Le calendrier traditionnel rwandais

"L’année commence en septembre et compte 12 mois lunaires, avec e un 13 mois intercalaire que le roi proclamait sur l’avis des [abiru]." (Alexis Kagame, La Notion de génération, 1959, pp. 63-64.)

Introduction
Le calendrier traditionnel rwandais est l’un des éléments majeurs de notre patrimoine. Il est regrettable qu’il soit si peu étudié. De fait, notre documentation sur ce thème reste très insuffisante. La discussion ci-après porte sur l’ordre des mois rwandais et leurs positions par rapport au calendrier grégorien. Nous tentons de démontrer que la liste en usage actuellement au Rwanda ne correspond pas au système traditionnel. Nous tentons en outre de démontrer que le festival des prémices, Umuganura se célébrait à la pleine lune de Nyakanga, en juin. Nous nous servons, pour ce faire, deux visites à la cour rwandaise dont nous avons les dates, et qui ont précédé ou suivi de peu, soit l’Umuganura lui-même, soit l’une des cérémonies qui le précédaient. L’explorateur allemand Richard Kandt (14-19 juin 1898) visita le Rwanda « peu de temps après » l’Umuganura de cette année ; son compatriote le capitaine von Ramsey (22 Mars 1897). Grace a seul Umuganura datable avec précision, nous pouvons dresser la liste de mois que nous estimons être la bonne et placer correctement cette série de lunaisons sur le calendrier grégorien.

Le calendrier rwandais – Ikibariro cy’imyaka
Petite histoire du calendrier
Les anciens rwandais avaient établi un calendrier de 12 mois lunaires, avec, de temps à autre, l’intercalation d’un mois embolismique pour rétablir la correspondance entre l’année lunaire et le cycle solaire des saisonsi. Ce calendrier lunisolaire (ou soli-lunaire) se basait sur les saisons et rythmait le cycle agricole. En effet, selon la légende du calendrier, le premier créateur du calendrier rwandais, du nom de Gihe, était un être d’origine céleste, qui « tomba » du ciel avec les Ibimanuka (les « Descendus »), ces fils de Dieu qui vinrent aider l’humanité naissante à se développer. Gihe jouait le rôle de conseiller auprès de ces majestés divines, et fut charge en particulier d’aider la dame Nyampundu dans ses taches de Grande Maitresse des céréales et des autres semences. Ce Gihe fut donc ministre de l’Agriculture. Sous la seconde dynastie des demi-dieux, celle de Gihanga et de ses descendants, les Rois du Cordeau (Abami b’Umushumi), grands bâtisseurs devant l’Eternel, l’agriculture ne fut pas moins a l’honneur, puisque Myaka, le propre fils de Gihe, fut ministre de l’agriculture sous Gihanga et sous tous ses successeurs. Son fils Kibariro le remplaça dans ces mêmes fonctions sous la troisième dynastie des Rois du Mental (Abami b’Ibitekerezo). Et ce fut ce Kibariro qui, encore à son poste sous le règne de Ruganzu Ndori, communiqua au plus grand de nos souverains un calendrier nouveau, pour remplacer l’ancien, qui ne semblait plus fonctionner. Kibariro chargea ensuite sa Grande Intendante (Umuja mukuru) de faire remettre à Ruganzu un assortiment de semences nouvelles, mieux adaptées au nouveau climat. Ce fut sur la base de ce nouveau calendrier agricole que le roi Ruganzu établit le calendrier rituel, avec ses trois mois sacrés de

Gicurasi, Kamena et Nyakanga, pendant lesquels s’exécutent les trois grands rituels consécutifs : Icyunamo, Icyunamuro et Umuganura. Or, ce Kibariro est fils de Myaka, fils de Gihe - Kibariro cya Myaka ya Gihe, trois noms dont le sens est le suivant :    Gihe signifie « Temps » ou « Durée »; Myaka signifie « Années » mais aussi « Cultures » – au sens de cultures annuelles – ce qui sousentend aussi les cultures saisonnières, et donc les saisons. Kibariro signifie « Calculateur » – en anglais, « Timer », « Reckoner ».

La série « Kibariro cya Myaka ya Gihe » signifie « Calculateur des Années du Temps », énoncé qui n’est qu’une définition du calendrier : une méthode pour compter les années et ainsi rendre compte du temps. Si donc ce Kibariro est celui compte et calcule les années. Par conséquent, dire que le roi Ruganzu obtint un nouveau calendrier des mains du dieu du Calendrier, cela revient à dire que ce fut le grand roi reforma le calendrier, sous inspiration divine. Dans les rituels de l’Ubwiru, on rencontre souvent le terme « ikibariro, » qui signifie le temps juste ou le moment correct pour exécuter tel ou tel rituel, et de kubariranya, faire des calculs en avance. De tels calculs devaient s’effectuer, par exemple, pour déterminer le meilleur moment pour exécuter le rite nommé « faire partir l’Igitenga» (la Corbeille). Il était nécessaire, en effet, que la Grande-Corbeille des Prémices Igitenga, fasse l’aller-retour entre la cour et les champs sacrés de Huro, dans le Bumbogo, et soit de retour à temps pour les rites préparatoires de l’Umuganura. Ces calculs devaient se renouveler tous les ans, car les pleines lunes ne tombent pas aux mêmes dates, bien évidemment, mais encore parce que la distance à couvrir n’était presque jamais la même. Il faut savoir, en effet, que non seulement la cour rwandaise était nomade, mais encore que la fête des prémices changeait de lieu pratiquement tous les ans, ces lieux n’étant pas nécessairement la cour royale elle-même. Ce lieu était choisi selon des considérations dont la teneur nous échappe en partie, mais qui se rapportent, d’une part, à la nature des énergies telluro-spirituelles disponibles à tel endroit et non à tel autre selon les « saisons », et de l’autre, à la personnalité du roi, ces deux facteurs devant être mis en rapport avec les besoins du pays en cette période particulière. Il s’agissait alors de déterminer, en fonction de la distance et des jours qui restent avant la pleine lune de Nyakanga, le bon moment du départ de la Grande-Corbeille. Nombre d’autres paramètres entraient en ligne de compte :   L’Igitenga était portée dans un palanquin spécial, en procession solennelle L’escorte de la corbeille se composait de plusieurs corps rituels (Abaja ba Gakondo : chanteuses/danseuses ; Abasengo : musiciens/instruments ; Abasizi: poètes (compositeurs/récitateurs;– leurs impundu ou ‘youyous’ particulièrement sonores sont restes célèbres; Impara : confrérie de Ryangombe); Tout cela attiraient les curieux par centaines, et c’était fait exprès, car « le peuple devait acclamer l’Igitenga tout le long de son passage »; l’Igitenga devait alors faire halte de temps à autre pour recevoir les hommages de la population Et surtout, l’Igitenga devait obligatoirement s’arrêter au moins une nuit à l’aller, au domicile d’un membre d’un « bon clan », c’est-à-dire les trois clans Abazigaba, Abasinga et Abagesera, qui sont

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réputés porter bonheur, leur foyer dégageant des bonnes énergies… Les parents et voisins de la famille choisie apportaient alors de quoi faire une grande fête… Si la distance était importante, l’on faisait autant de halte que nécessaire, toujours chez les « bons clans ». 1 Au retour au lieu prévu pour rituel, il fallait encore passer la dernière nuit au domicile du Grand Prêtre des Prémices Umutsobe (ou à son gite, si le lieu était éloigné de la capitale, ou il disposait d’un domicile digne de son rang), pour une veillée de prière…

Tout cela devait être prévu minutieusement, ce qui démontre le propos de S. Desouter (1982)2 qui avait constate chez les Rwandais, même les plus simples, une bonne connaissance des phases de la lune. Il faut supposer que les prêtres avaient des connaissances encore plus étendues, notamment en ce qui concerne l’observation du ciel. Malheureusement, vu les perturbations introduites par la colonisation et le prosélytisme anti-traditionnel des missionnaires européens, le clergé rwandais a été très rapidement déstructuré et finalement démantèle, et il devint difficile, voire impossible transmettre ses connaissances aux nouvelles générations. Il faut déplorer en particulier la persécution de l’équipe sacerdotale charge de l’Umuganura, et donc sans doute responsable en chef du calendrier. Nous savons qu’en 1925, le pouvoir colonial, sur instigation de Mgr Classe, kidnappa le grand prêtre Gashamura et le déporta nuitamment au Burundi, après quoi il décréta l’abolition de l’Umuganura et des autres rites traditionnels.

Le processus d’Intercalation
Le processus d’intercalation se nomme ihagika – le fait de guhagika, insérer un bouche-trou. Le mois intercalaire ou embolismique se nomme ukwezi kw’ ihagiko, ou ihagiko tout court. Ce mois s’insérait entre Mata et Gicurasi. Pour faciliter la compréhension, nous dirons que la lunaison de Mata, qui tombe habituellement entre février et mars, correspond à la période couverte par le signe zodiacal des Poissons (Pisces), tandis que Gicurasi correspond au Bélier (Aries). On notera que le fait même d’intercaler le mois embolismique entre Mata (février-mars) est Gicurasi (mars-avril) désigne Mata comme le dernier de l’année liturgique. Selon Mgr A. Kagame (La Notion de génération (1959: 63-64), les prêtres (abiru) responsables du calendrier procédaient a l’intercalation des qu’ils constataient que les lunaisons n’étaient plus en phase avec les saisons. Cette constatation se faisait à la fois par l’observation de l’état de la végétation, notamment les champs de sorgho. Si l’état du sorgho laissait supposer qu’il ne serait pas mur a la pleine lune de Nyakanga (mai-juin), alors, pour lui donner plus de temps, ils décidaient que la prochaine nouvelle lune ne serait pas Gicurasi, mais un second Mata ou un « Mata bis ». Ils communiquaient alors la décision au souverain, qui proclamait l’ihagiko à la nation. L’intercalation rétablissait par la même occasion la concordance entre les lunaisons et le calendrier zodiacal, qui est solaire3.

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Il en allait de même des rois, dont la personne était aussi un « objet sacré » qui ne pouvait loger que chez un umuzigaba, un umusinga ou un umugesera – faute de quoi, il logeait a la belle étoile. 2 S. Desouter, Abrégé agro-pastoral Rwanda, 1982, p. 164. 3 http://www.lucistrust.org/en/meetings_and_events/2014_schedule/2014_meetings_london

Ainsi, donc, comme l’a constaté le chercheur S. Desouter (1982) cité ci-dessus, les Rwandais avaient une bonne connaissance des phases de la lune, et de bien d’autres choses encore, sans doute, mais cette connaissance s’est perdue, et il ne nous en reste que des bribes. En effet, nous devons les quelques notions dont nous disposons sur le calendrier rwandais à une note de bas de page que Kagame inséra dans son ouvrage, La Notion de génération (1959: 63-64.) Kagame (1972 : 91) place le festival de des prémices de sorgho en juin, ce qui est correct, mais il croit qu’il s’agit d’une fête du mois de Kamena, ce qui, à notre avis, est incorrect. Nous proposons de démontrer que si l’Umuganura se célébrait en juin, la lunaison en question n’était pas Kamena, mais Nyakanga, à la pleine lune de ce mois. Par la même occasion, nous démontrerons trois autres faits : 1. Le festival de l’Umuganura ayant été décalé d’un mois, la liste de mois établie par Kagame est incorrecte; 2. Sur la base de cette liste décalée, Kagame a établi certaines correspondances entre les lunaisons rwandaises et le calendrier grégorien : ces correspondances sont donc elles-mêmes décalées ; 3. La liste de Kagame ayant servi de base pour établir le calendrier actuellement en usage au Rwanda, ce dernier a reproduit le même décalage. 4. A ce problème de décalage s’ajoute une erreur plus fondamentale encore, qui consiste à tenter de calquer des lunaisons sur un calendrier solaire. Or, l’année lunaire (354 jours) est plus courte de 11,25 jours par rapport à l’année lunaire (365 jours). Nos arguments seront de nature essentiellement documentaire, à commencer par les ouvrages de Mgr. Kagame lui-même.

Le problème du mois de l’Umuganura
Comme il a été dit plus haut, notre propos vise à démontrer que le festival annuel des prémices de sorgho, Umuganura, se célébrait en juin et non en Kamena, comme l’a affirmé. Kagame (1972:91) Le fait que l’Umuganura se célébrait en juin est bien documenté, car en plus de Kagame, nous avons Alison Des Forges4 (2011), qui nous apprend que la déportation, en 1925, de l’umwiru Gashamura ka Rukangirashyamba, premier responsable de ce festival, donna le signal de la suppression de cette grande fête nationale par les autorités coloniales : “When Umuganura was not celebrated as usual in June 1925, the end of such rituals at Court became widely known.” Nous constatons donc, avec cette auteure, qu’au début du siècle dernier l’Umuganura se célébrait habituellement au mois de juin. C’est ce que confirme Kagame dans de nombreux passages, non seulement ceux auxquels nous avons fait référence ci-dessus, mais encore celui-ci tire de son Abrégé d'Histoire du Rwanda (1975:144): "La cour séjourna à Gitwiko [jusqu’] à juin, car elle y accomplit [la cérémonie] des Prémices." Ces deux citations suffisent à confirmer que le mois de juin était celui de la fête des prémices de sorgho.

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Alison Des Forges, Defeat is the only bad news, 2011, p. 208-209 – citant le Diaire de Kabgayi, No. 12, 15 Mars 1925.

La visite de R. Kandt une date pour dater l’Umuganura
Le passage suivant, tiré du même ouvrage (Kagame 1975:144), nous permet d’en préciser la date: "Ce fut immédiatement après la fête des Prémices que la cour alla inaugurer la nouvelle résidence construite entre-temps à Mukingo5. Le Dr. R. Kandt … y arriva et y séjourna du 14 au 19 juin [1898]." Une étude des textes de l’Ubwiru nous montre que les phases de la lune rythmaient le calendrier rituel, les cérémonies se déroulant soit à la nouvelle lune, soit à la pleine lune. C’était notamment le cas des rituels périodiques : Inzira ya Gicurasi (incluant les cérémonies de Kamena), Inzira y’Umuganura (ces rituels étaient annuels), Inzira y’Umuriro et Inzira y’Ishora (ces deux derniers se déroulaient tous les quatre règnes.) Quelques exemples suffiront à notre démonstration:  Inzira ya Gicurasi :

La période de jeune et d’abstinence appelée Icyunamo commençait à l’apparition de la lune de Gicurasi : Iyo Gicurasi yabonetse /Lorsque [la lune de] Gicurasi est apparue Ingoma ntiziherezwa… / La [cérémonie de la] présentation des tambours est interrompue, Kugeza aho Kamena izabonekera. /Jusqu’à l’apparition [de la lune] de Kamena. Bakakubona abanyamuhango /Dès que les ritualistes ont vu cette lune, Maze mu gitondo… / [Les rites commencent] le lendemain matin. (http://dlblanc.com/Gakondo/rw/Rituals/gicuraasi.php (début du texte)  Inzira y’Umuganura: Bakabariranya n’igihe6 / On effectue des calculs en prévision de l’apparition Ukwezi kwa Gashyantare kuzabonekera / de la [nouvelle] lune de Gashyantare Bakajya guhagurutsa igitenga… et l'on expédie le panier igitenga en conséquence. (http://dlblanc.com/Gakondo/rw/Rituals/umuganura.php)  Inzira y’Ishora:

A l’issue de préparatifs très complexes, les rites majeurs de ce rituel, commencent la nouvelle lune d’Ukwakira, qui marque le début de l’année: Ubwo rero twimirije umwaka imbere: /A ce moment, nous avons l’année devant nous : Ukwezi ni Ukwakira. (Lignes 600-601) /Le mois est Ukwakira. (http://dlblanc.com/Gakondo/rw/Rituals/ishoora.php)

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Les deux localités, Gitwiko et Mukingo, se trouvent dans l’actuel district de Muhanga (anciennes communes de Nyamabuye de Kigoma, en Gitarama). 6 La traduction française de ce passage par les éditeurs des rituels est fautive: « On effectue des calculs pour que la lune de Gashyantare coïncide avec le moment où l'on va faire partir le panier igitenga.» Ce dont il s’agit, c’est que la Grande-Corbeille des Prémices devait parvenir aux champs sacrés de Huro (Muhondo, district actuel de Gakenke) le jour même de la Nouvelle Lune, pour y être remplie de sorgho nouveau. Il fallait donc le faire partir en temps utile. Ces calculs portaient sur les quelques jours précédant l’apparition du fin croissant lunaire, la lune étant donc invisible, ce qui suppose une connaissance précise des phases de la lune. (Voir plus haut, p. 2) Ces calculs relevaient des services du grand prêtre des rites de l’Umuganura.

Inzira y’Umuriro Le rituel de la production du feu sacré nous fournit un autre exemple de « timing » : Kibariro cyo kubyarira Umuriro cyaba cyaje/ Lorsque le moment de produire le feu sacré est venu Abaraguza b’abiru bakaraguriza iyo mirwa /Les prêtres font faire une divination au sujet de chacun Uko ari ibiri… /des lieux pressentis. (http://dlblanc.com/Gakondo/rw/Rituals/umuriro.php)

Or, en consultant le répertoire des phases lunaires de 1898 de l’U.S. Naval Observatory7, nous constatons que la nouvelle lune la plus proche de la date d’arrivée du Dr. Kandt à Mukingo le 14 juin, était celle du 20 mai, date trop précoce pour la campagne du sorgho. En revanche, la lune était pleine le 4 juin, date qui correspond mieux aux conditions décrites par Kagame, a savoir un départ [de Gitwiko] « immédiatement après la fête des Prémices » pour se rendre à Mukingo, et une arrivée de l’explorateur allemand, le Dr. R. Kandt, le 14 juin, c’est-à-dire une dizaine de jours plus tard. L’Umuganura de juin 1898 fut ainsi une fête de pleine lune. Et s’il en a été ainsi en 1898, c’est que cela était la règle. Nous avons donc là une donnée certaine : la pleine lune de juin est bien la « date » du festival des prémices de sorgho, Umuganura. Cette seule donnée nous permet de constater que le calendrier établi par Kagame (1959:63-64.) Il nous reste alors à établir le nom du mois lunaire correspondant à cette période. Selon Kagame, il s’agissait de Kamena: "La mort de Ndahiro II survint durant le mois lunaire de Gicurasi (coïncidant avec le mois de Mai). Ce fut l’origine des deux semaines de Deuil que la cour observait chaque année avant la célébration de la Fête des Prémices, celle-ci tombant à la nouvelle lune de Kamena." (Un Abrégé d’Ethno-Histoire du Rwanda, 1972, p. 91) Cependant, Kamena ne peut être le bon mois, puisque les textes de l’Ubwiru réservent cette même lunaison à l’autre célébration de l’année liturgique rwandaise: Icyunamuro, la grande fête de la Libération, appelée encore Ibirori bya Kamena. Il semble que Kagame ait oublié cette fête, appelée aussi Gukura Gicurasi, qui clôture la période de « deuil » (c’est le terme qu’il utilise) comme l’indiquent clairement le texte du rituel qui porte ce nom (D’Hertefelt & Coupez 1964: Inzira ya Gicurasi). Nous pouvons donc conclure que le mois lunaire de l’Umuganura est Nyakanga, la lunaison qui suit celle de Kamena, et précède celle de Kanama, comme cela figure sur la liste des mois du calendrier aujourd’hui utilise dans le pays (mais qui diffère de la liste donnée par Kagame en 1959.) Et d’après les citations que nous avons données ci-dessus, l’Umuganura était célébrée la pleine lune de juin, ce qui signifie que Nyakanga correspond a juin, mais en partie, vu que les lunaisons ne sauraient correspondre aux mois du calendrier grégorien, qui est solaire. Les lunaisons correspondent plutôt aux périodes associées aux signes du zodiaque. C’est ainsi que Nyakanga correspond au signe des Gémeaux. Nous en avons donné un premier exemple ci-dessus : le

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http://aa.usno.navy.mil/cgi-bin/aa_moonphases.pl?year=1898&ZZZ=END

mois lunaire de l’Umuganura de 1898, dont nous savons à présent qu’il s’appelle Nyakanga, a commencé le 20 mai, a culminé le 4 juin au moment de la pleine lune, et s’est terminée le 18 juin, puisque le mois suivant l’Observatoire de la marine américaine nous indique que le mois lunaire suivant, Kanama, a commencé le 19 juin. Un second exemple : cette année, 2014, la nouvelle lune de juin sera pleine le 13 de ce mois (23h14 à Kigali). Cette pleine lune sera celle des Gémeaux, signe correspondant donc à notre Nyakanga. L’Umuganura traditionnel se serait donc célébré le 13 ou le 14 juin 2014. Le 28 mai sera le jour de la nouvelle lune (le début) de Nyakanga/Gémeaux. Il est clair, par conséquent, que Nyakanga commence en mai et se termine en juin, mais pas toujours aux mêmes dates, bien évidemment, puisque les phases de la lune ne correspondent pas aux mois grégoriens. Il s’ensuit que la lunaison suivante, celle Kanama, se situe en juin-juillet : sa nouvelle lune apparaitra le 28 juin 2014, et sa lune sera pleine le 12 juillet 2014—dans le signe du Cancer. A retenir : - Umuganura est une fête de pleine lune de juin. - Sa lunaison est Nyakanga, mai-juin. - Nyakanga correspond au signe des Gémeaux. Quant à Kamena, sa nouvelle lune se situera au 28 avril 2014 (dans le signe du Taureau) tandis que sa lune sera pleine le 14 mai, peu après 14 heures. Ceci qui signifie que la fête commémorative de la Libération du Rwanda par Ruganzu Ndori – gukura Gicurasi – se serait déroulée autour de cette date, probablement le 15 mai. C’est en effet ce qui se serait produit si la colonisation n’avait pas aboli les fêtes traditionnelles. A retenir : - Kamena correspond à avril-mai et au signe du Taureau. - Kamena est le mois de l’Icyunamuro, un festival de pleine lune de mai. - Ce festival se nomme Ibirori bya Kamena, ou « Gukura Gicurasi ». Or, si la lunaison de Kamena correspond à avril-mai, la lunaison précédente, celle de Gicurasi, correspond nécessairement à mars-avril, sa pleine lune tombant en avril. Pour cette année, 2014, la nouvelle lune de Gicurasi est prévue le 30 mars, le 15 avril étant la date de sa pleine lune—dans le signe du Bélier. Durant cette lunaison, le pays observait une période de jeune et d’abstinence—une sorte de carême – appelée Icyunamo cya Gicurasi8 (ou « deuil », selon Kagame1972:91), commémorant l’occupation du Rwanda par le Bunyabungo (Bushi) suite au décès du roi Ndahiro Cyamatare. Le lever de ce deuil (gukura Gicurasi) était l’objet du grand festival de la pleine lune de mai, Ibirori bya Kamena, qui célébrait la délivrance du Rwanda par Ruganzu Ndori. Ce festival de mai était donc une fête de la Libération.

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Malgré son nom, l’Icyunamo ne se confinait pas au mois de Gicurasi: le ‘deuil’ se poursuivait pendant la première dizaine de Kamena, comme l’indique Kagame 1975:148): “…L’investiture de Kayijuka [eut] lieu à l’époque du grand deuil rituel de la Court, soit en mai 1900”. La cour commençait son carême le lendemain du soir ou le fin croissant lunaire a été aperçu (le 1er ou 2 Avril 1900) rejoint par le peuple « cinq jours après le début de la phase obscure », c.-à-d. peu avant la nouvelle lune de Kamena (mimai 1900) (http://aa.usno.navy.mil/cgi-bin/aa_moonphases.pl?year=1900&ZZZ=END)

A retenir : - Gicurasi est le mois de l’Icyunamo, ou « deuil de Gicurasi » - Cette lunaison correspond à mars-avril et au signe du Bélier. - L’Icyunamo débute à la nouvelle lune de Gicurasi – durant la 3e décade de Mars. Kagame mentionne un autre événement qui nous permet de confirmer la lunaison de Mars-Avril comme étant celle de l’Icyunamo cya Gicurasi. Il s’agit de la visite en mars 1897, d’un officier allemand, le capitaine von Ramsey, à la cour rwandaise, alors établie à Runda. Selon Kagame, “Après le départ de l’Allemand le 22 Mars [1897], la Cour se déplaça de Runda vers Kamonyi, ou elle célèbre aussitôt le cérémonial préparatoire à la fête des Prémices. Ce cérémonial avait toujours lieu au mois [en] mars-avril." 9 Kagame ne donne pas plus de précisions quant a la nature de ce « cérémonial préparatoire », mais il ne peut s’agir du « petit Umuganura », Umurorano, puisque cette fête se tient quinze jours avant le « grand Umuganura » vu qu’il n’y a pas de sorgho mur a cette époque de l’année. Il doit s’agir de l’Icyunamo cya Gicurasi, qui se déroule effectivement en mars-avril. Il faut rappeler, en effet, que dans toutes les religions, le carême est considéré comme une période de purification, pendant laquelle l’on se prépare a un grand événement de nature plus joyeuse. Pour ne prendre que l’exemple des trois religions les mieux connues au Rwanda, le carême (en mars-avril) prépare le Chrétien a la fête de pâques, le festival de la résurrection du Christ, le festival de l’avènement du Coran, et le Juif à la célébration de la sortie d’Egypte, et le Musulman, à la fête de l’Eid-ul-Fitr. De même, Gicurasi (mars-avril) prépare le Rwandais la fête de l’Icyunamuro (ou « Ibirori byo gukura Gicurasi ») et au grand Festival de l’Umuganura. Nous retenons donc que l’Icyunamo de 1897 a débuté peu de temps après le 22 mars 1897, date de départ de Von Ramsey. Or, nous savons par le texte même du rituel de Gicurasi que ce « deuil » débutait « à l’apparition de la lune de Gicurasi – « iyo Gicurasi yabonetse ». Nous n’avons alors qu’à consulter les tables des phases de la lune pour 1897, pour constater que la nouvelle lune la plus proche du 22 mars était celle du 2 Avril10. Cette date aurait donné à la cour une dizaine de jours pour déménager de Runda et s’installer dans ses nouveaux locaux à Kamonyi, et préparer les rites qui inaugurent l’Icyunamo. Ce délai semble raisonnable, en effet. Ceci confirme par la même occasion la correspondance entre Gicurasi et le signe astrologique du Bélier, dont la période aura couru du 2 au 30 Avril 1897, et pour cette année, 2014, du 30 mars au 28 avril. De la discussion ci-dessus, il appert que les visites des deux allemands nous permettent d’établir que Gicurasi, le mois de l’Icyunamo, correspond a mars-avril, tandis que Nyakanga, qui correspond a l’Umuganura. Il semble possible, par conséquent, d’affirmer, à partir de la date d’arrivée du Dr. Kandt, que l’Umuganura de 1898 a été célébré à la pleine lune de juin, c’est-à-dire le 13 ou le 14 juin 2014. A retenir : - La visite du Capitaine von Ramsey confirme que Gicurasi correspond à mars-avril.

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A. Kagame, Un Abrégé de l’Histoire du Rwanda, 1975, page 131. Voir les tables de la U.S. Navy pour 1897: http://aa.usno.navy.mil/cgi-bin/aa_moonphases.pl?year=1897&ZZZ=END; et 2014: http://aa.usno.navy.mil/cgi-bin/aa_moonphases.pl?year=2014&ZZZ=END.
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Ces données nous permettent d’établir, pour l’année 2014, le moment des trois commémorations annuelles du calendrier liturgique traditionnel :    Gicurasi - mars-avril ; Icyunamo (à la cour11) : commence à la nouvelle lune, le 30 mars 2014 Kamena - avril-mai ; Icyunamuro : pleine lune, le 14 mai 2014 (début de la lunaison: 29/4/2014) Nyakanga - mai-juin; Umuganura : pleine lune, le 13 juin 2014 (début de la lunaison: 28/5/201412)

A partir des correspondances ainsi établies entre Gicurasi, Kamena et Nyakanga et leurs périodes correspondantes par rapport au calendrier grégorien – mars-avril, avril-mai, et mai-juin – nous déduisons que Kanama, la lunaison qui suit Nyakanga, correspond à juin-juillet, tandis que Mata, la lunaison précédant Gicurasi, correspond habituellement à février-mars. Ceci étant, il ne reste plus à qu’à aligner les autres mois à la suite de ces six dont nous sommes déjà certains, et ce, sans aucun risque d’erreur, puisque nous en connaissons déjà les noms et la séquence. Nous avons donc la liste suivante : Liste des mois lunaires (proposition RMM) : 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. 11. 12. Gicurasi (Mars – Avril) Kamena (Avril – Mai) Nyakanga (Mai-Juin) Kanama (Juin-Juillet) Nzeri (Juillet-Août) Ukwakira (Août–Septembre) Ugushyingo (Septembre–Octobre) Mutarama (Oct – Novembre) Gashyantare (Novembre – Décembre) Ukuboza (Décembre – Janvier) Werurwe (Janvier – Février) Mata (Février – Mars)

Nous reviendrons sur cette liste plus loin, lorsque nous aurons déterminé, a l’aide des quelques autres textes, le mois que la tradition considère comme le premier de l’année. Retenons, pour le moment, que cette liste diffère de celle actuellement en usage dans le pays, qui se présente comme suit :  1. 2. 3. 4. 5. 6. 7.
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Liste des mois actuellement en usage au Rwanda: Mutarama : Janvier Gashyantare : Février Werurwe : Mars Mata : Avril Gicurasi : Mai Kamena : Juin Nyakanga : Juillet

La cour commençait le ‘deuil’ à la nouvelle lune de Gicurasi, le peuple ne se joignant aux hautes autorités que cinq jours après le début de la phase obscure de Gicurasi : « Yamara kwijima, bagategereza iminsi itanu, maze mu gitondo... » (http://dlblanc.com/Gakondo/rw/Rituals/gicuraasi.php) En d’autres termes, le peuple ne faisait carême que pendant la première décade de Kamena – ce qui correspond a un jour pour chaque année que dura l’occupation. 12 A titre de comparaison, l’Umuganura de 2013 se serait célébré le 23 juin, le 2 juillet en 2015, et en 2016, le 20 juin.

8. 9. 10. 11. 12.

Kanama : Août Nzeri : Septembre Ukwakira : Octobre Ugushyingo : Novembre Ukuboza : Décembre.

Cette liste de mois a été établi sous la Première République, Il est évident que cette liste n’est rien d’autre qu’une série de mois grégoriens dont on a simplement remplace les noms européens par des noms rwandais, sans tenir aucun compte de la nature lunaire de nos mois traditionnels. Il faut rappeler, en effet, que le calendrier rwandais, Ikibariro cy’imyaka, était lunisolaire. Cela signifie que le comput des mois se basait sur les lunaisons, moyennant l’insertion d’un mois complémentaire à certaines périodes, pour ramener l’année des lunaisons en alignement avec les saisons, déterminées par la course annuelle du soleil. Selon Kagame (1959 : 63) ce treizième mois intercalaire était proclamé par le Roi sur avis des abiru.13 (Voir aussi Coupez & Kamanzi 1962:29). Il est difficile de savoir quelles données ont servi de base à l’établissement de cette liste, vu qu’elle ne présente que des ressemblances lointaines avec celle de Kagame, qui lui-même s’est basé en partie sur les travaux de certains de ses prédécesseurs, tels le missionnaire A. Pages déjà cité. Voici, à titre de comparaison, la liste de Kagame :  1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. 11. 12. Liste originale de Kagame Nzëli : septembre-octobre Ukwakira : novembre Ugushyingo : novembre-décembre Ukuboza : décembre-janvier Mutarama : janvier-février Gashyantare : février-mars Werurwe : mars-avril Gicurasi : avril-mai Kamena : Mai-juin Nyakanga : juin-juillet Tumba-Nyakime : juillet-août Tumba-Kanama : août-septembre. (A. Kagame, La notion de généalogie, 1959, p. 63, note)

Kagame ajoute a cette liste le mois Mata, « mois intercalaire qui s’insérait entre Werurwe et Gicurasi » Cette liste présente de grandes difficultés. Nous nous contenterons de les relever, sans tenter d’en expliquer l’origine, encore moins de les résoudre.
13

Sur ce point, le Rwanda ne manifeste aucune particularité, comme le montre un article de l’Encycl. Universalis: "La correction se fait par adjonction de mois intercalation, sur ordonnance du souverain, quand l’écart entre les saisons et les lunaisons était devenu trop apparent. Cet écart est déterminé à partir de l’observation des levers héliaques d’étoiles désignées d’avance, c’est-à-dire de la date à laquelle l’étoile commençait à être visible dans le crépuscule du matin. Cependant, l’usage du mois intercalaire semble avoir été très irrégulier, ce qui rend très difficile l’étude la chronologie chaldéenne." (Article d’André Boischot, Encycl. Universalis)

On constate d’abord que Kagame situe le premier mois de l’année en septembre-octobre, au lieu d’aoûtseptembre, comme le laissait supposer sa déclaration selon laquelle "L’année rwandaise commence en septembre et compte 12 mois lunaires, avec un 13e mois intercalaire [que] le Roi le proclamait sur l’avis des [abiru]." (La Notion de génération, 1959, pp. 63-64.) Cette déclaration est reprise par Coupez & Kamanzi pratiquement dans les mêmes termes : "L'année, qui commence en septembre, est divisée en 12 mois lunaires, avec, certaines années, et sur avis des conseillers secrets du Roi, un treizième mois intercalaire." (André Coupez & Thomas Kamanzi, Récits historiques rwandais, 1962, p. 29". On peut alors s’interroger sur le choix de Nzeri au lieu de ce Tumba-Kanama, qui selon lui, correspond a Août-septembre. Puisque, selon lui, Ukwakira correspond à novembre, la lunaison précédente devrait correspondre à octobre et non à septembre, sinon sa période dépasserait de loin les 28 ou 29 jours d’un mois lunaire. Nous constatons ensuite la présence sur cette liste de deux mois qui ne sont plus en usage : TumbaNyakime et Tumba-Kanama. Que sont-ils devenus ? Le problème lié à Mata tient au fait que Kagame considère que Mata est un mois intercalaire, c’est-àdire occasionnel, qui s’insérait, selon lui, « entre Werurwe et Gicurasi ». Ceci pose déjà un problème sérieux, puisque Mata est aujourd’hui considéré comme un mois permanent, comme l’avaient déjà souligné nombre de prédécesseurs de Kagame, dont le Père André Pagès en 1933 (Un royaume hamite, p. 425). Or, si Mata n’est pas compté parmi les mois permanent, il se crée une lacune, que comble mal le dédoublement du nom Tumba en Tumba-Nyakime et Tumba-Kanama. Ces deux noms figuraient déjà sur les listes établies avant la parution de La notion de génération en 1959, puisque Pagès (1933:425) mentionnait déjà deux mois nommés « gatumba gatoya », « gatumba kanama ». Par la suite, TumbaNyakime a été remplace par Mata, sans que l’on sache comment, et Tumba-Kanama est devenu Kanama tout court. Quelque étrange que paraissent ces deux noms, il faut croire qu’ils ont dû se référer à quelque réalité qui nous échappe aujourd’hui : un mois, une saison ? Mais quelle saison, puisque Kagame place ces deux mois entre juillet et septembre, période très éloignée de la saison itumba, tandis que Pages place ses deux gatumba en septembre, ce qui peut supposer que l’on a pu designer par agatumba la saison que nous appelons aujourd’hui umuhindo, et qui est effectivement une petite saison humide. Cette nomenclature suggérerait-elle l’existence, au 19e siècle, d’un Août-septembre plus humide qu’aujourd’hui? Cependant : aucune de ces hypothèses ne semble satisfaisante, d’autant plus que Pages, pour sa part, fait de « gatumba kanama » un mois intercalaire. Quoi qu’il en soit, ces deux noms été té supprimés plus tard, mais sans que nous sachions d’ailleurs a quel moment précis a eu lieu cette suppression, ni par qui. Laissons donc cette question en l’état. Le troisième problème que pose un mois de Mata qui ne serait qu’occasionnel est celui-ci : le mois intercalaire ou embolismique, ihagiko, s’insérait, selon Kagame (1959 : 63-64, n.) avant Gicurasi, et donc

après le dernier mois de l’année rituelle, Mata et dans son prolongement. C’est en effet la pratique la plus courante dans les cultures à calendrier lunisolaire, et c’est d’ailleurs pourquoi on parle de « treizième mois ». L’intercalation (ihagika) visait à faire reculer Gicurasi et par conséquent Kamena et Nyakanga, afin d’assurer que cette dernière lunaison coïncide avec la saison des récoltes ou ne la précède que de peu. De même, le mois complémentaire du calendrier juif s’insérait après le douzième mois, Adar, en tant qu’Adar II. La quatrième difficulté à relever concerne le mois considéré comme le premier du mois. Kagame propose Nzeri, qu’il fait correspondre à septembre-octobre. Il est logique, en effet, que chez un peuple agricole, l'année doive commencer à un moment ou se renouvelle l’activité agricole, ce qui est le cas au Rwanda à partir de septembre. La difficulté réside dans la correspondance absolue que Kagame établit entre la lunaison d’Ukwakira et le mois solaire de novembre, ce qui est non seulement impossible sur le plan astronomique, mais surtout en contradiction flagrante avec la tradition, d’une part, et la réalité agricole d’autre part. En effet, la tradition est assez ferme sur ce point : Ukwakira est la première de l’année agricole – ou l’année tout court. Comme nous l’avons rappelé plus haut, dans une société agricole, le calendrier débute nécessairement au moment des semailles, et notamment celles concernant les principales denrées du pays. (Quelques sociétés fixent le début de l’année à partir du moment des récoltes, mais toujours par rapport aux cultures majeures.) Or, Novembre ne satisfait ni à l’une, ni à l’autre condition. Le calendrier agricole rwandais qui figure sur le site de la FAO/GIEWS nous confirme que le mois de novembre est, pour les deux grandes campagnes agricoles, une période de croissance, et no de semailles, encore moins de récoltes14. Il est clair, par conséquent, que vu le caractère agricole de l’année rwandaise, une lunaison correspondant, même partiellement, au mois de novembre, ne saurait être le premier mois de l’an. C’est du moins ce que l’on peut dire en considérant climat actuel.

L’ainé de mois – infura y’amezi
Reste alors la question de savoir lequel de nos mois est considéré dans la tradition comme tant le premier de l’année. Sur ce point, nous avons notamment ces deux: 1. Nous avons vu plus haut que le rituel Inzira y’Ishora semble considérer ce mois comme premier de l’année: « Ubwo rero twimirije umwaka imbere/Ukwezi ni Ukwakira.»15 2. Selon une tradition rapportée par Smith (1975) établit que le mois d’Ukwakira est l’ainé des mois: "Infura y’amezi ni Ukwakira – kwakira imbuto zose : invura ikagwa, ibishyimbo bigaterwa, uburo bukabibwa… imbuto nyinshi zikamarirwa mu butaka."16 Ces deux traditions, l’une populaire, l’autre officielle, nous permet d’établir que l’année rwandaise traditionnelle commençait avec la lunaison d’Ukwakira, qui a sa nouvelle lune habituellement en Août et sa pleine lune en Septembre, toujours en tenant compte de la mobilité des phases lunaires sur
14 15

http://www.fao.org/giews/countrybrief/country.jsp?code=RWA http://dlblanc.com/Gakondo/rw/Rituals/ishoora.php 16 P. Smith, Le récit populaire au Rwanda, 1975, pp. 144-145

l’année des saisons. A titre d’exemple, cette année-ci, 2014, la lunaison Ukwakira commencera le 24 août et se terminera le 23 septembre (pleine lune : 9 sept.). En 2013, par contre, sa période courrait du 5 septembre au 3 Octobre (pleine lune: 19 sept), période qui correspond au début de l’activité agricole dans notre pays.17 On voit bien, par conséquent que ce mois ne saurait correspondre à novembre, comme le proposait Kagame, puisque la tradition place Ukwakira a l’origine de l’année, pour la bonne raison qu’il est le mois des premières activités agricoles après la grande saison sèche, ceci étant en outre la règle générale chez tous les peuples agricoles. Nous pouvons alors conclure, du moins provisoirement, que la liste de Kagame est défectueuse, et qu’il en va de même de la liste des mois actuellement en usage, puisqu’elle calque sur un calendrier solaire des mois appartenant au départ à un calendrier basé sur des lunaisons.18 Il est possible, cependant que l’intention première et principale ait été simplement de chercher à adopter le calendrier grégorien, plus commode à gérer et mieux en accord avec la vie moderne, mais en « indigénisation » ses noms étrangers – français ou anglais. On s’est alors contenté d’accoler un nom lunaire rwandais à chaque nom étranger, sans se poser trop de questions quant au bien fondé de cette transformation. Le résultat est que nous avons aujourd’hui un calendrier grégorien avec des étiquettes en langue rwandaise, accolées sans tenir compte de la différence entre les deux systèmes. C’est ainsi que notre « kalendari » n’a de rwandais que le nom – ou les noms des mois… On peut penser que cette question n’intéresse plus que le chercheur et le traditionnaliste. Mais il faut quand même songer que nous nous proposons de redonner a certaines de nos fêtes traditionnelles le caractère national que leur avait enlevé la colonisation et l’action missionnaire – et aujourd’hui la mondialisation. Or, ces fêtes se structuraient autour des phases de la lune, selon un calendrier lunisolaire, ce qui demanderait que l’on s’intéresse de nouveau au calendrier traditionnel. Calendrier agricole et calendrier rituel Dans son analyse des rapports historiques, chez le peuple hébreu, entre religion, nature et calendrier, le philologue et historien français Isidore Loeb dit qu’en Israël, sous le règne de Josias, dans le but d’instaurer un calendrier « purement religieux », on rompit tous les liens qui rattachaient la religion à la vie pratique, et on dénatura exprès le caractère de l'année en prenant pour origine le mois de Nisan (Exode, 12, 2). Ce changement avait pour but de transformer l'année agricole en année religieuse et de fonder sur une doctrine le calendrier fondé autrefois sur les saisons. » Cependant, poursuit Loeb, « le mois de Tisri, resta sans doute, pour le peuple, le vrai commencement de l'année, et… on ne parlait plus de l'origine de l'année en Nisan que par acquit de conscience. »19
17 18

http://aa.usno.navy.mil/cgi-bin/aa_moonphases.pl?year=2013&ZZZ=END Il semble que notre “kalendari” actuel ait été établi par le gouvernement Kayibanda sur la base d’une étude, ou du moins un document, justifiant le choix de l’ordre des mois que nous savons. Il faudra tenter de trouver ce document, dont l’importance historique est évidente.

Il faut dire ici que Loeb fait un mauvais procès au roi Josias, ou plutôt aux prêtres de son époque. Prendre pour origine le mois lunaire de Nisan, en Mars-Avril est certes une « dénaturation », dans ce sens que l’année ne suis plus les rythmes agraires de Palestine. Mais la raison principale d’une année liturgique qui commence en Avril-May est astrologique : Nisan (comme notre Gicurasi, ou le mois hindou de Chaitra) correspond au Bélier (Aries), qui est le premier signe du zodiaque. Ce changement avait donc une portée profondément religieuse, puisqu’il liait l’année liturgique aux flux et reflux des énergies cosmiques. Il est compréhensible, cependant, que le peuple ait tenu à conserver son calendrier agricole, commençant en automne avec le mois de Tisri, laissant Nisan aux religieux. Nos ancêtres, à l’instar de nombre d’autres traditions, géraient la vie courante selon un calendrier agraire commençant avec les premières pluies de la fin de la saison sèche icyi, réservant a l’usage des prêtres le calendrier rituel, qui commence au mois de Gicurasi, vers la fin du mois de mars, période qui n’est ni le début des semailles, ni celui de récoltes et qui n’a donc de valeur qu’astrologique. Nous avons donc, d’une part, un calendrier agricole qui commence en Ukwakira (août-septembre), avec la grande campagne agricole de la « Saison B », et de l’autre, un mois de Gicurasi qui ouvre la série de rituels annuels. Cela signifie que la distinction entre les deux calendriers était loin d’être nette. En effet, l’intercalation visait à rétablir la concordance entre l’année lunaire et les saisons, de sorte que l’Umuganura puisse se célébrer au moment où l’on dispose de sorgho nouveau en quantité suffisante.20 Mais ce rétablissement permettait, par la même occasion, de gérer correctement le calendrier agricole, et notamment de mieux choisir les dates des semailles, vu que le rythme des saisons est régi par le soleil. On devrait alors parler d’un seul calendrier basé sur le cycle des saisons, avec le début de l’année en Ukwakira (fin août-sept., Virgo) sur lequel les prêtres calquaient un calendrier rituel commençant en Gicurasi (mars-avril), tout comme nous avons aujourd’hui, en plus de l’année du calendrier standard, une année scolaire qui peut commencer en Septembre ou tout autre mois, une année fiscale, etc. D’après les informations fournies par Kagame (1959:64) durant les années ou les rites de l’Icyunamo devaient être retardés d’un mois pour mieux coordonner l’année lunaire et les saisons par adjonction d’un mois complémentaire, la cour annonçait simplement le fait, et par la suite, la ronde des mois continuait dans l’ordre habituel – jusqu'à ce que l’on constate de nouveau un décalage accusé entre les mois lunaires et les saisons. Il semble alors que la gestion du calendrier par un groupe d’abiru spécialisés, chargés de la programmation des cérémonies et des fêtes, mais sans jamais sortir de l’ordre naturel des saisons. Il ne faut pas oublier, en effet, que l’intercalation elle-même était motivée par le souci de faire coïncider, dans la mesure du possible, les phases de la lune de Nyakanga, le mois de l’Umuganura, avec le cycle du sorgho. Par conséquent, on ne peut parler de calendrier « purement religieux » au Rwanda, mais d’un calendrier dans lequel les fêtes religieuses et les activités agricoles étaient gérées comme un tout, et tributaire du rythme des saisons.

19

http://www.cosmovisions.com/calendrierJuifChrono.htm

20

Effectivement, nous en avons la confirmation par le calendrier agricole de la FAO pour le Rwanda, qui montre que les récoltes de sorgho commencent en juin. http://www.fao.org/giews/countrybrief/country.jsp?code=RWA

A l’issue de cette discussion, nous pouvons alors proposer la liste qui nous parait correcte : Liste des mois lunaires (proposition RMM) : 1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8. 9. 10. 11. 12. Gicurasi (Mars – Avril) Kamena (Avril – Mai) Nyakanga (Mai-Juin) Kanama (Juin-Juillet) Nzeri (Juillet-Août) Ukwakira (Août–Septembre) Ugushyingo (Septembre–Octobre) Mutarama (Oct – Novembre) Gashyantare (Novembre – Décembre) Ukuboza (Décembre – Janvier) Werurwe (Janvier – Février) Mata (Février – Mars)

On doit admettre, cependant que si les trois premiers mois semblent être bien à leur place par rapport à la saison et à notre climat actuel, il n’en va pas de même des autres mois. Nous avons en effet, la situation suivante :  Gicurasi tombe effectivement à la saison des rhumes, ibicurane - selon une association sans doute plus mnémotechnique qu’étymologique, mais suffisamment suggestive pour qu’on s’y appuie valablement ; nous avons donc la certitude que cette lunaison tombe entre mars et avril ;  Kamena (avril-mai) suit nécessairement Gicurasi, car nous en avons la confirmation dans le Livre des Rites ;  Nyakanga (mai-juin), dont la position par rapport à Kamena et au mois grégorien de juin, est confirmée par la même source, et aussi de manière indépendante, notamment par le calendrier agricole cité ci-dessus, par le fait que le sorgho commence à mûrir en juin; Il n’en va pas de même pour Kanama, dont le placement en Juin-Juillet laisse quelque peu à désirer, vu que ce nom suggère une terre dénudée par la sécheresse – du verbe kwanama – ce qui conviendrait mieux à une lunaison tombant entre juillet et Août. Certes, il arrive que cette lunaison, qui correspond au signe astrologique du Cancer, court jusqu'à la fin du mois grégorien de juillet (ex. 199921), voire jusqu’aux premiers jours d’Août (ex. 2013), mais il arrive aussi que la lunaison se termine au début de juillet (ex. 201322.) Le doute subsiste donc, si tant est que le nom Kanama a la signification que nous venons de proposer… Il est clair, par ailleurs, que si le mois de Kanama pose problème, le positionnement de Nzeri (juilletaoût) est ipso facto remis en cause, et ce, d’autant plus que son étymologie nous échappe. Le problème pose par cette lunaison se complique encore par le fait que nombre d’auteurs le placent à la tête des
21 22

http://aa.usno.navy.mil/cgi-bin/aa_moonphases.pl?year=1999&ZZZ=END http://aa.usno.navy.mil/cgi-bin/aa_moonphases.pl?year=2013&ZZZ=END

mois, c’est-à-dire donc au début de l’année agricole, puisque le calendrier rwandais, comme tous les calendriers traditionnels, est un calendrier agraire. Or, nous n’apercevons aucun moyen de résoudre ce problème, si bien que cette lunaison est à marquer d’un point d’interrogation, que l’on n’espère guère pouvoir lever de si tôt. Malheureusement, il en va de même du mois suivant, Ukwakira, comme de son prédécesseur, puisque les auteurs, et les Rwandais en général, ne s’entendent pas sur la question de son statut : est-il le premier mois du calendrier, ou le second, après Nzeri ? Or, de par son nom même, cette lunaison est clairement associée aux semailles. On entend dire fréquemment : Ukwakira kwakiira (kwakira ?) imbuto zose – qui signifie Ukwakira qui reçoit (ou brille sur) toutes les semences. De ce point de vue, le débat devrait être clos : puisque nos ancêtres ont établi le calendrier sur la base des saisons et des semailles, le mois qui « reçoit les semailles » aux premières pluies qui mettent fin a la saison sèche et ouvre ainsi l’année agricole, ce mois ne peut être que le premier de l’année agricole. Cette année, 2014, Ukwakira, qui correspond au signe de la Vierge, commence le 25 août et se termine le 23 septembre, ce qui signifie que les semailles de la « Saison B », qui, le calendrier de la FAO, déjà cité, débute en septembre, pourront se dérouler sous le soleil de l’Ukwakira – si les pluies sont au rendez-vous. Nous pouvons alors conclure en toute sécurité que le mois nomme Ukwakira est bien l’aine des mois, comme la tradition l’a toujours enseigne, et ce, malgré Kagame, qui place Ukwakira en novembre, et fait commencer l’année en Nzeri, et malgré le soi-disant calendrier actuellement en usage, qui place ce mois en Octobre (voir plus haut, page 10).

Conclusion
Nous avons tenté, dans cette note, de montrer que ce que nous appelons aujourd’hui le calendrier rwandais est fondé sur une série de méprises et ne saurait donc être considéré comme représentant le calendrier traditionnel rwandais. Nous avons aussi proposé une nouvelle liste des mois rwandais, avec leurs correspondances grégoriennes, et prouvé que le festival de l’Umuganura se tenait à la pleine lune de Nyakanga, qui tombe généralement au mois de juin. Par la même occasion, nous avons démontre que le calendrier agricole traditionnel commençait en Aout-Septembre, la lunaison correspondante étant Ukwakira, et non Nzeri, comme on le croit habituellement. Des zones sombres persistent, et nous en avons identifié quelques-unes, qui encourageront sans doute nos chercheurs à approfondir cet import sujet qu’est le calendrier traditionnel rwandais.

R.-M. Mukarutabana Mars 2014.

i

La journée rwandaise, umunsi, est divisée en deux parties : le jour, qui commence à l’aube et se termine au crépuscule, et la nuit, qui couvre la période sombre de la journée. La journée se divise en ‘périodes’ suivant la course du soleil et l’activité humaine et animale qui en résulte. Les périodes de la nuit sont nommées, de manière plus poétique qu’exacte, d’après les activités de la soirée et par la suite, selon les trois phases du sommeil : le premier sommeil, qu’interrompt un « premier réveil » (kwicura ubwa mbere), s’étend du coucher (20h30-21h) à minuit ou 1 heure du matin (mu gicuku, le milieu de la nuit); une seconde phase court jusqu’au premier chant du coq (mu nkoko za mbere), vers 3h du matin : c’est le second réveil, kwicura ubwa kabiri. La dernière phase de sommeil se termine « à l’heure des gazouillis », mu bunyoni (aux petits oiseaux). C’est en tous cas ce rythme que recommandaient nos ancêtres, qui croyaient qu’il était malsain de dormir tout d’une traite. La semaine traditionnelle de cinq jours se terminait par un chômé, dit, icyumweru, ‘jour blanc’, établi par Ruganzu Ndori à la demande de son frère, Kibogo, lors de sa montée au ciel pour échanger sa vie contre la pluie…

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