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DU MÊME AUTEUR

Didier Long
Jésus le rabbin qui aimait les femmes, Bourin Éditeur, Paris, 2008.
Manuel de survie spirituelle dans la globalisation, Salvator, Paris,
2007.
Un ange dans le rétroviseur (roman), Salvator, Paris, 2007.
Pourquoi nous sommes chrétiens, Le Cherche Midi – Oh ! Édi-
tions, Paris, 2006.
Défense à Dieu d’entrer, Denoël, Paris, 2005 (Prix des maisons
Capitalisme
de la presse 2005).
et christianisme
2000 ans d’une tumultueuse histoire

© Bourin Éditeur 2009


www.bourin-editeur.fr 10, rue d’Uzès 75002 Paris
Après la chrétienté . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7

CHAPITRE 1
Hypercapitalisme : l’avenir d’une illusion ? . . 13
CHAPITRE 2
La civilisation du capitalisme . . . . . . . . . . . . . 65
CHAPITRE 3
Au seuil d’un nouveau monde . . . . . . . . . . . 335

Notes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 395
Bibliographie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 411
Après la chrétienté 1

« Le monde moderne est envahi de vieilles Les civilisations et les empires s’écroulent de
vertus chrétiennes devenues folles. » l’intérieur. C’est ainsi que Rome finit, c’est ce qui
G. K. Chesterton nous arrive.
Le 24 août 410, le barbare wisigoth Alaric entra
dans Rome inviolée depuis huit cents ans avec
40 000 hommes armés pour un sac qui dura trois
jours. Il fut désormais certain pour les habitants du
plus grand empire du monde que celui-ci était
mortel. « La lumière la plus éclatante de la Terre
s’est éteinte, la Terre entière a péri avec cette seule
ville », s’écrit Jérôme en Italie, tandis que sur l’au-
tre rive de la Méditerranée, en Afrique du Nord,
Augustin, évêque d’Hippone, sous le choc, écrit La
Cité de Dieu, la première histoire du monde et de
ses civilisations disparues.
Certes, Rome se releva de cette catastrophe, bien
que la moitié de sa population fût tuée, emmenée tin l’a compris le premier, montrait que nulle civi-
en esclavage ou en fuite, sans parler des viols et du lisation, aucun empire humain, n’est promis à une
pillage. Évidemment, l’empire ne devint pas « go- survie éternelle. Rome avait cru à ses dieux, à son
thique », comme l’espérait l’ambitieux Alaric. Gé- destin, à la piété civique, au culte quotidien des an-
néralissime romanisé adoubé par l’empire, chrétien cêtres divinisés qui assurait le lien des générations.
arien, Alaric mourut bientôt et l’empereur Hono- Mais ces croyances n’étaient pas éternelles et l’em-
rius, protégé par les marais qui entouraient Ra- pire avait péri avec elles.
venne, resta empereur. Bien sûr, à Rome, on rétablit S’ensuivirent quinze siècles de christianisme.
les jeux dans l’arène et les combats de gladiateurs, si- En quoi tout cela nous concerne-t-il ? Que signi-
gnes avérés de la « civilisation » romaine. Il y eut fient pour nous la crise et la fin de la civilisation an-
même quarante années de paix avant les invasions tique voilà quinze siècles ?
d’Attila puis l’éclatement politique de l’empire ro- Nous nous trouvons aujourd’hui au terme de la
main d’Occident vers 477. Mais, après le sac de civilisation qui a suivi celle de Rome, que l’on peut
Rome, rien ne fut plus jamais comme avant. identifier comme la chrétienté. Dissipons un malen-
Cette première convulsion fut pour l’ensemble tendu. Lorsque je parle de chrétienté, il ne s’agit pas
du monde civilisé le signe de la fin de la civilisation de « l’Église » mais de la nébuleuse de croyances et
gréco-romaine qui avait conduit la destinée du des mentalités engendrées par les croyances juives
monde de Gibraltar à la lointaine Syrie et de la Ger- et leur « post-scriptum » chrétien. Comme Rome, la
manie à l’Afrique du Nord pendant un millénaire. civilisation judéo-chrétienne, la chrétienté donc, a
Quel mystérieux ressort s’était alors cassé ? imposé une hégémonie militaire et culturelle fasci-
Fondamentalement, le drame de 410, et Augus- nante pour les peuples qui la composaient. Mais elle
se distingue surtout par le prodigieux développe- fonde – économique, politique, sociale et morale –
ment économique, unique dans l’histoire des civili- de la civilisation occidentale arrivée peut-être à ses
sations, qu’elle a créé. Les continents qui ont lancé limites. C’est la crise de nos valeurs fondamentales.
le capitalisme mondialisé, l’Europe et les États-Unis, C’est la crise de l’hypercapitalisme né dans les an-
sont d’abord des parties du monde ayant des racines nées 1980, stade ultime du développement de la ci-
culturelles judéo-chrétiennes. Comme nous le ver- vilisation du capitalisme. Véritable culte du marché
rons, le développement de la civilisation du capita- appliqué à toute l’existence humaine, l’hypercapi-
lisme se confond avec celui de la chrétienté et de ses talisme s’écroule sous nos yeux. Enrichissant les ri-
croyances. Il en est la partie visible. ches et ne laissant aux plus pauvres que les miettes
Ensuite nous sommes concernés parce que cette du festin, il fonctionnait sur un espoir d’hypercon-
civilisation à laquelle nous appartenons doute de sommation des classes moyennes, à l’infini. La vie à
plus en plus d’elle-même. Pas seulement parce crédit devait financer la bulle. Le krach du crédit en
qu’un nouvel Alaric, lui aussi formé militairement 2008, brusque retour à la réalité, a brisé ce rêve. Il ré-
par l’empire, un certain Ben Laden, l’a frappé en son vèle l’inéluctable appauvrissement des classes
cœur économique le 11 septembre 2001. Mais sur- moyennes, piliers de la démocratie, invitées à passer
tout parce que c’est maintenant la croyance dans le à la caisse pour refinancer le système.
capitalisme lui-même qui est en crise. Comme si Plus grave, l’hypercapitalisme a trahi cette « pas-
celui-ci implosait de l’intérieur. sion pour l’égalité » qui, selon Tocqueville et les phi-
En effet, la crise du capitalisme globalisé que losophes des Lumières, était la marque des peuples
nous traversons n’est pas qu’un aléa de la croissance démocratiques. Il entraîne dans sa chute la démo-
économique mondiale. C’est une crise plus pro- cratie et ses valeurs qu’il a privatisées avant de les
vider de leur sens. Or, si la démocratie a besoin du
capitalisme, le capitalisme n’a pas forcément besoin
de la démocratie pour survivre. Et d’autres empires C H API TR E 1
piaffent d’impatience de montrer leur hégémonie
sur le devant de la scène mondiale. Hypercapitalisme :
Qu’adviendra-t-il après la chrétienté, après la dé- l’avenir d’une illusion ?
mocratie, après l’hégémonie de l’Occident ? Que
faire ?
Pour répondre, nous devons tout d’abord com- La chute du veau d’or
prendre la nature religieuse du capitalisme, puis
analyser en quoi l’hypercapitalisme constitue un dé- C’est parfois à des détails anodins que l’on dé-
tournement des valeurs de la civilisation chrétienne tecte la fin des grands systèmes de croyances.
avant d’identifier les lignes de force qui condition- Le 23 octobre 2008, à Washington, Henry Wax-
neront en grande partie notre avenir. man, le président de la Commission de surveillance
Si nous voulons sauver la démocratie et nous et de réforme gouvernementale de la Chambre des
réapproprier la politique, si nous voulons réinven- représentants rappela à Alan Greenspan, président
ter un capitalisme à visage humain, si nous vou- de la Réserve fédérale américaine de 2003 à 2006,
lons sauver l’écosystème de notre planète pour ses propos passés :
simplement survivre, nous devons répondre dans « Vous avez déclaré que “des marchés libres et
l’urgence à une seule question : « À quoi croyons- concurrentiels sont de loin la meilleure façon d’or-
nous ? » ganiser les économies, sans équivalent” ? »
Greenspan, d’habitude avare en confidences et bien », conclut Greenspan avec une ingénuité qui af-
dont le moindre sourcil levé pouvait affoler les fola toute la planète financière.
bourses du monde, répondit avec une modestie Il n’y avait donc pas seulement un grain de sable
dont il était peu coutumier : dans la mécanique financière mondiale, mais bien
« Oui, j’ai trouvé une faille. Je ne sais pas à quel une « faille » dans la coque du Titanic occidental. Et
point elle est significative ou durable, mais cela m’a cette faille, selon les propres mots du capitaine
plongé dans un grand désarroi. » Greenspan, était de nature idéologique et remettait
L’aveu sonnait comme le cri de détresse d’un en cause toutes les croyances établies. Greenspan
sous-marinier du Koursk découvrant une voie d’eau n’était pas un filou, mais simplement quelqu’un qui
létale. En réalité, la faille était déjà tellement pro- avait cru à un mythe vain, à une idole inefficace. Son
fonde que c’était toute l’économie du monde occi- aveu sonnait la fin d’une illusion.
dental qui était en train de se dérober sous nos pieds Le coup de génie de Greenspan avait été de pro-
et Greenspan était trop expérimenté pour ne pas en poser d’investir la plus grande réserve d’or du
savoir les conséquences. Waxman insista : monde, les réserves de change chinoises, en bons du
« En d’autres termes, vous trouvez que votre vi- Trésor américain. En décembre 2000, la Chine était
sion du monde, votre idéologie, n’était pas la bonne, le premier créancier des États-Unis, avec 696,2 mil-
ne fonctionnait pas ? liards de dollars (525 milliards d’euros) placés en
– Absolument, exactement… C’est précisément bons du Trésor. Dans une économie déjà en sur-
la raison pour laquelle j’ai été ébranlé, parce que cela chauffe, cette opération avait permis à Greenspan
faisait quarante ans et même plus que de façon très d’assurer aux banques des taux d’intérêt très bas
évidente cela fonctionnait exceptionnellement (1 %) pendant trente mois entre 2003 et 2005. Il ne
restait plus à des courtiers sans scrupule, poussés cartes d’actifs toxiques bâti sur un tout petit nom-
par des banques avides, qu’à vendre des maisons à bre d’actifs réels, fabuleux système opaque et insta-
des ménages insolvables sur des marchés non régu- ble auquel plus personne ne comprenait rien,
lés, ouvrant ainsi le crédit à des millions de particu- entraîna un tsunami mondial.
liers pauvres. Par aveuglement idéologique ? Parce que l’écono-
Le prix des maisons qui montent, les revenus des mie ne résume pas le monde ? Par complicité avec le
ménages qui baissent, un endettement insupporta- système en place ? Sans doute un peu à cause de cha-
ble de la classe moyenne et de celle ayant des bas re- cune de ces raisons à la fois. Mais pas un prix Nobel
venus et vivant à crédit, il ne fallait pas sortir de d’économie, pas un analyste, ces pythies de la nou-
Harvard pour comprendre que l’orage allait éclater. velle croyance, n’avait prévu la débâcle.
On écoutait religieusement la liturgie bien réglée L’éclatement de la bulle fut donc un désastre fi-
des cours du NYSE et du CAC 40 après la météo à nancier et économique, mais surtout un désastre
la télé ou à la radio comme un mantra qui nous ras- idéologique, la chute d’une fausse croyance. La
surait sur le fait que le monde tournait encore. « main invisible », chère à Adam Smith, se révélait
La titrisation des créances permit de blanchir aussi inefficace que la croyance en la Providence des
l’opération « façon puzzle », en diffusant le risque bigots des siècles passés. Pour la première fois, on le
par découpage en petits morceaux aux quatre coins ressentit vraiment. Sous la forme d’une grande cla-
du marché financier, pour mieux dissimuler le ca- que aux millions de petits foyers endettés.
davre des actifs toxiques. Comme l’explique Char- Les télévangélistes de la « mondialisation heu-
les Morris 2, « la débauche américaine du crédit était reuse » et du bonheur sur terre à jet continu ne pou-
made in China ». La titrisation, immense château de vaient pas ne pas réagir, il fallait maintenir la
croyance. Alors que les plus grandes banques amé- économique, clé de voûte du développement qui
ricaines allaient se déclarer en faillite, au moment permettrait de vaincre enfin la pauvreté. Il ne s’agis-
où Kerviel suait de vertige sur son desk pour deve- sait plus de faire tranquillement du négoce. Ce
nir un « trader d’exception » et que Madoff voyait n’était rien moins que la Liberté qui était en jeu, une
s’écrouler sa petite affaire en cachant quelques bi- valeur chargée de sens philosophique et au sujet de
joux dans une boîte à chaussures, Alain Minc décla- laquelle des ouvrages avaient couvert des milliers de
rait sans rire au Figaro le 7 octobre 2008 : « La crise kilomètres d’étagères de bibliothèques depuis Pla-
est grotesquement psychologique. » ton. Qui aurait osé s’opposer à la Liberté ? Ce n’était
Le grand krach du crédit n’était pas une crise pas l’argent qui était divinisé, mais la liberté de
conjoncturelle, un réalignement des actifs sur leur fonctionnement du marché. Dogmatiquement.
vraie valeur après avoir rêvé que les arbres touchent Mais de quelle « liberté » parlait le néolibéralisme et
le ciel. Il remettait en cause tout le credo du système son dogme du free market ? Celle inventée par le siè-
capitaliste néolibéral né dans les années 1980 et son cle de Lumières et gravée sur les fonts baptismaux
dogme du free market. Alan Greenspan n’était pas de la République française ? Celle du renard dans le
le seul idéologue à s’être trompé. Prix Nobel d’éco- poulailler ?
nomie en 1976, il avait été le grand chantre d’un ca-
pitalisme pur et dur, adepte d’une dérégulation La crise fut donc vécue par les opinions occiden-
maximale. Leurs idées ? Le marché était suffisam- tales comme une faillite à la mesure de cette idéolo-
ment grand pour se débrouiller tout seul. Il ne né- gie, comme la fin d’une mythologie de la liberté du
cessitait qu’un minimum d’intervention de l’État marché, ce récit fondateur auquel tout le monde
afin de libérer les énergies et d’atteindre l’optimum adhérait et collaborait plus ou moins volontaire-
ment, sans jamais en remettre en cause la vérité ef- problème », affirmait Reagan lors de sa première al-
ficace. La crise révéla la nature profonde non pas du locution présidentielle en 1980. « L’État ne peut pas
capitalisme, un mouvement né au Moyen Âge, mais tout », lui faisait timidement écho le socialiste fran-
du néolibéralisme qui l’avait profondément trans- çais Lionel Jospin, à Vilvorde en 2000. Il fallait abso-
formé dans les années 1980. L’hypercapitalisme lument « laisser faire », libéraliser l’économie,
après la chute du mur de Berlin était selon le mot de déréguler les marchés pour qu’ils fonctionnent de
Churchill à propos de la démocratie « le pire des sys- manière efficace.
tèmes à l’exception de tous les autres ». Mais cette Un an après Reagan, Jack Welch, le patron du
superstition semblait suffisamment efficace pour ne géant mondial américain General Electric, soulevait
pas être remise en question puisqu’elle fonctionnait l’enthousiasme du petit milieu du big business avec
tout en se parant des habits virginaux de la liberté. un discours de nouveau converti : « Croître rapide-
L’or n’allait pas tarder à transmuter en plomb. Nos ment dans une économie en faible croissance », un
années veau d’or. des grands textes fondateurs du dogme de la share-
holder value, la valeur actionnariale. L’idée de Welch
était de vendre les branches les moins rentables de
Les ayatollahs du free market son groupe tout en comprimant les coûts, afin de
faire croître les bénéfices et la valeur de l’action
Toutes les religions ont leurs récits fondateurs et plus rapidement que la croissance économique
leurs tables de la loi. On peut dater le récit fondateur moyenne. « Neutron Jack » conseillait aussi à ses di-
des origines de l’hypercapitalisme à 1980. « L’État rigeants de supprimer 10 % des effectifs les moins
n’est pas la solution à nos problèmes, l’État est le performants chaque année. Cette injonction devint
rapidement le premier commandement de la doc- maillot jaune. Laquelle ? Nous ne tarderons pas à la
trine de Wall Street : « De la valeur pour ton action- découvrir. En attendant, chacun se grisait de l’accé-
naire tu créeras ! » lération générale, dans une ambiance fébrile de
C’est ainsi qu’à partir des années 1980, au nom course vers le sommet où tout le monde allait ga-
de la dogmatique valeur ajoutée créée pour l’action- gner (on disait « gagnant-gagnant »). On a l’Olympe
naire, l’économie réelle a décroché de l’économie fi- ou le Sinaï que l’on mérite.
nancière. En trente ans, la capitalisation boursière On doit à Robert Reich3, le premier secrétaire
mondiale a bondi pour représenter au moins trois d’État à l’emploi de Bill Clinton, d’avoir analysé,
fois la valeur de la production de l’économie réelle bien avant la crise, comment le vieux système capi-
planétaire. Le secteur financier assurait une crois- taliste a accéléré ces trente dernières années. Ceci
sance annuelle moyenne de 10 %, alors que celle de sous l’effet de trois leviers :
l’économie réelle des pays occidentaux était de 2 à – la globalisation des échanges, qui génère une
3 % et celle du PIB mondial, c’est-à-dire la produc- massification mondiale de ceux-ci et l’accès à des
tion annuelle réelle de biens et de services dans le ressources à bas prix dans des territoires émergents ;
monde, de 2,5 % par an. – les nouvelles technologies, qui permettent de
Quand on regarde la courbe représentant le ren- rendre instantanées les transactions ;
dement du secteur financier par rapport à celui de – la déréglementation, qui diminue les barrières
l’économie réelle, celle-ci se brise dans les années légales aux échanges.
1980 pour accélérer brutalement. On soupçonne Ces trois facteurs de plus grande « liberté » ont
une mystérieuse substance dopant l’énergie du cy- créé les conditions favorables à la naissance de l’hy-
cliste se riant de la pente pour aller décrocher son percapitalisme. Ils ont permis que s’ouvre devant
les investisseurs mais aussi devant les consomma- des soldes deux fois par an pendant six semaines ;
teurs un extraordinaire pays de cocagne. mais très vite sont apparus les mid-season sales, puis
Du côté des investisseurs, de multiples opportu- des soldes permanents sur les sites Internet de ven-
nités sont nées pour orienter leurs capitaux vers les tes privées. Aujourd’hui, toutes les trois semaines,
entreprises les plus rentables. L’investissement, qui tout change chez Zara. Les cycles de production
est par nature une activité à long terme, s’est trans- sont passés de six mois à quelques semaines. La
formé en pression à court terme, le capital se dépla- cliente revient de plus en plus souvent acheter un
çant là où la « création de valeur pour l’actionnaire » vêtement à bas prix qu’elle ne portera que quelques
était la plus efficace le plus rapidement possible. La semaines. Le diable s’habille certes en Prada, mais
durée de détention d’une action est passée de dix- ses cohortes vont chez Zara ! Toutes celles qui regar-
huit mois en 1990 à six mois en l’an 2000. C’est ainsi dent le prix sur l’étiquette, c’est-à-dire presque tou-
que dans les entreprises le rapport au temps s’est ac- tes les femmes, vont chez Zara ! Nous tous, nous
céléré pendant que les financiers se métamorpho- consommions donc compulsivement des produits,
saient en rapaces. Au moment des deals, on disait : des prêts bancaires, des services sans trop nous
« Il est un peu trop greedy (cupide). » poser de questions. Les délocalisations étaient l’iné-
Du côté des consommateurs, chacun de nous ac- vitable clé du succès pour baisser les coûts de pro-
cédait aux biens de consommation à des prix tou- duction et donc les prix des produits et pour
jours plus bas. Qui aurait payé plus de 15 ou massifier les échanges.
20 euros une veste portée seulement une saison et, En contrepartie, les entreprises devaient se livrer
bien sûr, fabriquée en Chine ? Jusqu’alors il y avait à une compétition intense et sans merci pour attirer
une nouvelle collection au printemps et en hiver et financements et clients, gages de leur survie, de plus
en plus volatils. Dans un environnement hypercon- Les entreprises ne faisaient que leur « boulot », qui
currentiel, les entreprises ont peu à peu perdu leurs était de maximiser leurs profits en réduisant la masse
marges de manœuvre, les PDG ne pouvant plus se salariale et en délocalisant la main-d’œuvre pour
permettre de prendre des positions divergentes par baisser le prix des produits. Sans la globalisation,
rapport aux intérêts de leurs actionnaires. Les en- cette martingale aurait été impossible. Les nouvelles
treprises qui ne réduisaient pas la masse salariale technologies permettaient, elles, de piloter en temps
pour augmenter leur profitabilité tout en baissant réel les informations concernant les flux physiques,
le prix de leurs produits mouraient. Celles qui per- de production, de transport, d’achats dans les ma-
daient quelques points de marge dans des initiatives gasins. Elles permettaient aussi d’accélérer la mobi-
socialement responsables ou favorisant l’écologie ne lité des capitaux et leur rentabilité.
pouvaient plus aligner leurs performances sur celles Bien sûr, nous savions plus ou moins confusé-
de leurs concurrentes. ment que ce système creusait notre propre tombe et
Qui a voulu ce système ? Qui l’a créé ? Chacun de ne pourrait durer, qu’il gaspillait les ressources de
nous. Car l’hypercapitalisme supposait l’hypercon- la planète, que les capitaux fébriles, les bas salaires,
sommation. Chacun de nous était un petit artisan les stages gratuits et une génération X (coincée entre
de la création de valeur pour l’actionnaire et de l’ac- les baby-boomers des sixties et les net natives des
célération du système comme un hamster dans sa années 1980) s’ennuyant dans des Mac jobs, (des
roue. Il n’était point besoin de conversion specta- boulots payés au lance-pierre) étaient liés. Mais en
culaire, nul chemin de Damas, la foi des simples suf- attendant, et surtout après la chute du collectivisme
fisait à entraîner le moulin à prières de la raison et la fin de la guerre froide, ce système semblait le
financière divinisée, comme une évidence de masse. seul viable.
Les alternatives à cette idéologie de masse, à cette Comme le résume joliment le philosophe allemand
croyance spontanée que nous étions plus libres Peter Sloterdijk, « le fait central des Temps moder-
puisque les marchés l’étaient aussi, n’existaient tout nes n’est pas que la Terre tourne autour du Soleil,
simplement pas. Le marché a ainsi envahi toute mais que l’argent court autour de la Terre4 ». Alors
notre vie éveillée, nous transformant en machines la globalisation est-elle bonne ou pas ?
à désirer fiévreusement tout et n’importe quoi, sans Dans un monde idéal, elle est bonne. Selon une
alternative, disqualifiant toute autre logique. étude du McKinsey Global Institute de 2003 (« Offs-
horing, is it a win-win game ? »), pour 1 dollar in-
La nouvelle religion du free market devint vite vesti en Inde, la création de valeur pour les
universaliste. Les organisations du « consensus de États-Unis est de 1,47 dollar. La délocalisation
Washington » – FMI, Banque mondiale, Organisa- constitue donc un facteur de richesse pour les États-
tion mondiale du commerce… dont la plupart ont Unis. Pour l’économie du pays d’accueil, le gain est
leur siège à Washington – évangélisèrent avec une de 33 cents. Réalisant la même étude en Allemagne
ardeur de nouveaux convertis, prêchant quelques en 2004, le McKinsey Global Institute constatait que
règles universelles et infaillibles : ouverture aux ca- pour 1 dollar délocalisé, l’Allemagne n’en récupé-
pitaux étrangers, au commerce international, libéra- rait que 0,8. Un déficit de 0,2 dollar au lieu d’un bé-
lisation du marché du travail, désengagement de néfice comme aux États-Unis, donc. Pourquoi ?
l’État… Parce que dans l’opération de délocalisation, l’Alle-
L’idéologie de la globalisation illustre à merveille magne ne retirait que 51 cents de la rationalisation
l’ambiguïté de la libéralisation des échanges et de de la production et seulement 29 cents au titre du
l’action des fondamentalistes du free market. facteur travail pouvant être redéployé et réemployé
dans d’autres secteurs. Conclusion : la délocalisation au néolibéralisme. La déréglementation et la libéra-
n’est un jeu gagnant que pour un pays ayant une lisation ne sont, en soi, ni systématiquement bon-
grande fluidité sur le marché du travail. C’est le nes, comme le croyaient les fanatiques néolibéraux,
point de vue économique néolibéral : le marché est ni intrinsèquement mauvaises.
un monde parfait dans lequel le libre-échange amé- Pour soutenir sa thèse, Milton Friedman s’était
liore la situation économique de tous, un monde de appuyé sur une théorie économique essayant
concurrence parfaite, sans risque. d’expliquer les flux monétaires en Angleterre…
Mais la réalité, c’est que le marché ne fonctionne au Moyen Âge5 : la théorie quantitative de la mon-
pas de manière idéale et parfaite : il y a toujours un naie. Certes la liberté économique est bonne
monopole (Microsoft ou Coca-Cola, etc.) pour do- puisqu’elle favorise les échanges et crée de la ri-
miner et imposer les règles du jeu de la concurrence chesse. La question non résolue est de savoir si la
et des prix. La « libération de la croissance » n’est liberté économique constituait en soi la Liberté
possible que si le politique accompagne la mobilité humaine ou seulement l’une de ses sous-provin-
de l’emploi et protège les travailleurs de la précarité ces finalement assez opérationnelle. Peut-elle pré-
avec des amortisseurs sociaux. À part quelques pays tendre à l’ultime magistrature du sens auquel elle
occidentaux offrant une assurance chômage en cas a accédé en imposant les règles de marché à toute
de perte d’emploi (dont la France championne du la vie humaine ? Selon sa vision, Friedman
monde !), dans la plupart des autres pays du monde, concluait par exemple que si les programmes so-
les individus isolés, peu protégés par des systèmes ciaux de l’État n’existaient pas, la plupart des gens
politiques solides, paient au prix fort la globalisa- qui ne vivent que de ces aides auraient trouvé une
tion des échanges. Là encore, le libéralisme s’oppose solution à leurs problèmes par la recherche assi-
due et l’obtention d’un emploi. Cette idéologie moyenne montrent comment l’hypercapitalisme a
économique darwinienne finissait par criminali- trahi la démocratie qu’il prétendait servir, rompant
ser les pauvres : s’ils ne réussissaient pas, c’est de ce fait le pacte démocratique au nom d’une
parce qu’ils étaient congénitalement inaptes à fausse liberté établie comme idole.
créer de la valeur. Quant à la classe moyenne, elle Depuis la fin des années 1970, les inégalités se
devenait l’otage de l’hypercapitalisme. sont creusées tant aux États-Unis qu’en France. Au
cours de ces trente dernières années, les classes
moyennes ont eu l’illusion de s’enrichir alors qu’el-
Les « classes moyennes », les étaient le dindon de la farce. Supposées soutenir
dindons de l’hypercapitalisme la demande et entretenant la bulle du crédit, elles
enrichissaient en réalité les plus riches.
Tocqueville dit que la « passion pour l’égalité » est Selon une étude réalisée par Camille Landais, de
la marque des peuples démocratiques. Plus éton- l’École d’économie de Paris6, établie à partir des
nant encore, il écrit dans La Démocratie en Amérique données fiscales fournies par l’administration
que l’égalité a commencé « à pénétrer [dans la so- de 1998 et 2006, les 1 % les plus riches, soit 350 000
ciété] par l’Église ». Nous reviendrons plus loin sur foyers, ont vu leur revenu augmenter de 19,4 % pen-
la naissance du concept d’égalité, son appropriation dant cette période alors que le revenu moyen des
par le judéo-christianisme et son implantation dans ménages français progressait péniblement de 5,9 %
la démocratie moderne. Pour Tocqueville, la classe et celui de 90 % des Français d’à peine 4,6 %. Pen-
moyenne est le pivot de cette démocratie moderne. dant ce temps-là, les 0,01 % des foyers les plus ri-
Le mépris de l’égalité et l’affaiblissement de la classe ches voyaient leur revenu réel croître de 42,6 %.
Cet enrichissement des plus riches s’expliquait « initiés », se démocratisait en sport international.
seulement par le fait que les entreprises versaient L’accroissement récent des inégalités dans tous les
des dividendes de plus en plus importants à leurs pays industrialisés (États-Unis, Japon, Allemagne,
actionnaires, expliquait Camille Landais dans Libé- pays scandinaves et zone euro) conjugue une pro-
ration. Tout cela grâce au jackpot des stock-options gression de la précarité, une stagnation de la classe
qui avait fait décoller les salaires des dirigeants aux moyenne et l’explosion d’une nouvelle classe de
États-Unis. Au début des années 1980, sous les im- milliardaires. Le « grand écart » a laissé les classes
pulsions fiscales de Ronald Reagan aux États-Unis et moyennes, pivot de la démocratie, sur le carreau.
Margaret Thatcher au Royaume-Uni, les gouverne- Leurs revenus ont stagné tandis que le coût de la vie
ments abaissèrent la fiscalité progressive sur les re- augmentait, réduisant leur pouvoir d’achat entre le
venus et le patrimoine. En France, les années milieu des années 1990 et aujourd’hui. Certes, les
Mitterrand et Tapie signèrent le début des années inégalités se sont moins accentuées en France
fric. C’est Pierre Bérégovoy qui libéralisa les mar- qu’aux États-Unis, mais la part des charges fixes
chés financiers à la même époque. C’est encore un (emprunts, loyers, Internet, téléphone mobile…) est
ministre socialiste des Finances, Dominique passée de 21 à 38 % des revenus d’un foyer français
Strauss-Kahn, qui assouplit le régime des stock-op- moyen en quinze ans.
tions en 1998 (ce régime juridique existait depuis Qui est cette classe moyenne en France ? Il s’agit
1970). Voilà donc d’où venait la mystérieuse subs- de l’employé de bureau, du technicien, de l’infir-
tance qui donnait des ailes au cycliste s’envolant vers mière, de la secrétaire de direction, du vendeur, du
le sommet : les stock-options étaient l’EPO de l’éco- cadre commercial, de l’instituteur, de l’ouvrier en
nomie. La finance, jusque-là réservée à quelques fin de carrière qui a fini de payer son pavillon… ces
gens qui ne bénéficient ni des prestations sous proportion d’actifs qui se déclarent au chômage ou
conditions de ressources ni des baisses d’impôts. Si sans emploi, c’est-à-dire de ceux pour qui le travail
l’on veut être plus précis, il s’agit, selon l’Observa- reste instable et temporaire. Le même taux passait
toire des inégalités, des 50 % de la population situés de 3 à 12 % entre 1980 et 2007 pour les classes
entre les 30 % les plus démunis et les 20 % les mieux moyennes et de 1 à 6 % pour les hauts revenus. Si
rémunérés. Ce sont les personnes seules qui gagnent l’on considère les 600 000 emplois qui, selon l’Une-
entre 1 100 et 2 100 euros par mois, les couples sans dic, devraient être détruits par la crise en 2009 dans
enfant qui gagnent entre 1 700 et 3 200 euros par le secteur privé, on s’aperçoit que tous les salariés
mois, les couples avec deux enfants qui gagnent ne sont pas égaux devant la crise. En réalité, seuls
entre 2 400 et 4 400 euros par mois. Ce sont tous 10 % des emplois détruits correspondent à des plans
ceux qui ont eu de plus en plus de mal à devenir sociaux. 80 % sont composés de CDD, d’intérimai-
propriétaires dès les années 1990, qui dès les années res, de précaires et de jeunes. Tous ces travailleurs
1980 avaient déjà l’impression que leur niveau de pauvres, particulièrement les jeunes, n’ont pas
vie s’était détérioré et dont l’emploi n’a cessé de se d’emploi stable, ils alternent des périodes de chô-
dégrader depuis cette époque. mage et des petits boulots précaires.
Ainsi, selon une étonnante enquête du Credoc7, Selon la même étude du Credoc, la proportion
10 % des bas revenus se déclaraient au chômage ou d’individus propriétaires de leur logement (ou accé-
en recherche d’emploi en 1980, un taux qui grimpe dants à la propriété) passait de 51 à 70 % de l’en-
à 39 % de la population active de 1995 à 2004, puis semble de la population pour les hauts revenus
redescend à 34 % en 2007. Il ne s’agit pas du taux de entre 1980 et 2007, il restait stable autour de 45 %
chômage mesuré par l’INSEE ou le BIT8, mais de la pour les classes moyennes, tandis qu’il chutait de 45
à 33 % pour les bas revenus. Dans le même temps, menté au-delà de ce que pouvait absorber, dans une
la proportion d’individus déclarant que leurs dé- démocratie économique, la capacité de consomma-
penses de logement constituaient une charge tion ostentatoire d’une minorité. Cela a été le pro-
« lourde » ou « très lourde » augmentait en flèche de blème fondamental de l’économie mondiale au
38 à 55 % de la population pour les bas revenus, de cours des trois dernières décennies. Les bas salaires,
37 à 48 % pour les classes moyennes, alors que les malgré une période de croissance, ont conduit le
hauts revenus (évoluant de 29 à 26 %) ne semblaient monde dans son triste état actuel de surcapacité,
pas trop s’en soucier. masquée par une demande non durable soutenue
On peut toujours se consoler en évoquant avec la artificiellement par une bulle de crédits qui a fina-
Banque mondiale l’apparition depuis 2000 dans les lement implosé en juillet 2007. Le monde entier
pays émergents d’une classe moyenne, forte de produit désormais des biens et des services avec des
2,6 milliards d’individus dont la moitié en Chine ; la travailleurs à bas salaires qui ne peuvent se permet-
réalité, c’est que cette « classe moyenne » (à partir de tre d’acheter ce qu’ils produisent, sauf à avoir re-
2 à 13 dollars de revenus par jour… donc un seuil cours à des dettes qu’ils ne peuvent pas honorer en
relativement bas) est extrêmement fragile en cas de raison de leurs faibles revenus ».
récession9. Dès lors, si la classe moyenne continue à s’appau-
Comme le résume très justement l’économiste vrir non seulement de manière subjective, mais
Henry C. K. Liu10, « la loi d’airain des salaires ne aussi objectivement en perdant du pouvoir d’achat,
fonctionne plus à l’ère postindustrielle, dans la- on peut se demander sur quels fondamentaux so-
quelle la croissance ne peut venir que de la demande ciaux pourrait s’appuyer à l’avenir la démocratie
de la masse, car la surcapacité de production a aug- dans les pays occidentaux ? Un système démocrati-
que peut-il survivre sans elle ? Comment la démo- pour que rien ne change, selon la morale du Gué-
cratie pourrait-elle se maintenir sans un appui pard de Visconti. Comme un long bal, une fable sur
ferme, durable et convaincu de la grande masse de la décadence et la décomposition de l’aristocratie
la population ? La fin d’un rêve dans lequel une gé- (financière !), une méditation sur la mort de la civi-
nération était plus riche que la précédente et la lisation du capitalisme. Comment en sommes-nous
panne de l’ascenseur social brisent l’idéal égalitaire arrivés là ?
qui fonde la démocratie.
L’argent public déversé à flots pour garantir le
système, alors que la plupart des grands pays occi- La raison financière divinisée
dentaux sont en déficit, revient à endetter la classe
moyenne pour longtemps, la dette devant inélucta- Max Horkheimer et Theodor W. Adorno avaient
blement être remboursée par des impôts qui fatale- déjà constaté en 194711 que la raison organisation-
ment s’alourdiront. Dès l’été 2009, les mêmes nelle possédait en elle-même son propre processus
économistes qui n’avaient rien vu arriver annon- de destruction. Selon eux, elle n’attache de prix qu’à
çaient sans rire la reprise, tandis que leurs copains ce qui est immédiatement utilisable et technique-
banquiers faisaient état du provisionnement dans ment exploitable et, de ce fait, devient capable
leurs comptes des bonus de fin d’année. La classe d’anéantir au nom du progrès les principes de vérité,
moyenne et les pauvres hier, les États aujourd’hui, de liberté, de justice et d’humanité. La raison finan-
c’est-à-dire les mêmes ! seront les perdants des solu- cière de l’hypercapitalisme a fonctionné selon ce mo-
tions de sauvetage inventées par ceux-là même qui dèle, elle a évacué et discrédité tout ce qui n’entrait
ont créé la crise. Signe qu’il fallait que tout change pas dans sa logique, colonisant l’ensemble du réel.
La raison organisationnelle, qui a permis à la politique sociale, les institutions, l’art, la culture,
l’homme occidental de maîtriser le monde, s’est donc l’école, la santé, les rencontres personnelles, l’espace
transformée à partir des années 1980 en raison finan- social et amical, les religions, l’éducation de nos
cière, tournant en roue libre, sans autre justification enfants… Comme le dit Wendy Brown, « pour le
qu’elle-même. De la veuve de San Diego à la beurette néolibéralisme, toute action humaine ou institu-
qui fait ses courses chez Zara en passant par Wall tionnelle est conçue comme l’action rationnelle
Street ou la Bourse de Paris, chaque petit maillon, d’un entrepreneur, sur la base d’un calcul d’utilité,
chacun de nous, participait d’une mécanique invisi- d’intérêt et de satisfaction, conformément à une
ble sans se soucier de la cohérence de l’ensemble. La grille microéconomique moralement neutre, dont
crise a révélé la vanité de cette illusion qui crut à la les variables sont la rareté, l’offre et la demande ».
raison financière comme on croit en Dieu. En accé- Le néolibéralisme fonctionne en référence à un
lérant, le système a changé de nature. L’antique capi- marché idéalisé conduit par une « main invisible »,
talisme « à la papa » s’est transformé en ultime magistère du sens. L’hypercapitalisme ne
hypercapitalisme, en un système religieux soucieux veut pas sauver l’économie, il veut sauver le monde.
d’intégrer tout le réel dans une doctrine cohérente. L’extension de la rationalité économique se ma-
Le libre-échange et la maximisation des profits nifeste par exemple dans des domaines qui lui sont
des entreprises sont le fait du capitalisme et de la traditionnellement étrangers, comme celui de l’art.
démocratie libérale, ils ne constituent pas l’hyperca- Ainsi, en art contemporain, il est impensable qu’une
pitalisme. L’hypercapitalisme est une doctrine qui œuvre accède aujourd’hui au public en dehors d’un
consiste à étendre les valeurs et le fonctionnement accord entre quelques grands marchands interna-
du marché à tout le champ de l’existence humaine : tionaux et des institutions culturelles relayées par
les salles des ventes. Cette merchandisation du L’hypercapitalisme est sans doute avec le
monde touche aussi les œuvres de culture et de l’es- marxisme le dernier produit idéologique né d’une
prit, l’éducation ou les domaines de la santé et du sécularisation des idéaux chrétiens au XXe siècle.
vivant. De fait, l’hypercapitalisme a pris en Occident le
Chacun sait pourtant d’expérience qu’il ne peut statut de religion, car il se réfère à une rationalité
laisser les marchés arbitrer les questions environne- idéale, celle du marché, un absolu dont il a étendu
mentales ou sociales, l’éducation de ses enfants ou les règles à toute la réalité humaine. La croyance fi-
la protection des personnes âgées, ses relations ami- nancière est devenue une foi incontestée, divinisée.
cales ou sentimentales. La mise en concurrence mé- Toutes les valeurs qui faisaient référence à une quel-
dicale, éducative, sociale, ne peut constituer un conque gratuité étaient immédiatement disquali-
projet humain viable. Un État, un gouvernement, fiées. Pendant cet « âge d’or », aux États-Unis
un couple ou une association de joueurs de pétan- comme en Europe, nos mentalités, nos croyances,
que ne peuvent tirer leur légitimité uniquement de l’idée que nous nous faisions des modèles de la réus-
leur réussite économique. Le sens moral et le bien site ont profondément changé. Cette logique de
public ne peuvent être réduits à un calcul de coûts marché s’est propagée au politique.
et de recettes. Tout ce qui est bénéfique n’est pas for-
cément bénéficiaire.
Le marché n’est pas la meilleure organisation de La démocratie corrompue
la vie collective mais un espace inefficient dirigé par
des croyances collectives souvent revêtues des ha- Le culte de la libre entreprise en tout domaine, la
bits présentables de la rationalité. réduction du citoyen à l’homo oeconomicus, de l’État
à la liberté individuelle et au marché, l’individua- tion des partis politiques, c’est-à-dire le nombre
lisme de masse ont eu des effets dévastateurs sur la d’adhérents par rapport au nombre d’électeurs ins-
société. Il a commencé par vider les églises de leurs crits, y était de 2,6 %, le plus faible d’Europe en
fidèles, les partis et les syndicats de leurs adhérents. 1980 ! En comparaison, ce taux était de 3,3 % en
Dès 1980, aux États-Unis comme en France, il était Grande-Bretagne, 9,7 % en Italie, 9,2 % en Belgi-
clair que le marché, enfin libéré, n’allait pas tarder à que… Ce taux a encore chuté, passant de 2,6 % à
s’occuper de politique. Dans un contexte d’hyper- 2 % en France et de 4 % à 2 % en Allemagne
concurrence, il était impossible que les entreprises entre 1980 et 2005. Comment ces partis politiques
n’accaparent pas tous les leviers à leur disposition… si faiblement représentatifs (ils ne représentent que
tout simplement pour survivre. Le levier de l’État et 2 % des Français !) auraient-ils pu constituer un
du pouvoir démocratique était le dernier rempart. contre-pouvoir crédible face à l’hypercapitalisme ?
C’est ainsi que le marché a fini par contrôler le jeu Comment s’étonner dès lors que les Français
politique, affaiblissant peut-être de manière irréver- doutent de la capacité des partis à résoudre leurs
sible la démocratie. Pour la première fois de la lon- problèmes. Ils ne croient plus à la politique pour
gue histoire du capitalisme, l’ordre politique passait changer leur destin. La démocratie est devenue l’au-
sous la domination de l’ordre marchand. tre nom de l’impuissance politique.
La crise du militantisme traditionnel a fait s’ef- Le grand gagnant des élections successives est
fondrer le nombre d’adhérents des partis politiques donc l’abstention de plus en plus massive. Le décro-
à partir des années 1960, aux États-Unis mais aussi chage électoral date des années 1980 et touche tous
en l’Europe. Dans ce contexte, la France détient le types d’élections. Il existe des rebonds conjonctu-
triste record de la dépolitisation. Le taux de pénétra- rels, mais l’abstention est structurelle12. Il faudrait
ajouter à cela le refus de s’inscrire sur les listes pour dépassant pas 8 % des salariés, dont principalement
9 % du corps électoral. des fonctionnaires (le taux de syndicalisation est de
Les autres pays d’Europe ne font pas mieux : un 15 % dans la fonction publique), pourraient-ils re-
tiers des Britanniques et des Néerlandais ont voté présenter les intérêts des salariés ?
aux Européennes de 2009, 1 Slovaque sur 5, la par- La faillite de la représentativité des syndicats et
ticipation la plus faible d’Europe… Dès lors, de des partis a commencé avec les Trente Glorieuses et
quelle représentativité politique parle-t-on ? Que si- le culte de la consommation. Elle a conduit à une
gnifie la « démocratie » dont nous nous gargarisons ? démocratie sans démocratie, c’est-à-dire à se récla-
Paradoxalement, c’est au moment même où tout le mer de la démocratie au moment même où celle-ci
monde revendique la démocratie, participative, ré- s’effaçait sous la poussée individualiste. Selon l’ana-
publicaine, d’opinion…, que son contenu est le plus lyse lapidaire mais juste du philosophe allemand
vide, réduit au marché, la place où s’échangent les Peter Sloterdijk, « si les Occidentaux n’ont pas de
marchandises. mal aujourd’hui à se définir comme démocrates, ce
Autres partenaires de la représentation sociale en n’est généralement pas parce qu’ils ont la prétention
chute libre, les syndicats. Ils défendaient les intérêts de soutenir la communauté politique par des efforts
des salariés au cœur des entreprises. Ils se sont ef- quotidiens mais parce qu’ils considèrent à bon droit
fondrés. Brutalement après-guerre, puis en décli- la démocratie comme la forme de société qui leur
nant inexorablement à partir des années 1970. Ils permet de ne penser ni à l’État, ni à l’art de l’appar-
représentaient en France 30 % de la population ac- tenance. Dans cette perspective, la démocratie se-
tive en 1945, contre désormais 8 %, deux fois moins rait le consensus politique des non-politiques non
qu’en 1980 ! Comment des partenaires sociaux ne sociables13 ».
Quelle a été la conséquence de cette désaffec- Mitterrand (dont l’emblématique affaire Roger-Pa-
tion des partis politiques et des syndicats ? Leur trice Pelat qui révéla au grand public ces pratiques)
corruption. puis les « affaires » de Chirac, les emplois fictifs, les
Car la chute des adhésions (payantes !) aux partis marchés publics truqués, ont défrayé la chronique.
politiques et aux syndicats jointe à l’augmentation La découverte en 2007 d’une importante caisse
croissante des dépenses dues au recours accru au noire au sein d’une organisation patronale, l’UIMM
marketing politique, aux sondages, aux campagnes (Union des industries et des métiers de la métallur-
en ligne, corollaires du remplacement du peuple par gie), qui aurait finalement plus financé les politi-
l’opinion, ont induit une explosion des coûts des ques que les syndicats, confirmait que les lois de
campagnes. Qu’on en juge par les frais de campa- régulation14 ne fonctionnaient pas et que la corrup-
gne des candidats, tous partis confondus, engagés tion continuait. Loïc Le Floch-Prigent expliqua le
lors des élections présidentielles depuis 1988 : 1988 : plus naturellement du monde au cours de son pro-
27,75 millions d’euros ; 1995 : 28,92 millions d’eu- cès ce que tout le monde savait : Elf, via les dicta-
ros ; 2002 : 53, 4 millions d’euros ; 2007 : 75,5 mil- teurs africains, finançait les campagnes électorales
lions d’euros ; 2012 ? françaises de droite comme de gauche par le biais
L’explosion des coûts de campagne, la différence de rétrocommissions sur le pétrole gabonais.
entre les frais réels et ce que rembourse l’État, les
coûts de marketing et communication ont entraîné Les ventes d’armes alimentaient, et on peut le
la corruption des appareils politiques contraints de supposer alimentent encore, de juteux circuits qui,
trouver de l’argent par tous les moyens dans la plus via des rétrocommissions, finançaient non seule-
grande hypocrisie. Les différentes affaires de l’ère ment les partis français, mais aussi des officiers de
l’armée. Dans le domaine politique comme syndi- croyances et d’idéaux communs célébrés ensemble.
cal, des perfusions financières étaient chargées de La confiance, le cum fides, le croire-ensemble a été
maintenir en vie la représentation démocratique en remplacé par la défiance. Une véritable suspicion
état d’encéphalogramme plat. Les partis avaient be- s’est installée dans la société française. Là où la rai-
soin des subsides des entreprises et des surfactura- son du marché règne en idole, il est inévitable que le
tions pour survivre et entretenir un train de vie qui lien social soit une relation de concurrence, que la
passait de plus en plus par les pages people de « société de confiance », dont Alain Peyrefitte disait
Match. De leur côté, les entreprises, en situation qu’elle était à la base du développement, mute en
d’hyperconcurrence, avaient besoin des politiques société de défiance. 21 % des Français pensent que
pour tourner à leur avantage des décisions vitales l’on peut faire confiance aux autres, contre 66 % des
pour leur avenir : implantation de grandes surfaces, Suédois ou 60 % des Danois15, presque au dernier
marchés publics du BTP, vente d’armement… Mal- rang des pays de l’OCDE ! Un quart des Français dé-
gré la loi du 11 mars 1988, le pli de la corruption clarent ne faire aucune confiance aux syndicats16.
était pris et les mauvaises habitudes ont la vie lon- Alors que seulement 15 % d’Allemands ou 10 % des
gue. Comment se détourner quand tout le monde habitants des pays nordiques partagent cette opi-
adore le veau d’or ? Quel responsable de parti peut nion. Un quart des Français ne font « absolument »
aujourd’hui ignorer que la démocratie vit encore pas confiance au Parlement : la France arrive, pour
sous perfusion de circuits financiers douteux ? cette question, en 20e position sur 24 pays ; seules la
Quel est l’enjeu religieux de cet effondrement du Grèce, la République tchèque et la Turquie font
politique ? J’entends le mot « religieux » au sens de moins bien (5 % dans les pays scandinaves). 52 %
ce qui re-lie les individus d’une société autour de des Français estiment que « de nos jours, on ne peut
arriver au sommet de l’État sans être corrompu », neurs et de consommateurs individuels ». Si le poli-
cette part n’excède pas 20 % aux États-Unis, en An- tique ne représente plus le bien commun, sur quoi
gleterre ou en Norvège. 61 % des Français pensent pouvons-nous encore nous appuyer pour définir
que les journalistes ne sont pas indépendants face une politique mondiale face à des problèmes qui dé-
aux pressions des politiques et du pouvoir, et 59 % passent les États locaux, comme la crise économi-
qu’ils ne résistent pas au pouvoir de l’argent17. que mondiale, le dérèglement climatique, la
Or c’est tout l’inverse que signifie le politique. La démographie, la crise énergétique mondiale ?
société n’est pas une somme d’acteurs individuels
ou de groupes qui cherchent avant tout à maximi-
ser leur utilité (utilitarisme) ou leur rentabilité (hy- Pourquoi on ne peut pas être « anticapitaliste »
percapitalisme). La politique depuis la nuit des
temps se base sur le lien gratuit et déjà donné qui On ne peut plus être « hypercapitaliste ». C’est au-
fonde le groupe et l’immunise des dangers d’auto- jourd’hui une certitude. Et pourtant on ne peut pas
destruction. Elle s’enracine dans la recherche du non plus être « anticapitaliste ». Car l’anticapitalisme
bien commun. Il n’y a pas de société humaine sans ne propose aucune alternative pour créer le déve-
confiance, comme il n’y a pas de communauté de loppement économique dont l’humanité a tant be-
destin possible sans sacré. soin pour éradiquer la pauvreté. C’est une pensée
Le marché est impuissant à fonder un peuple ou qui garde les mains propres car elle n’a pas de
une souveraineté. Dès lors, comme le souligne mains, pour paraphraser Péguy. Une pensée de fac-
Wendy Brown, « le corps politique n’est plus un teur qui aurait renoncé à l’usine en 3 huit de son
corps, mais bien plutôt une collection d’entrepre- centre de tri. Une pensée de facteur sans vélo, car le
vélo implique la chaîne de production qui l’a fait moins défendables : les fonds de private equity.
naître. Une pensée sans argent et donc sans timbre L’activité financière du private equity consiste
pour payer l’homme à la sacoche, qui pédale. À pour un fonds d’investissement à lever des capitaux
l’heure où la politique ne réclame qu’une casquette, auprès d’investisseurs institutionnels (fonds de re-
la France a trouvé celui qui tel David défie le capi- traites, banques) ou privés (grandes fortunes, mag-
talisme mondial. Ce n’est qu’une posture. En réa- nats du pétrole…) et à les investir dans des sociétés
lité, une imposture. Un sophisme. L’anticapitalisme avec un espoir de retour sur capitaux augmenté
se propose à ses adeptes comme un capitalisme d’un profit à trois ou cinq ans. L’opération de ra-
honteux de lui-même. Une des multiples métamor- chat de l’entreprise est largement financée par un
phoses qu’a revêtue la repentance judéo-chrétienne. emprunt bancaire dont le paiement est couvert par
Une culpabilité en forme de vertige face aux succès les résultats de l’entreprise (LBO, Leverage Buy-
de la « réussite » occidentale. Out). Cette activité a prospéré du fait des taux d’in-
Car le capitalisme, qui se définit par l’interaction térêt bas des banques centrales, bien inférieurs à la
entre le capital et les échanges marchands, est aussi rentabilité de l’entreprise cible (15 à 30 %). La
vieux que le monde. À moins de revenir à une so- France se classe au premier rang européen et au
ciété de troc et de disette, où l’homme dépendait de troisième rang mondial de cette activité financière.
la nature et de ses caprices plutôt que de sa liberté Ces investissements représentent dans notre pays
d’entreprendre, on ne peut renoncer au capitalisme près de 5 000 entreprises, essentiellement des PME-
et à sa capacité à créer de la richesse au profit de PMI, 1,5 million de salariés (9 % des effectifs salariés
tous. Il n’y a pas de société sans capital. Montrons- du secteur privé) pour 200 milliards d’euros de chif-
le en défendant ceux qui semblent aujourd’hui les fre d’affaires. En France, près de 60 milliards d’eu-
ros ont été investis par l’industrie du private equity les sociétés du CAC 40 ont vu leur chiffre d’affaires
en dix ans (dont 50 % sur 2005-2008) auprès de progresser de 5,7 % quand le PIB français grimpait
10 000 entreprises 18. péniblement de 4,3 % en volume. Une activité réelle,
Cette activité est-elle nuisible pour la société ? Gé- donc, qui a créé quatre fois plus d’emplois dans le
nératrice de capitaux toxiques ? La raison d’être du secteur privé que l’ensemble du secteur alors que les
private equity, la génération de revenus capitalisti- sociétés du CAC 40 en détruisaient (-0,4 %) sur la
ques dans un temps limité, est-elle antisociale ? Une même période19.
ruine pour la démocratie ? Y a-t-il quelque chose de Alors où est le problème ? Il réside en un mot : la
pourri au royaume du private equity ? cupidité. Entre le capital-risqueur qui joue sa for-
La réponse est non… mais à certaines conditions. tune sur une entreprise et l’accompagne dans son
Professionnaliser la stratégie de l’entreprise et déploiement et le joueur de casino, il n’y a de prime
instaurer des rapports de transparence et de méri- abord que peu de différences. Mais si on y réfléchit
tocratie, mobiliser des équipes associées à la réus- bien, ces deux personnages sont frontalement op-
site ou à l’échec capitalistique, créer des emplois posés.
grâce à l’investissement (ouverture de magasins, Tout d’abord, le joueur de casino est seul alors
d’usines…) sont des initiatives vertueuses pour le que le financier ne peut rien faire sans la commu-
développement de l’entreprise et le dynamisme de nauté humaine que représentent l’entreprise, ses
tous ses membres. Les 5 000 entreprises françaises clients, son environnement social… le financier est
dépendantes du private equity ont réalisé 200 mil- un « animal social » ! Si on accepte ce principe, pour-
liards d’euros de chiffre d’affaires, soit une hausse quoi seulement une poignée de cadres recevrait-elle
de 11,1 % entre 2005 et 2006. Dans le même temps, des stock-options ? L’AFIC (Association française
des investisseurs en capital), a proposé d’associer le pour que l’entreprise gagne un maximum d’argent
plus grand nombre possible de salariés aux LBO en un minimum de temps, à n’importe quel prix,
(notamment via des plans d’épargne entreprise) en minimisant les investissements de survie à long
qu’attend-on pour le faire ? terme par exemple, tout en « habillant la mariée » au
La seconde différence entre le financier et le mieux au moment de la sortie de l’église – la ces-
joueur de casino est (ou devrait être) le rapport au sion de l’entreprise – quitte à ce qu’elle « crève » au
temps. La cupidité est gourmande, comme un ca- bas des marches. Pour l’investisseur, actionnaire res-
price enfantin elle exige « tout, tout de suite ». Le ponsable qui agit profondément sur les décisions de
désir adulte, lui, sait renoncer pour un « plus ». On l’entreprise, tous les jours se posent donc des ques-
ne fait pas pousser une fleur en tirant dessus. C’est tions éthiques, sociales, d’association de la commu-
la même chose pour une entreprise. L’effet de levier nauté à la valeur créée, délicates à trancher. En
de l’investissement et de la dette peut être calculé réalité, il faut une force morale importante pour ré-
pour faire grandir l’entreprise raisonnablement sister à la passion de l’argent et aux forces centripè-
selon des ratios connus, avec une prudence qui de- tes de son seul intérêt personnel. Et je crois de
mande une grande expérience, et peut effectivement moins en moins que l’on puisse trouver cette force
générer un vrai retour sur capital engagé. La plupart morale dans les seuls manuels d’HEC ou Harvard.
des entreprises sont des activités risquées, où la Cela suppose la capacité de dire que « le bien de
chance joue sa part, où la qualité des personnes n’est cette entreprise dépasse mon propre intérêt à court
pas toujours au rendez-vous, où la marge d’erreur terme ».
est parfois difficile à apprécier par benchmark. Sur quels fondamentaux moraux appuyer ce type
Mais, cet effet de levier peut aussi être calculé et géré de décision ? Là nous sortons du champ de l’écono-
mie. Les questions qui se posent sont de l’ordre du l’utopie fraternelle juive. Ce qu’Athènes et Jérusa-
bien commun, de la morale, et le simple raisonne- lem rêvaient, le christianisme a essayé de le réaliser :
ment économique ne permet pas d’y répondre. une société fraternelle dans laquelle la richesse serait
Si nous voulons comprendre la crise que nous subordonnée au bonheur. Une société utopique re-
traversons, nous devons l’analyser plus profondé- posant sur l’énergie des machines et non plus sur la
ment comme une crise de nos croyances et remet- seule force de travail des hommes réduits à des bêtes
tre l’économie à sa place à l’intérieur de la de somme. Une société égalitaire et sans esclaves
civilisation qui a engendré le capitalisme. Nous de- dans laquelle la création de richesse serait mise au
vons changer notre perspective et constater que service du bien commun. Cette utopie fraternelle,
l’histoire des mentalités et des croyances ne se misant sur le développement économique, la raison
confond pas avec la somme des échanges, des inven- et les technologies, est l’âme de la civilisation du ca-
tions technologiques, des sciences qui rythment le pitalisme. Mais nous l’avons oublié.
cours de l’histoire. L’économie représente un poids Il ne s’agit pas de céder à une conception idéolo-
marginal face au pouvoir, aux citoyens ou à la folie gique ou religieuse de l’histoire économique. Il
des hommes. Analyser l’économie comme un s’agit d’intégrer les croyances de tous ordres comme
champ clos régulant toute l’activité humaine relève des facteurs déterminants qui conditionnent l’éco-
donc de la supercherie. nomie et la politique. L’économie s’inscrit dans les
Souvenons-nous au contraire que notre civilisa- champs de la croyance, de l’éthique et de la politi-
tion est née du rêve d’égalité des citoyens d’Athè- que sans lesquels elle ne serait pas une économie
nes, une citoyenneté que les stoïciens vont étendre humaine mais simplement une survie animale. Pen-
à l’humanité tout entière et qui va fusionner avec ser ainsi la civilisation du capitalisme est le gage de
sa renaissance et sans doute le seul moyen de sauver
la démocratie.
Car il n’est pas inévitable que la « Civilisation du C H API TR E 2
capitalisme » se termine dans le chaos.
La civilisation du capitalisme

« Vous n’avez qu’un seul Maître


et vous êtes tous frères. »
Évangile selon saint Matthieu

Schumpeter est sans doute le dernier économiste


après Marx à la fin du XIXe siècle qui tenta de s’aven-
turer aux frontières de la philosophie politique et
de l’histoire de la « Civilisation du capitalisme »,
comme il l’appelle. Il était parfaitement conscient
des limites de sa « science » pour fonder une politi-
que ainsi que des contraintes externes « sociopsy-
chologiques » qui guident en réalité l’histoire des
hommes et le destin du capitalisme lui-même.
Nous sommes la première période de l’histoire