Dicours de rentrée de l’Académie française

DISCOURS prononcé par M. Pierre Nora Pour qui a la faiblesse de prendre au sérieux la vertu – c’est mon cas –, un paradoxe s’impose comme une évidence massive : l’époque est obsédée de vertu, et le mot lui-même est devenu imprononçable. Je m’explique. ’un c!té : l’esprit de vertu, qui est effort vers le bien, est la c"ose du monde au#ourd’"ui la plus répandue. $e moralisme coule % pleins bords. &n le trouve partout. 'l n’est qu’"umanitaire, exclusion de l’exclusion, ex"ortation % la tolérance, ouverture % l’(utre, condamnation de toutes les formes de crimes contre l’"umanité, repentance, culpabilité )énéralisée, droits de l’"omme, de la femme, de l’enfant, de l’animal, de la nature. $’*mpire du +ien étend partout ses tentacules. *t la vertu, ou plut!t le , vertuisme -, pour emplo.er un mot qui n’existe pas dans le ictionnaire, a enva"i tous les domaines de la vie collective, en particulier ceux dont la lo)ique de fonctionnement lui était en principe étran)/re. Pour prendre les quatre principaux : les médias, qui ont remplacé l’information par les bons sentiments 0 le droit, o1 le pieux souci de la défense des individus va souvent #usqu’% faire des coupables les victimes du s.st/me social 0 les relations internationales, o1 les monstres froids que sont les nations apprennent % vivre avec le droit d’in)érence 0 l’"istoire enfin, que l’extension du , devoir de mémoire - est en train de transformer en proc/s )énéral du passé. *t pourtant, qui ose encore parler de vertu 2 $e mot lui-même est frappé d’un certain ridicule, d’un démodé certain. 'l a perdu la force que lui avait donnée l’(ntiquité 0 arete, virtus, et qu’il a conservée #usqu’% 3ontesquieu. $e 45'''e si/cle, dans l’exaltation nouvelle du sentiment d’"umanité, l’a orienté vers la p"ilant"ropie. 6’est le sens qu’il avait quand le respectable 3onsieur de 3ont.on pria l’(cadémie, en 789:, d’a)réer la fondation d’un prix de vertu et de louer publiquement le fait le plus vertueux qui se serait passé depuis deux ans % Paris ou dans les environs. $a reli)ion, au 4'4e si/cle, a ramené le sens % la pratique discr/te des vertus c"rétiennes, qui s’est anémié #usqu’% la bienfaisance, au patrona)e, aux bonnes ;uvres. 6’est au point que le discours annuel sur la vertu déclenc"e c"e< nos confr/res un réflexe de sauve-qui-peut, contraint % la ruse et au détour le mal"eureux sur la tête de qui s’est immobilisé le pendule de notre c"er =ecrétaire perpétuel, et inspire % tout l’entoura)e, quand se répand la fatale nouvelle, un sourire de compassion o1 peut se lire au moins un rappel des trois vertus t"éolo)ales : la foi, l’espérance et la c"arité. 6ar, pour ce qui est des quatre vertus cardinales qui les suivent, #’aurai, moi aussi, la c"arité de ne pas demander % c"acun d’entre vous de me les rappeler.

3ais #’ose % peine la formuler car si elle est #uste. il . réfléc"ir. en fonction duquel le monde se recompose. depuis =pino<a et Bant. bien entendu. associait étroitement le pro)r/s. une bi<arre inversion : le +ien ne peut plus consister qu’% éviter le mal. $es trois sont sorties terriblement ébranlées. ? ?? 6omment expliquer cette étran)e contradiction entre l’omniprésence du p"énom/ne et la difficulté % le nommer 2 *ntre le triomp"e d’une vision morale du monde et l’"ésitation sur ce qui la sous-tend 2 Pour ma part. des actions bonnes et des mauvaises. et la tradition "umaniste qui. elle va loin : c’est que. pour les avoir parfois fréquentés. qui. 6e n’est pas du relativisme. A . au Juste. le sens de l’"istoire. que par ce qu’elle . de nos #ours. directement ou indirectement. sc"ématiquement parlant. o1 la )auc"e. a plus de rep/res du +ien.(lors que les sept péc"és capitaux tout le monde les conna>t. expliquent les p"ilosop"es de l’ét"ique. #usqu’% se prévaloir du monopole de la vertu. % le repousser. la connaissance. une équivalence des valeurs. est absolu. parce que c’est en son nom que le 3al. le 3al. trois sources de définitions du +ien : les ensei)nements de la reli)ion. les sources et les définitions. % le combattre. c’est un déséquilibre interne au fonctionnement des valeurs. $e +ien a comme disparu en tant que tel. @ous vivons l’éclipse du +ien. de l’C)e totalitaire et nous ne sommes pas remis de son cort/)e de )uerres et de )énocides. n’estelle pas en train de nous le rappeler 2 'l n’est pas #usqu’au parta)e de la politique intérieure qui ne nous le fasse sentir. l’axe du mal -. lui. installé l’ima)e du 3al avec le na<isme et perverti l’ima)e du +ien avec le communisme. 'l . #e ne vois qu’une seule explication. la #ustice et la raison. du +ien absolu. $e 44e si/cle a ruiné la notion de pro)r/s avec la )uerre de 7D. les rep/res fixes. le +ien n’est plus saisissable que par son contraire. avait. se définit au#ourd’"ui plut!t par ce qu’elle combat – le libéralisme –. @ous en avons perdu les références positives. 3ais il n’. a. $’expression . qui s’était tant assimilée au +ien. s’est installé sur le monde.

on la trouverait % coup sJr dans les )/nes de la démocratie.stérieuse du 3al.contemporain. orc"estre le ma)nifique et purulent roman que l’(cadémie vient de couronner et le prix Eoncourt de consacrer. récuse toutes les formes de différenciations et de particularités. parce qu’il rapproc"ait le 3al de l’univers du +ien. dont l’étalon reste l’expérience na<ie.ens de la fiction. le caract/re lé)/rement suspect et. $es deux livres ont fait scandale et polémique. 6’est insupportable 0 et quelque c"ose d’irrépressible se révolte en nous du fond de l’être. 3ais c’est elle qui fait de ce livre. plus de "éros. née.propose. 'ntolérable tension. que sa fra)ilité dési)ne % l’emprise du mal. 3ais le premier. % tous é)ards extraordinaire et monstrueux. 'l .ur du probl/me. a de multiples formes du +ien. en a H A commencer par l’enfant. plus de sa)es. sur un demi-si/cle. $a passion démocratique. qui est. Fien de plus instructif que de mesurer la distance qui. "autement pervers du déc"a>nement . de ne plus vivre que sous la surveillance de l’"umanité. dans la centralité m. 3ais le tr/s louable désir des démocraties contemporaines de combattre sous toutes ses formes le mal de l’in"umanité. qui était encore le n!tre. parce que le coup d’audace de se mettre dans la peau du bourreau – un "omme qui n’a rien d’ordinaire – nous installe mal)ré nous. % la mesure même de la pulsion qui nous attire vers ce trou noir. =’il fallait en c"erc"er la racine. pour tout dire. $e roman de Jonat"an $ittell au contraire. ni en )énéral de mod/le d’autorité morale. par les mo. le premier. et donc les fi)ures les plus approc"ées de la vertu. de l’élar)issement de l’idée du semblable % tous les membres de l’"umanité. vertuiste . comme Kocqueville l’a montré. mais une radicalité absolue du 3al. Iaut-il rappeler l’affaire d’&utreau 2 ? ?? 6et exemple nous m/ne droit au c. 3ais ce sont toutes les victimes du mal qui sont les nouvelles incarnations du +ien. en en montrant la banalité. déclenc"e. @ous n’avons plus de saints. $’actualité vient de nous le rappeler brutalement avec la fascination qu’exerce. c"acun l’a compris. 6’est dans ce cadre qu’il faut évidemment situer la montée en puissance de la fi)ure de la victime. sépare le *ic"mann % Jérusalem de Ganna" (rendt et $es +ienveillantes. *t ieu sait s’il . peut-être. dont l’"orreur même est % la "auteur de l’"orreur qu’il veut saisir. a .

on peut le comprendre 0 encore que l’"istorien averti des "abitudes des pa. ait des crimes et des criminels si )rands qu’% tout #amais impardonnables et imprescriptibles peut. annulation des conditions concr/tes de la différence. ? ?? 6e )lissement a pour corollaire de donner % la notion même de . on est dans l’absurdité. % coup sJr. 6e qu’(u)uste 6omte appelait. affirmation )énéralisée du pareil au même. qu’au moment o1 s’étalait en plein #our la né)ation de crimes de masse. *n soi. quel qu’il soit.fini par imposer l’idée que c"aque être "umain. Peut-être le mal a-t-il contaminé le +ien de sa propre radicalité. exprimer un pro)r/s de la conscience universelle. équivalence. crime contre l’"umanité . sinon #ustifie. $a lutte contre toutes les formes de discrimination sexuelle. d’une ampleur et d’une "orreur inima)inables. a pas de différence entre un "omme et une femme.ur de l’*urope. a abouti % voir dans l’abolition de toutes les différences la vocation de l’"umanité.s totalitaires se . l’idée qu’il . au 4'4e si/cle. (insi. répression et condamnation #udiciaire. ou plut!t dans la cécité volontaire. la . reli)ion de l’"umanité . est non point seulement un é)al. 3ais quand elle si)nifie confusion. devenu principe unique. $’é)alité entre les "ommes et les femmes est un principe de #ustice élémentaire 0 ce n’est pas pour autant qu’il n’. la pointe extrême de sa conception de la vertu. vérité abstraite et doctrine de conduite. Kou#ours est-il qu’une #uste notion de l’universalisme démocratique et de l’é)alité qui l’implique s’est corrompue en idéolo)ie et même en idéolo)ie ré)nante. mais le même que tout autre "umain. 3ais le doute s’insinue quand on commence % l’appliquer aux événements du passé. au c. similarité.une valeur quasi emblématique. que cette né)ation ait entra>né une indi)nation morale vraie qui explique. *lle est le si)ne et la marque de notre temps. reli)ion du semblable -. 6’est ainsi que le culte de l’é)alité. $a preuve contradictoire du p"énom/ne étant la quête fébrile et pat"étique d’une différence individuelle et secondaire par le roman de soi que c"acun s’invente ou se fabrique.s’est insidieusement transformé en ce que Pierre 3anent appelle la . raciale ou reli)ieuse est la meilleure des causes.

% multiplier )énéreusement les lois qui qualifiaient criminellement des p"énom/nes remontant % plusieurs si/cles. qui sommeille sous le coude des plus vertueux de nos parlementaires. A quand la criminalisation #uridique des croisades 2 Je ne plaisante pas. 6elui d’une relecture de l’"istoire du seul point de vue moral. seule de toute l’*urope. comme l’avaient fait les (rabes et les (fricains euxmêmes. ou la trans)ression des r/)les communes du vivre-ensemble. en réfléc"issant au fonctionnement déré)lé de ces valeurs. en a ainsi une bonne dou<aine –. $a voie est ouverte % toutes les dérives. que c’est peut-être dans les profondeurs de la société que se réfu)ie encore une culture du bien. est-ce vivable 2 *t n’est-ce pas le moment de s’écrier : . *t ceux qui sont le plus exposés % la tentation.ssot. % soutenir que . c’est une des propositions de loi – il . a aussi lar)ement pratiqués. qui constituerait comme essentiellement coupable notre identité "istorique. *t la Irance. abolis depuis un si/cle et demi et que l’*urope tout enti/re. que de crimes on commet en ton nom H -. comme la traite atlantique et l’esclava)e. on le sait. % s’exonérer eux-mêmes de la soumission % ces crit/res. 6elui d’une criminalisation )énérale du passé. 'l est double. . et pas seulement la Irance. surtout national. n’a pas "ésité. 3ais avec la loi Ea. en définitive. ce #u)ement moral o1 3arc +loc" vo. $’extraordinaire confusion des valeurs renvoie c"acun % l’appréciation individuelle de ce qui est bien et de ce qui est mal.ait le pire ennemi de l’"istorien.méfie par principe des vérités d’Ltat. 6’est ce qui am/ne mon ami 3arcel Eauc"et. la porte était ouverte % la pression revendicatrice de tous les )roupes de victimes. M vertu. % laquelle #e viens de faire allusion. ce qui empêc"e sans doute de penser et le bien et le mal dans leur expression ordinaire. *st-ce acceptable. 6"acun mesure ici le péril vers lequel nous nous ac"eminons all/)rement. ? ?? $a radicalisation du mal et l’obscurcissement du bien sont ainsi. leur application simple. la fracture sociale se double d’une fracture morale -. et que l’incapacité des politiques % se faire entendre des milieux populaires se #oue pour commencer sur le terrain moral.

Iaites mieux encore. pour un "istorien. peut-être même #amais envo. tout simplement. écoute< cette voix secr/te qui parle % tous les c. derri/re son apparente simplicité. revenir aux données de base les plus élémentaires.urs. récemment ex"umée par Jean =tarobinsNi. parce qu’il ne manque pas de sel de la part d’un "omme lui-même si peu vertueux. rentre< en vous-même. *nsuite. il ouvre des ab>mes de réflexion sur les rapports de la connaissance et de l’expérience et. sur les rapports du savoir et de la mémoire. 5ous c"erc"e< % m’embarrasser plus qu’% vous instruire en me demandant qu’est-ce que la vertu. étudie< la vie et les discours du #uste et médite< l’Lvan)ile 0 ou plut!t laisse< l% tous les livres. parce que. Je pourrais vous dire en deux mots que c’est ce que nul ne peut apprendre que de soi-même et ce que vous ne saure< #amais si votre c.ur ne vous a répondu d’avance 0 d’ailleurs pourquoi renouveler une question si souvent et si bien résolue 2 &uvre< Platon.e< vertueux pour savoir ce que c’est que de l’être.*ntre ce qu’il appelle . (ntonin OPQ.t"ique et un bien introuvable -. et so. Je vous le livre d’abord pour sa beauté de lan)ue.ée. *nfin. un mal m. mais fondamentales 2 Je les ai trouvées merveilleusement exprimées dans un court para)rap"e de Jean-Jacques Fousseau. - . 'l s’a)it de l’exorde d’une $ettre sur la vertu adressée % un destinataire inconnu. 6icéron. partant. o1 tout est dit. $e voici : . Lpict/te. ne faut-il pas. Plutarque.

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