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Le Soir

d’Algérie

Fiction

Vend. 28 - Sam. 29 mars 2014 - Page 7

Critiquedelabaseetcritiquedusommet

(1 re partie)

De tout temps, et dans tous les systèmes de gouvernement que l’homme a inventés, la base et le sommet ont toujours entretenu des relations tantôt empreintes de confiance, d’enthousiasme, de communion, d’unité, tantôt mar- quées par la méfiance, le mépris, l’opposition, l’hostilité pouvant déboucher jusque dans la violence et l’affrontement.

Sitôt une indépendance reconquise de haute lutte, dans un pays imaginaire au passé plusieurs fois millénaire que chacun

re du représentant de la base a aussitôt surpris le sommet par sa profondeur histo- rique et sa sagesse si l’on s’en tient à la gêne perceptible dans les regards discrète- ment échangés entre des membres du sommet, qui se rangent, si l’on se réfère aux unes des journaux à grand tirage, parmi les courtisans les plus zélés du «sys- tème» pour user d’une appellation consa- crée, et qui s’attendaient probablement dès l’ouverture de la séance, à des propos viru- lents qui les auraient confortés, dans l’ima- ge qu’ils se font depuis longtemps des gens du peuple, immatures, inaptes au dia- logue et partisans incorrigibles depuis la nuit des temps, de la violence comme unique moyen d’expression. Sans repro-

matériels ou de promesses, pour s’attacher son affection ou son silence dans le des- sein de prendre, reprendre ou abuser indé- finiment de l’exercice du pouvoir. Même si elle fait mine de prêter son dos à la cares- se, la base n’est pas dupe de la manœuvre, si manœuvre il y a, et le moment venu, elle saura, avec ou sans signes annonciateurs, répondre à la manipulation et à la démago- gie d’où qu’elles viennent, par une sévère punition. Le rédacteur du procès-verbal, qui n’ar- rêtait pas de se frotter les sourcils, a certai- nement reconnu dans les propos du repré- sentant de la base des clins d’œil appuyés à l’actualité marquée, on le sait, par d’in- tenses débats et controverses autour d’une prochaine échéance électorale qualifiée de salutaire à la fois par les acteurs politiques qui se recrutent dans les rangs d’une oppo- sition dont le jeu favori pour une partie d’entre elle, consiste pour le moment à s’opposer à elle-même si l’on tient à jour le décompte des divisions internes et des redressements «scientifiques» ou ama- teurs, achevés ou inachevés qu’elle donne à voir à l’opinion publique, et dans les rangs du pouvoir en place qui entend parachever coûte que coûte son programme «en clair» ou «masqué», selon les déclarations fra- cassantes de porte-parole informels ou en service commandé. Dans ce dessein, il n’hésitera pas à convoquer si besoin, pour se tracer une voie sans obstacles, des morceaux choisis de textes réglementaires comme le suggè- rent à défaut de sources officielles, les gros titres de la presse de ces dernières semaines, dans le but de recouvrer entière- ment les attributs de la puissance qui lui

Une fiction-réalité de Boualem Aïssaoui

ici une révision du texte fondamental qui consacre l’unité stratégique de ces attribu- tions depuis les premières années mouve- mentées de l’indépendance, lorsqu’un vice- président, ministre de la Défense nationale, eut justement l’idée qu’il ne fallait en aucun cas laisser se rééditer, de s’emparer par la force du pouvoir, abandonnant à l’histoire le choix embarrassant de qualifier son acte de coup d’Etat, de sursaut révolutionnaire, de réajustement ou de redressement. L’homme qui n’avait pas hésité dès le premier quart d’heure de son gouverne- ment à ranger ses opposants sous l’accu- sation infâme d’«association de malfai- teurs» quitte à recruter plus tard parmi eux des «soutiens critiques» indispensables à la poursuite de son action, laissera aux générations futures, malgré donc ses défi- cits en matière de libertés individuelles et collectives, l’image d’un bâtisseur infati- gable, au verbe autoritaire, au regard per- çant à couper un épais brouillard, aux mains de fer, proche des masses popu- laires, dont l’austérité légendaire aurait dû faire école pour éviter à de futurs dirigeants distraits dès qu’ils sont au contact du bien public, de confondre «tremper un doigt dans le miel» et emporter toute la récolte ; sa célèbre formule «construire un Etat qui saura survivre aux événements et aux hommes» étant toujours d’actualité, près de trente-cinq ans après sa brutale disparition sincèrement pleurée en son temps. Mettre un civil sous un uniforme militai- re ou rendre le militaire à la vie civile, le débat se décline-t-il dans ces termes ? Par quel bout prendre l’équation ? S’il faut poser un pied dans le plat pour reprendre sans risque une expression tombée dans le domaine public, dans les vieilles démocra- ties, il y a longtemps que les opérations de surveillance du territoire, de la sécurité interne et externe sont passées de la filatu- re piétonne traditionnelle et de la jumelle, au signal électronique, que les grandes agences de renseignements devenues ten- taculaires et planétaires sont considérées comme des hautes écoles de l’héroïsme national et un bouclier invisible au seul pro- fit de la bonne gouvernance, de la protec- tion du citoyen ou qu’il soit, de l’intérêt supérieur du pays, et que le passage de la vie active à la retraite dans tous les sec- teurs d'activité, s'accomplit généralement sans autre calcul que celui des années de

Pour régler la question de la neutralité du lieu de la réunion qui a bien failli faire échouer ce projet historique, chacune des deux parties rivalisant durant les contacts préliminaires en propositions pouvant lui assurer d’emblée l’avantage du choix du terrain, la base et le sommet ont convenu finalement de se rencontrer en pleine mer, sur l’un des plus vieux bateaux admirablement restauré de la flotte maritime du pays dont la gouvernance serait, dit-on, exposée à tous les dangers.

est libre, sans difficulté d’ailleurs, de nom- mer, épuisés par des années d’incompré- hension, de suspicion, de conflits, d’émeutes et d’incertitudes survenues après des périodes d’accalmie à durée variable, sur les conseils des sages des deux côtés, la base et le sommet ont déci- dé enfin de se rencontrer pour se dire les vérités en face. Pour régler la question de la neutralité du lieu de la réunion qui a bien failli faire échouer ce projet historique, cha- cune des deux parties rivalisant durant les contacts préliminaires en propositions pou- vant lui assurer d’emblée l’avantage du choix du terrain, la base et le sommet ont convenu finalement de se rencontrer en pleine mer, sur l’un des plus vieux bateaux admirablement restauré de la flotte mariti- me du pays dont la gouvernance serait, dit- on, exposée à tous les dangers. Par un temps indécis traversé par des passages nuageux qui couvrent rapide- ment de leurs gros flocons les rares rayons d’un soleil prématurément printanier, dans ce grand salon flottant bercé par le mouve- ment harmonieux des vagues au milieu de cette célèbre baie du bassin méditerra- néen, la base et le sommet sont assis face à face autour d’un comité des sages com- posé de membres représentant les diffé- rentes grandes régions du pays, loin de toute appartenance politique, et de person- nalités historiques indépendantes connues pour leur rigueur morale et n’ayant jamais exercé de pouvoir. C’est le représentant de «la base sans laquelle le sommet n’existerait pas», selon les propos d’un sage investi à l’unanimité de la délicate mission de modérateur, qui prit la parole le premier. Reconnaissons que même exprimés à voix basse, ces pro- pos auraient pu être assimilés à un parti pris et disqualifier leur auteur de la direc- tion des travaux, n’eût été le respect immense dont il jouit depuis longtemps auprès des membres des deux délégations assises maintenant en bon voisinage à ses côtés. «Il est heureux que ce moment de vérité ait lieu sur un bateau qui porte le nom du pays qui tire son origine lointaine des îles qui se sont réunies un jour comme les doigts d’une seule main pour lui donner naissance. C’est tout un symbole. En mer ou sur terre, c’est bien le destin du pays qui nous préoccupe et qui nous interpelle, et nous sommes là aujourd’hui pour dire nos vérités, non pas pour blesser, mais bien pour aider à guérir notre patrie des maux qui menacent son intégrité et son avenir…» Cette déclaration préliminai-

duire in extenso ici l’intervention du repré- sentant de la base qui a duré une heure trente minutes précises montre en main, du procès-verbal de cette «réunion du destin» selon le mot heureux du modérateur qui a arbitré la rencontre avec une parfaite neu- tralité sans avoir eu un seul instant, à haus- ser le ton ou à délivrer le moindre avertis- sement, on peut retenir les points forts sui- vants. En premier lieu dans la partie

C’est la base qui élit le sommet, qui accorde ses suffrages, et non l’inverse. Et s’il arrive au peuple de se tromper dans ses choix, il sait, aujourd’hui plus que jamais, qu’il en paiera tôt ou tard le prix douloureux avant de rebondir, une fois guéri de ses blessures, vers d’autres destins.

«Mémoire» de l’ordre du jour, la base a rappelé que ce sont ses enfants qui ont offert, lorsque la patrie était menacée, leurs vies au sacrifice suprême et que face aux luttes pour le pouvoir chaque fois recom- mencées entre les gens du sommet, c’est bien les gens du peuple qui ont toujours sauvé par leur mobilisation massive contre l’effusion de sang entre les «frères de com- bat», le pays de l’abîme et qu’à ce titre, sans diminuer en rien de l’héroïsme des combattants et des combattantes pour la libération morts sur les champs d’honneur ou lâchement assassinés par les mains ennemies étoilées de sang, et dont l’intelli- gence et la bravoure continueront d’inspirer longtemps encore, bien «des tours de manivelle» pour emprunter au langage cinématographique, le slogan «Un seul héros, le peuple» mérite bien pour l’éterni- té, sa place dans l’histoire. On ne peut pas s’imposer au peuple, c’est le peuple qui impose par la voie démocratique ou par la violence révolution- naire, c’est un enseignement de l’histoire qui ne souffre aucune contestation. C’est la base qui élit le sommet, qui accorde ses suffrages, et non l’inverse. Et s’il arrive au peuple de se tromper dans ses choix, il sait, aujourd’hui plus que jamais, qu’il en paiera tôt ou tard le prix douloureux avant de rebondir, une fois guéri de ses blessures, vers d’autres destins. En définitive, «le parti du peuple» est plus fort de tous le partis agréés, en ins- tance de l’être ou dissous, et il est vain, du côté de l’opposition ou des gouvernants, à haute voix ou sous le couvert d’une sous- traitance bien souvent cacophonique et contre-productive, de vouloir s’autoprocla- mer sauveur de la nation, ou de caresser sans cesse la base au moyen de biens

auraient manqués à ce jour, et à appeler à la rescousse des figures écartées pourtant bruyamment de la responsabilité à la tête de leurs propres partis et «remerciés» des postes qu’ils occupaient à tour de rôle au sommet de la pyramide gouvernementale, mais connues pour leur résistance durable à l’usure et leurs performances inépui- sables dans les «reprises de service», pour peu, nonobstant leurs qualités intrinsèques, que cela serve d’une façon ou d’une autre

Observant un silence qui a donné lieu à des rumeurs tapageuses et contradictoires jusqu’à sa brève apparition qui a nourri à son tour d’autres interrogations le jour du dépôt officiel de sa candidature pour la quatrième fois au poste qu’il occupe déjà depuis quinze années, le premier magistrat du pays continue pendant ce temps riche en «scénarios» et en retournements, de gouverner, selon, c’est vrai, les canons d’une Constitution plusieurs fois revisitée, en habits civils, portés sur l’uniforme de premier chef des armées, et de ministre de la Défense nationale.

leur retour dans le poste de commande, et discrédite a posteriori leurs anciens contra- dicteurs. Observant un silence qui a donné lieu à des rumeurs tapageuses et contra- dictoires jusqu’à sa brève apparition qui a nourri à son tour d’autres interrogations le jour du dépôt officiel de sa candidature pour la quatrième fois au poste qu’il occupe déjà depuis quinze années, le premier magistrat du pays continue pendant ce temps riche en «scénarios» et en retournements, de gouverner, selon, c’est vrai, les canons d’une Constitution plusieurs fois revisitée, en habits civils, portés sur l’uniforme de pre- mier chef des armées, et de ministre de la Défense nationale. Personne ne trouve à redire, ou encore pour être précis, ne se hasarde à demander

bons et loyaux services. Et si un «sujet sensible» venait à occuper momentané- ment le débat public, il restait cependant circonscrit à ses limites et personne n’ose- rait par exemple s’en saisir, sauf s'il ne craignait pas la justice des hommes et de l'histoire pour porter un coup dans le dos de l’institution gardienne de l’intégrité et de la sécurité des lieux, prononcer un juge- ment à titre rétroactif sans preuves for- melles, ou reprendre impunément et publi- quement à son compte des accusations entendues dans des bouches ennemies, même si par ailleurs,«des affaires» natio- nales demeuraient pour une partie de l’opi- nion publique de ces pays-là, encore

entourées de mystères.

B. A.

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