouàl’absenced’unepersonne révèle,encreuxouennégatif,l’attachementquel’onaeupourelles,etdontonest capablepourlesvivants.Plusqu’uneobligationconventionnelle,dontlenon­respect susciteraitunepunitionouuneindignationservantàréaffirmerlacohésionmorale

dugroupe(Durkheim1960:583­584),ledeuilestuneépreuvequipermetd’évaluer

laqualitémoraletrèsinégaledespersonnes 4 .Sonissueestincertaine,etades conséquencessurlesrelationssocialesquechacunentretienttantavecsesproches qu’avecdesinterlocuteursplusdistants,voireanonymes,etquisontdenaturestrès diverses.Untelrôlemoraldudeuilestenréalitétrèsrépandu,àtelpointquec’estun toposdelalittératureoccidentale.Unexempleàlafoissingulieretparticulièrement poussé en est offert par Camus dans L’Étranger. Le personnage principal, Meursault, perd sa mère au début du roman, se lie avec une jeune fille immédiatementaprèsl’enterrement,puistuequelqu’unsansraisonparticulière.Le procèsseconcentreplussursondeuildéficientquesurlemeurtre,etlorsqueson avocats’interroge:«Enfin,est­ilaccuséd’avoirenterrésamèreoud’avoirtuéun homme?»,leprocureurréplique:«J’accusecethommed’avoirenterréunemère

avecuncœurdecriminel»(Camus1942:137).L’affaireestréglée,Meursaultsera

condamnéàmort.Ledeuilreprésenteunemiseàl’épreuvecrucialepourdéterminer laculpabilitédupersonnage,quin’extérioriseaucunepeine.Ilnes’agitalorspasdu simplerespectdesconventionssociales,carc’estvéritablementsonexpérience émotionnellequiestenjeu,révéléepartouteuneséried’indices:ledétachementde Meursaultlorsquesamèredécèdeprouvesondétachementgénéraliséàl’égarddes

autres,sonincapacitéàéprouverdela«sympathie»(ausensd’AdamSmith1761),

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etdoncattestequ’ilestcapabledetuerpourrien,etsansregrets.

4 Toutenmontrantqueledeuilesttrèslargementutilisécommeépreuvemoralepar etpourlesvivants,cetexemplelittérairepermetégalementdemettreenrelief,par contraste,lamiseenœuvreparticulièredelamoralitédelapeineetdel’affliction chezlesWarao.Toutd’abord,leursusagesdudeuilsontgénéralementparticularisés etcontextuels:plusqued’émettredesjugementssurla«personnalité»comme dispositiondurable,distinctiveetcohérente(dontjeneveuxpasdiscutericilelien aveclamodernitéoccidentale 5 ),ils’agitd’orienterledéroulementdecertaines interactions.Ensuite,ledeuilneconstituepasseulementunepreuvenégative(son défautétantlesigned’uneâmenoireoud’unedéficienceémotionnelle),maispeut donnerlieuàdesusagespositifsouconstructifs.Ilpermetàcertainespersonnesde devenirl’objetdelasollicitudedeleursproches,etdejustifierleurcomportement inévitablementimparfaitd’unpointdevuemoralouéthique.Enpoussantcette logiqueàterme,etdoncenlarévélantdemanièreaccomplie,lesWaraoanticipent fréquemmentladouleurcauséeparlapertedeleursproches,lorsqu’ilspromettentde pleureràleurmortouqu’onleurrappellequ’ilsleferont:ilsutilisent,àdesfinstrès pratiques,lefaitquechacunestdestinéàmourir–estunmortenpuissance.

Promessesdepleurs:lesvivants

commemortsenpuissance

5 Alorsquejem’apprêtaisàquitterunvillageoùj’étaisrestéassezlongtemps,la grand­mèredemafamilled’accueilm’assurad’untonguilleretqu’elleallaitpleurer pourmoilorsquejemourrais.Safillefitdemême,ennecessantdem’appeler compadre(puisquenousétionsliésparunliendeparentéspirituelle),etellesen profitèrentpourmerappelerlalistedetouslesbiensquejedevaisleurenvoyer,tels quedesrouleauxdefildenylon,desvêtements,oudescouteaux.Lorsquej’ysuis retournéunanplustard,lavieilledamem’aracontécommentsonfilsJesúsavait pleuréunsoirqu’ilétaitsaoul,enrépétantmonnometendisantquejel’avais abandonné,avecuneformuletypiquedeslamentationsfunéraires(m’omo­ae).Ma mortétaiten quelquesortepréfiguréeparchacunedemes absences, pendant lesquellesj’abandonnaislesWaraoaveclesquelsj’avaisvécu.Detellesparoles m’étaient adressées dans le cadre d’interactions relativement joyeuses, où il s’agissaitdem’assurerd’uneaffectionintense,etsansdouteaussid’enrecevoirla confirmationmatérielle.Maislespromessesdepleursn’étaientbienentendupasun simpleproduitdemarelationavecmeshôtes,etellespeuventégalementavoirun accentbeaucoupplussérieux:dansd’autressituations,ellespermettentderésoudre oudeneutraliserlesconflits.Lagrand­mère,Adelina,s’étaitparexempledisputée avecunedesesfilles,àtelpointqu’elless’étaientbattues(cequiestbeaucoupplus rarequ’unesimpledisputeverbale).Jen’étaispasprésentàl’époque,maisellem’a racontéensuitecommentl’affaireavaitétérésoluegrâceàlamédiationdesleaders deGuayo,legrandvillagemissionnairequiestvoisindeleurproprecommunauté,et unélémentressortaitdesonrécit.Lesleadersenquestionavaientsimplement affirméàsafille:«Quandtamèremourra,tupleureras.»Iln’yavaitrienàajouter, etlacertitudedespleursfutursoffraitunegarantied’attachement,quileurpermitde mettrefin à leurdispute. Lorsquej’entendis cettehistoire, Adelina etsa fille cuisinaientcertessurdesfoyersséparés,cequiétaitl’indiced’unecertainedistance, maisellesavaientaumoinsrecommencéàserendrevisitedemanièrechaleureuse.

6 Lorsdetelsévénements,cen’estdoncpasl’absencedepeineoud’afflictionqui dévoileunepersonnalitéimmoraleouindifférente,maisdespleurspassésoufuturs quicertifientl’affectionetlesoucid’autrui–ou,plusprécisément,decertaines personnesenparticulier.Unedoubledifférence,donc,danslamesureoùils’agit

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d’unepreuvepositiveplutôtqued’undémenti,etd’unattachementparticularisé, mobilisédansdescontextesspécifiques,plutôtqued’unepersonnalitéévaluéede manièreglobale.Eneffet,lasollicitude(oucare,pourreprendreletermeanglais), quirégitlesrelationsentreparentsetco­résidentschezlesWaraocommedansbien d’autressociétésamérindiennes,estunequestiond’«attentionauparticulier» (Laugier2005):il nes’agitpas derespecterdes normes oudes obligations générales, mais d’êtresensibleaubien­êtred’interlocuteurs différenciés, etd’y répondreautantquepossible.Unetellepratiquequotidienne,quireposenotamment surlesactesnourriciersetlepartagedenourriture,estinterrompuedemanière définitiveparlamort(etdemanièretemporaireparl’absence),etcettediscontinuité estsourcededouleur.Silespromessesdepleurssontengénéralassezlapidaires,les lamentationsfunérairesexprimentbienuntelprincipe:desversquirappellentles actes quotidiens accomplis par le défunt sont systématiquement suivis de l’affirmationplaintivequecelanepourraplusjamaisarriver 6 .Parailleurs,mêmesi onprendsoindesesproches,onnelefaitsouventqu’imparfaitement,et,avecla mort,cequiétaitpeut­êtreinévitabledevientirrémédiable.Ainsi,aprèsledécèsdesa belle­sœuretledépartdesonfrère,monamiJesússedésolaitdelasituationdeson neveudevenuorphelin,Diego.Ilcritiquaitnotammentl’attitudedugrand­pèrede Diego(lepèredesamère),quin’envoyaitjamaisdepoissonpournourrirl’enfant, carilétaitenfroidavecsesautresgrands­parentsquil’avaientrecueilli.Maisil ajouta:«Etpourtant,siDiegomourait,songrand­pèrepleurerait.»Ici,lespleurs devaientexprimerl’attachementdugrand­pèrepoursonpetit­fils,mêmes’ilétait momentanémentdémentiparsonattitude,maissurtoutsesregretsd’avoirpris imparfaitementsoindel’enfant,enlaissantprimerladiscordeentremaisonnées.En creux ou en négatif, pleurer révèle donc les qualités positives et valorisées d’attachementetd’affection–etc’estfinalementunprincipetrèscourantdansle mondeamérindien 7 .

7 Cettedimensionéthiqueetémotionnelledespleursestloind’êtreincompatible aveclesusagesstratégiquesauxquelsilspeuventdonnerlieu,commenousserions peut­êtretentésdelepenserenopposantactionintéresséeetcomportementmoral.Si l’onrefuseuneapprochenaïveetdésincarnée,ilfautreconnaîtrequelasollicitude informeautantlessoinsquel’onprodigueàautrui,quelestentativespourdevenir l’objetdel’attentiondesautres:c’estenraisond’unetelleréciprocitédeperspective quesusciterlacompassion,parexemple,estunemodalitéfondamentaledel’action

(Schieffelin2005:127­133).Lespromessesdepleureràlamortdequelqu’un,ou

l’assurancedel’avoirfaitalorsqu’ilétaitabsent,prennentplaceàcôtéd’autresactes quiontlemêmeobjectif:lorsqu’ilss’adressentàleursinterlocuteursenutilisant certainstermesdeparenté,qu’ilsexhibentleurdénuementauregardd’autrui,ou qu’ils insistentsur la souffrance physique qu’ils endurent, les Warao tentent égalementd’inciterleursinterlocuteursàprendresoind’eux.Lesréférencesaux pleurspossèdenttoutefoisunstatutparticulierpourdeuxraisons.Toutd’abord,ce sontdes actes saillants, qui se distinguentde la pratique quotidienne de la commensalitéetdelasollicitude(où«çavasansdire»),etcorrespondentdoncà

uneformederéflexivitésurlesrelationsqu’ilsentretiennent(voirLambek2010).

Ensuiteetsurtout,pourréaffirmerouréparerleursrelationsquotidiennesavecleurs proches,lesWaraoanticipentlapeinequ’ilsaurontàleurdécès,ourappellentcelle qu’ilsontenduréeenleurabsence:enquelquesorte,pourêtrebienaveclesvivants, ilfautàcertainsmomentslesvoircommedesmortsenpuissance,ilfaututilisercette virtualité(oucettecertitudenonencoreactualisée),quipeutnousparaîtrebrutaleou maladroite, mais qui représente aucontraire l’outil le plus puissantdontils disposent.Maisquelssontalorslesfondementsdecetteefficacité,puisqueces référencesauxpleurssemblentirrésistiblespourmettrefinauxdisputesoucertifier l’attachement?

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L’efficacitédelapeine

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L’anthropologieoffredenombreuxexemplesdesituationsoùl’onseréfèreaux émotionsdesunsoudesautrespourarriveràunaccord,commedanslescérémonies

derésolutiondeconflit?(White1990).Maisils’agitalorsdediscoursémotionnels,

etnond’émotionselles­mêmes.Ilsportent«surlaviesocialeplusquesurdesétats

internes»(Lutz&Abu­Lughod1990:1­2),detellefaçonqu’ilfaudraitsansdoute

s’abstenirdeparlerdecesderniers 8 .Decepointdevue,lesmortsetlesémotions qu’ilssuscitentchezlesWaraoneseraientqu’unassezmaigreprétextediscursifpour permettre aux vivants d’ajusterleurconduite etd’atteindre leurs fins sociales concrètes.Maisuntelréductionnismemesembledifficileàdéfendre:ilcorrespondà

uneconceptiondésincarnéedelaviesociale(voirRosaldo1989),etsurtout,en

l’adoptant,ildevientdifficilederendrecomptedel’efficacitédesréférencesaux pleurs–quisontcontraignantesàtelpointqu’iln’yasouventrienàajouterunefois qu’onaditqu’onpleurerait,celasuffitàclorelesdisputes,etonnepeutsurenchérir entermesd’affection.

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Enréalité,ilimportedesoulignerlefaitquelesWaraoneparlentpasdirectement d’uneémotion,qu’eux­mêmesouleursinterlocuteursseraientsupposésressentir, maisd’uncomportementquiexhibeladouleuroul’afflictioncauséeparlamortou l’absenced’unproche.Cettevoiedétournéemesembleêtreaucœurdel’efficacitédes promessesdepleurs,etcorrespondreàunprincipeplusgénéral:avoirunimpact positifsurautrui,«extraire»uneréactionappropriéedelapartdesesinterlocuteurs, sefaitlaplupartdutempsdemanièreobliqueouimplicite.LesWaraogèrentainsi l’impressionvisuellequ’ilsdonnent,enexposantleurgénérositéouaucontraireleur dénuement,ilsdécriventleursouffrancephysiquededevoirtravaillersansoutils, maisilsparlentrarementdeleurspenséesoudeleursétatsémotionnels–pasplus qu’ilsn’enattribuentauxautres.Unetelleréticencerappelleleconceptd’«opacité desautresesprits»quiaétédiscutéausujetdelaMélanésie(Robbins&Rumsey

2008),etquiconduitàs’intéresserauxmanièresindirectes,etsouventnonverbales,

demanifestersesdésirsetsadispositionaffectiveàl’égarddesespartenaires

(Weiner1983:696).Danslecasquim’intéresseici,lesWaraoutilisentdoncles

émotionsprovoquéesparlesmorts–oul’anticipationdecellescauséesparlamort desvivants–pourpersuadercesderniersdeleurattachement,etdoncobteniren retourleurattention.Etceprocédéestefficaceprécisémentdanslamesureoùils’agit d’émotionséprouvées:lesWaraonepleurentpaspardevoirouparobligation conventionnelle,maisparcequ’ilssouffrent,qu’ils«semeurentdetristesse» (arawanawaba­kitane).

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Cependant,lareconnaissanceducaractèreéprouvédesémotionsn’impliquepas delesconcevoircommedesphénomènesspontanésetuniversels,pourreprendreles

termesdudébatanthropologiquesurlesémotions(voirparexempleLeavitt1996).

Eneffet,lesWaraonesecontententpasd’annoncerqu’ilsvontpleureràlamortd’un proche,ilsprécisentaussiparfoisqu’ilsprendrontintentionnellementcertaines dispositions,quilesferontpleurer.MonamiJesúsm’aunjouraffirméqu’ilvoulait garderunephotographiedemoi,pourqu’ilpuisseêtrenostalgiqueaprèsmondépart, laregarder,sesaouler,etpleurer.Danssadéclarationenflammée,ilautiliséun suffixemarquantdemanièreexplicitelafinalité(­miaru),enrépétantcequ’ilavait ditdemanièreplussimpleavecuninfinitif:ilvoulaitconserveruneimagedemoi pourêtretriste,pourpleurer.Àunautremoment,undemesinformateursm’aaussi ditqu’onpeutboirepourpleurer,lorsdelacélébrationduJourdesMorts,sur laquellejereviendraiendétail.Ainsi,lespleursdesWarao,quiexhibentleurpeine, correspondentbienàlamanièredontJackKatzcaractériselesémotions:«quelque chosequel’onproduithabilement,etdontonfaitcependantl’expériencecommedes

forcesquinousemportentindépendammentdenotrevolonté»(1999:7).Onne

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contrôlepas seulementl’expression des émotions, mais leurproduction même

commeétatséprouvés(Griffiths2003).AlorsquelesWaraopleurentparcequ’ilsse

meurentdetristesse,ilspeuventainsichercherintentionnellementàlefaire–parce quepleurerpourlesmortsetlesabsentsrévèleleurattachementauxvivantset réhabiliteleurconduiteinévitablementimparfaite.Leurdouleuretleurdétresse peuventprovoquerlacompassiondeceuxquilesentourent,etleurspromessesde pleureracquièrentalorsunfondementeffectif,cequileurpermetd’amadouerleurs interlocuteurs.Danslesexemplesquej’aidonnés,regarderlaphotographied’un absentetboiredel’alcoolapparaissentcommedestechniquesoudesdispositions quipermettentdesusciterlatristesseetdeselaisseremporterparelle.Maiscette production intentionnelle d’émotions éprouvées estplus spécialementliée aux contextes particuliers dans lesquels on pleure effectivement, notamment les lamentationsfunérairesetlacélébrationduJourdesMorts,etaumoded’existence desmortseux­mêmes,commesourcedetristesse.

Selamenteretémouvoir

11 Qu’ilsoitlerésultatd’unaccidentoud’unelonguemaladie,undécèsprovoque toujourschezlesWaraouneexplosiondepleursetdecrisparmisesparents,etles femmescommencentàpousserdeslamentations,qu’ellesreprennentrégulièrement devantlecadavreexposépendantaumoinsunenuit.Ceslamentationsfunéraires, appelées«pleurs»(ona)ou«détresse»(sana),sontrenduesencoreplussaillantes parlaprostrationgénéraliséequeprovoqueunemort:personnenepartréaliserune quelconquetâcheproductive,etmêmeceuxquinesontpasapparentésaudéfunt restentdansleurshamacsànerienfaire,lorsqu’ilsnevontpas«voirlemort»ou pleureraucôtédesesplusprochesparentes.Leslamentationsfunérairessont

remarquablementsimilairesàtraverslemonde(voirBerthomé&Houseman2010;

Wilce 2009), et de nombreux auteurs ont relevé leur ambivalence : elles correspondentàdesformesconventionnellesd’expression,maissonttraverséesde déchaînementsdedouleurquiperturbentlalignemélodiqueetl’élocution.Cette dichotomieaentraînédenombreuxcommentairesdelapartd’anthropologuesqui ontcherchéàlarésoudre,maisilestsansdouteplusjustedeconsidérerqu’ils’agit delatensionconstitutivedespleursrituels:«Lapratiquerequiseetlessentiments personnelsnesontpastantintégrésdemanièrehomogène,queprésentéscommeun

alliageimparfait»(Berthomé&Houseman2010:60).Unetelleinterprétation

s’appliqueparticulièrementbienauxlamentationsdesWarao,tellesqu’ellesontété

décritesenprofondeurparCharlesBriggs(1993:935).

12 Maisleslamentationsnesecantonnentpasàexprimeretàfaçonnerlesémotions despersonnesquilespoussent,ellesenproduisentégalementchezcellesetceuxqui lesécoutent,yparticipentourestentdanslepublicsilencieux.Danscertaines sociétés,leslamentationsfunéraires,enexcitantladouleurmaisaussilacolère,

serventd’incitationetd’impulsionàlavengeance(Wilce2009:49­50).Chezles

Warao,mêmesilacolèreest(commepartout)présentedansledeuil,lesmortsne serventcependantpasàentrerenguerre;ils’agitavanttoutd’émouvoirtoutesles personnesprésentes:dèsqu’unefemmeentameunelamentation,lesautress’y joignent,pendantquelespetitesfillessanglotentetqueleshommespleurenten silenceoumurmurentdesaccusations.Cetimpactémotionneldeslamentations,

c’est­à­direleurefficacité,adéjàétéremarquédansd’autrescontextes(Tolbert1990:

82),etBriggsenoffreunexemplerévélateurpourlesWarao.Lorsd’unecérémonie

funéraire,unegrand­mèreclassificatoiredudéfunts’estjointeauxpleureuses,mais salamentation,parcequ’elleétaittotalementdéconnectéedesautres,étaitapparue

«commesic’étaitquelquechosedontondevaitrire»(Briggs1993:936)–alors

qu’ils’agitprécisémentdefairepleurer.Inversement,lorsquejesuisrevenusurle

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terrain après un an d’absence, mes hôtes m’ontdemandéavec enthousiasme d’écoutermonenregistrementd’unelamentationfunéraire,maisilssesonttrès rapidementravisés,medisant,avecdesvisagesdécomposés,qu’ilfallaitquej’arrête

dejouerl’enregistrementtantc’étaitdouloureuxàécouter(voiraussiBriggs1993:

933;JulioLavandero,communicationpersonnelle,2009).

13 Quelespleursnesoientpasunpurcomportementconventionnel,celanesignifie paspourautantqu’ilsseraientl’expressionspontanéedesentimentsindividuels

(Durkheim1960:567;Hertz1907:84;Mauss1921):lesémotionspeuventêtre

éprouvéestoutenétantproduites,etc’estpourcetteraisonquelacapacitédes lamentationsàémouvoirestjugéesiimportante 9 .Discuterlesfondementsdecette efficacitémériteraitdelongsdéveloppements,maisilestpossibledementionner deuxlogiquesquiycontribuent,etquisontliéesauxaspectspragmatiqueset

perceptuelsdel’interaction(voirAllard2013:550­551).D’unepart,lesfemmesqui

pleurent prennent systématiquement le cadavre comme interlocuteur. Elles lui adressentdesplaintesouexprimentdesespoirsfrustrés 10 ,etleslamentationssont enpermanenceperturbéespardes«signesiconiquesdespleurs»(telsquevoix inhalée,voixrauque,suffocation,sanglots,etc.).CommelesouligneGregUrban,on neditalorspassapeineauxautres,onl’exhibeetlepublicnefaitque«surprendre» (overhear)cequel’ondestineaudéfunt:«C’estcequirendleslamentations

rituellesconvaincantes»(Urban1988:397).D’autrepart,lespratiquesfunéraires

sontcaractériséesparuncertainnombred’impressionsperceptuellesfortes.Le caractèreconventionneldeslamentationspermetainsiàchaqueépisodededeuil d’évoquertouslesautres,etd’émouvoirmêmelesparentséloignésdudéfunt(Conklin

2001:72).L’expériencevisuelleestégalementcruciale,lespersonnesendeuil

passantaumoinsunenuitàproximitéducadavreexposé,etleslamentationsmêmes sefaisanttoujoursenfixantlecadavreduregard(ou,àdéfaut,devantlatombe). Lorsd’unecérémonieàlaquellej’aiassisté,desmissionnairescatholiquessont venusdirelerosaireàlademandedesWarao.Lesplusprochesparentesdudéfunt ontalorsdétournéleregardafind’interrompreleurslamentations,et,dèslafindela prièrecatholique,ellesontdenouveaufixélecadavreetsesontremisesàpleurer:on ne peut guère pousser de lamentation sans cadavre, et on peut difficilement s’empêcherdepleurersionleregarde.Lespleurssontuneréactionirrépressibleà certainesconditionsqui,elles,sontenpartiecontrôlables.

14 Mais,denouveau,pourquoiest­cesiimportantdepleureretd’émouvoir?Quelles quesoientlescirconstancesd’undécès,cederniersuscitetoujoursunmélangede douleuretd’accusationsdiverses,quisontimbriquéesmêmesiellespeuventparaître

divergentes.JohannesWilbert(1996)endonneunexemplefrappant,enfaisantle

récitdesespremiersmoisdeterrainparmilesWarao,en1954,quifurentmarqués

pardenombreuxdécès.Certainsyvoyaientl’actiondesesprits,alorsqued’autres propageaientdes rumeurs de sorcellerie. Lorsqu’un jeune homme agonisa, la dernièrequestiondesonpèrefutainsi:«Quit’atué?»,etilréponditenmurmurant lenomd’unchamanevoisin.Aumomentmêmedesamort,cetteaccusationfut toutefoiséclipséeparuneautredénonciation.Lamèredudéfuntattaquasaco­ épouseenhurlant:«C’esttafaute,tunel’asjamaisnourrilorsqu’ilavaitfaim!»

(ibid.:124­125).Dansuntelcontexte,ilestnécessairedesejustifiermoralement–

tantfaceauxautresquedevantsoi­même–,enprouvantsonattachementaudéfunt etenregrettantden’avoirpasétécapable–malgrécetattachement–d’enprendre soindemanièreadéquate.Cethèmetraverseleslamentationsfunéraires 11 ,maisilne suffitpas,bienentendu,del’énoncerdanslediscours:ondoitenoffrirlapreuve dansladouleur,etc’estl’impactdespleursquiattesteleurprofondeur.Ilyalàune formedecircularité,danslamesureoùlaréactionémotionnelledequelqu’unpeut être vue comme une évaluation immédiate de celle des autres : chacun est suffisammentaffligépourpleureretfairepleurer,etundémentisurgit,commedans

l’exempledelagrand­mèreclassificatoirerapportéparBriggs(1993:935­936),

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lorsqu’unefemmeéchouetantàêtreémuequ’àémouvoir.

15 Ledeuilesticiuneréaction(éprouvéeetmanipuléeàlafois)aucontextemême d’un décès, qui, outre son rôle immédiat, confère un fondement effectif aux promessesdesWaraodepleurerpourleursproches.Lapeineetladétressene cessenttoutefoispasàlafindelacérémoniefunéraire,etlesouvenirdesmorts permetauxWaraodelaréactiverpériodiquement:ilsdeviennenteneffetdesobjets depeine–ouplutôtsontréduitsàn’êtreriend’autrequecela.

Del’existencedesmortscomme

objetsdepeine

16 Leslamentationsfunérairesreprésententlederniermomentoùl’onparledudéfunt commed’unepersonnesingulière,enfaisantréférenceàcequ’ilaété,àsonactivité quotidienne(notammentnourricière)ouàdesévénementsparticuliersdanslesquels ilajouéunrôle(parexemplelavenuedesmissionnairesoudesaffairesd’adultère,

voirLavandero1972;Briggs1992).Maischaquestrophesetermineparunrappel

quelamortainterrompuàjamaiscesactivités,etonnetientensuitepratiquement aucundiscourssurlespersonnesdécédées:ellessontrarementlesprotagonistes d’histoiresquitendentàêtresoitautobiographiquessoitanonymes(voirTaylor

1997).Parlasuite,sil’onprononcelenomd’undéfuntouquel’ons’yréfèreparun

termedeparenté,ceux­cisontsystématiquementsuivisd’uneexpressionsemblableà notre«feu»(waba­ha­kotai,«celuiquiestmort»);maisonéviteengénéraldele nommer.Parailleurs,onsedébarrassedespossessionsdudéfunt,enlesdétruisant, enlesenterrantaveclecadavre,ouparfoisenlesvendant.Danslecasd’unadulte, samaisonestabandonnée,et,lorsquec’estunleaderquidécède,levillageentiera tendanceàsedémanteler,detellesortequelessurvivantsrejoignentd’autresgroupes ouformentunenouvellecommunauté.Iln’yalàrienquedetrèsclassiquepourles bassesterresd’AmériqueduSud 12 ,etlesWaraojustifientcespratiquesavanttoutpar lasouffrancepsychologiquequecauseraitlapermanencedeschoses:unobjet particulierqu’asouventmanipuléunmort,c’est«lelieudesesmains»(a­moho­ noko),etonnepeutdonclevoirsanspenserauprochequel’onaperdu.C’estunréel danger,autantquelerisqued’agressiondelapartdel’âmeoudufantômed’unmort, parfois mis en avant dans d’autres sociétés amérindiennes : les Warao acquiesceraientsansdouteàl’affirmationd’unWari’d’Amazoniebrésilienne:«Si

quelqu’untemanqueréellement,tumeurs!»(Conklin2001:143).

17 Danscecontextesedétachentnéanmoinscertainestracesmatériellesdudéfunt, quelesWaraopréserventintentionnellement:certainesphotographiesetlestombes. SiunetellepratiqueestpeucouranteenAmazonie,ilsembledifficileden’yvoir

qu’une«horribleanomalie»(ibid.:114),oulesigned’unchangementrécent,

incongruenregarddesconceptionsamérindiennes.Eneffet,c’estbiendemanière délibéréequelesWaraopréserventdestracesdumortentantquemort,etnonen tantqu’ancienparentvivant 13 :lestombesrappellentbienentendulemomentdu décèsetdel’enterrement;maisc’estégalementlecasdesphotographies.Touten conservantsoigneusementlesimagesd’unepersonnedécédée,lesWaraoveulent égalementqu’ensoientréalisésdesportraitsfunéraires,oùilsapparaissentautour ducadavreexposé,et,àdéfaut,demandentdesphotographiesoùilsposentdevantla tombedeleursproches.Cespratiquessontfinalementunemanièredereprésenter leurrelationàquelqu’unqu’ilsontperdu,etlesphotographies(commelestombes) serventàévoquerlamortplusquelaviepassée.Cestracesmatériellesdesmortssont parailleurs destinées à êtrepérennes :les photographies sontsoigneusement conservées avec leurs autres documents importants, et les différentes formes d’inhumationquepratiquentlesWaraoontprécisémentpourbutdepréserverles

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tombes–cequiestfortdélicatdanslesterresmarécageusesdudeltadel’Orénoque 14 . Prèsd’unvillageoùj’aitravaillé,lepetitcimetièreétaitenpartieérodéparlefleuve, commemel’afaitremarquerunvieilhomme,enmedisantenlarmesquelesêtres aquatiquesdévoraientlescadavresdesesenfantsetenfaisaientdoncdisparaîtretout vestige–précisémentcequ’ilsveulentéviter.Maiscestracesnesontmobiliséesque dansdescontextescirconscritsetextra­quotidiens:lesphotographiessontrangées, etonpleurequandonlessort;lescimetièresnesontvisitésquedanslesjoursqui suiventundécès,puislorsduJourdesMorts.

18 Cespratiquesfunérairescorrespondentàunegestionparticulièredelamémoire desmorts,ou,pourrait­ondire,deleurexistencemême.L’imaged’undéfuntdoitse substitueràcelled’unancienparentvivant,suivantencelaunelogiquegénérale

(Hertz1907:129),quiestparticulièrementexacerbéedanslemondeamérindien

(Conklin2001;Taylor1997).Ils’agitnotammentd’unprocessusvisuel:parmiles

Warao,lesvraisparentsd’unepersonnesontceuxquil’ont«vue»vivante(c’est­à­ direconnuepersonnellement),ettousdoiventensuite«voirlemort»,mêmelorsque celaimposederetarderl’inhumationoud’entreprendredelongsvoyagesfluviaux. C’estlacapacitéd’évoquercetteimagementaledouloureusequ’ilspréserventalors, enconservantcertainestracesdumortentantquemort(alorsquelesautresvestiges dudéfuntsontéliminés),etennelesmobilisantquedansdescontextesprécis.En effet,sidetelsvestigesrestaientenpermanencesouslesyeuxdesvivants,ils finiraientparneplussusciterdepeine,oualorsonmourraitrapidementdetristesse; maissionnegardaitaucunsouvenirdesmorts,onnepourraitpluspleurer,oualors seulementdemanièreincontrôlable.Parcebiais,lesmortsdemeurentdesmotifsde tristessepourlesWarao,etonpeutdirequec’estbienlàleurseulmoded’existence– souslaformed’unemémoirepersonnelleetdouloureuse,entretenueetexcitéeparles vestigesquel’onpréserve.

19 LesWaraodiffèrenteneffetdesnombreusesautressociétésoùlesmortssontdes agents–bénéfiquesounéfastes–,parexemplesouslaformed’espritsoude fantômes 15 .Plusexactement,lesmortstendentàdevenirdetelsagentsseulementà mesurequ’onlesoublieetqu’ilscessentdoncd’êtresourcedepeineetdedouleur.Ce processus,trèsprogressif,nes’achèvequelorsquetousceuxquilesontconnus vivantsmeurentàleurtour:pluspersonnen’estémotionnellementtouchéparles défunts,maisceux­cidisparaissentdumêmecoupentantquemortssingulierset deviennentlesancêtresgénériquesetanonymesquiinterviennentdanscertains rituels 16 .Ilsformentalorsunensembleindifférenciéappelé«nosgrands­parents», maisqu’unWaraom’aenfaitdécritcommeétant«nosarrière­grands­parents», «au­delàdesparentsdenosparents»–c’est­à­diredesmortsquepersonnene connaîtplus,queplusaucunvivantn’ajamaisconnus.Commejel’aisouligné, aucuneinformationbiographiquen’esttransmisesurlesdéfunts,carilsn’existent quecommeobjetsdepeine,etcelle­cinepeutêtrequepersonnelle.

20 Tantqu’ilsnesontpasdevenusdesancêtresgénériques,lesmortsn’existentdonc quesouslaformedesouvenirsdouloureux,réveillésparcertainsvestigesmatériels:

lesWaraoconserventceux­ciafindepleurer,commeledisentégalementlesAraweté

duBrésil(ViveirosdeCastro1992:200),etlesmortsneserventàriend’autreque

cela.J’aicommencéàmontrerl’usagemoraletéthiquequelesWaraofontdeleurs pleurs,etdoncdeleursmorts,danslecadredesrelationsentrevivants,etilest désormaisnécessairedes’intéresserplusprécisémentauprincipalcontexteoùils

fontl’expérienced’unedétresseintense–lorsqu’ilsvisitentlescimetièresle2

novembre.

Boire,pleurer,choyer

21 LeJourdesMortsestunefêtecatholiquetrèsimportantedansl’ensemblede

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l’Amériquelatine,maisquelesWaraocélèbrentàleurmanière,etsanss’interroger surson origineouson caractèresyncrétique. Ils visitentalors les cimetières, nettoyantetdécorantlestombesdeleursprochesavecdesbougies,desfleursetdes croix. Surtout, tant les femmes que les hommes s’y enivrent, aujourd’hui essentiellementenbuvantdelabière,durhum,ainsiqu’uneboissoncoloréequ’on appellelocalementdu«vin».Audébut,danslescimetières,ilslefontdemanière consciencieuse,commepardevoir;maistrèsrapidement,cetteconsommation conduitàunétatd’ivressetotale,quiseprolongeets’accentuelorsqu’ilsrentrentau villagepourytenirdes«fêtes».Lacélébrationestalorscaractériséedavantagepar unecertainequalitéémotionnelleetunétatd’effervescencechaotiquequeparune séquenceprescrited’actions.CertainsWaraodansent,maislaplupartpleurent, titubent, s’invectivent et parfois se battent (même si leur état les empêche généralementdesefairemal),ougeignentens’apitoyantsurleursort.

22 Unetellesituationdedétressesemblebienêtrelebutdelacélébrationetdela consommationd’alcool,etnonl’effetsecondaireetindésirabled’unecérémonie consacréeauxmorts.Jel’aidéjànoté,ceux­cin’apparaissentpascommedesagents, auxquelsl’alcoolseraitoffertenlibation,et,pendantleJourdesMorts,ons’yréfère uniquementcommeobjetsdedeuil 17 .Ainsi,lorsqueleleaderduvillageaditàmon amiJesúsqu’ilnettoyaitlatombedesafilledécédéeàsixans,ilnes’agissaitpas d’uneinformationbiographique,maisd’unindicedeladouleursusceptibled’être causéeparlamorte:Jesúsluiattribuaitunepeineintensedufaitd’avoirperduun enfantdéjàsigrand.Àl’autreboutducimetière,unveufd’âgemûrpleuraitetne cessaitderépéteràsonfils:«Tamèreestici,tamèreestici,Marco!»Lestombes elles­mêmes,vestigesdesdéfuntsauxquelsonn’estconfrontéqu’unefoisparan, causentdelatristesse.Maiscelle­ci,sansébriété,neconduiraitpeut­êtrequ’àune prostrationgénéralisée.UnhabitantdeGuayom’adécritcommentl’alcoolsertà éveillerla mémoiredes morts, etreprésenteun moyen desusciterdes pleurs immodérés,m’expliquantque«c’estpourcetteraisonquelesWaraoboivent,pour pleurer».

23 Toutefois,sil’onprêteattentionaudéroulementeffectifdelacélébration,ilfaut reconnaîtrequelaplupartdesWaraon’ypleurentpasvraimentleursmorts:

beaucoupselamententsurleurpropresortsans prêterattention à autrui, ou seulementpours’injurieretsebattre.CettecaractéristiquefaitpresqueduJourdes Mortsunmomentdesolipsisme,oùlecomportementdeceuxquisontsaoulsva systématiquementàl’encontredesformesnormalesd’interactionetd’égardàautrui. Maisl’ivresseconnaîtdesdegrésetdesrythmesdivers,etonvoitsouventcertainsde leursparents,quisontrestésplussobresouontretrouvéleursfacultés,essayer d’interagiraveceux.Lecontrasteestalorssaisissantentredeuxfacettesdeleur attitude.Ceuxquisontsobresnefontpasattentionauxdiscoursdeceuxquiontbu, prétendantquec’estsansimportanceetqu’ils«nesaventpas»cequ’ilsdisent 18 .En revanche,leurexpérienceémotionnellededétresseestprisetrèsausérieux:onles cajole,onessaiedesatisfaireleursdemandes,maissic’estimpossibleonpréfèrene pas répondre, pour ne pas les contrarier. En un mot, il s’agitd’éviter toute confrontation,enadoptantl’attitudetypiqued’unparentattentionné.Lorsqu’un jeunehomme,quiétaitarrivétardivementavecunecaissederhum,s’esteffondréen larmesaprèsunedisputeavecunautrevillageois,sacousinel’aincitésansrelâcheà manger,enpoussantuneassietteentresesmains,toutenl’appelantpardestermes deparenté.Elleessayaitdeleréintégrerdansuncadred’interactionstypiquedelavie

entreparents(voirGow2000:55).

24 LeJourdesMortsestdoncunmomentoùladétresseaiguëdecertainsappellela

sollicituderedoubléedesautres,d’autantplusnécessairequeceuxquisontenivrés

deviennentpresquedes«mortsvivants».Danslecimetière,puisauvillage,ils

échouentàinteragircommedeshumainsavecleursproches,etilssontdansunétat

liminairedontl’issuepeutêtrelamortaussibienqu’unretouràlaviequotidienne.

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LaplupartdesdécèsviolentssurviennenteffectivementlorsquelesWaraosont saouls:parfoisunepiroguechavireetsesoccupantssenoient,oualorsdeux personnespartentetseulementl’unerevient,ennesesouvenantderien.Onditainsi queceuxquiboiventtropsouventcherchentleurpropremort,danslamesureoùils sedétournentdeleursparentsvivantsetcourentlerisqued’unefintragique.Mais pouruninstant,pouruninstantseulement,unetelleintoxicationéthyliqueest valoriséeetpartagée 19 .EllepermetauxWaraodefairel’expériencetemporairemais intentionnelledelamort,plusprécisémentd’unedétressequirappellecelledela mort(caronseplaintd’êtreabandonné,commelesvivantsl’ontétéparledéfunt)ou quil’anticipe(caronvoitsesprochesdansunétatdemortvirtuelle).

25 C’estun momentdouloureux etdangereux, mais qui permetdereconnaître l’ambiguïtéconstitutivedelavie,quiestpleinededilemmesinsolubles:ilest impossibledes’occuperparfaitementdesesproches,etpourpouvoirprendresoinde certainespersonnesilfauttoujoursenexclured’autres,maislamortrenddetels choixirréversiblesetnelaisseplusquelapossibilitédesregrets.LeJourdesMorts permetégalementderévélerl’attachementquelesWaraoont,malgrétout,pourleurs proches–ceuxqu’ilspleurentetceuxdontladétresselesinciteàs’enoccuper–:

cetteanticipationdelamortetdeladouleurqu’ellecauseraestcommelacontrepartie éprouvéedes promesses depleurs, qui sontsi efficaces dans les interactions ordinaires,etaveclesquellesj’aidébutécetarticle.Aumilieudesmortsetenles commémorant, les Waraodeviennentdes morts en puissance, ouvoientleurs prochesledevenir,et–commelorsd’undécès–ils’agitd’uneatteinteausentiment desoi qui estfaçonné, demanièreintersubjective, parla mémoiredes actes

d’attentionetl’imagequelesautresrenvoientdesoi­même(Gow2000;Taylor

2009).Maisilsutilisentalorscetteexpériencepérilleusepourrestaurerlatexture

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Notes

1VoiraussiMauss(1921)etRadcliffe­Brown(1922).

2VoirparexempleGow(1991:185),ViveirosdeCastro(1992:206­207),etaussiKracke

(1988:213­214).

3CetteévolutionmarqueleséditionssuccessivesduDiagnosticandStatisticalManualof

MentalDisorders(DSM)de1980à2013,commel’arelevéEstelleAmydelaBretèque

(2013b).

4Lesspécialistesdesciencescognitivesintéressésparlamoralitéparleraientalorsde

«réputation»oudiscuteraientlafiabilitédesindicesdepersonnalité.Pourunautre

exempleethnographique,voirPatrickWilliams(1993:32­33).

5DébatnotammentsoulevéparWeber(1996:240)etFoucault(1976:59).

6«Alorsquetuapportaislanourritureàtesenfants,frère,/Frère,tespériplesontcessé,

frère![…]Frère,enrentranttumedisais”mapetitesœur”,frère,/Frère,c’estcommesi onallaittevoir,frère![…]Frère,alorsquejet’accompagnaisdanstespériples,/Comme tufaispitié,frère!/Frère,tuallaisglanerdelanourritureavecmoi,frère!/Maistum’as

abandonnéecommeunepirogueàladérive,frère!»(Lavandero1972).

7OnpeutprendrepourexemplelesYanomamiduVenezuela(Alès2000:150n.19).Au

Brésil,une Enawene­nawe aassuré àChloé Nahum­Claudelqu’elle avaitgardé une photographied’elle,etqu’elleavaitpleuréenlaregardant(communicationpersonnelle,

2013).

8Cettequestionafaitnaîtredenombreusesdiscussions,etjerenvoienotammentau

travaild’AndrewBeatty(2005).

9DurkheimetMausss’appuientessentiellementsurlesritesfunérairesdesAborigènes

australiens.MarikaMoisseeff(àparaître)montretoutefoisqu’ils’agit,làaussi,degénérer

àdesseindesémotions:lesprochesparentsdudéfuntextériorisentleurdouleurintime,ce

quimetencontactlesspectateursavecleurspropressentimentsdetristesseetdedeuil.

10«Frère,commetufaispitié,frère!/Frère,tuespartiàjamais,frère!/C’estcommesi

onallaittevoir,frère!»(Lavandero1972).

11«Puisque[moi],tatante,jesuismalveillante,jemesquinaismaradio,ohmonfils,/

Monenfant,“Auretourjevaistequerellerausujetdemaradio.”»(Briggs1992:342).

«Bienquetusoismonfils,jenet’aijamaisappeléainsi,jen’aipasfaitainsi;/Jet’ai

toujoursappelé“notreneveu”»(ibid.:346).«Bienque[moi],tatante,jesoisune

personnequiquerellelesautres,/Bienquejequerellelesautres,jetepleure»(ibid.:

347).

12VoirparexempleCarneirodaCunha(1978:131­134),Clastres(1968),Conklin(2001:

83­84),Gow(1991:183­185),ViveirosdeCastro(1992:49,200).

13L’inversedecequeDelaplace(2009)montreenMongolie.Cetusagepeutaussiévoquer

certainespratiquesmanouchesdécritesparWilliams(1993).

14L’inhumationpeutprendredifférentesformes,suivantlesconditionsgéographiques

locales.DanslarégiondeGuayo,lesWaraoontaccèsàdesespacesdeterreferme,qui caractériselafrangelittoraledudeltadel’Orénoque,etuneîle(Burojoida)aétéutilisée

commecimetièredèsavantl’arrivéedesmissionnairesdanslesannées1920.Dansla

régiondeMariusa,untroncévidéestutilisécommecercueil,surélevésurdestréteauxet recouvertdeboueetdefeuillesdepalmier,etcertainessourcesmentionnentquelesos étaient parfois récupérés puis conservés (Barral1972 : 258, 266). Dans une autre communauté,j’aiététémoind’uneformed’enterrementhors­sol,quipermetdepréserver

3/11/2014

Des morts pour pleurer

latombedansunenvironnementmarécageux:lecercueilestplacéentrequatreparoisde

planches,avantd’êtrerecouvertdeboue.

15Lesexemplessontlégion:voirClastres(1968:65)etGow(1991:183­187)pour

l’Amazonie;Delaplace(2009:185­290)pourlaMongolie.

16Ils’agitderituelsdecommensalitéentrelesvivantsetleursprédécesseurs(Lavandero

2000).EnInde,parmilesSora,lesdéfuntsmeurentunesecondefoislorsqu’ilsdeviennent

«dessouvenirsdontpersonnenesesouvient»(memorieswithoutrememberers)

(Vitebsky2008:248).

17Lacérémonieestparfoisappeléele«jourdesbougies»(velaa­ya,del’espagnol

«vela»,bougie),la«fêtedesmorts»(wabaa­ori­waka)ouencorela«fêtedesesprits»

(mehokoia­ori­waka),etunWaraom’acertessuggéréqu’ils’agissaitd’abreuverles

défuntsavecl’alcooletdeleuroffrirdesbougies.Maiscetteexplicationn’estpaspartagée

partous,etnecorrespondàrienaucoursdescélébrationsauxquellesj’aipuassister.

18EnAmériquelatine,l’éventuellefonctioncathartiquedesdiscoursprononcésenétat

d’ivresseaétédiscutéeparplusieursanthropologues(Harvey1991;Saignes1989),maisje

veuxiciprendreausérieuxl’affirmationqu’ilsnesontpasentendus,quisoulignel’échec

deceuxquisontsaoulsàcommuniquer(voirAllard2013:555­556).

19Laconsommationd’alcoolestuniquementapprouvéelorsdesfestivitéscollectives(qui

incluentlesautresfêtescatholiques,etseterminentgénéralementdelamêmemanière

queleJourdesMorts).DenombreuxWaraoboiventrégulièrement,etsesaoulentseulsou

enpetitcomité,maiscecomportementsusciteleblâmedeleursproches.

Pourcitercetarticle

Référencepapier

AllardOlivier,2014,«Desmortspourpleurer.Lesusagesmorauxdudeuilchezles

Waraodudeltadel’Orénoque»,Terrain,n°62,pp.36­53.

Référenceélectronique

OlivierAllard,«Desmortspourpleurer»,Terrain[Enligne],62|mars2014,misenligne

le04mars2014,consultéle10mars2014.URL:http://terrain.revues.org/15347;DOI:

10.4000/terrain.15347

Auteur

UniversitédePicardie­Jules­Verne,chercheurassociéauCentred’enseignementetde

rechercheenethnologieamérindienne(EREA)duLaboratoired’ethnologieetde

sociologiecomparative(LESC)(universitéParis­OuestNanterre/CNRS)

Droitsd’auteur

Propriétéintellectuelle