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Actes du Forum Paris, mars-81

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PRÉSENTATION

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LA PSYCHANALYSE EN INTENSION

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La passe

4

Le passeur arrimé Solal Rabinovitch

4

Questions sur la passe Joseph Attié

5

Mes deux passes Rosine Lefort

6

Cinq minutes Jacques-Alain Miller

6

A propos de la passe Claude-Guy Bruère-Dawson

7

Franchir le pas Pierre Bruno

8

Le contrôle et la pratique analytique

8

Réflexions sur le contrôle Serge André

8

Les Deux Libertés et les Trois Garanties Gérard Miller

11

Questionner la pratique François Leibovits

12

Des Cartels Claude Duprat

14

L’enseignement

15

Pour un enseignement de la psychanalyse Michel Silvestre

15

LE LIEN ASSOCIATIF

17

Introduction Paul Lemoine

17

Rapport introductif Éric Laurent

17

Les statuts

20

Pour le Forum Gennie Lemoine-Luccioni

20

Au commencement… Nathalie Thèves

21

Le Conseil statutaire à la lumière des indications données par Lacan Herbert Wachsberger

22

Fondation et orientation de l’Ecole

25

Ceux qui m’aiment encore Paul Lemoine

25

Wo es war soll ich werden Stéphane di Vittorio

25

Oedipe à Colone Andrée-Geneviève Verne

30

Actualisation de l’Autre Jean-Jacques Bouquier

31

Symptôme et institution de la psychanalyse Jean-Pierre Klotz

32

a, la Cause Serge Zlatine

34

Une interrogation sur l’autorité en psychanalyse Franz Kaltenbeck

35

LA PSYCHANALYSE EN EXTENSION

37

Sur la question de la garantie Roland Broca

37

La psychanalyse dans notre monde Danièle Silvestre

38

Ce qu’enseigner veut dire Charles Méla

39

Sur la Section Clinique François Leguil

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PRÉSENTATION

Le 5 janvier 1980, dans une lettre aujourd’hui célèbre, Jacques Lacan prononçait la dissolution de l’École freudienne de Paris, qu’il avait fondée en

1964.

Cette dissolution, fut juridiquement acquise le 27 septembre 1980. Les difficultés suscitées par la mise en place d’une association nouvelle, la Cause freudienne, amenèrent Jacques Lacan à convoquer, sous l’égide de l’École de la Cause Freudienne, un forum. On lira ci-dessous les deux lettres – la première, du 26 janvier, la seconde du 11 mars 1981 – qui appelèrent à ce forum. Voilà un mois que j’ai coupé avec tout – ma pratique exceptée. J’ai peu envie d’agiter ce que je ressens. Soit une sorte de honte. Celle d’un patatras : alors on en vit un, qu’il avait vraiment privilégié vingt ans et plus, se lever et lancer une poignée de sciure dans les yeux du vieux bonhomme qui… etc. L’expérience a son prix, car ça ne s’imagine pas à l’avance. Cette obscénité a eu raison de la Cause. Il serait bien qu’un rideau fut tiré là-dessus. Ceci est l’École de mes élèves, ceux qui m’aiment encore. J’en ouvre aussitôt les portes. Je dis : aux Mille. Cela vaut d’être risqué. C’est la seule sortie possible – et décente. Un forum (de l’École) sera par moi convoqué, où tout sera à débattre – ce, sans moi. J’en apprécierai le produit. Pour avoir éprouvé ce qu’il me reste de ressources physiques, je m’en remets pour sa préparation à Claude Conté, Lucien Israël, Robert Lefort, Paul Lemoine, Pierre Martin, Jacques-Alain Miller, Safouan, Colette Soler, que j’appelle à mes côtés comme conseils. Mon fort est de savoir ce qu’attendre signifie. J’en obtiens qu’en somme, on m’exécute_au nom du nom qui m’est propre. Comme il se doit, pour sauver l’assiette professionnelle acquise de ma formation – à l’y réduire. Obnubilation de responsables, à mettre au compte du statut de suffisance dont je n’ai su les préserver. Ils portent ailleurs leurs impasses. Reste l’École que j’ai adoptée pour mienne. Neuve et mouvante encore, c’est ici que s’éprouvera le noyau dont il se peut que mon enseignement subsiste.

On fera bien maintenant de se compter pour cette tâche. Avis étant pris de mes conseils, je convoque pour les 28 et 29 de ce mois, mon premier forum. Ce forum s’est déroulé aux dates prévues, avec une assistance de plus de mille deux cents personnes 1 . Il a répondu à ce pour quoi il avait été convoqué :

débattre d’une École de psychanalyse. Nous recueillons dans ce volume les textes des interventions prévues ; nous y joignons un bref résumé des débats qui ont suivi. Paul Lemoine Michel Silvestre

1 Avant la tenue du forum, C. Conté, L. Israël et M. Safouan avaient démissionné de leur fonction.

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LA PSYCHANALYSE EN INTENSION

La passe

Le passeur arrimé Solal Rabinovitch

Il n’y a qu’un silence, le silence de mort. Celui que, parfois, on voudrait bien imputer à Lacan. Pour, disons, liquider le transfert. Qui ne serait pas liquidé, alors, mais statufié dans une posture de repos éternel. Ce qu’on a reproché au jury d’agrément et aux AE de l’exEFP, n’est pas un silence, mais plutôt un taisement, un taisèment sur certains points sur lesquels on n’aurait pas voulu, pour le «bien de l’institution», qu’ils se taisent. Ce n’est pas parce qu’on se tait qu’on ne bavarde pas, et ce n’est pas parcequ'on parle qu’on l’ouvre. Le jury s’est tu sur la doctrine. Il n’a pas produit de discours, mais il a produit des AE. Il s’est agrégé des semblables à lui-même, inscrivant chaque fois comme la deuxième de venir après le choix premier de Lacan des premiers AE non passés par la passe. Les AE, une fois nommés, ont continué leur chemin, tout emprunté qu’il soit alors par des effets imaginaires de la nomination. Que la passe les ait bouleversés en leur trajectoire singulière n’a eu aucune incidence théorique publique, c’est-à-dire affectant plus de deux personnes – par exemple l’analyste et l’analysant. Il se peut que cela tienne au fonctionnement particulier de la nomination pour le passant : elle constitue le contenu de sa demande au départ, elle vient à la fin prendre place au lieu du déjetage des signifiants du sujet à l’issue de cette passe. La nomination serait-elle un tenant lieu de ce qui pourrait être de l’ordre de la transmission. Pourtant, sans elle, la passe reste à l’état d’expérience individuelle, d’ineffable. Ce que Lacan attendait d’entendre et qu’il n’a pas entendu de «ce qui peut venir dans la boule de quelqu’un pour s’autoriser d’être analyste», c’est-à- dire de ce moment qui est touché, comme l’analyse, par l’amnésie, l’oubli, k refoulement – oubli contre lequel s’engage dans la passe une lutte sans merci –, n’est peut-être pas seulement à attendre d’entendre dans un après-coup de la passe, un après-coup public, mais aussi dans le moment même du témoignage du passeur, au point vif de la passe, entre l’avant – trop tôt de la demande et l’après – ailleurs de la réponse.

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Le passeur, seul des trois termes de la procédure de la passe à être détaché, pour n’y avoir jamais été attaché, de cette fonction de nomination, est, dans cette procédure, l’élément obligé. «D’où pourrait donc être attendu, dit Lacan, un témoignage juste sur celui qui franchit cette passe, sinon d’un autre qui, comme lui, l’est encore, cette passe, à savoir en qui est présent à ce moment le désêtre où son psychanalyste garde l’essence de ce qui lui est passé comme un deuil, sachant par là, comme tout autre en fonction de didacticien, qu’à eux aussi ça leur passera ?» Seul également, le passeur, à qui rien n’ait été imputé de l’échec de la passe – qu’il lui ait été imputé en un temps les plus grandes catastrophes subjectives montre assez qu’il n’a avec le passant qu’un rapport de transfert –, c’est sur lui qu’intervient ce changement de fonctionnement dans les statuts de l’École de la Cause, dont on attend tant, peut-être même d’y transformer un échec en réussite. Mais la réussite est un jeu solitaire, et ne s’agit-il pas d’embarquer le passeur pour S’y Taire. Lacan a insisté à plusieurs reprises sur le fait que le passeur, désigné par son analyste, n’a pas à être informé de cette désignation, sauf simple mesure de courtoisie. On n’est effectivement passeur que lorsqu’on est tiré au sort et non récusé par le passant. L’analyste qui, on le sait, ne s’autorise que de lui- même, – ce qui, en passant, n’implique pas qu’il a à s’autoriser de cet énoncé-là –, n’est pas analyste du fait de cette autorisation, mais de ce qu’il peut être reconnu analyste par un tiers, analysant, autre analyste, voire jury d’agrément. Le passeur l’est, la passe, mais il n’est passeur que dans la rencontre avec le passant. Qu’il n’ait rien à savoir de sa désignation avant cette rencontre indique assez que sa position de passeur n’est que d’avoir à transmettre quelque chose du passant au jury, et qu’il ne peut s’identifier à sa désignation. Le jury, ou la commission de la passe, ne le regarde pas, même si lui les regarde lorsqu’il ouvre la bouche sur le texte du passant. Il n’est pas histoire, il est dérive. Arrimé dans cette commission de la passe, comment peut-il transmettre puisqu’il a à nommer. Le rapport de pouvoir statutairement instauré le défait de sa position de passeur en l’assemblant à des pairs. Passeur. Il n’est pas sœur, sœurs comme le seraient des marchandises au fond de la cale d’un même bateau coincé dans la passe sous l’égide de la domination paternelle.

Questions sur la passe Joseph Attié

Parmi les différentes interventions sur la passe qui ont été faites à Deauville, j’ai été arrêté par celle de C. Conté, à cause de son titre essentiellement : La Demande dans la passe. C’est occasion pour Conté de se poser la question suivante : «à quel Autre, hors son propre analyste, le passant s’adresse-t-il ? Deux autres questions plus simples peuvent ici être posées : la passe d’abord est-elle une demande, comme on dirait demande d’analyse ? Pourquoi ensuite demande-t-on à faire la passe ? Si on laisse de côté ce qui peut relever de la recherche d’un titre, ou comme on dit pour répondre au désir de Lacan, la question s’impose d’autant plus que la passe n’est bien sûr pas obligatoire. Alors pourquoi les uns la font cette passe alors que pour d’autres la question ne se pose pas du tout. La réponse est-elle à chercher dans l’analyse des uns et des autres, ou bien y a-t-il là un fait de structure ? Ces deux questions n’étant évidemment pas exclusives l’une de l’autre. Mon interrogation se profile sur le fond suivant. Autour du problème de la fin de l’analyse et de la passe (dont l’articulation n’est pas encore faite) Lacan a avancé différentes formulations qui n’ont pas manqué d’être différemment interrogées, telles :

desêtre, destitution subjective, traversée du fantasme, désir de l’analyste… Ce dernier en particulier, Lacan l’interrogeait depuis fort longtemps. Je suppose que depuis ce temps-là, tout analysant qui suivait l’enseignement de Lacan ne pouvait manquer, dans le cours de son analyse, de s’interroger aussi sur ce qui le menait par le bout du nez et le poussait à devenir analyste. On imagine en particulier que les analysants de Lacan devaient apporter un zèle plus grand à avancer quelque chose là-dessus. Apparemment tout ceci n’a pas dû éclairer particulièrement Lacar,, puisqu’il en est venu à élaborer ce processus qui s’appelle la passe. Par rapport à une psychanalyse au sens traditionnel, et quelle que soit la conception qu’on a pu se faire d’une fin d’analyse, la passe introduit un mécanisme extrêmement complexe, bien que Lacan ait noté que tout cela ne change leschoses habituelles que d’un cheveu. Je ne veux retenir ici de ce mécanisme que son effet d’après coup. J. — A. Miller a distingué une passe «un» et une passe «deux». La passe «un» étant «le moment conclusif et résolutoire d’une analyse» et la passe «deux» étant l’effectuation proprement dite de la passe dans son cadre institutionnel. Autrement dit, il

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y a là un redoublement du moment de la passe «un» qui s’opère au cours de l’analyse.

Or l’après coup, le redoublement, c’est ce qui vient

par la répétition fonder ce qui a eu lieu une première fois ; plus précisément le temps second c’est cela même qui va constituer la première fois de la

spécificité d’un désir. Du coup on peut se demander

comment se fait-il que la passe ne soit pas ce temps nécessaire à toute analyse d’un futur analyste. Autrement dit la passe n’est pas une obligation et pourtant elle semble renvoyer à un temps qui fait structure dans la subjectivité humaine.

Si on accepte de telles prémisses, on serait tenté de

proposer de rendre la passe obligatoire. Ce qui serait absurde, parce que la fin de l’analyse est une chose,

et la passe en est une autre, même si elles ne sont pas

sans être en rapport.

A Montpellier, Lacan note justement : «c’est une

expérience radicalement nouvelle que nous avons mise en place, car la passe n’a rien à faire avec l’analyse». Formule à première vue surprenante, mais à la prendre à la lettre, elle rappelle que la passe «deux» se fait hors analyse c’est-à-dire hors transfert. Que le redoublement de la passe «un» se fasse hors analyse, est une chose tout à fait particulière. C’est cela qui me fait m’interroger sur la nature de ce redoublement qui en principe est un temps d’inscription de quelque chose. Il s’agit bien sûr de la nature d’un désir en tant qu’il s’impose à quelqu’un comme étant son devenir analyste. Lacan retient le terme «d’éclair» qui viendrait au cours de la passe apporter un autre éclairage «sur une certaine partie d’ombre de l’analyse». C’est donc quelque chose de tout à fait ponctuel et éphémère. Et l’après-coup ici est peut être à distinguer de l’après-coup dans son sens si je puis dire analytique qui viendrait mettre fin à un type de répétition symptomatique. Dans la passe l’après-

coup semble au contraire devoir ouvrir la voie à un autre type de répétition, à savoir créer les conditions

de possibilité de répéter un acte analytique. Or ceci

n’est jamais donné une fois pour toute. D’où le

caractère de performance de la passe «deux». D’où

ce qui curieusement est dit de la nomination d’un

A.E., qu’elle ne garantit pas une pratique analytique. Alors que l’institution a l’air d’accorder une telle garantie à un A.M.E.

La passe finalement serait-elle une tentative qui est

la tentation par excellence de vouloir écrire quelque chose de l’impossible d’un désir ? Quoiqu’il en soit, cet écrit sur la passe, ou même le minimum de théorisation, a été attendu des membres du jury d’agrément qui n’a rien produit en la

matière. Et tout se passe maintenant comme si ce qui est attendu l’est du côté des A.E. nommés. Et c’est tout à fait légitime puisque c’est la règle posée au départ d’avoir à témoigner de quelque chose. Témoigner me semble effectivement le terme le plus exact de ce dont il s’agit, surtout s’il faut revenir pour parler d’un «éclair». D’où ma nouvelle et dernière question : ce témoignage, cette fois-ci adressé à l’ensemble des analystes, serait-il le véritable après-coup de la passe «un» ? Il ne nous informerait finalement que sur la logique de l’acte, et ce serait une tentative de transmission sans quoi la passe resterait , une performance sans lendemain.

Mes deux passes Rosine Lefort

Je veux ici porter témoignage sur la transmission de

l’analyse et la passe, par Nadia. J’ai fait deux fois la passe :

-une première au cours de mon analyse, pendant le traitement de Nadia ; -une seconde, au cours de l’élaboration théorique

avec Robert Lefort à l’aide des concepts lacaniens.

La passe a affaire avec la relation d’objet.

A l’époque du traitement de Nadia, j’étais moi-

même vouée à la quête d’un objet impossible, dans mon analyse. La dialectique du sujet dans l’analyse de Nadia s’initiait de cette rencontre symptomatique de la butée, et pour elle et pour moi, de l’impossibilité d’avoir l’objet : je ne pouvais donc faire de Nadia mon objet, pas plus qu’elle ne pouvait soit me prendre réellement l’objet, soit se faire mon objet, ce qu’elle a tenté une fois le 16 janvier. C’est pour ça que j’ai toujours dit que je ne pensais pas avoir affaire à un enfant, devant ce bébé, mais plus à un sujet à venir, supposé au savoir dont elle allait faire preuve. Elle ne pouvait que me supposer, en tant que «sujet supposé savoir», pour atteindre à son propre savoir par l’Autre. Où est l’analysant ? Où est l’analyste ?

Et cependant, pas question de confondre, car c’est

elle qui m’instaure, le 10 décembre, comme

analyste, en me faisant l’agent de sa privation et de son refoulement.

Ce jour-là, son objet, c’est une image-objet collée

sur son œil : c’est le petit sujet lui-même que cette

fascination. Que vise-t-elle, sinon l’amour en le ratant radicalement : l’objet en suturant le manque prend la place de l’amour. C’est mon appel qui donne vraiment à Nadia son statut de sujet, parce qu’il fait tomber l’objet.

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Telle est la première passe. Toute la suite du traitement de Nadia va démontrer le rapport de l’éclosion de l’amour avec l’«objet-en- tant-quemanque», que ce soit le «rien» de l’objet oral, ou la perle qui symbolise le don anal.

A propos du «rien» de l’objet oral, j’ai fait

amplement la démonstration que la résistance est du côté de l’analyste : la demande de nourriture de Nadia n’était que pour rire, du «Witz», avant qu’elle ne jubile en faisant semblant de boire. Mais auparavant, la perte de l’objet s’était confirmée dans le miroir : le marin non spécularisé, alors qu’elle le tenait à la main lors du premier miroir, une perte que j’ai pu repérer et dire secondairement, mais que je n’avais enregistrée qu’inconsciemment à

l’époque. C’est parce que, entre elle et moi, l’objet pris dans la pince entre le réel et le signifiant, avait cette place de manque, que Nadia a été forcée, puisqu’elle ne pouvait se faire mon objet, d’aller chercher son objet dans le miroir, mais celui qu’elle trouve, ça n’est pas le marin qu’elle tient, mais son image métonymique

de

cet objet.

La

passe est accomplie, et je suis réconciliée moi-

même avec mon image. Voilà ce que Nadia m’a transmis, transmission de

l’analyse, dit Lacan, sous le nom de «passe». C’est un moment dans l’analyse car, en aucun cas, il n’est question de le confondre avec la fin de l’analyse. Nadia est là pour témoigner que la tentation de l’objet revient chaque fois qu’une épreuve émaille son aventure analytique.

A la même époque, «l’enfant au loup», dans le

registre du réel parce qu’il était psychotique, disait aussi qu’il avait' à perdre le produit anal de son corps et à en faire offrande propitiatoire, à l’extérieur, pour garder mon amour. Mais cette offrande réelle, non signifiante, c’est-à- dire non inscrite au lieu de l’Autre, ne faisait effet que de mutilation : autre «passe» possible à définir

pour le psychotique, où doivent se lier le réel et le signifiant pour qu’aboutisse le manque.

Le

manque, c’est-à-dire, l’amour possible. «A ceux

qui

m’aiment encore» dit Lacan, c’est-à-dire à ceux

qui

manquent, même de la psychanalyse, fût-elle un

objet de recherche.

Cinq minutes Jacques-Alain Miller

Cinq minutes ? J’ai écrit cinq phrases comme elles

me sont venues. Je vais essayer de me les expliquer. 1 – Il s’agit ici de l’avenir de l’inconscient

Sans doute s’agit-il aussi du psychanalyste, mais celui-ci fait partie du concept de l’inconscient, puisque le symptôme ne se déchiffre que lorsqu’il vient s’y ajouter convenablement. On le sait, que le discours analytique existe n’est pas sans effet sur l’inconscient. A quoi peut-on rapporter la mutation de la grande clinique hystérique, sinon au fait qu’il y a désormais du psychanalyste ? Freud le constatait lui-même au bout de quinze ans de pratique : la présentation du symptôme avait changé. J’en conclus rapidement que l’avenir de l’inconscient est intéressé dans nos travaux. Les analystes sont-ils les bergers de l’inconscient ? N’est-il pas vrai qu’ils l’ont en garde, bien qu’il ne soit rien de substantiel ? Si l’inconscient ne s’ouvre que pour se refermer, quoi nous assure de la pérennité de l’accès que Freud nous y a ménagé ?

2 – Qui sont les analystes ?

Si cette phrase m’est venue, c’est, je le suppose, qu’il convenait de rappeler qu’au plus fort des polémiques que Lacan eut à soutenir, il ne dénia jamais le titre d’analyste à ses adversaires. L’analyste ne procède pas de l’être, ni de l’essence, ni de l’habitude, mais de l’emploi qu’il assume. Lacan l’écrit : «Analyste au sens plein celui qui en tient l’emploi de se poser comme tel». Peu importe que le sujet méconnaisse les ressorts de son acte : la structure pense pour lui. Ce qui a pris forme de rite dans l’Internationale, est mathème chez Lacan.

3 – De l’impossible à supporter à l’impossible a dire

Tout part de l’incidence pathématique du réel. Il se trouve seulement que la psychanalyse capte cet «impossible à supporter» dans un dispositif de discours, le met au travail, et le transforme en «impossible à dire», qui est un autre mode du réel. C’est par là que la psychanalyse est tout à fait irréductible. à la culture : elle y fait trou. Qu’est-ce qu’on appelle la culture, sinon l’Autre comme fatras du signifiant ? Les analystes ont d’abord été fascinés parce qui sortait du trou : du sens, «en veux-tu, en voilà». Lacan a ramené l’expérience à sa condition pure, l’impossible à dire. Et c’est pourquoi l’idée s’est diffusée, à partir de cet enseignement, de la vanité de tout enseignement – puisqu’impossible à dire il y a. D’où silence (se taire serait la façon la plus digne de s’égaler à l’impossible à dire) ou bavardage (parler à côté, chercher sa voix propre). Au contraire : la conquête de l’analyse, dit Lacan, est d’avoir fait mathème de l’indicible.

4 – L’enseignement de Lacan est un bout-de-réel

L’enseignement de Lacan s’est-il imposé par la suggestion ? Son audience suppose-t-elle la présence, la prestance d’un Maître ? C’est la théorie de Mme Catherine Clément, par exemple. Ce n’est

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pas la mienne. Cet enseignement s’est imposé par sa conformité au discours analytique. Cela est ressenti bien au-delà du groupe lacanien, et cet enseignement est déjà entré dans le symbolique, en tant que discours commun. Nous avons éprouvé la passion imaginaire qu’il suscite. Eh bien, il est, avant tout, devenu désormais un boutde-réel, et on ne cessera plus, à partir d’aujourd’hui, de le corrompre – de procéder à de nouveaux «retours à Freud» pour le contourner, de le dépasser, de le refouler, peut-être de le forclore. Mais on n’en pourra mais :

l’enseignement de Lacan est inéliminable désormais de l’histoire de l’analyse, et on ne pourra faire l’économie de le travailler, de le traverser en tous sens pour lui arracher son sens par-delà sa signification. Comment Lacan procède-t-il avec Freud ? Avec la formule «il n’y a pas de rapport

sexuel», dit-il, je résume les énoncés de Freud sur la sexualité, et j’essaye de dire crûment la vérité qui s’en inscrit. Eh bien, voyons si nous arrivons à dire

la vérité qui s’inscrit de l’enseignement de Lacan.

5 – La dissolution a commencé il y a longtemps La dissolution ne date pas d’aujourd’hui. Elle a commencé dès que l’incidence de Lacan s’est fait sentir dans le milieu analytique. Sa pointe porte sur

le didacticien, sur celui qui s’arroge l’enseignement

en intension, le monopole du savoir-faire un analyste. On s’inquiète de la prise du discours universitaire sur le discours analytique, et on croit la reconnaître là où on enseigne d’une tribune ou d’une

chaire. C’est une erreur. Il y a un point de concours très précis entre le discours analytique et le discours universitaire, un point de concours interne à l’expérience analytique, et c’est le didacticien. Là est présente l’Université dans le discours analytique. Le didacticien est celui qui, du savoir supposé de l’inconscient fait le sujet semblant savoir. C’est une perversion du sujet supposé savoir. Et c’est là que je me rattache au thème de la série où je suis inscrit : la passe vient à la place du semblant de savoir des didacticiens.

A propos de la passe

Claude-Guy Bruère-Dawson

«Or, qui ne sait que c’est en se distinguant de l’hypnose que l’analyse s’est instituée ? Car le ressort fondamental de l’opération analytique, c’est le maintien de la distance entre le I et le a… le franchissement du plan de l’identification est possible. Tout un chacun de ceux qui ont vécu jusqu’au bout avec moi, dans l’analyse didactique, l’expérience analytique sait que ce que. je dis est vrai…» Lacan, Le Séminaire XI, page 245.

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Comment, dès lors, mettre en place un cadre propice à l’expérience de la passe, quelque chose d’opérant qui cependant ne retombe pas dans l’ornière de l’etablishment et de la nomenklatura. Comment éviter un appareil où les membres dits d’un Jury risquent de se transformer en magistrats silencieux et inamovibles, où les passeurs deviennent comme titulaires d’une charge ? Comment éviter que les passants ne soient réduits à faire preuve de savoir et de bonnes manières ? Autrement, il seraient recalés et perdraient la face dans un grand effondrement narcissique, ce qui n’a rien à voir avec la destitution subjective, le desêtre, le scandale de cette disjonction de, g et a. Comment donc être à contrepente et éviter qu’avec l’institution de la passe on en revienne à un retour subreptice de la relation hypnotiseur – hypnotisé ?

Franchir le pas Pierre Bruno

Il n’y a pas de plus grand risque pour la psychanalyse que l’intraterritorialité (cf. La situation de la psychanalyse en 1956). La pente naturelle de la psychanalyse est en effet la suggestion réciproque, comme symptôme à deux. Ce n’est pas un hasard si Le Séminaire XI situe la terminaison de l’analyse selon l’IPA dans le schéma élaboré par Freud pour rendre compte de la psychologie du groupe. se confond avec a, au lieu qu’il y ait distance maximale. Lacan a créé le dispositif de la passe pour parer à ce risque. Le moment où nous sommes n’est-il pas celui où ce dispositif va se révéler avoir une importance historique comparable à la création du dispositif de la cure par Freud ? Sa portée neuve est de saisir la fin de l’analyse comme commencement d’autre chose, – de même qu’à certains égards, le début de l’analyse est la fin d’un cycle pour l’analysant Si on compare les deux textes qui fondent théoriquement la passe, celui du 9 octobre 1967 et celui du 6 décembre 1967, il y a entre eux l’écart d’une expérience, c’est-à-dire d’une résistance, qui n’est pas sans évoquer par la forme précipitée de son surgissement celle d’aujourd’hui. Au regard de cette expérience d’aujourd’hui, je ferai sur ces textes deux remarques :

1) A cette place de passant, Lacan met, pour accéder à. la fonction d’Analyste de l’École : «un non- analyste en espérance, celui qu’on peut saisir d’avant qu’à se précipiter dans l’expérience, il éprouve, semble-t-il dans la règle, comme une amnésie de son acte». Cette citation est bien connue.

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Je fais simplement remarquer que Lacan incline à qualifier cette amnésie non comme contingente, mais comme un effet de structure qui peut, s’il n’est pas abordé comme tel, précipiter l’analyste du côté d’une routine professionnelle au sein de laquelle l’acte analytique tend à être recouvert. S’il en est ainsi, le dit échec de la passe prend un son autre. L’expérience de la passe est d’autant plus nécessaire qu’elle est impossible, à condition de la désirer. 2) Le terme assigné à la psychanalyse est la destitution subjective (et non pas moïque). La destitution subjective concerne le psychanalysant et ne se confond pas avec le désêtre qui lui, s’occupe de l’analyste, aussi bien celui qui s’en va que celui qui vient. Or, l’exemple de destitution subjective que donne Lacan, c’est Le guerrier appliqué, héros de roman. Mais, pour le coup, Le guerrier appliqué est non seulement un non-analyste, mais un non-analysé. Comment ne pas se demander pourquoi Lacan, qui s’empêche de franchir l’appel au non-analysé pour la passe, dans la mesure où celle-ci est une expérience de l’inconscient, fournit comme exemple un qui, à cette limite, fait exception ? Il est souhaitable de ne pas se priver de cette fenêtre, à ouvrir non en-deça, mais dans le futur de la pratique analytique. De ceci découle une proposition d’orientation de l’École de la Cause : l’expansion et la laïcisation de la passe qui doit devenir centrale dans la contre- expérience. Au temps de Freud, il y avait déjà des précurseurs des passants. Ce sont ceux que Freud a élus en les faisant exister dans la littérature analytique : Dora, l’Homme aux rats, l’Homme aux loups, le petit Hans, Schreber. Faute d’avoir la passe, Freud a dû s’instituer Analyste de leur expérience même. L’acte d’écrire a suppléé à l’absence du passeur. Tenant compte du mouvement nécessaire de l’expérience analytique, Lacan a franchi le pas. La fonction assignée à la passe, de faire le tour de son trou, n’en est pas encore pour autant accomplie, à peine amorcée. C’est à ceci qu’il faut s’atteler.

Le contrôle et la pratique analytique

Réflexions sur le contrôle Serge André

Les ruptures et les prises de distance qui se sont fait connaître par rapport à l’École de la Cause Freudienne – et donc, qu’on le veuille ou non, par rapport à Lacan – se soldent notamment par ce qu’on

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pourrait appeler «le départ des notables». Ce vide des grands noms, des élèves expérimentés de Lacan, pose un problème au niveau des contrôles. Beaucoup ont été âmenés par les circonstances à interrompre un contrôle en cours, d’autres se demandent avec qui en entreprendre un. Partant de cette question – sans doute symptomatique – je me suis interrogé sur ce que les psychanalystes disent du contrôle. La première remarque qui s’impose, c’est que la littérature analytique à ce sujet est rare. Lacan lui-même n’a pas beaucoup parlé du contrôle et n’en a jamais fait une doctrine. Il l’avait désinstitutionnalisé à l’École Freudienne, laissant aux psychanalystes le soin de décider quand et avec qui l’entreprendre. Les pratiques de contrôle qui se sont alors développées librement, méritent d’être aujourd’hui interrogées. Je vais tenter de le faire en effectuant d’abord une sorte de recensèment critique de ce qu’en rapportent des analystes qui ont été en contrôle. Qu’est-ce qui est à contrôler ? Sur cette question apparaissent d’emblée des divergences fondamentales. Si beaucoup accordent que c’est bien une psychanalyse qui est contrôlée, encore faut-il s’entendre : quelle psychanalyse ? celle que fait l’analysant avec l’analyste qui vient en contrôle ? ou bien celle de ce dernier avec son analyste ? Ainsi, les uns soutiennent que l’objet du contrôle consiste à dénouer les impasses que le jeune psychanalyste rencontre dans sa pratique avec tel ou tel analysant ; tandis que les autres estiment que ces impasses sont toujours secondaires, qu’elles ne peuvent que renvoyer à un inanalysé de l’analyste en contrôle – celui-ci devant trouver dans le contrôle l’occasion d’une reprise ou d’une prolongation de sa propre analyse, voire, comme disent certains, d’un contrôle de son analyste. Autrement dit, à la question qui est l’analysant dans le contrôle ? les uns répondent : c’est l’analysant du contrôlé ; et les autres : c’est le contrôlé lui-même. Cette seconde position revient, au fond, à assimiler le contrôle et la passe en amputant celle-ci de son dispositif. Il faut constater que cette variété au niveau des motivations de la demande de contrôle rencontre la variété de l’offre. Ainsi ne sont pas rares les contrôles qui tournent à une reprise de l’analyse sur le divan du contrôleur, ni les contrôleurs qui pensent offrir la garantie de leur expérience au déroulement moins aventureux d’une passe. Une autre opinion consiste à soutenir que c’est moins le déroulement d’une analyse qui fait l’objet du contrôle, que le savoir qui s’y trouve impliqué.

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Mais quel savoir ? Ici également, divergence entre ceux qui demandent de la théorie ou du savoir-faire analytique, et ceux pour qui le contrôle offre l’occasion d’être renseignés d’un savoir non psychanalytique dont ils s’estiment manquants : le savoir psychiatrique notamment. Enfin, on peut passer brièvement sur les réponses de ceux que ces questions semblent moins tracasser, et pour qui le contrôle est une étape d’un cursus dont on s’applique à gravir les échelons. Peu importe dans ce cas ce qui se dit dans le contrôle, l’important est d’y être resté «un temps suffisant» pour être «en règle». A qui demande-t-on un contrôle ? On s’adresse généralement à un analyste «connu», «expérimenté», dont on se dit «sûr», de préférence élève reconnu de Lacan. Avec, parfois, cette touche supplémentaire : le contrôleur devrait être aussi psychiatre, ou détentetir de telle ou telle compétence spécifique. Tel est, dans ses grandes lignes, le portrait du contrôleur-standard de qui l’on espère être reconnu comme analyste, de qui l’on espère aussi, à l’occasion, que nous ayant reconnu, il nous aidera à prendre place dans l’institution. Tel était du moins le bon contrôleur de l’École Freudienne. En somme, ce ne serait pas pousser lés choses trop loin que de conclure que, laissé libre de toute obligation et de toute directive, le contrôle a permis aux psychanalystes de l’EFP de réinstaurer par la bande la catégorie du didacticien que Lacan avait voulu éliminer. Changer les mœurs sur ce point impliquerait que l’on s’attache à préciser ce que veut dire le terme «expérience» dans le champ de la psychanalyse, et que l’on formule ce qui peut s’acquérir au fil d’une pratique de l’inconscient – soit, d’une pratique de ce qui, par essence, est fuyant. Car ce qu’implique l’existence du didacticien c’est que le psychanalyste soit le produit, non pas d’un terme atteint dans la cure, mais d’une expérience mise au service de la direction de la cure. Quels sont les effets du contrôle ? Ils seraient à repérer à trois niveaux : celui de l’analyse contrôlée, celui de l’analyste en contrôle, celui du contrôleur. Il faut relever que de ce dernier on n’a jusqu’ici reçu aucun écho : personne n’a jamais fait connaître ce que serait l’enjeu du contrôle du point de vue du contrôleur. Quant aux effets sur l’analyse contrôlée, on n’en obtient généralement que de laconiques témoignages. Les contrôlés ont beaucoup de peine à formuler précisément ce qui a changé dans une analyse à la suite du contrôle. Ils s’en tiennent le plus souvent à une sorte de doctrine du miracle : il suffit d’aller parler à un contrôleur pour qu’aussitôt

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l’analyse en panne redémarre, ou, au contraire, pour que l’analysant vous plante là. Par contre, les effets du contrôle sur le contrôlé sont

au cœur de toutes les conversations. Cela ne veut pas

dire toutefois qu’ils nous apprennent quelque chose sur le contrôle. Les effets subjectifs, voire pathétiques, d’un contrôle sont-ils différents des

effets subjectifs obtenus en d’autres circonstances ?

A entendre les contrôlés, deux effets majeurs se

dégagent : d’une part, un certain soulagement, ou au contraire une accentuation de la culpabilité qu’ils ressentent d’être psychanalystes, d’autre part, le plaisir, ou la réassurance, de pouvoir de nouveau «faire un transfert». Est-il envisageable aujourd’hui, dans le cadre de la contre-expérience à laquelle Lacan nous invite, de tenter d’élaborer une conception psychanalytique du contrôle qui s’élève quelque peu au-dessus de l’aimable empirisme où il a été laissé jusqu’ici, et qui soit homogène à la psychanalyse que Lacan promeut par son enseignement ? Le bref recensement qui précède montre qu’il n’y a pas grand chose à attendre de laliberté de l’expérience pour ce qui est d’établir un embryon de savoir sur ce qui fait l’enjeu du contrôle, son importance, voire sa nécessité, pour le psychanalyste et pour la psychanalyse. C’est pourquoi je proposerai quelques axes sur lesquels pourraient s’articuler les réflexions à ce propos. Il me semble, tout d’abord, que le contrôle est à situer dans une dialectique à quatre termes :

l’analysant (1), l’analyste (2), le contrôlé (3), et le contrôleur (4). Ce qui veut dire qu’il y a lieu de distinguer, de refendre l’analyste et le contrôlé. L’analyste n’est en effet – c’est l’enseignement de Lacan – qu’une formation de l’inconscient qui se réalise suivant la double boucle du transfert ; ou, tout cas, il doit se résoudre à «n’être» que cela dans une psychanalyse. Mais celui qui se présente devant le contrôleur, c’est bien en tant que sujet qu’il est à repérer, et sujet doublement divisé : divisé du fait qu’il parle, bien sûr, mais divisé aussi entre lui en tant que sujet, et ce rien dont il se fait l’oripeau dans la psychanalyse dont il parle. Autrement dit, la position que la cure assigne au psychanalyste dans le transfert, en tant que sa deuxième boucle se lie à la traversée du fantasme, a cette conséquence que comme sujet qui se prête à une analyse, le psychanalyste en devient le symptôme. Et c’est sans doute cette production latérale – latérale pour l’analysant, du moins c’est à espérer – d’un symptôme du psychanalyste qui explique que certains contrôles tournent à une reprise de l’analyse pour le contrôlé.

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Mais, quel qu’en soit le fondement «personnel», cette nouvelle tranche, comme on dit, ne s’engage le plus souvent qu’au prix de refermer la béance ouverte entre le symptôme du sujet-psychanalyste et le psychanalyste comme symptôme, béance dont l’examen permettrait peut-être que l’on aborde «l’horreur de l’acte» en termes plus rigoureux et moins pathétiques. En termes d’écriture, la question posée est celle de savoir si d’écrire la formule du fantasme entre les deux premiers termes de cette dialectique à quatre, et celle du symptôme entre les deuxième et troisième termes, permettrait de déduire ce qui serait à écrire du troisième au quatrième :

(1) analysant

(2) analyste

(3) contrôlé

(4) contrôleur

> S a

> a S

?

Il conviendrait également de mieux cerner l’objet et le but du contrôle, à partir du rapport du psychanalyste à la psychanalyse. Donnons-nous ce point de départ : ce qui est à contrôler c’est qu’il y a, ou non, psychanalyse. Ce qui ne veut pas dire que le contrôle ne puisse également contrôler d’autres choses, comme la formation clinique ou psychiatrique du contrôlé, sa technique, voire ses bonnes manières. Mais enfin, ce qui nous intéresse nous, spécialement dans la mesure où nous sommes intéressés à ce que notre École tire un enseignement de la pratique du contrôle, c’est de savoir comment on vérifie que ceci ou cela est une psychanalyse, ou n’en est pas une. De ce point d’approche, le contrôle se présente donc comme le complément de la passe. Si la passe peut mettre au jour ce qu’il en est du passage du psychanalysant au psychanalyste, reste encore à vérifier comment cette position du psychanalyste peut être tenue vis-à-vis du sujet qui nous demande de nous y tenir. Tel serait l’intérêt d’enseignement pour l’École, d’une interrogation systématique de la pratique du contrôle. Son objet se définirait dès lors comme le questionnement et la délimitation de la «responsabilité de l’analyste (Formulation que je reprends à Erik Porge, Lettres EFP ri °16) et de la nature de son acte. De quoi le psychanalyste a-t-il à répondre ? Lacan répond, notamment : de la rentrée de la vérité comme cause dans le champ de la science. Quant au but du contrôle, ce n’est pas en fonction du psychanalyste, mais de la psychanalyse qu’il devrait être posé ; son but est de vérifier l’avènement du discours psychanalytique dans une psychanalyse soumise à cette épreuve. Reste alors la question de ses moyens : est-il pensable que l’on

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tranche à l’École de la Cause Freudienne avec le culte rendu au didacticien ? Sur ce point, il conviendrait de se demander si la dialectique du sujetsupposé-savoir est nécessairement ce qui rend compte de la situation du contrôle, et si ce qui s’y transmet, du contrôleur au contrôlé, ressort de l’expérience. Si l’on veut bien admettre que ces deux termes (sujet-supposé-savoir, expérience) ne suffisent pas à établir des moyens nécessaires à l’égard de l’objet concerné et du but à atteindre, alors la voie sera ouverte à ce que l’on rompe avec les habitudes. A une conception plus scientifique du contrôle, répondront sans nul doute des moyens plus radicaux.

Les Deux Libertés et les Trois Garanties

Gérard Miller

Il n’y a pas longtemps, un mignon effrayé – qui, dans l’annuaire de l’ex-Ecole, avait fait inscrire son nom comme analyste praticien – m’avouait mal supporter «leur» décrochage. Ils sont vraiment plus qu’hésitants, me murmura-t-il à l’oreille si faiblement que je me demandais s’il voulait même que je l’entende. C’est qu’il parlait des «anciens». Les anciens. Délicieuse catégorie à laquelle certains – plus ou moins vieux – s’identifient sans rire, pour permettre aux autres – plus ou moins jeunes – de croire, tel mon mignon, au sérieux de la psychanalyse. Dans les familles, à table, on a parfois l’aïeul. Utile bonhomme : avec lui à un bout, on sait dans quel sens faire passer les plats. Mais dans l’institution analytique, pourquoi avons-nous nos vieux ? Il ne fallait pas faire beaucoup d’efforts, dans l’ex- Ecole, pour devenir un ancien. Il suffisait d’avoir été avant, et de s’en féliciter. Avant : avant que d’autres n’arrivent, avant l’EFP, avant la guerre (d’Algérie s’entend…, les années 50). Ce n’était évidemment pas l’âge qui les fabriquait, ces anciens, (et d’ailleurs : plus de cinquante, plus de soixante ans ?), c’était le style. Certes, l’ex-Ecole avait assez largement donné naissance à un autre style, celui de l’«Analyste autonome» (Aussi seul que je l’ai toujours rêve) cet analyste faisait tout par lui-même, – il s’autorisait de lui-même, il pensait par lui-même, il ne suivait personne, et même lorsqu’il se regroupait – on l’a vu lors du référé contre Lacan –, il croyait encore être seul et unique. Mais l’«Analyste autonome» (le Aa, effet de Mai 68 sur la communauté lacanienne :

Nous sommes tous des grandes personnes) n’en était pas moins, chaque fois que les choses devenaient sérieuses, la marionnette des anciens. A chaque

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crise, le style 68 cédait le pas devant le style 69 – 69, rue Claude Bernard… N’est-ce pas ce qui se passe d’ailleurs aujourd’hui, une nouvelle fois, pour les quelques mignons quicherchent refuge sous les bois de ce grand mammifère ruminant qu’on appelle le Cerf ? -Non, le style 69 était bien le grand art du défunt mouvement. La connivence passée avec la «maison», l’assurance d’être suffisant, la bouteille qu’on vous envie, la clientèle qu’on vous suppose. L’expérience ? Sans doute, même si elle n’était souvent que le pseudonyme de l’habitude… Eh bien, cet art, Mesdames, Messieurs, laissez-moi vous dire que c’est la chance de l’École de la Cause Freudienne qu’il s’exerce actuellement un petit peu moins ici qu’ailleurs. C’est en tout cas à la retraite d’un grand nombre de nos anciens, que nous devons certainement la possibilité de commencer ce débat sur la question du contrôle. A l’aube même de la psychanalyse, en contrepoint de la prémière «cure», on trouve la trace d’un premier «contrôle» : qui n’a commenté l’étrange rapport qui unissait la talking cure d’Anna O et le récit que Breuer en faisait à Freud ? Et jamais la psychanalyse ne s’est pratiquée bien longtemps, dans aucun pays, sans que n’apparaisse la figure du contrôleur. Mais pourquoi le contrôle – si familier – est-il toujours resté comme la fille muette de . la psychanalyse ? Il est arrivé, bien sûr, qu’on élucubre sur lui dans la littérature analytique. Cela n’a manifestement pas laissé de grands souvenirs. Que reste-t-il des communications faites au Comité international de Formation, lors du Congrès d’Innsbruck en 1927, par Rado Sachs et Hélène Deutsch ? Des discussions de la première Conférence des quatre nations, à Vienné, en 1935 ? Ou de la seconde, à Budapest, en 1937 ? Que reste-t-il des communications du Congrès de Paris, en 1938, où l’on entendit notamment Anna Freud ? Pour ne pas parler des rapports successifs d’Eitington, depuis le Congrès de Hambourg, en 1927. Et plus près de nous, un article dans Scilicet IV, une intervention au Congrès d’Aix de l’École freudienne… Quant à l’enseignement de Lacan sur le contrôle, il a été essentiellement oral, et ses auditeurs, peu nombreux, ne nous l’ont guère transmis. Faut-il se surprendre, dans ces conditions, que Balint, avec son Système de formation psychanalytique, soit resté notre plus indispensable repère ? L’École freudienne avait certes frayé la voie : être en contrôle ne définissait pour elle ni une condition nécessaire ni une condition suffisante pour devenir analyste. Elle fit, de ce fait, passer dans les mœurs ce

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qu’on pourrait appeler les Deux Libertés ; le psychanalyste est libre de toute pression institutionnelle pour déterminer le moment où il désire engager un contrôle ; il est libre de même, en dehors de toute liste imposée, de choisir son contrôleur. L’enjeu était clair : permettre à la «. demande de contrôle» d’exister autrement que comme une formalité administrative, un examen ou une garantie. Qui ne voit, en effet, que le contrôle est d’abord ce à quoi aboutit inévitablement un analyste de simplement recevoir des patients, et d’être traversé par le plus commun des «sentiments analytiques» :

celui de l’imposture. C’est le «qu’ai-je donc fait pour mériter cela ?» de Freud, incrédule, se refusant à croire au transfert ; c’est – pourquoi ne pas le dire ? – l’inquiétude de celui qui découvre, d’une toute autre façon que dans sa propre analyse, cette fonction de la place et du sujetsupposé-savoir, et qui ne peut faire moins, tout de même, que de s’interroger sur la légitimité de ses intrusions dans le discours de l’autre. Or il y a deux pratiques du contrôle : ou l’on maintient vivace cette inquiétude, actif ce sentiment de l’imposture, ou l’on glisse doucement dans l’assurance, la reconnaissance et la complicité. Vous en êtes un, j’en suis – à plus forte raison – un autre.

Fabriquer ou conforter des copropriétaires de la psychanalyse, c’est certainement à cela que tend le contrôle quand il est pris dans les rêts de l’institution. Mais – voilà ce que montre l’expérience de l’EFP –, c’est aussi à cela que tend le contrôle – même «désinstitutionnalisé» –, quand perdure – même «déchu» – l’agent essentiel des machines analytiques : le didacticien • Balint était, en son temps, lucide : critiquer le contrôle, le système de formation des psychanalystes, écrivait-il en 1947, c’est se heurter aux didacticiens, et tout particulièrement aux «analystes de la vieille génération». Soyons au moins aussi lucides que lui : dans l’ex-Ecole, en dépit de toutes les intentions, le contrôle a été également présidé par la hiérarchie. D’où le silence qui l’a enveloppé. Car, même s’il ne s’agissait pas seulement d’assurer la protection d’un «malade» remis entre les mains inexpérimentées d’un débutant, la médecine et ses modèles ne furent jamais bien loin. Oui, nous n’avons pu qu’assister au triomphe des Trois Garanties – d’âge, d’expérience, de statut dans les instances – supposées prouver la compétence de contrôleurs, chargés tout à la fois d’être des analystes de relais, des enseignants et des protecteurs du milieu.

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Je ne réduis pas les difficultés du contrôle aux seules

déviations des contrôleurs, qui – de plus – n’ont

évidemment pas joué le même rôle ! Mais il me

semble indispensable que cette nouvelle École prenne en considération l’inconstestable contrôle du contrôle par les «anciens», et les effets qu’il a eu, si proches de ceux que nous mettions en question dans les sociétés traditionnelles. Le contrôle, justement lui, le révèle : la pratique de la psychanalyse pervertit le psychanalyste. Il faudrait d’ailleurs inscrire ça à l’entrée de nos cabinets. C’est sans doute pour cette raison que Lacan disait ne s’intéresser dans son ex-Ecole, qu’aux AE, pas aux AME. C’est pour cela aussi qu’il a, dans cette nouvelle École, soustrait définitivement l’AE aux charmes de la caste des élus, en transformant son pseudo-titre en charge transitoire…

A la fondation de l’EFP, le bruit a couru qu’on allait

supprimer le contrôle. Le bruit va-t-il courir pour nous ? Il n’y a cependant pas de risque. Au contraire, plutôt une chance dans ces débats. Y aura- t-il toujours une prime à l’habitude dans le mouvement analytique ?

Questionner la pratique

François Leibovits

Quelques mots en forme d’appel au Forum à ce que l’École de la Cause soit aussi un lieu où les analystes aient la possibilité de faire état des problèmes cliniques et techniques que leur pose la conduite de la cure. Il n’est pas contestable que s’est produite une raréfaction des travaux et discussions sur ces problèmes dans l’École freudienne, à mesure de son

développement. Cette élision croissanté qui fait que

la pratique est de plus en plus sous-entendue dans la

communication entre analystes, se retrouverait du reste dans l’ensemble de la littérature analytique, fort au-delà deslimites du cercle lacanien, comme un trait de plus en plus accentué au fil des années, qui s’exprime, entre autre, dans la quasi-extinction du genre des monographies cliniques, des études de cas ou des «histoires de malades», comme on disait en des temps plus archaïques, mais aussi plus inventifs, de l’analyse. Nous pensons que cet état de choses, à certains égards regrettable, est la conséquence de l’enseignement de Lacan, qui n’a sur ce point, trouvé que trop bien son audience. Nous voulons dire que cette situation est le résultat du mouvement de bascule opéré dans l’analyse par Lacan : du désir de l’analysant celui de l’analyste. La technique

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analytique n’est pas une procédure objectivante d’appréhension du désir du névrosé par un analyste qui serait hors du coup, telle que peut se concevoir à la limite la relation médecin-malade. Mais, dans le tandem analytique, le désir de l’analyste, embusqué

derrière l’analysant, fait retour dans la relation et y a même fonction de pivot, lui étant notamment imputables les moments de stagnation qui affecte le procès analytique, les impasses où il s’engage et les échecs qu’il rencontre, lesquels étaient classiquement inscrits sous la rubrique des «résistances» du patient à l’analyse. Par un effet inhérent à la nature même du désir, le sujet ne trahit jamais tant son propre désir qu’à parler du désir de l’Autre. En sorte que de toute relation d’un cas on peut dire à l’adresse de son auteur : de te in fabula narratur,

Remarquons du reste que de ce déplacement de l’écoute, du désir de l’analysant au désir de l’analyste, ne revient à Lacan ni l’exclusivité, ni même la priorité dans le mouvement analytique, puisqu’un analyste comme Théodor Reik, par exemple, qui sut maintenir une direction rigoureusement freudienne tout au long d’une carrière fort cosmopolite qui le conduisit, au gré des vicissitudes du temps, de Vienne à New York, témoigne avoir opéré le même retournement. Sans même mentionner ses Fragments d’une grande confession, qui reculent très au-delà de tout ce qu’avait pu risquer d’aveux sur eux-mêmes en leurs Confessions respectives un Augustin ou un Rousseau, les limites du genre autobiographique, la somme analytique publiée en 1948 sous le titre

Écouter de la troisième oreille (Listening with the

third ear) pèse dans le même sens. En plus de ses deux oreilles qu’il tient ouvertes aux propos de l’analysant, il incombe à l’analyste de tendre une troisième oreille, toute mentale, au soliloque qui se poursuit simultanément en lui et en fonction duquel seulement sont entendues les paroles qui lui sont adressées. Autant dire que la séquence associative de l’analysant n’est écoutée qu’en contrepoint de la séquence associative de l’analyste, ou encore que les signifiants de l’analysant ne sont déchiffrés qu’en surimpression sur les propres signifiants de l’analyste qui déterminent par conséquent l’interprétation. Reste cependant, au-delà d’une telle rencontre entre praticiens se situant dans une même ligne authentiquement freudienne, que c’est Lacan qui a su imposer avec une incomparâble autorité ce renversement (au sens de retour, mais à une inversion près) de la doctrine freudienne, dont c’est là un développement de ses implications les moins

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récusables et qui en vient à ériger le désir de l’analyste comme axe de tout le procès analytique. Que l’expérience de la passe, en tant que tentative d’isoler et d’articuler quelque chose de ce désir qui précipite l’analyste dans sa pratique, soit posée au fondement de l’École de la Cause est tout à fait conséquent avec cette redéfinition de l’opération analytique. Mais l’expérience de la passe n’aura, selon nous, chance d’être menée à bien que pour autant qu’elle s’inscrira dans tout un contexte de relations et de discussions, à l’intérieur de l’École, de la pratique de chacun – comme leur aboutissement et leur reprise à un degré second. Lacan lui-même, à l’exception de la relation du cas Aimée, ainsi que des présentations de cas, poursuivies hebdomadairement durant près de trente années à Sainte-Anne, dont rien cependant n’a été recueilli, a toujours fait preuve d’une extrême discrétion à faire état des cas dont il avait la responsabilité. Réserve dont il a donné pour motif le souci de protéger l’anonymat de ses analysants dans le milieu par trop communiquant qui est le nôtre. Ses références cliniques sont pour la plupart empruntées aux relations de cas de Freud, non sans qu’à les relire et à les critiquer, quelque chose de la position subjective de Freud ne puisse être pincé, pour autant que son désir était engagé dans les maladresses ayant infléchi le traitement, singulièrement en ce qui concerne Dora et la jeune homosexuelle. Dans l’ensemble de la littérature analytique, par ailleurs, des auteurs comme Kris, Ella Sharp, Bouvet, l’analyste anonyme d’un cas de perversion transitoire, etc., ont fait, à des titres divers, les frais d’une pareille critique, parfois incisive, mais dont l’ironie qui s’y déploie à l’occasion fait toujours prévaloir la fonction d’interrogation qui lui est propre. Il demeure toutefois que le témoignage de Lacan sur son propre désir, en tant que constituant de sa place de sujet parlant, de sa position d’énonciation, est infiniment plus médiatement identifiable dans ses énoncés, que celui des auteurs qui se sont exposés à faire état de leur propre pratique : c’est dans la construction doctrinale développée au su de tous durant plusieurs décennies, dans une position expressément référée à celle de l’analysant, qu’il est à reconnaître. Désir qui, en tant que tel, demeure entièrement énigmatique à notre horizon et le demeurera aussi longtemps que ce discours ne sera pas entendu d’abord, critiqué ensuite. Mais, nous autres, élèves de son École, n’avons pas à faire preuve à cet égard de mimétisme à son endroit. Nous n’avons notamment pas à en rajouter, dans l’immédiat, sur la doctrine qui soit de notre

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veine. Il serait déjà suffisamment instructif que chacun témoigne de la façon dont il opère (ou non) dans la conduite des cures avec les mathèmes avancés par Lacan. Nous avons, dans cette École au moins, à nous défaire de la singulière inhibition qui conduit les analystes à faire silence sur leur pratique et dont personne ne doute qu’elle tient à la présomption justifiée que nous avons tous qu’à faire état de nos performances nous ne nous exposerions que trop avant. Trop fréquemment, en effet, les communications faites, qui ne consistent du reste qu’en variations en écho sur quelques formules de Lacan prises explicitement ou implicitement pour thème, ne paraissent avoir d’autre office que de constituer autant de cryptogrammes du désir de chacun, tel qu’il peut s’exercer par ailleurs sans limite dans les cures qu’il dirige. Cryptographie qui rend l’identification du désir en jeu assurément fort difficile, voire impossible, mais qui atténue singulièrement la portée et l’intérêt de nos débats. Pour tout dire, la dimension même du désir, si prévalente dans les exposés cliniques et techniques, n’est-elle pas en passe d’être compromise, à proportion de leur raréfaction, sans que nous puissions mesurer, au demeurant, ce qui se répercute de cette élision dans la pratique effective de chacun ? Il convient donc, à notre avis, de partir de la conduite de la cure, telle que chaque praticièn l’exerce, dans une inégalité structurale à la fonction qu’il s’est délibérément mis en posture de soutenir. Et puisque 4 l’analyste débutant», comme on dit, semble témoigner de plus d’inclination, du fait même de l’angoisse que suscite encore en lui son acte, à rendre compte de ses démêlés avec la pratique, la situation dans notre École ne devrait pas, de prime abord, être trop défavorable à cet égard. Naturellement, si chacun, à faire état de ses tentatives d’attraper le désir de l’Autre, est amené à dénuder son propre désir en ce qu’il a de plus inattendu, encore faut-il que sa parole reçoive un accueil favorable. Si, de la promotion du désir de l’analyste comme moteur de la cure, celui de l’analysant à gagner de ne plus tomber sous le coup d’appréciation aussi sommaires que celles qui se donnaient libre cours du temps où l’analyste pouvait penser n’être pour rien dans l’affaire, le progrès demeurera minime si le mépris qui donnait le ton de l’interprétation n’a été que simplement reporté sur l’analyste. A cet égard, le style de corrida qui nous semble souvent s’imposer dans les groupes où sont agitées les questions que pose un cas, n’est peut-être pas le plus propice à ce que chacun se fasse entendre. En un mot, supposé qu’il s’avère

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indépassable que ce soit la haine qui fasse la soudure ardente de la collectivité analytique, il y aurait quelque héroïsme de la part de chacun à soumettre son désir à la critique de tous. Bien entendu, l’affectation de bons sentiments ne saurait pas plus être ici de mise, que les contorsions de la «neutralité bienveillante» ne peuvent constituer la juste réponse aux divagations de l’analysant. Le problème relève en l’occasion d’une solution institutionnelle. C’est précisément, selon nous, la fonction par excellence du cartel que d’étendre aux rapports de collaboration entre analystes quelque chose des limites strictement définies dans la situation analytique. Que si le dispositif analytique est la condition pour que le désir de l’analysant déployé dans la parole se prête à la reconnaissance, un dispositif à quelque égard de même nature doit être institué qui permette aux analystes entre eux de soutenir explicitement leur désir, tel qu’il opère dans leur travail quotidien. L’argument du secret, à maintenir en effet, ne saurait faire objection à cette entreprise, toute précaution pouvant être prise, dans des cercles restreints, pour que l’anonymat du cas ne puisse être aucunement levé. C’est pourquoi nous proposons la constitution de cartels sur les problèmes de la conduite de la cure, à rotation rapide à l’intérieur d’un inter-cartel, où chacun, en référence à la doctrine, pourrait confronter les difficultés cliniques et techniques qu’il rencontre à celles de ses pairs.

Des Cartels

Claude Duprat

Dans son Acte de fondation de l’EFP du 21 juin 1964, le Docteur Lacan nous invitait à travailler dans le cadre de petits groupes dont la juste mesure, précisait-il, était quatre personnes PLUS UNE. La typographie attirait l’attention sur cette plus une personne à qui était confiée la charge «de la sélection, de la discussion et de l’issue à réserver au travail de chacun». Le Docteur Lacan prenait soin d’indiquer que cette charge ne constituerait pas une chefferie et qu’après un certain temps de fonctionnement, les éléments du groupe se verraient proposer de permuter dans un autre. L’Acte de fondation de l’EFP spécifiait notamment : «ceci n’implique nullement une hiérarchie la tête en bas, mais une organisation circulaire dont le fonc- *tionnement, facile à programmer s’affermira à l’expérience». C’est dans la note adjointe à son Acte de fondation que Jacques Lacan donnait le nom de cartel à chaque

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groupe se composant de trois personnes au moins, de cinq au plus, PLUS UNE. Ainsi, le premier Annuaire de l’EFP paru en 1965, témoignait de la place donnée aux cartels puisque la liste des vingt-Sept cartels déclarés précédait celle des membres, et que le nom de chaque membre était suivi de la mention de son cartel et d’un travail en cours. Mais très vite l’inertie propre à l’institution analytique devait briser cet élan et il fallut attendre avril 1975 pour que se tiennent les premières journées des cartels. Faisant un bilan lucide, le Docteur Lacan n’hésita pas à affirmer qu’il n’y avait aucune espèce de véritable réalisation du cartel et à se demander si l’EFP avait réellement commencé à fonctionner. Effectivement, la permutation n’avait jamais été mise en œuvre et le cartel avait très tôt cessé d’être l’un des deux accès possibles à l’EFP. De même, l’engagement de chaque cartel et de chacun de ses membres à produire un travail, à le soumettre à la critique interne et externe n’était pas suffisamment respecté. Le Docteur Lacan faisait aussi remarquer l’importance, dans la structure, de la fonction de la plus une personne et il pointait que la question du cartel avait le plus étroit rapport avec l’articulation du nœud borroméen qu’il développait alors dans son séminaire RSI. En 1979, Lacan confia à Eric Laurent et à Jacques-

Alain Miller la responsabilité d’un département des cartels, dans le but de relancer l’activité de l’EFP au détriment du confort du groupe. Chacun se souvient de l’effervescence persécutive qu’entraîna cette décision ; Eric Laurent et Jacques-Alain Miller eurent bien peu de temps pour sortir un catalogue des cartels et deux numéros du bulletin «Plus-un», avant qu’éclate au grand jour la crise qui reçut sa conclusion avec l’Acte de dissolution du 5 janvier

1980.

Avec la fondation de la Cause Freudienne et de l’École, le Docteur Lacan réactualise la fonction cruciale des cartels et en affine la formalisation. Lors de son séminaire du 11 mars 1980, il précise les cinq points suivants :

1) «quatre se choisissent, pour poursuivre un travail qui doit avoir son produit. Produit propre à chacun et non collectif» ; 2) la conjonction des quatre se fait autour d’un Plus- un, qui, s’il est quelconque, doit être quelqu’un. A charge pour lui de veiller aux effets internes à l’entreprise, et d’en provoquer l’élaboration ; 3) pour prévenir l’effet de colle, permutation doit se faire au terme fixé d’un an, deux maximum ;

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4) aucun progrès n’est à attendre, sinon d’une mise à ciel ouvert périodique des résultats comme des crises de travail ; 5) le tirage au sort assurera le renouvellement régulier des repères aux fins de vectorialiser l’ensemble. Déjà dans RSI Lacan énonçait : «le départ de tout nœud social se constitue du non-rapport sexuel comme trou, pas deux, au moins trois. Même si vous n’êtes que trois, ça fera quatre, d’où mon expression «plus-un». De trois consistances on ne sait jamais laquelle est réelle. Le quatre est ce qui, par cette double boucle, supporte le symbolique de ce pour quoi ilest fait, à savoir le Nom-du-Père. La nomination est la seule chose dont nous soyons sûrs qu’elle fasse trou». Mais, prendt-il soin d’ajouter, il n’y a pas que le symbolique qui ait le privilège des Noms-du-Père. Précisant la formalisation du cartel, Lacan est passé de la plus-une personne par rapport à trois ou cinq au Plus-un par rapport à quatre. La raison en est peut-être que, si le trois représente bien ce qui introduit le symbolique, il est aussi ce qui suffit à faire Église. En effet, un quatrième est nécessaire pour que se noue le symbolique à l’imaginaire et au réel ; le quatre donnant à la fois consistance au lien des trois autres et rendant possible leur déliaison. Mais Lacan va au-delà, puisqu’il pose quatre et avance le Plus- un, ce qui revient à compter jusqu’à cinq. Le seul transfert à privilégier dans un cartel c’est un transfert de travail et il semble bien que ce soit l’une des responsabilités du Plus-un qui, comme l’analyste dans la conduite de la cure, prend garde à ne pas s’identifier au sujet supposé savoir.

L’enseignement

Pour un enseignement de la psychanalyse

Michel Silvestre

Est-ce que mes rêves vous intéressent ? Ce n’est pas sûr. Comment Freud a-t-il réussi à nous intéresser à ses rêves, au point que, par eux il nous a enseigné ce qu’était la psychanalyse ? Sacré tour de force. «Dites tout ce qui vous vient». C’est par là que l’analysant inaugure sa parole. Une parole qu’il va tenter de tenir tout au long de son analyse pour débusquer ce qu’il refoule, démasquer ce qu’il demande, avérer ce qu’il désire. Le miracle du transfert fait que ce qu’il pense, il croit volontiers qu’il l’invente. Il croit, aussi, que ça

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se tient simplement, pour cette raison qu’après tout, lui, il y tient.

Que ce qu’il dit, l’analysant, tienne ensemble – c’est un fait – puisque, si décousus que soient ses propos, c’est ce qu’il refoule qui en oriente le cours. L’analysant croit qu’il invente, parce qu’il refoule. Mais ce qu’il invente, sur le divan, cela vaut-il pour d’autres ? Ce qui est vrai pour moi, est-ce que, pour vous, cela fait un savoir sur la psychanalyse ? Évidemment, si j’avais le moindre talent d’orateur,

et avec un brin d’enthousiasme je vous parie que

sous peu je saurais vous intéresser à mes rêves. Mais

si le talent d’orateur n’est pas un symptôme qu’une

psychanalyse dissout, elle ne le produit pas non plus forcément. Qu’est-ce qu’un enseignement de la psychanalyse, lorsque son lieu d’origine c’est la parole de l’analysant ? Comment un savoir qui fait vérité particulière peut-il devenir une vérité qui s’impose à tous comme

savoir ? Car si il y a un accent de vérité possible dans toute énonciation, cet accent peut être, tout aussi bien, celui du conteur qui sait y faire pour ses effets. Certes, on peut déplorer les analystes qui se taisent sur les raisons de leur acte. Ceux-là, n’enseignent par l’exemple, que la prudence et le silence, initiant ainsi l’élève, dans le secret, au rituel de sa pratique. C’est court mais ça n’est pas rien. Au moins, ces taciturnes savent le poids des mots et l’éphémère des significations. Aussi, m’inquiéterais-je toutlautant de ceux pour qui la règle fondamentale devient un principe d’enseignement. Pourtant, ne prétendent-ils pas ainsi maintenir ouvert l’inconscient qui, comme chacun sait, enseigne qui l’écoute. Alors, comment maintenir cette béance qui est l’objet même que la psychanalyse colporte. Qu’est-ce qui assure un enseignement de ne pas déconner ? Qu’est-ce qui fait garant qu’un enseignement serve à la psychanalyse ?

Y a-t-il un fil pour que l’enseignement ne se perde

pas dans les sables et garde l’orientation que son départ implique ? Ce départ est évidemment la réponse : les signifiants que Freud et Lacan ont déposés pour nous dans la mare de nos significations embrumées. Saurons-nous tenir ce fil ? Car enfin, on ne fait pas dire ce qu’on veut à l’inconscient, puisque c’est l’inverse. Aucune liberté là-dedans pas plus sur le divan de l’analysant qu’au micro de l’enseignant. Les analystes peuvent bien s’associer librement entre eux pour papoter sur la psychanalyse.

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Par contre, pour enseigner la psychanalyse on ne saurait prétendre à une quelconque liberté énonciative des signifiants. C’est bien pourquoi il s’agit aujourd’hui de bâtir une école. On ne peut associer les signifiants de la psychanalyse qu’à en démontrer le fil qui les noue ensemble et les nécessite dans le discours analytique. C’est seulement à révéler cette contrainte et à démontrer de quelles impossibilités elle résulte que l’analyste peut prétendre à l’enseignement et rendre compte de sa pratique – sinon il nous charme de ses illusions. Un enseignement qui nous cogne aux murs du réel de notre pratique et nous réveille de nos habitudes… c’était ça mon rêve. A vous de dire si ça vous intéresse.

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LE LIEN ASSOCIATIF

Introduction

Paul Lemoine

Vous allez entendre tout d’abord des points de vue sur les statuts. On fera à leur sujet des réflexions critiques dans le but de serrer au plus près les transformations qui sont intervenues dans les relations entre les analystes de notre École. Laurent qui est un de ceux qui ont le plus contribué avec Delenda et les jeudis de la rue Las Cases à maintenir nos liens vous dira qu’on ne pourra pas éliminer les effets de groupe, qu’on peut tout au moins les réduire en tenant compte de la mouvance des courants qui la traversent. Ceux qui ont choisi savent que le lien à Lacan y est essentiel et certaines des interventions qui suivront la discussion des statuts feront réponse à ceux qui nous ont inondés d’un courrier bavard et souvent importun. On nous dira tout à l’heure que, de toute manière, la solution n’existe pas, pas plus qu’il n’y a la femme, et les interventions qui suivront tenteront de mettre au jour ce qui pour nous fonde et oriente cette École.

Rapport introductif

Éric Laurent

Freud pensait que gouverner, éduquer et analyser formaient les trois impossibles par quoi l’homme s’avérait toujours, comme sujet, dépassé par son acte. On voit alors combien il est paradoxal – triplement – que des psychanalystes tentent d’élaborer un principe de gouvernement de leur association fondé sur un enseignement. Et pourtant, voilà à quelle tâche nous a rappelé Lacan en nous réveillant par sa lettre du 5 janvier 80 – lettre de dissolution de l’École Freudienne de Paris – des conforts de la vie de groupe. Il nous rappelait alorsce qu’il avait mis en exergue de la fondation de son Institution, l’EFP, mais qui s’était oublié depuis : le discours analytique se disjoint du groupe des analystes. Il l’avait mis en exergue de l’Institution par la première phrase de Pacte de fondation de 1964 «Seul comme je l’ai toujours été dans ma relation avec la cause psychanalytique, je fonde.» Certains de ses élèves avaient trouvé, à l’époque, qu’il exagérait : il n’était pas seul, il y avait tout un groupe autour de lui ! Effectivement, ça n’a pas été au nom d’un groupe – sujet collectif – que Lacan

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fondait une école, mais au nom de la solitude de l’acte analytique, patente dans son exercice. Ce que certains avaient voulu réduire à une infatuation était le paradoxe fécond dont nous aurons à déployer les conséquences aujourd’hui. C’est bien parce que l’analyste est seul dans son acte qu’il a à ne pas être le seul et à faire groupe. Il pourrait, sinon, se prendre pour l’Analyste et pratiquer cet autisme à deux à quoi peut se réduire l’expérience. Qu’il y ait eu confort de groupe, c’est sûr ! Personne ne se souciait de ces questions quand on habitait l’EFP, personne ne lisait les statuts et ne se souciait de leur contenu. Lacan était le point paradoxal où s’articulaient psychanalyse et institution. Il n’y avait que lui à supporter réellement l’impossible de leur articulation pour le groupe de ses élèves. Il suffisait d’ailleurs, que lui, Lacan, en parle pour que cela apparaisse bizarrement incompréhensible, que cela s’oublie, que cela retombe dans le silence. Qu’on en prenne pour symptôme son discours prononcé à l’EFP en décembre 1967. C’est l’un des rares textes où Lacan fait de l’EFP son Autre et lui parle, comme il a pu parler à l’aurore, au soir, ou à l’arc-en-ciel. D’habitude, il parlait plutôt à la psychanalyse. Eh bien, ce texte, ce discours à l’EFP, dans la littérature EFP, a été l’un des moins cités, l’un des moins parcourus alors que je vous garantis l’effet d’excitation que produit sa lecture actuellement. C’est une satire sur la situation de la psychanalyse en 67 qui est brûlante d’actualité. Son feu n’est pas de trop pour nous éveiller à ce réel que le lien social analytique, celui qui lie l’analysant au couple analyste-analysant, n’est absolument pas le même qui relie les analystes entre eux. Le lien social analytique relève d’un effet de discours, le discours analytique, à distinguer de l’effet de groupe des ana lystes entre eux qui relève d’effets imaginaires. Nous avons, dans les documents préparatoires, rappelé ces balises de l’enseignement de Lacan mais on voit qu’il est facile de naviguer à rebours puisqu’on a pu lire que certains s’attachaient à la tâche d’instituer un lien associatif nettoyé des effets de groupe. Autrement dit, précisément ce que Lacan considère comme absolument vain ! C’est un contresens époustoufflant qui augure bien de la façon dont les mêmes vont s’attacher à lire Lacan. La seule chose qui puisse être nettoyée des effets de groupe c’est le lien social que représente une psychanalyse en intension. Quant au groupe, il ne faut pas rêver, il a des effets ! Il y a un réel du groupe impossible à

dissoudre. C’est bien d’ailleurs ce que Lacan constatait : il n’a pu dissoudre qu’une association et pas un groupe. Le réel du groupe, à le dissoudre, il se nourrit. Dans le cadre de l’EFP, nous avons vu l’opposition entre effets de groupe et effets de discours, au point que Lacan a pu dire que l’institution fonctionnait à rebours, précisément, sur un point : l’échec de l’effectuation des conséquences de la mise en cause de l’acte analytique dans la procédure dite de la passe. L’immixtion de l’acte dans le groupe aura donc été ratée. Cependant, cette opposition n’est pas la seule dialectique possible entre les effets de groupe et les effets de discours. En dehors de l’École de la Cause Freudienne, dans les nombreux groupes qui se réclament de l’enseignement de Lacan, on expose actuellement des arguments contradictoires. Certains parlent de créer une association à partir d’un rassemblement de petits groupes de travail constituants. C’est, en fait, vouloir fonder une institution sur de purs effets de groupe, sur un pseudo-sujet collectif de l’énonciation – voie qui ne peut aboutir qu’au discours du Maître. D’autres, par contre, se réclament du discours contre le groupe pour appeler le psychanalyste à trouver abri dans la solitude de l’acte. La vérité commune de ces positions semble être bien plutôt de revendiquer un statut du psychanalyste et l’abri d’une sorte de syndicat, la défense de la psychanalyse, ne cachant, en l’occurrence, que la défense professionnelle des psychanalystes. On le voit aux thèmes de ce qui ailleurs fait rencontre, l’application du décret du ministère en ce qui concerne l’assujettissement des psychanalystes à la TVA. Ces préoccupations ont leur dignité mais aussi leurs limites. Comment allons-nous relever le gant ? En instaurant, dans l’École de la Cause Freudienne, une série de procédures qui, toutes, s’attachent aux effets de groupe en tant qu’ils se fondent sur un réel de l’imaginaire. Chacune d’elle touche au rabattement toujours menaçant de l’imaginaire venant à recouvrir l’emploi. Chacune de ces procédures s’insère au point où le seul de l’acte analytique vire au le-seul, à la suffisance. De ces procédures, j’en relèverai trois :

le cartel, le transitoire, l’aléatoire. Ou plus exactement : l’exotérisme du cartel, le transitoire comme remède à la caste et l’aléatoire comme remède à la prestance et au duel. Commençons d’abord par ce que Lacan a instauré comme l’organe de base de l’association : le cartel. On peut penser que s’il y a une démocratie analytique, ce ne serait pas une démocratie d’assemblée mais une démocratie de cartels, parce que, dans le cartel, tous y parlent, contrairement y à

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une assemblée. On y permute au lieu de s’y retrouver tous au même endroit. On y travaille – ce qui n’est pas toujours le cas ailleurs… Mais, si c’est une démocratie que fait-on alors de la fonction dite du plus-un autour duquel tourne le cartel. Ce point instaure la possibilité pour que s’installe ce que Lacan a pu appeler, au niveau de l’ensemble des cartels, le tourbillon : il faut que ça tourne autour de quelque chose. Mais si le cartel tourne autour d’une fonction qui est l’indice d’un manque – ce plus-un –, autour de quoi tourne le tourbillon de l’ensemble ? C’est ce que Lacan précisait le 18 mars 1980 ; il comptait et sur le tourbillon et sur ce qu’il appelait les ressources de doctrine de son enseignement. Que l’on doive tout oser dans ce tourbillon – puisqu’il n’y a pas de rapport sexuel, comme Régnault le notait justement en complétant un vers de Sapho – n’implique pas qu’il y ait irresponsabilité sur le devenir du tourbillon. Ce serait se conforter d’une position conforme à un fantasme obsessionnel que de simplement nous donner la main dans l’ensemble des cartels et de tourbillonner ensemble, avec simplement l’espoir de pouvoir toujours aller ailleurs. Ce serait simplement avouer que ce qui est ailleurs c’est notre désir. Ainsi, si le cartel réduit les effets de groupe comme imaginaires, il n’en résoud pas le réel. Nous trouvons là une butée dialectique : il n’y a pas moyen de déduire le groupe idéal du discours analytique. Passons donc maintenant au transitoire. Le transitoire permet de ne pas s’identifier à sa fonction, de ne pas la subjectives et d’y réduire son être. D’où les procédures résumées dans ces statuts :

nomination tous les deux ans aux tâches de gestion, nomination transitoire en ce qui concerne l’AE, selon l’indication de Lacan, et des procédures en général, visant à éviter l’encastrement dans la caste. Cependant là aussi se pose une question. Comment alors, si tout est transitoire, assurer l’équivalent d’une fonction de type plus-un qui vaut pour le cartel, et qui fasse que le transitoire tienne compte de ce qui revient toujours à la même place, le réel en jeu dans l’expérience du lien social. L’École de la Cause Freudienne ouvre une possibilité à cette dialectique en distinguant conseil statutaire et directoire face au monolithisme du directoire type EFP. C’est à titre de fonction qu’il semble indispensable à maintenir, alors que, dans ses modalités, bien des choses sont à revoir sans doute, ne serait-ce que par l’allègement qu’a connu notre association du fait du refus d’un certain nombre, pressentis par Lacan. Le transitoire lui non plus n’est pas le remède absolu que nous cherchons.

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Il y a encore une troisième procédure qui a été retenue pour ces statuts, c’est l’aléatoire. L’aléatoire, et précisément sous la forme du tirage au sort fut introduit massivement dans les statuts de la Cause Freudienne puis dans ceux de l’École de la Cause Freudienne, conformément aux indications de Jacques Lacan. Le tirage au sort est là pour laisser opérer le hasard et le faire pièce aux effets de prestance. Le sort ne peut cependant entièrement décharger du choix qui a aussi sa place dans ces statuts. Car l’aléatoire, lui aussi, bute sur un réel : – on ne peut traiter en effet sans limites les effets de groupe par des moyens qui de fait constituent le groupe lui-même. Car le groupe ne se constitue pas par la prestance, il se constitue par l’amour. Que ce qui constitue le rassemblement de ses élèves, soit l’amour, Lacan le constatait en 1967. Est-ce parce que Maud Mannoni émet des réserves sur l’enseignement de Jacques Lacan à partir de 1964 qu’Octave Mannoni n’a pas lu le discours prononcé en Italie intitulé Raison d’un échec ? Est-ce parce que ce n’est pas lui-même qui l’a transcrit de la tradition orale qu’il n’a pas voulu se reporter au texte ? Lisons-le : «le rassemblement de mes élèves, comme l’amour, est le fait du hasard.» Qui nous dirait le contraire d’ailleurs ? C’est bien ce qui fait que les procédures de hasard elles-mêmes butent sur ce que le réel de ce groupe est constitué d’un fait de hasard. De chacune de ces trois procédures, qui toutes font partie de nos statuts, aucune n’est une solution achevée : le groupe des analystes reste impossible, rassurons-nous ! Ajoutons – puisqu’il va s’agir des statuts dans une partie de cette matinée – que le discours du Maître, le droit, n’accueille que plus ou moins bien cet impossible. Concluons donc ! L’École de la Cause Freudienne se repère sur la non-réconciliation de l’image et de l’objet, de i (a) et de (a), sur la non-réconciliation à quoi est rejeté l’analyste dans son acte et le rempart imaginaire qu’il institue. Cette École se jugera à ce qu’elle laissera venir au jour de l’acte analytique au point où elle l’interroge, dans la passe, soit au moment où l’acte s’institue dans le sujet. Si nous sommes responsables de quelque chose, c’est précisément de ce que notre institution de groupe laissera venir à la lumière, voire aux Lumières, de l’institution de l’acte.

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Les statuts

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Pour le Forum

Gennie Lemoine-Luccioni

Je m’en tiendrai au Conseil Statutaire, non tant pour proposer des modifications quant à sa composition et son règlement, mais pour préciser quelles devraient être, à mon avis, ses fonctions. Le texte des statuts, en effet, n’est pas ce sur quoi il faut se précipiter. Il peut toujours être modifié contrairement au Texte avec un grand T, canonique, sacré, immuable, pour reprendre les termes de Pierre Legendre. A ce texte avec t minuscule, par contre, on peut toucher, sans courir le risque qu’il vous retombe sur la tête. Et le texte qui verra peut-être le jour après le travail de notre groupe et d’autres groupes, travail rassemblé et décanté par ce qui sera sans doute la commission des Statuts, ce texte là, ne sera pas sacré non plus. Je pense qu’on doit en finir avec le fétichisme du texte. A l’origine mythique, religieuse ou fantasmatique – c’est-à-dire illusoirement rationnelle ou même naturelle – ce qui revient au même – à cette origine du droit, il convient de ne substituer rien du tout. Ce n’est pas vouloir faire naître quelque chose de rien. Au contraire, les statuts qui sont là et qui ont été rédigés sur les indications de Lacan et en fonction de ses critères, suffisent. L’École existe. L’idée qu’il faudrait attendre d’avoir rédigé des statuts définitifs et parfaits après avoir tout passé en revue, est encore une résucée du fétichisme. Procéder à cette désacralisation du texte, c’est, je crois, aller dans le sens de l’Acte de dissolution. Car si aujourd’hui une société quelconque ne peut plus croire en l’origine divine du droit, a fortiori une société analytique et c’est dans cette société analytique que la reproduction du texte entré dans la tradition, devient par la force même de ce type nouveau d’institution, caduque. Je précise, même si cela paraît inutile, que je ne mets pas le séminaire de Lacan dans le même sac que le texte juridique ou corpus. Le séminaire ne fait pas texte, ni même le recueilintitulé «Écrits», au sens où ce mot est pris ici. Il n’y a pas de corpus lacanien. Quant à la parole de l’analyste, Lacan, elle n’a cessé et ne cesse de fonder son École. Mais jusqu’à l’Acte de dissolution cette parole tenait lieu de «Nom du Législateur» plus ou moins légendaire, duquel se réclament toutes les grandes traditions juridiques. Mais lui-même, cet analyste, Lacan, a dissous cette école. Il en a fondé une autre, puis une autre. Il y a rupture de l’une à l’autre. A chaque fois il nous a

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communiqué sous forme d’actes écrits, de brèves décisions. Elles nous fournissent les éléments nécessaires à la constitution de cette nouvelle société, dite École de la Cause. Mais le travail reste à faire. Comme à son habitude, comme pour la Passe, il ne donne que quelques éléments ; essentiels certes, mais qui ne constituent en rien un texte sur lequel nous pourrions nous reposer. Et sinon où serait la coupure ? Toutefois les statuts, tels qu’ils sont, ont suffi à faire démarrer l’École. Car elle a bel et bien démarré et nous y travaillons. Nous retiendrons que ces statuts prévoient :

1) que les mandats seront à court terme : deux ou trois ans, au plus et préfèrent le transitoire à la permanence ; 2) que le tirage au sort s’y conjugue à l’élection et au choix personnel pour le renouvellement des effectifs. Autrement dit, ils introduisent le hasard dans la mécanique ; 3) qu’enfin ils développent et organisent l’institution de la Passe et celle des Cartels où le principe de permutation est affirmé. Il est étonnant que l’on ait fait aussi peu de cas de ces innovations, au point que Moustafa Safouan a pu proposer des statuts délibérément traditionnels. Elles sont propres pourtant à bouleverser toutes les notions de Droit que nous traînons après nous. Mais que sera cette institution, point faite pour durer ? Cette société «nouvelle et mouvante» en perpétuel changement ? Et où ira se nicher la garantie si le hasard est admis, fût-ce ponctuellement à jouer ? C’est à quoi répond nommément le Conseil Statutaire, tel qu’il a été prévu par Lacan. Il doit assurer une certaine continuité, tandis que concurremment les autres instances comportent un principe de dissolution. C’est le système de la double commande. Peut-être tout de même la continuité de l’École, ne doit-elle pas être confondue avec la continuité physique des personnes qui composeront le Conseil Statutaire. Ce serait croire qu’il s’agit d’établir une nouvelle tradition. Et alors pourquoi pas l’ancienne, fondée sur le Séminaire mué en texte canonique, dont une poignée de sages se seraient faits à vie les servants ? Le Conseil Statutaire ne devrait avoir à assurer que la sauvegarde de la Cause. Et si : «Pas de tradition qui tienne !», nous ne saurions davantage continuer à parler d’orientation. Voici plutôt quelle pourrait être sa fonction : réajuster constamment l’appareil

juridique au progrès de l’élaboration des autres instances : Passe, garantie et cartels. A ce titre il aura à intervenir à la fois pour prévenir que la machine ne s’enraye, et d’autre part pour suggérer de nouvelles modifications. La clatise résolutoire prévue est donc essentielle pour le fonctionnement du Conseil Statutaire. Enfin, il aura à faire la théorie de la Société analytique. Pourquoi conserver ce souci d’inscrire l’École dans des Statuts ? Non seulement parce que, comme le dit un correspondant, il est tout aussi vain d’éviter l’institution que de vouloir «remédier à l’émergence de la résistance qui freine l’analyse ou du transfert qui en nourrit l’obstacle» (lettre du 25 janvier 1981 Jean Spirko) ; mais encore parce que la Société analytique, est une Société restreinte mais ouverte. Non toutefois ouverte par le haut sur l’au-delà par la prière, comme certaines communautés religieuses qui avaient pour règle de subvenir à tous leurs besoins et donc de constituer une Société fermée comme une enclave dans la grande. La Société analytique est ouverte sur cette grande Société justement, la Société ordinaire, par l’afflux constant de nouveaux analysants qui y vivent. La dissolution c’est aussi celà : l’entrée en masse de nouveaux analysants. Dans la mesure où la Société analytique est ouverte, elle participe forcément de l’Autre, de la grande, de l’ordinaire, où règne la loi traditionnelle. Ce n’est pas une raison pour constituer au cœur de la Société analytique, une micro Société ordinaire qui la régirait. Il faut trouver une autre articulation. A l’intérieur de la Société analytique toutes les relations du socius avec le socius changent de signe. L’abstention vient contrarier la consommation et la demande vient buter sur le néant de l’offre. Jusqu’ici l’analyse individuelle mettait seule en acte, la dissolution du rapport sexuel et parlé. Il s’agit dans cette nouvelle Société, nouvelle seulement depuis l’Acte de dissolution, de mettre en acte également la dissolution des liens de socialité et de trouver la traduction statutaire de la nouvelle structure institutionnelle. La dissolution est le nom de l’analyse quand elle touche à l’institution. Il n’est pas question pour autant d’analyse institutionnelle. L’institution ne s’analyse pas ; elle se dissout et l’analyse ne peut être qu’individuelle. La structuration de la nouvelle Société en petits groupes par exemple – doit être conçue en vue de ne pas empêcher l’analyse individuelle, de ne pas faire écran à l’analyse de chacun. Ce souci incombera au Conseil Statutaire. C’est ainsi que contrairement à l’opinion d’Octave Mannoni, le discours analytique s’articulera au

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juridique. Le texte qui sera produit par ce travail ne constituera pas un dogme, pour la raison que nous aurons cessé d’y croire et qu’il sera toujours à réécrire. Pas de texte original donc à reproduire. On sait que les premières tables de la loi ont été perdues. Aaron n’en avait qu’une copie apocryphe. Copie déjà modifiée donc, en tant que copie. Ainsi donc ne faisons pas de théologie. Je n’ai pas parlé des modifications effectives à apporter aux statuts. Ce sera le travail de la Commission des Statuts qui recueillera le travail de plusieurs autres groupes de travail, peut-être déjà à l’oeuvre. Le nôtre comprend pour l’instant : Marie- Madeleine Chatel, Nicole François, Nathalie et Pierre Thèves et moi-même.

Au commencement…

Nathalie Thèves

«Au commencement était le Verbe, et le verbe s’est fait Chair». En partant de cette remarque dont il ne s’agit pas de faire l’exégèse, il est question d’interroger «ce quelque chose» qui aurait eu à faire défaut pour inaugurer un dispositif ou organe de «formations» analytiques. Ce dispositif de formation a été inventé par Freud :

expérience et transmission de l’expérience. Lacan y convia les analystes par un «retour à Freud». Ce dispositif, disons-le brièvement, permit à Freud d’éclairer le procès lui-même de l’expérience, à faire valoir son objet dans un éclairage si singulier que Lacan proposait d’en relever le défaut dans le sens d’une mise à plat de ce qui ne se lasse pas d’être cerné ; un «laisser dans le plan» qui n’implique pas forcément un «laisser en plan».-Pas n’importe quel retour donc. Rien à faire avec un retour aux origines qui ne peut signifier qu’une régression. Mais, retour sur ce qui étant repris de l’expérience freudienne, incite à la redoubler, afin d’en rendre constitutif les effets de division entre savoir et vérité. Parlant ainsi de défaut, lequel tend à se répéter, voire à se réduire au cours de l’expérience, le mathème en ferait la preuve, la preuve de son échec pour n’y représenter aucune hypostase de son objet. Il ne s’agit d’aucune marque en particulier, encore, spécifions-le. L’enseigne de l’analyste serait-elle, si enseigne il peut afficher, d’être nécessité par cette répétition elle-même ? Pourquoi ne pas dire que c’est au moins une commune mesure qui étalonne les analystes entre eux. En somme, la seule transmission qui vaille, c’est qu’à tendre à réduire le «défaut», serait d’en cerner un peu plus l’insistance comme ce qui est à

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l’index de la répétition : je cite – «on ne la boucle pas» (Lacan, dans les Écrits) – serait-elle bouclée ! Pour aujourd’hui, ce défaut de l’analyse originelle constitutif de l’expérience va rebondir un peu plus loin qu’on ne l’imagine dans une sorte d’incarnation que présentifie l’ensemble ou le tas que nous formons. Plus que jamais les risques de la psychanalyse nous sont exemplifiés par ce déploiement ici, ailleurs, d’ailleurs. Le risque, nous pouvons en prendre la portée dans la difficulté de faire passer les exigences d’une transmission de la psychanalyse, dans la mesure où la passe lui offre d’en faire l’épreuve, et dans son rabattage (et non rabâchage) que serait la façon singulière, dont elle argumente son enseignement dans un cadre institutionnel (Les statuts nous en donnent un modèle critique- rappelons-le – : cette clause résolutoire pour qu’on s’en serve). Ce n’est pas l’institution psychanalytique qui fait courir un risque à proprement parler à la psychanalyse, mais la rivalité des objets qui peut être portée à son incandescence : l’objet de la psychanalyse et l’objet d’une institution psychanalytique qui ferait école de son expérience, de sa transmission, comme ce qui en dénoue les formations de l’inconscient. L’objet de cette école, s’il est, entre autres, un arrangement entre praticiens, nous savons qu’il est défini par la nécessité de répondre à l’intérieur : par ce qui garantit à l’expérience de pouvoir se poursuivre. Ce sont les exigences de la transmission qui préoccupent l’École à l’extérieur : par ce qui nécessite de répondre au regard de l’État des principes et des garanties qui gouvernent la formation des analystes. Nous savons que Lacan a voulu, par rapport à cet regard, offrir aux analystes un lieu où s’abriter. Nous avions jusqu’à présent l’espoir… ou l’illusion d’un autre type de garantie. L’objet de la psychanalyse dans le cadre que Lacan lui avait proposé depuis l’expérience de la passe était censé, pour une part, nous mener à bien dans l’entreprise de la transmission, pour une autre part, parer aux effets de reconnaissance, de prestance, cooptation, hiérarchie induits par une nomination relevant des «formations» de l’inconscient, sous-entendu. En bref, préserver le réel en cause aux dépens d’un fantasme de formation. Le lien social que crée la psychanalyse est à forger. Aujourd’hui, plus que jamais, il est constitutif d’une contradiction de seconde nature. Si nous tenons ce lien social comme la création d’un Witz, un Witz

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offre-t-il abri aux principes d’une institution qui viendraient régler et ordonner sa formation ? Cette contradiction, si elle est soutenable telle que je la présente, est mise à mal actuellement. Ce n’est pas un mal. La dissolution a-t-elle conduit certains vers une sorte d’impasse ou bien marqué le moment d’un brusque réveil pour d’autres ? L’impasse aurait été d’imaginer seulement qu’il y a là, message ou avertissement à recueillir comme la nécessité d’opter, d’opter par rapport à un impossible que le Witz évoque et réduit. Notre propos va se rabattre sur un fait, sorte de constat. Si «la passe est un échec», et la dissolution le moment de son énonciation, nous pouvions en attendre des A.E. de feu l’école, sa mise à plat, et non sa mise à part ou la «laisser en plan» dans une autre acception. Ce n’est pas que l’échec de la passe n’ait pas été pour certains d’entre eux . le plus préoccupant et qu’ils n’aient pas songé à l’enseigner. Mais, sans un acte, sans l’acte que pèse un tel travail par rapport aux effets de groupes qu’il suscitait alors. La dissolution a provoqué un effet de surprise. Ce n’est pas l’échec qui a été la surprise, mais de le relever en acte, de le relever de l’oubli de son énoncé. Tenons cette surprise, pour l’instant, comme l’essentiel. Le retrait, en conséquence, d’un bon nombre de ceux qui pouvaient travailler dans le cadre de l’école adoptée par Lacan, aurait-il laissé un vide ? Pourtant, cette question : «Comment reconduire l’échec et comment l’articuler dans la situation neuve d’aujourd’hui, prévenus que nous sommes des avatars d’une institution psychanalytique tenue sous le boisseau des formations de l’inconscient ?» Il nous reste donc à reprendre la formulation de ce lien social, en acte. Pour serrer les choses au plan des propositions, nous reprendrons ce que la rédaction des statuts suggère, à savoir les principes du hasard, de la permutation ; et, autant que faire se peut, dans un équilibre produit entre ce qui est nommé pas par hasard et ce qui est nommé en tenant compte du hasard, aux différents niveaux de l’organisation.

Le Conseil statutaire à la lumière des indications données par Lacan

Herbert Wachsberger

On a fait remarquer qu’il n’y avait sans doute pas de statuts parfaits. Mais un texte•peut comporter des parties moins bonnes que d’autres. Et vouloir le rendre plus fiable, ce n’est pas forcément céder à l’illusion de la perfection.

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Voilà pourquoi je centrerai peu à peu mon propos sur le Conseil statutaire, sans perdre de vue l’utile distinction faite par Colette Soler entre les visées et les procédures. Car les visées, rappelait-elle, nous importent plus que les procédures. C’est vrai. Mais l’École de la Cause Freudienne prétend à la réalisation de ces visées, il faut bien qu’elle se donne les moyens de ses fins. Attirer l’attention sur les moyens qui semblent desservir certaines de ces fins, n’est donc pas sans importance. Et Lacan, depuis l’annonce de la dissolution, s’est suffisamment exprimé sur ces questions. Rappelons-nous, janvier 80 : il donne quartier libre à chacun, dénonce l’effet de groupe, c’est-à-dire l’Institution des psychanalystes comme ce qui fait obstacle à l’effet de discours, il indique aux psychanalystes sa méthode, la voie de mathèmes, et il invite chacun à la contre-expérience. Cette sorte d’expérience perméable à l’effet de discours, se situe plutôt du côté du fonctionnement, alors que l’Institution psychanalytique, en tant qu’effet de groupe, est plutôt du côté des personnes. Les premiers statuts, que Lacan n’avait pas jugés indignes, dès février 80, de servir de premier cadre d’accueil à cette contre-expérience, étaient d’une lumineuse simplicité : le directeur qui préside, demande l’avis d’un Conseil, tandis qu’un bureau gère. L’assemblée, après avoir élu le directeur, ratifie la liste des membres du conseil et du bureau. Pendant la durée du mandat du directeur et du bureau, soit 5 ans, le conseil est renouvelé deux fois. En mars 80, Lacan définit la Cause Freudienne, non comme École, mais comme Champ. C’est là une formulation radicalement différente de celle qui avait accompagné l’installation de l’EFP dans ses meubles. A cette époque, de ce que le discours analytique n’est pas atopique, c’est-à-dire qu’il s’ordonne à partir de la détermination d’un lieu, Lacan avait conclu, par analogie, à l’opportunité de donner son lieu à l’EFP. Or, si la Cause Freudienne, et bien sûr, l’École de la Cause Freudienne, est Champ, et non École, c’est qu’elle a à être déterminée par le discours analytique. Toujours en mars 80, Lacan précise certains linéaments du fonctionnement :

-un organe de base : le cartel ; -des accessoires : une boîte aux lettres, un courrier, une publication, un forum ; -un principe de fonctionnement : la permutation, soit le tourbillon propre à contrecarrer l’effet de colle. Avec l’enregistrement en octobre 80 des statuts définitifs de la Cause Freudienne, nous allons entrer plus avant dans les procédures.

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Ce texte, qui opère une rupture avec le précédent, formera l’armature du suivant. D’une part, il comporte une redistribution des fonctions et des attributions qui aboutit à une recomposition des instances. D’autre part, la permutation devient statutaire, mais les membres du conseil statutaire y échappent. Ils sont toutefois élus, sans qu’on sache par qui. Un courrier de Lacan daté du lendemain de

l’enregistrement de ces statuts, résume leur lettre et en rappelle l’esprit, soit :

1. un organe de base, le cartel + vectorialisation et

permutation ;

2. des instances :

-un congrès ; -un Conseil, dit statutaire, «garant de ce que

j’institue» ; – une École, d’où procède l’AME (et pas l’AE) ;

3. une procédure, la passe, produit l’AE qui aura 3

années pour témoigner. Procédure que je range avec la permutation (déjà citée) et l’enseignement à charge de qui s’y risque (encore à venir), au nombre des innovations fondamentales du fonctionnement. En novembre 80, le directoire publie en annexe de son rapport d’orientation, une note sur les textes statutaires, rédigée à partir d’indications sommaires de Lacan. Lacan souhaite :

-la présidence de la Cause Freudienne, sans avoir à gérer l’activité au jour le jour ; -une gestion aérée, sans mettre en danger sa continuité : ce qui revient au directoire ; -un soubassement solide pour permettre le renouvellement de la gestion sans affecter l’orientation générale : cette tâche revient au conseil statutaire, qui se tient à distance de la gestion, mais qui dispose d’un pouvoir de régulation ; -des assemblées propres aux échanges sensés : soit l’assemblée administrative et le congrès. Avant d’en venir aux statuts de l’École de la Cause Freudienne, je reviens à la formulation : le conseil statutaire se tient à distance de la gestion. On se repérera mieux dans le vocabulaire à considérer qu’à d’infimes nuances près, administration et gestion sont une seule et même chose. Et par certains aspects, le conseil statutaire ne se démarque pas suffisamment d’un conseil d’administration. Si l’on veut vraiment qu’il se tienne à distance de la gestion, il conviendrait de le libérer des tâches administratives. Car son originalité est ce pouvoir de régulation dont il dispose au service de l’orientation générale. A quoi s’ajoute, selon moi, nécessairement, qu’il poursuive un travail d’élaboration doctrinale.

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Et j’en arrive aux statuts de l’École de la Cause Freudienne, complétés sur la question de la passe, de la garantie et de l’enseignement, selon les indications de Lacan, et approuvés par lui. Quant au conseil statutaire, qui, pour l’essentiel disposait déjà dans le 2' état des statuts des fonctions initialement réparties dans le 1er état de ces statuts entre le directeur, le conseil et le bureau, ce conseil s’enrichit encore de nouvelles attributions. Examinons-les sous l’angle de sa fonction de régulation :

-il est garant du respect des statuts ; -il veille à la bonne marche de l’association ; -il peut se faire rendre des comptes par les membres des différentes instances ; -il reçoit toutes suggestions des membres concernant les statuts, et peut les proposer au vote du congrès. On peut encore mettre au compte de la régulation : – qu’il agrée les adhésions et prononce les radiations ; – qu’il élise le président de l’association ; -qu’il élise le directeur-adjoint, et donc, par voie de conséquence, le directeur du directoire ; -qu’il participe au renouvellement de la commission de la passe ; -qu’il organise le tirage au sort des sortants des commissions de la passe ; -qu’il convoque l’assemblée en session administrative, et le congrès dont il règle l’ordre du jour. Mais, sa participation au fonctionnement du directoire, c’est-à-dire à la gestion (puisque deux membres de ce conseil sont membres du directoire) me semble trop en contradiction avec sa vocation. Il y a une autre contradiction : les membres du conseil statutaire ne sont plus élus, comme ils l’auraient été dans la Cause Freudienne, mais ils sont cooptés, et ils échappent à la permutation. Ne serait-ce pas plutôt sur une tâche d’élaboration doctrinale requise des personnes appelées à ces fonctions de régulation et de garantie de l’orientation générale, et non pas sur les personnes elles-mêmes, que le conseil pourra asseoir son audience ? Lacan a été pour nous le garant de l’EFP, le conseil statutaire devient le garant de l’École de la Cause Freudienne ; mais en quoi l’inamovibilité des personnes qui le composent, fait-elle preuve de ce que l’enseignement de Lacan ne cesse de les concerner ? Aussi j’en viens aux propositions :

1. Il ne doit pas être bien difficile d’inventer un système de renouvellement du conseil, conformément au principe de la permutation, et sans déséquilibrer sa fonction, pour parer aux effets de

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colle, et ne pas introduire dans l’École de la Cause Freudienne ce germe d’institution. 2. Le partage avec le directoire de tâches administratives ne répond à aucune nécessité, il va même à l’encontre de ce qu’on attend d’un conseil statutaire : rien ne justifie qu’on le maintienne. 3. Représenter l’association dans la vie civile (ou donner délégation pour ce faire) n’a rien à voir ni avec la régulation, ni aveç la gestion. •Pourquoi ne pas restituer cette fonction au président de l’association ?

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Fondation et orientation de l’Ecole

Ceux qui m’aiment encore

Paul Lemoine

On a ironisé sur l’amour quand Lacan a fait appel à ceux qui l’aiment encore en disant que c’était indigne de l’analyse. Or Lacan, une fois de plus, a mis le doigt sur ce qui fait lien entre lui et nous : la fidélité. Fidélité à son enseignement ou à sa personne ? Comme si pour nous les choses n’allaient pas de soi. Comme si celui qui a produit des signifiants dont nous avons fait notre substance n’était pas précisément celui qui les incarnait. Qu’avons-nous fait nous mêmes sinon de les faire nôtres c’est-à-dire chair ? Et d’incarner ces signifiants au point qu’ils nous ont transformés. Le trahir eut été nous trahir nous-mêmes c’est-à-dire refuser ce que nous sommes, grâce à lui, devenus. C’est en cela que son réel nous habite. Et de le refuser nous eut conduits à nous haïr nous-mêmes. Où l’on retrouve l’amour comme dans son essence, amour de soi, c’est par lui que passe notre fidélité à l’autre, notre fidélité à Lacan.

Wo es war soll ich werden

Stéphane di Vittorio

J’ai fini par croire que c’est la formule qui résume le mieux la dissolution. La référant à Lacan, je ferai même le jeu de mots insolent : wo es war soll er werden Mais si je n’avais à mon tour qu’une seule phrase à prononcer, ce serait celle-ci : «Je me fous de la question de savoir qui se prend pour Lacan et qui ne se prend pas pour Lacan ; et qui se prend un peu plus et qui se prend un peu moins» ; et je voudrais dire avec une désinvolture que j’espère en effet un peu lacanienne, qu’hier je me suis un peu emmerdé. Je n’aurai pas pour autant la démagogie de dire qu’avec Sibony on se serait amusé. Mais seulement pour dire que l’accord sur la théorie n’exclut pas les nuances dans les conduites politiques. Cette politique qui aboutira toujours en fin de compte à la question terminale de savoir qui doit régler le discours de qui, ou mesurer éventuellement au chronomètre ses énonciations scolaires – ou publiques. Ne faisons pas à Sibony l’honneur sans proportion de le prendre comme Urverdrängung de la constitution de l’École.

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Ce matin par contre Eric Laurent m’a puissamment intéressé et je vois que je n’ai plus qu’à me rabattre sur un ou deux exemples complémentaires, histoire de ne pas me dérober à cette tribune où l’on m’a inscrit. Cette signification du wo es war soll ich werden, vous la retrouvez aujourd’hui à tous les coins de rue, elle vous est renvoyée de toutes les vitrines ; et si elle a été incontestablement introduite par Freud et qu’elle est devenue la définition même de la liberté – la mémoire du futur, comme on a dit –, il n’est pourtant jusqu’aux fascistes qui n’en soient fascinés ; mais qui se trompent sur la nature de l’appui qu’ils croient pouvoir prendre sur ce «soli». Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas : je veux uniquement me raconter quelques anecdotes et les juxtaposer pour moi-même. Par exemple, l’autre jour, je ne l’ai pas vu mais on

me l’a rapporté : pour expliquer à la télévision qui est Lacan, la Catherine qui a fatigué les fils de Freud et l’Armando qui croit qu’il va nous ramener la peste, ils sont remontés à Dante. Tout le monde aujourd’hui fonctionne comme ça. Wo es war sollen sie werden. Mitterrand remonte au congrès de Tours, ou même à De Gaulle. Mannoni remonte à Lowenstein.

A ce propos, une question tout à fait incidente nous

vient : «mais pourquoi m’en avez-vous pas parlé plus tôt, de ce Lowenstein, pendant les vingt-cinq ans où je vous ai tous vus faire une telle fête à ce Jacques ?» Je ne la pose que fortuitement, parce que je viens d’en lire la réponse dans un petit travail, mais important et de parution imminente, de Jacqueline Guy-Heinemann qui a bien voulu me le faire connaître et auquel je vous renvoie. Il a l’intérêt de montrer que cette prétendue intoxication universitaire, ce sont bien ceux qui invoquent Lowenstein qui en sont animés : Lacan -comme Freud – ne s’explique pas par Lowenstein, il s’explique par ses patients. Mais revenons à notre propos central : la grande évidence – le grand secret comme dit Mannoni, au sujet du transfert éternel – c’est que, justement, nous

fonctionnons tous au signifiant.

Lequel, comme chacun sait, représente un sujet pour un autre signifiant. Ça devrait faire rire, l’idée que déjà cette petite connerie, la moitié des gens ici ne sont pas trop familiarisés avec ce que ça veut dire –

et en face, parmi les ramures du cerf, les trois quarts.

Nous devrions nous exercer à faire fonctionner cette formule. Nous y trouverions pratiquement toutes les réponses aux objections que nous font nos adversaires en disant -on ne fonde pas une organisation sur le discours analytique ; – on n’a pas besoin d’une boussole pour fonder un club nautique ; -et on n’a pas nécessairement besoin d’adopter dans les couvents des conduites évangéliques. Erreur évidemment grossière, en tous cas à nos yeux. Nous pensons au contraire que nos institutions doivent procéder de notre doctrine. J’avais donc préparé pour la circonstance un papier que ceux à qui je l’avais arbitrairement montré – Laurent, Soler, Miller -avaient eu la bonté de trouver drôle. Du style «Discours au Forum»… à l’intention de la postérité. Ce n’était pas une galerie de portraits mais un exercice scolaire de repérage de certaines significations en connexion avec les sujets qui les mettent en avant, voire avec les circonstances. Parce que notre École se spécifie de l’accent mis sur les propriétés du signifiant, c’est-à-dire de ce qui fait que les significations – tout au moins sous un certain rapport – ne sont pas totalement dissociables des sujets qui les promeuvent. J’en ai produit des kilomètres d’exemples, qui constituent à la fois un petit manuel d’histoire et un recueil d’exercices à l’usage des tout nouveaux adeptes de la nouvelle école qui vient de naître comme dit This, après un siècle de gestation, des non-rapports sexuels de Breuer et d’Anna O. Je ne peux pas vous les livrer en solde en cinq minutes et c’est pourquoi je préfère que vous les trouviez imprimés dans les meilleurs délais dans les bonnes librairies, à moins qu’ils ne soient imprimés dans les actes du Congrès. Mais blagues à part, est- ce que vous les voyez se donner les frais de faire notifier tout ce qui s’est raconté ici, pour en faire un gros pavé polycopiédans la plus mauvaise tradition et avec quoi on pourrait caler nos meubles et peut- être quelquefois une table de travail un peu bancale ? Je vais donc faire diligence pour que tout cela soit imprimé et livré au commerce. «Mercatura translatur quod manufactura genuisset», si je ne me suis pas trompé dans les conjugaisons : le commerce charrie ce que l’homme a fabriqué – avec ses mains ou avec autre chose. Pour l’instant même où je vous parle, l’intérêt en est en ceci qu’après avoir longuement montré le formidable appoint politique d’Octave Mannoni à la consolidation de ce qui essayait de se constituer comme École de la Cause Freudienne, j’en venais à

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parler de Sibony et comme c’est imprimé, je vais vous lire textuellement ce que j’en disais. Après m’être excusé auprès de Mannoni de toutes les «Frictions Freudiennes» que mon exposé allait pouvoir produire, je lui disais : «Comme Sibony, vous continuez de rêver – et de parler – d’un Dieu qui n’aurait pas de nom propre ; son exemple est encore plus merveilleux – (et j’ajoutais :) – «Que Sibony ne m’interrompe pas, il me répondra à loisir tout à l’heure». Je m’excuse, c’est dans ce texte imprimé. Maintenant, de quoi nous avons l’air ? Je suis comme un funambule à qui on a retiré le fil sur lequel il allait faire son numéro… Poursuivons le quand même. Dans le vide. Il nous a dit l’autre jour au P.L.M. «Ciao», ce qui en italien n’a aucun signifié, c’est du pur signifiant, «je m’en vais, dit-il, réaliser le vœu émis dans l’historiette du Witz : de ce soldat trop astucieux à qui son capitaine avait conseillé d’aller s’acheter un canon avec ses économies et de se monter une petite armée à son compte». Depuis que je l’ai mentionné à la fin de mon papier «mercatura transfert quantum manufactura gignit» parmi ceux dont l’apport à la cause analytique n’est d’ores et déjà pas insignifiant, ça lui monte à la tête et il nous dit «Ciào !». Je réponds :

-«Nô, caro mio, resti qui» «Dur, dur !» Il n’est pas paradoxal mais au contraire significatif que l’on ne s’intéresse pas outre mesure aux discussions sur les statuts. Que voulez-vous y statufier à cette École ? Il y aura toujours des gens qui auront quelque chose à y dire et à qui inévitablement on retirera la parole à un moment ou à un autre, pour laisser au contraire indéfiniment parler qui ne dit rien. L’éventuelle médiocrité de ce Forum – et ce n’est pas le cas -montrerait bien qu’on a forcé les choses à traîner jusqu’à la limite extrême du possible. Ce Forum était désormais urgent, comme il devient urgent de mettre en route l’École. La vraie vérité, c’est que les Lacaniens ont horreur de l’enseignement qui leur a été dispensé. C’est le mot, parce que chacun croit y trouver à sa manière une dispense particulière. Louis Beirnaert en tête ; – celui-là mérite tout spécialement d’être cité, parce qu’il aurait dû sursauter – et publiquement -devant «la comparaison saugrenue» – entre guillemets – agitée par Mannoni et qui met sur le même plan un scanner pour détecter des effets d’analyse ou pour garantir la présence eucharistique.

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Je ne peux pas vous expliquer ça en 5 minutes, c’est exposé en détail. Car ces distinctions de registres et peut-être de structures sont désormais – et précisément grâce Jacques Lacan – non seulement à la portée, mais exigibles, de n’importe quel sujet-parlant. Mais l’enseignement de Lacan est insoutenable et nous nous défilons comme nous pouvons. C’est la faute à Rousseau, c’est la faute à Voltaire. C’est la faute à Melman, c’est la faute à Miller. J’opine que c’est de très loin par ici que l’École de Lacan se tient et que c’est par ici que l’aventure lacanienne se poursuivra au mieux. En pleins lieux communs freudiens, c’est-à-dire que quand on ne peut pas voler on boîte. Ce n’est pas moi qui cite l’Écriture, c’est Freud. Le véritable événement de ce Forum, c’est que l’École de la Cause Freudienne y a franchi sa passe. On voulait l’avorter. Elle est bien là. Non seulement je m’en félicite hautement – les mêmes citations que j’ai entendues de Laurent m’étaient venues sous la plume, peut-être avec une nuance d’angle d’éclairage – «nous sommes effectivement en train de fonder, infiniment moins seuls que ne l’a jamais été Jacques Lacan . dans , son rapport à la cause analytique, l’École de la Cause Freudienne». J’ajoute pour les détails techniques, qu’on a bien fait de tenir momentanément à l’écart pendant l’instant de l’accouchement, ceux qui voulaient l’assassiner. Mais on aurait tort à brève échéance, de la priver de sa tension dialectique. C’est très exactement cette Division que Di Vittorio vous prie de bien vouloir considérer comme constituante de l’École de la Cause Freudienne, dont le redoublement signifiant est loin d’être comme le croient plus d’un, une trouvaille expédiente du beau- père et du gendre assiégés par les élèves en révolte et s’appuyant l’un sur l’autre comme l’aveugle et le paralytique. Car la structure du paralytique s’appuyant sur l’aveugle se rencontre bien plutôt chez les trop nombreux élèves en fuite. La vérité nous contraint à dire – et trop évidemment – que le camarade Jacques-Alain Miller ne passe généralement pas son temps à dire des conneries. Autrement dit, en clair : l’enseignement qu’ils fuient, est tout à fait nécessaire. En plus – et c’est peut être scabreux : ça semble en tous cas en avoir des effets –, je ne vois pas pourquoi on négligerait cette métonymie pour nous au contraire si fondamentale, si conséquente de notre doctrine, qu’il se trouve déjà, dans l’emploi –

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comme il le dit du psychanalyste et comme Lacan le dit du psychanalyste – de celui qui donne une descendance à Lacan. Et croyez bien que ce que je viens de dire n’est pas de ma part une trouvaille à la Lèche-Walesa, pour l’opportunité de la solidarité psychanalytique ; puisqu’au contraire ce que tout le monde sait déjà ou que tout le monde peut facilement prévoir, c’est que les vraies difficultés, les vrais schismes, c’est ici même, à l’intérieur de cette École de la Cause Freudienne, dans beaucoup et beaucoup d’années, qu’on les verra survenir, entre École de la Cause et École Freudienne. Difficultés à prévoir, mais sans nul lien structural possible avec les vicissitudes biologisantes de Jacques Lacan, auquel je ne vois pas pourquoi notre honorable assemblée n’adresserait pas une ovation et un vœu d’être là à «s’amuser» – comme il le disait de son séminaire – à percevoir et apprécier les échos du présent Forum. Ces difficultés nous viendront de l’intérieur de la structure du signifiant. Elles ne nous viendront assurément pas du côté du Cerf, parce qu’ils n’ont personne qui soit en mesure de les faire valoir. Difficultés qu’il ne sera d’ailleurs peut-être pas impossible de lever, tandis que l’École tiendra encore une fois le coup, si nous parvenons à les dire au rythme des développements de notre savoir. Mais ce n’est pas le moment d’en parler précisément au jour où notre École a cessé d’être, pour en revenir à Dante, une : «nave senza nocchiero in gran timpista, non donna di provincie ma BORDELLO»

Conditions

Bernard Cremniter

institutionnelles

de

la

critique

par

Nous sommes ici engagés par Lacan dans un devoir de critique et l’affaire se situe dans l’articulation de ce devoir de critique. Et puis surtout comment peut- elle advenir ? On peut en effet critiquer les autres. Ou bien on peut viser une critique interne. Car il est vain d’espérer critiquer les autres, et c’est bien de nous qu’il est question. C’est bien à nous de nous tenir là dans une position critique. Alors l’École produira peut-être. Maintenir ferme et clair la critique, voilà l’élémentaire et l’élémentaire c’est le plus difficile ; surtout qu’il implique de ne pas forcément faire plaisir. Pour aller un peu vite : on peut donc viser l’élémentaire d’une critique, c’est-à-dire viser l’élémentaire d’une critique interne. Il est vain d’attendre qu’elle se produise de ceux qui enseignent, qui organisent, etc.

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Leurs efforts sont évidents. Ce sont eux qui nous ont réunis ici. Mais l’œil ne se voit pas lui-même. Le rapport critique est un rapport dialectique. C’est le retour du message qui fait critique. C’est le soutien de l’enseigné, c’est le soutien de l’analysant, du passant qui, dans un désir dont la marche en avant s’appelle le «devenir analyste», doit permettre à cet œil, peut-être pas de se voir lui- même, mais de ne pas être totalement aveuglé. Les conditions doivent être examinées pour que les élèves questionnent, pour que l’interrogation subsiste, porte et obtienne réponse. Il s’agit d’une réponse de structure. L’EFP fut marquée du silence de presque tous et la charge de

critique était tout entière laissée à ceux qui étaient en charge. Leurs tentatives de critiquer les uns par les autres ne pouvaient évidemment aboutir qu’à des conflits de personnes. Nous dirons au contraire que c’est à vous, enseignés de cette école, d’y produire les dites questions. Et nous dirons aussi que c’est à vous, organisateurs de cette école, d’y produire les conditions préalables

à ce questionnement.

Conditions qui ne peuvent bien sûr être qu’institutionnelles. La proposition, l’offre, est donc la suivante : que nous formions maintenant ensemble une commission qui analyse les conditions préalables et institutionnelles à la production. Je suis pour ma part pleinement et vivement

intéressé à m’inscrire à cet endroit oû mon souhait c’est que nous puissions nous retrouver. Le Facteur du médire par Viviane Gaumont Dans son discours de Rome, Lacan rappelle que le

verbe «Vagire» désigne les premiers balbutiements de la parole. Avec ce premier Forum, il nous offre, pour la rencontre, un lieu qui n’est pas sans évoquer l’éloquence de ceux qui parlaient cette langue qui est

à l’origine de lalangue nôtre, qui se prête si bien à

l’élaboration de l’Inconscient. Avec le verbe «Intelegere» nous avons maintenant à apprendre à lire entre les lignes pour oser nous dire ses élèves. Est-ce par hasard si sont absents à ce Forum ceux qui réclamaient un lieu où débattre de tout ? Il serait illusoire de nier que sur notre présence ici pèse le poids de leur absence, absence qui se veut représenter celle de Lacan. Mais le dépit ne nous fait pas oublier le séminaire où Lacan dit que «L’amour fait signe et qu’il est toujours réciproque. Que l’amour demande l’amour. Qu’il le demande encore. Et qu’encore est le Nom propre de cette faille d’où part dans l’Autre la demande d’Amour.»

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Lacan ne semble pas l’avoir oublié non plus pour dire : «Ceci est l’École de mes élèves, ceux qui m’aiment encore». C’est de ce Nom propre, d’Encore, qu’est partie cette demande d’Amour. Et c’est dans la demande qu’ils adresseront de leur Nom propre à cette faille, que se reconnaîtront les élèves de Lacan. Et s’il est exécuté c’est bien au Nom de cet Encore qui lui est propre. Ce qui démontre, du même coup, qu’ailleurs ça ne peut faire que s’oupirer. C’est parce qu’ils lui dé-supposent le savoir que ceux qui l’ont suivi jusqu’à hier, pas par hasard, nous ont envoyé à lire, dans leur haine, le Nom du Pas-tout à abattre. Aux analystes qui savent bien que le silence est d’or, Lacan écrit : «Alors on en vit un…». Ce qui les autorise à parler du caractère définitif de son absence marquée par la fin de son enseignement oral. Mais parce qu’il ne «collationne» pas les faits et qu’il sait, lui Lacan, que l’or a une odeur, il martèle :

«A l’or on en vient». Mais à condition que ce ne soit pas toujours «la» même. Et si l’analysant est celui «qui doit partir lentement en emportant ses mouches», il se pourrait bien que Lacan, analyste, soit encombré aujourd’hui de tout un essaim de mouches, qui ne sont pas les siennes. Et pour ces S 1 négligents qu’il a essayé, en vain, de «préserver du mirage de l’être Un», il répète : «A l’or on envie Un» : Invidia. Rien ne laisse supposer que Lacan ait cessé de semer, même si sa personne n’écrante plus ce qu’il enseigne. Et plus que jamais tous les mots de cet enseignement sont pesés. Mais si le fléau de sa balance reste toujours la peste, elle s’est transformée pour certains en choléra avec le symptôme que l’on sait et qui se sent dans leurs lettres qu’ils opposent à son éthique du Bien-dire. Jadis quelqu’un qui l’aimait tant prétendait qu’il s’autodétruisait et naguère quelqu’un d’autre, qui l’aime autant, pense qu’il s’exécute lui-même. L’un comme l’autre se proposant de dissiper le malentendu. Certes, Lacan use là aussi, pour interpréter, de toutes les équivoques de lalangue qu’il parle encore : «En somme, on m’exécute». A quoi il est répondu «Personne ne rêve de vous exécuter, c’est vous qui dormez». Et d’ajouter : «Nous entendons les sons de cloches bien connues». Serait-ce une allusion aux mâtines qui sonneraient l’aurore d’un jour nouveau ? – Mais pour qui écrit : «Jamais fils ne l’est selon les vœux du père» il semblerait en effet que l’heure de l’Angélus soit passée – l’Angélus, c’est l’amour. Et l’amour, nous dit Lacan, est le signe qu’on change

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de discours et chaque fois qu’on change de discours

il y a émergence du discours analytique.

«Changement de discours» – ça bouge – ça vous –

ça nous – ça se traverse – personne n’accuse le coup.

J’ai beau dire que cette notion de discours est à

prendre comme lien social, fondé sur le langage… rien ne semble s’en modifier» (Encore) : «Le psychanalyste ne peut pas croire à l’Inconscient pour

se recruter. Où irait-il s’il s’apercevait qu’il y croit à se recruter de semblants d’y croire ?» – c’est pourquoi : «L’attribut du non psychanalyste est le garant de la psychanalyse et je souhaite en effet des non-analystes qui se distinguent en tous cas des psychanalystes d’à présent, de ceux qui payent leur statut de l’oubli de l’acte qui le fonde. Pour ceux qui me suivent en cette voie mais regretteraient pourtant une qualification reposante, je donne comme je l’ai promis, l’autre voie que de me laisser : qu’on me devance dans mon discours à le rendre désuet. Je saurai enfin qu’il n’a pas été vain» (Scilicet 2/3).

Et pourtant… voilà qu’en somme on l’exécute. Et

cette somme là, d’être aussi la charge que porte un âne, signe une certaine lettre d’un certain dormeur,

inconnu celui-là.

Fidèle à son algèbre, Lacan nous dit qu’à la somme

de ces dormeurs nous avons à nous soustraire, pour

qu’en tant que reste nous puissions nous compter

pour cette tâche qu’il nous assigne au nom d’Encore,

et qui n’aura pas été celle qui aura été faite au Nom

par lequel il a signé. Pour se dire ses élèves il faudra au moins l’avoir suivi jusqu’à la topologie du Nœud Borroméen et

jusqu’à la coupure qu’il y pratique encore. • Il ne suffira pas de lui siffler son R des non-dupes et

le sigle ECF de sa nouvelle école, pour faire du

CERF autre chose qu’une entreprise de faux-cerfs

restaurant les dorures de fauteuil des Jury d’accueil et d’agrément.

A ceux qui questionnent : Où est donc dans notre

lettre du 11 mars 1981, la psychanalyse ? Ce sera à

nous de répondre : «Elle était dans le rendez-vous

qu’une fois de plus Jacques Lacan lui donne : à son premier Forum. Et ce sera à nous aussi de faire qu’il y en ait un second.

Le faux du temps par Christian Vereecken

C’est un titre qui m’oblige à être bref. Je l’ai emprunté à la réponse de la quatrième question de «Radiophonie», où elle fait énigme par

où j’introduirai l’apparente contradiction qu’il y a à

«savoir ce qu’attendre signifie», et promouvoir d’autre part la fonction de la hâte en logique. Qu’a obtenu Lacan en déclarant, au rebours de Freud, vouloir se passer de l’appui du discours du

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maître pour la survie problématique de son enseignement ? Il a obtenu une foule freudienne, la plus belle, la plus pure, de l’histoire, un vrai modèle = on n’avait jamais vu ça aussi nettement ; à tel point qu’il faudrait sans doute donner une nouvelle interprétation au sigle de la défunte EFP = Effets de Foule de Paris (et d’autres lieux connexes). Il y a dans cette outrance quelque chose d’encourageant : nous ne ferons jamais mieux. Bien sûr nous pouvons toujours faire aussi bien, c’est-à- dire «aussi pire» comme s’exprime la langue parlée malgré l’académie. Pour éviter cet aussi pire, il ne suffit pas de tempêter contre la maîtrise, ce qui, comme chacun sait, n’est que revendication d’y participer. Je me fierai à la veine d’équivoques, dont est parcourue le texte d’où j’ai tiré mon titre : comme elle me conduit à dire un mot de la fonction du faux dans l’analyse, cela ne nous éloignera pas de l’actualité. Si l’inconscient est dénaturation, ce n’est qu’à répondre à cette dénaturation qu’on peut quelque peu le résoudre à la nature. La psychanalyse, on le sait, n’est pas falsifiable, et nous éprouvons tous les jours combien c’est gênant ; si elle inclut le faux dans sa démarche. Ceci comporte la conséquence, peut-être pas assez soulignée, que le faussaire, en analyse, ne peut en aucun cas être un falsificateur. C’est d’ailleurs à cela qu’on le remarque : qu’il crie à la falsification ; il se présente comme démystificateur, il réclame la fin des enchantements, il en appelle à la liquidation du transfert, il se fait fort de. détecter l’accent de vérité. En ceci l’analyse nous dévoile quelque chose du désir du faussaire en d’autres domaines, celui de l’art par exemple : c’est le bonhomme qui voudrait que les choses soient plus vraies que le réel. Et d’ailleurs les faux de qualité se repèrent à ce qu’ils font trop vrai. J’aurais aimé vous démontrer, à rebours, que la promotion du faux fait à plaisir dans certaines œuvres contemporaines (celles issues de la «jeune génération», de l’Oulipo, qui ont pour auteurs :

Pérec, Roubaud, Calvino, Matthews), est isomorphe au discours de l’analyste, comme au développement des logiques multivalentes. Les rapports du vrai, du faux et du réel sont plus riches que ne l’imaginent les belles âmes que nous restons tous ou prou. Ainsi l’indication donnée par Lacan qu’un éloge était à faire, du sophiste est-elle restée lettre morte… Pourrais-je en donner quelqu’aperçu en rappelant que la fameuse formule de Protagoras, «L’homme est la mesure de toutes

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choses» est généralement réduite à la platitude, écornée qu’elle est de son complément où porte tout le poids de l’énigme : «de celles qui sont, comme elles sont, et de celles qui ne sont pas, comme elles inexistent».

Oedipe à Colone

Andrée-Geneviève Verne

Parler de la mort et de la jouissance, c’est impossible, sauf à être poète l’impossible, en effet – je cite Lacan – «c’est le réel dont le noyau est la mort». La dissolution de l’EFP s’est-elle avérée impossible ou pas possible ? On sait que ce n’est pas pareil. Diverses solutions sont mises en scène, étalées sur le marché et ces formations, qui ne sont pas celles de l’inconscient, ont pu paraître à certains moins obscènes que la dissolution elle-même, telle qu’on pouvait aussi l’entendre derrière le delenda est : elle est à détruire, à anéantir. Deleo, je détruis, dissolvo, je dissous…

L’Étourdit prend ainsi ses augures : «qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend»

Pas que l’inavouable s’échange ou file sous la table :

sur quoi va-t-on tabler alors ? Je présage que le sans raison veut se dire à travers la raison du dit et que ce sans raison est mis en scène dans l’asphère de la pas- toute ; pas toute dans la fonction phallique, fille défiée qui parle malgré tout, à montrer le petit bout de ton nez, tu désignes le trou. Si la fille se met à parler, voilà pourquoi votre père est muté. Le différé de son dire en révèle l’imposture : elle mêle le mens à la vérité du futur. L’insignifiant de l’oracle, c’est l’oiseau de malheur qui nous vient de l’Ouest ; de son entrée en scène surgit l’obscène, car enfin le sinistre fait signifiant plus loin, à tire d’elle c’est à l’Est qu’on eût pu entendre : en analyse le verbe se paie cher. C’est dès l’origine qu’il est impossible de dire sa parole ; «pas toute», exclue de l’ordre des mots dès l’ouverture de la vie, mal invitée au banquet du dit :

toi ma mère et toi ma sœur et ma fille, à n’y être pas toute, nous y sommes aussi. A nous de soutenir l’hors-heure, l’obscure dans le miroir de l’autre, si en lieu et place du petit bout qui manque, ce qui revient en pleine figure, c’est la boue de cette malechanceté : nous nesommes pas immortels parce que nous sommes sexués. Prenons garde à la lutte à mort, à l’inquiétante étrangeté, familiarité de la croisée des chemins car entre chez soi et ailleurs, impossible de s’y retrouver : qui est le double de l’autre ? Dieu sait qu’à défaut du dire, ça fait amour,

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tu toi mens ; de là, tu ris, si tu ries c’est un tue l’amour. Tout ça, c’était un rappel de l’inaugural dans l’Imaginaire… Quoiqu’il en soit en vérité tout homme, pour aussi fort qu’il soit, ou débile ou labile comme les ronds qui le ficellent, est destiné à mourir. Seulement, voilà : pas n’importe comment, nous promet la psychanalyse, si tant est qu’elle nous promette quelque chose. Ne pas mourir tout de suite mais à tempérament, comme on dit en termes de crédit bancaire. Et au moment de trouver une solution, pour s’arranger de l’existant, à défaut de dissolution, acceptons déliaison, désagrégation, dénouement des sacs de nœuds et du nœud et, pour renouer :

amenons au forum une pierre angulaire.

Non pas marché, ni place publique, ni tribunal ; puisqu’il nous faut recommencer, prenons le mot à l’origine : il désignait alors l’enclos de la maison, le vestibule du tombeau. On tombe de haut, beaucoup pensaient aussi à la foire et encore au pressoir, qui est aussi un des sens primitifs du forum. Entrer dans le vestibule du tombeau, tout simplement, et attendre là quand le neter Pasab pourra commencer et accomplir son œuvre de dissolution et attendre rien ; et non pas ne s’attendre à rien ou ne rien attendre, ce qui serait bêta : c’est la voie la plus simple et la plus inaccessible. Cette attente du rien, Lacan en a posé les conditions, les limites et l’angoisse, lorsque vient à manquer toute norme. Si le manque est occulté, je manque de manque et si l’occultation est bien faite, je ne m’en apercevrai même pas : ainsi venez à nous, ô nouveau-nés, petits bouchons… Je manque encore de manque si les normes de repérage s’effacent, disparaissent, et ce qui m’angoisse maintenant, c’est l’imminence de l’immersion dans l’inattendu intégral, déplumée d’un seul trait, le vertige des repères perdus. Ainsi, dans sa fonction initiale, le a vient boucher le trou et on y croit, au nourrisson : alors, nourrissons- nous. Puis, il continue de le boucher mais on sait bien qu’il n’existe pas. Enfin, il est évacué et révèle le manque à la place. Le a est le dit, à la fois, de la jouissance et du vertige, comme la conquête et la perte du signifiant phobique. Loin est ce temps, le temps de l’état amoureux ; l’amour, c’est mieux, on change de discours quand le moment est venu. Navigateur solitaire, c’est terrorisant de perdre son compas : il permet de repérer sa position par rapport

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aux rayons du soleil. Hors ce triangle, nul lieu où s’assure la vérité de mon parcours, de mon discours ; le risque, c’est l’errance, l’erre qui n’est pas encore l’ère nouvelle, la «tempérance», 14' carte des tarots ; l’errance, c’est le «mat», le dit «fou», 22' carte jamais comptée – deleo, j’efface, je biffe – ne disons pas 22, 22 v'la les flics et c’est la diaspora avec ou sans yhawe d’l’Un. Mais sommes-nous, pour autant, à l’ère nouvelle, l’ère du «verso», l’ère du vouloir dire qui surpasserait le dit ? Nous aurions tourné la page. Cependant que, pour être dans les temps, j’abandonne ma démonstration. Ainsi la question n’est-elle pas épuisée car vrai aussi que l’organisation d’une institution n’est pas l’équivalent d’une situation analytique où, dans l’obliquité du récit, le dit louche, il est vrai, ça fait mouche… Ce n’est pas une raison pour que cette institution ne reste pas vigilante à en exiger l’esprit : il n’y a pas La' solution, comme il n’y a pas La femme. Car voici le dénouement : Œdipe est arrivé au bout de la route de ses souffrances. Resté seul avec Thésée, il lui fait part de son secret, que lui seul est habilité à entendre : un trésor pour ce pays, un trésor inépuisable.

Actualisation de l’Autre

Jean-Jacques Bouquier

Le 5 janvier 1980, Lacan portait l’interprétation «dissolution», sur la scène de l’Association donnant statut juridique à l’École Freudienne de Paris. L’École Freudienne de Paris, émettrice, recevait du récepteur Lacan, son fondateur et donc seul en position de l’entendre, son propre message sous forme inversée. Il le disait après : «je suis parti de ceci : qu’elle était morte et qu’elle ne le savait pas. Ceci veut dire qu’elle le refoulait». De ce lieu singulier d’où Lacan inscrivait «point trop tôt», «dissolution», c’était chaque sujet membre de l’EFP qui était appelé à entendre sa propre énonciation et à y advenir. D’où les entendus et malentendus, épreuves pour chaque sujet de sa division. Cette question du sujet centre l’enseignement de Lacan. Tout ce qu’il a élaboré, il l’a payé «… le prix d’une soumission entière, même si elle est avertie, aux positions proprement subjectives du malade».

(1957-58).

Des élèves en formation pour comprendre les études de cas, il disait en 1955 : «C’est toujours le moment où ils ont compris qui coïncide avec le moment où

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ils ont raté l’interprétation (…) Ils disent (…) : le sujet a voulu dire ça ! Qu’est-ce que vous en savez ? Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il ne l’a pas dit et qu’à entendre ce qu’il dit, il apparaît à tout le moins qu’une question aurait pu surgir, aurait pu être posée, et que cette question aurait suffi à elle toute seule à constituer l’interprétation valable, ou tout au moins l’amorcer». L’interprétation est toujours un dire nouveau pour l’analyste et pour l’analysant, même si ce dire était déjà là insu des deux, l’instant d’avant, pour l’instant d’après s’évanouir. J’en arrive là à une question que je formule de là où j’en suis à un moment d’une pratique : qu’il y ait interprétation du psychanalyste ne nécessite-t-il pas que l’analysant en soit le sujet de l’énonciation ? Ceci ne vaut-il pas pour toute intervention appropriée de l’analyste y compris quand il s’endort durant la séance ? Cela nécessite que l’analyste repère le lieu de l’Autre, repérage qui est en rapport avec le moment où l’analysant peut s’autoriser analyste. C’est en effet seulement de ce lieu que peut s’entendre la parole du sujet et son adresse. N’est-ce pas de ce lieu que le fondateur d’une École peut énoncer «C’était une lettre d’amour» et «(…) ceux qui m’aiment encore ?» C’est toujours de ce lieu que peut s’interroger ce que veut dire de questionner quelqu’un sur son ou ses lapsus, hors situation analytique. Ne s’agit-il pas de vouloir lui faire porter, à lui, le poids de sa propre énonciation à soi ? Le sujet, l’énonciation, le lieu de l’Autre, voilà déjà de quoi éviter certaines impasses à l’analyste. J’en donnerai exemple tiré d’une récente émission télévisée. D. Karlin y disait : «Je me souviens d’un psychanalyste lacanien et pas des moindres, un des grands noms de la psychanalyse lacanienne qui me disait (…) : tu comprends (…) je reçois 40 fois par jour les mêmes clients, qui me racontent la même histoire. Je finis par m’ennuyer mortellement et je me sclérose complètement.» A. Verdiglione a été le seul à relever que «le psychothérapeute n’arrivait pas à saisir l’aspect singulier du langage (…)» de chacun de ses analysants. Nous parlerions plutôt, avec Lacan, de parole et non de langage, toujours est-il que ce qui est raté avec la singularité de chacune de ces 40 énonciations c’est bien la psychanalyse elle-même. Cette unicité du sujet, lors de la séance d’analyse, je citerai un propos d’analysant qui l’évoque : «Vous êtes le discours. Vous écoutez mais, plus que ça,

vous êtes dans ce que je dis. On n’est pas deux dans cette affaire. D’une certaine façon, on n’est qu’un, relié par ce discours puisque je ne peux pas vous ressentir comme un autre puisqu’en vous il n’y a pas de réponse. Il n’y a pas une autre personnalité qui s’affirme. Il y en a une, la mienne. Donc il n’y a que moi, mais votre personnalité n’est quand même pas neutre et… donc je vous mange, je vous mange, je vous mange un peu.» Nous trouvons là, suffisamment indiqué, combien c’est de la bouche même de l’analysant que s’énonce jusqu’à la scansion de la séance, même si c’est l’analyste qui la profère. Le propos rapporté ici me paraît présenter également l’intérêt, pour l’analyste, d’un repérage à l’aide des mathèmes lacaniens. S’y donne à lire en effet le glissement qui s’opère de l’Autre à l’objet, soit A, a. Dans cette voix des mathèmes, Lacan dit s’obstiner parce qu’elle «n’empêche rien, mais témoigne de ce

qu’il faudrait pour, l’analyste, le mettre au pas de sa fonction.» Ce qu’il attend de son enseignement il le disait déjà lors de son séminaire de 1962, après un exposé de P. Aulagnier : «Le maniement de certaines notions que nous trouvons ici a permis à Mme Aulagnier de mettre en valeur d’une façon qui ne lui eut pas été autrement possible, plusieurs dimensions de son expérience. Je dis tout de suite que ce discours me paraît rester à mi-chemin. C’est une sorte de conversion, vous n’en doutez pas, c’est bien ce que j’essaie d’obtenir de vous par mon enseignement (…)» Lacan, de dissoudre son École, a donc estimé qu’il lui fallait prendre une autre voie pour obtenir cette conversion. Ce qui rassemble ceux qui veulent poursuivre avec lui dans l’École de la Cause Freudienne, n’est-il pas précisément de considérer que son enseignement est on ne peut plus actuel puisqu’en acte sur la scène même de l’institution. Il nous fait l’honneur de nous l’adresser, par écrit, individuellement. Il offre une chance à qui peut la saisir, de sortir de certaines impasses. Saisir cette chance est à entendre sur fond de la nécessité d’un «y aller – ou jamais» datant déjà du 6 novembre

1980.

Même ceux qui, cette chance, ne la saisissent pas pour l’instant, témoignent de la pertinence de cet enseignement sous son mode de l’écrit. Tel ce passage de la récente lettre de C. Calligaris et C. Landman : «(…) la nécessité où nous accule •le trou que ne vient plus boucher sa voix». La chance qu’offrent les signifiants de Lacan est que, dès l’instant où l’on est dans une disposition à

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vouloir les travailler, ils se mettent, eux, à nous travailler. Les instances mises en place dans l’École de la Cause Freudienne, ce travail, cherchent à le faciliter. C’est affaire de fonctionnement dont Lacan dit attendre «quelque chose» et non «peu» ou «tout», comme il a été écrit par certains témoignant par là leur «peu d’attention» prêtée au dire de Lacan. Que les effets du fonctionnement ne soient pas amortis par un terrorisme se substituant à la terreur conformiste type IPA, dont Lacan a délivré les psychanalystes, est désormais l’affaire de chacun. Stérilisante en effet serait l’idée qu’il faudrait d’abord avoir tout lu et compris Lacan, pour prendre la parole. Ce serait aller à l’encontre de tout son enseignement et de celui de l’analyse ; puisqu’il s’y agit d’énonciation, dans la prise du symbolique sur le réel avec l’inéluctable part d’imaginaire. C’est cette part que nous pouvons espérer réduire en passant par les mathèmes lacaniens dont nous savons combien ils sont, eux aussi, controversés. Ils ne le sont point autant que les statuts donnant assise juridique à l’École de la Cause Freudienne. Cette bataille des statuts, au dire de juristes, témoigne seulement de la défiance des psychanalystes entre eux, défiance s’originant dans la suspicion que d’aucuns ont voulu répandre quant à l’authenticité des écrits récents et moins récents de Lacan. Même les opposants à ces statuts reconnaissent pourtant combien le fonctionnement réel d’une institution est loin du fonctionnement de droit qui la régit. En ce cas l’essentiel n’est-il pas qu’elle fonctionne et que fonctionne alors, selon les nécessités qui apparaissent, la possibilité de modification des statuts inscrits dans le texte même. De ce lieu de l’Autre qui oriente mon propos, ne pourrait-on se demander si ceux qui trouvent l’institution École de la Cause Freudienne de type carcéral, ne sont pas les mêmes qui ragent et enragent de s’enfermer à l’extérieur. Il est vrai que de l’extérieur l’on ne peut sortir !

Symptôme et institution de la psychanalyse

Jean-Pierre Klotz

Je rappellerai ce que Lacan disait, il y a un peu plus d’un an, à ceux de son École dissoute qui avaient demandé à poursuivre avec lui : «Le groupe se définit d’être une unité synchrone dont les éléments sont les individus. Mais un sujet n’est pas un individu. Ce que je vais faire de nouveau, je l’ai appelé la Cause Freudienne, à entendre de ce que

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j’ai dit de sa fonction, comme étant de sa nature non seulement méconnue mais cause de «ce qui cloche». Ça cloche dans le groupe analytique, précisément de ce qu’il ne puisse pas être synchrone, mais symptôme. Le groupe est impossible à dissoudre. Aussi n’y songé-je pas. Mais l’École n’est plus ce qui convient pour abriter cet impossible». Une rencontre s’est produite entre un travail en cours sur le symptôme tel que la psychanalyse l’institue, et le déclenchement public du dernier épisode de la crise en cours de l’institution de la psychanalyse. Rencontre manquée bien sûr, l’épisode en question ayant plutôt bloqué le dit travail et bouleversé les conditions dans lesquelles il s’effectuait. Rencontre manquée rappelée à l’occasion de ce forum, première rencontre au titre de la nouvelle École de la Cause Freudienne, dont les avatars de la préparation ont laissé présager passablement de manque pour ce qui est de la rencontre. Or, il se trouve que cette métaphore de rencontre manquée représentée, répétée, m’était venue, selon un cheminement que je n’ai pas le temps de rapporter ici, pour rendre compte du symptôme chez Freud, pivot de l’expérience comme formation de l’inconscient, point de départ de l’abord clinique, point d’arrivée des constructions métapsychologiques. Il est à ce propos curieux de noter (mais je ne l’ai fait que longtemps après) que le dernier congrès prévu de la défunte École Freudienne, sur les formes du symptôme, fut, à la suite de la dissolution, une rencontre tout ce qu’il y a de plus manquée, bien qu’officiellement prévue comme devant avoir lieu malgré tout ; d’autre part, le premier forum de la Cause Freudienne, annoncé à l’automne dernier pour ces temps-ci, devait porter sur le symptôme analytique et fut une rencontre également manquée pour cause de rideau tiré sur la dite Cause Freudienne dans les circonstances que nous savons. Rencontre manquée, c’est ainsi que Lacan a décrit, dans les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, la tuché, la rencontre du Réel, ce Réel inassimilable, au-delà de l’automaton du retour des signifiants enchaînés. Rencontre manquée représentée et comme telle réussie quant à la préservation d’une jouissance, celle où le sujet névrosé élide la division qui le refend du fait qu’il est représenté par un signifiant pour un autre signifiant, dans l’identification imaginaire au phallus apparaissant au lieu de l’Autre (avec un grand A), image ne se maintenant que voilant l’objet qui, ce sujet, le cause comme Désir. Représentation fantasmatique abordable chez le névrosé dans l’analyse du fait de son articulation signifiante dans

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la parole adressée à l’analyste dans le transfert. Articulation où se dénude une structure, celle proprement du symptôme. Dans les séminaires les plus récents, où les élaborations formelles ont pris de plus en plus de place et pour lesquels le titre générique de «rencontre du Réel» a pu être proposé, Lacan a fréquemment fait tourner son propos autour du symptôme, accentué comme «Réel, la seule chose vraiment réelle, c’est-à-dire qui conserve un sens dans le Réel». C’est par cette voie que l’analyse, opérant par des moyens signifiants, touche un Réel. Mais il décrit aussi l’analyste comme identifié à son symptôme, et voilà qui n’est pas sans périmer toute conception ontologisante de l’analyste, remettant en cause notre abord de l’expérience en des termes peu propices à l’idéalisation, recentrant sur «ce qui cloche, ce qui ne va pas». Comment aborder en toute rigueur une construction d’apparence si paradoxale, pourtant dictée par l’expérience – sans les ressources de la logique et de la topologie, prises sous un biais certes inhabituel pour les mathématiciens ? Le quatrième rond de ficelle nouant borroméennement trois ronds libres dans le nœud à 4 est désigné par Lacan comme le symptôme, c’est-à-dire la borroméanité elle-même, puisque dans le nœud borroméen minimal à 3 ronds de ficelle noués, c’est bien la nodalité même qui remplace le quatrième rond : le symptôme noue. Ce qui nous ramène à l’institution. Instituer la passe comme ce qui vise à cerner la béance, le point de fuite du passage à l’analyste, l’institution de la psychanalyse étant à mettre en place de manière à ne pas s’opposer a priori aux enseignements que la passe comme expérience pourrait dégager, ayant même à être remaniable en fonction de ces enseignements, seuls susceptibles de la rendre apte à sa fonction, de favoriser l’avènement du discours analytique, telle est la tâche à laquelle nous sommes conviés par Lacan depuis la proposition du 9 octobre 1967. Ce fonctionnement institué autour d’un point de fuite, nécessitant une certaine plasticité des instances dans une réorientation réitérée au gré des effets de l’expérience, n’est certes pas commode. Il semble même frappé d’une sorte d’instabilité, de boîterie peu rassurante. Mais l’important est de boîter juste, de clocher selon une structure qui permette une traduction : ne retrouve-t-on pas là la structure du symptôme, laquelle n’implique certes pas n’importe quel point de bascule. Le point de fuite évoqué tout à l’heure, organisateur, est aussi celui par où la psychanalyse ne cesse de fuir, et ce d’autant plus

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qu’on peut croire s’y tenir. Il n’y a là jamais rien d’acquis. Les statuts de l’École de la Cause Freudienne semblent, tant dans les directives données par Lacan que dans la mise en œuvre de leur rédaction, ne pas aller évidemment contre ce mode de fonctionnement. Les critiques que nous avons pu en lire, tant par le style d’acte qu’elles constituaient dans leur modalité de diffusion que par l’outrance de leurs condamnations globales et contradictoires n’infirment point cette impression. L’infirme encore moins la disjonction entre l’École de la Cause fondée, et l’ouverture aux remaniements statutaires comme thème proposé au forum de l’École, remaniements qui pourraient même s’avérer nécessaires dès maintenant, eu égard aux événements qui se sont produits depuis leur publication. Un article est là pour le prévoir, et on ne voit pas pourquoi les modifications s’arrêteraient maintenant. Seule la disparition de l’analyse pourrait arrêter sa fuite. Cette asynchronie dans la construction empêchera-t- elle l’institution de la psychanalyse de se prendre elle-même pour sa fin, dans la fixité intemporelle d’un fantasme ? La répartition des tâches, la permutation des personnes, ce que Lacan désignait l’an dernier du «tourbillon», la remise de la passe au cœur de la contre-expérience amorcée, redonneront- ils la possibilité qu’il se produise du psychanalyste ? Mettons les à l’épreuve. Sans plus d’espoir, si l’analyste se laisse enseigner par son symptôme, que la rencontre serait autre que manquée. Encore s’agirait-il d’en rendre compte.

a, la Cause

Serge Zlatine

Il y a eu un acte analytique, celui de Lacan, du 5 janvier 80. C’est arrivé comme la foudre. De là, il y a eu fissure. Je dois plutôt dire fissures au pluriel… le référé et la scission ont suivi. La scission, la plus dure de tous les temps, ce qui m’évoque la dérision naïve de «la der des der»… En fait, la scission a ré-inauguré une faille, un manque sous nos pieds, une béance. Celle-ci existe maintenant par une désignation purement langagière. «On est d’un bord ou de l’autre», disent certains sans trop savoir qu’ils indiquent là quelque chose de radical, qui est à la racine même de l’être parlant. C’est là la désignation par l’Autre. Si quelque chose vient à manquer cela désigne un objet, celui du manque. Or, cet objet du manque, c’est l’indescriptible dont Lacan dit que c’est l’objet de l’angoisse, marquant

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au passage qu’il n’avait pas à cet endroit la même opinion que Freud. Lacan, en ouvrant cette brèche dans le sol lisse de l’EFP, a désigné un lieu, celui de l’inconscient. C’est cette ouverture qui fait réexister un phénomène de bords, qui ouvre à l’angoisse, à l’embarras ; ceux-ci, désignent eux-mêmes qu’il se passe, dans ce creux des phénomènes qu’un sujet perçoit dans un état de trouble, et de sentiments d’étrangeté marqués par des vacillations. Ce lieu, saisissons-le au moment précis où il s’entrouve appelons-le, le moment (a) même si c’est arbitraire car c’est un moment qui a trait à la racine du sujet dans tous les moments spécifiques, où pour lui des phénomènes étranges s’articulent à l’ouverture d’une brèche dans son économie libidinale. Dans chaque cure on peut repérer dans une brèche, l’aura d’un sentiment d’étrangeté. C’est à partir de là que l’on peut parler d’objet et que de plus Lacan a désigné cet objet (a) en tant que l’objet désigne le moment de la béance et les phénomènes qui s’articulent à l’ouverture d’un creux. Le (a) c’est le repérage d’une identité de scansion dans la temporalité d’un sujet, il marque au cours de la cure plusieurs moments identiques et fondamentaux de sa constitution. Par rapport à des objets radicaux, l’objet (a) est différent du signifiant, celui-ci indique la différence, le (a) lui, indique l’identique d’une situation de perte dans l’histoire subjective du sujet. Vous me pardonnerez d’amener l’objet (a), mais je suis bien obligé de passer par lui pour en arriver à la cause. De plus, tous ceux qui ont travaillé avec moi savent que j’ai horreur d’avancer un terme sans m’en expliquer. On emploie souvent les mêmes mots avec certains mais je ne suis pas sûr que cela veuille dire la même chose pour tous. C’est pour cela que je m’en explique un peu. Donc, je disais que le petit (a) était le repérage d’une identité de scansions dans la temporalité d’un sujet. De plus désigner (a) par objet est une manière d’accentuer au plus haut point la mise en exergue d’un paradoxe, voulu conceptuellement par Lacan, c’est-à-dire accoler à la lettre a le mot objet qui est un terme d’usage métaphorique, car, emprunté à la relation sujet/objet. Dans le langage courant, le terme d’objet devrait avoir à faire avec objectivité dans une fonction générâle ; il se trouve là du fait de la situation d’ouverture d’une béance, accolé et représentant de cette situation. L’objet dis-je, l’objet (a) se trouve ainsi être un objet déjeté et externe à toute définition possible de l’objectivité car en aucun cas on ne peut parler de l’objectivité de l’expérience analytique comme il en serait d’une science parfaite.

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De plus l’analyse démontre par l’expérience qu’elle met en mouvement certains phénomènes et elle pose qu’aucune transparence ne peut être tenue pour valable, pour la raison pure et simple que le sujet ne peut en aucun cas se situer de manière exhaustive dans la conscience qu’il a de son expérience. En effet, toute l’expérience freudienne démontre que le sujet par définition est inconscient. Je suis un peu pressé par le temps aussi je reviens à la fente pour en arriver à la cause. Cette faille qu’a ouvert Lacan, c’est un espace que l’on peut comparer à celui que l’on creuse dans une motte de terre pour façonner un vase. C’est dans le vide de ce vase que pourront circuler, paraître ou disparaître un tas d’objets. Comme dans nos boîtes à lettres ces derniers temps. Mais à partir de ce que je viens de dire il faut faire un pas de plus, car, si l’on fait un vide pour l’usage du vase, c’est l’usage qui prend importance, mais, plus encore, ce qui prend corps à partir de là c’est ce qui se passe en avant du vase, à savoir les objets qui vont passer par ce vide et donner la fonction de l’usage. Donc l’objet est avant, en dehors. Bref, il est la cause qui fait faire un trou au sujet, donc à partir de là, nous pouvons dire que l’objet est la cause du désir d’avoir fait un trou. Ce qui veut dire que l’objet n’est pas l’objet du désir, mais l’objet cause du désir. Autrement dit, l’objet n’est pas dans l’intentionnalité du désir, mais cause de cette intentionnalité. Ceci est dans Freud lorsqu’il parle de la pulsion et de l’objet. Si l’on suit Lacan dans cette affaire de pulsion et de son but, on voit que pour Freud l’objet vient se glisser là- dedans, qu’il est interchangeable, c’est-à-dire remplacé par d’autres, cela signifie que le premier (comme les autres d’ailleurs) a pour fonction essentielle de se dérober.

C’est cette dérobade que Lacan a toujours essayé, me semble-t-il de nous faire saisir. L’objet ce n’est pas la personne sur laquelle se porte le désir, l’objet, c’est quelque chose qui esi présent, là, à côté, ou sur elle, une couleur dans le regard, un reflet là, sur la peau, entraperçu dans son évanescence même – et c’est cet objet qui va être non pas l’objet du désir mais l’objet cause du désir. Ce n’est donc pas pareil, et le désir, lui, va s’accrocher à la personne. Il suffit que l’objet soit à proximité de cette personne. Il est la condition du désir, le soutien de la libido. Il précède essentiellement le désir, le provoque et le soutient. Ce qui est alors la catégorie de la cause, se propose comme une énigme qu’il est difficile de cerner. Ce qui semble abordable et clair c’est qu’elle est donnée par l’Histoire. Car à mesure que l’on fait une

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critique de la cause, elle se présente comme insaisissable car elle se trouve toujours elle-même être derrière une autre cause. Ceci par jeu métaphorique ; moins elle est saisissable, plus elle apparaît causée jusqu’à son dernier terme et l’on retombe sur l’histoire qui fait dire que «tout est cause».

Cette fonction de la cause ne peut être envisagée que comme présente.

C’est ainsi me semble-t-il qu’il faut entendre pourquoi Lacan a lancé le terme de «cause» qui est d’être causée indéfiniment.

Une interrogation sur l’autorité en psychanalyse

Franz Kaltenbeck

Les textes à travers lesquels Freud savait arracher à l’inconscient l’une ou l’autre de ses fonctions sont peu lus. Par ailleurs Lacan dit de ses «Écrits» qu’ils sont illisibles. A quoi cela tient-il ? Les uns ne sont pas lus et les autres sont illisibles parce qu’il y a une censure qui opère au niveau de la lecture. Le lecteur face à ces textes est dérouté, il en oublie ou en comprend toujours trop. C’est pourquoi ces textes qui révèlent ce qui de l’inconscient se répète revendiquent une lecture répétée mais aussi collective. Et comme le prouvent certaines expériences de la communauté psychanalytique, un collectif même ne peut se porter garant de la vérité de son interprétation des textes. Avant de poursuivre cette réflexion je ne peux pas m’empêcher de raconter un exemple où un texte a pu m’égarer, cet exemple ayant un intérêt par ailleurs. Le «Séminaire sur la lettre volée» est un écrit qui agit à travers les ratages de sa lecture. (A cet égard il serait intéressant de considérer cet écrit comme un acting out inversé si on se réfère à l’illustration de l’acting out que Lacan donne dans son Séminaire du 8 mars 1967 : «Je act out quelque chose parce que ça m’a été lu, articulé à côté»). Lors d’une de mes lectures de ce séminaire j’ai trouvé nécessaire de rechercher dans l’édition originale la véritable signification de ce que Lacan appelle à la page 21 des «Écrits» «les maître-mots de notre drame». Car le fait qu’il explicitait cette même signification 7 pages plus loin dans son séminaire m’avait échappé. Ces maître-mots s’appliquent aussi à ce que nous venons de vivre. Lacan montre que les «homines honesti» n’impliquent point comme Edgar Poe le suggère «un

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ensemble d’hommes honorables» ni «religio» la religion pas plus que «ambitus» n’implique l’ambition. Les homines honesti signifient en vérité «les gens bien» «religio» «les liens sacrés» et «l’ambitus» le détour. Si la dissolution de l’École Freudienne était une interprétation efficace, c’est aussi parce qu’elle a révélé cet effet du signifiant : que celui-ci fait jouer aux êtres humains le rôle que leur impose un tel glissement de signification. Ainsi on se souvient qu’une partie importante du travail de la dissolution portait sur la déviation qui consistait à établir de faux liens entre les signifiants, entre le signifiant et le corps et entre le signifiant et la société. En ce qui concerne les gens bien qui ne se firent pas prier pour devenir honnêtes, je passe… Le troisième terme de notre drame «ambitus» demanderait plus de développement. Un des effets de «ambitus» est de rendre suffisant celui qui le traduit par ambition. Après cette digression, je reviens à notre problème :

j’ai dit qu’un collectif n’est pas a priori le garant de la vérité. Ce garant n’est pas non plus cet «un» qui à travers l’histoire de la psychanalyse s’avère toujours lire mieux que les autres. Une partie des élaborations logiques de Lacan porte sur la question suivante :

Par quoi cet Un est-il justifié dans la structure ? Cet Un, s’il est quelqu’un, est-il un maître ? Ce serait de la démagogie pure de nier qu’il peut l’être. Car un maître c’est l’emploi que l’on fait de quelqu’un en supposant qu’il détient le signifiant maître. Qu’est-ce que le signifiant maître ? Eh bien ! c’est par exemple une équivalence qui fonde une convention telle que le changement d’heure. Alors celui qui lit mieux que tous les autres, à quel fait de la pratique cela rime-t-il ? Je dirais au fait de l’échec du rêve. Freud parle de l’égoïsme du rêve. Un rêve peut être effrayant parce qu’il peut formuler un reproche fondamental. Le reproche qui est que le sujet ne réussit pas à inventer un nouveau signifiant. C’est le reproche que fait le langage au sujet dans le récit du rêve. Le récit du rêve serait dérisoire s’il incluait le signifiant de son énonciation : «Je dis, moi, et je le répète». Le langage dit au sujet : «Toi, toi seul tu m’utilises !» «Toi seul, car ça n’a aucun sens de dire que les autres font la même chose. Ils ne sont dans le rêve que ta représentation et toi même tu n’es aussi

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qu’une représentation, mais la représentation de qui, pour qui ?» Pour répondre à cette provocation de l’Autre, Lacan

a inventé le mathème. Un mathème n’est ni un nom

inconscient ni un néologisme. C’est un défi raisonné à ce que Lévi-Strauss appelle dans «La structure des mythes» l’irréversibilité de la parole. Dès lors celui qui lit mieux que tous les

autres n’est pas si seul que ça. Il ne fait que suppléer

à une transmission raisonnée.

Ce n’est pas parce que les mathèmes servent à la communication. Mais leur assemblage est le vrai tiers entre communauté et rêve. C’est à partir de là que l’école de Lacan se construit.

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LA PSYCHANALYSE EN EXTENSION

Sur la question de la garantie

Roland Broca

La question de la garantie se situe au point de raccord de la psychanalyse en extension et de la psychanalyse en intension telles que les définit Lacan notamment dans sa proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École. Sur quoi porte exactement cette garantie ? Elle ne vise sûrement pas à garantir l’analyste lui-même de quoi que ce soit. Quant au fameux «statut du psychanalyste» que certains ont cru pouvoir demander ou attendre des instances gouvernementales, l’État ne semble pas pressé heureusement pour nous de définir quoi que ce soit. Il se contente d’assujettir les analystes à l’impôt sur le revenu et à la taxe à la valeur ajoutée (TVA) comme pour tout le monde, jamais ceci en tant que médecins ou psychologues. Il n’est donc pas question d’officialiser un monopole de droit pour la psychanalyse par rapport à d’autres pratiques. Il n’y a donc pas d’Ordre des psychanalystes à l’horizon qui veillerait à l’éthique de la profession au même titre que les ordres vichystes qui président aux destinées des médecins ou des architectes. Pour ce qui en est de l’École qu’est-ce qu’elle garantit en fait : Elle garantit qu’un analyste relève de sa formation nous dit Lacan ce qui promeut au premier chef la question de la formation du psychanalyste, soit la question de la psychanalyse dite didactique. Je dis «dite didactique» puisque Lacan s’est employé à une mise à plat radicale de cette notion d’analyse didactique telle qu’elle était conçue et pratiquée dans les sociétés analytiques classiques existantes. Et ceci à l’aide de quelques propositions simples et robustes qui n’ont pas fini d’avoir des effets sur toute institution analytique qui se veut lacanienne, c’est-à-dire s’inspirant de son enseignement. On l’a bien vu dans l’échec de l’ex- EFP puisqu’aussi bien c’est sur ça précisément que porte son échec. Ce qui remet au premier plan de l’actualité ce que disait Lacan dans sa proposition du 9 octobre 1967 :

«Il y a solidarité entre la panne voire les déviations que montre la psychanalyse et la hiérarchie qui y règne, et que nous désignons bienveillamment, on nous l’accordera, comme celui d’une cooptation de sages. La raison en est que cette cooptation promeut un retour à un statut de la prestance, conjoignant la prégnance narcissique à la ruse compétitive. Retour

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qui restaure des renforcements du relaps ce que la psychanalyse didactique a pour fin de liquider. C’est l’effet qui porte son ombre sur la pratique de la psychanalyse, dont la terminaison, l’objet, le but même s’avèrent inarticulables après un demi siècle au moins d’expérience suivie». Que sont ces propositions : «D’abord un principe, dit Lacan, le psychanalyste ne s’autorise que de lui- même. Ce principe est inscrit aux textes originels de l’École et décide de sa position». «Ceci n’exclut pas que lÉcole garantisse qu’un analyste relève de sa formation». Et cette autre proposition qui lui est corrélative :

«Un psychanalyste est didacticien de ce qu’il a fait une ou plusieurs analyses qui se sont révélées didactiques» et enfin une troisième proposition intermédiaire qui concerne le contrôle de la pratique et qu’il résume de cette formule lapidaire : «toute pratique (sous-entendue analytique) mérite contrôle», ce qu’il développe ainsi : «car l’école, à quelque moment que le sujet entre en analyse, a à mettre ce fait en balance avec la responsabilité qu’elle ne peut décliner de ses conséquences. Il est constant que la psychanalyse ait des effets sur toute pratique du sujet qui s’y engage. Quand cette pratique procède, si peu que ce soit d’effets psychanalytiques, il se trouve les engendrer au lieu où il a à les reconnaître. Comment ne pas voir que le contrôle s’impose dès le moment de ces effets, et d’abord pour en protéger celui qui y vient en position de patient.» Il conviendrait de revenir ici sur la question du contrôle amplement débattue hier déjà. Je souhaiterai y revenir à partir de ce que j’en ai compris de la pratique de Lacan, c’est-à-dire de la façon dont Lacan pratique lui-même le contrôle ; tel que j’ai pu l’expérimenter moi-même pendant de nombreuses années. Son attitude a d’ailleurs sensiblement varié sur ce point. En 1965 avant que l’École Freudienne se dote de ses organes de fonctionnement, il adressait ses analysants à ceux qu’il considérait manifestement comme offrant une garantie de contrôle à savoir Perrier et Leclaire essentiellement. Par la suite il prit ses analysants lui-même en «contrôle». Ce qui consistait essentiellement, en une, voire plusieurs séances supplémentaires d’analyse sur la pratique, consacrées a la pratique. C’est ce qu’il me recommanda comme étant sa doctrine du contrôle quand la question se posa pour moi avec mes analysants. Il s’agit donc là du contrôle comme

analyse de la pratique, indissociable au niveau de l’opérateur, sauf exception, de l’analyse elle-même.

Il a toujours été constant d’ailleurs que dans la

pratique de Lacan telle personne dûment analysée, venant lui demander un contrôle se retrouve sur son

divan. On appelait ça pudiquement : «analyse de contrôle». Et en effet à mon sens, il ne peut y avoir d’autre pratique du contrôle que celle-là.

A distinguer de la pratique de l’inter-contrôle telle

qu’elle a eu cours dans l’ex-EFP, comme le rappelait quelqu’un hier, et qu’il conviendrait peut-être de réhabiliter dans la nouvelle École. En tout cas il est important de bien distinguer les deux plans que ces

deux pratiques du contrôle recouvrent si on veut éviter des pervertissements que nous avons pu mesurer dans l’ex-EFP et que j’évoquais dans mon intervention à la réunion préparatoire au forum il y a quinze jours. Si on veut distinguer maintenant ce qu’il en est du gradus, de la distinction à opérer entre ÂME et AE, il faut repartir de la notion de «garantie

de l’École» à entendre dans ses deux sens.

Dune part garantie qui vient de l’École et c’est ce que comporte le titre d’AME et d’autre part garantie de l’École, garantie pour l’École, et que comporte le titre d’AE. L’un relève du besoin et c’est l’AME. L’autre de la demande et c’est l’AE. L’AE est le témoin du rapport de l’École avec la psychanalyse ; il analyse le couple Analyse-Ecole c’est-à-dire en tant que pratique devenir responsable du progrès de l’École alors que l’AME analyse le rapport au couple analysant-analyste. Il convient de bien distinguer ces plans pour que le gradus ne fasse plus hiérarchie, pour que les AE voire les AME ne fassent plus caste, c’est-à-dire que l’École soit une École de psychanalyse et non pas une École de psychanalystes.

La psychanalyse dans notre monde

Danièle Silvestre

Tout d’abord, le découpage de ces demi-journées étant un peu formel, le premier repère ici, c’est de souligner à quel point psychanalyse en extension et psychanalyse en intension sont solidaires puisque c’est «à l’horizon même de la psychanalyse en extension que se noue le cercle intérieur que nous traçons comme béance de la psychanalyse en intension». C’est ainsi que le dit Lacan dans la proposition du 9 octobre 1967. Ce qui veut dire, à mon sens que la question est nouée qui va du principe que l’analyste «ne s’autorise que de lui- même» au devoir qui revient à la psychanalyse dans

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notre monde. On peut même ajouter que c’est de cette auto-autorisation que dépend cette place. Si la psychanalyse n’est ni une introspection, ni une expérience intimiste, ni un délire, elle est fondée sur un Réel dont chaque analyste se doit de rendre compte. Tout l’enseignement de Lacan et toutes les crises institutionnelles autour de cet enseignement nous indiquent ce chemin. Chacune de ces crises est scandée par ses textes : il suffit d’ouvrir les Écrits pour le voir. Au sein de l’I.P.A. le principe qui domine, c’est :

l’analyste s’autorise des autres analystes, à partir de quoi, il n’a à rendre compte de rien, sinon de sa conformité au groupe. Lacan a renversé les choses en posant que l’analyste ne s’autorise que de lui- même et a en conséquence à rendre compte de cette autorisation, devant d’autres analystes certes mais pas seulement. Il introduit, en même temps que la passe, le non-analyste au contrôle de l’acte analytique. C’est le côté psychanalyse en extension :

rendre compte de l’acte au regard du discours de la science. Freud demandait au postulant analyste d’être convaincu au moins de l’existence de l’inconscient, Lacan lui demande de montrer en quoi il y croit. Il ne s’agit pas de dire : l’inconscient existe, je l’ai rencontré, mais de rendre compte là encore des conséquences de cette rencontre. La valorisation qui fut faite, à l’EFP, de la passe et l’exaltation autour de cette «rencontre» n’a pas conduit à l’élaboration théorique qui en était attendue. C’était pourtant la fonction d’une École, en tant qu’elle devait présentifier la psychanalyse au monde. Que «l’analyste ne s’autorise que de lui- même» pour Lacan, ça ne doit pas conduire, toute sa trajectoire institutionnelle le montre, à l’autonomie de chacun, à ce psychanalyste indépendant qui n’est évidemment pas celui qui rend compte de son expérience et de l’autorisation qui en découle. Le psychanalyste indépendant, ça conduit à un type bien particulier d’association, le syndicat, c’est-à- dire l’association professionnelle de défense des psychanalystes ; mais pas à une école. Ceci indique à quel point sont liées les questionsde la passe, de la formation des analystes et de l’association, par rapport à la nécessité pour chacun de rendre compte de son rapport au discours analytique. Lacan n’a cessé d’avoir ce souci et cette exigence, mais il semble quela pente naturelle d’une association d’analystes soit plutôt du côté du repliement sur soi et du silence morne, ou du bavardage, que du côté de l’ouverture au monde et du débat théorique.

La psychanalyse en extension qui est donc une des faces de la fonction de notre école demande que soit pris en compte tous les rapports de la psychanalyse au monde : ce qui implique la question de son enseignement, et Freud avait formulé un projet universitaire qui ouvrait sur les sciences affines, projet que Lacan a fait sien tant avec le Département de psychanalyse qu’avec l’ouverture de son séminaire aux non-analystes ; et lorsqu’il ouvre la Section Clinique, il propose que ce soit une façon d’interroger le psychanalyste, de «le presser de déclarer ses raisons». Présentifier la psychanalyse au monde implique aussi, bien sûr, la question de la garantie. Quels peuvent être les critères de cette garantie, sinon ces raisons que l’analyste est sollicité de déclarer, et sur lesquelles il fonde sa pratique comme psychanalytique. Je terminerai sur un mot à propos du contrôle qui a été beaucoup discuté hier, et qui me semble avoir tout à fait sa place à la fin de cet exposé dans la mesure où il est en effet, ou devrait être un des modes de rendre compte de son rapport ad discours analytique : je crois que le contrôle a plutôt été jusqu’à présent quelque chose comme le degré zéro de la psychanalyse en extension. Je m’arrêterai là.

Ce qu’enseigner veut dire

Charles Méla

Je vais vous parler de l’enseignement et de l’intérêt des sciences humaines dans le champ freudien. Je pars d’un passage de Lacan dans son premier Séminaire le 19 mai 1954. Il évoque à ce moment-là ce qui est le point d’intersection minimum exigible à l’intérieur d’une analyse lorsque le sujet ou quelque chose tombe ici sous le coup de la Loi. Lisons-le page 222 : «Ce n’est pas dire que ce point minimum exigible est le seul et que ce serait sortir du champ de la psychanalyse que de se référer à l’ensemble du monde symbolique du sujet… Nous ne sommes nullement déchargés des problèmes que posent les rapports du désir du sujet avec l’ensemble du système symbolique dans lequel le sujet est appelé, au sens plein du terme, à prendre sa place… Une fois accompli le nombre de tours nécessaires pour que les objets du sujet apparaissent et que son histoire imaginaire soit complétée, une fois les désirs successifs, tensionnaires, suspendus, angoissants du sujet nommés et réintégrés, tout n’est pas achevé pour autant. Ce qui d’abord était là, puis ici, là, puis de nouveau ici, doit aller se reporter dans le système complété des symboles, l’issue même de l’analyse l’exige. Où ce renvoi doit-il s’arrêter ? Devrions-

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nous pousser l’intervention analytique jusqu’à des dialogues fondamentaux sur la justice et le courage dans la grande tradition dialectique ?» Et Lacan conclut sur la gravité du problème que pose la formation humaine de l’analyste. Ce qui d’ailleurs le conduit, dans le Séminaire II, page 337, à souhaiter, à propos d’une discussion engagée sur un terme hébreu, qu’une faculté de théologie soit constituée à l’intérieur de la faculté des Sciences. Ce sera donc ma proposition pour aujourd’hui. Il n’y a pas de coupure – ce texte l’indique ici – il n’y a pas d’arrêt, dans le mouvement de cette analyse, entre l’intégration des événements d’une vie dans une loi et, de proche en proche, cette traduction, cette reprise, cette relance, avec un élargissement du champ symbolique, qui intègre peu à peu l’ensemble des significations de ce champ. Il y a donc une reprise constante à un autre niveau et une correspondance, si vous voulez, entre ces différents niveaux. La convocation de tout le champ du symbolique est donc ici exigée dans une analyse qui se poursuit. C’est une nécessité qui est sensible dans le fait que pour s. Augustin, et le Séminaire I de Lacan y fait justement allusion dans un commentaire du De Magistro dicere, «dire», c’est toujours docere, «enseigner». Pourquoi ? Parce que les signes, dit s. Augustin, sont des verba, des mots, mais le mot, verbum, est pour lui rattaché par une étymologie extraordinaire, à ce qui vient verberare, c’est-à-dire «frapper» l’oreille. Les signes sont donc d’un côté verba et de l’autre, ce sont toujours des nomina, qui se rattache à l’étymologie de noscere qui veut dire connaître, savoir. C’est la raison pour laquelle, uniquement grâce à ce jeu de mot étymologique, on peut dire : dicere c’est toujours docere et ces nomina – Jacques Lacan y fait référence d’une façon précise dans son Séminaire – c’est ce qui implique toujours le monde symbolique, en tant qu’il y a un accord, un pacte aussi bien, sur la définition ou sur la congruence de ces mots. Dire, c’est donc toujours donner à connaître quelque chose et ce processus engage le champ entier du symbolique. Mais ici, il y a un acquis précieux, c’est de partir, dans cette convocation de l’ensemble du champ symbolique, de l’expérience analytique pour rejouer la partie du savoir humain, parce que, de structure, ce champ du symbolique laisse échapper justement ce sur quoi il étendrait sa prise ou ce contre quoi il se défend. C’est la raison pour laquelle Jacques Lacan rappelle dans ce Séminaire : erreur, méprise, ambiguïté à la suite du commentaire de s. Augustin. Rien donc ne s’enseigne sans les signes du langage mais, d’autre part, rien ne s’enseigne par les signes ;

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pour s. Augustin, ils sont là impuissants ; la lumière qui fait sens vient toujours d’ailleurs. Ceci est quelque chose que rend évident la pratique littéraire du signe qui justement convoque ces signes jusqu’à ce que, de leur impuissance même, quelque chose bascule. Il y a là comme un gouffre qui les aspire jusqu’à une sorte de rencontre heureuse ou de butée irréductible. Il est remarquable que si je prends trois grandes œuvres comme la Vie de Merlin de Geoffrey of Monmouth, le Roman de la Rose de Jean de Meun et les Chroniques de Rabelais, (le Tiers Livre notamment) ces œuvres à chaque fois rassemblent toute une cosmogonie, tout le champ des artes, des arts libéraux, tout le champ du savoir suivant la fameuse tétrade pythagoricienne que rappelle ici Rabelais : théologie, philosophie, médecine et droit. On rassemble donc tous ces champs du savoir autour, dans le cas de Merlin, d’un cocuage rituel, dans le cas de Jean de Meun, de ce que j’appellerais une conjonction sexuelle (comme il y a des conjonctions astrales) et enfin, dans le cas de Rabelais, autour d’un mariage problématique. D’où l’intérêt, pour une École qui part ici du champ freudien, d’envisager ces disciplines jusqu’à présent méconnues et qui pourtant pendant quinze siècles ont fait justement le progrès de la pensée – ces disciplines qui faisaient procéder la pensée, la démarche même de la pensée, du hasard des rencontres signifiantes, des jeux mêmes du signifiant. Il serait donc souhaitable – c’est la proposition que je fais ici – que soient étudiés : 1) la patristique ou la théologie symbolique des Pères en partant des étymologies d’Isidore de Séville ; 2) l’ensemble des apocryphes et des traditions rabbiniques – et nous pourrons également parler à ce moment-là du Zohar ; 3) le Corpus Hermeticum – pas de raison de laisser ça à Jung – et enfin ; 4) les fragments épars du folklore pour constituer les bestiaires, les volucraires, les plantaires et les lapidaires indispensables. Alors on saura ce qu’enseigner veut dire – comme on dit en ancien français (par-delà le mot enseigner il y a le mot enseigne) : «par de telles enseignes, (ces marques de reconnaissance) vous pouvez savoir». Ces enseignes, ce sont donc ces signes, ces signifiantes disposées par Dieu à la place de ce qui n’est pas et qui, dans la constitution du savoir, marquent la faille de la Vérité – faille, dans l’ancienne langue et également en anglais, ça veut dire le voile, alêtheia par conséquent.

Sur la Section Clinique

François Leguil

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Je voudrais dire quelques mots à propos de la «section clinique» du «Champ Freudien», qui n’était

pas à l’EFP et n’est pas dans l’École de la Cause. En janvier 1981, quels coups portés contre elle ! Pourquoi en parler ici ? Parce que, ce qui est devenu cause de litige pour quelques-uns, était en fait la difficulté de tous. Parce qu’aussi ce que Lacan indiquait jadis, y invite maintenant : l’acte de fondation de 1964, à la section dite de «Psychanalyse appliquée», prescrit qu’on veille à l’information psychiatrique, ainsi qu’à la «prospective médicale». Les termes, comme on voit, sont plutôt râpeux. L’épistémologie des psychiatres d’aujourd’hui est benoîte et, pensent-ils, sans malice, mais l’histoire de la psychiatrie est plus complexe : il s’agissait, pour recouvrer l’expérience perceptive que les autres médecins tenaient d’une tradition condillacienne, de forcer l’impasse du descriptif en fondant une nosographie, en affirmant que la souffrance mentale n’est pas une. La leçon est étroite, néanmoins absolue : on ne sera pas clinicien, et point n’y prétendra, si l’on n’est aussi nosographe. Comment l’être autrement que les aliénistes l’ont été ? La question justifie la présence des lacaniens dans cette conjoncture et qu’ils y soutiennent encore l’enjeu d’une rencontre, réglée au grand jour, avec ceux que notre paresse nomme les malades. Le psychiatre attend beaucoup du regard, d’un regard qu’il fait surgir d’une position tierce, d’un regard qui compose un tableau et l’engendre du même coup qu’il le contemple. La nosographie se transmet possiblement par l’institution d’un tableau comme tableau, parce que le psychiatre pense que sa clinique enseigne la transcendance : l’homme, assure-t-il, ne constitue pas son objet, mais le découvre du dehors. Un renfort est, à l’occasion, trouvé dans le mot d’un philosophe s’essayant jadis

à Husserl : «chaque fois que la présence immédiate