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Hélène Casanova-Robin D'Homère à Ovide [Le discours d'Ulysse dans l'armorum indicium (Métamorphoses,

D'Homère à Ovide [Le discours d'Ulysse dans l'armorum indicium (Métamorphoses, XIII). Rhétorique et spécularité]

In: Gaia : revue interdisciplinaire sur la Grèce Archaïque. Numéro 7, 2003. pp. 411-423.

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Casanova-Robin Hélène. D'Homère à Ovide [Le discours d'Ulysse dans l'armorum indicium (Métamorphoses, XIII). Rhétorique et spécularité]. In: Gaia : revue interdisciplinaire sur la Grèce Archaïque. Numéro 7, 2003. pp. 411-423.

doi : 10.3406/gaia.2003.1434 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/gaia_1287-3349_2003_num_7_1_1434

Résumé «U Iliade ovidienne», comme on se plaît à l'appeler communément, prend place au début du livre ΧΓΠ des Métamorphoses, dans la bouche de deux de ses protagonistes et non des moindres, Ajax et Ulysse. En effet, Ovide, après un vaste tour d'horizon sur le sujet au livre ΧΠ, où l'art du récit semble se conjuguer avec celui de l'ellipse, revient sur les événements narrés par l'épopée homérique de façon indirecte, au moment où les deux héros se disputent les armes d'Achille. La mise en exergue de la querelle en soi - qui n'existe pas chez Homère- est déjà une prise de position sur la question de l'archétype de l'épopée et, plus largement, sur le principe de Yimita- tio qui régit toute création artistique de l'antiquité à l'âge classique. La délégation de parole aux personnages constitue un autre parti pris autorisant non seulement la sélection dans les événements narrés - dispensant de rappeler à ses lecteurs les tableaux si connus - mais aussi la diversité des points de vue, puisque ce sont les mêmes épisodes qu'évoquent les orateurs, chacun livrant son interprétation personnelle. Apparaît alors, à travers cette tension entre le texte source et celui ainsi produit une relecture critique de Y Iliade et des valeurs héroïques traditionnellement chantées par l'épopée, ainsi qu'une revendication de nouveauté notamment par la prééminence accordée à Ulysse, héros de parole plus que d'action, qui sera au cœur de l'étude. La mise en scène de personnages homériques est encore le lieu d'une réflexion sur l'écriture poétique dont les poèmes des Métamorphoses ne sont jamais exempts : par les échos entre la joute oratoire et d'autres rivalités artistiques présentes dans le recueil, par l'infléchissement rhétorique conféré au discours du roi d'Ithaque, se dessine une esthétique nouvelle où semble se refléter la démarche créatrice de tout le recueil.

Abstract «The Ovidian Iliad » as it is commonly called, takes place at the beginning of the 14th book of the Metamorphosis, in the mouth of two of its protagonists and not the least, Ajax and UUsses. Indeed, Ovid, after a complete tour of horizon on the subject in the 12 th book, where the art of narration seems to combine with that of the ellipsis, comes back to the events described in an indirect way in the Homeric epic, when the two heroes fight over Achilles' weapons. The emphasis laid on the quarrel itself, which is not found in Homer, is already a definite position on the question of the archetype of the epic, and more generally on the principle of the imitatio which has ruled all artistic creations from the Antiquity to the Classical Age. The delegation of speech to the characters is another example of a choice not only allowing the selection of the events related, thus avoiding the retelling of well known scenes, but also for the diversity of the points of view, since the orators are telling the same episodes, each giving his own interpretation. Thanks to the tension between the source itself and the text thus produced, the need appears for a critical rereading of the Iliad and of the heroic values traditionally sung in the epic, together with a a claim for newness, particularly in the prominence given to UUsses, a hero in words more than in deeds, which will be at the heart of this study. The staging of the Homeric characters is once more the occasion for a reflexion on the poetic writing that can always be found in the poems of the Metamorphosis. In the echos between the oratory jousting and other artistic rivalries seen in the compilation, in the rhetorical inflection confered on the King of Ithaca's speech, a new aesthetics takes form where the creative drive of the collection seems to be reflected.

King of Ithaca's speech, a new aesthetics takes form where the creative drive of the collection

D'Homère à Ovide

Le discours d'Ulysse dans

Vormorum iudicium (Métamorphoses, XIII)

Rhétorique et spécularité

HélEne Casanova-Robin Université Stendhal-Grenoble 3

«L·1Iliade ovidienne», comme on se plaît à l'appeler communément, prend place au début du livre ΧΙΠ des Métamorphoses, rapportée par deux de ses protagonistes et non des moindres, Ajax et Ulysse1. Ovide, après un vaste tour d'horizon sur le sujet au livre ΧΠ, où l'art du récit semble se conjuguer avec celui de l'ellipse, revient ainsi sur les événements nar rés par l'épopée homérique de façon détournée, au moment où les deux héros se disputent les armes d'Achille2. Le choix du thème inscrit le poète dans la tradition des écrivains antiques qui l'ont illustré, et, pour la littérature latine, dans le cheminement de Pacuvius et d'Accius qui firent de Varmorum iudicium le sujet d'une tragédie respective. La mise en exergue de la querelle en soi est déjà une prise de position sur la question de l'archétype de l'épopée et, plus largement, sur le prin cipe de Yimitatio qui régit toute création artistique de l'antiquité à l'âge classique. La délégation de parole aux personnages constitue un autre parti pris autorisant non seulement la sélection dans les faits narrés - di spensant de rappeler à ses lecteurs des tableaux si connus - mais aussi la diversité des points de vue, puisque ce sont globalement les mêmes épi-

1. Le livre ΧΠ, s'il met en scène des personnages homériques, s'intéresse surtout aux

épisodes périphériques. Ce sont Ulysse et Ajax, au livre Xill, qui proposent véritabl ementun condensé, certes partiel et partial, de la geste de Ylliade.

2. Sur la popularité du thème dans l'antiquité, son origine et ses diverses occurrences,

voir M.G. De Sarno, «h'armorum iudicium: una controversia nelle Metamorfon di Ovi- dio ? » AATC nuova série. 37, 1986, p. 1-104.

Gâta 7, 2003, p.411-423.

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sodés qu'évoquent les orateurs, chacun livrant sa propre interprétation. Apparaît alors, à travers cette tension entre le texte source et celui ainsi produit3 une relecture critique de VIliade et des valeurs héroïques trad

chantées par l'épopée, ainsi qu'une revendication de nou

itionnellement

veauté. Le débat entre les deux héros trouve sa place entre VIliade et VOdyssée, ou plutôt entre VIliade et VAjax de Sophocle d'où il apparaît que les faits relatés par Ovide n'appartiennent donc pas nécessairement à la geste troyenne homérique. Par ailleurs, la posture d'Ulysse à la fois protagon iste,orateur et narrateur éclaire ce héros d'une lumière nouvelle, où l'on voit émerger la proposition d'une représentation héroïque en rup ture avec la tradition. Enfin, le traitement de la matière épique à travers deux discours aux choix rhétoriques si divers invite également à considé rerl'affrontement comme porteur d'une signification métatextuelle, à l'instar d'un certain nombre d'autres passages des Métamorphoses. Ulliade est ici, d'une certaine manière, relatée à deux voix, de façon parcellaire, par Ajax puis par Ulysse, chacun des deux orateurs présen tantun éclairage personnel des événements, selon un principe de réécri turequi est celui de l'art oratoire et non plus celui de l'épopée. L'organisation du récit d'Ajax juxtapose res gestae - les siennes - et actions anti-héroïques - celles attribuées à Ulysse - destinées à illustrer la lâcheté de son adversaire par effet de contraste. L'infléchissement de

la tradition est motivé par l'invective. Ajax évoque divers épisodes de VIliade, sans se priver de travestir les faits pour servir sa cause, valorisant par exemple de façon excessive l'aide qu'il aurait apportée à Ulysse dans un moment critique du combat4. Les reproches qu'il adresse à son adversaire (simulation de la folie pour échapper au combat, abandon de

Philoctète, vol du Palladium

comme secondaires dans l'épopée homérique, quand ils n'en sont pas absents. Les emprunts à VIliade témoignent généralement de sa valeur personnelle : ainsi de l'incendie des vaisseaux grecs par Hector, qu'il a réussi à contrecarrer (Iliade, XV) ou, par antithèse, lorsqu'il dénonce l'expédition nocturne d'Ulysse comme dépourvue de toute gloire5. Si la fresque brossée par Ajax est celle d'une succession de silhouettes héroïques, sollicitées pour que soit établie une opposition claire entre deux attitudes, celle offerte par Ulysse, est présentée d'abord comme un hommage à la grandeur d'Achille, qui masque à peine l'auto-glorifica- tdon du locuteur, composée ensuite d'évocations diverses, témoignant,

)

sont néanmoins issus d'incidents conçus

3. G. Tronchet, La métamorphose à l'œuvre, recherches sur la poétique d'Ovide dans les Métamorphoses, Louvain-Paris, Peeters, 1998, p. 153.

4.

5. V. 98-100.

Les vers 71-81 d'Ovide renvoient ainsi à VIliade, XI, 430-522.

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plus encore que celles d'Ajax, de la contamination avec des sources autres qu'homériques. Ulysse procède par tableaux, d'ampleur variable, qui révèlent une

volonté de recomposition manifeste, affirmée dès le début sous couvert

du souci de l'ordre chronologique: rerum [

]

ordine ducar (v. 161). La

sélection des faits, la recherche de leur origine et leur traitement per mettent de discerner la coloration propre du récit : l'ouverture se fait de façon symptomatique sur la description d'Achille chez les filles de Lyco- mède (v. 243), inspirée du Philoctète de Sophocle, le discours se clôt sur l'épisode du Palladium, qui n'est pas homérique. Entre les deux, Ulysse insère son Iliade: une série de victoires guerrières (v. 171-176), l'ambas sadeauprès des Troyens, la geste d'Achille qu'il s'approprie, et surtout les incidents qui ont permis à son don oratoire de s'exprimer. Il complète son récit par des emprunts à la tradition tragique ou par des accidents qui relèvent également du genre dramatique: le sacrifice d'Iphigénie, inspiré d'Euripide, la mort d'Achille. Certes, la sélection est ici opérée en fonction de la mise en relief de la prééminence d'Ulysse en tant qu'orateur. La disparition progressive de la matière homérique pour laisser la place à celle fournie par la tragédie, si elle peut être justifiée par l'inscription dans une littérature romaine - avec le patronage de Pacu- vius et d'Accius - permet surtout de repérer les options rhétoriques du

discours du personnage. Le corollaire en est alors une thématique domi nante orientée non vers l'héroïsme épique mais qui place au premier plan la destruction, le deuil, la déliquescence : de la geste homérique ne subsistent que la mort d'Achille, l'anéantissement de Troie, les restes d'Achille étant représentés par une synecdoque, celle des armes du héros que se disputent ces vétérans. Le principe d'écriture est celui de la fragmentation, propre à laisser place à l'argumentation de l'orateur, au gauchissement du récit vers une coloration pathétique destinée à toucher l'auditoire et à l'infléchir en sa faveur. De plus, la reprise d'éléments narratifs semblables dans chacun des discours ménage une place importante au procédé de variatio cher à Ovide, tout en introduisant une réflexion sur l'artifice dont usent les ora teurs, manifeste dans les distorsions entre les deux versions d'un même fait comme entre le poème et l'œuvre homérique. L'examen du discours d'Ulysse, dont l'ampleur, la teneur et l'effica citéretiennent particulièrement l'attention du lecteur, permettra de définir plus précisément l'originalité ovidienne. Ulliade n'offre pas de confrontation semblable entre les deux héros. Seul un face à face est mentionné dans YOdyssée, lors de la catabase d'Ulysse: or, à ce moment, Ajax ne répond rien aux paroles du roi d'Ithaque qui tente d'apaiser son ressentiment. Ce mutisme du person nageapparaît ici dans les propos d'Ulysse par le biais d'une allusion per-

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fide à cette incapacité de son adversaire à riposter, opposant ainsi le silence d'Ajax et sa propre parole efficace :

et

Talibus atque aliis,

.]

.] auersos profuga de classe reduxi

Par ces paroles et par

j'ai ramené les fuyards de la flotte prête à s'en aller (v. 228-229)

d'autres encore

.]

Nec Telammiades etiam nunc hiscere quicquam Audet mais le fils de Télamon n'ose pas ouvrir la bouche, (v. 23 1-232)

La forme oratoire du duel, la richesse et la complexité de l'ornement ationrhétorique du discours d'Ulysse invite à lire ici, au-delà du rappel des exercices d'école, dont Varmorum indicium était un des sujets favoris6, la proposition d'une nouvelle représentation héroïque, une aristéia de la parole. Ainsi la place accordée à la mise en scène de la joute, comme les arguments avancés par Ulysse, sont autant d'indices de la valorisation de la parole, témoignant de la façon dont Ovide a su densifier l'enveloppe rhétorique en l'accommodant au sujet épique. En fait, Ulysse brille non seulement parce qu'il est un bon orateur, mais aussi parce qu'il propose une alternative à la morale héroïque traditionnelle incarnée par Ajax, ér igeant la parole précisément en uirtus suprême. Défini comme un uir bonus dicendi peritus, le héros ne se prive pas de railler son adversaire qui ne peut se targuer que d'une puissance physique exceptionnelle, maintes fois illustrée dans l'épopée :

Quidfacts interea, qui nil, nisiproelia, nosti? Qu'as-tu fait pendant ce temps, toi qui ne connais rien d'autre que les combats? (v. 210)

L'amplification de l'éthopée au point qu'il lui est accordé une place dominante dans le livre ΧΙΠ, permet l'éclairage principal sur le parallèle entre Ajax et Ulysse. Conformément à la visée usuelle de ce procédé, le discours mis en scène de chacun des deux héros est un portrait, compos antici un contraste presque caricatural. Ajax représente une parole peu ornée, ordonnée essentiellement pour mettre en relief l'action en l'opposant à une parole dite «vaine»: dans ses propos, l'antithèse entre fictis uerbis ctpugnare manu (9-10) est souli gnée par la place des mots comme par la coupe du vers. De même les finales des vers 11-12 {Marte feroci/loquendo) redoublent l'opposition en formant de surcroît un chiasme: l'encadrant étant les paroles, l'action

6. W.B., Stanford, The Ulysses Theme, A Study in the Adaptability ofa Traditional Hero,

Oxford, Basil Blackwell, 1963, (lre édition 1959), p. 138 et suiv.etM. G. de Sarno, op. cit.

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guerrière étant située au cœur de la figure. Le balancement tantum/quantum traduit encore l'antithèse entre les deux héros; de même, l'opposition est claire entre le silence d'Ajax (nee mea facto) en face de la narration d'Ulysse {sua narret Ulixes). Ce contraste est souligné par la ponctuation et la coupe du vers 14. Le système de valeur auquel se réfère Ajax est celui régi par le souci essentiel de l'honneur public. L'héroïsme se définit là en grande partie par le spectacle : il ne se conçoit qu'avec la reconnaissance des autres. Or, selon Ajax, Ulysse a agi sine teste, l'idée est renforcée par la valeur méta phorique de la nuit, nox conscia soh est1 \ ainsi est introduite une opposi tionéloquente entre lumière héroïque et obscurité de l'anti-héros, qui est récurrente tout au long des paroles d'Ajax8. La dissymétrie entre les deux discours, la richesse et la complexité des moyens mis en œuvre par Ulysse, invite à examiner de plus près la tirade du héros perçu par un certain nombre de critiques éminents comme le favori d'Ovide9. A l'ampleur de l'intervention d'Ulysse, s'ajoutent ses qualités ora toires illustrant les fameux principes delectare et mouere, justifiant sa vic toire : le charme d'une parole bigarrée - contrastant avec la virulence de celle du fils de Télamon - et l'appel à l'émotion de son auditoire sont en effet mis en exergue par le poète dès les premiers mots du héros :

.] neque abest facundis gratta dictis et ses paroles éloquentes étaient empreintes de charme (v. 127)

Certes, Ulysse organise son récit pour le mettre au service d'un éloge personnel, masqué derrière l'hommage insistant qu'il rend à Achille. Sans revenir sur la composition rhétorique du discours d'Ulysse, déjà présentée par un certain nombre de travaux 10, nous nous attacherons à montrer la place prééminente de l'ornement dans ce passage, au point que celui-ci devient le véritable sujet du texte. L'habileté de l'éloquence d'Ulysse est perceptible avant même qu'il ne prenne la parole : Vactio se joint ainsi à Velocutio, assimilant d'emblée le

7. V. 15, «seule la nuit fut sa complice».

8. V. 79, 100 Luce nihil gestum, rien n'a été fait au grand jour; 103-104 qui clam [ ]

rem gerit, [Ulysse] qui agit en cachette; 105-106 Ipse nitor galeae claro radiantis ab auro/lnndias prodet manifestabitque totentem. Le simple éclat du casque étincelant d'or lumineux révélera ses ruses et montrera ce qu'il cache.

9. Voir par exemple W.B. Stanford, op. cit. ; J.-M. Croisille, «Remarques sur l'épisode

troyen dans les Métamorphoses d'Ovide (Met., ΧΙΙ-ΧΙΠ, 1-622)», Journées ovidiennes de

Parménie, Bruxelles, Latomus, 1985, p. 57-81 ; T. Duc, «Postulat, ut capiat, quae non intel- legit, arma (Ov. Met. ΧΙΠ, 295): un discours programmatique?», Latomus, 1994, 53, p. 126-131.

10. Voir l'ample travail de M.G. De Sarno, op. cit.

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personnage à un orateur du forum entrant en scène de façon théâtrale :

. Adstitit atque oculos paulum

.], donec Laertius héros

[.

tellure moratos

Sustulit adproceres expectatoque resoluit

Ora sono,

[

notables ses yeux restés baissés un instant sur le sol, puis, répondant à

(v. 124-127)

l'attente, il ouvre la bouche

jusqu'à ce que le héros fils de Laerte se dresse et lève vers les

.]

],

La gestuelle du héros est ainsi décrite à plusieurs reprises : aux vers 168-170 où la main vient renforcer de façon éloquente la voix, actuali santégalement les propos rapportés au style direct, ou bien aux vers 262- 263 où Ulysse découvre sa poitrine pour venir appuyer révocation de ses exploits guerriers. Par ailleurs, de façon ostentatoire, le locuteur se met lui-même en scène, louant sa propre efficacité en la matière, orateur plaidant une cause devant une assemblée nombreuse (v. 198-201) - romanisée pour l'occasion {curia). Usant de variatio, il se présente sous des postures diverses qui sont parfois tout à fait analogues à celle adoptée pour réclamer les armes, selon un procédé de mise en abyme :

Erigor et trepidos dues exhorter in hostem Amissamque mea uirtutem uoce reposco.

Je me lève, j'exhorte mes concitoyens tremblants contre l'ennemi et j'appelle de ma voix leur bravoure perdue, (v. 234-235)

La maîtrise rhétorique d'Ulysse se manifeste également dans la capta- tio benevolentiae, grâce à l'appel à l'émotion de son auditoire, par l'un de ses outils les plus efficaces : en détournant les esprits du public de lui- même pour les arrêter sur Achille, plus précisément sur l'évocation pathétique de la mort du héros (v. 132-133). Cette capacité à toucher son public est récurrente tout au long de son discours11, saisissant toutes les occasions pour se déployer, qu'il s'agisse de la mention du héros disparu, d'Agamemnon ou de lui-même. Divers procédés la mettent en relief, notamment la place des verbes à l'initiale des vers :

Et7mueo,(v. 200-201)

ou le jeu des sonorités soulignant combien l'orateur est apte à dispenser de la chaleur à son entourage : consolor socios (v. 213). Ces liens étroits tissés l'auditoire se traduisent sur le plan de la morale en termes àz fides, valeur proprement romaine, qui qualifie notamment

11. V.184-190; 225-229; 280-285

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la relation qui unit Ulysse à Diomède (v. 240). La signification du mot

est étendue à la parole, traduisant la foi que l'on peut accorder à son pro

pos : au v. 3 19

C'est aussi physiquement que le héros touche son entourage, par sa gestuelle comme par son mode d'approche des autres. La présence du corps est remarquable dans ses propos : Ulysse expose aux yeux de tous non seulement sa voix mais aussi sa poitrine, on l'a déjà vu. Il entre éga lement en contact avec le corps de l'autre, à plusieurs reprises : le fait est notable à propos d'Achille qu'il touche de la main (v. 170), puis dont il porte le cadavre, dans un geste très symbolique12. La répétition de ume- ris (284) confère au vers une valeur incantatoire, sacralisant l'instant évo

fidelem encadrent le vers de façon signifiante.

qué. Par ailleurs, l'organisation même de sa tirade semble régie par le principe du détournement ou de la rupture, dont les significations vont au-delà de la simple structure rhétorique. En effet, contrairement à son adversaire, Ulysse commence par attirer l'attention de son auditoire sur la personne d'Achille, écartant les esprits de sa propre personne, pour mieux les y ramener, lorsqu'il revendiquera la paternité des exploits du héros. Le procédé est habile à divers titres, et inaugure également une ligne stratégique observée tout au long du discours. De même, la reven dication de la dispositio (v. 161 ordine rerum) doit être comprise au fond non pas comme un souci de relater les faits en se conformant à la chro nologie, mais comme une volonté de hiérarchiser les éléments du récit en fonction de leur valeur démonstrative pour l'efficacité de sa force de parole. Ainsi, la narration du sacrifice d'Iphigénie des vers 181-192 n'est pas inscrite dans l'ordre chronologique mais offre un exemple qui confirme cette rupture permanente avec ce qui est annoncé. C'est par ce type de stratégie que le personnage parvient à manipuler son auditoire: autant par le choix des épisodes relatés que par l'usage qu'il en fait. Cette pratique joue des ellipses et des colorations pour convaincre ses juges. Ainsi de la gloire d'Achille, qu'il prétend s'appro prierpuisqu'il a été celui qui a ramené au combat le jeune homme :

Ergo opera illius mea sunt;

Donc ses exploits sont les miens, (v. 171)

.]

défiant alors la revendication du mérite personnel qu'il a énoncée préc édemment, une fois de plus suivant le principe de détournement des règles établies. Ce raisonnement est assimilable à la tactique d'Ulysse pour parvenir à ses fins : l'embuscade ou la ruse, n'ont pas d'autre mode d'action que de

12. Pour la portée judiciaire de ce geste voir M.G. De Sarno, op. cit. p. 49 et suiv.

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mettre en avant une apparence qui masque en réalité une autre action, elles procèdent aussi par détour, pour être suivies d'effet. On peut lire alors une sorte d'«isologie» entre le discours et la nature du héros que

l'on confond généralement avec sa propension à la ruse, légendaire. Ovide semble tirer toutes les potentialités de cette caractéristique, selon un procédé qui lui est cher, récurrent dans les Métamorphoses: la virtuos itédu poète se manifeste là dans la résonance qu'il instaure entre la Fama du personnage et sa démarche diégétique et discursive. En fait, l'art du poète consiste à adapter les options rhétoriques du héros à sa personnalité telle qu'elle est connue par les œuvres anté rieures : au discours d'Ulysse se superpose un portrait du personnage, de même que les propos d'Ajax révélaient les grands traits de son tempéra ment.Réécrire YIHade consiste alors, d'une certaine manière pour Ovide, à confirmer les potentialités du personnage dans les paroles qu'il lui attribue, par un procédé de miroir. A l'habileté de la mise en scène rhétorique, Ulysse joint la démonstrat ionde l'efficacité de la parole, son arme principale. Raconter ses exploits, revient pour Ulysse à rapporter combien sa parole sut agir sur le cours des événements. Cette qualité entraîne l'émergence d'un nouvel héroïsme, celui de la parole individuelle. La valeur personnelle, trait proprement romain, prend le pas dans le discours d'Ulysse sur l'origine familiale dont se réclame Ajax. Cette remise en question de la morale héroïque ancienne revendiquant l'in scription dans une généalogie, l'appartenance à une famille glorieuse,

(

et proauos et quae non fecimus ipn, v. 140), au profit du mérite

(

mentis expendite causam, v. 150, précisé par uirtutis honor v. 153, mis

en opposition à sanguinis ordo, v. 152) peut être rapprochée de la recon naissance de Vhomo nouus à Rome 13, mais définit surtout le héros comme l'initiateur d'une mise en avant de l'individu, bien que celui-ci prétende inscrire son action dans la recherche du bien collectif14. Cet aspect est manifeste également dans le refus du «choix du sort», là encore au prof itde la reconnaissance des qualités qui sont propres au héros (v. 242). Ce point est très certainement l'une des marques d'opposition les plus claires avec la caractérisation des actions d'Ajax dont la sélection est précisément légitimée par le sort.

13. Voir Anna Lisa Uggenti, «La figura di Ovidio alla corte augustea», Epigrafia e

Territorio, Politico, e Società - Terni di antichità romane, IV, 1996, Bari, Edipuglia, p. 3 13-

328.

14. Au point que cela a été interprété en faveur d'une résonance stoïcienne, où les lec de l'époque impériale trouvent de quoi justifier la lecture d'un Ulysse modèle du

teurs

stoïcisme. Voir Stanford, op. cit. et De Sarno, op. cit.

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Ainsi le récit de l'expédition nocturne qu'Ulysse donne en réponse à l'attaque de son adversaire, met en relief non seulement son habileté à

soutirer des informations, mais aussi sa capacité à prendre des initiatives personnelles. Le locuteur montre alors le succès de sa mission d'espion nage,rehaussé par le massacre des compagnons de Rhésus et achève sa narration sur l'évocation de son retour glorieux, assimilable à la posture d'un imperator triomphant (v. 245-248). Néanmoins, ses propos ne sont pas dénués d'une forme d'auto-dérision, où est exprimée la valeur ambi

guë de toute parole, voire son inanité: [

(v.263). La supériorité du personnage repose certainement sur cette conscience profonde du pouvoir des mots, perceptible aussi dans l'asso ciation de termes grâce à laquelle le poète latin le caractérise : ingenium etfacundia. Ce sont ces deux qualités qui tiennent lieu de uirtutis honor:

le récit des victoires remportées grâce à ce talent oratoire est ainsi l'ordonnateur de son discours. La uirtus, qualité essentielle du guerrier épique, est redéfinie ici comme un élément indissociable de la voix :

]

nec uanis crédite uerbis.

Amissamque mea uirtutem noce reposco Je rappelle le courage perdu, grâce à ma voix (v. 235)

Les sonorités, la disposition des mots dans le vers concourent à souli gner la parenté significative de la parole et de la bravoure. Le déplacement de valeurs est remarquable : la témérité du héros face

à l'ennemi se manifeste ici dans ses compétences oratoires. On lit égal

ement : Interritus egi [

nage étrange entre la vaillance et l'action oratoire. Ainsi tout au long du discours on retrouve étroitement unies des expressions semblables à connlioque manuque (205) dont le cas et la double coordination renforcent le parallélisme. L'opposition entre re et uerba, heu commun de la morale héroïque dont use abondamment Ajax, a disparu à la fin de la joute : quid facundia posset re patuit (382-383). Désormais, la parole tient lieu de fait, d'exploit. De même on lit un rapprochement identique, quoique for mulé autrement, au vers 383 : arma/disertus. Le fameux topos est alors mis à bas. Ovide montre ici comment il transforme le matériau donné : le pro cessus de la réécriture de la matière homérique, paradoxalement dans une œuvre qui se réclame de la tradition épique, manifeste l'infléchiss ementdu texte vers une question chère au poète : procédant par un jeu de reflets et de miroirs, l'écrivain met en scène, non sans une certaine iro nie, sa propre démarche d'écriture, le principe dominant étant celui d'une imitation par métamorphose, c'est-à-dire par mutatasformas in cor pora noua, pour paraphraser les propres vers d'ouverture du poème. C'est l'occasion d'une part de proposer un renouvellement de l'épopée,

]/

causant (1 98- 199) : le rejet met en relief le voisi

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d'autre part de mettre en perspective le personnage d'Ulysse avec

d'autres figures d'artistes ou de poètes porteurs également de choix sty

listiques,

d'instaurer une sorte d'agôn à l'intérieur même de l'œuvre, pro

longement

des rivalités

artistiques mises en scène.

La victoire d'Ulysse sur Ajax révèle bien certainement la décision de renoncer à l'écriture traditionnelle de l'épopée homérique incarnée ici par le fils de Télamon et de lui préférer un mode de narration divers, fluctuant entre différents genres littéraires. Le discours d'Ulysse - comme déjà le livre ΧΠ tout entier - met en avant des principes d'écri turenouveaux, proprement ovidiens, qui sont le goût de la digression, de l'ellipse, d'échos et de contrastes, selon un ordo bien distinct de celui de l'œuvre grecque. Or, ces nouvelles voies empruntées vont de pair avec une mise au premier plan du narrateur confondu ici avec le locuteur, impliquant les méandres de la subjectivité servies par une rhétorique riche et subtile. Ovide délègue sa parole à Ulysse, selon un procédé cou rant dans les Métamorphoses, mais original en ce sens que ce héros est en lui-même une sorte d'incarnation de l'art rhétorique avec toutes les ambiguïtés que celui-ci suppose. Ainsi, le héros de l'action a laissé la place au maître de la parole, sui vant des choix stylistiques qui s'inscrivent eux-mêmes dans un débat intrinsèque au poème tout entier. Sur le plan thématique, cette option a pour corollaire une dérision de l'héroïsme classique dans toute Ylliade ovidienne. Cet aspect est déjà perceptible dans le chant ΧΠ15, souligné par la figure emblématique de la Fama, la Renommée, au début du récit : celle- ci introduit une fêlure certaine dans conception de la gloire ordinair ementéchue aux héros et met en garde contre la subjectivité de ces valeurs 16. Enfin, au livre ΧΙΠ, ne reste de combat que l'ample dispute entre Ulysse et Ajax : ainsi Achille et sa gloire fameuse ne sont que le pré texte à une chamaillerie entre héros qui revendiquent l'honneur de la victoire des Danaens, mais en fait refusent la moindre concession. Ils offrent alors l'image affligeante d'une gloire pervertie par le désir de la récompense. Ulysse participe à cette orientation en proposant des images de son adversaire en piteuse posture :

Quid quod et ipsefugit? Vidi, puduitque uidere, Cum tu terga dares inbonestaque uela parares. Quoi ! il fait lui aussi ? Je t'ai vu et j'ai eu honte de te voir, quand tu as tourné le dos et que tu préparais honteusement tes voiles. (v. 223-224)

15. Tous les critiques ont souligné cet aspect.

16. Voir l'étude de N. Zumwalt, «Fama subversa : Theme and Structure in Metamorp

hoses12», Californian Studies in Clasncal Antiquity, 10, 1978, p. 209-221.

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On observe même une gradation dans cette succession de caricatures de son adversaire, notamment dans le parallèle que le locuteur établit

entre Ajax et Thersite, figure du traître par excellence. Non que le fils de Télamon lui soit associé, mais l'enchaînement des épisodes introduit forcément un voisinage entre les deux personnages, connotant très péjo

rativement

Diversifiant ses modes de représentation, Ulysse n'hésite pas à ridicu liserAjax en le caractérisant à la manière du soldat fanfaron de la coméd ielatine : choisi pour combattre Hector, celui-ci n'aurait infligé à son adversaire aucune blessure (v.279). On assiste là à une dépréciation d'un combat de grande notoriété (Iliade, chant VU), dont l'issue heureuse ne fut due qu'à l'égale valeur guerrière des deux héros. C'était précisément l'argument le plus en faveur d'Ajax, puisque il mettait en relief la puis sance de ce héros, propre à remplacer Achille tant que celui-ci refusait de paraître, et Ulysse le réduit à néant. La supériorité de l'esprit sur le corps est revendiquée aux vers 365- 369, lorsqu'Ulysse dit à Ajax:

Ajax.

] [

tu tantum corpore prodes,

Nos animo; quantoque ratem qui tempérât anteit Remigis officium, quanto dux milite maior, Tantum ego te supero; nec non in corpore nostro Pectora suntpotiora manu; uigor omnis in illis. .] toi, tu es utile grâce à ta force physique, autant que je le suis par mon esprit ; tout comme le commandant d'un navire est au-dessus de la fonc tion du rameur, autant que le chef est plus important que le soldat, je te suis supérieur ; et dans notre corps l'esprit a plus de valeur que les mains, toute la force réside en lui.

Par ailleurs, la mention du bouclier d'Achille au cœur même du dis d'Ulysse, suggère bien le déchiffrement auquel doit nécessair

cours

ementse prêter l'œuvre d'art et le texte en particulier. Symbole où se réfléchit le poème, l'objet est ainsi chargé d'une valeur emblématique. Ulysse use de cela, lançant à son adversaire qu'il ne mérite pas de possé derune telle œuvre puisqu'il n'est pas à même d'en élucider la portée (290-291): il confirme par là la nécessité de recourir à un code, autr ement dit à ce principe du détournement qui lui est inhérent. Deux esthétiques antithétiques apparaissent ici: Ajax, au discours monolithique dépourvu de toute fioriture, évoque l'art archaïsant. En face de lui, le discours d'Ulysse semble illustrer un art nouveau, de type hellénistique, où Vépyllion se mêle au discours, où se déploie le goût de l'ornementation et de la diversité, où la composition est organisée par tableaux successifs, associant la parole et le regard: Ovide s'inscrit là dans le sillage des alexandrins et des poetae noui, privilégiant le mélange de tons, le soin du détail, le raffinement de la pointe. Les propos

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d'Ulysse offrent plusieurs exemples de cette recherche stylistique où l'ironie à l'égard du genre épique traditionnel le dispute à l'expressivité des silhouettes esquissées. Ainsi la distance est manifeste à l'égard d'un topos:

Nec mihi quodpater estfraterni sanguinis insons et ce n'est pas parce que mon père n'a pas porté atteinte au sang de son frère (v. 149)

de même Ulysse dresse le portrait d'un Achille au sexe ambigu, en accord avec le choix de l'hybride si caractéristique des Métamorphoses :

.] neque adhuc proiecerat héros uirgineos habitus, cumparmam hastamque tenenti [dixi]

.] et le héros n'avait pas encore rejeté ses habits de jeune fille qu'il tenait le bouclier

et la lance : [alors je lui

.] (v. 166-167)

Le jeu de mots, le souci de l'écho verbal l'emportent souvent sur la tonalité épique :

Mis haec armis, quibus est inuentus Achilles, Armapeto; uiuo dederam, postfata reposco.

Ces armes grâce auxquelles Achille a été retrouvé, ces armes je les réclame; je les lui avais données lorsqu'il était vivant, je les demande après sa mort. (v. 179-180)

La prééminence de la parole sur l'action révèle aussi sa vanité, sug gère que sa seule visée est de se développer pour elle-même. Ce n'est pas une noble cause que plaide ici Ulysse, c'est sa faconde, son habileté à persuader, son astuce qui trouvent dans les mots leur meilleure réalisa tion. Le discours d'Ulysse est autant une dénonciation de l'inanité de l'él oquence désormais privée de tout champ d'action héroïque par une poli tique impériale qui la confine à des exercices d'école, qu'une image de la tentation de réduire la poésie à la perfection formelle. Il faut le lire non seulement comme une réponse à l'argumentation d'Ajax, mais aussi au regard des autres réflexions sur la poétique et la rhétorique présentes dans les Métamorphoses. Certes, Ulysse n'est pas le porte-parole d'Ovide, il est une voix, par laquelle s'exprime le poète, parmi d'autres, contribuant à ce faisceau de discours métatextuels qui émaillent toute l'œuvre des Métamorphoses sans jamais en épuiser la signification. L'épopée homérique est ainsi revisitée, devenant non seulement un carrefour d'écritures, propre à illustrer la transgression générique du texte ovidien, où, au mépris de toute hiérarchie se côtoient tragédie,

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ekphrasis, élégie et autres, mais aussi l'illustration d'un principe fonda mental de l'écriture ovidienne, celle du détournement. Uanstéia de la parole suggère également la réflexion profonde du poète sur la question de la voix poétique, au cœur de toute sa création. Une fois de plus est révélée la complexité et l'aboutissement de la pensée ovidienne en matière d'écriture, ainsi que sa virtuosité à établir des réseaux de correspondance entre le sujet et la poétique mise en œuvre, sans jamais se départir de la distance nécessaire à tout créateur percept ibledans cette manière de présenter un personnage dont la valeur héroïque tient précisément dans sa faculté à payer de mots son auditoire.

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