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CHAPITRE 3

Visions du Monde

in Jacques Lévy , L'invention du monde

Presses de Sciences Po | Hors collection

2008

pages 80 à 93

de Sciences Po | Hors collection 2008 pages 80 à 93 Article disponible en ligne à

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/l-invention-du-monde---page-80.htm

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Pour citer cet article :

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« Chapitre 3 » Visions du Monde, in Jacques Lévy , L'invention du monde

Presses de Sciences Po « Hors collection », 2008 p. 80-93.

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Chap

Chapitre 3

Visions du Monde

« Mettre en route l’intelligence sans le secours des cartes d’état-major. »

René Char, 1946 1 .

P eut-on cartographier la mondialisation ? La question paraît simple. La réponse est plus dif-

ficile. Répondre par l’affirmative, c’est dire impli- citement que la mondialisation est un phénomène géographique, et que, comme tel, il doit pouvoir être représenté comme peut l’être tout espace, au moyen d’une technique spécifique que l’on nomme la cartographie. Qu’elle se débrouille ! Répondre par la négative revient soit à négliger l’importance de la dimension spatiale du phénomène, ce qui est une contradiction formelle car le Monde est par définition un espace, soit à forcer le trait pour décrire la situation dans laquelle se trouve celui qui veut construire une image du phénomène, situa- tion difficile car contradictoire, nous le verrons, avec les principes fondateurs de la carte et dans une moindre mesure avec ceux de la cartographie. La réponse juste est alors subtile. Elle suppose de saisir de manière précise et renouvelée ce qu’est l’acte cartographique, et de concevoir une idée de la mondialisation qui soit compatible avec une sai- sie géographique du phénomène, fondement de sa représentation cartographique.

LE MONDE, IMPÉRATIF CARTOGRAPHIQUE

Qu’est-ce donc que la cartographie ? La cartographie est une technologie sociale ayant pour objet la repré- sentation graphique conventionnelle de l’espace, en particulier de l’espace géographique. Si la repré- sentation est conventionnelle, ceci n’exclut pas, par exemple, une critique esthétique de la cartographie, au contraire. Parmi les produits cartographiques, la carte est un cas particulier, pour lequel le point de vue est zénithal. La réalisation de globes fait appel à la cartographie, mais un globe n’est pas une carte. Ce point de départ formel met l’accent sur le caractère conventionnel de la représentation carto- graphique, mais aussi sur le fait que la carte n’est qu’un produit particulier de la technologie carto- graphique, répondant à certaines conventions. La carte est une sorte de protocole de représentation ; la vérité cartographique est contractuelle. C’est peu, mais c’est aussi beaucoup. Car le cadre convention- nel que définit spécifiquement la carte n’entre que

Notes

1 Cité dans René Char, Feuillets d’Hypnos, Paris, Gallimard, 2007.

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marginalement en résonance avec le cadre concep- tuel de la mondialisation. Autrement dit, pointer cette dissonance est une manière de souligner deux aspects essentiels de la réponse à la question de départ : pour être juste et pertinente, toute carte doit prendre en compte et traduire une pensée géographi- que qui lui préexiste – ce qui suppose une théorie de l’espace, même si elle n’est qu’implicite, voire inconsciente –, et la pensée géographique de la mon- dialisation doit être capable de s’abstraire, au moins partiellement, des présupposés que véhiculent les cartes du monde existantes. Quel est alors l’état des lieux en la matière ? Laissons de côté ce qui, dans la géographie fran- çaise, relève de la connaissance experte des régions du monde ou d’une réduction naïve de la mondiali- sation à une approche déstructurée des logiques éco- nomiques à grande échelle (il vaut mieux s’adresser aux traders sur ces sujets). Intéressons-nous à ce qui tient plutôt d’une science sociale s’attachant à penser l’espace des sociétés. Le cartographe dispose alors de quelques réflexions intéressantes à même de conduire son dessein. La cartographie de la mondia- lisation devient possible et utile à la géographie. Que disent alors les géographes de la mondialisation ? « Émergence du Monde comme espace, processus par lequel l’étendue planétaire devient un espace. » [Lévy et Lussault, 2003, « Mondialisation »] Et d’ajouter que l’humanité a déjà connu six mondiali- sations (voir chapitre 4), chacune singulière, et qu’il s’agit aujourd’hui à la fois d’un moment où émergent de nouvelles échelles, de nouveaux pouvoirs politi- ques, d’échelle mondiale, de nouveaux lieux, « biens situés », contrastant avec l’accroissement des mobi- lités, et de nouveaux mondes qui s’articulent avec le Monde (les majuscules initiales sont importantes). Le défi cartographique est posé. Le changement d’échelle, innovation géogra- phique majeure : c’est un problème cartographique pour au moins deux raisons. La première pose la question graphique de l’unité du Monde. Question qui, soulignons-le, n’appelle que des réponses imparfaites, car si la carte est une vue du Monde, jamais personne n’a vu ni ne verra le monde dans son entier, et la forme de ses parties n’a de perti- nence qu’au regard d’un point de vue particulier et des habitudes qu’il impose. Mais cette question est habituellement posée dans les termes d’une autre

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question connexe, celle de la projection. Question technique, qui peut faire croire au non initié qu’il

y a là un débat d’experts duquel résultera un décret

consacrant le meilleur fond de carte du Monde et de

la mondialisation. Il n’en est rien : la question de la

projection est d’une simplicité enfantine, et mérite d’être exposée sans détours. Le besoin de visuali- sation de leur monde par les hommes s’est heurté assez tôt au triple problème de l’utilité de la vision produite, de son ergonomie, et de sa mémorisation. Plusieurs familles de réponses ont été apportées au cours du temps, répondant de manière plus ou moins avantageuse à ces trois composantes d’un même pro- blème. Dans le monde antico-médiéval, l’expérience

de la territorialité n’étant que très partielle, ce sont les réseaux qui structurent le plus fortement l’espace des utilisateurs de cartes : marchands, pèlerins, souverains en guerre… Pour chacun d’eux, l’espace se contrôle par ses nœuds (villes, places fortes…), reliés entre eux par un réseau de routes qui défi- nissent des voies d’accès, des temps d’action et de réaction. Des modes de représentation compliqués,

à la symbolique forte, presque tabulaires, suffisent

à s’orienter dans l’espace complexe de ces réseaux.

C’est avec la nécessité conjuguée d’une situation précise dans l’espace marin sans repère et d’une estimation des puissances par la superficie des terres contrôlées que se développe à la Renaissance une pratique cartographique connue mais avant cela peu utile, qui tend à faire de la carte un modèle réduit du territoire et de ses attributs de superficie sur un sup- port de papier. Les solutions mathématiques se per- fectionnent. Mais, la taille de l’étendue à représenter s’accroissant, il devient impossible de procéder sans casse à la réduction : l’espace courbe constitué par la surface d’une sphère ne peut être mis à plat sans être déformé d’une part, et déchiré d’autre part. La technique de la projection, qui permet d’établir une relation d’équivalence entre les coordonnées géo- graphiques d’un lieu sur le globe et celles dans une grille sur une feuille de papier, va alors connaître des raffinements infinis. Naîtront ainsi des dizaines de méthodes, dont les propriétés permettront de construire des cartes aux usages spécifiques : navi- gation, localisation précise, comparaison de super- ficies, mesures de distances. Mais, à chaque fois, les lois de la géométrie obligent au moins au choix d’un type de projection, d’un centre de projection, et

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des espaces qu’il faudra scinder. Projeter, c’est alors choisir un centre du Monde et faire le sacrifice des espaces qu’il faudra déchirer. Quoi qu’il en soit, les méthodes de projection n’ont rien d’ésotérique et répondent techniquement à des attentes précises, qui relèvent in fine de choix de représentation faisant porter le plus souvent l’effort sur un objectif de « rendu » des formes ou des surfaces continentales, sans tenir compte de leur contenu social (popu- lations, villes, réseaux de relations, etc.), mais en s’appuyant aussi plus ou moins sciemment sur des a priori culturels ou idéologiques structurants. Second problème cartographique : la carte de la mondialisation doit figurer le Monde, d’une manière ou d’une autre. Cela ne signifie nullement qu’il doit y figurer sous une forme classique, avec un traitement égal de ses parties, mais plutôt que chacune d’elles doit y figurer selon une convention de représentation donnée et déclarée ; la carte des lieux mondialisés au sein d’une ville mondiale est une carte de la mondia- lisation. Pour autant, une carte de la mondialisation ne peut se limiter à la juxtaposition des cartes des sous-ensembles régionaux qui composent le Monde. Le changement d’échelle de la mondialisation crée du neuf, des espaces nouveaux, au premier rang des- quels l’espace mondial, qui ne peut être résumé par un planisphère figurant les États du globe. Le planisphère des États, quant à lui, n’est pas une carte du Monde. Cette image comporte trois défauts rédhibitoires. Premièrement, celui d’une partition, antinomique avec l’idée d’unification qui sous-tend la mondialisation. Deuxièmement, la mondialisation est en grande partie portée par des réseaux de toute nature, véhiculant hommes, marchandises, infor- mation, et le planisphère des pays, insistant sur la territorialité, oublie le moteur réticulaire de la mon- dialisation. Enfin, troisièmement, si l’enjeu majeur de la mondialisation est l’émergence d’une société politique d’échelle mondiale, et si son existence est encore embryonnaire, la dynamique géopolitique de la mondialisation voit aujourd’hui l’émergence de territoires politiques supranationaux et infranatio- naux et l’affaiblissement ou du moins la relativisation du rôle des États dans les affaires du Monde. À l’heure de la mondialisation, le politique investit d’autres espaces que celui de l’État, et en particulier les espaces régionaux, qui se confon- dent pour une part avec les aires urbaines qui

Visions du Monde

commandent le Monde dans l’articulation géo- graphique : métropoles mondialisées-mégalopoles- Archipel mégalopolitain mondial. En conséquence, une carte de la mondialisation doit faire une part importante aux lieux du Monde, espaces unifiés d’où partent, par où passent et où aboutissent les flux mondialisant : culture, finance, marchandises, infor- mation, tourisme… Or, la carte souffre d’un han- dicap congénital : l’euclidianisme. Véritable péché originel du cartographe, l’euclidianisme désigne le fait qu’une carte ne peut être autre chose qu’une représentation plane de l’espace, alors que celui-ci ne tient pas dans un plan. L’espace des sociétés, c’est l’ensemble des relations que tisse la distance entre les composantes de la société, et les distances en question ne s’additionnent pas comme dans un plan, en respectant l’inégalité qui établit que la distance la plus courte entre deux points est toujours la ligne droite. Si cela est vrai dans l’espace de la géomé- trie euclidienne, qui est aussi celui de la feuille sur laquelle on trace la carte, c’est tout à fait faux dans l’espace géographique, puisque la distance mesurée en temps de trajet entre deux lieux varie en fonction du sens du déplacement, du moment, de l’itinéraire plutôt que de la forme (ligne droite, courbe, etc.) du tracé. Dans un espace formé par les trois lieux A, B et C, le trajet AB+BC peut être plus rapide que le trajet direct AB, alors que sur la carte (euclidienne), AB est toujours plus court que AB+BC. Le seul moyen de représenter l’espace géographique dans toute sa complexité non euclidienne est d’user de subterfuges symboliques et de déformations, comme on le fait à l’aide de cartogrammes, par exemple, ou plus simplement dans le dessin des plans de métro. Quoi qu’il en soit, les espaces qui comptent dans le Monde mondialisé et, en premier lieu, les villes, a fortiori les espaces intra-urbains, ne peuvent être que sous-représentés par la cartographie. Mais la carte aggrave son cas sur un autre plan encore. Cette relative incapacité à figurer ce qui compte dans le Monde de la mondialisation, elle la double d’une propension à figurer des espaces idiots, c’est-à-dire à survaloriser l’idiographie datée et statique. Ce que fait bien le cartographe incons- cient du danger, c’est la délimitation et le colo- riage d’étendues en général plutôt vides, du moins relativement à un Monde majoritairement urbain, étendues dont il conçoit l’unité sur des bases le plus

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souvent épistémologiquement fragiles, communau- taristes et dont l’individualité est exclue, invoquant

à l’avenant ici la religion (imaginée), là une culture

(fantasmée), une ethnie (naturalisée), ou là encore la résidualité, pour les espaces dont on ne sait que faire

mais qui s’obstinent à demeurer à leur place sur la mappemonde (habituellement : l’Afrique). Chef de file des cartographes « idiots », Samuel Huntington [Huntington, 1990], avec sa carte des civilisations et de leur choc annoncé (voir chapitre 8), a tout de même réussi à influencer quelques programmateurs scolaires et quelques éditeurs de manuels, qui n’ont rien trouvé de mieux que de graver dans le marbre des cerveaux enfantins la carte d’un monde qui ne

serait qu’une juxtaposition instable et conflictuelle de groupes ethnico-religieux naturellement ennemis ;

à chaque génération son fardeau épistémologique. On

imagine avec bienveillance et naïveté que cette bévue manifeste puisse être justifiée par la nécessité d’une étude critique, que l’on attend de la part des ensei- gnants et des enseignés, mais c’est là sans compter sur un aspect essentiel de la carte : sa fonction performative, ou dit autrement « l’effet de vérité », quand « dire c’est faire ». Bien souvent, et même bien plus souvent qu’on ne l’imagine, l’existence de la carte du territoire suffit à prouver l’existence du territoire. Mieux que ça, toute carte produit le territoire plus qu’elle ne le représente ; la carte, c’est même le territoire. Jamais personne n’a vu ni ne verra le Monde, et pourtant, il existe. Et notre intellect n’y a accès que par le biais de représentations, au premier rang desquelles se trouve la carte. Celle des mondes de Huntington fait exister ces mondes, et détruit le Monde. Corollaire important, incitant encore à l’op- timisme : celui qui dresse la carte du Monde le fait exister. Le Monde est un impératif cartographique.

LE MONDE DES CARTOGRAPHES

La cartographie d’un « monde mondialisé » doit rele- ver deux défis : comment « mondialiser la carte », c’est-à-dire figurer la spatialité « glocale » de la mon- dialisation, articulant correctement division et unité ? Comment aplanir le monde, c’est-à-dire figurer sa géométrie non euclidienne, dont l’expression est parti- culièrement forte dans les phénomènes mondialisés, ce qui pose même la question des limites de la cartogra- phie et de la pertinence de son usage en géographie ?

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MONDIALISER LA CARTE

Le référent local sert à construire une lecture spéci- fique de la carte, autour d’une thématique plus ou moins complexe et problématisée. Dans la lecture cartographique, il est des bornes graphiques sur les- quelles vient buter le regard dans ses allers-retours incessants entre lecture globale et lecture locale. Pour rendre la mondialité, qui associe échelle glo- bale et échelle locale, les cartes du monde doivent organiser de manière juste et efficace ce mouvement d’aller-retour. La trame territoriale est en général l’élément structurant de la lecture locale. La plupart du temps, la maille des États joue ce rôle, ce qui n’est pas toujours heureux au regard du thème de la carte et de la spatialité mise en jeu. Ceci, car dans les problématiques de la mondialisation, toutes les combinaisons local-mondial sont possibles. Il faut se donner les moyens cartographiques de visualiser ces combinaisons, et éviter que les mailles statistiques telles que les États n’obèrent des raisonnements qui s’appuieraient sur des constats cartographiques. Par extension, la carte de la mondialisation n’est ainsi ni le résultat de la juxtaposition des cartes de chaque partie du monde, ni celui de la superposition de toutes les cartes thématiques du Monde. Elle n’est ni une vue uniquement globale, ni un simple cata- logue de lieux concernés.

APLANIR LE MONDE

Chaque « grande puissance » produit des cartes dont elle occupe le centre. Notons toutefois que le fait d’occuper le centre géométrique de l’espace eucli- dien d’une carte n’équivaut ni ne traduit nécessai- rement le fait que l’on occupe le centre de l’espace géographique, qui lui n’est pas euclidien, et encore moins qu’on y tienne une place importante (comme en témoigne le cas du Massif central en France). La posture performative qui consiste à se dessiner au centre de la carte, en vue de faire croire qu’on est le centre du Monde, traduit en revanche assez bien l’idée que les États raisonnent géographiquement dans un espace euclidien, sous-estimant les logiques de réseaux transnationaux, ce que tous ne peuvent pourtant se permettre. Le monde n’a pas de centre géométrique, alors que la projection cartographique suppose d’en choisir un, et dans le meilleur des cas plusieurs moyennant un savant pliage (cas de la projection de Fuller). Les

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liens que la distance tisse entre les différents lieux de la planète ne se comprennent bien que si l’on saisit les logiques de « bouclage » de l’espace mondial, définissant des proximités paradoxales et des « lignes directes » aux parcours tortueux. Les paramètres d’une projection, s’ils définissent les espaces perdus de la mondialité, déchirantes déchirures de la projection (concernant souvent l’océan Pacifique), procèdent de choix qui tiennent compte de la position des « centres du monde », puissances structurantes des distances planétaires. Les routes commerciales aériennes s’orga- nisent ainsi en un réseau hiérarchisé (voir chapitre 13), produit conjugué des proximités kilométriques et des logiques de rentabilité économique, donc de la fréquentation des lignes. Certaines zones du globe apparaissent ainsi comme de véritables culs-de-sac, des extrémités du monde, comme au bord du monde ; d’autres sont comme prises dans les flux ininterrom- pus qui relient les grandes mégalopoles planétaires. Ce Monde mondialisé, qui n’a géométriquement pas de bord ni de fin, semble ainsi géographiquement borné et jalonné. Sa cartographie doit en tenir compte. Elle doit, autant que possible, s’attacher à figurer les centres et les périphéries du monde, mais aussi organiser dans l’espace de la carte une configuration qui fonctionne comme un tout. C’est une particularité affirmée des réseaux mondialisés que de combiner interruptions et continuités, et plus généralement de ne définir la distance entre deux points qu’en fonction des distances entre chacun de ces deux points et le reste du monde. Comme si aller quelque part posait toujours la question de la suite du voyage : retour ou continuation. Étape ou destination, c’est comme si tout lieu devait pencher pour l’un de ces deux statuts.

AU FOND DU MONDE :

TROIS CARTES

Faisant suite à cette approche théorique, nous vou- drions présenter trois cartes qui essaient, tout en se conformant aux principes que nous aurons énoncés, de construire des images qui composeront un jeu de fonds de carte possibles pour l’ensemble de ce livre. Ces trois cartes fondamentales du Monde contemporain sont autant de fonds de carte qu’il faut avoir à l’esprit dans l’analyse géographique de la mondialisation. Chacun(e) de ces (fonds de) cartes

Visions du Monde

donne à voir une image de la géographie mondiale d’une des trois modalités de gestion de la distance :

la coprésence, la mobilité, la télécommunication. En d’autres termes, il s’agit d’exprimer la spatialité de trois ingrédients de la mondialisation. Le fond de coprésence du monde donne un cadre au « faire société » par la mise en place et le fonc- tionnement de configurations spatiales réduisant la distance entre les réalités sociales. Le fond de mobi- lité approche le monde qui bouge, les espaces qui s’ouvrent les uns aux autres, les lieux qui émettent et drainent les flux matériels d’une mondialisation vue comme un brassage social planétaire. Le fond de la télé-communication met en évidence les dernières frontières qui partagent la planète et les nouveaux venus sur la scène mondiale. Ces images sont imparfaites, partielles et floues sur certains aspects, mais elles sont utiles pour saisir un phénomène fondamentalement spatial qui dépasse la dimension individuelle dans laquelle l’esprit est parfois à l’étroit.

COPRÉSENCE

La cartographie de la coprésence à l’échelle mon- diale poursuit le but de montrer par la carte la répartition de ce qui pourrait être compris comme un degré de proximité entre les réalités sociales. Si la réduction de la distance est une condition de possi- bilité de l’interaction sociale, alors la mesure de cette réduction est un indicateur de la capacité des groupes humains à « faire société ».

Densités urbaines et densités non urbaines

Il est nécessaire de distinguer en préalable la copré- sence comme état, dont le degré caractérise une situation géographique particulière, de la coprésence comme résultat, soit d’une mobilité élémentaire (déplacement puis rencontre physique), soit d’une télé-communication élémentaire (rencontre « vir- tuelle »). Dans les situations géographiques réelles, coprésence, mobilité et télé-communications sont intimement liées, à la fois concurrentes et complé- mentaires – « en coopétition » –, mais ceci n’empê- che nullement de dresser un état des lieux en termes de coprésence, tout en ayant à l’esprit que celle-ci asservit mobilité et télé-communication. Ce fondement théorique pose la question de la métrique utilisée, c’est-à-dire du mode de mesure de

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la distance, et par ailleurs de la sélection des réalités sociales prises en compte. Sur le second point, il a été décidé de raisonner à l’échelle de l’individu, plus petite unité sociale, et unité commensurable d’un lieu à l’autre de la planète. Ce choix se justifie par trois catégories d’arguments :

la généralisation en cours, sans doute irréversible, du modèle de la « société des individus » (Norbert Elias), dynamique qui n’oublie toutefois pas que l’état d’avancement de ce modèle n’est qu’embryonnaire dans certaines régions du globe où un communau- tarisme plus ou moins exclusif domine ; le caractère universel de la définition de l’individu relativement à d’autres objets que l’on aurait pu prendre en compte, comme les entreprises, par exemple ; la disponibilité d’informations relativement fiables sur la localisation des individus dans le monde. La variable utilisée pour évaluer la coprésence est celle de la densité, qui n’est autre que l’inverse de la distance moyenne séparant les individus. La question du choix de la métrique a appelé une réponse double. D’une part, la métrique eucli- dienne est utilisée pour le calcul des densités, en nombre d’habitants par hectares. Mais on comprend aisément que cette métrique survalorise les logiques territoriales, les distances « à vol d’oiseau », et minimise les effets de réseau, et donc le concours qu’apportent la mobilité et la télé-communication à la réalisation de la coprésence. Mesurer les densités euclidiennes revient en somme à considérer que les sociétés sont faites d’individus « immobiles » et fonctionnent de proche en proche, sans déplacement ni communication à distance. Si cette approximation est acceptable pour mesurer des densités rurales, elle ne l’est évidemment pas pour approcher le degré de coprésence que peuvent générer au sein d’une société les villes et les réseaux (inter-)urbains. Nous avons donc figuré sur la carte le semis des villes comptant plus d’un million d’habitants, ainsi que leur densité respective. La densité portée sur le fond des États est quant à elle la densité de population des pays hors agglomérations millionnaires. Il s’agit en somme de la « densité du reste », les pays ne com- portant pas d’agglomérations millionnaires étant de fait considérés (en tant que tels) comme caractérisés par une coprésence peu marquée et peu structurée par l’urbanité. En d’autres termes, le parti pris est de

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choisir comme seuil d’urbanité de niveau mondial l’agglomération urbaine d’un million d’habitants. La carte produite utilise un cartogramme de la population, mais c’est une carte « monocouche ». Ceci signifie que les superficies des disques propor- tionnelles sont à l’échelle des superficies des pays, et que toutes deux s’additionnent, la superficie résul- tante équivalant à la population totale du pays.

Résilience des densités, espace individuel, cultures urbaines, logique des villes

La carte obtenue (voir carte 1) dessine ainsi un fond de carte pour la mondialisation, esquissant une struc- ture complexe pointant les forces et les faiblesses de la machine à faire de la société. Les densités « non urbaines », celles que figurent les aplats coloriant les États du monde, se répartissent sur le planisphère d’une manière assez facile à décrire. De fortes densités en Asie, en particulier en Inde, des densités moyennes et parfois importantes en Europe, des densités faibles, sauf par endroits, en Amérique, l’Afrique connaissant quant à elle des situations contrastées. S’il est sans doute un peu exagéré de considérer qu’il s’agit là d’une image des densités rurales, le terme de non urbain (ou d’infra-urbain) recouvre mieux les situations correspondantes. L’interprétation de cette configuration globale peut faire appel à des explications historiques étant donné la forte résilience – la persistance d’un héri- tage lourd que les sociétés valorisent aujourd’hui dans un rôle actif et structurant – des structures spa- tiales du peuplement, en particulier dans les espaces ruraux et infra-urbains. C’est ainsi que, globalement, une première cause de la répartition des densités non urbaines tient sans doute à la conjugaison de deux logiques fortes : l’ancienneté plus ou moins marquée de la mise en valeur agricole du territoire, et les mécanismes plus ou moins favorables au maintien des densités induites par le mode de mise en valeur initial. Ce second point a trait au niveau de déve- loppement et, par conséquent, à la place qu’occupe l’agriculture dans les économies nationales. Les fortes densités asiatiques sont, comme on le sait, héritées de la mise en place ancienne d’un mode de production agricole intensif, que l’on retrouve dans d’autres régions du globe, et dans lesquelles la production agricole occupe une place importante (le cas des îles étant plus délicat à traiter globalement).

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Visions du Monde

Carte 1

Le Monde de la coprésence

St-Petersbourg Shenyang Moscou Pékin Toronto/Hamilton Séoul Essen Tianjin Boston Londres Chicago Delhi San
St-Petersbourg
Shenyang
Moscou
Pékin
Toronto/Hamilton
Séoul
Essen
Tianjin
Boston
Londres
Chicago
Delhi
San
New York
Paris
Lahore
Francisco
Téhéran
Washington
Tokyo
Istanbul
Los
Baghdad
Shanghai
Angeles
Miami
Ahmadabad
Osaka
Nagoya
Mexico
Karachi
Le Caire
Dhâkâ
Hong Kong/
Calcutta
Shenzhen
Taipei
Khartoum
Bombay
Hyderabad
Manille
Madras
Lagos
Bangalore
Bogotá
Bangkok
Kinshasa
Ho Chi
Minh Ville
Lima
Jakarta
São Paulo
Surabaya
Johannesbourg
Bandung
Rio de Janeiro
Santiago
Buenos Aires
Cartogramme selon la population

Densité de population (exprimée en nombre d’hab. / km²)

des pays hors agglo. millionnaires dans les agglomérations millionnaires inf. à 46 46 à 86
des pays hors agglo.
millionnaires
dans les agglomérations
millionnaires
inf. à 46
46 à 86 86 sup. à
240 à 240
inf. 2 à 100 2 100
3 850
3 à 850
8 500
à sup.
à 8 500

Conception : Patrick Poncet Sémiologie / Design cartographique : Alain Jarne, Patrick Poncet

Réalisation : Alain Jarne Fond de carte : Dominique Andrieu, Jacques Lévy, Patrick Poncet

Population en 2005 (exprimée en millions d’habitants)

des pays hors agglo.

(exprimée en millions d’habitants) des pays hors agglo. 740 330 80 des agglomérations 31 1 Source

740

330

80

des agglomérations 31 1
des agglomérations
31
1

Source des données de population urbaine :

François Moriconi-Ebrard, Géopolis

À l’autre bout de l’échelle des densités, celles du conti- nent américain et d’une partie de l’Europe, plutôt fai- bles, résultent d’une mise en valeur plus tardive et/ou d’une modernisation accrue de l’agriculture, secteur d’activité lui-même économiquement peu structurant. Le cas des régions d’Europe marquées par une densité plutôt forte résulte quant à lui au moins pour partie de biais cartographiques, le semis de petites villes de moins d’un million d’habitants étant compté dans la densité des pays, qui est alors plutôt caractérisée par une densité urbaine. Il n’en demeure pas moins que l’on peut voir dans cet état de fait la

résilience des structures de peuplement que nous évoquions plus haut. De même, le grand nombre de villes millionnaires que compte l’Amérique du Nord exprime simultanément la forte urbanisation de la région et la faiblesse des densités rurales d’un territoire en grande partie désertique. La taille et la densité des villes de plus d’un million d’habitants permettent de compléter cette première approche de la coprésence. La structure d’ensemble que montre la carte peut être interprétée comme la conjugaison de trois facteurs explicatifs, selon des combinaisons

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Un Monde à accueillir

variables. Le premier de ces facteurs reprend en partie l’interprétation des densités nationales, puis- qu’il s’agit du niveau de développement. C’est en effet ce biais de lecture qui dessine la logique la plus simple et la première que produit la lecture de la carte : la densité des villes est liée à celle du niveau de développement des zones dans lesquelles elles se trouvent. Plus ce niveau est élevé, plus la densité urbaine est faible, ce qui, vu à l’envers, signifie que le développement correspond au fait que les indivi- dus disposent chacun de plus d’espace. En termes de coprésence, l’interprétation doit être nuancée, car il s’agit ici d’une mesure euclidienne de la densité. Une faible densité urbaine peut être compensée par de bons transports urbains, réduisant les distances- temps, et au contraire une forte densité urbaine dans un pays peu développé peut aller de pair avec de mauvais transports publics et des temps de transports intra-urbains handicapants. Cela dit, on note que l’explication par le dévelop- pement n’est pas complètement satisfaisante, dans le cas de Tokyo, par exemple, développée et dense. Une seconde clé de lecture peut alors être identifiée en recourant à l’hypothèse qu’il existe des cultures urbai- nes différenciées, valorisant plus ou moins la copré- sence euclidienne. Une seconde lecture de la carte permet ainsi de distinguer des ensembles de villes qui composent ces « aires de cultures urbaines ». On voit en effet nettement une aire indienne, débordant au Moyen-Orient, marquée par de très fortes densités urbaines. On perçoit aussi une aire de l’Asie sinisée, débordant de la Chine, aux fortes densités urbaines. Une aire nord-américaine, étendue sur le Brésil, de faibles densités urbaines. Les autres régions du monde sont plus « métissées ». On remarquera l’Europe, où deux modèles distinguent l’Ouest et l’Est. Le cas des continents colonisés, l’Amérique latine et l’Afrique est, quant à lui, marqué par un dualisme qui pourrait exprimer la résilience des modèles urbains importés des métropoles par les puissances coloniales. Cette hypothèse se trouve en outre renforcée, si on la com- plète de l’influence locale contemporaine lisible dans les densités des pays : les faibles densités urbaines brésiliennes et les fortes densités urbaines des villes de l’Amérique hispanophone sont le produit de la conjugaison des formes urbaines précolombiennes (le « Brésil » n’étant alors pas urbanisé), de l’import de modèles urbains européens différenciés, et du mode

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de « mise en valeur » de ces espaces colonisés. Mais ce type d’explication pourrait aussi bien fonctionner à l’endroit de la métropole japonaise, l’habitude des fortes densités non urbaines rendant culturellement acceptables les fortes densités urbaines tokyoïtes. Enfin, un troisième facteur explicatif pourrait compléter la lecture de la carte, pour en saisir les variations d’un troisième ordre, ce que nous pour- rions appeler avec Paul Claval la « logique des villes ». En effet, dans chaque sous-ensemble régio- nal, on peut observer qu’il existe une relation entre la taille de la ville et sa densité : plus une ville est peu- plée, plus elle est dense, et inversement. Si les deux autres facteurs explicatifs masquent en partie cette logique endogène de la croissance urbaine, on peut au moins la percevoir dans le contraste de densité qui existe entre les grandes métropoles régionales et le semis des villes qui les environnent. Si cette carte de la coprésence n’embrasse qu’impar- faitement un phénomène polymorphe et central dans la vie des sociétés, elle révèle au moins les grandes logi- ques mondiales qui président à la production des socié- tés par elles-mêmes. Son biais euclidien ne permet pas de lier simplement la densité au développement, et de déduire que celui-ci est conditionné par l’existence d’une coprésence que mesureraient les densités de la carte. En revanche, en adoptant un point de vue pros- pectif, il n’est pas absurde d’avancer que les régions peu développées mais comportant de fortes densités bénéficient d’un potentiel de coprésence souvent très important, et que le développement pourrait justement aider à réaliser. À ce titre, l’Asie confirme son posi- tionnement de continent du xxi e siècle.

MOBILITÉ

En tant que modalité de gestion de la distance, la mobilité participe au premier plan à la structuration de l’espace mondial. Il faudrait parvenir à en rendre compte cartographiquement. Mais la cartographie ne peut qu’imparfaitement montrer ce qui bouge, du fait qu’elle est contrainte à rendre le monde non euclidien dans l’espace euclidien de la carte. Au-delà de ce handicap fondamental, l’appréhension techni- que et factuelle de la mobilité est rendue difficile par l’inadéquation des outils statistiques, naturellement orientés vers le décompte de ce qui est le plus facile- ment « saisissable » : ce qui ne se déplace pas et ce qui entre dans le cadre du contrôle étatique.

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Migrations et tourisme international

Pour dresser un fond de carte de la mobilité mon- diale (voir carte 2), il faut donc prendre son parti d’une telle situation. Il faut par ailleurs essayer de construire une cartographie qui cadre avec son objet :

s’il est question des itinéraires, la sémiologie ne peut efficacement en rendre compte dans la précision de leurs tracés sans courir le risque de produire des images illisibles, et donc inutiles. Du reste, le tracé des itinéraires de la mobilité n’est que très rarement déterminant dans sa totalité, et ce sont bien plus sou- vent les étapes qui en constituent les éléments clés. Le choix opéré pour construire une carte de la mobilité à l’échelle mondiale a donc privilégié une approche ciblée, appuyée sur une question précise :

dans quelle mesure et selon quelle logique un lieu du monde est-il concerné, et donc défini, par la mobilité ? Les contraintes de sources croisées avec l’échelle d’analyse ont contraint à faire porter l’ana- lyse sur les déplacements d’individus (ce qui fait heureusement écho à la carte de la coprésence), que nous avons été contraints de saisir par le biais de la maille nationale, faute de mieux (d’autres cartes dans l’ouvrage complètent toutefois l’approche par d’autres échelles (voir chapitre 6). Deux variables ont été retenues en vue d’appré- cier à quel point les sociétés nationales sont concer- nées par la mobilité : les migrations internationales, d’une part, et les arrivées de touristes, d’autre part.

Plaques tournantes, assignés à résidence, ouverture au Monde

Contrairement à une certaine habitude, nous n’avons pas choisi d’aborder en premier lieu le fait migratoire par le biais des soldes migratoires (migra- tion nette, entrées moins sorties). Cette habitude per- met de dresser un bilan des entrées et des sorties des territoires, mais elle produit une image de la migra- tion qui valorise les lieux les plus emblématiques de l’émigration ou de l’immigration, les points de départs et les points d’arrivée, sous-estimant les « plaques tournantes » de la mobilité migratoire, là où entrées et sorties s’équilibrent. Rapporté à la population des pays, le solde migratoire n’indique pas beaucoup plus que la contribution des migra- tions à l’évolution démographique. Nous avons donc préféré utiliser une autre variable, se prêtant mieux à la cartographie et rendant mieux la relation

Visions du Monde

entre la migration et la société : le taux de migration totale. Il s’agit de la somme des immigrants et des émigrants d’un pays rapportée à la population de ce pays. Le nombre de migrants peut être considéré comme un nombre de « mouvements », évaluant l’ampleur du phénomène migratoire. Le rapport à la population permet de comparer l’ordre de grandeur de la population migrante avec celui de la population du pays. C’est cette variable que nous avons utilisée pour dessiner des boules proportionnelles à ce qui doit être considéré comme un indicateur quantitatif, faisant apparaître alors nettement sur la carte les lieux concernés par la mobilité migratoire. Ayant ainsi pondéré l’importance visuelle des lieux du monde par rapport au fait migratoire, nous les avons colorés de manière à distinguer et graduer lieux d’immigration et lieux d’émigration, par le biais du solde migratoire. La carte révèle ainsi un espace migratoire mon- dial que l’on a rarement l’occasion de voir. Se détachent en effet nettement toute une série de petits pays dont l’économie repose pour les uns sur leur capacité à attirer une main-d’œuvre bon marché (pétromonarchies du Golfe par exemple) ou qualifiée, voire des détenteurs de capitaux (Suisse, Luxembourg, Australie, pays baltes…), et dont le destin est pour d’autres étroitement lié à ce qu’ils retireront de l’émigration d’une part significative de leur population en termes de mise de réseau (dans les Caraïbes, en Afrique de l’Ouest, en Europe orientale, au Moyen-Orient, etc.). Une approche géographique reliant pays d’émigration et pays d’immigration permet en outre de déceler des systèmes régionaux, comme dans le cas de l’Afrique de l’Ouest, dont les migrations sont polarisées par la Côte-d’Ivoire, ou de l’Amérique latine vers les États-Unis et le Canada ; configurations qui font écho aux grands flux migra- toires par ailleurs connus des spécialistes. À l’inverse, les grands pays – les poids lourds démographiques et économiques – apparaissent dans leur grande majorité comme peu concernés par la mobilité migratoire : États-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne par exemple. Si les questions migratoires y tiennent une place politique déter- minante, c’est que ce sont des sociétés au sein desquelles le politique prend au sérieux l’individu dans son appartenance au corps social, en termes de solidarités en particulier.

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0 à 5 5 à sup. 10 à 10

-5 à 0

inf. à -10

-10 à -5

à 35 à 35

15 sup.

1 à 5 5 à 10

10 à 15

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Un Monde à accueillir

Carte 2

Le Monde de la mobilité

- Un Monde à accueillir Carte 2 Le Monde de la mobilité Solde migratoire relatif en

Solde migratoire relatif en 2002

(exprimé en pourcentage de la population résidente)

Émigrants > Immigrants perte de population par migration*

Immigrants > Émigrants gain de population par migration*

Taux de migration totale en 2002

([immigrés + émigrés] / population résidente, en pourcentage)

plus de 50

25

10

moins de 10

à 50

à 25

Pays fortement concerné par les migrations

Pays peu concerné par les migrations

Conception : Patrick Poncet Sémiologie / Design cartographique : Karine Hurel, Patrick Poncet

Réalisation : Karine Hurel, Patrick Poncet

Nombre d’entrées de touristes en 2002

(exprimé en millions)

d’entrées de touristes en 2002 (exprimé en millions) pays “non touristique” (moins de 1) * Le

pays “non

touristique”

(moins de 1)

en millions) pays “non touristique” (moins de 1) * Le solde migratoire exprime le bilan migratoire

* Le solde migratoire exprime le bilan migratoire annuel d’un pays, soit la différence entre les arrivées et les départs de migrants. Un solde positif signifie que la variation de population est en partie due à un accroissement par l’immigration, supérieure à l’émigration. Inversement, un solde négatif signifie que la variation de population est en partie due à une décroissance par l’émigration, supérieure à l’immigration. Mais l’évolution globale peut être contradictoire avec le bilan migratoire, si la différence entre naissances et décès (solde naturel) surcompense le bilan migratoire.

Source : Banque mondiale, World Development Indicators 2005 et diverses agences des Nations unies

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La situation n’est en revanche pas la même pour les pays quasi absents de la carte, dont les popula- tions, trop pauvres ou trop faibles pour s’échapper, ou trop éloignées d’une culture de la migration, sont assignées à résidence et ne voient souvent pas de nouvelles têtes : une grande partie de l’Afrique, la

Chine, l’Inde, la Russie, une partie de l’Amérique latine… Considérant que les migrations internationales ne résumaient pas à elles seules la mobilité à l’échelle mondiale, il est apparu utile de figurer en perspective de cette première information un indicateur d’un

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degré d’accueil du Monde. Le nombre d’arrivées de touristes par État, s’il est affecté de biais statis- tiques importants, donne néanmoins une indication intéressante car il rend compte d’une composante essentielle de la mobilité planétaire – le tourisme. Il exprime aussi la capacité qu’ont les sociétés d’accueil à se trouver un rôle dans le fonctionnement d’un Monde fait d’interdépendances, que ce rôle soit fondé sur une identité culturelle dont l’altérité intéresse, ou qu’il soit fondé sur une offre qualitative singulière en matière d’accueil touristique. Notons par ailleurs qu’une des spécificités de la mobilité touristique, qui justifie sa prise en compte en tant que telle, est que son ampleur, appréhendée par le nombre de touristes, n’entretient aucun rapport de proportionnalité nécessaire avec la population du pays d’accueil. Au plan local, le nombre de touristes est une donnée suffisante pour dimensionner l’offre. Au plan national, un pays n’attire pas un nombre de touristes étrangers en proportion de sa population, mais plutôt en fonction du nombre et de la taille des lieux touristiques dont il dispose. Du reste, le chiffre des entrées de touristes internationaux laisse de côté le tourisme intérieur, qui est sans doute très majoritaire et très mal mesuré dans les pays riches et peuplés. La carte des entrées de touristes montre ainsi quels sont les grands pays d’accueil. Dans l’ordre :

la France, l’Espagne, les États-Unis, l’Italie. Le cas de la Chine est sujet à caution, du fait des voyages d’affaires sous couvert de visas touristiques, quoiqu’il ne faille pas sous-estimer l’attractivité touristique réelle du pays. D’autres pays occupent des positions intermédiaires, voire modestes. Mais plus intéressants sont les pays qui accueillent moins d’un million de touristes. C’est-à-dire ceux qui ne sont pas touristiques à l’échelle du Monde, ou qui ne pourraient l’être que par le biais d’un nombre très restreint de sites emblématiques (le Machu Pichu au Perou, Angkor au Cambodge…). Les sociétés de ces pays n’ont pas (encore) réussi à utiliser la mobilité pour prendre leur part à la mondialité. Mais la com- paraison des cartes des deux mobilités, migration et tourisme, est plus instructive encore. Les entrées de touristes ont été mises en « résonance visuelle » avec les pays d’immigration par une couleur proche. Le constat est clair : le tourisme et l’immigration ne sont pas étrangers l’un à l’autre, mais plus nettement

Visions du Monde

encore les populations assignées à résidence n’ont pas de visites au parloir touristique…

TÉLÉ-COMMUNICATION

Si la mobilité est difficile à cartographier parce qu’elle répond avant tout à des logiques de réseau, la télé-communication, comme modalité de gestion de la distance, ajoute à cette difficulté celle de la prise en compte de l’immatérialité. Si la mobilité peut s’approcher par la matérialité des déplace- ments, les modalités techniques de l’intermédia- tion informationnelle sont à ce point nombreuses et polymorphes qu’il est très difficile de les uti- liser comme entrée principale dans la « planète télé-communicationnelle ». L’ambition de ce troisième fond de carte (voir carte 3) de la mondialisation incite alors à prendre une autre voie. Il s’agit en définitive de mettre en évidence une géographie, celle des relations sociales qui peu- vent s’établir sur la base d’un partage d’information ; ubiquité informationnelle pouvant se lire comme une réduction de la distance entre les individus, et comme un moyen d’optimiser mobilité et coprésence.

Frontières linguistiques et Wikipedias

Le parti a été pris de dresser une carte permettant d’apprécier la manière dont les différentes régions du monde parviennent à maîtriser la production, la diffusion et le partage de l’information. Ce point de départ pouvait ouvrir sur des traitements très différents. Il nous paraissait toutefois important de valoriser certains aspects de la problématique informationnelle qui sont en étroite relation avec des traits caractérisant le moment de la mondialisation contemporaine. D’abord, l’entrée dans la « société de la connaissance », qui valorise stratégiquement les savoirs technoscientifiques mais aussi culturels. Ensuite, le fait que de nouvelles technologies de l’in- formation et de la télé-communication (les TIC) font entrer la télé-communication dans une ère nouvelle, permettant à cette modalité de gestion de la distance de faire jeu égal avec la mobilité et la coprésence. La carte de la télé-communication se devait donc de faire porter le regard sur la manière dont les sociétés utilisent les TIC pour partager de l’information en poursuivant simultanément deux objectifs complé- mentaires : renforcer les identités culturelles et agir efficacement sur le Monde, c’est-à-dire constituer les individus en acteurs de la mondialité.

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Un Monde à accueillir

Pour cela, nous avons décidé de cartographier la

télé-communication par l’association de deux infor- mations. La première figure l’aire d’extension des

dix langues les plus utilisées sur Internet. Le report

de cette information sur un cartogramme de la popu- lation permet d’apprécier le poids démographique de

chacune de ces langues. L’idée sous-jacente est que,

mis à part quelques cas significatifs caractéristiques

de dictatures contrôlant l’accès à l’information, dans

le Monde informationnel, les seules frontières qui demeurent sont celles que maintient la « barrière de

la langue ». La carte tente ainsi, aux approximations statistiques près, de dessiner les contours géogra- phiques des dix principaux univers linguistiques qui partagent la planète télé-communicationnelle. Cette carte ressemble beaucoup à une carte des langues du monde, à ceci près qu’elle met l’accent

sur les langues véhiculaires, et donc sur le partage de

l’information. Par ailleurs, sont figurées en grisé les

aires d’extension des autres langues, étant entendu que l’anglais globish demeure l’idiome véhiculaire du Monde mondialisé. La seconde information que porte la carte est plus complexe et plus riche. Il s’agit de figurer géo- graphiquement la taille des quelque deux cent trente Wikipedias de langues différentes qu’a suscités le projet mondial Wikipedia d’encyclopédie collabora-

tive sur Internet [Beaude, 2004]. Dans la mesure où

il était possible d’associer un Wikipedia à une région

administrative ou à un pays du Monde en fonction de

l’aire d’origine de sa langue, nous avons donc figuré

son nombre d’articles par une taille de boules, dont

la couleur était soit celle d’une des grandes langues de l’Internet, soit une autre couleur non utilisée sur

le fond de carte. Le Wikipedia en anglais, comme langue véhiculaire de l’Internet, n’a pas été localisé précisément mais seulement figuré pour fournir un étalon (le Wikipedia en « anglais basique » a lui aussi été figuré). Quelques Wikipedias sans loca- lisation univoque possible ont été laissés de côté (yiddish, volapük…)

Accès à l’universel, libération culturelle, émergence politique

La

carte étonnante que l’on obtient en combinant

ces

deux couches d’information permet de mettre en

évidence la dimension spatiale de la télé-communi- cation à l’heure de la mondialisation, articulant les

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logiques d’accès aux savoirs stratégiques et celles de l’affirmation culturelle et politique. Dans le groupe de tête des dix langues les plus utilisées sur Internet, les situations sont d’abord différentes. Si l’on excepte le Wikipedia en anglais, bien public mondial à plus d’un titre, on doit d’abord constater l’appropria- tion équivalente du cyberespace du savoir par les pays européens : France, Allemagne, Italie, Espagne, Portugal. Ces éditions bénéficient de contributions dépassant largement le cadre des nations d’origines de ces langues, surtout pour ce qui est des anciennes puissances coloniales, ce qu’illustre bien l’informa- tion portée par les aplats de couleurs. La situation des pays asiatiques est en revanche différente. À l’image de l’Allemagne, le Japon et la Corée, quoique ne pouvant s’appuyer sur un empire linguistique comme les anciennes puissances coloniales européennes, ont développé des Wikipedias de taille conséquente, ce qui marque une entrée en force de ces sociétés dans la « société de l’information ». À l’inverse, le Wikipedia chinois est d’une taille très restreinte au regard du nombre de lecteurs de l’écriture chinoise, et le schéma est comparable pour le Wikipedia en langue arabe, faute d’une véritable capacité d’appro- priation individuelle libre de l’objet. Un deuxième trait de cette carte ne laissera pas de surprendre : la constitution de Wikipedias nationaux en grand nombre, en particulier pour les pays d’Europe. Décidément, la mondialisation n’est pas cette entreprise d’abolition des différences que l’on dit, et Internet n’abolit pas les distances. Au contraire, il semblerait que la mondialisation, pour autant qu’elle met à disposition des individus par- tout dans le monde un outil simple et standardisé, permet du même coup de renforcer les moyens d’expression des identités nationales. Et la taille comparable des objets cognitifs ainsi produits va de pair avec un contenu lui-même comparable d’une édition à l’autre, ce qui inscrit la démarche dans un mouvement d’affirmation culturelle valorisant par la traduction un patrimoine cognitif universel. Mais là ne s’arrête pas le mouvement : outre la constitution de Wikipedias nationaux, il faut constater celle de Wikipedias régionaux de taille appréciable, voire comparable à celle des Wikipedias nationaux. Ce troisième fond de carte de la mondia- lisation met ainsi en avant l’émergence des identités régionales par le biais de l’appropriation et de la

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Visions du Monde

Carte 3

Le Monde de la télé-communication

Cartogramme selon la population
Cartogramme selon la population

Le palmarès des langues sur Internet

Est indiquée la part du total mondial d’internautes pour les langues “nationales”

Anglais

29,5%

Chinois

14,3%

Espagnol

8,0%

Japonais

7,7%

Allemand

5,3%

Français

5,0%

Portugais

3,6%

Coréen

3,1%

Italien

2,8%

Arabe

2,6%

Autres langues

18,3%

langue langue
langue
langue

nationale

régionale

et les Wikipedias leur correspondant

Nombre d’articles publiés sur les Wikipedias

plus de 100 000

50 000 à 100 000

25 000 à 50 000

10 000 à 25 000 8 à 10 000

Conception : Patrick Poncet Sémiologie / Design cartographique : Karine Hurel, Patrick Poncet

Réalisation : Karine Hurel, Patrick Poncet Fond de carte : Dominique Andrieu, Jacques Lévy, Patrick Poncet

Source : www.internetworldstats.com, Wikipedia, mai 2007

maîtrise de la distance télé-communicationnelle. Le phénomène est mondial, plus ou moins avancé selon les régions du monde. Si la colonisation de l’Amérique latine et de l’Afrique a légué à ces continents des langues véhiculaires accompagnées d’une tradition de répression des régionalismes et des revendications culturelles « autochtones », par- tout ailleurs la floraison de Wikipedias régionaux témoigne du dynamisme de cultures à l’extension

spatiale infranationale : Europe, Russie, Asie cen- trale, Inde, Chine, Indonésie, Philippines… Faut-il voir dans ce dernier fond de carte de la mondialisation une préfiguration ? Si ce n’est pas absolument le cas, la télé-communication ne pouvant pas tout, il est en revanche probable que cette image du Monde soit sans doute une de celles qui approche le mieux les conditions de possibilité de la société- Monde en devenir.

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