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NAPOLÉON LE PETIT

NAPOLÉON LE PEUT

L1YRE PREMIER
L'HOMME

I
LE 20 DÉCEMBRE 1848
Le jeudi 20 décembre1848, l'Assembléeconsti-
tuante, entouréeen ce moment-làd'un imposant dé-
ploiementde troupes, étant en séance,à la suite d'un
rapport du représentantWaldeck Rousseau,fait au
nomde la commissionchargéede dépouillerle scru-
tin pour l'électionà la présidencede la République,
rapport où l'on avait remarqué cette phrase qui en
résumaittoute la pensée: « C'est le sceau de son
« inviolablepuissance que la nation, par cette ad-
« mirable exécutiondonnée à la loi fondamentale,
« pose elle-mêmesur la Constitutionpour la rendre
« sainteet inviolable; » au milieudu profondsilence
des neufcents constituantsréunisen fouleet presque
au complet, le président de l'Assembléenationale
constituante,ArmandMarrast,se leva et dit :
1
2 NAPOLÉON LE PETIT
« Au nomdupeuple français,
« Attenduque le ^citoyenCharles-Louis-Napoléon
« Bonaparte,né à Paris, remplitles conditionsd'éli-
« gibilitéprescritespar l'art. 44 de la Constitution;
« Attendu que dans le scrutin ouvert sur toute
« l'étendue du territoirede la Bépubliquepour l'é-
« lectiondu président,il a réuni la majorité absolue
« des suffrages;
« En vertu des art. 47 et 48 de la Constitution,
« l'Assembléenationalele proclameprésidentde la
« Républiquedepuisle présentjourjusqu'audeuxième
« dimanchedemai 1852. »
Un mouvementse fit sur les bancs et dansles tri-
bunes pleinesde peuple; le présidentde l'Assemblée
constituanteajouta :
«Aux termes du décret, j'invite le citoyenprési-
« dent dela Républiqueà vouloirbiense transporter
« à la tribunepoury prêter serment.»
Les représentants qui encombraientle couloirde
droite remontèrentà leurs places et laissèrent le
passagelibre. Il était environquatre heures du soir,
la nuit tombait, l'immensesalle de l'Assembléeétait
plongéeà demiclansl'ombre,leslustres descendaient
des plafonds,et les huissiers venaientd'apporter les
lampessur la tribune.Le président fit un signe et la
porte de droites'ouvrit.
On vit alors entrer dansla salleet monterrapide-
mentà la tribuneun hommejeune encore, vêtu de
noir,ayant sur l'habit la plaque et le grand cordon
dela Légiond'honneur.
Toutes les têtes se tournèrent vers cet homme.
Un visage blême dont les lampes à abat-jour fai-
saient saillir les angles osseuxet amaigris,un nez
gros et long, des moustaches,une mèchefriséesur
L'HOMME 3
un front étroit, l'oeilpetit et sans clarté, l'attitude
timide et inquiète, nulle ressemblanceavec l'empe-
reur, c'était le citoyen Charles-Louis-Napoléon Bo-
naparte. Pendant l'espèce de rumeur gui suivitson
entrée,il resta quelquesinstants,la main droitedans
son habit boutonné, debout et immobilesur la tri-
bune dont le frontispiceportait cette date: 22, 23,
24 février, et au-dessusde laquelle on lisait ces trois
mots: Liberté,Égalité, Fraternité.
Avant d'être élu président de la République,
Charles-Louis-NapoléonBonaparte était représen-
tant du peuple. Il siégeait dans l'Assembléedepuis
plusieursmois, et quoiqu'ilassistât rarement à des
séances entières,onl'avait vu assezsouvents'asseoir
à la place qu'il avait choisie surles bancssupérieurs
de la gauche, dans la cinquièmetravée, dans cette
zone communémentappelée la Montagne, derrière
son ancienprécepteur, le représentantVieillard.Cet
hommen'était pas une nouvellefigurepour l'Assem-
blée, son entrée y produisitpourtant une émotion
profonde.C'est quepour tous, pour ses amis comme
pour ses adversaires, c'était l'avenir qui entrait, un
avenir inconnu. Dans l'espèce d'immensemurmure
qui se formaitde la parole de tous, sonnom courait
mêlé aux appréciationsles plus diverses.Ses anta-
gonistesracontaient ses aventures, ses coups de
mains,Strasbourg,Boulogne,l'aigle apprivoisé et le
morceaude viandedans le petit chapeau.Ses amis
alléguaientson exil, sa proscription, sa prison, un
bonlivresur l'artillerie,ses écritsà Ham empreints,
à un certain degré,de l'esprit libéral,démocratique
et socialiste,la maturité d'un âge plus sérieux,et à
ceux qui rappelaient ses folies, ils rappelaient ses
malheurs.
4 NAPOLÉON
LE PETIT
Le généralCavaignac,qui, n'ayantpas été nommé
président,venait de déposerle pouvoir au sein de
l'Assembléeavec ce laconisme tranquille qui sied
aux républiques,assis à sa placehabituelleentête du
banc des ministresà gauche de la tribune, à côté
du ministrede la justice Marie, assistait,silencieux
et lesbras croisés, à cette installation de l'homme
nouveau.
Enfinle silencese fit, le président de l'Assemblée
frappaquelquescoupsde son couteau de boissur la
table,les dernièresrumeurss'éteignirent,et le prési-
dent del'Assembléedit:
— Je vaislire la formuleduserment.
Ce momenteut quelquechosede religieux.L'As-
sembléen'était plus l'Assemblée,c'était un temple.
Ce qui ajoutait à l'immensesignificationde ce ser-
ment, c'est qu'il était le seul qui fût prêté dans toute
l'étenduedu territoiredela Eépublique.Févrieravait
aboli, avec raison,le sermentpolitique, et la Cons-
titution, avecraison également,n'avait conservéque
le serment du président. Ceserment avait le double
caractèrede la nécessitéet de la_grandeur; c'étaitle
pouvoirexécutif,pouvoirsubordonné,qui le prêtait
au pouvoirlégislatif,pouvoirsupérieur; c'était mieux
que cela encore: à l'inverse de la fiction'monarchi-
que où le peupleprêtait serment à l'hommeinvesti
de la puissance; c'était l'hommeinvesti de la puis-
sance qui prêtait serment au peuple.Le président,
fonctionnaireet serviteur,jurait fidélité au peuple
souverain.Inclinédevantla majesténationalevisible
dans l'Assembléeomnipotente,il recevait de l'As-
sembléela Constitutionet lui jurait obéissance.Les
représentantsétaientinviolableset lui ne l'était pas.
Nousle répétons,citoyenresponsabledevanttous les
l'homme 5
citoyens,il était dans la nationle seulhommelié de
la sorte. De là, dans ce serment uniqueet suprême,
une solennité qui saisissaitle coeur.Celui qui écrit
ceslignes était assis sur son siège à l'Assembléele
jour où ce sermentfut prêté. Il est un de ceuxqui,
en présencedu mondecivilisépris à témoin,ont reçu
ce sermentau nomdu peuple,et quil'ont encoredans
leursmains.Le voici:
« En présencede Dieu et devant le peuple fran-
« çaisreprésenté par l'Assembléenationale,je jure
« de rester fidèleà la Républiquedémocratiqueune
« et indivisibleet de remplirtous les devoirs que
« m'imposela Constitution.»
Le président de l'Assemblée,debout,lut cette for-
mule majestueuse; alors, toute l'Assembléefaisant
silenceet recueillie, le citoyenCharles-Louis-Napo-
léon Bonaparte,levant la main droite, dit d'unevoix
fermeet baute :
— Je le jure.
Le représentant Boulay(de la Meurthe), depuis
vice-présidentde la République, et qui connaissait
Cbarles-Louis-Napoléon Bonapartedès l'enfance,s'é-
cria: — G'estun honnêtehomme;il tiendra son ser-
ment.
Le président de l'Assemblée,toujours debout, re-
prit, et nous ne citons ici que des parolestextuelle-
ment enregistréesau Moniteur: — Nous prenons
Dieuet les hommesà témoindu serment qui vient
d'être prêté. L'Assembléenationaleen donne acte,
ordonnequ'il sera transcrit au procès-verbal,inséré
au Moniteur,publiéet affichédanslaformedesactes
législatifs.
Il semblaitque tout fût fini; on s'attendaità ce que
le citoyenCharles-Louis-Napoléon Bonaparte, désor-
6 NAPOLEON LE PETIT
maisprésident de la Républiquejusqu'au deuxième
dimanchede mai 1852, descendîtde la tribune. Il
n'en descenditpas, il sentit le noblebesoinde se lier
plus encore, s'il était possible,et d'ajouter quelque
choseau sermentque la Constitutionlui demandait,
afin de faire voir à quelpoint ce sermentétait chez
lui libre et spontané; il demandala parole. — Vous
avezla parole,ditle présidentde l'Assemblée.
L'attentionet le silenceredoublèrent.
Le citoyenLouis-NapoléonBonaparte déplia un
papier et lut un discours.Dans ce discours,il annon-
çait et il installaitle ministèrenommépar lui, et il
disait:
« Je veux, commevous, citoyensreprésentants,
« rasseoirla sociétésur ses bases, raffermirles ins-
« titutions démocratiques,et rechercher tous les
i moyenspropres à soulagerles mauxde ce peuple
« généreux et intelligentqui vient deme donnerun
« témoignagesi éclatantde sa confiance(1). »
Il remerciaitson prédécesseurau pouvoirexécutif,
le même qui put dire plus tard ces bellesparoles:
Je ne suis pas tombédupouvoir,j'en suis descendu;
et il le glorifiaiten ces termes:
« La.nouvelle administration,en entrant aux af-
« faires, doit remerciercelle qui l'a précédée des
« effortsqu'elle a faits pour transmettre le pouvoir
« intact, pour maintenirla tranquillitépublique(2).
« La conduitede l'honorable général Cavaignaca
« été digne de la loyauté de son caractère et de ce

!très-bien
(1) (Très-bien !) Moniteur.
(2)(Marques Moniteur.
d'adhésion.)
L'HOMME 7
« sentimentdu devoirqui est la première qualité du
« chefd'un état (1). »
L'Assembléeapplaudit à ces paroles, mais ce qui
frappa tousles esprits, et ce qui se grava profondé-
ment dans toutes les mémoires,ce qui eut un écho
clanstoutes les consciencesloyales, ce fut cette dé-
clarationtoute spontanée, nous le répétons,par la-
quelleil commença:
« Les suffrages de la nation et le serment que je
« viens de prêter commandentma conduitefuture.
« Mon devoir est tracé. Je le remplirai en homme
« d'honneur.
« Je verrai des ennemis de la patrie dans tous
« ceux qui tenteraient de changer par; des voies
« illégales,ce que la France entièrea établi. »
Quand il eut fini de parler, l'Assembléeconsti-
tuante se leva et poussa d'une seule voix cegrand
cri : Vivela République!
Louis-NapoléonBonaparte descenditde la tri-
bune, alla droit au général Cavaignac,et lui tendit
la main. Le général hésita quelquesinstants à ac-
cepter ce serrement de main. Tous ceux qui ve-
naient d'entendreles paroles de Louis Bonaparte,
prononcées avec un accent si profond de loyauté,
blâmèrentle général.
La Constitutionà laquelleLouis-NapoléonBona-
parte prêta serment le 20 décembre 1848 « à la
face de Dieu et des hommes » contenait, entre au-
tres articles, ceux-ci:
« Art. 36. Les représentants du peuple sont in-
« violables.
« Art. 37. Ils ne peuvent être arrêtés en matière
(1)Nouvelles
marquesd'assentiment.
Moniteur.
8 NAPOLÉON LE PETIT
« criminelle,sauf le cas de flagrant délit, ni pou'r-
«.suivisqu'après que l'Assembléea permis la pour-
« suite.
« Art. 68. Toute mesure par laquelle le prési-
« dent de la République dissout l'Assemblée na-
« tionale, la proroge oumet obstacleà l'exercicede
« son mandat,estun crimede hautetrahison.
« Par ce seul fait, le président est déchu de ses
« fonctions, les citoyenssont tenus de lui refuser
« obéissance; le pouvoir exécutif passe de plein
« droit à l'Assemblée nationale. Les juges de la
« haute cour se réunissent immédiatement,à peine
« de forfaiture; ils convoquentles jurés dansle lieu
« qu'ils désignent pour procéder au jugement du
« président et de ses complices; ils nommenteux-
» mêmesles magistratschargés de remplir les fonc-
« tions duministèrepublic.,»
Moinsde trois ans après cettejournée mémorable,
le 2 décembre1851, au lever dejour, on put lire, à
tous lescoins derue de Paris, l'afficheque voici:

« Au nom du Peuple français, le frési-


« DENTDE LA RÉPUBLIQUE
« Décrète:
« Art. lor. L'Assembléenationaleest dissoute.
« Art. 2. Le suffrageuniverselest rétabli. La loi
« du 31mai est abrogée.
<cArt. 3. Le peuple français est convoquédans
« ses comices.
« Art. 4. L'état de siège est décrété dans toute
« l'étenduede la premièredivisionmilitaire.
« Art. 5. Le conseild'étatest dissous.
L'HOMME 9
« Art. 6. Le ministre de l'intérieur est chargé de
* l'exécutiondu présent décret.
«Faitaupalais
del'Elysée,
le2décembre1S51.
« Louis-Napoléon Bonaparte. »
En mêmetempsParis apprit que quinzereprésen-
tants du peuple,inviolables,avaient été arrêtés chez
eux, dans la nuit par ordre de Louis-NapoléonBo-
naparte.

II
MANDAT
DESREPRÉSENTANTS
Ceux qui ont reçu en dépôt pour le peuple,
commereprésentants du peuple, le serment du 20
décembre1848, ceux surtout qui, deux fois investis
de la confiancede la nation, le virent jurer comme
constituantset le virent violer commelégislateurs,
avaient assumé, en même temps que leur mandat,
deux devoirs. Le- premier, c'était le jour où ce
sermentserait violé, de se lever, d'offrir leurs poi-
trines, de ne calculer ni le nombre ni la force de
l'ennemi, de couvrir de leurs corps la souveraineté
du peuple, et de saisir, pour combattreet pour jeter
bas l'usurpateur, toutes les armes, depuis la loi
qu'on trouve dans le code jusqu'au pavé qu'on
prend dans.la rue. Le second devoir,c'était, après
avoir accepté le combatet toutes ses chances,d'ac-
cepter la proscription et toutes ses misères; •de se
dresser éternellementdeboutdevant le traître, son
sermentà la main; d'oublierleurs souffrancesin-
times, leurs douleurs privées, leurs familles dis-.
1*
10 NAPOLÉON LE PETIT
persées et mutilées,leurs fortunes détruites, leurs
affectionsbrisées, leur coeursaignant; de s'oublier
eux-mêmes, et de n'avoir plus désormais qu'une
plaie, la plaie de la France; de crier justice! de ne
se laisserjamais apaiserni fléchir,d'êtreimplacables;
de saisir l'abominableparjure couronné,sinon avec
la main de la loi, du moinsavec les tenailles de la
vérité, et de faire rougir au feu de l'histoire toutes
les lettres de son serment et de leslui imprimer sur
la face!
Celuiqui écrit ceslignes est de ceux qui n'ont re-
culé devant rien, le 2 décembre,pour accomplirle
premier de ces deux grands devoirs; en publiant ce
livre,il remplitle second.

III
MISEENDEMEURE
Il est temps que la consciencehumainese réveille.
Depuisle 2 décembre1851,un guet-apensréussit,
un crime odieux,repoussant,infâme,inouï, si l'on
songe au siècle oùil a été commis,triomphe et do-
mine,s'érige en théorie,s'épanouitàla face dusoleil,
fait deslois, rend des décrets,prendla société,la re-
ligion et la famille sous sa protection,tend la main
aux rois de l'Europe, quil'acceptent,et leur dit: Mon
frèreou moncousin.Cecrime,personnene le conteste,
pas mêmeceux qui en profitent et qui en vivent; ils
disentseulementqu'il a été '«nécessaire; » pas même
celui quil'a commis,il ditseulemeutque,lui criminel,
il a été « absous.» Ce crimecontienttous les crimes,
la trahisondansla conception,le parjure dans l'exé-
cution,le meurtreet l'assassinatdansla lutte, la spo-
'' L'HOMME 11
liation,l'escroquerie"et le vol dans le triomphe; ee
crimetraîne après,lui, commeparties intégrantesde
lui-même, la suppression des lois, la. violationdes
inviolabilitésconstitutionnelles,la séquestrationarbi-
traire, la confiscationdes biens, les massacresnoe-'
turnes, les fusilladessecrètes, les commissionsrem-
plaçant les tribunaux, dix mille citoyens déportés,
quarante millecitoyensproscrits, soixantemille fa-
millesruinéeset désespérées. Ces chosessont paten-
tes. Eh bien,ceciest poignantà dire, le silencese fait
sur ce crime; il est là, on le touche, onle voit ; on
passe outre et l'onva à sesaffaires: la boutiqueouvre,
la bourse agiote,le commerce,assis sur sonballot,se
frotte les mains, et nous touchonspresque au mo-
ment où l'on va trouver celatout simple. Celuiqui
aune de l'étoffe n'entend pas que le mètre qu'il a
dansla main liaiparle et lui dit: « C'est une fausse
mesure qui gouverne.» Celui qui pèse une denrée
n'entend pas que sa balance élèvela voix et lui dit :
« C'est un faux poids qui règne. » Ordre étrange
quecelui-là, ayant pour base le désordre suprême,
la négation de tout droit ! l'équilibre fondésur l'ini-
quité!
Ajoutons,ce qui, du reste, va de soi, que l'auteur
de ce crime est un malfaiteurde la plus cynique et
dela plus basse espèce.
A l'heure qu'il est, que tous ceux qui portent une
robe, une écharpe ouun uniforme,que tous ceuxqui
servent cet homme le sachent, s'ils se croient les
agents d'un pouvoir,qu'ils se détrompent,ils sont
les camaradesd'un pirate. Depuis le 2 décembre,il
n'y a plus en France de fonctionnaires, il n'ya que des
des complices.Le momentest venu que chacunse
rende bien compte de ce qu'il a fait et de ce qu'il
12 NAPOLÉON LE PETIT
continue defaire.Le gendarmequi a arrêté ceux que
l'hommede Strasbourg et de Boulogneappelle des
« insurgés,» a arrêté les gardiensde la Constitution.
Le juge qui a jugé lescombattantsde Paris ou des
provinces,a mis sur la sellette les soutiensde la loi.
L'officierqui a gardé à fondde caleles «condamnés»
a détenules défenseursdela Républiqueetdel'Etat-
Le générald'Afriquequi emprisonneà Lambessales
déportéscourbéssousle soleil, frissonnant de fièvre,
creusant dansla terre brûlée un sillon qui sera leur
fosse,ce général-làséquestre,torture et assassine les
hommesdudroit.Tous,généraux,officiers,gendarmes,
juges, sont en pleine forfaiture.Ils ont devant eux
plus que des innocents,deshéros! plus que des vic-
times,des martyrs !
Qu'onle sachedonc,et qu'on se hâte, et, du moins,
qu'on brise les.chaînes,qu'ontire les verroux, qu'on
vide les pontons, qu'on ouvre les geôles, puisqu'on
n'a pas encore le courage de saisir l'épée I Allons,
conscience,debout! éveillez-vous,il est temps!
Si la loi, le droit, le devoir, la raison, le bon sens,
l'équité,la justice ne suffisentpas, qu'on songe à l'a-
venir! Si le remords se tait, que la responsabilité
parle !
Et que tousceuxqui, propriétaires,serrentla main
d'unmagistrat;banquiers,fêtent un général; paysans,
saluentun gendarme; que tousceuxquine s'éloignent
pas de l'hôtel ou est le ministre, de la maison oùest
le préfet, commed'un lazaret; que tous ceux qui,
simplescitoyens,non fonctionnaires,vont aux balset
aux banquets de Louis Bonaparte et ne voient pas
que le drapeaunoirest sur l'ÉIysée,que tous ceux-là
le sachentégalement,ce genre d'opprobreest conta-
l'homme 13
gieux; s'ils échappent à la complicitématérielle,ils
n'échappentpas à la complicitémorale.Le crimedu
2 décembreles éclabousse.
La situation présente, qui semblecalme à qui ne
pensepas, est violente qu'on ne s'y méprennepoint.
Quand la moralitépublique s'éclipse,il se fait dans
l'ordre socialune ombre qui épouvante.
Toutesles garantiess'en vont,tous les pointsd'ap-
pui s'évanouissent.
Désormaisil n'y a pas en France un tribunal, pas
une cour,pas un juge qui puisse rendre là justice et
prononcer une peine, à propos de quoi que ce soit,
contre,qui que ce soit,au nom de quoique ce soit.
Qu'on traduise devant les assises un malfaiteur
quelconque,le voleur dira aux juges : Le chef de
l'État a volé vingt-cinqmillionsà la Banque; le faux
témoindira aux juges: Le chef de l'État a fait un
sermentà la face de Dieu et des hommes, et ce
serment,il l'a violé; le coupablede séquestrationar-
bitraire dira: Le chef de l'État a arrêté et détenu,
contre toutes les lois, les représentantsdu peuple
souverain; l'escrocdira : le chefde l'État a escroqué
son mandat, escroqué le pouvoir,escroquéles Tui-
leries; le faussaire dira: Le chef de l'État a falsifié
un scrutin; le bandit du coindu bois dira: Le chef
de l'État a coupéleur bourseaux princes d'Orléans;
le meurtrier dira: Le chef de l'État a fusillé, mi-
traillé, sabréet égorgé les passants dansles rues,—
et tous ensemble, escroc, faussaire, faux témoin,
bandit,voleur,assassin,ajouteront:—Et vous,juges,
vous êtes allés saluer cet homme, vous êtes allés le
louer de s'être parjuré, le complimenterd'avoir fait
unfaux,le glorifierd'avoirescroqué,-leféliciterd'avoir
14 NAPOLÉON LE PETIT
voléet le remercierd'avoir assassiné! qu'est-ce que
vousnousvoulez?
Certes, c'est là un état de chose grave. S'endor-
mir sur une telle situation, c'est une ignominiede
plus.
Il est temps,répétons-le,que ce monstrueuxsom-
meildes consciencesfinisse.Il ne faut pas qu'après
cet effrayantscandale,le triomphedu crime, ce scan-
dale plus effrayantencore soit donné aux hommes;
l'indifférencedumondecivilisé.
Si cela était, l'histoire apparaîtrait un jour comme
une vengeresse; et dès.à présent, de même que les
lions blesséss'enfoncentdansles solitudes,l'homme
juste, voilantsa face en présence de cet abaissement
universel,se réfugieraitdansl'immensitédu mépris.

IV

ONSK RÉVEILLERA.

Maiscelane sera pas; on se réveillera.


Celivren'a pas d'autre but que de secouerce som-
meil.La Francene doit pas mêmeadhérer à ce gou-.
vernementpar le consentementde la léthargie: à de
certainesheures, en de certains lieuxj en de certaines
ombres,dormir, c'est mourir.
Ajoutonsqu'au momentoùnoussommes,la France,
choseétrange à dire et pourtant réelle, ne sait rien
de ce qui s'est passé le 2 décembre;et depuis, ou le
sait mal, et c'est'là qu'est l'excuse. Cependant,
L'HOMME 15
grâce à plusieurs publicationsgénéreuses et cou-
rageuses, les faits'commencentapercer. Ce livre
est destiné à en mettre quelques-unsen lumière
et, s'il plait à Dieu, à les présenter tous sous
leur vrai jour. Il importe qu'on sache un peu ce
que c'est que M. Bonaparte. A l'heure qu'il est,
grâce à la suppressionde la tribune, grâce à la sup-
pression de la presse, grâce à la suppressionde la
parole, de la liberté et de la vérité,suppressionqui '
a eu pour résultat de tout permettre à M. Bona-
parte, mais qui a en même tempspour effetde frap-
per de nullité tous ses actes sans exception,y com-
pris l'inqualifiablescrutin du 20 décembre, grâce,
disons-nous,à cet,étouffementde toute plainte et de
toute clarté, aucunechose,aucunhomme,aucunfait, .
n'ontleur vraie figure.-etne portent leur vrai nom; le
crimevdeM. Bonaparten'est pascrime,il s'appellené-
cessité;le guet-apensdeM. Bonaparten'est pas guet-
apens,il s'appelle défensede l'ordre ; les vols de M.
Bonapartene sont pas vols, ils s'appellent mesures
d'état; les meurtres de M. Bonaparte ne sont pas
meurtres,ils s'appellent salut public; les complices
de M. Bonaparte ne sont pas des malfaiteurs, ils
s'appellentmagistrats,sénateurset conseillersd'état;
les adversaires de M. Bonaparte ne sont pas les sol-
dats de la loi et du droit, ils s'appellent Jacques,
démagogueset partageux. Aux yeux de la France,
aux yeux de l'Europe, le 2 décembreest encore
masqué. Ce livre n'est pas autre chose qu'une
main qui sort de l'ombre et qui lui arrache le
masque.
Allons, nous allons exposer ce triomphe de l'or-
dre; nous allons peindre ce gouvernement.vigou-
reux, assis,carré, fort; ayant pour lui une foulede
16 NAPOLÉON LE PETIT
petits jeunes gens qui ont plus, d'ambition que de
bottes, beaux fils et vilains gueux ; soutenu à la
bourse par Fould le juif, et à l'église par Monta-
lembert le catholique; estimédes femmes qui veu-
lent être filles et deshommesqui veulent être pré-
fets ; appuyé sur la coalition des prostitutions;
donnantdes fêtes; faisant des cardinaux; portant
cravateblancheet claque sousle bras, ganté beurre
frais commeMorny, verni à neuf comme Maupas,
frais brossécommePersigny, riche,élégant, propre,
doré,brossé,joyeux,né dans une mare de sang.
Oui, on se réveillera!
Oui, onsortira de cette torpeur, qui, pour untel
peuple, est la honte: et quand la France sera ré-
veillée,quand elle ouvrira les yeux, quand elle dis-
tinguera,quand elle verra ce qu'elle a devantelle et
à côté d'elle, elle reculera, cette France, avec un
frémissementterrible, devant ce monstrueuxforfait
qui a osé l'épouser dans les ténèbres et dont elle a
partagé lelit.
Alorsl'heuresuprêmesonnera.
Les sceptiques sourient et insistent; ils disent:
« N'espérezrien.Ce régime, selonvous, est la honte
« de la France. Soit,cettehonteestcotéeà la bourse,
« n'espérezrien. Vousêtes des poètes et des rêveurs
« si vous espérez. Regardez donc la tribune, la
« presse, l'intelligence,la parole, la pensée, tout ce
« qui était la liberté, a disparu. Hier cela remuait,
« cela s'agitait, celavivait, aujourd'huicela est pé-
« trifié. Eh bien, on est content, on s'accommode
« de cettepétrification,onen tire parti, on y faitses
« affaires, on vit là-dessuscommeà l'ordinaire.La
« société continueet force honnêtes gens trouvent
l'homme 17
« les chosesbien ainsi. Pourquoi voulez-vousque
« cette situationchange? Pourquoivoulez-vousque
« cette situation finisse? Ne vous faites pas illu-
« sion, ceciest solide,ceciest stable, ceciestle pré-
« sentet l'avenir.»
Noussommesen Russie. La Nevaest prise. On
bâtit des maisons dessus; de lourds chariots lui
marchentsur le dos. Ce n'est plus de l'eau, c'est
de la roche. Les passants vont et viennentsur ce
marbre qui a été un fleuve. On improviseune ville,
ontrace des rues, on ouvre des boutiques, on vend,
on achète,on boit,on mange,on dort, on allumedu
feu sur cette eau. On peut tout se permettre. Ne
craignezrien, faitesce qu'il vous plaira,riez,dansez,
c'est plus solideque la terre ferme. Vraiment,cela
sonnesous le pied commedu granit. Vive l'hiver!,
vivela glace! en voilà pour l'éternité. Et regar-
dezle ciel, est-il jour? est-il nuit? Une lueur bla-
farde et blême se traîne sur la neige; on diraitque
le soleilmeurt.
Non, tu ne meurs pas, liberté! un de ces jours,
au momentoù l'on s'y attendra le moins,à l'heure
mêmeoù on t'aura le plusprofondémentoubliée,tu
te lèveras!—0éblouissement!on verra tout à coup
ta face d'astre sortir de terre et resplendirà l'hori-
zon. Sur toute cette neige, sur toute cette glace,
surcette plaine dure et blanche, sur cette eau deve-
nue bloc, sur tout cet infâme hiver, tu lancerasta
flèched'or, ton ardent et éclatantrayon! la lumière,
la chaleur, la vie! —Et alors, écoutez! entendez-
vous ce bruit sourd? entendez-vousce craquement
profond et formidable?c'est la débâcle! c'est la
Neva qui s'écoule! c'est le fleuvequi reprend son
cours! c'est l'eau vivante, joyeuse et terrible qui
18 NAPOLÉON LE PETIT
soulève-laglacehideuseet morte et qui la brise! —
C'était du granit, disiez-vous; voyez, cela se fend
commeune vitre! c'est la débâcle,vous dis-je! c'est
la vérité qui revient, c'est le progrès qui recom-
mence, c'est l'humanité qui se remet en marcheet
qui charrie,entraîne,arrache, emporte,,heurte, mêle,
écraseet noiedansses flots, commeles pauvresmi-
sérablesmeublesd'une masure, non-seulementl'em-
pire tout neuf de Louis Bonaparte, mais toutes les
constructionset toutes les oeuvresde l'antique des-
potisme éternel! Kegardezpasser tout cela. Cela
disparaît à jamais. Vous ne le reverrez plus, Ce
livreà demisubmergé,c'est le vieuxcoded'iniquité!
ce tréteau qui s'engloutit, c'est le trône ! cet autre
tréteau qui s'en va, c'est l'échafaud.
. Et pour cet engloutissementimmense, et pour
cette victoire suprêmedela viesur la mort, qu'a-t-il
fallu? Unde tes regards,ô soleil! un de tes rayons,
ô liberté !

V
BIOGRAPHIE
Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, né à Paris le
20 avril 1808, est fils d'Hortense de Beauharnais,
mariéepar l'empereurà Louis-Napoléon,roi de Hol-
lande. En 1831, mêlé aux insurrections d'Italie,
où son frère aîné fut tué, LouisBonaparteessaya de
renverserla papauté. Le 30 octobre 1836, il tenta
de renverserLouis-Philippe. Il avorta à Strasbourg,
et, gracié par le roi, s'embarquapour l'Amérique,
laissantjuger ses complicesderrièrelui. Le 11 no-
, L'HOMME 19
vembre, il écrivait: « Le roi, dans sa a
clémence, or-
« donnéque je fusse conduiten Amérique;» il sedé-
clarait «vivementtouché de la générositédu roi,»
ajoutant: «Certes, nous sommestous coupablesen-
« versle gouvernementd'avoir pris les armes contre
« lui, mais le plus coupablec'est moi.» et terminait
ainsi: «J'étais coupablesenversle gouvernement;or
« le gouvernementa été généreuxenversmoi(l). » Il
revint d'Amériqueen Suisse, se fit nommer capi-
taine d'artillerie à Berne et bourgeoisde Salenstein
en Tliurgovie,évitant également,au milieudes com-
plicationsdiplomatiquescauséespar sa présence, de
se déclarerFrançais et de s'avouerSuisse, et sebor-
nant, pour rassurer le gouvernementfrançais,à af-
firmer par une lettre du 20 août 1838, « qu'il vit
« presque seul » dans la maison «où sa mère est
« morte,» et que sa «ferme volonté» est de «rester
«tranquille.» Le 6 août 1840, il débarquaà Bou-
logne,parodiant le débarquementâ Cannes, coiffé
du petit chapeau(2),apportantun aigle doré au bout
d'un drapeau et un aigle vivant.dans une cage,force
proclamations,et soixantevalets, cuisinierset pale-
freniers, déguisés en soldats français avec des uni-
formes achetés au Temple et desboutonsdu42ede
ligne fabriquésà Londres. Il jette de l'argent aux
passant clansles rues de Boulogne,met son cha-
peau à la pointe de son épée et crie lui-mêmevive

(1) Lettrelueà la Courd'assisesparl'avocat


Parquinqui,
après l'avoirlue, s'écria
: «Parmilesnombreux défautsde
« Lonis-Napoléon,il ne faut pas dumoinscompter l'ingra-
«litudë'.
«
(2)Courdespairs. Attentat du6 août1840,page140,té-
moinsGeoffroy,grenadier.
20 NAPOLÉON LE PETIT
l'empereur;tire à un officier(1) un coup de pistolet
qui casse trois dentsà un soldat,et s'enfuit. Il est
pris, ontrouve sur lui cinq cent millefrancsen or et
enbanknotes(2); le procureur général Frank-Carré
lui dit en pleine courdes pairs: « Vousavezfait
« pratiquerl'embauchage et distribuerl'argent pour
<racheter la trahison. » Les pairs le condamnent
à la prison perpétuelle. On l'enferme à Ham. Là
son esprit parut se replies et mûrir; il écrivit et
publia des livres empreints, malgré une certaine
ignorancede la France et du siècle, de démocratie
et de progrès: VExtinction dupaupérisme,VAnalyse
dela Questiondes sucres,lesIdéesnapoléoniennes, où
il fit l'empereur«humanitaire.» Dans un livre in-
titulé Fragments historiques, il écrivit: « Je suis
« citoyen avant d'être Bonaparte.« Déjà, en 1832,
dans son livre des Rêveries politiques,il s'était dé-
claré «républicain.» Après six ans de captivité,
il s'échappa de la prison de Ham déguiséen maçon,
et se réfugia en Angleterre. Février arriva,il ac-
clamala République,vint siégercommereprésentant
du peuple à l'Assembléeconstituante,monta à la
tribune le 21 septembre 1848, et dit: «Toute ma
«vie sera consacréeà l'affermissementde la Répu-
i blique, » publia un manifestequi peut se résumer
en deux lignes: liberté, progrès,démocratie,amnis-
tie, abolitiondes décretsde proscription et de ban-
nissement; fut élu président par cinq millionscinq
cent mille voix,jura solennellementla Constitution
le 20 décembre 1848, et, le 2 décembre1851, la
brisa. Dans l'intervalle il avait détruitla Républi-
(1) Le capitaine qui luiavaitdit: Vousêtes
Col-Puygellier,
unconspirateuretuntraître.
(2) Cour d espairs. Témoin
Adam,mairedeBoulogne.
L'HOMME 21
que romaineet restauré en 1849cette papautéqu'il
voulaitjeter bas en 1831. Il avait en outre pris on
ne sait quellepart à l'obscureaffairedite loteriedes
lingotsd'or; dans les semaines qui ont précédé le
coup d'état, ce sac était devenutransparent et l'on
y avait aperçu une main qui ressemblait à la
sienne. Le 2 décembre et les jours suivants, il
a, lui pouvoir exécutif, attenté au pouvoir légis-
latif, arrêté les représentants, chassé l'Assem-
blée, dissout le conseil' d'état, expulsé la haute
cour de justice, supprimé les lois, pris vingt-cinq
millionsà la banque, gorgé l'armée d'or, mitraillé
Paris, terroriséla France; depuisil a proscrit quatre-
vingt-quatrereprésentantsdupeuple,voléaux princes
d'Orléans les biens de Louis-Philippe,leur père,
auquelil devaitla vie, décrété le despotismeen cin-
quante-huit articles sous le titre de Constitution,
garrotté la République,fait de l'épée de la France
un bâillondans la bouchede la liberté, brocantéles
cheminsde fer, fouilléles pochesdu peuple,réglé le
budgetpar ukase,déporté en Afrique et à Cayenne
dixmilledémocrates,exiléen Belgique,en Espagne,
en Piémont, en Suisse et en Angleterre,quarante
mille républicains,mis dans toutes les âmesle deuil
et sur tous lesfrontsla rougeur.
LouisBonaparte croit monterau trône, il ne s'a-
perçoitpas qu'il monteau poteau.

VI
'% PORTRAIT
Louis Bonaparte est un homme de moyenne
taille, froid, pâle, lent, qui a l'air de n'être pas
22 NAPOLÉON LE PETIT
tout'à faitréveillé. Il a publié, nous l'avons rap-
pelé déjà,un Traité assez estimésur l'artillerie, et
connaît à fond la manoeuvredu canon. Il monte
bien à cheval. Sa parole traîne avec un léger ac-
centallemand. Ce qu'il a d'histrion en lui a paru
au tournoi d'Eglintoun. Il a la moustacheépaisse
et couvrantle sourirecommele duc d'Albe, et l'oeil
éteintcommeCharlesIX.
Si on le juge en dehors de ce qu'il appelle «ses
« actesnécessaires» ou « ses grands actes, » c'est
un personnagevulgaire, puéril, théâtral et vain.
Les personnesinvitéeschez lui, l'été, à Saint-Cloud,
reçoivent, en même temps que l'invitation, l'ordre
d'apporter une toilette du matin et une toilette
du soir. Il aime la gloriole, le pompon,l'aigrette,
la broderie, les paillettes et les passequilles, les
grands mots, les grands titres, ce qui sonne,ce qui
brille, toutes lesverroteriesdupouvoir. En sa qua^
lité de parent de la bataille d'Austerlitz, il s'habille
en général.
Peu lui importe d'être méprisé,il se contentede
la figuredu respect.
Cet hommeternirait le secondplan dé l'histoire,
il souillele premier. L'Europe riait de l'autre con-
tinent en regardantHaïti quand elle a vu apparaître
ce Soulouqueblanc. Il y a maintenanten Europe,
au fondde toutesles intelligences,même à l'étran-
ger, une stupeur profonde, et commele sentiment
d'un affront personnel; car le continenteuropéen,
qu'il le veuilleou non, est solidairede la France, et
ce qui abaissela France humiliel'Europe. £
Avant le 2 décembre, les chefsde la droitedi-
saientvolontiersde LouisBonaparte: C'estun idiot-
ie se trompaient. Certes, ce cerveau est trouble,
L'HOMME 23
ce cerveaua des lacunes,mais ou peut y déchiffrer
par :endroit plusieurs pensées de suite et suffisam-
mentenchaînées. C'estun livre où il y a des pages
arrachées. Louis Bonapartea une idée fixe, mais
une idéefixe n'est pas l'idiotisme. Il sait ce qu'il
veut, et il y va. A travers la justice, à travers la
loi, à travers la raison, à travers l'honnêteté,à tra-
versl'humanité,soit,maisil y va.
Ce n'est pas un idiot. C'est un homme d'un
autre temps que le nôtre. Il sembleabsurde et fou
parce qu'il est dépareillé. Transportez-le au XYIe
siècleen Espagne, et Philippe II le reconnaîtra; en
Angleterre, et Henri VIII lui sourira; en Italie, et
César Borgia lui sautera au cou. Ou mêmebor-
nez-vousà le placer hors de la civilisationeuro-
péenne, mettez-leen 1817 à Janina, Ali-Tepeleni
lui tendra la main.
Il y a en lui du moyen-âgeet du bas-empire. Ce
qu'il fait eût semblé tout simple à MichaelDucas,
à Romain Diogène,à Mcéphore Botaniate, à l'eu-
nuqueNarsès, au VandaleStilicon,à MahometII, à
Alexandre VI, à Ezzelin de Padoue, et lui semble
tout simpleà lui. Seulementil oublie ou il ignore
qu'au temps où nous sommes,ses actions auront à
traverser ces grandes effluvesde moralitéhumaine
dégagéespar uos trois siècles lettrés et par la révo-
lution française, et que dans ce milieu ses actions
prendrontleur vraie figureet apparaîtrontce qu'elles
sont, hideuses.
Sespartisans—il en a—le mettent volontiersen
parallèle avec son oncle,le premierBonaparte. Ils
disent: «L'un a fait le 18 brumaire, l'autre a fait
« le 2 décembre; ce sont deux ambitieux.» Le
premier Bonaparte voulait rôédifier l'empire d'Oc-
24 NAPOLÉON LE PETIT
cident,faire l'Europe vassale, dominerle continent
de sa puissanceet l'éblouirde sa grandeur,prendre
unfauteuilet donner aux rois des tabourets, faire
dire à l'histoire: Nemrod, Cyrus, Alexandre,An-
nibal,César,Charlernagne,Napoléon;être un maître
du monde. Il l'a été. C'est pour cela qu'il a fait
le 18 brumaire, Celui-civeut avoir des chevaux et
des filles, être appelé monseigneuret bien vivre.
C'est pour cela qu'il a fait le 2 décembre.:—Cesont
deuxambitieux; la comparaisonest juste.
Ajoutons que, comme le premier, celui-ci veut
aussi être empereur. Mais ce qui calme un peu les
comparaisons,c'est qu'il y a peut-êtrequelquedif-
férenceentre conquérirl'empire et le filouter.
Quoi qu'il en soit, ce qui est certain et ce que
rien ne peut voiler,pas mêmecet éblouissantrideau
de gloire et de malheur sur lequel on lit: Arcole,
Lodi, les Pyramides,Eylau, Friedland, Sainte-Hé-
lène, ce qui est certain,disons-nous,c'est que le 18
brnmaire est un crime dont le 2 décembrea élargi
la tachesur la mémoirede Napoléon,
M.Louis Bonaparte se laisse volontiersentrevoir
socialiste. Il sent qu'il y a là pour lui une sorte de
champvague,exploitableà l'ambition. Nousl'avons
dit, il a passé son temps dans sa prison à se faire
une quasi-réputationde démocrate. Un faitle peint.
Quand il publia, étant à Ham, son livre sur l'Ex-
tinction du 'paupérisme,livre en apparenceayant
pour but unique et exclusifde sonder la plaie des
misères du peuple et d'indiquer les moyensde la
guérir, il envoyal'ouvrageà un de ses amisavec ce
billet, qui a passé sous nosyeux: «Lisez ce travail
« sur le paupérisme, et dites-moisi vous pensez
«qu'il soitde nature à mefaire du bien.»
L'HOMME 25
Le grandtalentde M.LouisBonaparte, c'estlesilence.
Avant le 2 décembre,il avait un conseildes mi-
nistres qui s'imaginait être quelque chose, étant
responsable. Le président présidait. Jamais, ou
presque jamais, il ne prenait part aux discussions.
Pendant que MM. Odilon Barrot, Passy, Tocque-
villej Dufaure ou Faucher parlaient, il construisait
avecune attention profonde, nous disait un de ces
ministres,des cocottesen papier ou dessinaitdes
bonshommes sw lesdossiers.
Faire le mort, c'est là son art. Il reste muet et
immobile,en regardant d'un autre côté que son
dessein,jusqu'à l'heure venue. Alors îl tourne la
tête et fond sur sa proie. Sa politiquevous appa-
raît brusquementà un tournantinattendu.,le pisto-
let au poing,ut fur. Jusque-là, le moinsde mouve-
mentpossible. Un moment, dans les trois années
qui viennent de s'écouler, on le, vit de frontavec
Changarnier,qui, lui aussi, méditait de son côtéune
entreprise. Ibant obscuri, commedit "Virgile.La
Franceconsidéraitavecunecertaineanxiété cesdeux
hommes. Qu'y a-t-il entre eux? L'un ne rêve-t-il
pas Cromwell?l'autre ne rêve-t-il pas Monk? On
s'interrogeaitet on les regardait. Chez l'un et chez
l'autre même attitude de mystère, même tactique
d'immobilité. Bonaparte ne disait pas un mot,
Changarnierne faisait pas un geste; l'un ne bou-
geaitpoint, l'autre ne soufflaitpas; tous deuxsem-
blaientjouter à qui serait le plus statue.
Ce silence cependant,Louis Bonaparte le rompt
quelquefois. Alors il ne parle pas, il ment. Cet
hommement commeles autres hommes respirent.
Il annonceune Intention honnête,prenezgarde; il
affirme,méfiez-vous ; il faitun serment,tremblez.
2
26 NAPOLÉON LE PETIT
Machiavela fait des petits. LouisBonaparte en
estun.
Annoncerune énormitédont le mondese récrie,
la désavouer avec indignation,jurer ses grands
dieux-,-sedéclarerhonnête homme,puis, au moment
où l'on se rassure et où l'on rit de l'énormité en
question,l'exécuter. Ainsi il a fait pour le coup
d'état, ainsi pour les décrets de proscription,ainsi
pour la spoliation des princes d'Orléans: ainsi il
fera pour l'invasionde la Belgique et de la Suisse,
et pour le reste. C'est là son procédé; pensez-en
ce que vousvoudrez; il s'en sert, il le trouve bon,
celale regarde. Il aura à démêler la chose avec
l'histoire.
Onest de son cercleintime; il laisse entrevoir un
projetqui semble,non immoral,on n'y regarde pas
de si près, maisinsensé et dangereux,et dangereux
pour lui-même; on élève des objections;il écoute,
/ne répondpas, cède quelquefoispour deux ou trois
jours, puis reprend son dessein, et fait sa volonté.
H y a à sa table, dans son cabinet de l'Elysée, un
tiroir souvententr'ouvert. Il tire de là un papier,
le ,lit à un ministre, c'est un décret. Le ministre
adhèreourésiste. S'il résiste, LouisBonaparte re-
jette le papier dans le tiroir où il y a beaucoup
d'autres paperasses, rêves d'homme tout-puissant,
fermece tiroir, en prend la clef et s'en va sans dire
un mot. Le ministre salue et se retire charmé de
la déférence. Le lendemainmatin, le décret est au
Moniteur.
Quelquefoisavecla signaturedu ministre.
Grâce à cette façon de faire, il a toujoursà son
servicel'inattendu,grande force; et ne rencontrant
en lui-mêmeaucun obstacle intérieur dans ce que
L'HOMME 27
les autres hommes appellent conscience,il pousse
son dessein,n'importe à travers quoi, nous l'avons
dit,n'importesur quoi, et toucheson but.
Il recule quelquefois,non devant l'effet moralde
ses actes, mais devant l'effet matériel. Les décrets
d'expulsion de quatre-vingt-quatrereprésentants,
publiésle 9 janvier par le Moniteur, révoltèrent le
sentimentpublic. Si bien liée que fût la France,
on sentit le tressaillement. On était encore très-
près du 2 décembre; toute émotionpouvait avoir
son danger. LouisBonapartele comprit. Le lende-
main, 10, un second décret d'expulsiondevait pa-
raître, contenant huit cents noms. Louis Bona-
parte se fit apporter l'épreuvedu Moniteur; la liste
remplissaitquatorzecolonnesdu journal officiel. Il
froissal'épreuve,la jeta au feu, et le décretne parut
pas. Les proscriptionscontinuèrent,sans décret.
Dans ses entreprises il a besoin d'aides et de
collaborateurs; il lui.faut ce qu'il appellelui-même
«des hommes.» Diogène les cherchait tenant une
lanterre,lui il les chercheun billet de banque à la
main. Il les trouve. De certains côtés de la na-
ture humaine produisent toute une espèce de per-
sonnagesdontil est le centre naturel et qui se grou-
pentnécessairementautour de lui selon cette mysté-
rieuseloi de gravitationqui ne régit pas moinsl'être
moral que l'atome cosmique. Pour entreprendre
«l'acte du 2 décembre,» pour l'exécuteret pour le
compléter,il lui fallait de ces hommes;il en eut.
Aujourd'huiil en est environné;ces hommeslui
fontcour et cortège; ils mêlentleur rayonnementau
sien. A de certaines époques de l'histoire,il y a
despléiadesde grandshommes; à d'autres époques,
il y a des pléiadesde chenapans.
28 NAPOLÉON LE PETIT
Pourtant, ne pas confondrel'époque, la minutede
Louis Bonaparte avec le dix-neuvième siècle; le
champignonvénéneux pousse au pied du chêne,
maisn'est pas le chêne.
M.LouisBonapartea réussi. Il a pour lui désor-
mais l'argent, l'agio; la banque, la bourse,le comp-
toir, le coffre-fort,et tous ces hommesqui passant
si facilementd'un bord à l'autre quand il n'y a en-
jamber que de la honte. ïï a fait de M. Changar-
uier une dupe,de M.Thiers une bouchée,de M. de
Montalembertun complice,du pouvoir une caverne,
du budget sa métairie. Il a frappé 'de son stylet la
République, mais la République est comme les
déessesd'Homère, elle saigne et ne meurt pas. On
grave à la Monnaieune médaille,dite médaille du 2
décembre,en l'honneur de la manière dont il tient
ses serments. La-frégate la Constitutiona été dé-
baptisée, et s'appelle la frégate VÉlysée. Il peut,
quand il voudra, se faire sacrer par M. Sibour et
échangerla couchettede l'Elysée contre le lit des
Tuileries. En attendant,depuisseptmois,il s'étale;
il a harangué,triomphé,présidédes banquets, donné
des bals, dansé, régné, paradé et fait la roue; il
s'est épanouidans sa laideur à une loge d'Opéra; il
s'est fait appelerprince:président,il a distribué des
drapeaux à l'armée et des croix d'honneuraux com-
missairesde police. Quand il s'est agi de se choisir
un symbole,il s'est effacéet a pris l'aigle: modestie
d'épervier.
vn
POURFAIRESUITEAUXPANÉGYRIQUES
Il a réussi. Il enrésulte que les apothéosesne lui
manquent pas. Des panégyristes,il en a plus que
L'HOMME 29
Trajan. Une chose me frappe pourtant, c'est que
dans toutes les qualités qu'on lui reconnaîtdepuis
le 2 décembre,danstousles élogesqu'on lui adresse,
il n'y a pas unmot qui sorte de ceci: habileté,sang-
froid, audace, adresse, affaire admirablementpré-
parée et conduite,instant bien choisi, secret bien
gardé, mesures bien prises. Fausses clefs bien
faites. Tout est là. Quand ces chosessont dites,
tout est dit, à part quelquesphrases sur la « clé-
mence,» et eucoreest-ce qu'on n'a pas loué la ma-
gnanimitéde Mandrin qui, quelquefois,ne prenait
pas tout l'argent, et de Jean l'Écorcheur qui, quel-
quefois,ne tuait pas tous les voyageurs?
En dotant M. Bonaparte de douze millions,plus
quatre millionspour l'entretien des châteaux-,le
sénat, doté par M. Bonaparte d'un million,félicite
M. Bonaparted'avoir«sauvéla société,»à peu près
commeun personnage de comédieen félicite un
autre d'avoir"«sauvéla caisse,s
Quantà moi,j'en suis encoreà chercherdans les
glorificationsqtie font de M. Bonaparte ses plus
ardentsapologistes,une louangequi ne conviendrait
pas à Cartoucheet à Poulailler après un bon coup;
et je rougis quelquefois,pour la langue françaiseet
pour le nom de Napoléon,des termes, vraiment un
peucrus et trop peu gazés et trop appropriés aux
faits, dans lesquels la magistratureet le clergé féli-
citent cet homme pour avoir volé le pouvoiravec
effractionde la Constitutionet s'être nuitamment
évadéde son serment.
Après que toutes les effractionset tous les vols
dont se composele succès de sa politiqueont été
accomplis,il a repris son vrai nom; chacunalors a
reconnuque cet hommeétait un monseigneur., C'est
80 NAPOLÉON LE PETIT
M. Fortoul(1),disons-leà son honneur,qui s'en est
aperçule premier.
Quand on mesure l'hommeet qu'on le trouvesi
petit, et qu'ensuite on mesure le succès, et qu'on
le trouvé si énorme, il est impossibleque l'esprit
n'éprouvepas quelque surprise. On se demande:
Commenta-t-il fait? On décomposel'aventure et
l'aventurier, et en laissant à part le parti qu'il tire
de sonnomet certainsfaits extérieurs dont il s'est
aidé dans son escalade, on ne trouve au fond de
l'hommeet de sonprocédéque deuxchoses: la ruse
et l'argent.
La rusé: nous avons caractérisé déjà ce grand
côtédeLouis Bonaparte,maisil est utile d'y insister.
Le '27 novembre1848, il disait à ses concitoyens
dans son manifeste: « Je me sens obligé de vous
« faire connaître mes sentimentset mes principes.
«Il ne faut pas qu'il y ait d'équivoqueentrevous et
« moi. Je ne suis pas mi ambitieux.. .'. Elevé dans
«les pays libres à l'école du malheur,je resterai
« toujours fidèleaux devoirs que m'imposeront'vos
« suffrageset les volontésdel'Assemblée.
« Je mettrai mon honneur à laisser, au bout de
« quatre ans, à monsuccesseur,lé pouvoiraffermi,la
« libertéintacte, un progrès réel accompli.»
Le 31décembre 1849,'dans son premiermessage
à l'Assemblée,il écrivait: «Je veux être digne de
« la confiancede la nation en maintenantla Consti-
« tution que j'ai jurée. s Le 12 novembre 1850,
dans son secondmessageannuel à l'Assemblée,il
disait: « Si la Constitutionrenfermedes vices et
« des dangers, vous êtes tous libres de les faire
(1) Lepremierrapportadresséà M. Bonaparte,et où M.
Bonaparteestqualité estsignéFomouij.
monseigneur
L'HOMME 31
« ressortir aux yeux du pays; moi seul, lié par mon
« serment,je me renferme dans les strictes limites
« qu'elle a tracées. » Le 4 septembrede la même
année,à Caen,il disait: « Lorsque partout la pros-
« périté semblerenaître, il serait bien coupablecelui
« qui tenterait d'en arrêter l'essorpar le changement
« de ce qui existe aujourd'hui, s Quelque temps
auparavant, le 22 juillet 1849, lors de l'inaugura-
tiondu elieniindefer de Saint-Quentin,il était allé
à Ham,il s'était frappé la poitrinedevantles souve-
nirs de Boulogne,et il avait prononcé ces paroles
solennelles:
« Aujourd'huiqu'élupar la France entière,je suis
« devenule chef légitimede cette grande nation,je
«ne saurais me glorifier d'une captivité qui avait
«ponr cause l'attaque contreun gouvernementré-
«gulier.
« Quand on a vu combienlesrévolutionsles plus
«justes entraînentdemaux après elles,on comprend
«à peine l'audace d'avoir voulu assumersur soila
«terribleresponsabilitéd'un changement. Je ne me
« plainsdoncpas d'avoirexpiéici, par un emprison-
«nementde sis années, ma témérité contre les lois
« de ma patrie, et c'est avecbonheur que, dans ces
« lieux mêmesou j'ai souffert,je .vous proposeun
« toast en l'honneur des hommes qui sont déter-
« minés,malgréleurs convictions,à respecterlesins-
« titutionsde leur pays. »
Tout en disant cela, il conservaitau fondde son
cceûr,et il l'a prouvédepuis à sa façon,pettopensée
écrite par lui dans cette même prison de Ham:
« Rarement les grandes entreprisesréussissent du
s premiercoup(1).»
(1)Fragments historiques.
32 NAPOLÉON LE PETIT
Yers la mi-novembre1851, le représentant F.,
élyséen,dînait chez^M.Bonaparte.
—Que dit-on dans Paris et à l'Assemblée? de-
mandale présidentau représentant.
—Hé,prinee!...
—Eh bien?
— On parle toujours...
— De quoi?
—Du coup d'état.
— Et l'Assemblée,y croit-elle?
— Un peu, prince.
— Et vous?
— Moi,-pasdu tout.
LouisBonaparte prit vivementles deux mainsde
M. F., et lui dit avecattendrissement:
— Je vousremercie,monsieurF., vous, du moins,
vousne me croyezpas un coquin!
Cecise passaitquinze jours avant le 2 décembre.
A cette époque, et clans.ce moment-làmême,de
l'aveu du compliceMaupas,« on préparait Mazas.»

L'argent; c'est là l'autre force de M. Bonaparte.


Parlons des faits prouvésjuridiquementpar les
procès de Strasbourget de Boulogne.
A Strasbourg, le 30 octobre 1836, le colonel
Vaudrey, complice de M. Bonaparte, charge les
maréchaux des logis du 4e régiment d'artillerie de
« partager entre les canonniersde chaque batterie
«deux piècesd'or. »
Le 5 août 1840, dans le paquebotnolisépar lui,
ki Ville d'Edimbourg,en' mer, M. Bonaparte ap-
pelle autourde lui les soixante pauvres diables,ses
domestiques,qu'il avait^trompés en leur faisant
accroire qu'il allait à Hambourgen excursion de
L'HOMME 33
plaisir, il les harangue duhaut d'unede sesvoitures
accrochéessur le pont, leur déclareson projet,leur
jette leurs déguisementsde soldats, et leur donne
cent francs par tête; puis il les fait boire. Un peu
de crapule ne gâte pas les grandesentreprises.—
« J'ai vu, » a dit devant la cour des pairs le témoin
Hobbs(1),garçonde barre, « j'ai vu dansla chambre
« beaucoupd'argent. Les passagers me paraissaient
« lire- des imprimés Les passagers ont passé
« toute la nuit à boire et à manger. » Je ne faisais
« rien autre chose que dedéboucherdesbouteilles
« et servir à manger.» -Après le .garçon de barre,
voici le capitaine. Le. juge d'instructiondemande
au capitaine Grow: «—^Avez-vous vu les passagers
« boire? » —Crow- « Avec excès;je n'ai jamais vu
« semblablechose (2).». On débarque,on rencontre
le poste des douaniers de Wimereux.M. LouisBo-
naparte débute par offrir au lieutenant de doua-
niers une pension de douze cents francs. Le juge
d'instruction: —' « N'avez-vouspas offert au com-
« mandantdu posteune sommed'argent s'il voulait
« marcher avec vous? » — Le prince: « Je la lui ai
« fait offrir, mais il l'a refusée (3). » Onarriveà
Boulogne,ses aides-de-camp — il en avaitdèslors —
portaientsuspendusà leur cou dés rouleaux de fer-
blancpleins de pièces d'or. D'autres suivaient avec
dessacs demonnaieà la main(4). Onjette de l'argent
aux pêcheurs et aux paysans en les invitantà crier

(1)Courdespairs.Dépositions
destémoins,
p.94.
(2)Cour
despairs.Dépositions
destémoins,
p.75,voiraussip.SI,
88à 94.
(3)Courdespairs.Interrogatoire
desinculpés,
y. 13,
(4)Courdespairs.Dépositions
destémoins,
pp.103,185,ele.
2*
34 NAPOLÉON LE PETIT
vivel'empereur.« Il suffitde trois cents gueulards,»
avaitdit un des conjurés(1).LouisBonaparteaborde
le 42e, caserne à Boulogne. Il dit au voltigeur
GeorgesKoehly:Je suis Napoléon; vous aurez dos
grades et des décorations.Il dit au voltigeurAn-
toine Gendre: Je suis le fils de Napoléon; nous
allons à l'hôtel dû Nord commanderun dîner pour
moi et pour vous. Il dit au voltigeurJean Meyer:
Vousserez bien payés; il dit au voltigeurJoseph
Lény: VousviendrezàParis, voussereziienpayés(2).
Un officierà côté de lui tenait à la main son cha-
peau plein de pièces de cinq francs qu'il distribuait
aux curieuxen disant : Criezvivel'empereur(3)! Le
grenadier Geoffroy,dans sa déposition, caractérise
en cestermes la tentative faite sur sa chambréepar
un officieret par un sergent du complot: «Le ser-
« gent portait unebouteilleet l'officieravait le sabre
« à la main.» Ces deux lignes, c'est tout le 2 dé-
cembre.
Poursuivons:
« Le lendemain, 17 juin, le commandantMéso-
« nan, queje croyaisparti, entre dansmoncabinet,
« annoncétoujours par mon aide-de-camp. Je lui
« dis: — Commandant,je vouscroyais"parti.—Non;
« mon général,je ne suis pas parti. J'ai unelettre à
« vousremettre.—Une lettre! et de qui?— Lisez
« mon général. Je le fais asseoir; je prends la
« lettre; mais au-momentde l'ouvrir, je m'aperçus
(1)Leprésident—«Prévenu deQuerelles,
cesenfants
quicriaient
« nesont-ils
paslestroiscentsgueulardsnuevousdemandiez
dans
«unelettre?» (ProcèsdeStrasbourg.)
(2)Courdespairs.Dépositionsdestémoins,
p. 145,155,156et
158.
(3)Courdespairs.Dépositions
destémoins,
témoin volti-
Febvre;
geur,p.142.
L'HOMME 35
« que la suscriptionportait : A M. le commandant
« Mésonan.Je lui dis: Mais, mon cher comman-
« dant, c'est pour vous,ce n'est pas pour moi.— Li-
« sez, mongénéral! J'ouvre la lettre et je lis :
. € Mqn^eheC commandant,il est do la plus grande
« nécessité.;qïievous voyez de suite le général en
« question;vous savez que c'est un liommed'exécu-
« tion et sur qui on peut compter.Voussavezaussi
« que c'estun liommequej'ai noté pour être un jour
« maréchal de France. Vous lui offrirez 100,000
« francs de ma part, et vous lui demanderezchez
« quel banquier ou chez quel notaire il veut que je
« lui fasse compter300,000francs, dansle cas oùil
« perdrait son commandement. »
« Je m'arrêtai,l'indignationme gagnant; je tour-
« nai le feuilletet je vis que l'a lettre était signée:
« Louis Napoléon.....
..... « Je remis cette lettre au commandant,en lui
« disantque c'étaitun parti ridiculeet perdu. >
Qui parle ainsi? le généralMagnan.Où? en pleine
courdes pairs. Devantqui? Quel est l'hommeassis
sur la sellette,l'hommequeMagnan couvre de « ri-
dicule,» l'hommevers lequelMagnan tourne sa face
« indignée? » LouisBonaparte.
L'argent, et avec l'argent,l'orgie, ce fut là son
moyend'action dans ses trois entreprises,à Stras-
bourg, à Boulogne,à Paris. Deux avortements,.un
succès,Magnan,qui se refusa à Boulogne,se ven-
dit à Paris. Si LouisBonaparte avait été vaincule
2 décembre,de mêmequ'on avait trouvé;sur lui, à
Boulogne,les cinq cent mille francs de Londres, on
aurait trouvéà l'Elysée les vingt-cinqmillionsde la
Banque.
Il y a donceu en France, il faut en venirà parler
36 NAPOLÉON LE PETIT
froidementde ces choses, en France, dans ce pays
de l'épée, dansee pays des chevaliers,dansce pays
de Hoche,de Drouot et de Bayard,il y a eu un jour
oùun hommeentouréde cinq ou six Grecspolitiques,
expertsen guets-apenset maquignonsd%éôups d'é-
tat, accoudédansun cabinet doré,les-pieds sur les
chenets,le eigare à la bouche, a tarifé l'honneurmi-
litaire, l'a pesé dans un trébuchet comme denrée,
commechosevendableet achetable, a estimé le gé-
néral un millionet le soldatun louis, et a dit de la
consciencede l'armée française: Celavauttant.
Et cet hommeestleneveude l'empereur.
Du reste, ce neveun'est pas superbe : il sait s'ac-
commoderaux nécessitésdeses aventures,et il prend
facilementet sans révolté le pli quelconquede la
destinée. Mettez-le à Londres, et qu'il ait intérêt
à complaireau gouvernementanglais, il n'hésitera
point, et de cette même main qui veut saisir le
sceptre de Charlemagne,il empoignerale bâtondu
policeman.Si je n'étais Napoléon,j e voudraisêtre
Vidocq.
Et maintenantla pensées'arrête.
Et voilàpar quel hommela Franceest gouvernée!
Que dis-je,gouvernée! possédéesouverainement !
Et chaquejour, et tous lesjnatins,par ses décrets,
par ses messages,par ses harangues,par toutes les
fatuitésinouïesqu'il étale dans le Moniteur,cet émi-
gré, qui ne connaîtpas la France, fait la leçon à la
France! et ce faquin'dit à la France qu'il l'a sau-
vée! Et de qui? d'elle-même!Avant lui la Pro-
vidence ne faisait que des sottises; le bonDieul'a
attendu pour tout remettre en ordre; enfin il est
venu! Depuis trente-six ans il y avait en France
toutes sortes de choses pernicieuses: cette « sono-
l'homme 37
rite, » la tribune; ce la
vacarme, presse; cette inso-
lence,la pensée; cet abus criant, la liberté; il est
venu,lui, et à la place dela tribuneil a misle sénat;
à la placede la presse, la censure; à la place de la
pensée,l'ineptie; à la place de la liberté, le sabre;
et de par le Mbre, la censure,l'ineptieet le sénat,la
France est sauvée! Sauvée,bravo! et de qui? je
lerépète,d'elle-même; car,qu'était-ceque la France,
s'il vous plaît? c'était une peupladede pillards, de
voleurs,deJacques,d'assassinset de démagogues.Il
a fallula lier, cette forcenée,cetteFrance, et c'estM.
Bonaparte-Louisqui lui a mis les poucettes. Main-
tenant elleest au cachot,à la diète,au painet à l'eau,
punie, bumiliée,garrottée, sousbonnegarde ; -soyez
tranquilles,le sieur Bonaparte,gendarmeà la rési-
dencede l'Elysée, en répond à l'Europe; il en fait
sou affaire; cette"misérable France a la camisole
de force, et si ellebouge!... — Ali! qu'est-ceque
c'est que ce spectacle-là? qu'est-ceque c'est que ce
rêve-là? qu'est-ceque c'est que ce caucliemar-là?
d'un côté une nation, la premièredes nations,et de
l'autre un homme,le dernier des hommes,et voilà
ce que cet homme fait à cette nation! Quoi! il
la foule aux pieds, il lui rit au nez, il la raille,il la
brave, il la nie, il l'insulte, il la bafoue? Quoi! il
dit: il n'y a que moi! Quoi! dans ce pays de
Franceoù l'on ne pourrait pas.souffleterun homme,
on peut souffleterle peuple! Ah! quelle abominable
honte! chaque fois que M. Bonapartecrache, il faut
que tous les visages s'essuient! Et cela pourrait
durer! et vous me ditesque celadurera! Non!non!
non! par tout le sang que nous avonstous clansles
veines,non!celane durera pas ! Ah! si cela durait,
c'est qu'en effet, il n'y aurait pas de Dieu dansle
ciel,ou qu'il n'y aurait plus de Francesur'la terre.
LIYRE DEUXIEME f
LE GOUVERNEMENT

I
LACONSTITUTION
Roulementsde tambours: manants,attention!
« Le Président de la République,
«Considérant,que—toutesles lois restrictivesde
<tla libertéde la presse ayant été rapportées, toutes
«les loiscontrel'affichageet le colportageayant été
« abolies, le droit de réunion ayant été pleinement
« rétabli, toutes leslois inconstitutionnelleset toutes
«les mesures d'état de siège ayant été supprimées,
« chaquecitoyenayant pu dire ce qu'il a voulu par
« toutesles formes.depublicité,"journal,affiche,réu-
« nion électorale, tous les engagementspris, no-
«tamment le serment du 20 décembre1848,ayant
« été scrupuleusementtenus, tous les faits ayant été
« approfondis, toutes les questionsposéeset éclair-
« cies, toutes les candidaturespubliquementdébat-
« tues, sans qu'on puisse alléguer que la moindre
«violenceait été exercéecontrele moindrecitoyen,
.«—dans la liberté la plus complèteenun mot;
«Le peuple souverain,interrogé sur cette ques-
«tion:
LE GOUVERNEMENT 39
«Le peuple français entend-il se remettre pieds
« et poings liés à la discrétionde' M. LouisBona-
« parte?
« A répondu OUI par sept millions cinq cent
« millesuffrages;» (Interruptiondel'auteur;—Nous
« reparlonsdes 7.500,000suffrages.)
, «Promulgue
« La constitution dont la teneur suit :
« Article premier. La Constitution reconnaît,
« confirmeet garantit les grandsprincipesproclamés
« en 1789, et qui sont la base du droit publicdes
« Français.
« Articles deux et suivants. La tribune et la
« presse,qui entravaientla marche du progrès, sont
« remplacéespar la police et la censure, et par les
« secrètes discussionsdu sénat, du corps législatif
« et du conseild'état.
« Article dernier. Cette chose qu'on appellait
«l'intelligencehumaineest supprimée.
« Faitaupalais
desTuileries,
14janvier
1852.
« Louis Napoléon.
« Vu et scellédu grand sceau.
« Le garde des sceaux,ministre de la justice-
«E. Eouher. »
CetteConstitutionqui proclameet affirmehaute-
ment la révolutionde 1789 clans ses principes et
dans ses conséquences, et qui abolit seulementla
liberté,a été évidemmentet heureusementinspirée à
M. Bonapartepar une vieilleaffiche de théâtre de
provincequ'il està propos do rappeler:
40 LE PETIT
NAPOLÉON

aujourd'hui
GRANDE REPRÉSENTATION
ïDE
LA DAMEBLANCHE
OPÉRAEN3ACTES
Nota. La musique,qui embarrassaitla marche
de l'action, sera remplacéepar un dialogue vif et
piquant.

II
LE SÉNAT
Le dialogue vif et piquant, c'est le conseild'état,
le corpslégislatifet le sénat.
Il y a doncun sénat? Sans doute. Ce « grand
corps, » ce « pouvoirpondérateur,» ce « modérateur
suprême,» est même la principalesplendeur de la
Constitution. Occupons-nous en.
Sénat. C'est un sénat. De quel sénat parlez:
vous? est-cedu sénat qui délibéraitsur la sauceà
laquellel'empereurmangeraitle turbot? Est-ce du
sénat dont Napoléon disait le 5 avril 1814: «Un
« signe était un ordre pour le sénat, et il faisait
« toujoursplus qu'on ne désirait de lui? « Est-ce
du sénat dontNapoléondisait en 1805: « Les lâches
« ont eu peur de me déplaire(1)? » Est-ce du sénat
quiarrachait à peu prèsle mêmecri à Tibère: «Ah!
« lesinfâmes! plus esclavesqu'onne veut. » Est-ce
du sénat qui faisait dire à Charles XII : «Envoyez
« mabotte â Stockholm.—Pour quoi faire, sire? dé-
fi) Thibeaudeau,
Bst.duConsulat etdel'Empire.
LE GOUVERNEMENT 41
« mandaitle ministre.—Pourprésider le sénat. »—
Non, ne plaisantons pas. Us sont quatre-vingts
cetteannée,ils seront cent cinquantel'an prochain.
Ils ont à eux seuls, et en toute jouissance,qua-
torze articles de.la « Constitution» depuis l'article
19 jusqu'à l'article 33. Ils sont « gardiens des
«libertéspubliques; » leursfonctionssont gratuites,
article 22; en conséquenceils ont de quinze à
trente.mille francs par an. Ils ont cette spécialité
de toucherleur traitement,et cettepropriété de « ne
point s'opposer» à la promulgationdes lois. Ils
sonttous des « illustrations(1). » Ceci n'est pas un
sénat « manqué(2) » commecelui de l'autre Napo-
léon; ceci est un sénat sérieux; les maréchauxen
sont; les cardinauxen sont, M. Leboeufen est.
Que faites-vousdans ce pays ? deniande-t-onau
sénat.—Noussommeschargés de garder leslibertés
publiques.—Qu'est-ceque tu fais danscette ville?
demandePierrot à Arlequin.—Je suis chargé, dit
Arlequin,de peignerle chevalde bronze.
« Onsait ce que c'est que l'esprit de corps; cet
« espritpousserale sénat à augmenterpar tous les
« moyens son pouvoir.-Il détruira s'il le peut, le
« corps législatif,et, si l'occasions'en présente, il
« pactiseraavecles bourbons.»
Qui dit ceci? le premier consul. Où ? aux
Tuileries,en avril 1804.
« Sans titre, sans pouvoir, et en violationde tous
« les principes, il a livré la patrie et consommésa
(1) » Touteslesillustrations
du pays.» LouisBonaparte,
Appelaupeuple, 2décembre1851.
« Le sénata été manqué.Onn'aimepas enFranceà
«(2)
voirdesgensbienpayés
pournefairequequelque choix.
mauvais »
—ParolesdeMepoléon.MémorialdeSainte-Hélène.
42 NAPOLÉON LE PETIT
« ruine. Il a été le jouet de hauts intrigants.... Je
i ne sache pas de corps qui doive s'inscrire dans
« l'histoire avecplus d'ignominieque le sénat. »
Qui dit ceci? l'empereur.Où? à Sainte-Hélène.
Il y a donc un sénat dans la « Constitutiondu
« 14 Janvier. » Mais,franchement,c'est une faute.
On est accoutumé, maintenant que l'hygiène pu-
blique a fait des progrès, à voir la voie publique
mieux tenue que cela. Depuis le sénat de l'empire,
nous croyionsqu'on ne déposait plus de sénat le
long desconstitutions.

III
D'ÉTATET LE CORPSLÉGISLATIF
LE CONSEIL.
Il y a aussi le conseild'état et le corps législatif;
le conseild'état joyeux,payé,joufflu,rose,gras,frais,
l'oeil vif, l'oreille rouge, le verbe haut, l'épée au
côté, du ventre, brodéen or ; le corpslégislatifpâle,
maigre, triste, brodé en argent. Le conseil d'état
va, vient,entre, sort, revient, règle, dispose, décide,
tranche, jordonne, voit face à face Louis-Napoléon.
Le corps législatifmarche sur la pointe du pied,
roule son chapeau dans ses mains, met le doigt sur
sa bouche, sourit humblement,s'assied sur le coin
de sa chaise, et ne parle que quand on l'interroge.
Ses parolesétant naturellementobscènes, défense
aux journaux d'y faire la moindre allusion. Le
corps législatif vote les lois et l'impôt, article 39,
et quand, croyant avoir besoind'un renseignement,
d'un détail, d'un chiffre, d'un éclaircissement,il se
présente chapeau bas à la porte desministères pour
LE GOUVERNEMENT 43
parler aux ministres,l'huissier l'attend dans l'anti-
chambreet lui donne,en éclatant de rire, une chi-
quenaudesur le nez. Tels sont les droits du corps
législatif.
Constatonsque cette situation mélancoliquecom-
mençait,en juin 1852, à arracher quelquessoupirs
auxindividusélégiaquesqui font partie de la chose.
Le rapport de la commissiondu budget restera dans
la mémoire des hommes comme un des plus dé-
chirants chefs-d'oeuvredu genre plaintif. Redisons
cessuavesaccents:
« Autrefois, vous le savez, les communications
« nécessaires en pareil cas existaient directement
« entre les commissionset les ministres. C'est à
« ceux-ci qu'on s'adressait 'pour obtenir les docu-
<rments indispensablesà l'examen des affaires.Us
« Venaienteux-mêmes,avecles chefs deleurs diffé-
« rents services, donner des explications verbales
« suffisantessouvent pourprévenir toute discussion
« ultérieure. Et les résolutionsque la commission
« du budget arrêtait après avoir entenduesétaient
« directementsoumisesà la Chambre.
« Aujourd'hui nous ne pouvonsavoir de rapport
« avecle gouvernementque par l'intermédiairedu
« conseild'état, qui, confidentet organe de sa pen-
« sée,a seul le droit de transmettre au corps légis-
« latif les documentsqu'à son tour il se fait re-
« mettre par les ministres.
« En un mot, pour les rapports écrits»comme
« pour les communicationsverbales, les commis-
« saires du gouvernementremplacent les ministres
« aveclesquelsils ont dû préalablements'entendre.
« Quant aux modifications la commission
« peut vouloir proposer, soit parque.
suite de l'adoption
44 NAPOLÉON LE PETIT
« d'amendementsprésentés par des députés, soit
« après sonpropre examendu budget, elles doivent,
« avant que voussoyezappelés à en délibérer, être
« renvoyéesau conseild'état et y être discutées.Là
« (il"estimpossibledene le pas faire remarquer)elles
« n'ont pas d'interprètes,pas de défenseursofficiels.
« Cemodede procéder paraît dériver de la Cons-
« titution elle-même; et si nous en parlons c'est
« uniquementpour vousmontrer qu'il a dû entraîner
« des lenteursdans l'accomplissementdela tâche de
« la commissiondu budget(1). »
On n'est pas plus tendre dans le reproche; il
est impossiblede recevoir avec plus de chasteté et
de grâce ce que M. Bonaparte,dans son style d'au-
tocrate,appelle des « garanties de calme(2),» et ce
que Molière,dans sa liberté de grand écrivain,ap-
pelle des « coupsde pied au cul (3)...»
Il y a donc, dans la boutique où se fabriquent
leslois et les budgets, un maître de la maison, le
conseil d'état, et un domestique,le corps législatif.
Aux termes de la « Constitution,» quiest-ce qui
nomme le maître de la maison? M. Bonaparte.
Qui est-ce qui nommele domestique? La nation.
C'est bien.

IV
LES FINANCES
Notons qu'à l'ombrede ses a institutionssages s
et grâce au coup d'état, qui, commeon sait, a ré-
de la commission
(i)Rapport du budgetducorpslégislatif,
juin1852.
(2)Préambule
dela Constitution.
(3)Crûment.
Voyez lesFourberies
deScapin.
LE GOUVERNEMENT 45
tablil'ordre, les finances,la sécurité, etla prospérité
publique,le budget, de l'aveu deM. Gouin,se solde
aveccent,vingt-troismillionsde déficit.
Quant au mouvementcommercialdepuis le coup
d'état, quant à la prospérité des intérêts, quant à la
reprise des affaires, il suffit, pour l'apprécier, de re-
jeter les mots et de prendre les chiffres.En fait
déchiffres, en voiciun qui est officiel et qui est dé-
cisif; les escomptesde.la banque de France n'ont
produitpendant,le premier semestre de 1S52 que
589,502fr. 62 c. pour la caissecentrale, et lesbéné-
ficesdes succursalesne sont élevés qu'à 651,108fr.
7 c. C'estla banque elle-mêmequi en convientdans
sonrapportsemestriel.
Du reste, M. Bonaparte ne se gêne pas avec
l'impôt. Un beau matin il s'éveille, baille, se
frotte les yeux, prend une plume et décrète quoiî
le budget. Achmet III voulut un jour lever des
impôtsà sa fantaisie.—Invincibleseigneur,lui dit
sonvizir,tes sujets ne peuvent être imposésau delà
de ce que la loi et les prophètesprescrivent.
CemêmeM. Bonaparteétantà Hamavait écrit:
« Si lessommesprélevéeschaqueannéesurla gé-
« néralité deshabitants sont employésà des usages
« improductifs,commeà créer des places inutiles, à
« éleverdesmonumentsstériles,à entreteniraumilieu
« d'unepaix profonde une armée plus dispendieuse
« que cellequi vainquità Austeflitz, l'impôtdansce
« cas devientun fardeauécrasant; il épuise le pays,
« il prend sans rendre (1). »
A propos de ce mot, budget, une observation
nous vient à l'esprit. Aujourd'hui, en 1852, les
évêqueset les conseillersà la cour de cassationont
(1)Extinctiondît,paupérisme,page10.
46 NAPOLÉON LE PETIT
cinquante francs par jour, les archevêques,les con-
seillera d'état, les premiers présidents et les pro-
cureurs généraux,ont par jour chacun soixante-neuf
francs; les sénateurs, les préfets et les généraux
de division reçoivent par jour quatre-vingt-trois
francs, les présidents de sectionsdu conseil d'état,
par jour, deux cent vingt-deux francs; les ministres,
par jour, deux cent cinquante-deuxfrancs ; mon-
seigneurle prince-président,en comprenant,comme
de juste, dans sa dotation la sommepour les châ-
teaux royaux,touche par jour quarante quatre mille
quatre cent quarante-quatrefrancs quarante-quatre
centimes. On a fait la révolutiondu 2 décembre
contre les Vingt-CinqFrancs.

V
LA LIBERTÉDE LA PRESSE

Nousvenons de voir ce que c'est que la législa-


ture, ce que c'est que l'administration, ce que c'est
que le budget.
Et la justice! ce qu'onappelait autrefoisla courde
cassation n'est plus que le greffe d'enregistrement
des conseilsde guerre. Un soldat sort du corps-de-
garde et écrit en marge du livre de la loi Je vetix
ou Je ne veux xms. Partout le caporal ordonne
et le magistrat contresigne.Allons, retroussez vos
toges, marchez,ou sinon!... — De là cesjugements,
ces arrêts, ces condamnationsabominables! Quel
spectacle'quece troupeaude juges, la têtebasse et le
dos tendu,menés, la crosse aux reins, aux iniquités
et aux turpitudes.
LE GOUVERNEMENT 47
Et la liberté de la presse! qu'en dire ? n'est-il
pas dérisoireseulementde prononcer ce mot? cette
presse libre, honneur de l'esprit français, clarté
faitede tous les points à la fois surtoutes les ques-
tions,éveil perpétuelde la nation, oùest-elle?qu'est-
ce que M. Bonaparte en a fait ? Elle est où est la
tribune. A Paris, vingt journaux anéantis; dans
les départementsquatre-vingts; cent journaux sup-
primés; c'est-à-dire,à ne voir que le côté matériel
de la question, le pain ôté à d'innombrablesfa-
milles,c'est-à-dire,sachez-le,bourgeois, cent mai-
sonsconfisquées,cent métairies prises à leurs pro-
priétaires,cent coupons derente arrachés du grand-
livre. Identité profonde des principes: la liberté
supprimée, c'est la propriété détruite. Que les
idiots égoïstes,applaudisseurs du coup d'état, mé-
ditentceci.
Pour loi~dela presse, un décretposé sur elle; un
fetfa,un firman daté de l'étrier impérial; le régime
de l'avertissement. On le connaît ce régime. On
le voittous les jours à l'oeuvre.Il fallait ces gens-là
pour inventer cette chose-là. Jamais le despotisme
ne s'est montréplus lourdementinsolent et bête que
danscette espèce de censure dulendemain qui pré-
cèdeet annoncela suppression,et qui donne la bas-
tonnadeà un journalavant deletuer. Danscegouver-
nement,le niais corrige l'atroce et le tempère. Tout
ledécretde la presse peut se résumer en une ligne:
Je permetsque tu parles, maisj'exigeque tu tetaises.
Quidonc règne? Est-ce Tibère ? Est-ce Schahaba-
ham? —Lestrois quarts de journalistes républicains
déportésouproscrits,le reste traqué par les commis-
sionsmixtes,dispersé, errant, caché; ça et là, dans
quatre ou cinqjournaux survivants,dans quatre ou
48 NAPOLÉON LE PETIT
cinqjournauxindépendants,mais guettés,sur la tête
desquelspend le gourdinde.Maupas,quinzeou vingt
écrivainscourageux, sérieux, purs, honnêtes,géné-
reux, qui écrivent la chaîne au cou et le boulet au
pied; le talent entre deux factionnaires,l'indépen-
dancebâillonnée,l'honnêteté gardée à vue, et Veuil-
lot criant. Je suislibre !

VI
NOUVEAUTÉS
EN PAITDE LÉGALITÉ
La pressea le droit d'être censurée, le droit d'être
avertie,le droit d'être suspendue,le droit d'être sup-
primée; elle a mêmele droit d'être jugée. Jugée!
par qui ? par les tribunaux. Quels tribunaux? Les
tribunaux correctionnels.Et cet excellentjury trié?
progrès; il est dépassé. Le jury est loin derrière
nous; nous revenons aux juges du gouvernement :
« la répression est plus rapide et plus efficace,»
comme dit maître Kouher. Et puis, c'est mieux;
appelez les causes: police correctionnelle,sixième
chambre; première affaire, le nommé Koumage,
escroc; deuxième affaire, le nommé Lamenais,
écrivain. Gelafait bon effet, et accoutumele bour-
geois à dire indistinctementun écrivainet unescroc.
— Certes, c'est là un avantage; mais au point de
vue pratique,au point devue de la « répression,» le
gouvernementest-il bien sûr de ce qu'il a fait là ?
est-ilbien sûr que la sixièmechambrevaudramieux
que cette bonnecour d'assisesde Paris, par exemple,
laquelleavait pour la présider des Partarrieu-Lafosse
si abjects, et pour la haranguer desSuin si bas et
LE GOTJVERNEMENT 49
desMongissi plats? Peut-il raisonnablementespérer
que les jugés correctionnelsseront encoreplus lâches
et plus''méprisablesque cela? Ces juges-là, tout
payésqu'ils sont,travailleront-ilsmieux que ce jury
escouade,qui avait' le ministèrepublic pour caporal
et qui prononçait des condamnationset gesticulait
desverdictsavecla précisionde la charge en douze
temps,si bien que -lé préfet de police Carlier disait
avecbonhomieà un avocatcélèbre,M.Désm.: —Le
jury!- quelle vête d'institution! quand,on ne le fait
pas,jamais il ne condamne:quand on le fait, il con-
damne toujours.— Pleurons' cet honnête jury que
Carlièrfaisaitet que Bouliera défait.
Cegouvernementse sent hideux. ir né veut pas
deportrait, surtout pas de miroir. Comme-l'orfraie,
il se réfugie dans la nuit ; si on le voyait, il en
mourrait. Or, il-veut durer; II' n'entend pas qu'on
parle de lui; il n'entend pas qu'on'le raconte. Il a
imposéle silence à la presse en France. On vient
de' voir comment.Mais faire taire la presse en
France, ce n'est qu'un' demi-succès.-On veut la
fairetaire à l'étranger. On a'essayé deux procès en
Belgique;procès du Bulletin français',procèsde la
Natioii.'Le loyal .jury belge a acquitté; C'est
gênant. Que fait-on? on prend les journaux belges
par la bourse.'Vous avez des abonnésen France ;
si vous ;hous « discutez,» 'Vous, n'entrerez pas.
Voulez-vousentrer? plaisez. On tâche de prendre
les journaux anglais par la' peur. Si vous.nous
« discutez...» — décidément,non, on né veut pas
être discuté! — nous chasseronsde France voscor-
respondants.La presse anglaise a éclaté de rire.
Maisce n'est pas tout. Il y a des écrivainsfrançais
horsde France. Ils sont proscrits,c'est-à-direlibres.
3
50 NAPOLÉON LE PETIT
S'ils allaient parler ceux-là? S'ils allaient écrire,
ces démagogues?ils en sont bien capables; il faut
les en empêcher. Commentfaire? bâillonner les
gens à distance, ce n'est pas aisé. M. Bonaparte
n'a pas le bras si long que ça.. Essayonspourtant,
on leur fera du .procès là où ils seront. Soit, les
jurys des pays libres comprendrontque ces proscrits
représententla justice, et que le gouvernementbona-
partiste, c'est l'iniquité. Ces jurys feront,ce qu'a
fait le jury belge, ils aqcuitteront. On priera les
gouvernementsamis d'expulser ces expulsés, do
bannir ces bannis. Soit, les proscrits iront ailleurs;
ils trouveront toujoursun coinde terre libre où ils
pourrontparler. Commentfaire pour les atteindre?
Rouhers'est cotiséavecBaroche, et à eux deux ils
ont trouvé ceci; bâcler une loi sur lescrimes com-
mis par les Français à l'étranger, et y glisser les
« délits de presse.» Le conseild'état a dit oui et
le corps.législatifn'a pas. dit non. Aujourd'huic'est
fait...Sinous parlons hors de France, on nousjugera
en France;; prison,(pour l'avenir en cas), amendes
et confiscations.Soit encore. Ce livre-ci sera donc
jugé en.France, et l'auteur dûment,condamné,je
m'y attends, et je me'borneà prévenir les individus
quelconques,se disant. magistrats, qui, en robe
noire ouenrobe rouge, brasserontla chose,que,le
cas échéant, la condamnationà un maximumquel-
conquebel et bien prononcé, rien n'égalera mon
dédain-pour le jugement si ce n'est mon mépris
pour les juges. Ceciest monplaidoyer.
LE GOUVERNEMENT 61

VII
LESADHÉRENTS

Qui se groupe autour de l'établissement?Nous


l'avonsdit, le coeurse soulèved'y songer.
Ah! ces . gouvernants d'aujourd'hui, nous les
proscritsd'à^présent,nous nous les rappelions lors-
qu'ils étaient représentants du peuple, il y a un an
seulement,et qu'ils allaient et venaient dans les
couloirsde l'Assemblée,latête haute, avecdesfaçons
d'indépendanceet des allureset desairs de s'appar-
tenir. Quelle superbe, et comme on était fier!
commeon mettait la main sur son coeuren criant
vive la Bépubliaue! et si, à la tribune, quelque
« terroriste,» . quelque «montagnard,» quelque
«rouge,» faisait allusion au coup d'état comploté
et â l'empire projeté, comme on lui vociférait:
Vousêtesun calomniateur!Commeon haussait les
épaules au mot de sénat!— L'empire aujourd'hui,
s'écriait l'un, ce serait la boueet le sang; vousnous
calomniez,nous n'y tremperonsjamais. —L'autre
affirmaitqu'il n'était ministredu président que pour
se dévouerà la défense de la Constitutionet des
lois;l'autre.glorifiaitla tribune commele palladium
du pays; l'autre rappellait le serment de Louis
Bonaparte, et disait: Doutez-vousque ce soit un
honnête homme? Ceux-ci, ils sont deux, ont été
jusqu'àvoter et signer sa déchéance,le 2 décembre,
dans la mairie du dixième arrondissement;cet
autre a envoyé,le 4 décembre,un billet à celui qui
écrit ces lignes pour le «féliciter d'avoirdicté la
« proclamationde la gauche qui met Louis Bona-
52 NAPOLÉON LE PETIT
« parte hors la loi.,. » —Et lesvoilàsénateurs,con-
seillers d'état, ministres, passernentés, galonnés,
dorés! Infâmes! avant de broder vos manches,
lavezvos mains! '
M. QuentinBauehart va trouver M. OdilonBar-
rot et lui dit: « Comprenez-vousl'aplomb de ce
Bonaparte? n'â-t-il pas osé m'offrir une place de
maîtredesrequêtes? — Vousavezrefusé? —Certes.»
Le lendemain,offred'une place de conseillerd'état,
vingt-cinq;mille francs; le maître des requêtes in-
digné devient un conseiller d'état attendri. M.
QuentinBauehart accepte.
Une classe d'hommess'est ralliée en masse: les
imbéciles.Ils composentla partie saine du corps
législatif. C'est à eux que le « chef de l'État »
adressece boniment:-—« La premièreépreuve de la
«Constitution,d'origine toute française, a dû,vous
«convaincre que nous possédions les conditious
«d'un gouvernementfort et libre... Le contrôle est
« sérieux,la discussionest libre et le vote de l?im-
« pot décisif..'. Il y a en France uir gouvernement
«animé de la foi et de l'amourdu bien, qui repose
* sur le peuple, sourcede tout pouvoir; sur l'armée,
«source de toute force; sur la religion,:sourcede
«toute justice; recevez l'assurance de mes senti-
«ments. » Ces braves dupes, nous les connaissons
aussi; nous:en avonsvu bon nombresur les bancs
de la majorité à' l'Assemblée législative: Leurs
chefs,opérateurshabiles,avaientréussi à les terrifier,
moyen sûr de les conduire où l'on voulait. Ces
chefs ne pouvant plus employerutilementles an-
ciens épouvantails,les mots jacobin, et sanscullole,
décidémenttrop usés, avaient remis à neuf le mot
démagogue.Ces meneurs,rompusaux pratiques et
LE.GOUVERNEMENT 53
aux manoeuvres, exploitaient le mot «la Montagnej
avecsuccès; ils agitaient à propos cet enrayant et
magnifiquesouvenir. Avec ces quelques lettres de
l'alpliabet,groupées en syllabes et accentuéescon-
venablement:,—démagogie, — montagnard,—parta-
geux,— communistes, —rouges,—ilsfaisaientpasser
des lueurs devant les yeux des niais. Ils avaient
trouvé moyen de pervertir les cerveauxde leurs
collèguesingénus au point d'y incruster, pour ainsi
dire, des espèces de dictionnairesoù chacune des
expressionsdont se servaientlesorateurs et les écri-
vainsde la démocratiese trouyait immédiatement
traduite,— Humanité, lisez: Férocité;— Bien-être
universel,lisez:Bouleversement ;—République,lisez:
Terrorisme; —Socialisme,lisez: Pillage; —Frater-
nité,lisez: Massacre; —Évangile,lisez: Mort aux
riches.De telle sorte que lorsqu'un orateur de la
gauchedisait, par exemple: Nous voulons la sup-
pressiondela guerre etl'abolitiondela peinede mort,
unefoulede pauvres gens à droite entendaientdis-
tinctement:Nousvoulonstoutmettreà feu et à sang,
et, furieux, montraientle poing à l'orateur. Après
tel discoursoù il n'avaitété question que de liberté,
de paix universelle, de bien-être par le travail, de
concordeet de progrès, on voyaitles représentants
de cette catégorieque nous avons désignéeen tête
de ce'paragraphe, se lever tout pâles; ils n'étaient
pas bien sûrs de n'être pas déjà guillotinés,et s'en
allaientchercherleurschapeauxpourvoir s'ilsavaient
encoreleurs têtes.
Ces pauvres êtres effarésn'ont pas marchandé
leur adhésionau 2 décembre.C'est pour eux qu'a
été spécialementinventée la locution: « — Louis
Napoléona sauvéla société,s
54 NAPOLÉON LE PETIT
Et ces éternels préfets, ces éternels maires, ces
éternels capitouls,ces éternels échevins,ces éternels
complimenteursdu soleil--levantou du lampional-
lumé,qui.arrivent, le lendemaindu succès, au vain-
queur, au triomphateur, au maître, à Sa Majesté
Napoléon le Grand, à Sa Majesté Louis XVIII, à
Sa Majesté AlexandreIer, à Sa Majesté Charles X,
à Sa MajestéLouis-Philippe,au citoyenLamartine,
au citoyenCavaignac,à monseigneur le prince-pré-
sident, agenouillés,souriants, épanouis, apportant
dans des plats les clefs de leurs villeset surleurs
facesles clefsde leurs consciences!
Mais les imbéciles,c'est vieux, les imbécilesont
toujoursfait partie de toutes les institutionset sont
presque une institution eux-mêrnes;et quant aux
préfets et .capitouls,quant,à ces adorateurs de tous
les lendemains,insolentsde bonheur et de platitude,
celas'est vu dans tous les temps. Kendonsjustice
au régime de décembre; il n'a pas seulementces
partisans-là,il a des adhérentset des créatures qui
ne sont qu'à lui ; il a produit des notabilitéstout à
fait neuves.
Les nations ne connaissentjamais toutes leurs
richessesen fait de coquins.Il faut cette espèce de
bouleversements,ce genre de déménagementspour
lesleur faire voir.Alors les peuples s'émerveillent
de ce qui sort de la poussière. C'est splendide à
contempler.Tel qui était chaussé, vêtu et 'famé à
fairecrier après soi tous les chien-litsd'Europe, sur-
git ambassadeur. Celui-ci,qui entrevoyaitBicêtre
et la Roquette,se réveille général et grand-aiglede
la Légion d'honneur. Tout aventurier endosse un
habit officiel,s'accommodeun. bon oreiller bourré
de billets de banque, prend une. feuille de papier
LE GOUVERNEMENT 55
blanc,et écrit dessus: Fin de mes aventures.Vous
savez bien, un tel? —Oui. II est aux galères?—
Non,il est ministre.

VII
MENSAGITATMOLEM
Aucentreest l'homme; l'homme que nous avons
dit; l'homme punique; l'homme fatal, attaquant la
civilisationpour arriver au pouyoir,cherchant,ail-
leurs que dans le vrai peuple, on ne sait quelle
popularitéféroce,' exploitantles côtés encore sau-
vages du paysan et du soldat, tâchant de i'éussir
parles égoïsmesgrossiers,par les passionsbrutales,
par les envies éveillées,'par les appétits excités;
quelque chose commeMarat prince,''au but près,
qui, chez Marat, était grand, et chez LouisBona-
parte, est petit; l'homme qui tue,'qui déporte, qui
exile,quiexpulse,qui proscrit,qui spolie; cet homme
au gesteaccablé, à l'oeil vitreux, qui marche d'un
air distraitau milieudes choseshorribles qu'il fait,
commeune sorte de somnambulesinistre.
On a dit de Louis Bonaparte, soit en mauvaise
part,soit en bonnepart, car ces êtres étranges ont
d'étranges flatteurs: — « C'est un dictateur, c'est
«un despote, rien de plus. »— C'est cela à notre
avis,et c'est aussi autre chose.
Le dictateur était un magistrat. Tite-Live(l) et
Cicéron(2)l'appellentproetor màximus;Sénèque(3)
(1) Lib.VII,cap.31.
(2) DeRepublicà,lib.1, cap.40.
(3) Ep.108.
56 NAPOLÉON LÉ PETIT
l'appellemagisterpopuïi. Ce qu'il décrétaitétait tenu
pour arrêt d!en haut;. Tite-Live(l) dit: pro numine
observatum.Dans ces temps de civilisationincom-
plète, la rigidité des lois antiquesn'ayant pas tout
prévu, sa fonction était de pourvoir au salut du
peuple; il était le produit de ce texte : sàlur populi
suprema lex esto. Il faisait porter devant lui lés
vingt-quatrehaches,.signes du droit de vie et de
mort. Il était en dehors de la loi, au-dessusdela
loi, mais,il'ne. pouvait toucher à la loi. La dicta-
ture était un voile derrière lequel la loi restait en-
tière., La, loi était. avant le dictateur et était après
le dictateur. Ellele ressaisissaità sa sortie. Il était
nommépour un tempstrès-court,six mois; sernestris
dictatura, dit ..Tite-Live(2).Habituellement,'comme
si cet.énormepouvoir, mêmelibrement consentipar
le peuple,-finissait .par peser commeun remords, le
dictateur;se démettait,avant la fin du terme. Cîn-
cinnatus-,s'en alla aurbout de huit jours. Il était
interdit.audictateur,de. disposer des denierspublics
sansautorisationdu sénat, et de sortir de l'Italie. H
ne pouvait monter à cheval sans la permissiondu
peuple.Il pouvait-être,plébéien;iMarsiusKutiluset
Publius Philo furent dictateurs.On créait un;dic-
tateurpour des objets"fortdivers,—pour établir des
fêtes* l'occasiondesjours saints,—pour enfoncerun
clousacrédansîe,mur du temple de Jupiter, —une
fois,pour nommerle. sénat. Borne républiqueporta
quatre-vingt-huit dictateurs. Cette institution in-
termittente dura, cent soixante-troisans, de.l'an 552
dëi Eome à l'an .711. Elle commençapar ServiEus
Geminuset arriva à César en passant,par.Sylla.
(d) Lib.ni, caps. ,- '
(2) Lib,VI,cap.1. :•
LE GOUVERNEMENT 57
A César elle expira. La dictature était faite pour
être répudiéepar Cincinnatuset épouséepar César.
César fut cinq fois dictateur en cinqans, de 706à
711. Cette magistrature était dangereuse; elle finit
par dévorerla liberté.
M. Bonaparteest-ilun dictateur? nous ne voyons
pas d'inconvénientà répondre oui. Prmtor maximus
général en chef? le drapeau le salue. Magister
populi, maître du peuple? demandezaux canons
braqués sur les places publiques. Pro numine ob-
servatum,tenu pour Dieu? demandezà M. Trop-
long. Il a. nommé le sénat; il a instituédes jours
fériés; il a pourvu au « salut de la société; » il a
enfoncéun plou sacré dans le mur duPanthéonet
il a accroché à ce clou son coupd'état. Seulement
il fait et défaitla loi à sa fantaisie, il met familière-
mentet sans autorisationdu sénat la maindans la
pochedu public,il monte à chevalsans permission,
et quantaux six mois,il prend un peu plus de temps.
César avait pris cinq ans, il prend le double; c'est
juste. Jules César cinq, M. Louis Bonaparte dix,
la proportionest gardée.
Du dictateur passons au despote. C'est l'autre
qualificationpresque acceptéepar M. Bonaparte,
Parlons un peu la langue du Bas-Empire. Elle
siedau sujet.
Le Despotes venait après le Basileus.11 était,
entreautres attributs, général de l'infanterieet de la
cavalerie,magisterutriusque exereitus.Ce fut l'em-
pereurAlexis,surnommel'Ange,qui créa la dignité
de despotes.Le despotesétait moins que l'empereur
et au-dessusdu Sebastocrator.ou Auguste et du
César.
On voit que c'est aussi un peu cela. M. Bona-
58 NAPOLÉON LK PETIT
parte est despotes,en admettant, ce qui est facile,
queMagnansoitCésaret queMaupas soit Auguste.
Despote, dictateur, c'est admis. Tout ce grand
éclat, tout ce triomphantpouvoirn'empêchentpas
qu'il ne se passe dans Paris de petits incidents
comme celui-ci,que d'honnêtes-badauds, témoins
du fait, vousracontenttout rêveurs: deux hommes
cheminentdansla rue, ils causent de leurs affaires,
de leur négoce.L'un d'eux parle de je ne sais quel
fripon dont il croit avoir à se plaindre. C'est un
malheureux,dit-il,"c'est un escroc, c'est un gueux.
Un agent de police entend ces derniers mots.—
Monsieur,dit-il, vous-parlez du président, je vous
arrête.
MaintenantM. Bonaparte sera-t-il ou ne sera-t-il
pas empereur?
Belle question!Il est maître, il est cadi, mufti,
bey, dey, Soudan,grand-khan,grand-lama, grand-
mogol,grand-dragon,cousin du soleil, commandeur
des croyants,schah,czar,sophi et calife. Paris n'est
plus Paris, c'est Bagdad, avecun Giafar qui s'ap-
pelle Persigny et une Schéhérazade qui risque
d'avoirle cou coupétous les matins et qui s'appelle
le Constitutionnel.M. Bonaparte peut tout ce qu'il
lui plaît sur les biens, sur les familles,sur les per-
sonnes. Si les citoyens français veulent savoir la
profondeur du « gouvernement» dans lequel ils
sont tombés, ils n'ont qu'à s'adresser à eux-mêmes
quelques questions. Yoyons,juge, il t'arrache ta
robe et t'envoie en prison. Après? Voyons, sénat,
conseild'état, corps législatif,il saisit une pelle et
fait devousun tas dans un coin. Après? Toi, pro-
priétaire,il te confisqueta maisond'été et ta maison
d'hiver avec cours, écuries, jardins et dépendances.
LE GOUVERNEMENT 59
Après? Toi, père, il te prend ta fille; toi,frère, il
te prend ta soeur; toi, bourgeois,il te prend ta
femme,d'autorité, de vive force. Après? Toi, pas-
sant, ton visagelui déplaît, il te casse la tête d'un
coupde'pistoletet rentre chezlui. Après?
Toutes ces choses faites, qu'en résulterait-il?
Rien. Monseigneurle prince-président a fait hier
sa promenadehabituelle aux Champs-Elyséesdans
une calècheà la Daumontattelée de quatre chevaux,
accompagnéd'un seul aide-de-camp.Voilà ce que
dirontlesjournaux.
Il a effacédes murs Liberté, Égalité, Fraternité,
Il a eu raison. Ah! Français, vous n'êtes plus ni
libres,le gilet de forceest là: ni égaux, l'hommede
guerre est tout; ni frères, la guerre civilecouve
souscette lugubrepaix d'étatde siège.
Empereur? pourquoi pas? il a un Maùry qui.
s'appelleSibour,il a un Fontanes,un Faciuntasinps,
si vousl'aimezmieux,qui s'appelle Fortoùl; il à un
Laplacequi répond au nom de Leverrier, mais qui
n'a pas fait la Mécaniquecéleste.Il trouveraaisé-
ment des Bsménard et des Luce de Lancival.Son
Pie VII est à Rome dans la soutane de Pie IX.
Son uniforme vert, on l'a vu à Strasbourg; son
aigle,on l'a vu à Boulogne; sa redingotegrise,ne
la portait-il pas à Ham? casaqueou redingote,c'est
tout un. Madame de Staël sort de chez lui. Elle
a écrit Lélia.Il lui sourit en attendant qu'il l'exile.
Tenez-vousà une archiduchesse?attendez un peu,
il en aura une. Tu, felix Austria, nube. Son Murât
se nommeSaint-Arnaud,son Talleyrand se nomme
Mprny,son duc d'Enghiens'appelle le droit.
Regardez,que lui manque-t-il? rien; peu de
chose;à peine Austerlitzet Marengo.
60 NAPOLÉON LE PETIT
Prenez-en votre parti, il est empereurin petto;
un de ces matins, il le sera au soleil; il ne faut
plus qu'unetoute petiteformalité, la chose de faire
sacrer et couronnerà Notre-Dameson faux serment.
Après quoi,ce sera beau; attendez-vousà un spec-
tacle impérial. Attendez-vousaux caprices. At-
tendez-vousaux surprises, aux stupeurs, aux éba-
hissements,aux alliances de mots les plus inouïes,
aux cacophoniesles plus intrépides; attendez-vous
au prince Troplong, au duc Maupas, au duc Mime-
rél, au marquis Leboeuf,au baron Baroche! En
ligne, courtisans! chapeau bas, sénateurs! l'écurie
s'ouvre, monseigneur le cheval est consul. Qu'on
fasse dorerl'avoinede SonAltesseIncitatus.
Tout s'avalera; l'hiatus du public sera prodi-
gieux.Toutesles énormitéspasseront.Les antiques
gobe-mouches disparaîtrontet feront place aux gobe-
baleines.
Pour nous qui parlons, dès à présent l'empire
exiBte,et sansattendre le proverbedu sénàtus-con-
sulte et la comédiedu plébiscite,nous envoyonsce
billetde.faire part à l'Europe :
•—Latrahison du 2 décembreest accouchéede
l'Empire.
La mère et l'enfant se portent mal.

IX
LATOUTEPUISSANCE
Cet homme, oublions,son 2 décembre, oublions
«on origine, voyons,qu'est-il commecapacitépoli-
LE GOUVERNEMENT 61
le
tique? ypulez-vous juger depuis huit mois qu'il
règne? regardez d'une part son pouvoir, d'autre
part ses actes. Que peut-il? Tout. Qu'a-t-il fait?
Rien.Avec cette pleine puissanceen huit moisun
hommede génie eût changé la face de la France, de
l'Europe peut-être. Il n'eût, certes, pas effacéle
crimedu point de départ, mais il l'eût couvert. A
forced'améliorationsmatérielles,il eût réussi _peut-
être à masquer à la nation son abaissementmoral.
Même,il faut le dire, pour un dictateurde génie la
chose n'était pas malaisée.Un certain nombrede
problèmessociaux, élaborésdans ces dernièresan-
néespar plusieurs esprits robustes,semblaientmûrs
et pouvaientrecevoir, au grand profit et au grand
contentementdu peuple, des solutionsactuelles et
relatives.Louis'Bonaparte n'a pas même paru s'en
clouter.Il n'en a abordé,'il n'en a entrevu aucun.
Il n'a pas mêmeretrouvéà l'Elyséequelques,vieux
restes des méditations socialistes de Ham. Il a
ajouté plusieurs crimes nouveaux à son premier
crime, et en cela il a été logique. Ces crimes ex-
ceptés, il n'a rien produit. Omnipotencecomplète,
initiativenulle. Il a pris la France et n'en sait rien
faire. En vérité, on est tenté de plaindre cet eu-
nuquese débattantavecla toute-puissance.
Certes, ce dictateur s'agite, rendons-luicette jus-
tice; il ne reste pas un momenttranquille; il sent
autourdelui avec effroila solitude et les ténèbres;
ceuxqui ont peur la nuit chantent, lui il se remue.
Il fait rage, il toucheà tout, il court après les pro-
jets; ne pouvantcréer, il décrète; il chercheà don-
ner le change sur sa nullité; c'est le mouvement
perpétuel; mais hélas! cette roue tourne à vide.
Conversiondes rentes? où est le profitjusqu'à ce
62 NAPOLÉON LE PETIT
jour? économiede dix-huitmillions. Soit; les ren-
tiers les perdent,mais le présidentet le sénat, avec
leurs deux dotations,les empochent;bénéficepour
la France: zéso. Créditfoncier? les capitanx n'arri-
vent pas. Cheminsde fer? on les décrète, puis ou
les retire. Il en estde toutes ces choses commedes
cités ouvrières. Louis Bonaparte souscrit, mais ne
paiepas. Quant au budget, quant à ce budget con-
trôlé par les aveuglesqui sont au conseild'état et
votépar lesmuetsquisontau corpslégislatif,l'abîme
se fait dessous.Il n'y avait de possible et d'efficace
qu'une grosse économiesur l'armée, deux cent mille
soldatslaissésdans leurs foyers, deuxcentsmillions
épargnés.Allezdonc essayer de toucher à l'armée?
le soldat,qui redeviendraitlibre, applaudirait; mais
que dirait l'officier?Et au fond, ce n'est pas le
soldat, c'estl'officierqu'on caresse. Et puis, il faut
garderParis et Lyon, et toutes les villes,et plus tard,
quand onsera empereur, il faudrabien faire un peu
la guerre à l'Europe. Voyez le gouffre! Si, des
questionsfinancières,on passe aux institutionspoli-
tiques, oh! là, les néo-bonapartistess'épanouissent,
là sont les créations! Quelles créations, bon Dieu!
Une Constitutionstyle Ravrio, nous venons de la
contempler,ornée de palmetteset de cousde cygne,
apportéeà l'Elyséeavec de vieuxfauteuilsdans les
voituresdu garde-meuble; le. sénat-conservateurre-
cousu et redoré; le conseil d'état de 1806retapé,
et rebordéde quelquesgalons,neufs; le vieux corps
législatifrajusté, reclouéet repeint, avecLaine de
moinset Mornyde plus! Pour liberté de la presse
le bureau de l'esprit public; pour liberté indivi-
duelle, le ministrede la police. Toutes ces « insti-
tutions »—nousles avonspasséesenrevue—nesont
LE GOUVERNEMENT 63
autre choseque l'ancien meuble de salon de l'Em-
pire. Battez, époussetez,ôtez les toiles d'araignée,
éclaboussezle tout de taches de sang français, et
vous avez l'établissementde 1852. Ce bric-à-brac
gouvernela France. Voilà les créations! où est le
bonsens? où est la raison? où est la vérité? pas un
côtésainde l'esprit contemporainqui ne soit heurté,
pas une conquêtejuste de ce siècle qui ne soit jetée
à terre et brisée.Toutesles extravagances devenues
possibles.Ce que nous- voyons depuis le 2 dé-
cembre, c'est le galop, à travers l'absurde, d'un
hommemédiocreéchappé.
Ces hommes, le malfaiteur et ses complices,ont
un pouvoir immense,incomparable,absolu,illimité,
suffisant,nous le répétons,pour changer la face de
l'Europe. Ils s'en servent pour jouir. S'amuser et
s'enrichir, tel est leur « socialisme.» Ils ont arrêté
le budget sur la grande route; les coffressont.là
ouverts; ils emplissentleurs sacoches, ils ont do
l'argent en veux-tu en voilà. Tous les traitements
sont doublésou triplés, nous en avons dit plus haut
les chiffres. Trois ministres, Turgot,—il y a un
Turgotclanscette affaire,—Persignyet Maupas,ont
chacun un million de fonds secrets; le sénat a un
million,le conseil d'état un demi-million,les offi-
ciersdu2 décembre ont un mois-Napoléon,c'est-à-
diredes millions; les soldats du 2 décembreont des
médailles,c'est-à-diredes millions; M. Murât veut
des millionset en aura; un ministre se marie, vite
un demi-million;M. Bonaparte,quia nominorPoleo,
a douze millions,plus quatre millions,seize mil-
lions. Millions,millions! ce régime s'appelle Mil-
lion. M. Bonaparte a trois cents chevaux'de luxe,
lesfruitset les légumes des châteaux nationaux,et
64 NAPOLÉON LE PETIT
des parcs et jardins jadis royaux; il regorge; il di-
sait l'autre jour : toutesmesvoitures,commeCharles-
Quintdisait: toutesmes Espagnes, et commePierre
le Grand disait: toutes mes Russies. Les noces de
Gamachesont à l'Elysée, les brochestournent nuit
et jour devantdes feux de joie; on y consomme,—
ces bulletins-làse publient; ce sont les bulletins.du
nonvelempire,—six cent cinquantelivrés de-viande
par jour : l'Elysée aura bientôt cent quarante-neuf
cuisinescommele château de Schcenbrunn : on boit,
on mange,on rit, on banquette; banquet chez tous
les ministres,banquet à l'École Militaire,.banquetà
l'hôteLdeville, banquet aux Tuileries, fête monstre
le 10 mai, fête encore plus monstrele 15 août; on
nage dans toutes les.(abondanceset dans toutes les
irresses. Et l'homme du peuple, le pauvre jour-
nalier' auquel le travail manque, le prolétaire eu
haillons, pieds nus, auquel l'été n'apporte pas de
pain et auquel l'hiver n'apporte,pas de bois, dont la
vieille mère agonise sur une paillassepourrie, dont
la jeune fillese prostitue au coindes rues pourvivre,
dontles petits enfantsgrelottent de faim,de fièvreet
de froiddansles.bougesdu faubourgSaint-Marceau,
dans les greniers de Rouen, dans les .cavesde Lille,
y songe-t-on?que devient-il? que fait-on pour lui?
Crève,chien!

;x
LESDEUXPROFILSDEM.BONAPARTE
Le curieux, c'est qu'ils veulent qu'onles respecte;
un général est vénérable, un ministre est sacré.
La comtessed'Andl—,jeune femmede Bruxelles,
LE GOUVERNEMENT 65
étaità Paris en mars 1852; elle se trouvait un jour
dansun salon du faubourg Saint-Honoré.M. deP...
entre'; madamed'Andl—veut sortir et passe devant
lui, et il se trouve qu'ensongeant à autre chosepro-
bablement^elle hausse les épaules. M. dé P. s'en
aperçoit:"le lendemainmadame d'Andl—est aver-
tie que désormais, sous peine d'être expulsée de
France commeun représentant du peuple, elle ait
à s'abstenirde toutemarque d'approbationou d'ini-
prdbationquand ellevoit dèsministres.'
Sousce gouvernement-caporalet souscette cons-
titution- consigne, tout marche militairement. Le
peuplefrançais va à l'ordre pour savoir commentil
se doitse lever, se,coucher,s'habiller, en quelletoi-
lette il-'peut aller à l'audiencedu tribunal ou à la
soirée de M. le préfet; défense de faire des vers
médiocres ; défensede porter barbe; le jabot et la
cravate blanche sbilt lois de l'Etat. Eègle , dis-
cipline,obéissancepassive, les yeuxbaissés, silence
dansles rangs, tel est le joug sous,lequel se courbe
en ce moment la nation' de l'initiative et de la li-
berté, la grande France révolutionnaire.Le réfor-
mateurne s'arrêtera quelorsquela Francesera assez
casernepour que les généraux disent: à la bonne
heure, et assez séminaire pour que les évoquesdi-
sent: c'est assez!
Aimez-vousle soldat?, on en a mis partout. Le
conseilmunicipal de Toulousedonne sa démission;
lé.préfetChapuisMôntlavilleremplace lemaire par
un colonel,le premier adjoint par un colonelet le
deuxième.adjoint par un colonel (1). Les gens de
guerre prennent le haut du pavé. « Les soldats,
(.1)Cestroiscolonels sontMM.Cailhassou, Dobarryet Poly-
carpe.•'•''
66 NAPOLEON LÉ PETIT
« dit Mably,,croyant être à' la place des citoyens
« qui avaientfait autrefoisles.consuls,les dictateurs,
« lesicenseUrs. et les tribuns, associèrent au>gouver-
nanement des empereursime.espèce de démocratie
«militaire. » Avéz-vousun. shako sur le crâne?
faites ce qu'il vous plaira. Un jeune homme.ren-
trant du-balpasse rue Richelieudevant la porte de
la Bibliothèque; le factionnairele couche en joue
et le tue; le lendemainles journaux disent: « Le
jeune homme est mort;,.# et c'est tout. Timour-
Beig accorda à ses compagnonsd'armes et, à leurs
descendantsjusqu'à la septièmegénération le droit
'
d'impunité,pour, quelque crime que ce fût, à moins
que le délinquantn'eût commisle crime:neuf,fois'
Le, factionnairede la ruel Richelieu,a encore huit
citoyensà tuer avant d'être traduit devant un con-
seil de. guerre. Il fait;bon d'être soldat, mais il ne:
fait pas bon d'être ïitoyén> En même temps, cette
malheureusearmée,onla déshonore.Le.3-décembre
pn décoreles commissairesqui ont arrêté sesrepré-
sentants,et.ses généraux; il est vrai qu'elle-mêmea
reçu deux louis par. homme. 0 honte de tous les
côtés! l'argent aux soldats et la' croix aux mou-
chards! v . ,
-.Jésuitismeet caporalisme,c'est là ce régimetout
entier. Tout l'expédientpolitique de M.. Bonaparte
se composede deux hypocrisies,,hypocrisie solda-
tesque tournée vers l'armée,, hypocrisie.catholique
tôuriiée vers le clergé. Quand ce,n'est pas Fracasse,
c'est Basile. Quelquefois,c'est les deux ensemble.
De cette façon,il parvient à ravir .d'aise en même
temps Montalembert.qui ne. croit pas "à.la France,
et Saint-Arnaudqui ne croit pas en Dieu.
. Le dictâïëur sêiit-il l'encens?! sént-il le"tabac?
lissent de •tabac:>etr;l'encens."OiiFrauce:! 1
:]cherchez^. :
Les
;jquel;.gourernemèhtI- «perrais passent bous: la
|soiitariê.lie" -coup'.-.d'étatv.va.à la 'messe,;rosse les
Jlpélriiis^lit;:sbnr'bréviaire,-'embrasse,Oatin,;:dit soii
;jchapelet,îvide!les pots•-.etfait ses pâquês.;Lécoup
Sd'étataffirme,ce/quiest douteux,que nous sommes
§re,yenus à l'époque<desjacqueries; ce qui-estcertain,
fc'ësf..ce;qu'il'nous ramène au .temps:descroisades.
1César;sé croisé; pour;le Pàpe^Ztoa; el volt 'L'Ely-
sée; a laifbidu/Templier,:etilà soif-aussi.. ? :>;
| Jouir:.et 'bien vivre, répétons-le, ;et>; mangeraie
Ibudget; ne rien croire, tout exploiter; coiriprôi
ïjmettre:à la;fois deux:choses'.saintes, l'honneur.-,mi-
flitaireet la foi religieuse,;tâcher l'autelavec-Iesang
Ijet-le drapeau avec le goupillon; rendre le soldat
|ridicule et le prêtre un peu féroce; mêler à cette
fgrande escroqueriepolitique qu'il appelleson pou-
rvoirl'égliseet la nationales.consciencescathohques
|et les consciences; patriotes,voilà le procédé de Bo-
napartede-Pfitit.;- ^v-ri; .v :,;!;?:..-..: i-
I Tousces:actes, depuis.les plus énormesjusqu'aux
ijpllispuérilsj:depuis.ce:quiest hideuxjusqu'à 'ce qui
lestiTisibie^^aont ^empreints:ide^cècclôublë.jeu/Par
rjexemplejrrles.-solennités:nationales ;1'ennuient/24
vpvrier,4:mai.; il y. a là des souvenirsgênants.;ou
|dangëreux,:;qui reviennent opiniâtrementà jour fixe.
|Un: anniversaire-est, un importun.^Supprimonsles
fiimivérsairës.. Soit;];Ne <_ gardons:,-qu'une/ fête, :;la
Jiôtré^â.::merveille,Jïâis avec.une'fêté, liiie seule,
|commentsatisfaire,deux partis? le ..parti soldat:et
fe partii;prêtr,e;?i le parti ;soîdatvest.voltairiën.Où
^aurobêrysourira,;'Biancey;fera la grimace: Com-
|mentfaire?vousjallezvoir. Les -grands-ëscamoteurs.
fie sont pasiembarrassés.pourMi^ewÊieiMoniteitr
68 NAPOLÉON LE PETIT
déclareunbeau matinqu'il n'y aura plus désormais
qu'une fête nationale: le 15 août. Sur ce, commen-
les deux masques du dictateurse
taire semi-officiel,
mettentà parler. — Le 15 août, dit la bouche-Rata'
poil, jour de la Saint-Napoléon!— Le 15 août, dit
la bouche-Tartufe,fête de la sainte Vierge! D'un
côté le Deux-Décembreenfle ses joues,-^grossit sa
voix, tire son grand sabre, et s'écrie:' Sacrebleu,
grognards!fêtonsNapoléonle Grand! De l'autre il
baisseles yeux,sfaitle signede la croix et marmotte:
Mes très-cbers frères, adorons le Sacré-Coeurde
Marie!
Le gouvernementactuel, main baignée de sang
qui trempe le doigt dansl'eaubénite.

XI
RÉCAPITULATION
Mais onnous dit: N'allez-vouspas un peu loin?
n'êtes-vouspasinjuste? concédez-luiquelque chose.
N'a-t-il pas, dans une certaine mesure, « fait du
socialisme?» Et l'on remet sur le tapis le crédit
foncier, les chemins de fer, l'abaissement de la
rente, etc.
Nousavons déjà appréciécesmesures à leur juste
valeur; mais en admettant que ce soit là du aso-
cialisme,» vous seriez simples d'en attribuerle mé-
rite à M. Bonaparte. Ce n'est pas lui qui fait du
socialisme,c'est le temps.
Un homme nage contre un courant rapide; il
lutte avec des effortsinouïs, il frappe le flot du
poing, du front, de l'épaule et du genou. Vous
dites: Il remontera. Un moment après, vous le
LE GOUVERNEMENT 69
îgardez,il a. descendu.Il est beaucoup plus bas
ansle fleuvequ'il n'était au point de départ. Sans
!savoiret sans s'en douter^ à chaque effort qu'il
iit, il perd du terrain. Il s'imaginequ'il remonte,
t il descendtoujours. Il croit avanceret il recule,
reditfoncier,commevous dites, abaissementde la
3nte,'commevousdites, M. Bonaparte'a déjà fait
lusieursde ces décrets que vous voulez bien quali-
ér de socialistes,et il enfera encore.M. Changar-
ier eût triomphéau lien de M. Bonaparte, qu'il en
lit fait.Henri V reviendrait demain'qu'il en ferait,
l'empereurd'Autriche en fait en Gallicie,et l'em-
sreur Nicolas en Lithuanie. En sommeet après
mt qu'est-ceque cela prouve? que ce courant qui
appelleRévolutionest plus fort que ce nageur qui
appelleDespotisme.
Maisce socialismemêmede M. Bonaparte,qu'est-
? cela, dusocialisme? je le nie. Haine de la bour-
îoisie,soit; socialisme,non. Voyez, le ministère
icialistepar excellence,leministèrede l'agriculture
; du commerce,il l'abolit. Que vous donne-t-ilen
mipensation?le ministère de la police. L'autre
inistèresocialiste,c'est le ministèrede l'instruction
iblique. Il est en danger. Un de ces matinson le
ipprimera.Le point de départ du socialisme,c'est
éducation,c'est l'enseignementgratuit et obliga-
ire, c'estla'lumière.Prendre les enfantset en faire
is hommes,prendre les hommeset en faire des
toyens; des citoyensintelligents,honnêtes,Utiles,
îivreux.Le progrès, intellectuel d'àbordj le pro-
'èsmorald'abord, le progrès matériel ensuite..Les
iux premiers progrès amènent d'eux-mêmeset
résistiblementle dernier. Que fait'M. Bonaparte?
persécute et étouffe partout l'enseignement!Il
70 NAPOLÉON LE PETIT
y a un .paria,dans notre France d'aujourd'hui, c'est
le maître d'école.
Avez-vousjamais réfléchi à ce que c'est qu'un
maître d'école,à cette magistratureoùse réfugiaien
les tyrans,d'autrefois commeles criminelsdans un
temple, lieu d'asile? Avez-vousjamais songé à ce
que c'est que Phomme qui enseigneles enfants?
Vous,entrez chezun charron, il fabrique des roues
et des timons; vous dites: C'est un hommeutile;
vouaentrezchezun tisserand,il fabrique de-latoile,
vous dites: C'est un hommeprécieux; vous entrez
chezun forgeron,il fabrique des pioches,desmar-
teaux, des socs de. charrue; vous dites: C'est nu
hommenécessaire; ceshommes,cesbonstravailleurs
vousles saluez.Vousentrezchez un maître d'école
saluezplus bas; savez-vousce qu'il fait? il fabrique
des esprits. ,-- .
Il est le charron, le tisserand et le forgeronde
cette oeuvredans laquelle il aideDieu.:l'avenir.
Eh bien! aujourd'hui, grâce au parti prêtre
rgénant, comme.ilne faut pas que le maître.d'école
travailleà cet avenir, commeil faut, que l'avenir soit
fait d'ombreet d'abrutissement,et non d'intelligenc
et de clarté, voulez-voussavoir de quelle façon on
fait fonctionner cet humble et grand magistrat, le
maître d'école? Le maître d'école,sert la messe,
chante-au lutrin, sonne vêpres, range les chaises
renouvelleles.'bouquetsdevantle sacré-coeur,fourbit
les chandeliersde l'autel, époussettele tabernacle
plie les chapeset les chasubles,tient en ordre et en
comptele linge de la sacristie, met de l'huile dans
les lampes,;bat le coussindu-confessionnal,balaie
l'église et un peu le presbytère; le temps qui lui
reste, il peut, à la conditionde ne prononceraucun
LE GOUVERNEMENT 71
de ces trois mots du démon: Patrie, République,
Liberté,l'employer,si bon.lui semble,à faire épeler
l'A. B,C, aux petits enfants.
M. Bonapartefrappe à la fois l'enseignementen
haut et en bas: en bas pour plaire aux curés, en
haut pour plaire aux évoques.En mêmetempsqu'il
chercheà fermerl'écolede village,il mutilele col-
lègede France. Il renverse d'un coup de pied les
chaires de Quinet et de Michelet.Un beau matin,
il déclare,par décret, suspectesles lettres grecques
et latines, et interdit le plus qu'il peut aux intelli-
gencesle commercedes vieux poètes et desvieux
historiens d'Athènes et de Rome, flairant dans
Eschyleet dansTacite une vague odeur de démago-
gie. Il met d'un trait de plume les médecins,par
exemple,hors l'enseignementlittéraire, ce qui fait
dire au docteur Serres: Nous voilà dispenséspar
décretde savoir lire et écrire.
Impôts, nouveaux, impôts somptuaires,impôts
vestiaires;nemoaudeatcomedereproeterduo fercula
cumpotagio; impôt sur les vivants,impôt sur les
morts, impôt sur les successions,impôt sur les
voitures; impôtsur le papier; bravo; hurle le parti
bedeau,moins de livres! impôt sur les chiens,les
colliers paieront; impôt sur les sénateurs, les ar-
moiriespaieront. Voilà qui va être populaire! dit
M. Bonaparte en se frottant les mains;C'estl'em-
pereur socialiste,vocifèrentles affidésdans les fan-
bourgs; c'est l'empereur catholique,murmurentles
béats. dans les sacristies. Qn'il serait heureux s'il
pouvait passer ici pour Constantinet là jiour Ba-
beuf! Les mots d'ordre se répètent, l'adhésion se
déclare: l'enthousiasmegagne de proche en proche,
l'écolemilitaire dessineson chiffreaveè des liaïon-
72 NAPOLÉON LE PETIT
nettes et descanons de pistolet, l'abbé Gaumeetle
cardinal~Gousset applaudissent, on couronne de
fleurs son buste à la halle, Nanterre lui' dédiedes
rosières; l'ordre social est décidément sauvé; la
propriété, la famille et la religion respirent, et la
policelui dresse unestatue.
De'bronze?
Fi donc! c'est bon pour l'oncle.
De marbre! tu es Pietri et super liane pietram
oedificàbo effigiemmeam(l).
Ce qu'il attaque, ce qu'il poursuit, ce qu'ilspour-
suiventtous aveclui, ce sur quoi ils s'acharnent, ce
qu'ils veulent écraser, brûler, supprimer, détruire,
anéantir, est-cece pauvre homme obscur qu'on ap-
pelle instituteur primaire? est-ce ce carré de pa-
pier qu'on appelle un journal? est-ce ce fascicule
de feuillets.qu'onappelle un livre? est-ce cet engin
de bois et de fer qu'on appelle une presse? non,
c'est toi. pensée; c'est toi, raison de l'homme; c'est
toi, dix-neuvièmesiècle; c'est toi. Providence;c'est
toi, Dieu!
(i) Onlitdansunecorrespondance :
bonapartiste
« La commission nommée par les employés dela préfectu
de policea estiméquelebronze n'étaitpasdignede reprodui
l'imagedû Prince : c'est en marbreqn'elleserataillée : c'esl
sur le marbrequ'on la ' superposera. L'inscriptionsuivant
seraincrustée dansle luxeet la magnificence de la pierre
«Souvenir du sermentde fidélitéau prince-Président prêté
«parles employés de la préfecture
de police,le29 mai1852
«entrelesmains deM.Pietri, depolice.
préfet i> :
«Les souscriptions
entreles employés, dontil a fallumo-
dérerle zèle,serontainsiréparties:chefde division, 10fr.,
chefde bureau0 fr.; employés à 1,800fr. d'appointeme
3 fr.: a 1,500fr. d'appointements,
2 fr. —enfinà 1,200fr.
2 fr. Oncalculeque50;
d'appointements, cettesouscription
s'élè-
veraà plusde6,000fr.»
LE GOUVERNEMENT 73
Nous qui les combattons,nous sommes «les
éternelsennemisde l'ordre; nous sommes,car ils
netrouventpas encore que ce mot soit usé, desdé-
magogues.
Dansla langue du duc d'Albe,croire à la sainteté
clela consciencehumaine, ré isfer à l'inquisition,
braver le bûcher pour sa foi, tirer l'épée pour sa
patrie, défendre son culte, sa ville, son foyer, sa
maison,sa famille, son Dieu, cela ce nommaitla
gueuserie; dans la langue de Louis Bonaparte,
lutterpour la liberté, pour la justice, pour le droit,
combattrepour la cause du progrès, de la civili-
sation,de la France, de l'humanité, vouloirl'aboli-
tion de la guerre et de la peine de mort,prendre
ausérieuxla fraternité des hommes,croire au ser-
mentjuré, s'armer pour la constitutionde son pays,
défendreles lois, cela s'appellela démagogie.
Onest démagogueau dix-neuvièmesiècle comme
onétait gueux au seizième.
Ceciétant donné que le dictionnairede l'Aca-
démien'existe plus, qu'il fait nuit en plein midi,
qu'unchatne s'appelleplus un chat et que Baroche
ne s'appelle plus un fripon, que la justice est une
chimère,que l'hiïtoire est un rêve, que le prince
d'Orangeest un gueux et le duc d'Albeun juste, que
LouisBonaparteest identiqueà Napoléonle Grand,
que ceux qui ont violé la Constitutionsont dèssau-
: veurs,et queceuxquil'ontdéfenduesontdesbrigands,
; en un mot que l'honnêtetéhumaineest morte,soit!
! alors,j'admire ce gouvernement.Il va bien. Il est
! modèleen songenre. Il comprime,il réprime,il oppri-
me,il emprisonne,il exile,il mitraille,il extermine,et
mêmeil « gracie! » Il fait de l'autorité à coups de
: canonet de la clémenceà coups de plat de sabre.
4
74 NAPOLÉON LE PETIT
A votre aise, répètent quelques braves incorri-
giblesde l'ex-parti de l'ordre,lindignez-yous, raillez,
flétrissez,conspuez,cela nous est égal; vive la sta-
bilité! tout cet ensembleconstitue, après tout, un
gouvernementsolide. .. _
Solide!.nousivoussommesdéjà expliquésur cette
solidité. . ,: . .
Solide! je l'admire, cette solidité. S'il neigeait
des journaux en France seulement pendant deux
jours, le matin du troisièmejour, on ne saurait plus
où M.LouisBonapartea passé.
N'importe, cet hommepèse sur l'époque.entière,
il.défigurele dix-neuvièmesiècle, et il y aura peut-
être, dans ce siècle deux ou trois années sur les-
quelles,à je ne sais quelle trace ignoble, on recon-
naîtra que LouisBonapartes'est assis,là.
Cet homme,chosetriste à dire, est maintenantla
questionde tous les hommes.
À de certaines époques dans l'histoire, le genre
humain fout entier, de tous les, points.de la terre,
fixe les.yeux sur un lieu mystérieux:d'où il semble
que va sortir,la destinéeuniverselle.Il y a eu des
heuresoùle mondea regardé le Vatican: Grégoire
VÈ,.LéonS,.avaient là leur chaire; d'autres heures
où. il', a contemplé le Louvre:, Philippe-Auguste
LouisIXj FrauçoisIer, Henri IV, étaient là; Saint-
Just: Çharles-Qùinty songeait; Windsor: Elisa-
beth la. Grande y. régnait; Versailles: Louis XIV;
entouré d'astres, y.,rayonnait; Je Kremlin: on y
entrevoyaitPierre le. Grand; Potsdam: Frédéric II
s'y enfermaitavecVoltaire... — Aujourd'hui,baisse
la tête, histoire,l'universregarde l'Elysée!
Cette espèce,.de porte bâtarde, gardée par deux
guéritespeintes en coutil, à l'extrémité du faubourg
IiE iGOUVEENEMENT 75
Saint-Honoré,voilà ce: que contempleaujourd'hui
avec,une. ;S.orte.d'anxiété profonde le regard du
monde,civilisé!,:..—:Ah ! qu'est-ceque.c'est que cet
endroitd'où il n'est pas sorti une idée qui ne,fût un
piégq,pas une action qui ne fût un crime? qu'est-ce
quec'est;que.cet.endroitoù habitent tous les cynis-
mesavectoutes les hypocrisies? Qu'est-ceque c'est
que cet endroit où les évoques coudoientJeanne
Poissondans l'escalier,et, commeil y a cent ans, la
saluentjusqu'à terre ; où Samuel Bernard rit dans
un coin avec Laubardemont;. où Escobar entre
donnantle bras à Gusman d'Alfarache; où, rumeur
affreuse,dans un fourrédu jardin l'on dépêche,dit-
on, à coups de baïonnette, des hommesqu'on ne
veut pas juger; où l'on entend un hommedire à
une femmequi intercède et qui pleure: «Je vous
«passevos amours,passez-moimeshaines!« Qu'est-
ceque c'est que cet endroit où l'orgie de 1S52im-
portune,et déshonorele deuil de 1815; où Césarion,
les bras,croisés.oules mainsderrière le dos, se pro-
mène,sous ces mêmesarbres, danscesmêmesallées
que hante encorele fantômeindigné,de César!
Cet endroit, c'est la tache de Paris; cet endroit,
c'estla souilluredu siècle; cetteporte, d'où sortent
toutes sortes de bruits joyeux,fanfares, musiques,
rires, chocsdes verres,cette porté, saluéele jour par
les bataillons qui passent, illuminéela nuit, toute
grande ouverte avec une confianceinsolente,c'est
une sorte d'injure publique toujours présente. Le
centredela honte dumondeestlà.
Ah!, à quoi songe la France? Certes,il faut ré-
veiller cette nation, il faut lui prendre le bras, il
faut la secouer, il faut lui parler; il faut parcourir
les champs, entrer. dans les villages, entrer dans
76 NAPOLÉON LE PETIT
les casernes, parler au soldat qui ne sait plus ce
qu'il a fait, parler au laboureur qui a une gravure
de l'empereur dans sa chaumière et qui votetout
ce qu'on veut à cause de cela; il faut leur ôter le
radieux fantômequ'ils ont devant les yeux! Toute
cette situation n'est autre chose qu'un immenseet
fatal quiproquo; il faut éclaircir ce quiproquo,aller
au fond, désabuser le peuple, le peuple des cam-
pagnes surtout, le remuer, l'agiter, l'émouvoir, lui
montrer les maisons vides, lui montrer les fosses
ouvertes,lui faire toucher An doigt l'horreur de ce
régime-ci.Ce peuple est bon et honnête. Il com-
prendra. Oui, paysan, ils sont deux, le grand et le
petit, l'illustreet l'infâme,Napoléonet Naboléon!
Résumonsce gouvernement.
Qui est à l'Elysée et aux Tuileries? le crime.
Qui siège au Luxembourg? la bassesse. Qui siège
au palais Bourbon? l'imbécillité. Qui siège au
palais d'Orsay? la corruption.Qui siège au palais
de justice? la prévarication. Et qui est dans les
prisons,.dans les forts, dans les cellules, dans les
casemates,dansles pontons,à Lambessa,à Cayenne,
dansl'exil? la loi,l'honneur,l'intelligence,la liberté,
le droit.
Proscrits, de quoivous plaignez-vous ? vous avez
la bonne part.
LIVRE TROISIEME

LE CRIME

Maïs ce gouvernement,ce gouvernementhorrible,


hypocriteet bête, ce gouvernementqui fait hésiter
entrel'éclat de rire et le sanglot, cette constitution-
gibetoù pendent toutes nos libertés, ce grossuffrage
universelet ce petit suffrageuniversel, le premier
nommantle président,l'autre nommantles législa-
teurs, le petit disant au gros : Monseigneur,recevez
cesmillions,le gros disant au petit: Reçoisl'assu-
rancedemessentiments; ce sénat, ce conseild'état,
d'où toutes ces choses sortent-elles? Mon Dieu!
est-ce que nous en sommesdéjà venus à ce point
qu'ilsoit nécessairede le rappeler? >. *
D'oùsort ce gouvernement?regardez! celacoule
encore,celafume encore,c'est du sang,
Lesmorts sont loin, les morts sont morts.
Ah! chose affreuseà penser et à dire! est-ce
qu'onn'y songeraitdéjà plus ?
Est-ceque, parce qu'on boit et mange,parce que
la carrosserieVa, parce que toi, terrassier, tu as du
travail au bois de Boulogne,parce que toi, maçon,
tu gagnesquarante sous par jour au Louvre, parce
quetoi, banquier, tu as bonifiésur les métalliques
de Vienneou sur les obligationsHope et compagnie,
78 NAPOLÉON LE PETIT
parce que les titres denoblessexsontrétablis, parce
qu'on peut s'appeler monsieurle comte et madame
la duchesse, parce que les processions sortent à
la Fête-Dieu,parce qu'on s'amuse, parce qu'on rit,
parce que les murs de Paris sont couvertsd'affiches
de fêtes et de spectacles,est-ce qu'onoublierait qu'il
y a descadavreslà-dessous?
Est-ce que, parce qu'on a, été au bal de l'École
militaire,parce qu'on estrentrée les yeux éblouis,
la tête fatiguée, la robe déchirée, le bouquet fané,
et qu'on s'est jeté sur son lit, et qu'on s'est
endormie en songeant à quelquejoli officier,est-ce
qu'on ne se souviendrait plus qu'il y a là, sous
l'herbe, dans une fosse. obscure, dans: un trou
profond, dans l'ombre inexorablede la, mort, une
foule immobile, glacée et terrible, une multitude
d'êtres humains déjà devenusinformes,que les vers
dévorent, que ,la désagrégationconsume,qui com-
mencentà se fondreavec la .terre, qui existaient,qui
travaillaient, qui pensaient, qui aimaient, et qui
avaientle droit devivreet qu'on a tués?
Ah! si l'on ne s'en souvientplus, rappelons-leà
ceux qui l'oublient!: Réveillez-vous,gens qui dor-
mez! les trépassésvont défilerdevantvos yeux,

EXTRAITD'UNLIVREINÉDIT.
INTITULÉ
LE CRIMEDU '2 DÉCEMBRE(1)
(-!)ParVictorHugo.Celivréserapubliéprochainement &
seraunenarration complète del'infâme événementde1851.Une
grande partieestdéjàécrite r l'auteurrecueille
encemomentdes
matériauxpourlereste. ,
IIcroità propos d'entrer dèsà présentdansquelques a»
détails
sujetdecetravail
qu'ils'estimposé comme undevoir.
': LÉ CRIME' 79
L'auteur second cettejustice qu'en écrivant cettenarration, austère
occupation desonexil,ila sanscesseprésentàl'espritlahauteres-
ponsabilitédel'historien.
Quand elleparaîtra,.cette'narration soulèvera certainement denom-
breuses etviolentes réclamations ; l'auteur s'yattend ; onnetaillepas
impunément danslachairvived'uncrime contemporain et, à l'heure
qu'ilest,toutpuissant. Quoiqu'ilensoit,quelles quesoient cesrécla-
mations plus o umoins etafin en
intéressées, qu'onpuissejugerd'avance
lemérite, l'auteur croitdevoir expliquer de
ici! quelle façon, avecquel
soinscrupuleux' delavéritécettehistoireauraétéécrite,ou,pour
mieux dire,-ceprocès-verbal ducrime aura^été dressé.'
Cerécitdû2décembre contiendra outrelesfaitsgénéraux queper-
sonnen'ignore, untrès-grand nombre defaitsinconnus quiysontmis
aujourpourlapremière fois.Plusieurs decesfaits,l'auteur lesa vus,
touchés, traversés : deceux-là il peutdire: quoeque ipsevidiet
iuommparsfui.',Les.membres delagauche républicaine, dontla
conduite aétésiintrépide, ontvucesfaitscomme lui,etleurtémoi-
gnage neluimanquera pas.Pourtoutlerestel'auteur a procédé àune
véritable information judiciaire ; il s'estfaitpourainsidirelejuge
d'instructiondel'histoire ; chaque acteur dudrame, chaque combattant,
chaquevictime, chaque témoin estvenudéposer devant lui; pourtous
lésfaitsdoiitèùxi 11a confronté lesdiresetaubesoin lespersonnes: En
général leshistoriens parlentauxfaitsmorts ; ilslestouchent, dansla
tombe deleursverges lesfont
déjuges, lever interrogent.e tles Lui,
c'estauxfaitsvivants qu'ila parlé.
Touslésdétails du2décembre ontdélasortepass^spus sesyeux ;
illesa enregistrés tous,illesà peséstous,aucunneluia échappé.
L'histoirepourra compléter cerécit,'mais nonl'infirmer. Lesmagistrats
manquant au.devoir, ilafaitleuroffice.. Quand.lés, témoignages,
etdevive voixluifaisaient il
'défaut, a envoyé, surleslieux cedirects
,qu'on
pourrait appeler deréelles commissions rogato'irés: II pourrait.citertel
faitpour lequel iladressé devéritables 'questionnaires'
' auxquels ila été
minutieusement " '.' ''..';"'.
répondu.''_ . ; '..->,
Illerépète; ilasoumis le2décembre à unlongetsévère interroga-
toire.Ila porté leflambeau aussiloinetaussiavantqu'ila pu.Jl a,
grâce àcetteenquête, ensapossession prèsde.deux centsdossiers dont
celivre sortira.Iln'estpasunfaitde'ce réçii derrière lequel,quand
l'ouvrage;sèra publié, l'auteur nepuisse mettrè'ùn nom.Oncomprendra
qu'ils'en'abstienne, oncomprendra môme qu'ilsubstitue quelquefois
auxnoms propres etmême de
à certaines indications de'lieux, des,:,dési-
gnations aussipeutransparentes 4'quepqssible, enprésence despros-
criptionspendantes. Ilneveutpasfournir unelistesupplémentaire à
M.Bonaparte.
80 NAPOLÉON
LE PETIT

JOURNEE DU 4 DECEMBRE

LE COUPD'ÉTATAUXABOIS

« La résistance avait pris des proportions inat-


tendues.

Certes, pasplusdanscerécitdu2 décembre quedanslelivrequ'il


publieencemoment, l'auteur n'est«impartial,
»comme ona l'habitud
dedirequand onveutlouer unhistojien. L'impartialité,
étrange vertu
que Taciten'apas.Malheurquià resterait devant
impartial lesplaies
saignantesdelalibertél'Bn présence dufaitd e
décembre 1851, l'auteur
senttoutelanaturehumaine sesoulever enlui,ilnes'encachepoint,
etl'ondoits'enapercevoirenlelisant. Mais chezluilapassion pourla
véritéégalela passion pourledroit.L'homme indignénementpas.
Cettehistoiredu2 décembre donc,illedéclare aumoment d'enciter
quelques auraétéécrite,onvientdevoircomment,
pages, dansles
conditionsdelaréalitéla plusabsolue:
Nous jugeonsutiled'endétacher dèsà présentetd'enpublier ici
même unchapitrequi,nouslepensons, frappera encequ'il
lesesprits,
jetteunjournouveau surle«succès» deM.LouisBonaparte. Grâce
auxréticences deshistoriographes officiels
du2 décembre, onnesait
pasassezcombien lecoup d'étata étéprèsdesaperte,etonignore
toutà faitparquelmoyen ils'estsauvé.Mettons sousles
cefaitspécial
yeux d ulecteur.
LE CRIME ' 81
<rLe combat était devenu menaçant; ce n'était
plus un combat, c'était une bataille, et qui s'en-
gageait de toutes parts. A. l'Elysée et dans les
ministères,les gens pâlissaient; on avait voulu des
barricades,on en avait. *
« Toutle centrede Paris se couvrait de redoutes
improvisées ; les quartiersbarricadésformaient une
sorted'immensetrapèze compris entre les Halles et
la rue Râmbuteaùd'une part, et les boulevardsdé
l'autre, et limité à l'est par la rue du Temple et à
l'ouest par la rue Montmartre. Ce vaste réseau de
rues,coupéen tous sensde redoutesetde retranche-
ments,prenait d'heure en heure un aspect plus ter-
ribleet devenait une sorte de forteresse.Les com-
battants des ' barricades poussaient leurs grand'-
gardesjnsque sur les quais. En dehors du trapèze
pe nousvenonsd'indiquer,lesbarricadesmontaient,
nous l'avons dit, jusque dans le faubourg Saint-
Martinet aux alentours du canal. Le quartier des
écoles,oùle comitéde résistance avait envoyéle re-
présentant de Elotte, était plus soulevéencore que
la veille; la banlieue prenait feu ; on battait le
rappel aux Batignoles; Madier deMontjau agitait
Belleville;trois barricadesénormesse construisaient
à la Chapelle-Saint-Denis. Dans les rues mar-
chandes les bourgeois livraient leurs fusils, les
femmesfaisaient"'dé la charpie.••—Cela marche!
Paris est parti ! nous criait B***entrant'tout ra-
dieuxau comitéde résistance(1).—D'instanten ins-
(1) Uncomité de résistance,chargédecentraliser
l'actionet
de dirigerle.combat, avaitéténomméle 2 -décembre an.soir
parlesmembres dela:gauche réunisenassemblée chezIère-
présentant
Lafou,quaiJemmapes, n° 2. . Ce'comité,quidut
changervingt-sept foisd'asileen quatrejours,et qui, siégeant
4*
82 NAPOLÉON LE PETIT
tant lesnouvellesnous arrivaient; toutes les perma-
nences des divers Quartiers se mettaient en com-
municationavec nous. Les membres du comitédé-
libéraient et lançaient les ordres et les instructions
de combat de tout côté. La victoire semblait cer-
taine. Il y eut un moment d'enthousiasmeet de
joie oùces hommes,encore placés entre la vie et la
mort, s'embrassèrent.—Maintenant,s'écriait Jules
Favre, qu'un régimenttourneou qu'unelégion sorte,
LouisBonaparteest perdu !—Demainla Eépublique
sera à l'hôtel, de ville, disait Michel ( de Bourges.)
Tout fermentait, tout bouillonnait; dans les quar-
tiers les plus paisibles, on déchirait les affiches, on
démontait les ordonnances.Eue Beaubourg, pen-
dant qu'on construisait une barricade, les femmes
aux fenêtres criaient: courage ! L'agitation ga-
gnait mêmele faubourg Saint-Germain. A l'hôtel
de la rue Jérusalem, cetnre.de cette grande toile
d'araignée que la policeétend sur Paris, tout trem-
blait ; l'anxiété était profonde, on entrevoyait la
Eépublique,victorieuse; dans les cours, dans les
bureaux, dansles couloirs, entre commiset sergents
de ville, on commençaità parler avec attendrisse-
ment de Gaussidière.
<sS'il faut en;croire ce qui a.transpiré de cette
caverne, le préfet Maupas, si ardent la veille,,et si
odieusementlancé en avant, commençaità,,reculeret
à défaillir.Il semblait prêter l'oreille avec terreur
à ce bruit demarée montante que faisait l'insurrec-
tion, —-la sainte et légitime insurrection du droit>
enquelque sortejouretnuit,necessapasunseulinstantd'agir
pendant lescrises
diverses
ducoup-d'état,étaitcomposé
desreprésen
tantsCarnot,deFlotte,Jules.Favre,
Madier deMontjau,
Michel(de
Bourges), Sclioelcher
etVictor
Hugo.::
LE CRIME. €3
—il-bégayait,il balbutiait,le commandements'éva-
nouissaitdans sa bouche.—Cepetitjeune hommea
la colique,disait l'ancien préfet CarKeren le quit-
tant. Dans cet effarement Maupas se pendait à
Morny.Le télégraphe électrique était en perpétuel
dialoguede la préfecture de police au ministèrede
l'intérieuret du ministèrede l'intérieurà la préfec-
ture de police. Toutesles nouvelles-les plus inquié-
tantes,tous les signes de paniqueet de désarroiarri-
vaientcoup sur coup du préfet au ministre.Morny,
moinseffrayé, et hommed'esprit du moins,recevait
toutesces secoussesdans son cabinet.Ona raconté
qu'à la premièreil avait dit : Maupas est malade, et
à cettedemande: que faut-ilfaire? avaitrépondupar
le télégraphe: couchez-vous! —à la secondeil répon-
ditencore. couchez-vous!à la troisième,.la patience
lui échappant, il répondit : cpuch'ez-vous, j... f......!
« Le zèle desagents lâchait prise .et commençait
à tourner casaque.Un hommeintrépide,envoyépar
le comitéde résistance pour soulever le faubourg
Saint-Marceau,est arrêté rue des Fossés-Saint-
Victor,les poches pleines des proclamationset. des
décretsdela gauche. On le dirigevers la préfecture
de police;il s'attendait à être fusillé... Commel'es-
couade; qui l'emmenait passait devant la Morgue,
quaiSaint-Michel,des coups de fusil éclatent dans
la Cité; le sergent de ville qui conduisaitl'escouade
dit aux soldats : Regagnez votre poste, je me charge
du prisonnier. Les soldats éloignés,il coupe les
cordesqui liaient les poignetsdu prisonnier et lui
dit: —7 Allez-vousen, je vous sauvela-vie; n'oubliez
pasque c'estnioi quivous ai misenliberté! regardez-
moi bien pour me reconnaître.
« Les .principaux complices,militaires. tenaient
84 NAPOLÉON LE PETIT
conseil; on agitait la questionde savoirs'il ne serait
pas nécessaire que Louis Bonaparte quittât immé-
diatementle faubourgSaint-Honoréet se transportât
soit aux Invalides, soit au palais du Luxembourg,
deux points stratégiquesplus facilesà défendred'un
coup de main que l'Elysée. Les uns opinaientpour
les Invalides,les autres pour le Luxembourg.Une
altercationéclataà ce sujet entre deux généraux.
« C'est dans ce moment-làque l'ancien roi de
Wéstphalie,JérômeBonaparte,voyantle coup d'état
chanceler et prenant quelque souci du lendemain,
écrività sonneveucette lettre significative:
« Moncher neveu,
« Le sang français a coulé; arrêtez-en l'effusion
« par un sérieux appel au peuple. Vos sentiments
« sont mal compris.La secondeproclamation,dans
« laquellevousparle* du plébiciste,est mal reçue du
« peuple,qui ne le considèrepas commele rétablis-
« sèmentdu droit de suffrage^La liberté est sans
« garantie si Uneassembléene contribue pas à la
« constitutionde la Eépublique-.L'armée a la haute
« main. C'est le moment de compléterla victoire
« matérielle par une victoire morale, et ce qu'un
« gouvernementne peut faire quand il.est battu, il
« doitle faire quand il estvictorieux. Après avoir
« détruitles vieux partis, opérez la restaurationdui
« peuple; proclamezque le suffrageuniversel, sin-
« cère,et agissant en harmonieavec la plus grande
« liberté, nommerale présidentet l'Assembléeconsti-
« tuante pour sauveret restaurer la Eépublique.
« C'est au nomde la mémoirede monfrère, et en
« partageant sonhorreur pour la guerre civile,que
« je vous écris; croyez-enma'vieille expérienceet
LE CRIME. 85
« songezque la France, l'Europe et la postérité
« seront appeléesà juger votre conduite.
« Votre oncle affectionné,
. « Jérôme Bonaparte. »
« Place de la Madeleine;les deux représentants
Fabvieret Crestin se rencontraientet s'abordaient.
Le généralFabvier faisaitremarquer à son collègue
quatrepièces de canon atteléesqui tournaientbride,
quittaientle bouleavrd et prenaientau galop là"di-
rectionde l'Elysée.—Est-ce que l'Elysée serait déjà
sur la défensive?disait le général.—Et Crestin, lui
montrantau-delà de la place de la Révolutionla
façade du palais de l'Assemblée,répondait: —Gé-
néral, demainnousseronslà. —Du haut de quelques
mansardesqui ont vue sur la cour des écuriesde
l'Elysée, on remarquait depuis le matin-dans cette
cour trois' voitnresde voyage attelées et' chargées
lespostillonsen selle,et prêtesà partir.
« L'impulsionétait donnée en effet,l'ébranlement
de colère et de haine devenait universel,le coup
d'état semblait perdu; une secousse de plus, et
LouisBonaparte tombait; Que la journées'achevât,
commeelle avait commencé,et tout était dit. Le
coupd'état touchait au désespoir. L'heure des ré-
solutions suprêmes était venue. Qtt'allait-ilfaire?
Hfallaitqu'il frappât un grand eoup, un coup inat-
tendu,un coupeffroyable.Il étaitréduità cette situa-
tion: périr, —ou se sauveraffreusement.
« Louis Bouaparte n'avait pas quittél'Elysée, Il
se tenait dans un cabinetdu rez-de-chausséèvoisin
de ce splendide salon doré, où, enfant, en 1815, il
avait assisté à là secondeabdicatioude Napoléon.
Il était là, seul; l'ordre était donné de ne laisser
86 NAPOLÉON LE PETIT
pénétrer,personne jusqu'à lui. De temps en temps
la porte s'entre-bâillait, et la tête grise du général
Roguet, son aide-de-camp,apparaissait. Il n'était
permis qu'au général Roguet d'ouvrir cette porte
et d'entrer. Le général apportait les nouvelles,de
plus en plus inquiétantes, et terminait fréquemment
par ces mots: celane va pas, ou : celava mal. Quand
il avait fini, Louis Bonaparte,accoudéà une table,
assis,les pieds ur les chenets, devant un grand feu,
tournaità demi la tête sur le dossier,de son fauteuil,
et de son inflexiondevoix la plus flegmatique,sans
émotion apparente, répondait invariablement ces
quatre mots: —:Qu'on exécute mes ordres.— La
dernièrefois que le général Roguet entra de la sorte
avec de mauvaises nouvelles,il était près d'une
heure, — lui-mêmea raconté depuis ces détails, à
l'honneur de l'impassibilité de son maître,— il in-
formale prince que les barricadesdans les rues du
centre tenaient bon et se multipliaient; que sur les
boulevardsles cris : à bas le dictateur!— (il .n'osa
dire : à bas Soulouque) •—et les sifflets éclataient
partout au passage des troupes; que devantla ga-
lerie Jouffroy, un adjudant-majoravait été pour-
suivi par la foule,et qu'au coin,du caféCardinalun
capitaine d'état-major avait été précipité de son
cheval. LouisBonaparte se souleva à demi de sou
fauteuil,et dit avec calmeau général en le regardant,
fixement: — Eh bien! qu'on dise à Saint-Arnaud
d'exécutermes ordres. ..
« Qu'était-ceque ces ordres?
« On va le-voir.
« Ici nous nousrecueillons,et le narrateur pose
la plume avec une sorte d'hésitation et d'angoisse.
Nous abordons l'abominable,péripétie de cette lu-
LE CRIME. 87
gubre joui'née,du 4, le fait monstrueuxd'où est
sortitout sanglant le succès du coup d'état. Nous
allonsdévoilerla plus sinistre des préméditationsde
LouisBonaparte; nous allonsrévéler, dire,détailler,
raconter ce que tous les historiographesdu 2 dé-
cembreont caché, ce que:le généralMagnana soi-
gneusementomis dans son rapport, ce que, à Paris
même,là où ces chosesont été vues,on oseà peine
sechuchoterà l'oreille.Nousentronsdansl'horrible.
« Le'2 décembreest un crime couvert de nuit,
un cercueil ferméet muet, des fentesduquel sortent
desruisseauxde sang.
« Nousallonsentr'ouvrirce cercueil. ^

II
« Dèsle matin, car- ici, insistonssur ce point, la
préméditation.est incontestable, dès le matin des
affichesétranges avaient,été colléesà tous les coins
derue ; cesaffiches,nousles avonstranscrites, on se
les rappelle.Depuis soixanteans que le canon des
révolutionstonneà de certains jours dans Paris et
qu'il-arriveparfois au pouvoir menacéde recourirà
desressources désespérées,on n'avaitencorerien vu
de pareil. Ces affichesannonçaientaux citoyensque
tousles attroupements,de quelque nature qu'ils fus-
sent,seraient disperséspar la forée sans sommation.
A Paris, villecentralede la civilisation,on croit dif-
ficilementqu'un homme aille à l'extrémité de son
crimejet l'on n'avait vu dansces affichesqu'un pro-
cédéd'intimidationhideux, "sauvage, mais presque
ridicule..
« On se'trompait. Ces affiches contenaienten
88 NAPOLEON LE PETIT
de
germele plan même LouisBonaparte.Elles étaient
sérieuses.'
* Un mot'sur ce qui va être le théâtre de l'acte
inouïpréparé et perpétré par l'hommede décembre.
4 De la Madeleineau faubourg Poissonnièrele
boulevardétait libre ; depuisle théâtre du Gymnase
jusqu'au théâtre de la Porte-Saint-Martinil était
barricadé, ainsi que la rue de Bondy,la rue de Mes-
lay, la rue de la Lune et toutes lesrues qui Confinent
ou débouchent-aux portes Saint-Denis et Saint-
Martin.Au delàde la porte Saint-Martinle boulevard
redevenaitlibre jusqu'à la Bastille, à une barricade
près, qui avait été ébauchéeà la hauteur duChâ-
teau-d'Eau. Entre les deux portes Saint-Deniset
Saint-Martin,sept ou huit redoutes coupaient la
chausséede distanceen distance.Un carré de quatre
barricades enfermaitla porte Saint-Denis.Cellede
ces quatre barricades qui regardait la Madeleineet
qui devaitrecevoirle premier choc des troupes était
construiteau point culminantduboulevard,la gaucho
appuyéeà l'angle de la rue de la Lune et la droite
à la rue Mazagran.Quatre omnibus,cinq voitures
de déménagement,le bureau de l'inspecteur des
fiacres renversé,les colonnes vespasiennesdémolies,
lesbancsdu boulevard,les dallesde l'escalierdela
rue de la Lune, la rampe de fer dutrottoir arrachée
tout entière et d'un seul effort par .ïe formidable
poignetde la foule,'tel était cet entassementqui suf-
fisait à peine à barrer le boulevardfort large en cet
endroit. Point de pavés à cause du macadam.La
barricade n'atteignait'-même pas d'un bord à l'autre
duboulevardet laissaitun grand espacelibre ducôté
de la rue Mazagran. Il y avait là une maison en
construction.Voyant cette lacune, un jeune homme
LE CRIME 89
bienmis était montésur.l'échafaudage,et seul, sans
se hâter, sans quitter son cigare, en avait coupé
toutesles cordes.Des fenêtres voisineson l'applau-
dissaiten riant. Un moment après l'échafaudage
tombaità grand bruit tout d'une pièce, et cet écrou-
lementcomplétaitla, barricade.
« Pendant que cette redoutes'achevait, une ving-
tained'hommesentraient au Gymnasepar la porte
desacteurs et en sortaient quelquesinstants après
avecdes fusils et un tambour trouvés dansle ma-
gasindescostumeset qui faisaientpartie de ce qu'on
appelledans le langage des théâtres, « les .acces-
soires.» Un d'eux prit le tambouret se mit à battre
lerappel. Les autres, avec des vespasiennesjetées
bas,desvoiturescouchéessur le flanc, des persiennes
etdes volets décrochés de leurs gonds, et de vieux
décorsdu théâtre, construisirent à la hauteur du
posteBonne-Nouvelle, une petite barricaded'avant-
poste,ou plutôt une lunette qui observaitles boule-
vards de Poissonnière et Montmartre et la rue
Hauteville.Les troupesavaientdès le matinévacuéle
corps-de-garde.On prit le drapeau de ce corps-de-
gardequ'on planta sur la barricade.C'estce drapeau
quidepuisa été déclaré par les journaux du coup
d'état, « drapeau rouge. »
« Une quinzained'hommess'installèrent dans ce
posteavancé.Ils avaient des fusils, mais point ou
peude cartouches.Derrière eux.la grande barricade
lui couvraitla porte Saint-Denisétait occupéepar
unecentainede combattantsau. milieu desquels. on
remarquait deux femmes et un.vieillardà cheveux
blancsappuyé de la main gauchesur une canneet
tenant de la main droite un fusil. Une des deux
femmesportait un sabre en bandouillère, en aidant
90 NAPOLÉON LE PETIT
à arracher la rampe du trottoir, elle s'était coupé
trois'doigtsdé la mainà l'angle d'un barreau de fer;
elle'montraitsa blessure à"la foule en criant vivela
Eépùblique !L'autre femmë,J montéeau sommetdela
barricadé,1appuyéeà la hampe du drapeau, escortée
de deux hommesen blousearmés de fusils et pré-
sentant les''armes, lisait à haute voix l'appel aux
armesdes représentants dela gauche; lé peuplebat-
tait desmains. • • ' - - ' "
« Tout ceci se faisait entre midi et une heure.
Une population immense,en deçà des barricades,
couvrait les trottoirs des deux côtés du boitlevanl,
silencieusesur quelquespoints,sur d'autres criaient:
à bas Soulouque! àbas le traître ! '
«:Par intervalledes convoislugubrestraversaient
cette multitude: c'étaient des files de civièresfer-
méesportées à bras par dès infirmiers"etdessoldats.
Eh tête marchaient des hommestenant de longsbâ-
tons auxquelspendaient des écritéâux bleus*oùl'on
avait écrit' en grosses lettres : Service'deshôpitaux
militaires. Sur les rideaux des civièreson lisait:
Blessés. Ambulances. Lé temps était sombre et
' •''"
pluvieux.
;« En ce moment-là,il y avaitfoule à la Bourse;
des afficheursy collaientsur tous les niurs' des dé-
pêchesannonçantles adhésionsdes départementsau
coup d'état. Les agents de clinnge,tout en poussant
à la hausse, riaient et levaient les épaulesdevantces
placardsiTout à*coup un spéculateurtrës-connuet
grand applaudisseur.du coup d'état depuis deux
jours, survient tôutf"pàle et haletant comme quel-
qu'un qui s'enfuit, 'et. dit :on mitraille sur les bou-
levards^ - ' ''• :~'
''f,<rVoiciceLquisë:passait :"'•' ' ' ••'"'
'LE CRIME 91

III
«Un peu après une heure, un;quart d'heureaprès
le dernier'ordre donné par LouisBonaparteau gé-
néralRoguet, les boulevards',dans toute leur lon-
gueur depuis la Madeleine, s'étaient subitement
couvertsde cavalerie et d'infanterie..La division
Carrelet,presqueentière,composéedes cinqbrigades
de Cotte,Bourgon,Canrobert, Dulac et Reybell, et
présentantmi "effectifde seize mille quatre cent dix
hommes,,-avaitpris position, et s'était échelonnée
depuisla rue de la Paix jusqu'au faubourgPoisson-
nière. Chaque brigade avait avec elle sa batterie.
Rienque sur le boulevardPoissonnièreon comptait
onze pièces de canon. Deux qui se tournaientle
dosavaientété braquées, l'une à l'entrée de la rue
Montmartre,l'autre à l'entrée du faubourg Mont-
martre, !sans qu'où pût deviner pourquoi,la rue et
le faubourgn'offrant pas même l'apparence d'une
barricade.Les Curieuxentassés sur les trottoirs et
aux fenêtres considéraientavec stupeur cet encom-
brementd'affûts,de sabres et de baïonnettes.
«Les troupes riaientet causaient« dit un témoin;
un autre'témoin dit: «Les soldats avalent un air
étrange.» La plupart, la crosseen terre, s'appuyaient
sur leursfusilset semblaientà demi chancelantsde
lassitudeoud'autre chose.Un de ces vieuxofficiers
quiont l'habitudede regarder dans le fonddes yeux
du soldat, le général L***; dit en passant devant
le caféFrascati:-« Ils!Sontivres. »
«Des symptômesse manifestaient:
«A un momentoùla foule criaità la troupe; Vive
la République! A bas LouisBonaparte!:on entendit
92 NAPOLÉON LE PETIT
un officierdire à demi-voix:Ceci va tourner à h
charcuterie.
« Un bataillon d'infanteriedébouche par la rue
Richelieu.Devant le café Cardinalil est accueilli
par un cri unanime de vive la République! Un
écrivainqui était là, rédacteur d'un journal conser-
vateur, ajoute: A bas Soulouque! L'officierd'état-
major, qui conduisaitle détachementlui assèneun
coup de sabre qui, esquivépar l'écrivain, coupeun
des petits arbres duboulevard.
« Commele 1er de lanciers, commandépar le
colonel Rochéfort, arrivait à la hauteur de la rue
Taitbout, un groupe nombreux couvrait l'asphalte
du boulevard.C'étaient des habitants du quartier,
des négociants,des artistes, desjournalisteset parmi
eux quelques femmestenant de jeunes enfantspar
la main. Au passagedu régiment,hommes,femmes,
tous crient: vive la Constitution!vive la loi! vive
la République! Le colonelRochéfort— le mêmequi
avait présidé, le 31 octobre 1851, à l'École mili-
taire, le banquet donné par le 1erlanciers au 7°,et
qui, dansce banquet, avait prononcé ce toast: «Au
« princeNapoléon,au chef de l'Etat. II. est la per-
« sonnificationde l'ordre dont nous sommesles dé-
fifenseurs,» —ce colonelau cri tout légal poussé
par,la foule,lance son cheval au milieu du groupe,
à traversles chaises dutrottoir,les lanciersse ruent
à sa suite, et hommes,femmes, enfants tout est
sabré. « Bon nombre d'entre eux restèrent sur la
place,» dit un apologiste du coup d'état, lequel
ajoute: « Cefut l'affaired'un instant(l). »
«Vers deux heures on braquait deux obusiersà
(1) Le capitaineMauduit,Révolution
militairedu 2 dé-
cemhre, page217.
LE CRIME 93
: l'extrémitédu boulevard Poissonnière,à cent cin-
.1quantepas de la petite barricade-lunettedu poste
î' Boune-Nouvelle. En mettant ces pièces en batterie,
lessoldats du train, peu accoutuméspourtant aux
faussesmanoeuvres,brisèrent le timon d'un caisson.
: —Vousvoyezbienqu'ils sontsoûls! cria un homme
: dupeuple. < . ' '
«A deux heures et demie,car il faut suivremi-
nuteet à minutepas à pas ce drame hideux, le feu
; s'ouvritdevant la barricade, mollement,et comme
avecdistraction.Il semblait que les chefs militaires
eussentl'esprit à tout autre 'chose qu'à un combat.
Eneffet,onva savoirà quoiils songeaient
«Le premier coup de canon, mal ajusté, passa
par-dessustoutes les barricades.Le projectilealla
tuer au Château-d'Eauun jeune garçonqui puisait
; del'eaudans le bassin.
«Les• boutiques s'étaient fermées et presque
ytoutesles fenêtres. Une croisée pointant était
restéeouverteà un étage supérieurde la maisonqui
;;faitl'angle de la rue du Sentier. Les curieux con-
>tinuaientd'affluerprincipalementsûr le trottoir mé-
:;ridional.C'étaitde la fouleet rien de plus, hommes,
j femmes, enfantset vieillards, à laquelle la barricade
;]peuattaquée,peu défendue,faisaitl'effet dela petite
;jguerre.

\ . IY
«Cettebarricade était un spectacle en attendant
qu'elledevint un prétexte.
«Il y avait un quart d'heure environque la troupe
;tiraillaitet que la barricaderipostait sans qu'il y eût
j'm blessé de part ni d'autre, quand tout à coup,
94 NAPOLÉON LE.PETIT
comme par une commotionélectrique, un mouve
ment extraordinaireet terrible se fit dansl'infanterie
d'abord,:puis dans la cavalerie.La troupe changea
subitementdefront. ..
« Les historiographes du coup d'état ont raconté
qu'un coup de feu, dirigé contre les soldats, était
parti de la fenêtre restée ouverteau coinde larue
du Sentier. D'autres ont dit du faîte,de. la- maison
qui lait l'angle de la rue N.-D.-de-Recouvrance et
de. la rue Poissonnière. Selon d'autres, le coup
serait un coup de pistolet et aurait été tiré dutoit
de la haute maison qui marque le >coin.delarue
Mazagran. Ce coup est contesté,mais ce qui est
incontestable,c'est que, pour avoir tiré ce coup île
pistoletproblématique,quin'est peut-êtreautre chose
qu'uneporte,ferméeavecbruit,, un dentiste habitant
la maisonvoisinea été fusillé. En somme,un coup
de pistoletou de fusil venant d'une des maisonsdu
boulevard a-t-il été entendu? est-ce vrai? est-ce
faux? une foulede témoinsnient.
.«Si le.coup de feu a été tiré, il reste à éclaircir
une question: a-t-ilété une cause? ou a-t-il été un
signal?
« Quoi qu'il en soit, subitement, comme nous
venonsdele dire,la cavalerie,l'infanterie,l'artillerie,
firent front à la foule massée sur les trottoirs,et.
sans qu'on pût devinerpourquoi,brusquement,sans
motif, « sans sommation> commel'avaient déclare
lesinfâmesaffichesdu matin,du Gymnasejusqu'aux
bains chinois,c'est-à-diredans toute,la, longueurdu
boulevard,le plus riche, le plus vivant et le plus
joyeuxde Paris, unetuerie commença.
« L'armée se mit à fusiller le peuple à bout
portant.
LE CRIME 05
((Ce fut un momentsinistre et inexprimable ; .les
cris,les bras levés au ciel, la surprise, l'épouvante,
lafoulefuyant dans toutes les directions,une grêle
de ballespleuvant et,remontantdepuisles pavésjus-
qu'aux toits, en une minute les .morts joncliant la
chaussée,des jeunes gens tombant le cigare à la
bouche,de femmesen robes de velours, tuées roides
parles biscaïens,deuxlibraires arquebuses au seuil
deleurs boutiques,sansavoir su ce qu'on leur vou-
lait,.descoups de :fusil tirés par les soupiraux des
caveset y, tuant n'importe qui, le bazar criblé d'o^
bus et de boulets, l'hôtel Sallandrouzebombardé,
la Maison d'Or mitraillée, Tortoni pris d'assant,
descentainesde cadavressur •le boulevard, un ruis-
seaude sang rue Kicbelieu.
« Qu'il soit encore ici permis au narrateur de
s'interrompre.
« En présence de ces faits sans nom, moi qui
écrisces lignes,je le déclare, je suis un greffier,
j'enregistre le crime; j'appelle la cause. Là'est
toutema fonction.Je cite Louis Bonaparte, je cite
Saint-Arnaud,Maupas, Morny, Magnan, Carrelet,
Canrobért,de Cotte,Beybell ses complices,je cite
les autres encore dont on retrouvera ailleurs les
noms,je cite les bourreaux, les meurtriers, les
témoins,les victimes,les canons chauds, les sabres
fumants,l'ivressedes soldats, le deuil des familles,
les mourants,;les morts, l'horreur, le sang et les
larmesà la barre du mondecivilisé.
« Le narrateur seul,quel qu'il fût, on ,ne le croi-
rait pas. Donnonsdonc la parole aux faits vivants,
auxfaits saignants.Écoutonsles témoignages.
96 NAPOLÉON
LE PETIT

V
*Nous n'imprimeronspas lé nom des témoins,
nous avons dit pourquoi, mais on réconnaîtra l'ac-
cent sincèreet poignantde la réalité.
«Un témoindit:
« Je n'avais pas fait trois pas sur le trottoir
« quand la troupe qui défilaits'arrêta tout à coup.
«rit volte-facela figuretournéevers le midi, abattit
«ses armes et fit feu sur la foule éperduepar un
« mouvementinstantané.
«Le feu continuasans interruptionpendant vingt
«minutes,"dominéde temps en temps par quelques
« coupsde canon.
«Au premier feu, je, me jetai à terre, et je me
«traînai commeun reptile sur le trottoir jusqu'à la
« premièreporte .entr'ouverteque je pus rencontrer.
« C'était la boutique d'un marchand de vin,
«située au n° 180, à côté du bazar, de l'Industrie.
«J'entrai le dernier. La fusillade continuait tou-
«jours.
«Il y avait danscette boutiqueprès de cinquante
« personnes,et parmi elles cinq ou six femmes,deux
«ou trois enfants.Trois malheureuxétaient entrés
« blessés, deux moururent au bout d'un quart
<lheure d'horribles souffrances; le troisièmevivait
« encore quandje sortis de cette boutique à quatre
«heures; il ne survécut pas du reste à sa blessure,
' ainsi que,je l'ai appris plus tard.
«Pour ""donnerune idée du public sur lequel la
« troupe avait tiré, je ne puis rien faire de mieux
« que de citer quelques exemples des personnes
« réunis dans cette boutique.
„,îï> LE CRIME 97
Ï Quelquesfemmes,dont deux venaient d'acheter
« dans le quartier les provisions de leur dîner ; un
« petit clerc d'huissier envoyé en course par son
« patron; deux ou trois coulissiers de la Bourse;
s deux ou trois propriétaires; quelques ouvriers,
« peu ou point vêtus de blouses. Undes malheu-
t reux réfugiésdans cette boutiquem'a produitune
« vive impression: c'était un homme d'une tren-
« taine d'années,blond, vêtu d'un paletot gris ; il
« serendait avecsa femmediner au faubourg Mont-
« martredanssa famille, quand il fut arrêté sur le
» boulevardpar le passagede la colonnede troupes.
« Dansle premier moment et dès la première dé-
« charge, sa femme et lui tombèrent; il se releva,
<fut entraînéclansla boutiquedumarchandde vins,
« mais il n'avait plus sa femme à son bras, et son
« désespoirne peut-être dépeint. Il voulait à toute
« force,et malgrénosreprésentations,se faireouvrir
1 la porte et courir à la recherche de sa femmeau
« milieu de la mitraille qui balayait la rue. Nous
« eûmesles plus grandespeines à le retenir
« une heure. Le lendemainj'appris que sapendant femme
« avaitété tuée et que le cadavre avait été reconnu
« dans la cité Bergère. Quinze jours plus tard.
1 j'appris que ce malheureux,ayant menacéde faire
« subirà M. Bonapartela peine du talion, avait été
«
' « arrêté et transporté à Brest, en destination de
Cayenne.Presque tous les citoyensréunis dansla
;' boutiquedu marchandde vins aux
« opinionsmonarchiques,et je neappartenaient
rencontrai parmi
« eux qu!un ancien compositeur de la Eéforme. du
e nomde Meunier, et
ton^h^ses^mis, qui s'avouas-
« sentrépublicains.J.ers' quatre-'-heuresje sortis de
' cetteboutique. A>:".:„_l- ''A
98 NAPOLÉON LE PETIT
« Un témoin, de ceux qui croient avoir entendu
le coup de feu parti dela rue Mazagran,ajoute:
« Ce coup de feu, c'est pour la troupe le signal
« d'une fusillade dirigée sur toutes les maisonset
« leurs fenêtres dont le roulement dure au moins
« trente minutes. Il est simultané depuis la porte
« Saint-Denisjusqu'au café du Grand-Balcon.Le
« canon vientbientôtse mêlerà la mousqueterie.s
« Un témoindit :
« .... .A trois heures et un quart un mouvement
€ singulier a lieu. Les soldats qui faisaient faceà
« la porte Saint-Denis opèrent instantanémentun
t changementde front, s'appuyant sur les maisons
« depuis le Gymnase,la maison du Pont de Fer,
« l'hôtel Saint-Phar, et aussitôt un feu roulant
« s'exécutesur lesmaisons et sur les personnes qui
« se trouvent au côté opposé depuis la rue Saint-
« Denis jusqu'à la rue Richelieu.. Quelques mi-
« mites suffisent pour couvrir les trottoirs deca-
« davres, les maisons sont criblées de balles, et
«:cette rage conservason paroxysmependant trois
« quarts d'heure. »
« Un témoindit :
„ «.... .Les premierscoupsde canondirigés sur la
« barricade Bonne-Nouvelleavaient servi de signal
« au reste de la troupe qui avaitfait feu presque en
« même temps surtout ce qui se trouvait à portée
« de son fusil,j
« Un témoindit :
« Les parolesne peuvent rendre un pareil actede
«' barbarie. Il faut en avoir été témoin pour oserle
« redire et pour attester la' vérité d'un fait aussiin-
<tqualifiable.
c II a été tiré des coups de fusilpar milliers,c'est
' LE CRIME
..*•:"< 99
« inappréciablel, par la troupe, sur tout le monde
« inoffensif,et cela sans nécessitéaucune. On avait
« vouluproduire une forte impression.Voilàtout. »
« Untémoindit :
« Lorsquel'agitation était très-grande sur le bou-
« levard, la ligne suivie de l'artillerie et de la ca-
« valerie,arrivait. On a vu un coup de fusiltiré au
« milieude la troupe, et il était facilede voir qu'il
« avait été tiré en l'air par la fumée qui s'élevait
« perpendiculairement. Alorsce fut le signaldetirer
t sanssommationet de charger à la baïonnettesur
«le peuple. Ceci est significatifet prouve que la
« troupe voulait avoir un semblant de motif pour
« commencer le massacre qui a suivi.ï
«'Untémoinraconte:
« Le canonchargé à mitraillehacheles devan-
« turesdes maisons depuis le magasindu Prophète
: « jusqu'àla rue Montmartre.Du boulevard'Bonne-
; « Nouvelleona dû tirer aussi à bouletsur la maison
« Billecoq,car elle a été atteinteà l'angle dumur du
« côtéd'Àubusson, et le boulet après avoirpercé le
« mur,a pénétré dansl'intérieur. »
« Unautre témoin,de ceux qui nient le coup de
« feu,dit :
« On a cherché à atténuer cette fusilladeet ces
; 8 assassinatsen prétendantque, des fenêtresde quel-
, « ques maisons, onavait tiré sur les troupes.Outre
, « quele rapport officieldu général Magnansemble
! « démentirce bruit, j'affirme que les déchargesont
i « été instantanéesdela porte Saint-Denisà la porte
! « Montmartre,et qu'il n'y a pas eu. avantla dé-
, « chargegénérale,un seul coup tiré isolément,soit
(1)Letémoin veutdireincalculable,
Nous n'avons
voulurien
"langerautexte.
100 NAPOLÉON LE PETIT .?•..
a des fenêtres,soit par la troupe,du faubourgSaint-
a Denisau boulevard,desItaliens, »
a Un autre, qui n'a pas non plus entendule coup
de feu, dit :
« Les troupes défilaientdevantle perron de Tor-
a toni, où j'étais, depuisvingtminutesenviron,lors-
« que, avant qu'aucun bruit de coup de feu soit
a arrivéà nous, elless'ébranlent; la cavalerie prend
« le galop, l'infanterie le pas de course. Tout d'un
a coup nous voyons venir du côté du boulevard
a Poissonnièreune nappe defeu qui s'étendet gagne
a rapidement.La fusillade commencée,je puis ga-
a rantir qu'aucuneexplosionn'avait précédé,quepas
a un coup de fusiln'était parti des maisonsdepuisle
« café Frascati jusqu'à l'endroit où je me tenais,
a Enfinnous voyonsles canonsdesfusils dessoldats
« qui étaient devantnouss'abaisseret nous menacer.
« Nous nous réfugionsrue Taitboutsous une porte
« cochère.Au mêmemomentles balles passentpar-
« dessusnouset autourde nous.Unefemmeest tuée
« à dix pas de moi au momentoù je me cachaissous
a la porte cochère.Il n'y avait là, je peux le jurer,
a ni barricadeni insurgés,il y avaitdes chasseursei
« du gibierqui fuyait, voilàtout. î
< Cette image a chasseurset gibier î est cellequi
vienttout d'abordà l'esprit de ceux qui ont vu cette
choseépouvantable.Nousretrouvonsl'imagedans les
paroles d'un autre témoin:
« , On voyaitles gendarmesmobilesdansle bout
« de ma rue, et je sais qu'il en était de mêmedans
« le voisinage,tenant leurs fusils et se tenant eux-
a mêmesdansla position du chasseurqui attendle
a départ dugibier,c'est-à-direle fusilprès del'épaule
a pour être plus promptà ajuster et tirer.
LE CRIME 101
« Aussi pour prodiguer les premiers soins aux
« blessés tombés dansla rue Montmartreprès des
« portes,voyait-onde distanceen distanceles portes
« s'ouvrir,un bras s'allonger et retirer avecprécipi-
« tationle cadavreou le moribondque les balleslui
« disputaientencore.». ~
« Un autre témoin rencontre encore la même
' ' •' .
imagé:
î Les soldats embusquésau coin des rues atten-
« daientles citoyensau passagecommedeschasseurs
« guettantleur gibier,et à mesurequ'ils les voyaient
« engagésdansla rue, ils tiraientsur euxcommesur
« unecible. De nombreux citoyens ont été tués de
« cette manière, rue du Sentier, rue Eougemontet
ruedu FaubourgPoissonnière.

« Partez, disaientles officiersaux citoyens,inof-


* fensifs qui leur demandaientprotection. A cette
« parole ceux-ci-s'éloignaient"bienvite et aveccon-
« fiance; mais ce n'était là qu'unmot d'ordre qui si-
« gnifiait: mort; et, en effet, à peine avaient-ilsfait
« quelquespas qu'ils tombaientà la renverse.ï
« Au momentoù le feu commençaitsur lesboule-
« vards, dit un autre témoin,un librairevoisinde la
« maisondes tapis s'empressaitde fermersa devan-
« ture, lorsque des fuyards cher-chantà entrersont
« soupçonnéspar la' troupe ou la gendarmeriemo-
« bile,je ne sais laquelle,d'avoirfait feu sur elles.
« La,troupe pénètre dans la maisondu libraire. Le
« libraire veut faire des observations;il est seul
« amenédevantsa porte, et sa femmeet sa fillen'ont
« que le temps de se jeter entre lui et les soldats
« qu'il tombait mort. La femmeavaitla cuisse tra-
« versée et la fille était sauvéepar le buse de son
102 NAPOLÉON LE PETIT
« corset. La femme,in'a-t-on dit, est devenuefolle
<idepuis.j> .
« 'Unautre témoindit :.
« Les soldatspénétrèrentdans les deux librai-
« ries qui sont entre la maisondu Prophète et celle
« de M. Sallandrouze.Les meurtres commissont
« avérés. Ona égorgéles deuxlibrairessur.le trot-
« toir. Les autres prisonniers le furent dans les
« magasins.»
« Terminonspar ces trois extraits, qu'on ne peut
transcriresansfrissonner: :,,
« Dans le premierquart d'heure de cette horreur,
« dit un témoin,le feu, un momentmoinsvif, laisse
« croireà quelquescitoyensquin'étaient que blessés
« qu'ilspouvaientse relever.Parmiles hommesgisant
« devantle Prophète deux se soulevèrent.L'un prit
« la fuite par la rue du Sentierdontquelques mètres
« seulementle séparaient.Il y parvint au milieudes
« balles qui emportèrentsa casquette.Le secondne
« put que.se mettre à genoux, et les mainsjointes,
« supplierles soldatsde luifaire grâce; mais iltomba
« à l'instant.même,fusillé. Le lendemainon pouvait
« remarquer,à côté du perrondu Prophète,une place
« à peine large de quelquespieds, où plus de cent
« ballesavaientporté. »
« Un autre dit :
« A l'entrée de la rue Montmartrejusqu'à la fon-
« taine, l'espace de soixantepas, il y avait soixante
« cadavres,hommes,femmes,dames, enfants,jeunes
« filles.Tous ces malheureuxétaient tombésvictimes
« des premiers coups de,feu tirés par la troupe et
« par la gendarmerieplacée en face sur l'autrecôté
« des boulevards..Tout cela fuyait aux premières
« détonations, faisait encore quelques pas, puis
'. LE CRIME 10S
« enfins'affaissaitpour ne plus se relever.Unjeune
« hommes'était réfugié dans le cadre d'une porte
« eochèr'eet s'abritait sous la sailliedu mur du côté
« dés boulevards.Il servait de cible aux soldats-
« Après dix minutes de coups maladroits, il fut
« atteint malgré tous ses effortspour s'amincir en
« s'élevant,et onle vit s'affaisseraussi pour ne plus
».serelever.
« Unautre : '
<r...'...Lesglaces et les fenêtres de la maisondu
«Pont ,de Fer furent brisées. Un homme qui se
« trouvaitdans la cour était devenufou de terreur.
« Les cavesétaient pleines de femmes qui s'étaient
« sauvéesinutilement.Les soldatsfaisaientfeu dans
«les boutiqueset par les soupiraux des caves. De
« ;Tortoniau Gymnasec'était commecela.Celadura
« plus d'uneheure, v.

VI

« Bornonslà ces extraits. Fermonscet appel lu-


gubre.C'estassez pour les preuves.
« L'exécration du fait est patente. Cent autres
témoignagesque nous avonslà.sousles yeuxrépètent
presquedans les mêmestermes les mêmesfaits. Il
est certain, désormais,il est prouvé,il est hors de
doute et de question, il est visible comme.lesoleil
que le jeudi 4 décembre1851, la populationinoffen-
sive de Paris, la population non mêléeau combat,
a été mitraillée sans sommationet massacréedans
un simple but d'intimidation,et qu'il n'y a pas
d'autre ^sensà donner au mot mystérieux de M.
Bonaparte: - , - .
104 NAPOLÉON LE PETIT
« Qu'oùexécutemes ordres »
« Cetteexécutiondura jusqu'à la nuit tombante.
Pendant plus d'une heure ce fut sur le boulevard
comme une orgie de mousqueterieet d'artillerie.
La canonnadeet les feux de peloton se croisaient
au hasard; à un certainmoment,les soldats s'entre-
tuaient. La batterie du 6° régiment d'artillerie,qui
faisaitpartie de la brigadeCanrobert, fut démontée;
les chevaux,se cabrant au milieudesballes,brisèrent
les avant-trains,les roues et les timons,et de.toutela
batterie, en moinsd'une minute, il ne resta qu'nne
seule pièce qui pût rouler. Un escadron entier du
1erlanciersfut obligé de se réfugierdans un hangar
rue SainMFïacre.On comptale lendemain,dans les
flammesdes lances, soixanteet dix trous de balles.
La furie avaitpris lessoldats.Au coinde la rue Rou-
gemont, au milieude la fumée, un général agitait
les bras commepour lesretenir ; un chirurgien aide-
major du 27e faillit être tué par des soldats qu'il
voulaitmodérer.Un sergent dit à un officierquilui
arrêtait le bras : lieutenant,vous trahissez.Les sol-
dats n'avaient plus conscience d'eux-mêmes; ils
étaient commefous du crimequ'onleur faisaitcom-
mettre. Il vient un momentoù l'abominationmême
de ce que vous faites vous fait redoubler les coups.
Le sang est une sorte de vin horrible ; le massacre
enivre.
« Il semblaitqu'unemain aveuglelançât la mort
du fond d'une nuée. Les soldats n'étaient plus que
des projectiles.
« Deux pièces étaient braquées de la chausséedu
boulevardsur une seulefaçade de maison,,le magasin
Sallandrouze,et tiraient sur la façade à outrance,à
toute volée,à quelquespas de distance,à boutpor-
y LE dEIME 105
tant Cette maison, ancienhôtel bâti en pierre de
tailleet remarquablepar son perron presque monu-
mental,fendue par les boulets commepar des coins
de fer, s'ouvrait, se lézardait^se crevassait duhaut
enbas ; les soldats.redoublaient.A chaquedécharge
un craquement se faisait entendre. Tout à coup un
officierd'artillerie arrive au galop et crie : arrêtez !
arrêtez! La maison penchait,en avant, un boulet
de plus, ellecroulait sur les canons et sur les ca-
nonniers.,.
<rLes canonniersétaient ivres au point que, ne
sachant plus ce qu'ils faisaient, plusieurs.se lais-
sèrent tuer par le recul des canons.Les ballesve-
naientà la fois dela porte Saint-Denis,duboulevard
Poissonnièreet du boulevardMontmartre; les artil-
leurs,quiles entendaientsiffler dans tousles sensà
leurs oreilles, se couchaientsur leurs chevaux; les
hommesdu train se réfugiaient sous les caissons
et derrièreles fourgons; on vit des soldats,laissant
tomberleur képi,s'enfuir éperdusdansla rue Notre-
Bame-de-Kecbuvrance ; des cavaliersperdantla tête
tiraient.leurs carabines en l'air ; d'autres mettaient
piedà terre et se faisaient un abri deleurs chevaux.
Troisou quatre chevauxéchappéscouraient çà et là
effarésdeterreur.
« Des jeux effroyablesse mêlaient au massacre.
Les tirailleursde Yincenness'étaient établissur une
(lesbarricades du boulevard qu'ils avaient prise à
la baïonnette, et de là ils s'exerçaient au tir sur les
passantséloignés.Onentendait desmaisonsvoisines
ces dialogueshideux: —Je gage que je descends
celui-ci.— Je parie que non. — Je parie que si. —
Et le coup partait. Quandl'homme tombait,celase
devinaità un grand éclat derire. Lorsqu'une femme
106 NAPOLÉON LE PETIT
passait: :—tirez à la femme, criaient les officiers!
tirez aux femmes:
€ C'était là un des motsd'ordre ; sur le boulevard
Montmartre,où l'on usait beaucoupde la baïonnette,
un jeune capitained'état-major criait: Piquez les
femmes!
« Unefemmecrut pouvoir traverser la rue Saint-
Fiacre, un pain souslebras ; un tirailleur l'abattit.
« Bue Jean-Jacques-Rousseauon n'allait pas jus-
que-là; une femmecria : vivela République; elle
fut seulementfouettéepar les soldats. Mais revenons
au boulevard. ,
« Un passant, huissier,fut viséau front et atteint.
Il tomba sur les mains et sur les genoux en criant
grâce ! Il reçut treize autres balles dans le corps.
Il a survécu. Par un hasard inouï, aucune blessure
n'était mortelle. La balle dufront avait labouré la
peau et faitle tour du crâne sansle briser.
« Unvieillardde quatre-vingtsans, trouvé blotti
onne sait où, fut amené devant le perron du Phro-
phète et fusillé.Il tomba.—II ne se fera pas de bosse
à la tête, dit unsoldat. Le vieillard était tombésur
un monceau.de cadavres. Deux jeunes gens d'Issy,
mariés depuis un mois et ayant épousé les deux
soeurs, traversaient le boulevard, venant de leurs
affaires.Ils se virentcouchésenjoué. Us se jetèrent
à genoux,ils criaient: nous avons épousé les deux
soeurs! on les ' tua. Un marchand de coco, nommé
Robert et demeurant faubourgPoissonnière, n° 97,
s'enfuyait rue Montmartre, sa fontaine sur le dos.
Onle tua (1).Unenfantde treizeans, apprentisellier,
(1)Onpeutnommer letémoin
quia vucefait.Ilestproscrit.
C'est
lereprésentant
dupeuple Ildit:
Versigny.
«Jevoisencore,àla hauteur
delarueduCroissant, unmalheu-
LE CKCME 107
passaitsurle boulevarddevantle café Vachette; on
l'ajuste. Il pousse descris désespérés; il tenait à la
mainune bride de cbeval; il l'agitait en disant: Je
fais une commission., On le tua. Trois balles lui
trouèrent la poitrine. Tout le long du boulevardon
entendaitleshurlements et les soubresautsdes bles-
sésque les soldats lardaient à coups de baïonnettes
laissaientlà sansmêmeles achever.
» Quelquesbandits prenaient le temps de voler.
Uncaissierd'une associationdont le siège était' rue
dela -Banque,sort de sacaisse à deux heures, va
rueBergère toucher un effet, revient avec l'argent,
est tué sur le boulevard. Quand on releva son
cadavre,il n'avait plus sur lui, ni sa bague, ni sa
montre,ni la sommed'argent qu'il rapportait.v
«.Sous prétexte de coups de. fusil tirés sur la
troupe,on entra dans dix ou douze maisonsçà et
là, et l'on passa à la baïonnette tous ceux qu'on y
trouva.Il y a à toutes lesmaisonsdu boulevard des
conduitsde fonte par oùles eaux sales des maisons
se dégorgentau dehorsdans le ruisseau.Les soldats,
sans savoir pourquoi, prenaient en défiance ou.en
haine telle maison fermée duhaut en bas, muette,
morne,et qui, commetoutes lesmaisons duboule-
vard, semblait inhabitée tant elle était silencieuse.
Ils frappaient à la porte, la porte s'ouvrait, ils en-
traient. Un moment après on voyait sortir de la
«reuxlimonadier
ambulant, safontaine
enfer-blancsurledos,chan-
«celer,puiss'affaissersurlui-mêmeet tomber mort contreune
«devanturedeboutique. Luiseul,ayant
pour toutearmesasonnette,
«avait
eulesbonheurs d'unfeudepeloton.».
Lemêmetémoinajoute.:«Lessoldats balayaientà coupsde
«fusildesruesoù
' il n'y avaitp asun pavé remué,pas uncom-
«battant.
» -
108 - NAPOLÉON LE PETIT
bouchedes conduits:defonteun flotrouge et fumant.
C'étaitdu sang.
« Un capitaine,les yeux hors de la tête, criaitaux
soldats: Pas de quartier! Un chef de bataillon vo-
ciférait: Entrez dansles maisonset tuez tout!
« Onentendait des sergents dire : . Tapez sur les
bédouins,fermesur lesbédouins! — t Du temps de
« l'oncle, raconte un témoin, les soldats appelaient
i les bourgeois pékins. Actuellementnous sommes
« des bédouins.Lorsqueles soldatsmassacraientles
« habitants, c'étaitau cri dehardi sur lesbédouins!j
« Au cercle de Fracasti, où plusieurs habitués,
entre autres un vieux général, étaient réunis, onen-
tendaitce tonnerrede mousqueterieet de canonnade,
et l'on ne pouvait croire qu'on tirât à balle. On
riait et l'on disait: « c'est à poudre. Quelle miseen
scène! Quel comédienque ce Bonaparte-là!Ns Onse
croyait au Cirque. Tout à"coup les soldats entrent,
furieux, et veulent fusiller tout le monde. Onne se
doutait pas du danger qu'on courait. Onriait tou-
jours. Un témoin nous disait: Nous croyions que
cela faisaitpartie de la bouffonnerie.Cependant,les
soldats menaçant toujours,on finit par comprendre.
— Tuons tout, disaient-ils.' Un lieutenant qui re-
connut le vieux général, les en empêcha. Pourtant
un sergent disait: Lieutenant, f..... nous la paix;
cen'est pas votre affaire,c'est la nôtre.
« Les soldats tuaient pour tuer. Un témoin dit:
« On a fusillé dans la cour des maisonsjusqu'aux
« chevaux,jusqu'aux chiens.j>.
a. Dans la maison,qui fait, avec Frascati, l'angle
de la rue Richelieu,on voulaitarquebusertranquille-
ment même les femmes et les enfants; ils étaient
déjà en tas pour cela en face d'un peloton quandun
LE CRIME 109
colonelsurvint; il sursit au meurtre, parqua ces
pauvresêtres tremblantsdans le Passage desPano-
ramas dont,il fit fermer les grilles et les sauva.Uu
écrivaindistingué, M. Lireuy, ayant échappé aux
premièresballes, fut promené,deux heures durant,
de corps-de-garde en corps-de-garde, pour être
fusillé.Il fallut des miracles pour le sauver. Le
célèbreartiste Sax,qui se trouvaitpar occasiondans
le magasinde musiquede Brandus, allait y être fu-
sillé quand un général le reconnut.Partout ailleurs
ontua au hasard.
« Le premierqui fut tué dans cette boucherie,—
l'histoire garde aussi le nom du premier massacré
dela Saint-Barthélémy,— s'appelait ThéodoreDe-
baecque,et demeuraitdans la maisondu coinde la
rue du Sentier,par laquellele carnagecommença.

VII .

« La tuerie terminée,—c'est-à-direà la nuit noire,


—on avait commencé en plein jour, — onn'enleva
pas les cadavres; ils étaient tellement pressés que
rien que devantune seule boutique, la boutique de
Barbedienne,on en compta trente-trois. Chaque
carré de terre découpé dans l'asphalte au pied des
arbres du boulevard était un réservoir de sang.
«Les morts, dit un témoin, étaient entassés en
«monceaux, les uns sur les autres, vieillards, en-
«fants, blouseset paletots réunisdansun indescrip-
«tible pêle-mêle,têtes, bras,jambes,confondus.
« Un autre témoin décrit ainsi un groupedetrois
individus: «deux étaient renversés sur le dos; un
«troisième, s'étant embarrassé dans leurs jambes,
110 NAPOLÉON LE PETIT
«étaittombé,sur eux. s>Les cadavres isolés étaient
rares, on les remarquit plus que les autres. Un
jeune hommebienvêtu était assis, adosséà un mur.
les jambesécartées, les bras à demicroisés, un joue
deVerdierdanslamaindroite,etil semblaitregarder;
il était mort. Un peu :plus loin les balles avaient
cloué contreune boutiquetin adolescenten pantalon
de velours de cotonqui tenait à la main des épreuves
d'imprimerie.Le vent agitait ces feuilles sanglantes
sur lesquelles le poignet du mort s'était crispé.Un
pauvre vieux, à cheveux blancs, était étendu au
milieudela chaussée,avec son parapluie à côté de
lui; Il touchait presque du coudeun jeune homme
eh bottesvernies et eh gants jaunes,qui gisaitayant
encore le lorgnon-dans l'oeil.A quelques pas était
couchée,la tête sur le trottoir,les pieds sur le pavé,
une femmedu peuple qui s'enfuyait son enfant dans
ses bras. La mère et l'enfant' étaient morts, mais
la mère n'avait pas lâchél'enfant.
«Ah! vous me direz, Monsieur Bonaparte, que
vousen êtesbien fâché, mais que c'est un malheur;
qu'en présencede Paris prêt à se souleveril a bien
fallu prendre un parti, et que vousavez été acculéà
cette nécessité; et que, quant,au coup d'état, vous
aviezdes dettes, que vos ministresavaientdes dettes,
que vos aides-de-eampavaient des dettes, que vos
valetsde pied avaientdes dettes, que vous répondiez
de tout^ qu'on n'est pas prince, que diable! pour
ne pas mangerde-temps en tempsquelques millions
de trop; qu'il faut bien s'amuser un peu et jouir de
la vie; que c'est la faute à l'Assembléequi n'a pas
su comprendrecela et quivoulait vouscondamnerà
quelque chosecommedeux maigresmillionspar an,
et, qui plus est, vousforcer de quitter le pouvoirau
LE CRIME 111
boutdevos quatre ans et d'exécuter la Constitution ;
qu'onne peut pas, après tout, sortir de l'Elyséepour
entrerà Clichy; que vous aviez en vain eu recours
aux petits expédientsprévus par l'article 405; que
lesscandalesapprochaient,que la presse démagogi-
quejasait, que l'affairedes lingotsd'orallait éclater,
quevousdevezdu respect au nom de Napoléon,et
que,ma foi ! n'ayant plus d'autre choix,plutôt que
d'être un des vulgaires escrocsdu code, vous avez
mieuxaimé être un des grands assassins de l'his-
toire!
«:Donc, au lieu de vous souiller, ce sang vousa
lavé.Fort bien.
« Je continue. -

vni
« Quand ce fut fini, Paris vint voir; la fouleafflua
dansces lieux terribles; on la laissa faire. C'était
lebut du massacreur. Louis Bonaparte n'avait pas
faitcelapour le cacher.
«Le côté sud duboulevardétait couvertde papiers
de cartouches déchirées,le trottoir du côté nord
disparaissaitsous les plâtras détachéspar lesballes
des'façadesdès-Biaisons,et était tout blanc comme
s'il avait neigé; les flaques de sang faisaient de
largestachesnoirâtres danscette neige de débris.Le
piedn'évitait un cadavre que pour rencontrer des
éclatsde vitre, de plâtre oude pierre; certaines mai-
sons étaient si écraséesde mitraille et cle boulets
qu'ellessemblaientprêtes à crouler, entre autres la
maisonSallandrouzedont nous avons parlé et le
magasinde deuil au coin du faubourgMontmartre.
» La maison Billecoq, dit un témoin, est encore
112 NAPOLÉON LE PETIT
e aujourd'huiétayée par de fortes piècesen boiset
ala façade sera en partie reconstruite.La maison
odes tapis est percée à jour en plusieursendroits.>
Un autre témoindit : « Toutes les maisons,depuis
i le Cercledes étrangers jusqu'à la rue Poissonnière,
«étaient littéralement criblées de balles, du côté
« droit du boulevard surtout. Une des grandes
«glaces du magasin de la Petite-Jeannette enavait
« reçu certainementplus de deuxcents pour sa part.
«Il n'y avait pas unefenêtre qui n'eût la sienne.On
«respirait un atmosphère de salpêtre. » Trente-
sept cadavresétaient entassésdansla cité Bergèreet
les passantspouvaientles compterà travers la grille.
Unefemmeétait arrêtée à l'angledela rue Richelieu.
Elle regardait. Tout à coup elle s'aperçoit qu'elle
a les pieds mouillés: — Tiens, dit-elle, il a donc
bien plus; j'ai les piedsdans l'eau. — Non; madame,
lui dit un passant,ce n'est pas de l'eau. —Elle avait
les pieds dansunemare de sang.
«Eue Grange-Batelièreon voyait dans un coin
trois cadavresentièrementnus.
«Pendant la tuerie, les barricades du boulevard
avaient été enlevéespar la brigade Bourgon Les
cadavresdes défenseursde la barricade de la porte
Saint-Denisdont nous avons parlé, en commençant
ce récit furent entassésdevantla porte de la maison
Jouvin. Mais, dit un témoin, « ce n'était rien coni-
«paré aux monceauxqui couvraientle boulevard.»
e'A deux pas du théâtre des Variétés, la foule
s'arrêtait devant une casquette pleinede.cervelleset
de sang accrochéeà une branched'arbre.
<Un témoin dit: «Un peu . plus loin que les
«Variétés, je rencontre un cadavre, la face contre
«terre ; je veux le relever aidé de quelques per-
LE CRIME 113
«sonnes, des soldats nous repoussent... Un peu
«plus loinil y avait deux corps, un hommeet une
«femme,puis un seul, un ouvrier... s (nous abré-
geons)... «De la rue Montmartreà la rue du Sentier,
il071marchaitlittéralementdam le sang: il couvrait
«le trottoir dans certains endroitsd'une épaisseur
«de quelqueslignes,et, sans hyperbole, sans exagé-
«ration, il fallait des précautionspour ne pas y
«mettre les pieds. Je comptai là trente-trois ca-
«davres.Ce spectacleétait au-dessusde mesforces.
«je sentaisde grosseslarmessillonnermes joues.Je
s demandaià traverserla chausséepour rentrer chez
«moi,ce qui mefut accordé.y>
c Un témoin dit: « l'aspect du boulevard était
«horrible.Nous marchionsdans le sang, à la lettre.
«Nous comptâmesdix-huitcadavres dans une lou-
«gueurde vingt-cinqpas.
« Un témoin,marchandde la rue du Sentier, dit ;
«j'ai fait le trajet du boulevard du Temple chez
«moi; je suis rentré avec un poucede sang à mon
«pantalon.»
» Le représentantYersignyraconte: «Mousaper-
«cevionsau loin,jusqueprès de la porte Saint-Denis,
«les immensesfeux desbivouacsde la troupe. C'é-
«tait, avec quelquesrares lampions,la seuleclarté
«qui permit de se retrouver au milieu de cet affreux
«carnage. Le combatdu jour n'était rien à côté de
«ces cadavres et de. ce silence. E. et moi, nous
«étionsanéantis.Un citoyen vint à passer; sur une
« de mes exclamations,il s'approcha, me prit la
«main et me dit: — Vous êtes républicain,moi
«j'étais ce qu'on appelaitun ami de l'ordre,un réac-
«tionnaire; mais il faudrait être abandonné de
«Dieu pour ne pas exécrer cette effroyableorgie.
114 NAPOLÉON LE PETIT
.«La Franceest déshonorée! —Et il nous quittaen
« sanglotant,s - '
« Un témoinqui nous permet de le nommer,un
légitimiste,l'honorable M. de Cherville, déclare:
«... le soir, .j'ai voulu recommencerces tristes in-
«vestigations.Je rencontrai, rue Lepelletier, MM.
«Bouillonet Gervais (de Caen); nous fîmes quel-
« ques pasensemble,et je glissai. Je me retins à M.
« Bouillon.Je regardai à mes pieds. J'avaismarché
«dans une large-flaque de sang. Alors M..Bouillon
« meraconta que le matin, étant à sa fenêtre; il avait
« vule pharmaciendont il me montrait la boutique,
« occupéà en fermerla porte. Une femmetomba,le
«pharmacien,se précipita,pour la relever; au même
«instant un soldat l'ajusta et le frappa, à dixpas,
« d'une balle dans la tête. M. Bouillon,indignéet
«oubliantson propredanger, cria aux passants qui
« étaient là: voustémoignereztous de ce qui vient
«de se passer. «
« Vers onze heures du soir, quand -les bivouacs
furent allumés partout, M. Bonaparte.permitqu'on
s'amusât.11y eut sur leboulevardcommeunefêtede
nuit. Les soldatsriaient et chantaientenjetant au feu
les débrisdes barricades,puis,commeà Strasbourget
à Boulogne,vinrentles distributionsd'argent. Écou-
tons ce que raconteun témoin:.c J'ai vu, à la porte
« Saint-Denis,unofficier d'état-majorremettredeux
« cents francs au chef d'un détachementde vingt
« hommesen lui disant:le princem'a chargé de vous
c remettrecet argent pour être distribuéà vosbraves
«soldats.Il ne bornera pas là les témoignagesde sa
«satisfaction.—Chaquesoldat a reçu dixfrancs.»
«Le son- d'Àusterlitz,l'empereur disait: Soldats,
je suis contentdevous. .
LE CEIME 115
«Un autre ajoute: «Les soldats, le cigare à la
4bouche,narguaientles passantset faisaient sonner
«l'argent qu'ils avaient dans la poche.ï Un autre
dit: <Les ;officiers cassaient les rouleaux de louis
«comme.des-bâtons de chocolat.»
«Les sentinellesne permettaient qu'aux femmes
de passer: si un hommese présentait,onlui criait :
Aularge.Destables étaientdresséesdanslesbivouacs;
officierset soldats y buvaient.La flammedesbra-
siers se reflétait sur tous ces visagesjoyeux. Les
bouchonset les capsulesblanchesdu vin de Cham-
pagnesurnageaientsur les ruisseauxrouges de sang.
De bivouacà bivouac on1s'appellait avecdes grands
criset des plaisanteriesobscènes.On sesaluait: vi-
vent les gendarmes! vivent les lanciers! et tous
ajoutaient: vive Louis-Napoléon!On-entendait le
chocdesverres et le bruit des bouteillesbrisées. Çà
et là, dans l'ombre, une bougiede cire jaune ouune
lanterneà la main, des femmesrôdaientparmilesca-
davres;regardant l'une après l'autre ces faces pâles
et cherchantcelle-cison fils, celle-cisonpère, celle-
là sonmari.

IX
«Délivrons-noustout' de suite de" ces affreuxdé-
tails. - '
«Le lendemain 5, au cimetière Montmartre,on
vit une choseépouvantable.
«Un vaste espace resté vaguejusqu'à ce jour, fut
«utilisé» pour l'inhumationprovisoirede quelques-
une desmassacrés.Ils étaient'ensevelisla tête hors
de terre,, afin que leurs famillespussent les recon-
116 NAPOLÉON LE PETIT
naître. La plupart, piedsdehors, avec un peu de
les
terre sur la poitrine. L'afoule allait là, le flotdes
curieuxvouspoussait,on errait au milieu des sépul-
tures, et par instants on sentaitla terre plier sous
soi; on marchait sur le ventre d'un cadavre. On se
retournait,on voyait sortir de terre des bottes, des
sabots ou des brodequins'de femme; de l'autre
côté était la tête que votre, pression sur le corps
faisait-remuer.
«Un témoin illustre, le grand statuaire David,
aujourd'huiproscrit et,errant hors de France, dit:
« J'ai vu au cimetièreMontmartreune quarantaine
t de cadavres encore vêtus de leurs habits; on les
« avait placés à côté l'un de l'autre; quelquespel-
« letées de terre les. cachaient jusqu'à la tête qu'on
«avait laissée découverte,afin que les parentsles
« reconnussent. 11 y avait si peu de terre, qu'on
« voyait les pieds encore à découvert,et le public
« marchaitsur ces corps, ce qui était horrible.Il y
s avait là de nobles têtes de jeunes hommestout
t empreintesde courage; au milieu était une pauvre
« femme,la domestiqued'un boulanger,qui avait
« été tuée en portant le pain aux pratiquesde son
« maître, et à côté une belle jeune fille,marchande
«de fleurs sur le boulevard.Ceux qui cherchaient
« des personnes disparuesétaient obligésde fouler
«aux pieds les corps afin -de pouvoirregarder de
« près les têtes. J'ai entenduun hommedu peuple
« dire avec une expressiond'horreur: On marche
«commesur un tremplin.».
«La foulecontinuade se porter aux divers lieux
où .des victimes avaient été déposées, notamment
cité Bergère; si bien que ce mêmejour, 5, comme
la multitudecroissaitet devenaitimportuneet qu'il
LE CRIME 117
fallaitéloignerles curieux, on put lire sur un grand
écriteauà 'l'entrée de la cité Bergère ces motsen
lettresmajuscules: Ici il n'y a plus decadavres.
«Les trois cadavres nus de la rue G-range-Bate-
lièrene furent enlevésque le 5 au soir.
<rOnle voit et nous y insistons,-dansle premier
momentet pour le profit qu'il en voulaitfaire, le
coupd'état ne chercha pas le moins du monde à
cacherson crime; la pudeur ne lui vint que plus
tard; le premierjour, bien au contraire, il l'étala.
L'atrociténe suffisaitpas, il fallait1le cynisme.Mas-
sacrern'était que le moyen,terrifierétait le but.

«Cebut fut-il atteint?


« Oui.
«Immédiatement,dès le soir du 4 décembre,le
bouillonnementpublic tomba. La stupeur glaça
Paris. L'indignation qui élevait la voix devant le
coup d'état se tut subitement devant le carnage.
Cecine ressemblait plus à rien de l'histoire. On
sentitqu'on avaitaffaireà quelqu'und'inconuu.
t Crassus a écrasé les gladiateurs; Hérode a
égorgéles enfants; Charles IX a exterminé les
huguenots;Pierre de Kussieles strélitz; Méhémet-
Aliles mameluks; Mahomedles janissaires; Danton
a massacré les prisonniers.Louis Bonapartevenait
d'inventerun massacre nouveau,le massacre des
passants.
«Ce massacreterminala lutte. Il y a desheures
oùce quidevraitexaspérerles peuples,les consterne.
La populationde Paris sentit qu'elle avait le pied
118 NAPOLÉON LE PETIT
d'un bandit sur la gorge. Elle ne se débattitplus.
Cemêmesoir, Mathieu (de la Drôme) entra dansle
lieu où siégeait le comitéde résistanceet nousdit:
— «Nousne sommesplus à Paris, nousne sommes
« plus sous la République; nous sommesà Naples
« et chezle roi Bomba.»
«A partir de ce moment,quels que fussentles
effortsdu comité, des représentantsrépublicainset
de leurs courageux auxiliaires, il n'y eut plus, sur
quelquespointsseulement,par exempleà cettebar-
ricade du Petit-Carreauoù tomba si héroïquement
Denis Dussoubs,le frère du représentant,qu'une
résistance quiressemblaitmoinsà un combatqu'aux
dernières convulsionsdu désespoir. Tout était fini.
«Le lendemain,5, les troupes victorieusespara-
daient sur les boulevards. On vit un généralmon-
trer sonsabremi au peupleet crier: La République,
la voilà!
«Ainsi un égorgemeutinfâme, le massacre des
passants, voilà ce que contenait, comme nécessité
suprême,la <tmesure» du 2 décembre.Pour l'entre-
prendre, il fallait être un traître; pour la faire
réussir,il fallaitêtre un meurtrier.
« C'est par ce procédé que le coup d'état con-
quit la France et vainquit Paris. Oui, Paris ! On
a besoin de se répéter à soi-même,c'est à Paris
que cela s'est passé!
«GrandDieu! les baskirs sont entrés dansParis
la lance haute en chantant leur chant sauvage,
Moscouavait été brûlé; les Prussiens sont entrés
dansParis, on avait pris Berlin;les Autrichienssont
entrésdansParis, OnavaitbombardéVienne; les An-
glaissontentrés dans Paris, le campde Boulogneavait
nienacé Londres; ils sont arrivés à nos barrières.
LE CRIME 119
cesHommesde tous les peuples, tambours battant,
claironsen tête, drapeauxdéployés,sabresnus, ca-
nonsroulants, mèchesallumées,ivres,ennemis,vain-
queurs,vengeurs, criantavec rage devant les dômes
deParis les noms de leurs capitales, Londres, Ber-
lin, Vienne, Moscou! Eh bien, dès- qu'ils ont mis
le pied sur le sol de cette ville, dès que le sabot de
leurschevauxa,sonnésur le pavé de nos rues, Au-
trichiens,Anglais,Prussiens,Russes, tous, en péné-
trant dans Paris, ont entrevu dans cesmurs, dans
cesédifices,dans ce peuple, quelque chose de pré-
destiné,de vénérable et d'auguste; tous ont senti
lasainte horreur de la ville sacrée; tous ont com-
prisqu'ils avaient là, devanteux, non la ville d'un
peuple,mais la ville du genre humain; tous ont
baissél'épée levée! Oui, massacrer les Parisiens,
traiter Paris en, place-prise d'assaut, mettre à sac_
unquartierde Paris,violer la secondeVilleÉtemelle,
assassinerla civilisationdansson sanctuaire,mitrail-
ler les vieillards,lesenfants et lesfemmesdans cette
grandeenceinte,foyer du monde,,ce que Wellington
avait défendu à ses montagnardsdemi-nus, ce que
Schwarzemberg avait interdit à ses Croates, ce que
Blûchern'avait pas permis à sa landwehr, ce que
Platown'avaitpas oséfairefairepar sescosaques,toi,
tu l'as fait faire par dessoldatsfrançais,misérable! »
LIVRE QUATRIEME

LES AUTRES CRIMES

I
QUESTIONS SINISTRES
Quel estle totaldesmorts?
LouisBonaparte,sentant venirl'histoire et s'ima-
ginant que les CharlesIX peuvent atténuerles Saint-
Barthélémy, a publié, comme pièce justificative,
un état dit « officiels des « personnes'décédées.»
On remarquedans cette « liste alphabétique(1) » des
mentionscommecelle-ci:—Adde,libraire, boulevard
Poissonnière,17, tué chezlui.— Boursier,enfantde
sept ans et demi, tué rue Tiquetonne.—Belval,ébé-
niste, rue de la Lime, 10, tué chez lui. — Coquard,
propriétaire à "Vire(Calvados),tué boulevardMont-
martre.—DebEecque,négociant,rue du Sentier, 45.
tué chez lui. — De Convercelle,fleuriste, rue Saint-
Denis,257, tué chezlui. — Labilte, bijoutier, boule-
vard Saint-Martin,63, tué chez lui. — Monpelas,
(1)L'employé quiadressécettelisteest,nousle savons,
unsta-
tisticien
savant etexact;iladressécetétatdebonnefoi,nousn'en
doutonspas. IIaconstatécequ'on luia montrée tcequ'onalaissé
voir,maisiln'arienpusurcequ'onluia caché.Lechamp resteaux
conjectures.
LESAUTRESCRIMES 121
rue
parfumeur, Saint-Martin,181, tué chez lui. —
DemoiselleGrellier, femme de ménage, faubourg
Saint-Martin,209, tuée boulevard Montmartre.-—
FemmeGuillard, dame de comptoir,faubourgSaint-
Denis, 77, tuée boulevard Saint-Denis.— Femme
Garnier,dame de confiance,boulevardBonne-Nou-
velle,6, tuée boulevardSaint-Denis.— Femme Le-
daust,femme de ménage,passagedu Caire,76, à la
morgue.— FrançoiseNoël,giletière,rue des Fossés-
Montmartre,20, morte à la Charité.—Le comtePo-
ninski,rentier, rue de la Paix, 32, tué boulevard
Montmartre— FemmeRadoisson,couturière,morte
àla maisonnationale de santé.— FemmeVidal, rue
duTemple,97, morte à l'Hôtel-Dieu.— FemmeSé-
guin,brodeuse, rue Saint-Martin, 240, morte à
l'hospiceBeaujon.— DemoiselleSeniac, demoiselle
îleboutique,rue du Temple, 196, morte à l'hospice
Beaujon.— Thirion de Montauban,propriétaire,rue
deLanery,10, tué.sur sa porte, etc., etc.
Abrégeons.Louis Bonaparte, dans ce document,
avouecent quatre-vingt-onze assassinats.
Cettepièce enregistréepour ce qu'elle vaut, quel
estle vrai total? Quel est le chiffre réel des vic-
times?De combiende cadavres le coup d'état de
décembreest-il jonché? Qui peut le dire? Qui le
sait? Qui le saura jamais? Commeon l'a vu plus
haut,untémoindépose: «Je comptailà trente-trois
cadavres;» un autre, sur un autre point du boule-
vard,dit : a.Nous comptâmesdis-huit cadavres dans
«une longueur de vingt ou vingt-cinqpas ; » un
antre,placé ailleurs,dit.-«Il y avait là, danssoixante
« pas,plus de soixante cadavres. » « L'écrivainsi
longtemps menacédemort nous a dit à nous-même:
* J'ai vu demes yeux plus de huit centsmortsdans
6
122 NAPOLÉON LE PETIT
« toutela longueurdu boulevard.» Maintenantcher-
chez, calculez ce qu'il faut de crânes brisés et de
poitrines défoncéespar la mitraille pour couvrirde
sang « à la lettre s un demi-quartde lieue de bou-
levards. Faites commeles femmes,commeles soeurs,
comme.les filles, comme les mères désespérées
prenez un flambeau, allez vous-endans cette nuit,
tâtez à terre, tâtez le pavé, tâtez le mur, ramassezles
cadavres,questionnezles spectres, et comptezsi vous
pouvez.
Le nombredesvictimes! Onenest réduit auxcon-
jectures. C'estlà une questionque l'histoire réserve.
Cette question,nous prenons,quant à nous,l'enga-
gement de l'examiner et de l'approfondirplus tard,
Le premierjour,' Louis Bonaparte étala sa tuerie.
Nous avonsdit pourquoi. Cela lui étaitutile. Après
quoi, ayant tiré de la chose tout le parti qu'il en
voulait, il la cacha. On donna l'ordre aux gazettes
élyséennesde se taire, à Magnand'omettre,auxhis-
toriographesd'ignorer. On enterra les morts après
minuit, sans flambeaux,sans convois,«ans chants,
sans prêtres, furtivement.Défense aux famillesde
pleurertrop haut.
Et il n'y a pas eu,seulementle massacre dubou-
levard,il y a eu le reste, il y a eu lesfusilladessom-
maires,les exécutionsinédites.
Un des témoins que nous avons interrogés de-
mandait à un chef de bataillon de la gendarmerie
mobile, laquelle s'est distinguéedans ces égorge-
ments : Eh bien! voyons! le chiffre? Est-ce quatre
cents?— l'hommea hausséles épaules.— Est-cesis
cents?—l'homme a hoché la tête.—Est-ce huit
cents?— mettez douze cents,a dit l'officier,et vous
n'y serezpas encore.
LÈS AUTRESCRIMES 123
•:.A l'heure qu'il est, personnene sait au juste ce
quec'est que le 2 décembre,ce qu'il a fait, ce qu'il
a osé,qui il a tué, qui il a enseveli,qui il a enterré.
Dèslematin du crime, les imprimeriesont été mises
sous le scellé, la parole a été suppriméepar Louis
Bonaparte,hommede silence et de nuit. Le 2, le 3,
le 4, le 5, et depuis,la véritéa été prise à la gorge
et étranglée au momentoù elle allait parler. Elle
n'a pu même jeter un cri. Il a épaissi l'obscurité
sur son guet-apens,et il a en partie réussi. Quels
que soient les efforts de l'histoire, le 2 décembre
plongerapeut-être longtempsencoredans une sorte
d'affreuxcrépuscule.Ce crimeest composéd'audace
et d'ombre; d'un côté il s'étale cyniquementau
grandjour; de l'autre il se dérobe et s'en va dans
la brume.Effronterieoblique et hideuse,qui cache
onne sait quelles monstruositéssous son manteau!
Ce qu'on entrevoit suffit. D'un certain côté du
2 décembre tout est ténèbres, mais on voit des
tombesdans cesténèbres..
Sousce grand attentat, on distingueconfusément
unefoule d'attentats. La Providencele veut ainsi;
elle attache aux trahisons des nécessités.Ah! tu
te parjures! Ah! tu violes ton serment! Ah! tu
enfreinsle droit et la justice! Eh bien! prends une
corde, car tu seras forcé d'étrangler; prends un
poignard,car tu seras forcé de poignarder;prends
unemassue,car tu seras forcé d'écraser; prends de
l'ombreet de la nuit, car tu seras forcé de te cacher.
Uncrimeappellel'autre ; l'horreur est pleine de lo-
gique. On ne s'arrête pas, et on ne fait *pas un
noeudau milieu.Allez! ceci d'abord; bien. Puis
cela, puis cela encore; allez toujours! La loi est
commele voile du temple; quand elle se déchire,
c'estdu haut en bas.
124 NAPOLÉON LE PETIT
Oui, répétons-le,dans ce qu'on a appelé c l'acte
du 2 décembres on trouve du crime à toute profon-
deur. Le parjure à la surface, l'assassinat au fond.
Meurtrespartiels, tueries en niasse, mitrailladesen
pleinjour, fusilladesnocturnes, une vapeur de sang
sort detoutes parts du coup d'état.
Cherchez dans la fosse communedes cimetières
cherchezsous les pavés des rues, sous les talusdu
Champ-de-Mars,sousles arbres des jardins publics,
cherchezdans le lit dela Seine!
Peu de révélations.C'est tout simple:Bonaparte
a eu cet art monstrueux, de lier à lui une foulede
malheureuxhommesdansla nation officiellepar je
ne sais quelle effroyablecomplicitéuniverselle.Les
papiers timbrés des magistrats, les écritoires des
greffiers,les gibernesdes soldats,les prières des prê-
tres sont ses complices.H a jeté son crimeautour
de lui commeun réseau, et les préfets, les maires,les
juges, les officierset les soldatsy sont pris. La com-
plicité descenddu généralau caporal, et remontedu
caporal au président. Le sergent de ville se sent
compromiscommele ministre. Le gendarme dont
le pistolet s'est appuyésur l'oreilled'un malheureux
et dontl'uniformeest éclabousséde cervellehumaine
se sent coupablecommele colonel. En haut, des
hommesatroces ont donné des ordres qui ont été
exécutés en bas par des hommesféroces.La féro-
cité garde le secret à l'atrocité. De là ce silence
hideux.
Entre cetteférocitéet cette atrocité, il y a même
eu émulationet lutte; ce qui échappait à l'une était
ressaisi par l'autre. L'avenirne voudra pas croire à
ces prodigesd'acharnement.Un ouvrier passait sur
le Pont-au-Change, des gendarmesmobilesl'arrêtent;
LES AUTRESCRIMES 125
oului flaire les mains.Il sent la poudre, dit un gen-
darme.On fusille l'ouvrier; quatre balles lui tra-
versentle corps.— Jetez-leà l'eau, crie un sergent.
Les gendarmesle prennent par la tête et par les
pieds et le jettent par-dessus le pont. L'homme
fusillé et noyé s'en va à-vau-1'eau. Cependant il
n'était pas mort; la fraîcheur glacialede la rivière
le ranime; il était hors d'état de faire un mouve-
ment,son sang coulait dans l'eau par quatre trous,
maissa blousele soutint, il vint échouersous l'arche
d'un pont. Là des gens du port le trouvent,onle
ramasse,on.le porte à l'hôpital, il guérit; guéri, il
sort. Le lendemainon l'arrête et on le traduitde-
vantun conseilde guerre. La mort l'ayant refusé,
LouisBonaparte l'a repris. L'homme est aujour-
d'huià Lambessa.
Ce que le Champ-de-Marsa vu particulièrement,
leseffroyablesscènes nocturnes qui l'ont épouvanté
et déshonoré,l'histoire ne peut les dire encore.
Grâceà Louis Bonaparte, ce champauguste de la
fédérationpeuts'appeler désormaisHaceldama.Un
desmalheureuxsoldats que l'hommedu2 décembre
a transforméen bourreaux raconte avec horreur et
â voixbasse que, dansune seulenuit, le nombredes
fusillésn'a pas été de moinsde huit cents.
Louis Bonaparte a creusé en hâte unefosse et y
a jeté son crime. Quelquespelletées de terre, le
goupillond'un prêtre, et tout a été dit. Mainte-
nant,le carnavalimpérialdansedessus.
Est-celà tout? est-ceque celaest fini? est-ce que
Dieu permet et accepte de tels ensevelissements?
Ne le croyez pas. Quelquejour, sous les pieds de
Bonaparte,entre les pavés de marbre de l'Elysée
ou des Tuileries, cette fosse se rouvrira brusque-
126 NAPOLÉON LE PETIT
ment, et l'onenverra sortir l'un après l'autre chaque
cadavreavec sa plaie, le jeune homme frappé au
coeur,le vieillardbranlant sa vieilletêtetrouée d'une
balle,la mèresabrée avec son enfant tué dans ses
bras, tous debout,livides,terribles, et fixant sur
leur assassindes yeux sanglants!
En attendant ce jour, et dès à présent, l'histoire
commencevotre procès, Louis Bonaparte. L'his-
toire rejette votre liste officielledes morts et vos
« piècesjustificatives,s L'histoire dit qu'elles men-
tent et que vo>ismentez.
Vousavezmisà la Franceunbandeausurles yeux
et un bâillondansla bouche.Pourquoi?
Est-ce pour faire des actions loyales? Non, des
crimes. Quia peur de la clartéfait le mal.
Vous avez fusillé la nuit, au Champ-de-Mars, à
la Préfecture,au Palais de Justice, sur les places,sur
les quais,partout. '
Vousdites que non.
Je dis que si.
Avecvous on a le droit de supposer,le droitde
soupçonner,le droit d'accuser.
Et quand vousniez, ona le droitde croire; votre
négationest acquiseà l'affirmation.
Votre 2 décembreest montré au doigt par la
consciencepublique. Personne n'y songe,sans un
secret frisson. Qu'avez-vous fait dans cette om-
bre-là?
Vosjours sont hideux, vosnuits sont suspectes.
Ah!hommede ténèbresque vousêtes!

Revenonsà la boucherie du boulevard, au mot:


« Qu'onexécutemes ordres,» et à la journée du 4.
LouisBonaparte,le soir de ce jour-là, dut se com-
LESAUTKESCRIMES 127
parer à Charles X qui n'avait pas voulu brûler
Paris, et à Louis-PMlippequi n'avait pas voulu
verserle sang du peuple, et il dut se rendre à lui-
mêmecette justice qu'il était un grand politique.
Quelques jours après, M. le général Th., ancienne-
mentattaché à l'un des fils du roi Louis-Philippe,
vint à l'Elysée. Du plus loin que Louis Bonaparte
le vit. faisant dans sa pensée la comparaisonque
nousvenonsd'indiquer,'-ilcria d'un air de triomphe
augénéral: Eh bien?
M.LouisBonaparteest bien véritablementl'hom-
mequi disait à l'un de ses ministresd'autrefoisde
quinousle tenons: Si j'avais été Charles X et si,
danslesjournéesde juillet, j'avaispris Laffdte,Ben-
jaminConstantet Lafayettè,je lesaurais fait fusiller
comme deschiens.
Le 4 décembre,Louis Bonaparte eût été arraché
le soir même de l'Elysée, et la loi triomphait,s'il
eûtété un de ces hommesqui hésitent devant un
massacre.Par bonheur pour lui, il n'avait pas de
cesdélicatesses. Quelquescadavres de plus ou de
moins,qu'est-ce que cela fait? Allons, tuez! tuez
auhasard! sabrez! fusillez,canonnez,écrasez,broyez!
terrifiez-moicette odieuse ville de Paris ! Le coup
d'état penchait, ce grand meurtre le releva.' Louis
Bonaparteavait failli se perdre par sa félonie,il se
sauvapar sa férocité. S'il n'avait été que Faliero,
c'étaitfait de lui ; heureusementil était CésarBorgia.
Il se jeta à la nage avec soncrimedans un fleuve
de sang; un moins coupable s'y fût noyé; il le
traversa.C'est là ce qu'on appelle son succès. Au-
jourd'huiil est sur l'autre rive,essayantdese sécher
et de s'essuyer,tout ruisselant de ce sangqu'il prend
pourde la pourpre et demandantl'empire.
128 NAPOLÉON
LE PETIT

II

SUITEDESCRIMES
Et voilàce malfaiteur!
Et l'on ne t'applaudirait pas, ô Vérité, quand
aux yeux de l'Europe, aux yeux du monde,en pré-
sence du peuple, à la face de Dieu, en attestant
l'honneur,le serment, la foi, la religion, la sainteté
dela vie humaine,le droit, la générosité de toutes
les âmes, les femmes,les soeurs,les mères,la civi-
lisation,la liberté, la république, la France, devant
ses valets,son sénat et son conseild'état, devant ses
généraux,ses prêtres et ses agents de police,toi qui
représentesle peuple, car le peuple c'est la réalité;
toi qui représentes l'intelligence,car l'intelligence,
c'est la lumière; toi qui représentesl'humanité,car
l'humanité c'est la raison; au nom du peuple en-
chaîné,au nomde.l'intelligenceproscrite, au nomde
l'humanitéviolée, devant ce tas d'esclaves qui ne
peut ou qui n'ose dire un mot, tu soufflettesce bri-
gand de l'ordre ! -
Ah! qu'un autre cherche des motsmodérés.Oui,
je suis.net et dur, je suis sans pitié pour cet im-
pitoyable,et je m'enfais gloire.
Poursuivons.
A ce,quenous venonsde raconter ajouteztous les
autres crimes sur lesquels nous aurons plus d'une
occasionde revenir, et dont, si Dieunous prête vie,
nous raconteronsl'histoire en détail. Ajoutez les
incarcérationsen masse avecdes circonstancesféro-
LES-AUTRES.OBIMBS 129
ces,les prisons regorgeant(1), le séquestre(2) des
biensdes proscritsdansdix départements,notamment
clansla Nièvre,dansl'Allieret dansles Basses-Alpes
;
(1)LeBulletindesloispublieledécretsuivant en datedu27
mars :
«Vula loidu10mai183S, quiclasse lesdépenses ordinairesdes
prisons départementales parmicellesquidoivent êtreinscritesaux
budgets départementaux ;
«Considérant queteln'estpaslecaractère desdépenses occasionnée
parlesarrestations quionteulieuà lasuitedesévénements dedé-
cembre;
«Considérant quelesfaitsenraison desquelscesarrestationssesont
multipliéesserattachaient à uncomplot contrelasûretédel'Etat,
dont larépression importait à lasociététoutentière, etquedeslorsil
estjuste,defaireacquitter parletrésor Tmblic l'excédant dedépenses
quiestrésulté de l'accroissement extraordinaire dela population
îlesprisons,décrète :
«Ilestouvert auMinistère del'intérieur,
surlesfonds del'exercice
1851, uncrédit extraordinaire de250,000 fr., applicableau paiement
desdépenses résultant desarrestations opérées à lasuitedesévéne-
ments dedécembre, a
(2)Digne, le5 janvier 1852:
«Lecolonel commandant l'étatde siègedansle déparlement des
Basses-Alpes,
ttArrête :
«Dans ledélaidedixjours,lesbiensdesinculpés enfuiteseront
séquestrés etadministrés parledirecteur desdomaines du départe-
ment desBasses-Alpes, conformément auxloiscivilesetmilitaires,
etc.
«Fririon.»
Onpourrait citerdixarrêtéssemblables descommandants d'état
liesiège. Lepremier decesmalfaiteurs quiacommis cecrime decon-
fiscationdesbiens etquia donné l'exempledecegenre d'arrêtés
s'ap-
pelle Eynard. Ilestgénéral. Dèsle18décembre ilmettaitsonslesé-
questre lesbiens d'uncertain nombre de
decitoyens Moulins ; parce
(jue,dit-ilaveccynisme, l'insti'uctioncommencée nelaisseaucun
iloute surla partqu'ilsontprise, à l'insurrection etauxpillages du
département del'Allier.
6*
130 NAPOLÉON LE PETIT'
ajoutez la confiscationdes biens d'Orléans avecle
morceau donné au clergér Schinderhannesfaisait
toujoursla part du curé. Ajoutez les commissions
mixteset la commissiondite de.clémence(l); les con-
seilsde guerre combinésavecles jugesd'instruction,
et multipliantles- abominations; les exilspar four-
nées, l'expulsiond'une,partie de la France hors de
la France; rien quepour un seul département,.l'Hé-
rault, trois mille deux cents bannis ou déportés;
ajoutezcette épouvantableproscription, comparable
aux plus tragiquesdésolationsde l'histoire,qui,pour
tendance,pour opinion,pour dissidencehonnête avec
ce gouvernement,pourune parole d'hommelibre dite
mêmeavantle2 décembre,prend, saisit,appréhende,
arrache le laboureur à son champ, l'ouvrier à son
métier, le propriétaire à sa maison,lé médecinà ses
malades,le notaire à son étude,le conseillergénéral
à ses administrés,le juge à son tribunal, le mari à
sa femme,le frère à son frère, le père à ses enfants,
l'enfant à ses parents, et marqued'unecroix sinistre
touteslegtêtes, depuisles plus hautesjusqu'aux plus
obscures. Personne n'échappe.Un homme en hail-
lons,, la barbe longue, eutre un matin dans ma
chambre à.Bruxelles : J'arrive, dit-il; j'ai fait la
route à pieds; voilà deux jours que je n'ai mangé.
Onlui donne du pain. Il mange;Je lui dis: — D'où
venez- vous? — De Limoges. — Pourquoi êtes-
(1)Lechiffre
descondamnations maintenues
intégralement (ils'agit
en majeurepartiedetransportations)
se trouvait,
à ladatedesrap-
ports,arrêté
d elamanière
suivante
:
ParM.Canrobert, 3,876
ParM.Espinassèy '' 3,325
ParM.Quentin Baucliart, 1,634
Total, 9,135
LESAUTRESCRIMES 131

vousici? Je ne saispas : on m'a chasséde chez
nous.— Qu'est-ceque y.ousêtes? Je suis sabotier.'
Ajoutezl'Afrique,.ajoutez la Guyane; ajoutez.les
atrocitésde Bertrand, les atrocitésde Canrobert,les
atrocitésd'Espinasse,les atrocitésde Martinprey,les
cargaisonsde femmesexpédiéespar le généralGoyon;
lereprésentantMiot traîné,de casemateen casemate;
lesbaraques oùl'on est cent cinquante,sous le soleil
destropiques,avecla promiscuité,avecl'ordure,avec
lavermine,et oùtous ces innocents,tousces.patriotes,
tousceshonnêtesgensexpirent,loin des leurs, dansla
fièvre,dansla.misère, dans l'horreur, dans.le déses-
poir,se tordant les mains. Ajoutez tousces malheu-
reuxlivrésaux gendarmes,liésdeuxà deux,emmaga-
nnésdansles faux ponts duMagelïati,du,Canadaou
(luDuguescUn;jetés à Lambessa,.jetés à Cayenne
avecles forçats, sans savoir ce qu'onleur veut,sans
pouvoirdevinerce qu'ils ont fait. Celui-ci,Alphonse
Lambert,de l'Indre, arraché de son lit, mourant;.cet
autre,.Patureau Franeoeur,vigneron,déporté parce
(pue,dans son.village,on avait vouluen faireun pré-
sidentde la république; cet autre, Valette,,charpen-
tierà Châteauroux,déportépouravoir,sixmoisavant
le 2 décembre,un jour d'exécution,capitale, refusé
de dresserla guillotine.
Ajoutezla chasse aux hommesdansles villages,la
battuede Viroy dansles montagnesde Lure,Ja battue
de Pellion dans les bois de Clamecyavec quinze
cents hommes; l'ordre rétabli à Crest, deux mille
insurgés,,trois centstués ; .les colonnesmobilespar-
out;quiconqueselève pour la loi, sabré et arque-
buse; celui-ci,Charles Sauvan,à Marseille,crie: Vive
la République,un grenadier du 54° faitfeu sur lui,
la balle entre par les reins et sort par le ventre; cet
132 NAPOLÉON LE PETIT
autre, Vincent,de -Bourges,est adjoint de sa com-
mune; il proteste, commemagistrat, contre le coup
d'état; on le traque dans son village; il s'enfuit,on
le poursuit;'un cavalierlui abat deux doigtsd'un coup
de sabre, un autre lui fend la tète, il tombe, on le
transporte au fort d'Ivry avantde le panser; c'estun
vieillardde soixante-seizeans. -
Ajoutez desfaits commeceux-ci: Dansle Cher,le
représentant Viguier est arrêté. Arrêté, pourquoi?
Parce qu'il est représentant, parcequ'il estinviolable,
parce que le suffragedu peuplé l'a fait sacré. On
jette Viguier dans les prisons.Un jour, on lui per-
mette sortir une heure pour régler des affairesqui
réclamaientimpérieusementsa présence. Avant de
sortir, deux gendarmes,le ' nomméPierre Guérêt et
le nomméDubernelle,brigadier, s'emparent dé Vi-
gnier; le brigadier lui joint les deux mains l'une
contrel'autre de façon que les paumes se touchent;
et lui lie étroitementles poignets'avec une chaîne;
le bout de là chaînependait, le brigadier fait passer
de forceet à tours Tedoublésle bout de chaîneentre
les deuxmains de Viguierau risque délui briser les
poignetspar la pression. Les mains du prisonnier
bleuissent et se gonflent.— C'est la question que
vous me donnez là, dit tranquillementViguier.—
Cachezvosmains,répondle gendarmeen ricanant, si
vous avez honte. — Malheureux! reprend Viguier,
celui de nous deux que cette chaîne déshonore,c'est
toi."Viguier traverse ainsi les-mes de Bourges,qu'il
habite depuis trente ans, entre deux gendarmes,le-
vant lès mains, et montrant ses chaînes.Le repré-
sentant Viguiera soixanteet dixans.^
Ajoutezles fusilladessommairesdans vingtdépar-
LESAUTRESCRIMES 133
ments: «Tout ce qui résiste, écrit le sieur' Saint-
Arnaud,ministre de la guerre, doit être fusillé au
nomdela sociétéen légitimedéfense.' s * Sixjours
ont suffi pour écraser l'insurrection: » mande le
généralLavaillant. commandantl'état de siège du
Var.« J'ai fait de bonnesprises,.» mande de Saint-
Etiennele commandantYiroy; « j'ai fusillé sansdé-
« seniparerhuit individus; -je traque les chefsdans
« lesbois. » A Bordeaux,le général Bourjoly en-
joint aux chefs des colonnesmobilesde « faire fu-
« siïier sur-le-champtous individuspris les armesà
« la main. » A Forcalquier, c'est mieux encore,la
proclamation d'état de siègeporte : « La villedeFor-
« calquier est eh état de siège.Les citoyensn'ayant
« pas pris part aux événementsdela journéeet dé-
« tenteurs d'armes, sont sommésde les rendresous
« peine d'être fusillés.» La colonne mobile de
Pézénasarrive à Servian; un homme cherche à
s'échapperd'une maisoncernée, onle tue d'un coup
de fusil. A Entrains, on fait quatre-vingtsprison-
niers, un se sauve à la nage, on fait feu sur lui,
une balle l'atteint, il disparaît sousl'eau ; onfusille
lesautres.A ces chosesexécrablesajoutezces choses
infâmes:'.A Brioude,dansla Haute-Loire,unhomme
et une femmejetés en prison pour avoirlabouréle
champd'un proscrit; à Loriol dansla Drônie,-Astier,
i Voici
tellequ'elleestau Moniteur, cettedépêche odieuse
:
« Touteinsurrection
"arméea cesséà Parisparunerépression
vigoureuse.
Lamême énergieauralesmêmes effetspartout..
.«Des.bandes(juiapportent le pillage,leviolet l'incendiese
mettent
horsdes-lois.Avecellesonne parlemente pas,onnefaii
Pasdesommation : onles attaque,
onlesdisperse.
«Tout-
ce quirésistedoitêtre'FUSILLÉ 1aunomdelasociété
enlégitime
défense.:
136 NAPOLÉON LE PETIT
A Seyssel,la petite troupe rencontrales douaniers.
Les douaniers,complices volontairesou égarésdu
coup d'état, voulurent s'opposerà leur passage. Un
engagementeut lieu, un douanierfut tué, Charlet
fut pris.
Le coup,d'état traduisit Gharletdevantun conseil
de guerre. On l'accusait de la mort du douanier,
qui, après tout, n'était, qu'un fait de combat. Dans
tous les cas, Charletétait étranger à cette mort; le
douanier était tombé percé d'uneJjalle;. et Charlet
n'avaitd'autre arme qu'unelimeaiguisée.
Charletne reconnutpas pour un tribunalle groupe
d'hommesqui prétendaitle juger. Il leur dit: Vous
n'êtes pas des juges; oùest la loi? la loi est de mon
côté. — Il refusade répondre.
Interrogé sur le fait du douaniertué, il eût pn
tout éclaircir d'un mot ; mais descendreà une ex-
plication,j:c'eût été accepter dans une certaineme-
sure ce tribunal. Il ne voulut pas ; il garda le si-
lence.
Ces hommesle condamnèrentà mort « selonla
forme ordinairedes exécutionscriminelles.»
La condamnationprononcée, on semblal'oublier;
les jours, les semaines, les mois s'écoulaient.De
toutesparts .dansla prison,on disaità Charlet : Vous
êtes sauvé.
Le 29 juin, au point du jour, la ville de Belleyvit
une chose lugubre. L'échafaud était sorti de terre
pendant la nuit et se dressait au milieu de la place
publique. •
Les habitants-s'abordaienttout pâles et s'interro-
geaient: Avez-vousvu ce qui est dans la place? —
Oui.''—Pourqui?
C'était pour Charlet.
LESAUTRESCRIMES 137
La sentencede mort avait été déféréeà M.Bona-
parte; elle avait longtemps dormi à PÉlysée; on
avaitd'autres affaires; mais un beau matin, après
septmois, personne ne songeaitplus ni à l'engage-
mentde Seyssel,ni au douaniertué, ni à Cliarlet,M.
Bonaparte, ayant probablementbesoin de mettre
quelquechose entre la fête du 10mai et la fête du
15août, avait signé l'ordre d'exécution.
Le 29 juin donc, il y a quelquesjours à peine,
Charletfut extrait de-sa prison. On lui dit qu'il
allaitmourir. Il resta calme. Un hommequi est
avecla justice ne craint pas la mort, car il sent qu'il
y a deuxchoses en lui, l'une son corps, qu'on peut
tuer,l'autre, la justice, à laquelle on ne lie pas les
braset dontla tête ne tombepas sousle couteau.
Onvoulut faire monter Charlet en charrette. —
Non,dit-ilaux gendarmes,j'irai à pied; je puis mar-
cher,je n'ai pas peur.
La foule était grande sur son passage. Tout le
mondele connaissaitdans la ville et l'aimait; ses
amischerchaientson regard. Charlet, lesbras atta-
chésderrière le dos, saluait de la tête à droite et à
gauche.— Adieu, Jacques! adieu, Pierre ! disait-il,
et il souriait.— Adieu, Charlet, répondaient-ils,et
tous pleuraient. La gendarmerie et la troupe de
ligneentouraient l'échafaud. Il y monta d'un pas
lent et ferme. Quand on le vit debout sur l'écha-
faud,la foule eut un long frémissement; lesfemmes
jetaientdes cris, leshommescrispaientle poing.
Pendant qu'on le bouclait sur la bascule, il re-
gardale couperet, et dit : — Quandje pensequej'ai
été bonapartiste! .Puis,levant les yeux au ciel, il
cria: Vivela République! •
Un momentaprès, sa tête tombait.
138 NAPOLÉON LE PETIT
Ce fut un deuil dans Belley et dans tous lesvil-
lages de l'Ain.— Comment"est-ilmort? Demandait-
on.—Bravement.—Dieu soitloué!
. C'est de cette façon qu'un homme vient d'être
tué.
La pensée succombeet s'abîme dans l'horreur eu
présenced'un faitsi monstrueux.
Cecrime ajouté aux autres Grimeslesachèveet
les scelled'unesorte de sceausinistre.
C'est plus que le complément,c'est le couronne-
ment.
On sent que <M. Bonaparte doit être content.
Faire fusiller la nuit, dans l'obscurité, dans la soli-
tude, au Champ-de-Mars,sousles arches des ponts,
derrière iin mur désert, n'importe qui, au hasard,
pêle-mêle,des inconnus,des ombres, dont on ne sait
pas mêmele chiffre,faire tuer des anonymespar des
anonymes,et que tout cela s'en aille dans les ténè-
bres, dans le néant, dans l'oubli; en somme,c'est
peu satisfaisant pour l'amour-propre; on a l'air de
se cacheret vraimentonse cacheen effet: c'estmé-
diocre. Les gens à scrupules ont le' droit de vous
dire : Vous voyez bien que vous avez peur ; vous
n'oseriez faire ceschoses-làen public; vousreculez
devant vos propres actes. Et dans une certaineme-
sure, ils semblentavoir raison. Arquebuser les gens
la nuit, c'estune violation de toutes leslois divines
et humaines,mais ce n'est pas assez insolent. On
ne se sent pas triomphant après. Quelque-chosede
mieuxest possible.
Le grandjour, la pla'cepublique,l'échafaud légal,
l'appareil régulier de la vindicte sociale, livrer des
innocentsà cela,lesfaire périr de cette manière, ah!
c'est différent; parlez-moi de ceci! Commettre.un
LESAUTRESCRIMES 139
meurtreen plein midi, au beau milieude la ville, au
moyend'unemachineappeléetribunal ouconseilde
guerre, au moyen d'une autre machine lentement
bâtiepar un charpentier,ajustée, emboîtée,visséeet
: graisséeà loisir ; dire : Ce serapour telle heure ; ap-
porter deux corbeilles,et dire: Ceci sera pour.le
corpset cecisera pour la tête; l'heure venue,amener
: lavictimeliée de cordes, assistée d'un prêtre, pro-
I céderaumeurtre aveccalme,chargerun greffierd'en
I dresserprocès-verbal,.entourer le meurtre de gen-
! dàrmesle sabre nu, detelle-sorteque le peuplequiest
I làfrissonneet ne sache plus ce qu'ilvoit, et doutesi
| ceshommesen uniforme sont une brigade de gen-
1 darmerieou unebande de brigands, et se demandé,
| en regardantl'homme qui lâchele couperet, si c'est
p lebourreau et si ce n'est pas plutôt un assassin!
I Voilàqui esthardi et ferme, voilà une parodie du
| faitlégal bien effrontéeet bien tentante et qui vaut
| lapeine d'être exécutée; voilà un large et spleudidé
| souffletsur la joue de la justice. A la bonneheure!
| Faire cela: sept mois après la lutte, froidement,
ï inutilement,commeun oubli qu'on répare, comme
| un devoir qu'on accomplit,- c'est effrayant, c'est
j complet; ona ririair d'être ^dans son droit qui dé-
| concertelesconscienceset quifaitfrémirles honnêtes
%gens'.-
ï Rapprochementterrible et qui contient toute la
\ situation::Voici deux hommes, un ouvrier et un
i prince. Le prince commetun crime, il entre aux
\ Tuileries; l'ouvrier fait son devoir, il monte sur
i l'échâfaud.Et qui est-ce qui dresse l'échafaud de
\ l'ouvrier?c'est le prince.
n Oui, cet homme qui, s'il eût été vaincu en dé-
: cëmbre,n'eût échappé à la-peine de mort qite par
140 NAPOLÉON LE PETIT
l'omnipotence progrès et par une extensionà
du
coup sûr trop généreuse du principe de l'inviola-
bilité"de la vie humaine,cet homme,ce Louis Bona-
parte, ce prince quitransporte les façonsde fairede
Pouhnann et de Soufflard dans la politique, c'est
lui.qui rebâtit l'échafaud! et il ne tremble pas ! et
il.ne pâlit pas ! et il ne sent pas que c'est là une
échellefatale,qu'on est maîtrede ne point la relever,
mais qu'une fois relevée, onn'est plus maître dela
renverser, et que celui qui la dresse pour autrui la
retrouve plus tard pour lui-même! Ellele reconnaît
et lui dit : Tu m'as mise là! je t'ai attendu.
Non, cet homme ne raisonne pas ; il a des be-
soins, il a des caprices, il faut qu'il les satisfasse.
Cesont des envies.de dictateur.La toute-puissance
serait fade si on ne l'assaisonnait de cette façon.
Allons, coupezlà tête à Charlet et aux autres. M.
Bonaparte est prince-président de la République
française-; M. Bonaparte a seize millions-par an,
quarante-quatre mille francs par jour, vingt-quatre
cuisiniers pour son service personnel et autant
d'aides-dé-camp ; il a droit de chasseaux étangs de
Saclay et de Saint-Quentin,aux forêts de, Laigne.
d'Oouscampet de Caflemont, aux bois de Cham-
pagne et de Barbeau; il a les Tuileries, le Louvre,
l'Elysée, Rambouillet, Saint-Cloud, Fontainebleau,
Versailles,Compiègne ; il a sa logeimpériale à tous
les spectacles,fête et gala et musiquetous les jours,
le sourire de M. Sibour et le bras de M,n0 la mar-
quisede Douglaspour entrer au bal, tout cela nelui
suffit pas; il lui faut encore cette guillotine.H lui
faut quelques-unsde ces paniers rouges parmi les
paniersde vinde Champagne.
Oh! cachons nos visages de nos deux mains!
LES AUTRESCRIMES 141
cet homme, ce hideux boucher du .droit et de la
justiceavait encore le tablier sur le ventre et les
mainsdansles entraillesfumantesde la Constitution
etlespieds dansle sang de toutes les' lois égorgées,
quandvous,juges, quand vous,magistrats, hommes
(leslois, hommes du droit...? —Mais je m'arrête,
je vous retrouveraiplus tard avec vos robes noires
et vos robes rouges, avec vo:>robes couleurd'encre
et vos robes couleur de sang, et je les retrouverai
aussi,je les ai déjà châtiéset je les châtierai encore,
cesautres, vos chefs,cesjuristes souteneursdu guet-
apens,ces prostitués, ce Delangle, ce Baroche, ce
Suin,ce Eoyer, ce Mongis, ce Boulier, ce Troplong,
déserteurdes lois, tous ces noms qui n'expriment
plus.autre chose que la quantité de méprispossible
àl'homme!
Et s'il n'a pas scié ses victimes entre deux
planchescommeChristiernII, s'il n'a pas enfouiles
gensen vie comme Ludovicle Maure, s'il n'a pas
bâtiles murs de sonpalais avec des hommesvivants
et despierres commeTimour-Beigqui naquit, dit la
légende,les mains fermées, et pleinesde sang; s'il
n'apas ouvert le ventre aux femmesgrossescomme
César, duc de Valentinois;s'il n'a pas estrapade
les femmes par lès seins, testibusqueviros,comme
Ferdinandde Tolède; s'il n'a pas roué vif, brûlé
vif,bouillivif, écorchévif, crucifié,empalé, écartelé,
ne vous en prenez pas à lui, ce n'est pas sa faute;
c'estque le siècle s'y refuge obstinément.Il a fait
tout ce qui était humainementou inhumainement
possible;le dix-neuvièmesiècle, siècle de douceur,
sièclede décadence,cojnme disent les absolutistes
et les papistes, étant ddhné, Louis Bonaparte a
égalé en férocité ses contemporainsHaynau, Ba-
142 NAPOLÉON LE PETIT
detzky,Filangierj,Schwartzemberget Ferdinandde
Naples,»et. les a dépassés même. Mérite rare, et
dont il faut lui tenir comptecommed'unedifficulté
de plus: la scène s'est passéeen France. Rendons-
lui cettejustice, au temps où nous sommes,Ludovic
Sforce, le Valentinois, le duc d'Albe, Timour et
ChristiernII n'auraient rien fait de plus que Louis
Bonaparte; dans,leur époque, il eût fait tout ce
qu'ils ont fait; dans la nôtre, au moment'de cons-
truire et de dresser les gibets, les roues, les che-
valets,les grues à estrapade, les tours vivantes,les
croix et les bûchers, ils se seraient arrêtés comme
lui, malgré eux-et à leur insu, devantla résistance
secrèteet invincibledu milieu moral, devantla force
invisibledu progrès accompli,devant le formidable
et mystérieuxrefus de tout un sièclequi se lèveau
nord, an midi, à l'orient, à l'occident, autour des
tyrans,et qui leur dit : Non!

m
CE QU'EUTÉTÉ 1852
Mais sans cet abominableDeux-Décembre,«né-
cessaire» comme disent les complices et à leur
suite les dupes,que se serait-ildoncpassé enFrance?
MonDieu! ceci:
Remontonsde quelques pas en arrière et rap-
pelons sommairementla situation-tellequ'elle.était
avant le coup d'état.
Le parti du passé,sousle nom de parti de l'ordre,
résistait à la République,-end'autres termes résis-
tait à l'avenir.
Qu'on s'y oppose ou non, qu'on y conseuteou
LES AUTRESCRIMES 143
non,la République,toute illusion laissée de côté,
estl'avenir,prochainou lointain, mais inévitabledes
nations.
Comment s'établira la République? Elle peut
s'établirde deux façons: par la lutte ou par le pro-
grès. Les démocratesla veulent par le progrès;
leurs adversaires, les hommesdu passé, semblent
lavouloirpar la lutte.
Commenous venonsde le rappeler, lèshommesdu
passé résistent: ils s'obstinent; ils donnent des
coupsde hache dans l'arbre, se figurantqu'ilsarrê-
teront la sève qui monte. Ils prodiguent la force,
la puérilitéet la colère.
Ne jetons aucune parole amère à nos anciensad-
versairestombésavecnous,le mêmejour que nous,
et plusieurs honorablementde leur côté; bornons-
nousà constater que c'est dans cette lutte .quela
majoritéde l'Assemblée législativede France était
entréedès les premiersjours de son installation,dès
lemoisde mai 1849.
Cette -politiquede résistance est une politique
funeste.Cette lutte de l'homme contre Dieu est
nécessairementvaine: mais, nulle comme résultat,
elle est féconde en catastrophes. Ce qui doit être
sera; il faut que ce qui doit couler coule,que ce
quidoit tombertombe,que ce qui doit naître naisse,
pe ce quidoit croître croisse; mais faites obstacle
à cesloisnaturelles,le trouble survient, le désordre
commence.Chose triste, c'est ce désordre qu'on
avaitappelél'ordre.
Liez une veine, vous avez la maladie; entravez
un fleuve, vous avez l'inondation; barrez l'avenir,
vousavezles révolutions."
Obstinez-vous*;,à conserver au milieu de vous,
commes'il était vivant, le passé qui est mort, vous
144 NAPOLÉON LE PETIT
produisezje ne sais quel choléra moral; la corrup-
tion se répand, elleest dans l'air, on la respire; des
classesentièresde la société,les fonctionnaires,par
exemple, tombent en pourriture. Gardez les ca-
davresdans vos maisons,la peste éclatera.
Fatalement, cette politique aveugle ceux qui la
pratiquent. Ces hommes,qui se qualifienthommes
d'état, en sont à ne pas comprendrequ'ils ontfait
eux-mêmes,de leursmains et à grand'peine, et à la
sueur de leur front, ces événementsterribles dont
ils se lamentent,et que ces catastrophesqui croulent
sur eux ont été construitespar eux. Que dirait-on
d'un paysan qui ferait un barrage d'un bord à
l'autre d'unerivière,devantsa cabane, et qui,quand
la rivière, devenuetorrent, déborderait,quand elle
renverserait son mur, quand elle emporteraitson
toit, s'écrierait: Méchante rivière! Les hommes
d'état du passé, ces grands constructeursde digues
en travers des courants,passentleur tempsà s'écrier:
Méchantpeuple !
OtezPolignacet les ordonnancesde juillet, c'est-
à-direle barrage, et CharlesX serait mort auxTui-
leries.Eéformezen 1847la loi électorale,c'est-à-dire
encore ôtez le barrage, Louis-Philippeserait mort
sur le trône. — Est-ce à dire que la Eépubliquene
serait pas venue? Cela, non. La Eépublique,ré-
pétons-le,c'est l'avenir; elle serait venue, mais pas
à pas, progrèsà progrès, conquêteà conquête,com-
me un fleuvequi,couleet noncommeun délugequi
envahit; elle serait venue à son heure, quand tout
aurait été prêt pour.larecevoir; elleserait venue,non
pas certesplusviable,car dèsà présentelle est indes-
tructible; mais plustranquille,sans réactionpossible,
sans princesla guettant,sans coupd'état derrièreelle.
La politique de résistanceau mouvementhumain
LES AUTRESCRIMES 145
excelle,insistonssur ce point,à créer descataclysmes
artificiels.Ainsielle avait réussi à faire de l'année
1852une sorte d'éventualitéredoutable, et cela tou-
jourspar le mêmeprocédé, au moyen d'un barrage.
Voiciim cheminde fer, le convoiva passer dansune
heure; jetez une poutre entravers desrails, quandle
convoiarrivera, il s'y écrasera,vousaurez Fampoux;
ôtezlà poutre avant l'arrivée du train, le convoi
passerasans mêmese douter qu'il y avait là une ca-
tastrophe.Cettepoutre, c'est la loi du 31mai.
Les chefsde la majorité de l'Assembléelégislative
l'avaientjetée entraversde 1852,et ils criaient: C'est
là que la société se brisera! La gauche leur disait:
Otezla poutre.—Otezla poutre,laissezpasser libre-
mentle suffrage universel.Ceci est toute l'histoire
dela loi du 31mai.
Ce sont là des choses qu'un enfant comprendait
et que les «hommesd'état »ne comprennentpas.'
Maintenant répondons à la question que nous
posionstout à l'heure: —•Sans le 2 décembre,que
seserait-ilpassé en 1852?
Supprimez la loi du 31 mai, ôtez au peuple son
barrage,ôtezà Bonaparte son levier, son arme, son
prétexte,laisseztranquillele suffrageuniversel,ôtez
lapoutre de dessusles rails, savez-vousce que vous
auriezeu en 1852?
Rien.
Desélections.
Des espèces de dimanchescalmes'où le peuple
seraitvenu voter, hier travailleur,aujourd'huiélec-
teur,demaintravailleur,,toujourssouverain.-
^On reprend: Oui, des élections!vous en parlez
bien à votre aise."Mais la «chambrerougea qui
serait sortiede ces élections?
7
146 NAPOLÉON LE PETIT
N'avait-on pas annoncé que la Constituantede
1848serait une «chambrerouge?» Chambresrouges,
spectres rouges, croquemitainesrouges, toutes ces
prédictionsse valent. Ceux qui promènent au bout
d'un bâtonces fantasmagoriesdevantles populations
effarouchéessaventce qu'ils font et rient derrièrela
loque horrible qu'ils font flotter. Sur la longue robe
écarlatedu fantôme,auquelonavait donné ce nom:
1852, onvoit passer lesbottes-fortesdu coup d'état.

IV
LA JACQUERIE

Cependantaprès le 2 décembre,une fois le crime


commis,il fallait bien donnerle changeà l'opinion.
Le coupd'état se mità crier à la Jacquerie comme
cet assassinqui criaitau voleur.;
Ajoutons qu'une Jacquerie avait été promiseet
que M. Bonaparte ne pouvait, sans.quelqueincon-
vénient, manquer à la fois à toutes ses promesses.
Qu'était le spectre rouge,.sinon la Jacquerie? Il
fallait bien donner quelqueréalité à ce spectre; on
ne peutpas éclaterde rire brusquementau nez des
populationset leur dire: Il n'y avait rien! je vous
ai toujoursfait peur de vous-mêmes.
Il y a donc eu « Jacquerie. » Les promesses de
l'afficheont été tenues.
Les imaginationsde l'entourage se sont donné
carrière; on a- exhuméles épouvantesde la Mère
l'Oie, et plus d'un enfant, en lisant le journal au-
rait pu reconnaître l'ogre du bonhommePerrault
déguisé en socialiste;on a supposé, on a inventé;
LESAUTRESCRIMES 147
la presse étant supprimée,c'était fort simple; mentir
estfacile quand ona d'avancearraché la langue au
démenti.
On a crié : Alerte, bourgeois! sans nousvous étiez
perdus.Nousvous avonsmitraillés,mais c'était pour
votrebien. Regardez,les Lollards étaient à vospor-
tes, les Anabaptistesescaladaientvotre mur, les Hus-
sitescognaient à vos persiennes, les Maigresmon-
taientvotre escalier,les Ventres-Creuxconvoitaient
votre dîner. Alerte! N'a-t-on pas un peu violémes-
damesvos femmes?
On a. donné la parole à un des principauxrédac-
teursde la Patrie, nomméFroissard.
« Je n'oseraisécrire ni raconterles horriblesfaits
« et inconvenablesqu'ils faisaientaux dames.Mais
« entreles autres désordonnances et vilains faits, ils
« tuèrentun chevalieret le boutèrenten une broche,
« et le tournèrentau feu etlerôtirent devantla dame
« et ses enfants. Après ce que dix ou douzeeurent
« la dameefforcéeet violée-,ils les envoulurentfaire
« manger par force, et puis les tuèrent et firent
« mourirde mâlemort.
« Cesméchantesgens robaientet ardaienttout, et
« tuaient et efforçaientet violaienttoutes dameset
« pucellessans pitié et sans merci, ainsi commedes
« chiensenragés.
« Tout en semblablemanièresi faites gensse main-
« tenaiententre Paris et Noyon, et entre Paris et
« Soissonset Hamen Vermandois,par toute la terre
« de Coucy.Là étaient les grandsvioleurset malfai-
« teurs; et excluèrent,que entre la comtéde Valois,
« que en l'évêchéde Laon, de Soissonset de ïfoyon,
« plus de cent châteaux et bonnesmaisonsde che-
« valierset écuyers;et tuaient et robaientquantque
148 NAPOLÉON LE PETIT
« ils trouvaient.Mais Dieu par sa grâcey mit tel
remède,de quoionle doitbienregracier. »
On remplaça seulementDieu par monseigneurle
prince-président.C'étaitbien le moins.
Aujourd'liui, après huit mois écoulés, on sait à
quois'en tenir sur cette « Jacquerie; » les faits ont
finipar arriver au jour. Et où? Comment?Devant
les tribunaux mêmesde M. Bonaparte. Les sous-
préfetsdont les femmesavaientété violéesn'avaient
jamais été mariés; les curés qui avaient étérôtis vifs
et dont les Jacquesavaient mangé le coeuront écrit
qu'ils se portaient bien; les gendarmesautour des
cadavresdesquelson avaitdansé sont venus déposer
devant les conseilsde guerre; les caisses publiques
pilléesse sont retrouvéesintactesentre les mains de
M. Bonaparte qui les a « sauvées; » le fameuxdé-
ficitde cinq mille francs, de Clamecy,s'est réduità
deuxcentsfrancs dépensésen bons de pain. — Une
publicationofficielleavait dit le 8 décembre: « Le
« curé, le maire et le sous-préfetde Joigny et plu-
« sieurs gendarmes ont été lâchementmassacrés.»
Quelqu'un a répondu dans une lettre rendue pu-
blique: « Pas une goutte de sang n'a été répandueà
« Joigny; la vie de personnen'y a été menacée.»
Qui a écrit cette lettre? Ce même maire de Joigny
lâchementmassacré.M. Henri de Lacretelleauquel
une bande armée avait extorqué deux mille francs
dans son châteaude Cormatinest encore stupéfaità
cette heure, non de l'extorsion, mais dé l'invention.
M. de Lamartine,qu'une autre bandeavaitvoulusac-
cager et probablementmettre à la lanterne, et dont
le château de Saint-Point avait été incendié, et qui
« avaitécrit pour réclamer le secours du gouverne-
ment, »a appris la chosepar les journrux...
LES AUTRESCRIMES 149
La pièce suivantea été produite devantle conseil
de guerre dela Nièvre,présidé par l'ex-colonelMar-
tinprey.
.3Ordre du Comité.
« La probité est une vertudes républicains.
« Toutvoleur ou 'pillard sera fusillé.
« Tout détenteur d'armes qui, dans les douze
« heures,neles aura pas déposéesà la mairieou qui
« ne lesaura pas rendues, sera arrêté et détenujus-
« qu'à nouvelordre.
« Toutcitoyenivre sera désarméet emprisonné.
« Clamecy,
7décembre
1851.
« Vivela Républiquesociale!
« Le ComitéBévolutiotmairesocial. »

Ce qu'on vient de lire est la proclamationdes


«Jacques.» Mort aux pillards! mortaux voleurs! tel
estle cri deces voleurset de ces pillards.
Un de ces Jacques, nommé GustaveVerdun-La-
garde,de Lot-et-Garonne,estmort en exil à Bruxel-
les, le 1er mai 1852,léguant cent millefrancsà sa
villenatale poury fonderuneécole d'agriculture.Ce
partageuxa partagé en effet.
H n'y a donc pointeu, et les bonnêtesbiseauteurs
ducoup d'état en conviennentaujourd'huidansl'in-
timitéavec un aimable enjouement,il n'y a point eu
de« Jacquerie, » c'est vrai; mais le tour est fait.
H y a eu dans les départementsce qu'il y a;eu à .
Paris,la résistancelégale,la résisranceprescriteaux
citoyenspar l'art. 110dela Constitution,et, au-des-
susdela Constitution,par le droitnaturel, il y a eu
h légitimedéfense,— cettefoisle mot est à sa place,
150 NAPOLÉON LE PETIT
— contreles « sauveurs: » la lutte à main arméedu
droitet de la loi contre l'infâmeinsurrectiondu pou-
voir. La République,surprise par guet-apens,s'est
colletéeavecle coup d'état. Voilàtout.
Vingt-huit départements se sont'"levés: l'Ain,
l'Aube,le Cher,les Bouches-du-Rhône, la Côte-d'Or,
la Haute-Garonne, Lot-et-Garonne, le Loiret, la
Marne,la Meurthe,'le Nord, le Bas-Hhin,le Rhône,
Seine-et-Marne,l'Yonne ont fait dignementleur de-
voir; l'Allier, les Basses-Alpes,l'Aveyron,la Drôme,
le Gard,le Gers,l'Hérault,le Jura, la Nièvre,le Puy-
de-Dôme,Saône-et-Loire,le Var etVauclusel'ontfait
intrépidemment.Ils ont succombécommeParis.
Le coupd'état a été férocelà commeà Paris. Nous
venonsde jeter un coup d'oeil sommairesur ses
crimes.
C'estcette résistancelégale, constitutionnelle,
ver-
tueuse, cetterésistancedans laquelle l'héroïsmefut
du côté des citoyenset l'atrocité du côtédu pouvoir,
c'est là ce que le coup d'état a appelé la Jacquerie.
Répétons-le,un peu de spectrerougeétait utile.
Cette Jacquerie était à deuxfins; elle servait de
deux façonsla politiquede l'Elysée; elle offraitun
double avantage; d'une part faire voter oui sur le
« plébiciste;» fairevoter sousle sabreet.en face du
spectre, comprimerles intelligents,.effrayerles cré-
dules; la terreur pour ceux-ci,la peur pour ceux-là,
commenous l'expliqueronstout à l'heure, tout le
succèset tout le secret du vote du 20 décembreest
là ; d'autre part, donnerprétexte fauxproscriptions.
1852ne contenaitdoncen soi-mêmeaucun danger
réel. La loi du 31 mai, tuée moralement,était morte
avant le 2 décembre. Une assembléenouvelle,un
présidentnouveau,la Constitutionpurementet sim-
LESAUTRESCRIMES 151
plement mise en pratique, des rien
élections, de plus.
OtezM. Bonaparte,voilà 1852.
Maisil fallait queM. Bonapartes'en allât.Là était
l'obstacle.De là estvenuela catastrophe.
Ainsi, cet hommeun beau matin a pris à la gorge
la Constitution,la République,la loi, la France; il a
donnéà l'avenir un coup de poignardpar derrière;
il a fouléaux piedsle droit,le bon sens,la justice, la
raison,la liberté; il a arrêté des hommesinviolables,
il a séquestré des hommesinnocents,il a bannides
hommesillustres; il a empoignéle peuple dans la
personnede ses représentants: il a mitraillé lesbou-
levardsde Paris; il a fait patauger sa cavaleriedans
le sang des vieillardset des femmes;il a arquebuse
sanssommation,il a fusillé sans jugement; il a empli
Mazas,'la Conciergerie,Sainte-Pélagie,Vincennes,
lesforts,les cellules, les casemates,les cachotsde
prisonniers,et de cadavresles cimetières; il a fait
mettreà Saint-Lazarela femme qui portait du pain
àson maricaché; il a envoyéaux galèrespour vingt
ans l'homme qui donnait asile à un proscrit; il a
déchirétous lescodeset violétous les mandats; il a
fait-pourrir les déportés par milliers dans la cale
horrible'des pontons; il a envoyéà Lambessa et à
Cayennecent cinquante enfants de douzeà quinze
ans; lui qui était plus grotesqueque Falstaff,il est
devenuplus terrible que Richard III; et tout cela
pourquoi? Parce qu'il y avait, il l'a dit, « contre son
« pouvoirun complot.» parce que l'annéequi finis-
saits'entendaittraîtreusementavecl'année qui com-
mençait,pour le renverser;parce que l'art. 45 se con-
certaitperfidementavec le calendrierpour le mettre
dehors;parce que le deuxièmedimanche de mai
voulaitle « déposer; » parce que son serment avait
152 NAPOLÉON LE PETIT
l'audace de tramer sa chute; parce que sa parole
d'honneurconspiraitcontre lui!
Le lendemaindu triomphe, on le raconte,il a dit :
Le deuxièmedimanchede mai est mort. Non! c'estla
probité_qui est morte, c'est l'honneurqui est mort!
c'est le nomde l'empereurqui est mort!
Commel'homme qui est dans la chapelle St-Jé-
rôniedoit tressaillir, et queldésespoir! Voici l'impo-
pularité quimonteautour dela grandefigure, et c'est
ce fatal neveu quia posé l'échelle! Voiciles grands
souvenirs qui s'effacent et les mauvais souvenirs
qui reviennent;On n'ose déjà plus parler d'Iéna, do
Marengo,de Wagram.De quoi parle-t-on? du duc
d'Enghien, de Jaffa, du 18 brumaire. On oublie le
héros, et l'on ne voit plus que le despote.La carica-
ture'commence à tourmenterle profil de César. Et
puis quel personnageà côté de lui! Il y a des gens
déjà qui confondentl'oncleavecle neveu,à la joie do
l'Elysée et à la honte de la France! le parodiste
prend des airs de chef d'emploi.Hélas! sur cette
immensesplendeuril ne fallait pas moins que cette
immense souillure!. oui! pire que Hudson Lowe!
Hudson Lowe n'était qu'un geôlier, HudsonLowe
n'était qu'un bourreau. L'hommequi assassinevéri-
tablement Napoléon,c'est Louis Bonaparte, Hudson
Lowe n'avait tué que sa vie, Louis Bonapartetue
sa gloire. . .
Ah! le malheureux!=il prend tout, il use tout, il
salit tout, il déshonoretout. Il choisitpour songuet-
apens, le mois,le jour d'Austerlitz. Il revient de Sa-
*tory comme on revient d'Aboukir.Il fait sortir du 2
décembrejene sais quel oiseaude nuit, et il le perche
surle drapeau de la France, et il dit : Soldats! voilà
l'aigle. Il emprunte à Napoléon le chapeau et à
LES AUTRESCRIMES 153
Murâtle plumet. Il a son étiquette impériale,ses
chambellans, ses aides-de-camp,ses courtisans.Sous
l'empereurc'étaient des rois, sous lui ce sont des
laquais.Il a sa politiqueà lui ; il a son treize vendé-
miaireà lui ; il a son dix-huit brumaireà lui. Il se
compare.A l'Elysée,Napoléonle Granda disparu; on
dit: l'oncle Napoléon,L'homme du destinest passé
Géronte.Le complet ce n'est pas le premier, c'est
celui-ci.Il est évident que le premiern'est venu que
pour faire le lit du second.Louis Bonaparte, en-
touréde valetset de filles, accommodepour lesbe-
soinsde sa table et de son alcôve, le couronnement,
le sacre, la Légion d'honneur,le camp de Boulogne,
la colonneVendôme,Lodi,Aréole,Saint-Jean-d'Acre,
Eylau,Friedland,Champaubert — Ah! Français!
regardezle pourceau couvertde fange qui sevautre
surcette peau de lion!
LIVRE CINQUIEME

LE PARLEMENTARISME

I
Un jour, il y a soixante-troisans de cela, le peuple
français,possédé par une famille depuis huit cents
années,opprimé par les barons jusqu'à LouisXI, et
depuisLouisXI-par lesparlements,c'est-à-dire,pour
employerla sincère expressiond'nn grand seigneur
du dix-huitièmesiècle, « mangéd'abord par les loups
«et ensuite par les poux; s parqué en provinces;
en châtellenies,en généralités,en bailliages et en
sénéchaussées; exploité,pressuré, taxé, taillé, pelé,
tondu,rasé, rogné et vilipendéà merci, misà l'a-
mende indéfinimentpour le bon plaisir desmaîtres;
gouverné, conduit, mené, surmené,traîné, torturé,
battu de verges et marqué d'un fer chaud pour un
jurement, envoyé aux galèrespour un lapin tuésur
les terres du roi, pendupour cinq sous,fournissant
sesmillionsà Versailles, et son squelette à Mont-
faucon, chargé de prohibitions,d'ordonnances,de
patentes, de lettres royaux, d'édits bursaux et ru-
raux, de lois, de codes, de coutumes; écrasé de ga-
belles, d'aides, de censives,de mainmortes,d'accises
et d'excisés,de redevances,de dîmes,de péages, de
corvées,de banqueroutes; bâtonnéd'un bâton qu'on
appelaitsceptre,suant, soufflant,geignant,marchant
LE PARLEMENTARISME 155
toujourscouronné, mais aux genoux,plus bête de
sommeque nation, se redressa tout à coup, voulut
devenirhomme, et se mit en tête de demanderdes
comptesà la monarchie, de demanderdes comptesà
la Providence,et de liquiderceshuit,»sièclesde mi-
sère.Cefut un grand effort.

II

Onchoisitune vaste salle qu'on entoura de gra-


dins,puis on prit des planches, et avec ces planches
onconstruisitau milieude la salle une espèce d'es-
trade. Quandl'estrade fut faite, ce qu'en ce temps-là
on appelait la nation, c'est-à-dire le clergé en
soutanesrouges et violettes, la noblesse empana-
chée deblanc et Fépée au côté, et la bourgeoisie
vêtuede noir, vinrent s'asseoir sur les gradins. A
peinefût-on assis, qu'on vit monter à l'estrade et
s'y'dresserune figure extraordinaire.— Quel est ce
monstre? dirent les uns. Quel est ce géant ? dirent
lesautres. C'était un être singulier, inattendu, in-
connu, brusquement sorti de l'ombre, qui faisait
peuret quifascinait; une maladie hideuselui avait
fait une sorte de tête de tigre; toutes leslaideurs
semblaientavoirété déposéessur ce masquepar tous
les vices; il était, commela bourgeoisie,vêtu de
noir, c'est-à-dire de deuil. Son oeilfauve jetait sur
l'Assembléedes éblouissements ; il ressemblaitau
reprocheet à la menace; tous le considéraientavec
une sorte de curiosité où se mêlait l'horreur. Il
élevala main, onfit silence.
Alorson entenditsortir decette face difformeune
parole sublime C'était la voix du mondenouveau
156 NAPOLÉON LE PETIT
qui parlait par la bouche du-vieuxmonde; c'était
89 qui se levait debout et qui -interpellait,et qui
accusait, et qui dénonçait à Dieu et aux hommes
toutes les dates fatales de la monarchie; c'était
le passé, spectacle auguste! le passé meurtri de
liens, marqué à l'épaule, vieil esclave,vieuxforçat,
le passé infortuné, qui appelait à grands cris
l'avenir, l'avenir libérateur! Voilà ce que c'était
que cet inconnu,voilà ce qu'il faisait sur cette es-
trade. A sa parole, qui par moments était unton-
nerre,préjugés,fictions,abus, superstitions,erreurs,
intolérance,ignorance, fiscalités infâmes, pénalités
barbares, autoritéscaduques,magistratures vermou-
lues, codes décrépits, lois pourries, tout- ce qui de-
vait périr eut un tremblement,et l'écroulementde
ces chosescommença.Cette apparition formidablea
laisséun nomdans la mémoiredeshommes; on de-
vrait l'appelerla Révolution,on l'appelleMirabeau.

III

Du jour où cet hommemit le piedsur-cetteestrade,


cette estrade se transfigura. La tribune française
fut fondée.
La tribune française! Il faudraitun livre pour dire
ce que contientce mot. La tribune française, c'est
depuissoixanteans,la boucheouvertede l'esprit hu-
main.De l'esprithumaindisanttout, mêlanttout, com-
binanttout, fécondanttout, le bien,le mal, le vrai, le
faux, le juste,l'injuste, le haut, le bas, l'horrible, le
beau, le rêve, le fait,la passion,la raison, l'amour,la
haine, la matière,l'idéal, maisen somme,car c'est là
son travailsublimeet éternel, faisantla nuit pour en
LE PARLEMENTARISME 157
tirer le jour, faisant le chaos pour en tirer la vie,
faisantla révolutionpour entirer la république.
Cequi a passé sur cette tribune, ce qu'elle a vu,
cequ'ellea fait, quellestempêtesl'ont assaillie,quels
événements ellea enfantés,quelshommesl'ontébran-
léede leurs clameurs,quelshommesl'ont sacrée de
leur parole, commentle raconter: aprèsMirabeau,—
Vergniaud,CamilleDesmoulins,Saint-Just, ce jeune
hommesévère, Danton, ce tribun énorme, Kobes-
pierre, cette incarnation de l'année immenseet ter-
rible? Là on a entendu de ces interruptions fa-
rouches: — Ah ça ! vous, s'écrie un orateur de la
Convention,est-ce que vous allez me couper la pa-
role aujourd'hui? Oui, répond,une voix, et le cou
demain!—Et de ces apostrophessuperbes:—Minis-
tre dela justice, dit le général Foy à un garde des
sceauxinique,je vous condamneen sortant de cette
enceinteà regarder la statue de l'Hopîtal! —Là tout
a été plaidé, ndus venonsde le dire, les mauvaises
causes commeles bonnes; les bonnes seulement
ont été gagnées définitivement ; là, en présencedes
résistances, des négations, des obstacles,ceux qui
veulentl'avenircommeceux qui veulentle passé ont
perdupatience; là il est arrivéà la véritéde devenir
violenteet au mensongede devenu'furieux; là tous
les extrêmes ont surgi. A cette tribune, la guillo-
tine a eu sonorateur, Marat, et l'inquisition,le sien,
Montalembért.Terrorismeau nom du salut public,
terrorisme au nom de Rome; fiel,dans les deux
bouches,angoissedans l'auditoire; quand l'un par-
lait, on croyait voirglisser le couteau,quandl'autre
parlait, on croyait' entendre'pétiller le bûcher. Là
ont combattu les partis, tous avec acharnement,
quelques-unsavecgloire.Là, le pouvoirroyal a violé
158 NAPOLÉON LE PETIT
le droit populaire dansla personne de Manuel, de-
venueaugustepour l'histoire par cette violation; là
ont apparu, dédaignant le passé qu'ils servaient,
deuxvieillardsmélancoliques,Royer-Collard,la pro-
bité hautaine, Chateaubriant, le génie amer; là,
Thiers,l'adresse, a lutté contre Guizot, la force; là
on s'est mêlé, on s'est abordé; on s'est combattu,
ona agité l'évidencecommeune épée. Là pendant
plus d'un quart de siècle, les haines, les rages, les
superstitions, les égoïsmes,les impostures,hurlant,
sifflant,aboyant, se dressant, se tordant, crianttou-
jours les mêmes calomnies, montrant toujours le
même poing fermé, crachant depuis le Christ les
mêmes salives, ont tourbillonné commeune nuée
d'orage autour de ta face sereine,ô Vérité !

IV

Tout celaétait vivant,ardent, fécond,tumultueux,


grand. Et quant tout avait été plaidé, débattu,
scruté,fouillé,approfondi,dit, contredit,que sortait-
il du choc; toujours l'étincelle; que sortait-il du
nuage? toujours la clarté. Tout ce que pouvait
faire la tempête, c'était d'agiter le rayon et dele
changeren éclair. Là, à cette tribune,ona posé,ana-
lysé,éclairé,et presquetoujoursrésolutoutesles ques-
tions ; questionsde finances,questionsde crédit,ques-
tionsde travail,questionsde circulation,questionsde
salaire,questionsd'état, questionsde territoire,ques-
tions de paix, questionsde guerre;Là on a prononcé
pour la premièrefois, ce mot qui contenaittoute une
société nouvelle: les droits de l'homme.Là on a
entendusonnerpendant cinquanteans l'enclumesur
LE PARLEMENTARISME 159
laquelledesforgeronssurhumainsforgeaientdesidées
pures: les idées, ces glaives du peuple, ceslances
de la justice, ces armures du droit. Là, pénétrés
subitement d'effluves sympathiques, comme des
braisesqui rougissentau vent, tout ce qui avaient
un foyeren eux-mêmes,les puissants avocatscomme
Ledru-Eollinet Berryer, les grands historienscomme
Gfuizot,les grands poètes comme Lamartine, se
trouvaienttoute de suite et Naturellementgrands
orateurs.
Cette tribune était un lien de force et de vertu.
Elle vit, elle inspira, car on croirait volontiersque
ces émanations sortaient d'elle, tous les dévoue-
ments, toutes les abnégations,toutes les énergies,
toutes les intrépidités. Quant à nous, nous hono-
rons tous les courages, même dans les rangs qui
nous sont opposés.Un jour la tribunefut envelop-
pée d'ombre; il sembla que l'abîme s'était fait au-
tour d'elle; on entendait dans cette ombre comme
le mugissementd'une mer, et tout à coup, dans cette
unit livide, à ce rebord de marbreoùs'était cram-
ponnéela forte main de Danton, on vit apparaître
une pique portant une tête coupée. Boissy d'An-
glassalua.
Ce jour-là fut unjour menaçant.Maisle peuple
nerenversepas les tribunes. Les tribunes sont à lui
et il le sait.Placezune tribuneau centre du monde,
et avant peu, aux quatre coins de la terre la Bé-
publiquese lèvera.La tribunerayonnepour le peuplei
il ne l'ignorepas. Quelquefoisla tribunele courrouce
et le fait écumer; il. la bat de son flot, il la couvre
même,ainsiqu'au 15 mai,puis il seretire majestueu-
sementcommel'océan et la laisse deboutcommele
phare. Benverser les tribunes, quand on est le
160 NAPOLÉON LEPETIT
peuple,c'est unesottise; ce n'est une bonnebesogne
que pour les tyrans.
Le peuple se soulevait,s'irritait, s'indignait;quel-
que erreur généreusel'avaitsaisi,quelqueillusionl'é-
garait; il se méprenait sur un fait, sur un acte, sur
une mesure,sur une loi; il entraiten colère,il sortait
de ce superbecalmeoù se reposesa force,il accourait
sur les placespubliquesavecdes grondementssourds
et des bonds formidables; c'était une émeute, une
insurrection,la guerre civile, une révolutionpeut-
être. La tribune était là.-Une voix aimées'élevait
et'disait au peuple: Arrête,regarde, écoute,juge!
si forte virum quemconspexere,sïlent; ceciétait vrai
dans Kome et vrai à Paris, le peuple s'arrêtait. 0
tribune! piédestal des hommesforts! de là sortaient
l'éloquence,la loi, l'autorité, le patriotisme,le dé-
vouement,et les grandespensées,freins des peuples,
muselièresde lions.
En soixanteanstoutes les natures d'esprit, toutes
les sortes d'intelligence,toutes les espèces de génie
ont successivementpris la parole dans ce lieu le
plus sonore du monde. Depuis la première consti-
tuante jusqu'à la dernière,depuis la premièrelégis-
lative jusqu'à la dernière, à travers la convention,
les conseilset les chambres,comptezles hommessi
vous pouvez! c'est un dénombrementd'Homère.
Suivezla série. Que de figuresqui contrastentdepuis
Danton jusqu'à Thiers! Que de figuresqui se res-
semblentdepuisBarrèrejusqu'à Baroche,depuisLa-
fayette jusqu'à Cavaignac! Aux noms que nous
avons déjà nommés,Mirabeau,-Vergniaud,Danton,
Sâint-Just, Eobespierre, Camille Desmoulins,Ma-
nuel, Foy, Koyer-Collard, Chateaubriand, Thiers,
Guizot,Ledru-Rollm,Berryer, Lamartine, ajoutez
LE PARLEMENTARISME 161
cesautres noms, divers, parfois, ennemis,savants,
artistes,hommesd'état, hommesde guerre, hommes
deloi,démocrates,monarchistes,libéraux,socialistes,
républicains,tous fameux, quelques-uns illustres,
ayantchacunl'auréole qui lui est propre: Barnave,
Cazalès,Maury,Mounier,Thouret,Chapelier,Pétion,
Buzot,Brissot, Siéyès, Condorcet,.Chénier,Carnot,
Lanjuinais,Pontécoulant, Cambacérès,Talleyrand,
Fontanes,BenjaminConstant,CasimirPérier, Chau-
velin, Voyer d'Argenson, Laffite, Dupont (clé
l'Eure),CamilleJordan, Laine, Fitz-James, Bonald,
Villèle,Martignac,Cuvier,Villemain,les deux La-
meth,les deux David, le peintre en 93, le sculpteur
en48; Lamarque, Mauguin, Odilon-Barrot,Arago,
Garnier-Pagès,Louis Blanc, Marc Dufraisse,La-
mennais,Emile de Girardin,Lamoricière,Dufaure,
Crémieux,Michel (de Bourges), Jules Favre...—
Quede talents! que d'aptitudesvariées! que de ser-
vicesrendus! quelle lutte de toutes les réalités
contretoutes les erreurs! que de cerveauxen tra-
vail!quelledépense,au profit du progrès, de savoir,
de philosophie,.de passion, de conviction,d'expé-
rience,de sympathie,d'éloquence!que le chaleurfé-
condanterépandue! quelle immensetraînée de lu-
mière!
Et nous ne les nommonspas tous. Pour nous
servird'une expressionqu'on empruntequelquefois
à l'auteurde celivre, «nousen passonset des meil-
leurs.» Nous n'avonsmême pas signalé cette vail.
lantelégion de jeunes orateurs quisurgissaità gauche
clansces' dernières années, Arnauld, (de l'Ariége),
Bancel,Chàuffour, Pascal Duprat, Bsquiros, de
Flotte,Farconnet,Victor Hennequin,Madier Mont-
jau, Morellet,Noël Parfait, Pelletier, Sain, Versigny.
162 NAPOLÉON LE PETIT
. Insistons-y,à partir de Mirabeau,il y a eu dansle
monde,dansla sociabilitéhumaine,dansla civilisation
un pointculminant,un lieu central, un foyer,unsom-
met. Ce sommet,ce fut la tribunede France; admira-
ble point de repère pour les générationsen marche,
cimeéblouissantedans les tempspaisibles,fanal dans
l'obscurité des catastrophes. Des extrémités de
l'universintelligent,.lespeuples fixaientleur regard
sur ce faîte où rayonnait l'esprit humain; quand
quelquebrusquenuit les enveloppait,ils entendaient
venir de là une grande voix qui leur parlait dans
l'ombre. Admonetet magnà testafturvoce per un-
iras. Voix qui tout à coup, quand l'heure était
venue,chant du coqannonçantl'aube, cri de l'aigle
appelant le soleil, sonnait commeun clairon de
guerre ou commeune trompette de-jugement,et fai-
sait dresser'debout,terribles, agitant leurs linceuls,
cherchantdes glaivesdansleurs sépulcres,toutesces
héroïques nations mortes, la Pologne,la Hongrie,
l'Italie! Alors, à cette voix de la France, le ciel
splendidedel'avenir s'entr'ouvrait, les.vieux despo-
tismes aveuglés et épouvantéscourbaient le front
dans les ténèbres d'en bas, et l'on voyait, les pieds
sur la nuée, le front dansles étoiles, l'épée flam-
boyanteà la main, apparaître,sesgrandesailesouver-
tes dans l'azur, la Liberté,l'Archangedes Peuples!

Cette tribune, c'était là terreur de toutes les ty-


rannies et de tous les fanatisnies,c'était l'espoirde
tout ce qui est opprimé sous le ciel. Quiconque
mettait le pied sur ce sommetsentait distinctement
LE PAELEMENTABISHE 163
les pulsations du grand coeurde l'humanité; là,
, pourvuqu'il fût un homme de bonne volonté,son
âmegrandissaiten lui et rayonnait au dehors; quel-
que chosed'universels'emparaitde lui et emplissait
sonesprit commele souffleemplit la voile; tant
qu'il était sur ces quatre planches, il était plus
fort et meilleur; il se sentait, dans cette minute
sacrée,vivre de la vie collective des nations; il
lui'venaitdes paroles bonnes pour tous les hommes;
il apercevaitau delà de l'assembléegroupée à ses
piedset souventpleine de tumulte,le peupleattentif,
sérieux,l'oreilletendue et le doigt sur la bouche,et
audelàdu.peuple, le genre humain pensif,assis en
cercleet écoutant. Telle était cette grande tribune
(luhaut delaquelle un hommeparlait au monde.
Decette tribunesans cesseen vibration,partaient
perpétuellement dessortes d'ondessonores,d'immen-
sesoscillations,
desentimentset d'idéesqui, de floten
flotet de peuple en peuple, allaientaux confinsde la
terreremuercesvaguesintelligentesqu'onappelledes
âmes.Souventonne savàitpourquoi,telleloi,tellecons-
truction,telle institution chancelait là-bas,plus loin
queles frontières,plus loin que les mers; la papauté
au delàdes Alpes,le trône du czar à l'extrémitéde
l'Europe,l'esclavageen Amérique,la peine demort
partout. C'est que la tribune de France avaittres-
sailli.A de certaines heures un tressaillementde
cettetribune, c'était un tremblementde terre. La
tribunede France parlait, tout ce qui pense ici-bas
entraiten recueillement;les paroles dites s'en al-
laientdans l'obscurité,à travers l'espace, au hasard,
n'importeoù. — Ce n'est que du vent, ce n'est que
du bruit, disaientles esprits stériles qui viventd'i-
ronie,—et le lendemain,ou trois mois après, ou un
164 NAPOLÉON LE PETIT
au plus tard, quelque chose tombait sur la surface
du globe,ouquelque cliose surgissait.Qui avaitfait
cela? Cebruit qui s'était évanoui, ce vent qui avait
passé. Ce bruit, ce vent,c'était le Verbe,Forcesa-
crée. Du Verbe de Dieu est sortie la créationdes
êtres; du Verbe de l'homme sortira la société des
peuples.
VI
Une fois monté sur cette tribune, l'homme quiy
étaitn'était plus un homme; c'étaitcet ouvriermys-
térieux qu'où voit le soir, au crépuscule, marchant
à grandspas dans les sillonset lançant dans l'espace,
avecun geste d'empire,les germes, les semences,la
moissonfuture, la richessede l'été prochain, le pain,
la vie.
Il va, il vient, il revient; sa main s'ouvre et se
vide, et s'emplit et se'vide encore; la plaine sombre
s'émeut, la profondenature s'entr'ouvre,l'abîmein-
connude la créationcommencesontravail, les rosées
en suspensdescendent,le brin de folle avoinefris-
sonne et songe que l'épi de blé lui succédera;le
soleilcaché derrière l'horizon aime ce que fait cet
hommeet sait que ses rayons ne*serontpas perclus,
(Euvresainteet merveilleuse !
L'orateur, c'est le semeur. Il prend dans son
coeurses instincts, ses passions, ses croyances,ses
souffrances,ses rêves, ses idées,etles jette à poignées
au milieudes hommes.Tout cerveaului est sillon.
Un mot tombé de la tribune prend toujoursracine,
quelque part et devientune chose.Vous dites: Ce
n'est rien, c'est un hommequi parle;' et voushaussez
les épaules. Esprits à courte vue! c'est un avenir
qui germe; c'est unmondequi éclôt.
LE PABLEMENTAEISME 165

VII

Deux grands problèmes pendent sur le monde:


i la guerre doit disparaître et la conquête doit con-
, tinuer.Ces deux nécessités de la civilisationen
. croissancesemblaients'exclure. Commentsatisfaire
à l'une sans manquer à l'autre? Qui pouvait ré-
.: soudreles deux problèmesà la fois? Qui les résol-
1 vait? La tribune. La, tribune, c'est la paix, et la
j tribunec'est la conquête.Les conquêtespar l'épée,
-.1quien veut? Personne.Les peuplés sont des patries.
; Lesconquêtespar l'idée, qui en veut? Tout le monde.
-;Lespeuplessont l'iiumanité.Or, deux tribunesécla-
! tantesdominaientles nations, la tribune anglaise,
i faisantles affaires,et la tribune française, créantles
] idées.La tribune française,avait élaborédès 89tous
.-;lesprincipesqui sont l'absolu politique,et elle avait
commencé à élaborerdepuis 1848tous les principes
;~?uisont l'absolu social. Une fois un principetiré
deslimbeset misau jour, elle le jetait dansle monde
:armédetoutes
pièces et lui disait: Va! Le principe
-jconquérant entraiten campagne,rencontraitlesdoua-
:niersà la frontièreet passaitmalgréles chiens de
garde;rencontrait les*sentinellesaux-portes des
.wlleset passait malgré lés consignes; prenait le
;chemin,defer, montait sur le paquebot,parcourait
lescontinents,traversait les mers, abordait les pas-
santssur les chemins,"s'asseyaitau foyer desfamilles,
, seglissaitentre l'ami et l'ami, entre le frère et le
gfrère,entre l'hommeet la femme,entre le maître et
fil'esclave, entre,le peuple et le roi, et à ceux qui lui
[demandaient: Qui est-tu? Il répondait:Je suisla Vé-
166 napoléon; le petit
rite; et à ceux qui lui demandaient:D'oùviens-tu?
il répondit: Je viens de France., Alors, celui qui
l'avait questionné lui tendait la main, et c'était
mieux qu'une province, c'était une intelligencean-
nexée. Désormais entre Paris, métropole, et cet
hommeisolé dans sa solitude, et cette ville perdue
au fonddes bois oudes steppes,et ce peuple courbé
sousle jong, un courant de pensée et d'amours'éta-
blissait. Sous l'influence de ces courants,certaine
nationalitéss'affaiblissaient,certaines se fortifiaien
et se relevaient.Le sauvage se sentait moinssau-
vage,le Turc moins Turc, le Eusse moins Russe,le
Hongrois plus-Hongrois,l'Italien plus Italien. Len-
tementet par degrés,l'espritfrançais,pourle progrès
universel,s'assimilaitles nations. Grâce à cette ad-
mirable languefrançaise,composéepar la Providenc
avecun merveilleuxéquilibre d'assez de consonne
pour être prononcéepar les peuples duNord, et d'as-
sez de voyellespour être prononcéepar les peuplesdu
Midi,grâce à cettelangue qui est une puissancede
la civilisationet de l'humanité,peu à peu, et par son
seul rayonnement, cette haute tribune centralede
Paris conquéraitles. peuples et les faisait France.
La frontièrematérielle de la France était ce qu'elle
pouvait; mais il n'y avait pas de traités de 1815
pour la frontièremorale.La frontièremoralerecu-
lait sanscesseet allait s'élal'gissant de jour en jour.
et avant un quart de siècle peut-être on eût dit le
mondefrançais commeona dit le monderomain.
' Yoilà ce
qu'était, voilà ce que faisait pour 1*
France la tribune, prodigieuseturbine d'idées,gi-
gantesque appareil de civilisation,élevant perpé-
tuellementle niveau des intelligencesdans l'univers
LE PARLEMENTARISME 167
entieret dégageant, au milieude l'humanité, une
quantitéénormede lumière.
C'estlà ce que M.Bonapartea supprimé.

VIII

Oui,cette tribune,M.Louis Bonapartel'a renver-


sée.Cette puissance créée par nos grands enfante-
mentsrévolutionnaires,il l'a brisée,broyée,écrasée,
déchiréeà la pointedes baïonnettes,fouléeaux pieds
(leschevaux. Son oncle avait émis un aphorisme;
Le trône c'est une planche recouvertede velours;
luia émisle sien: La tribune c'est une planchere-
couverted'une toile sur laquelle on lit: liberté,
fraternité. Il a jeté la plancheet la toile, et
égalité,
la liberté,e.tl'égalité, et la fraternité, au feu d'un
bivouac.Un éclat de rire des soldats, un peu de
fomée;et tout a été dit.
Est-ce vrai? Est-ce possible? Cela s'est-il passé
; ainsi?Une telle chose a-t-elle pu se voir? Mon
Dieu,ouï; c'est mêmefort simple.Pour couper la
tête de Cicéron et clouer ses deux mains sur les
rostres,il suffit d'une brute qui ait un couperet et
d'uneautre brute qui ait des clouset un marteau.
La tribune était pour la France trois choses; un
moyen d'initiationextérieure, un procédé de gouver-
nementintérieur, une gloire. Louis Bonaparte a
supprimél'initiation.La France enseignaitles peu-
ples,et les conquéraitpar l'amour: à quoi bon? Il
a suppriméle -modede gouvernement,le sienvaut
Mieux.Il a soufflésur la gloire, et l'a éteinte.De
certainssoufflesont cette propriété.
Dureste attenter à la tribune, c'est un crime de
168 NAPOLÉON LK PETIT
famille. Le premier Bonapartel'avait déjà commi
mais du moins ce qu'il avait apporté à la France
pour remplacercette gloire, c'était de la gloire,non
de l'ignominie.
Louis Bonapartene s'est pas contentéderenverse
la tribune, il a voulu la ridiculiser.C'est un effor
commeun autre. C'est?bien le moins, quand onne
peut pas dire deux mots de suite, quand on neha-
rangueque le cahierà la main, quand on est bègue
do parole et d'intelligencequ'on se moque un peu
de Mirabeau!Le général Katapoil dit au généra
Foy : Tais toi, bavard! Qu'est-ce que c'est que ça,
la tribune? s'écrie. M. Bonaparte-Louis: c'esf.du
i parlementarisme !» Que dites-vousde parlementa-
risme? Parlementarismeme plaît. Parlementarism
est une perle. Voilà le dictionnaire enrichi Cet
académiciende coups d'état fait des mots. Au fait,
on n'est pas unbarbare pour ne pas semerde temps
en temps un barbarisme.Lui aussi estun semeur;
cela germe dans la cervelledes niais.L'oncleavait
i
«les idéologues; » le neveua «les parlementaristes.
Parlementarisme,.messieurs,parlementarisme,mes-
dames. Cela répond à tout. Vous hasardez cette
timideobservation: «Il est peut-être fâcheux qu'on
ait ruiné tant de familles, déporté tant d'hommes
proscrit tant de citoyens, empli tant de civières,
creusé tant de fosses, versé tant de sang...—Ali
ça,répliqueune grosse voixqui a l'accenthollandais,
vous regrettez donc le « parlementarisme? » Tirez-
vous de là. Parlementarismeest une trouvaille,Je
donnema voix à M. Louis Bonapartepour le pre-
mier fauteuil vacant à l'Institut. Comment" donc!
mais il faut encourager la néologie! Cet homme
sort du charnier, cet hommesort de la morgue,cet
LE PAKLEMENTAEISME 169
hommea les mainsfumantescommeun boucher,il
se gratte l'oreille, sourit et invente des vocables
commeJulie d'Angennes.Il mariel'esprit de l'hôtel
deKambouilletà l'odeur de Montfaucon.C'estrare.
Nousvoteronspour lui tous les. deux, n'est-ce pas,
monsieurde Montalembert? -

rs
Donc «le parlementarisme,s c'est-à-dire la ga-
rantie des citoyens,la liberté dé discussion,la li-
bertéde la presse, la liberté individuelle,le contrôle
de l'impôt, la clarté dans les recettes et dans les
dépenses,la serrure de sûreté du coffre-fortpublic,
le droit de savoirce qu'on fait devotre argent, la
soliditédu crédit, la liberté de conscience,la liberté
descultes,le point d'appuide la propriété,le recours
contreles confiscationset les spoliations,la sécurité
de chacun,le contre-poidsà l'arbitraire, la dignitéde
la nation,l'éclat dela France, les fortes moeursdes
peupleslibres, l'initiative publique,le mouvement,
la vie,tout celan'est plus. Effacé, anéanti, disparu,
évanoui! Et cette « délivrance» n'a coûté à la
Franceque quelquechosecommevingt-cinqmillions
partagés entre douze où quinzesauveurs, et qua-
rante mille francs d'eau-de-viepar brigade!Vrai-
ffient,ce n'est pas cher, ces messieursdu coup d'état
ontfait la choseau rabais.
Aujourd'hui,c'est fait,-c'est parfait, c'est complet.
L'herbepousse au palais Bourbon.Une forêtvierge
commence à croître entre le pont de la Concordeet
la place Bourgogne. On distingue dans la brous-
saillela guérited'un factionnaire.Le corps législatif
170 NAPOLÉON LE PETIT
épanche son urne dans les roseaux et couleaux pieds
de cette guériteavecun douxmurmure.
Aujourd'hui-c'est terminé. Le grand oeuvreest
accompli.Et les résultats de la chose! Savez-vous
bien quemessieurstels et tels ont gagné desmaisons
deville et des maisons.de champs rien que sur le
cheminde fer de ceinture? Faites des affaires,go-
bergez-vous,prenez du ventre; il n'est plus question
d'être un grand peuple, d'être un puissant peuple,
d'être une nationlibre, d'être un foyerlumineux; la
France n'y voit plus clair. Voilà un succès. La
Francevote Louis-Napoléon,porte Louis:Napoléon,
engraisse Louis-Napoléon,contemple Louis-Napo-
léon, admireLouis-Napoléon,et en demeurestupide.
Le but de la civilisationest atteint.
Aujourd'huiplus de tapage, plus de vacarme,plus
de parlage, de parlementet de parlementarisme. Le
corps législatif, le sénat, le conseil'd'état, sont des
bouchescousues.On n'a plus à craindre de lire un
beau discoursle matin en s'éveillant.C'enest fait de
ce quipensait, de ce qui méditait,dece qui créait,de
ce qui parlait, de ce qui brillait,de ce quiresplendis-
sait dans ce grandpeuple.Soyezfiers,Français!Le-
vez la tête, Français! Vous n'êtes plus rien, et cet
hommeest tout. Il tient dans sa main votre intelli-
gence commeun enfanttient un oiseau.Le jour où il
lui plaira, il donnera le coup de pouce au génie de
la France. Cesera encoreun vacarmede.moins.En
attendant,répétons-leen choeur: plus de parlementa-
risme; plus de tribune.Aulieu de toutes ces grandes
voixqui dialoguaientpour l'enseignementdumonde,
qui étaientl'unePidée,l'autre le fait, l'autre le droit,
l'autre la justice, l'autre la gloire,l'autre la foi, l'au-
tre l'espérance,l'autre la science,l'autre le génie,qui
LE PAKLEMENTABISMB 171
instruisaient,qui charmaient,qui rassuraient, qui
consolaient,qui encourageaient,qui fécondaient,au
lieudetoutes ces voix sublimesqu'est-cequ'on en-
tenddanscette nuit noire qui couvrela France? Le
bruitd'Unéperonqui sonne et d'un sabre qui traîne
surle pavé.
Alléluia!dit M. Sibour.Hosanna! répond M. Pa-
LIVRE SIXIEME
"
L'ABSOLUTION

PREMIÈRE
FORMEDEL'ABSOLUTION
LES 7.500,000VOIX

Onnous dit : Vous n'y songez pas! tous ces faits


que vous appelez crime sont désormaisdes «faits
accomplis,» et par conséquentrespectables; tout
celaest accepté, tout cela est adopté, tout celaest
légitimé,tout celaest'couvert,tout celaest absous.
— Accepté! adopté! légitimé! couvert! absous!
par quoi?
— Par un vote.
— Quel vote?
— Les sept millionscinq cent mille voix!
— En effet, il y a eu ' un plébiciste,et vote,et
7,500,000oui.Parlons-en.

II
Un brigand arrête une diligenceau coin d'un
bois.
Il està la tête d'une bandedéterminée.
L'ABSOLUTION 173
Les voyageurssont plus nombreux,mais ils sont
séparés,désunis,parqués dansdes compartiments,à
moitiéendormis,surpris au milieudela nuit, saisis
à l'improvisteet sansarmes.
Le brigand leur ordonne de descendre, de ne pas
jeterun cri, de ne pas soufflermot et de se coucher
la facecontreterre.
Quelques-unsrésistent,il ieur brûle la cervelle.
Les.autres obéissentet se couchentsur le pavé,
muets,immobiles,terrifiés,pêle-mêle avecles morts
et pareils aux morts.
Le brigand, pendant que ses complicesleur tien-
nentle pied sur les reins et le pistolet sur la tempe,
fouilléleurs poches,force leurs malleset leur prend
tout ce qu'ils ont de précieux.
Les pochesvidées,les mallespillées,le coupd'état
fini,il leur dit :
« —Maintenant, afin de me mettre en règle avec
« la justice, j'ai écrit sur un papier que vousrecon-
« naissiez que tout ce que.je vous ai pris m'appar-
« tenait et que vous nie le concédezde votre plein
« gré. J'entends que ceci soit votre avis. On va
« vousmettre à chacunune plume dans la main, et
t sansdireun mot, sansfaire un geste, sans quitter
« l'attitudeoùvousêtes.... >
Le ventre contreterre, la face dansla boue...
« ....Vousétendrez le bras droit, et voussignerez
«tous ce papier. Si quelqu'un bouge ou parle,
« voici la gueule de mon pistolet. Du reste, vous
« êteslibres. »
Les voyageursétendentle bras et signent.
Celafait, le brigand relève la tête et dit :
— J'ai sept millionscinq centmillevoix.
174 NAPOLÉON
LE PETIT

M. Louis Bonaparte est président de cette dili-


gence.
Rappelonsquelquesprincipes.
Pour qu'un scrutin politique soit valable, il faut,
trois conditions absolues: premièrement, que le
votesoit libre: deuxièmement, quele votesoit éclairé;
troisièmement,que le chiffre soit sincère. Si l'une
de ces trois conditions manque, le scrutin est nul.
Qu'est-ilsi les trois à la foisfont défaut?
Appliquonsces règles.
Premièrement.Que levotesoit libre.
Quelle a été la liberté du vote du 20 décembre,
nous venonsde le dire ; nous avons exprimé cette
liberté par une image frappante.d'évidence.Nous
pourrions nous dispenserd'y rien ajouter. Que cha-
cun de ceux qui ont voté se recueille et se demande
sous quelleviolencemorale et.matérielle il a déposé
son bulletin dans la boîte. Nous pourrions citer
telle communede l'Yonne où sur cinq*cents chefs
de famille, quatre cent trente ont été arrêtés ; le
reste a voté oui; telle communedu Loiret, où, sur
six cent trente-neuf chefs de famille, quatre cent
quatre-vingt-dix-septont été arrêtés ou expulsés;
les cent quarante-deuxéchappés ontvoté oui; et ce
que nous disons duLoiret et de l'Yonne,il faudrait
le dire de tous les départements. Depuis le 2 dé-
cembre, chaque ville a sa nuée d'espions; chaque
bourg,chaquevillage,chaque hameau a son dénon-
ciateur. Voter non, c'était la prison, c'était l'exil,
c'était Lambessa.Dans les villagesdetel département
ou apportait à la porte des mairies,nousdisaitun té-
L'ABSOLTJTJÔN 175
moinoculaire,« des charges'd'ânesdebulletinsoui.s
Lés "maires,flanquésdes gardes-champêtres,lesre-
mettaientaux paysans. Il fallait voter. A Savigny,
près Saint-Maur,le matin du vote, des gendarmes
enthousiastesdéclaraientque celuiqui voteraitnonne
coucheraitpas dansson lit. La gendarmeriea écroué
à la maison d'arrêt de ValenciennesM. Parent fils,
suppléantdu juge de paix du cantonde Bouchain,
pour avoir engagé des habitants d'Avesne-le-Secà
voternon. Le neveudu représentantAubry (duNord)
ayant vu distribuerpar les agents du préfet des bul-
letinsoui, dansla grande place de Lille, descendit
sur cette place le lendemainet y distribuadesbul-
letinsnon ; il fut arrêté et mis à la citadelle. '
Pour ce qui est du vote de l'armée, une partie à
votédans sa propre cause.Le reste a suivi.
Quant à la liberté même de ce vote des soldats,
écoutonsl'armée parler elle-même.Voicice qu'écrit
un soldat'du 6e de ligne commandépar le colonel
Garderensde Boisse: '
« — Pour la troupe, le vote fut un appel. Les
« sbus-officiers, les caporaux,les tamboursetlessol-
« dats,placés,par rang de contrôle,étaient appelés
«'par le fourrier, en présence du colonel,du lieute-
< nant-colonel.duchef de bataillon et des officiers
« de la compagnie,et au fur et à mesure que chaque
« hommeappelérépondait: Présent, son nom était
« inscrit par le sergent-major.Le coloneldisait, en
« se frottant les mains : — « Ma foi, messieurs,cela
« va commesur des roulettes,» quandun caporal de
« la compagnieà laquellej'appartiens,s'approchede
« la table oùétait le sergent-majoret le prie delui
« céderla plume,afin qu'il puisse inscrirelui-même
« son,nom sur le registre Non qui devaitrester en
« blanc.
176 NAPOLÉON LE PETIT
« — Gomment! s'écrie le colonel, vous qui êtes
« porté pour fourrier et qui allez être nomméà la
« première vacance, vous désobéissezformellement
« à votre colonel,et celaen présence de votre com-
« pagnie! Encore si ce refus que vousfaites en ce
« momentn'était qu'un acte d'insubordination. Mais
« vousne savezdoncpas, malheureux,quepar votre
« vote vous réclamezla destructionde l'armée, Pin-
tecendiedela maisonde votre père, l'anéantissement
« de la société tout entière!Voustendezla main à
« la crapule ! Comment! X , vous queje voulais
« pousser, vous venez aujourd'hui m'avouer tout
« cela?»
« Le pauvre diable,on le pense bien, se laissa
« inscrirecommetous les autres. » .
Multipliezce colonel par six cent mille,vousavez
la pression des fonctionnairesde tout ordre, mili-
taires, politiques, civils, administratifs, ecclésiasti-
ques, judiciaires, douaniers, municipaux,scolaires,
commerciaux,consulaires,par toute la France, sur le
soldat, lebourgeoiset le paysan.Ajoutezcommenous
l'avons déjà indiqué plus haut, la fausse'jacquerie
communisteet leréel terrorismebonapartiste,le gou-
vernementpesantpar la fantasmagoriesur les faibles
et par la dictature sur les récalcitrants, et agitant
deux épouvantesà la fois. Il faudrait un volume
spécial pour raconter, exposer et approfondir les
innombrablesdétailsde cette immenseextorsionde
signaturesqu'on appallele votedu20 décembre.
Le vote du 20 décembre a terrassé l'honneur,
l'initiative,l'intelligenceet la vie moralede là nation.
La France à été à ce vote commele troupeauva à
l'abattoir.
Passons.
L'ABSOLUTION 177
Deuxièmement. Que levotesoit éclairé.
Voici qui est élémentaire: là où il n'y a pas de
libertéde la presse,-il n'y a pas de vote.La liberté
dela presse estla,conditionsine quâ nondu suffrage
universel.Nullité radicale de tout scrutin fait en
l'absencede la liberté de la presse. La libertéde
la presseentraîne commecorollairesnécessaires la
liberté de réunion, la liberté d'affichage,la liberté
de colportage; toutes les libertés qu'engendre le
droit,préexistantà tout, de s'éclairer avant de voter.
Voter,c'est gouverner; voter, c'est juger. Se figure-
t-onun pilote aveugle au gouvernail? Se figure-t-on
un juge les, oreilles bouchéeset les yeux crevésî
Libertédonc,libertédes'éclairer par tousles moyens,
par l'enquête, par la presse, par la parole,par la
discussion.Ceci est la garantieexpresseet la condi-
tion d'être du suffrageuniversel.Pour qu'unechose
soit faite valablement, il faut qu'elle soit faite
sciemment.Où il n'y a pas de flambeau,il n'y a pas
d'acte.'
Cesont là des axiomes.Hors de ces axiomestout
estnul de soi.
Maintenant, voyons: M. Bonaparte, dans son
scrutin du 20 décembre,a-t-il obéi à ces axiomes?
A-t-ilremplices conditionsde presselibre,deréunions
libres, de tribune libre, d'affichagelibre, de colpor-
tagelibre, d'enquêtelibre? Unimmenseéclat de rire
répond,mêmeà l'Elysée.
Ainsivous êtes forcé vous-mêmed'en convenir-'
c'est commecela qu'ona usédu. «suffrageuniversel!»
Quoi! je ne sais rien de ce qui s'est passé! Ona
tué,-égorgé,mitraillé, assassiné,et je l'ignore! On a
séquestré,torturé, expulsé,exilé,déporté,et je l'en-
trevoisà peine! Mon maire et moncuré me disent:
178 NAPOLÉON LE PETIT
Cesgens-làqu'on emmèneliés de cordes,ce sontdes
repris de justice! Je suis un paysan, je cultiveun
coinde terre au fond d'une province,vous supprimez
le journal, vous étouffezles révélations,vous em-
pêchezla véritéde m'arriver, et vousme faitesvoter!
Quoi! dansla nuit la plus profonde! Quoi!à tâtons!
Quoi! vous sortez brusquementde l'ombreun sabre
à la main, et vous me dites: Yote! et vousappelez
celaun scrutin!
Certes! un scrutin «libre et spontané,« disentles
feuillesdu coup d'état.
Touteslesroueriesont travailléà ce vote.Unmaire
de village,espèce d'Escobar sauvageonpoussé en
plein champ,disait à ses paysans: Si vousvotez oui,
c'est pour la République; si vous votez non, c'est
contrela République. Les paysansont voté oui.
Et puis éclaironsune autre face de cette turpi-
tude qu'on nomme« le plébiscitedu20 décembre.>
Commentla questiona-t-elle été posée? y a-t-ileu
choix possible? a-t-on, et c'était bienle moinsque
dût faire vtnhommedé coup d'état dansun si étrange
scrutin que celui où il remettait tout en question,a-
t-on ouvertà chaqueparti la porte par où son prin-
cipepouvaitentrer? a-t-il été permisaux légitimistes
de se tourner vers leur prince exiléet vers l'antique
honneurdesfleurs-de-lis?a-t-il été permisaux orléa-
nistes de se tourner vers cette famille proscrite
qu'honorent les vaillants servicesde deux soldats,
MM.de Joinville et d'Aumale,et qu'illustre cette
grande âme, madamela duchessed'Orléans? a-t-on
offertau peuple,•—qui n'est pas un parti, lui, qui est
le peuple,c'est-à-direle-souverain,— lui a-t-onoffert
cette république vraie devant laquelle s'évanouit
toute monarchiecomme'a nuit devantle jour, cette
i'ABSOLUTIÔN 179
républiquequi est l'avenir et
évident irrésistibledu
mondecivilisé; la républiquesans dictature; la ré-
publiquejde concorde, de scienceet de liberté; la
républiquedu suffrageuniversel,de la paix univer-
selleet du bien-êtreuniversel;, la républiqueinitia-
trice des peuples et libératricedesnationalités; cette
républiquequiaprès.toutet quoi qu'onfasse,.«aura, »
commel'a dit ailleurs,1 l'auteur de ce livre, la
«France demain,et après-demainl'Europe? » A-t-
onoffert cela? Non!VoicicommentM. Bonapartea
présenté,la chose. Il y a eu à. ce scrutindeuxcan-
didats: premier candidat, M. Bonaparte; deuxième
candidat,l'abîme.La France a eu le choix.Admirez
l'adressede l'homme,et un peu sonhumilité.M.Bo-
naparte s'est donné pour vis-à-visdanscette affaire,
qui,M,, de Chambord?Non. M. de Joinville?Non.
La Képublique?Encoremoins.M. Bonaparte,comme
cesjolies créoles qui font ressortir leur beauté au
moyende quelque effroyableHottentote,s'est donné
pour concurrentdanscette électionun fantôme,une
vision,un socialismede Nurembergavecdes dentset
des griffes et une braise,dans les yeux, l'ogre du
Petit Poucet, le vampirede la Porte-Saint-Martin,
l'hydre de Théramène,le grand serpentde mer du
Constitutionnelque les actionnairesont eu -la bonne
grâce de lui prêter, le. dragon de l'Apocalypse, la
tarasque,la Drée,leGrra-oulli,un épouvantail.Aidé
d'un.Ruggieri quelconque,M. Bonaparte a fait sur
ce monstre en carton un effet de feu de Bengale
rouge,et a dit au votanteffaré: Il n'y a de possible
quececiou moi; choisis! Il a dit : Choisisentre la
belle et la bête ; la Mte, c'est le communisme ; la
belle,c'est ma dictature. Choisis! — Pas de milieu1
(1)Littérature
et Philosophie
mêlées,1830.
180 NAPOLÉON LE PETIT
La société par terre, ta maison brûlée, ta grange
pillée,ta vache volée,ton champ confisqué,ta femme
violée,tes enfants massacrés,ton vinbu par autrui,
toi-mêmemangé tout vif par cette grande gueule
béante que tu vois là, ou moi empereur! Choisis.
Moi,ou Croquemitaine.
Le bourgeoiseffrayéet par conséquentenfant,le
paysan, ignorant et par conséquentenfant, ont pré-
féré M. Bonaparte à Croquemitaine.C'est là son
triomphe.
Disonspourtant que, sur dix millionsde votants,il
paraît que deux millions cinq cent mille auraient
encoremieux aimé Croquemitaine.
Après tout, M. Bonaparten'a eu que sept millions
cinq cent millevoix.
Donc, et de cettefaçon,librement,commeon voit,
sciemment,commeon voit,ce que M. Bonapartea la
bonté d'appeler le suffrage universela voté.' Voté
quoi?
La dictature, l'autocratie, la servitude, la répu-
bliquedespotat, la France pachalik, les chaînessur
toutes les mains, le scellé sur toutesles bouches,le
silence,l'abaissement,la peur, l'espion âme de tout!
on a donné à un homme,— à vous!—l'omnipo-
tence et l'omniscience! On a fait de cet hommele
constituant suprême, le législateur unique, l'alpha
du droit, l'oméga du pouvoir! On a décrété qu'il
est Minos,qu'il est Numa, qu'il est Solon,qu'il est
Lycurgue,On a incarné'en lui le peuple, la nation,
l'État, la loi! et pour dix ans! Quoi! voter, moi
citoyen, non-seulementmon dessaissement,ma dé-
chéance et mon abdication,mais l'abdicationpour
dix années des générations nouvelles du suf-
L'ABSOLUTION 181
frageuniverselsur lesquellesje n'ai aucundroit, sur
lesquelles,vous usurpateur, vous me forcez d'usur-
per, ce qui, du reste, soit dit en passant,suffirait
pour frapper de nullité ce scrutin monstrueuxsi
toutes les nullités n'y étaient pas déjà amoncelées,
entasséeset amalgamées! Quoi! c'est cela que vous
mefaitesfaire! Vous me faites voter que tout est
fini, qu'il n'y a plus rien, que le peuple est un
nègre! Quoi! vous me dites: Attendu que tu es
souverain,tu vas te donnerun maître; attendu que
tu es la France, tu vas devenir Haïti! Quelle abo-
minabledérision!
Voilà le vote du 20 décembre, cette sanction,
commedit M. de Morny, cette absolution,comme
dit M. Bonaparte.
Vraiment,dans peu de temps d'ici, dans un an,
dans un mois, dans une semainepent-être, quand
toutce que nousvoyonsen ce momentse sera éva-
noui, on aura quelque honte d'avoir fait, ne fût-ce
qu'uneminute, à cet infâme semblantde vote qu'on
appellele scrutin des.sept millionscinq cent mille
voix, l'honneur de le discuter. C'est là pourtantla
base unique, l'unique point d'appui, l'unique rem-
part de ce pouvoir prodigieuxde M. .Bonaparte.
Cevote est l'excusedes lâches; ce vote est le bou-
clier des consciencesdéshonorées.Généraux, ma-
gistrats, évoques, toutes les forfaitures, toutes les
prévarications, toutes les' complicités, réfugient
derrièrece vote leur ignominie.La France a parlé,
disent-ils;voxpopuli, vox Dei, le suffrageuniversel
a voté; tout est couvert par un scrutin.— Ça un
vote! ça un scrutin! on crache dessus, et l'on

Troisièmement.Que le chiffresoit sincère.


182 NAPOLÉON LE PETIT
J'admire ce chiffre: 7,500,000;Il a dû faire bon
effet,à travers le brouillarddu 1erjanvier, en lettres
d'or de trois piedsde haut, sur le portail deNotre-
Dame.
J'admire ce chiffre.Savez-vouspourquoi? Parce
que je le trouve humble. 7,500,000!Pourquoi
'
7,500,000?. C'est peu. Personne ne refusait à M.
Bonaparte la bonne mesure. Après ce qu'il avait
fait le.2 décembre,il avait droit à mieux que cela.
Vraiment, qui l'eût chicané? Qui l'empêchait de
mettre huit millions,dix millions,un chiffrerond?
Quant à moi,j'ai été trompé dansmes espérances.
Je comptais sur l'unanimité. Coupd'état, vousêtes
modeste.
Quoi! on a fait tout ce que nous venonsde rap-
peler ou de raconter^on a prêté un serment etl'on
s'est parjuré, on était le gardien d'une constitution
et on l'a détruite, on était le serviteur d'une répu-
bliqueet onl'a trahie, on était l'agent d'uneassemblée
souveraineet on l'a violemmentbrisée, on a faitde
la consignemilitaireun poignardpour tuer l'honneur
militaire,ons'est servidu drapeau dela France pour
essuyer de la boue et de la honte,on a misles pou-
cettes aux générauxd'Afrique,on a fait voyagerles
représentantsdu.peupledans lesvoiturescellulaires,
on a empli Mazas, Vincennes,le mont Valérien,et
Sainte-Pélagie d'hommesinviolables: on a arque-
buseà bout portant sur la barricadedu droitle légis-
lateur revêtu de cette écharpe, signe sacré et véné-
rable de la loi; on a donné à tel, colonelque nous
pourrionsnommercent millefrancs pour fouler aux
pieds le devoir,et à chaque.soldat dix. francs par
jour; on a dépensé en quatre journées quarante
mille francs d'eau-de-viepar brigade;on a couvert
L'ABSOLUTION 183
del'or de la banquela tapis-franc de l'Elysée et on
a dit aux amis: Prenez! on a tué M. Adde chez
lui, M. Belval chez lui, M. Debaecquechezlui, M.
Lapiltechez lui, M. de Couvercellechez lui, M.Mon-
pelaschez lui,M. Thirionde Montaubanchezlui ; on
a massacrésurles boulevardset ailleurs, fusilléonne
sait où on ne sait qui, commisforce meurtresdont
ona la modestiede n'avouer que cent quatre-vingt-
onze; quoi! on a changé les fosses des arbres du
boulevarden cuvettespleinesde sang, on a répandu
le sang de l'enfant avec le saug de la mère et mêlé
à tout celale vin de Champagnedes gendarmes,on
a fait toutes ces choses, on s'est donnétoutes ces
peines,et quand on demandeà la nation: Etes-vous
contente? on n'obtient que sept millionscinq^cent
milleoui! -r-Vraiment, ce n'est paspayé.
Dévouez-vousdonc à «sauver une société! » 0
ingratitudedes peuples! <
En vérité, trois millionsde bouches ont répondu
non! Qui est-ce qui disait donc que les sauvages
dela-merdu Sud appellaientlesFrançaislesoui-oui?
Parlons sérieusement.Car l'ironie pèse dans ces
matièrestragiques.
Gens du coup d'état, personnene croità vos sept
millionscinq cent millevoix.
Tenez,un accèsde franchise, avouez-le,vous êtes
tousun peu grecs,vous trichez. Dans votre bilan du
2 décembre,vous compteztrop de votes,— et pas
assezde cadavres.
7,500,000!Qu'est-ce que c'est que ce chiffre-là?
D'où vient-il? D'où sort-il? Que voulez-vousque
nousen fassions?
Sept millions,-huit millions, dix millions,qu'im-
porte! nous vous accordonstout et nous vouscon-
testonstout. .
184 NAPOLÉON LE PETIT
Les sept millions,vous les avez,plus les cinqcent
mille; la somme plus l'appoint; vous le dites,
prince, vous l'affirmez, vous le jurez, mais quile
•prouve?
Qui a compté? Baroche. Qui a scruté? Boulier.
Qui a contrôlé? Piétri. Qui a additionné?Maupas.
Qui a vérifié?Troplong.Quia proclamé?vous.
C'est-à-dire,que la bassessea compté,la platitude
a scruté,la rouerie a contrôlé, le faux a additionné,
la vénalitéa vérifié,le mensongea proclamé.
Bien.
Sur ce, M. Bonapartemonte au Capitole,ordonne
à M. Sibour, de remercier Jupiter, fait endosser,une
livrée bleu et or au sénat, bleu et argentau corps
législatif,vert et or à son cocher, met la main sur
son coeur,déclare-qu'il est le produit du « suffrage
universel,» et que sa «légitimités est sortiede l'urne
du scrutin. Cetteurne est un gobelet.

IV
Nous le déclarons donc, nousle déclarons pure-
ment et simplement,le 20 décembre1851, dix-huit
jours aprèsle 2, M. Bonapartea,fourré la main dans
la consciencede chacun,et a voléà chacunson vote.
D'autres font le mouchoir; lui fait l'empire. Tous
les jours pour des espiègleriesde -ce genre, un ser-
gent de villeprend un homme au collet, et le mène
au poste.
Entendons-nouspourtant.
Est-ce à dire que nous prétendionsque personne
n'a réellement voté pour M. Bonaparte? Que per-
sonne n'a volontairementdit oui? Que personne
n'a librementet sciemmentacceptécet homme?
L'ABSOLUTION 185
Loinde là.
M. Bonaparte a eu pour lui la tourbe des fonc-
tionnaires,les douze,.centmilleparasites du budget,
etleurs tenants et aboutissants;.les corrompus,les
compromis,les habiles; et à leur suite, les crétins,
massenotable.
11a eu pour lui MM.les cardinaux,MM.lesévo-
ques,MM. les. chanoines,MM. les curés, MM. les
vicaires,MM.les archidiacres,diacreset sous-diacres
MM.les prébendiers,MM.les marguilliers,MM.les
sacristains,MM. les bedeaux, MM. les suisses de
paroisse,et les hommes« religieux,» commeon dit.
Oui,nous ne faisonsnulle difficultéd'en, convenir,
M.Bonaparte a eu pour lui tous ces évêquesgui se
signenten Yeuillot et en Montalembert,et tous ces
hommes religieux,race précieuse,ancienne,:maisfort
accrueetrecrutée depuisles terreurs propriétairesde
1848,lesquelsprient en ces termes: 0 mon Dieu,
faiteshausser les actions de Lyon!. doux Seigneur
... Jésus, faites-moi gagner vingt-cinqpour cent sur
I monNaples-certificats-Kothschild ! Saints Apôtres,
| vendezmes vins! bienheureux Martyrs, doublez
| mesloyers! sainte Marie, mère de Dieu, viergeim-
| maculée,étoilede la mer,jardin fermé,lwrtusconclu-
1 sus,daignezjeter un oeilfavorable sur mon petit
l commerce situé au coinde la rue Tirechappeet dela
; nie Quincampoix ! tour d'ivoire, faites que la bouti-
î qued'en face aillémal !
1 Ont voté réellement et incontestablementpour
_ M.
Bonaparte: premièrecatégorie,le fonctionnaire;
: deuxièmecatégorie,le niais ; troisièmecatégorie,le
voltairien-propriétaire-industriel-religieux.
Disons-le, l'intelligence humaine, et l'intellect
bourgeoisen particulier ont de singulièresénigmes.
186 NAPOLÉON LE PETIT
Nous le savons et nous n'avons nul désir de le ca-
cher ;'depuisle boutiquierjusqu'au banquier,depuis
le petit marchand jusqu'à l'agent deKchange, bon
nombre d'hommes de commerceet d'industrieen
France, c'est-à-direbon nombre de ceshommes,qui
savent ce que c'est qu'une confiancebien placée,
qu'iun dépôt fidèlement gardé, qu'une clef miseen
mains sûres, ont voté, après le 2 décembre, pour
M. Bonaparte.-Le vote consommé,vous auriez ac-
costéun de ces hommesde négoce,le premiervenu,
au hasard, et voici le dialogueque vous auriezpu
échangeraveclui :
— Vous avez nomméLouis Bonaparte président
de la République?.'
' — Oui.
— Lesprendriez-vous pour garçon decaisse?
— Non, certes!

Et c'est là le scrutin, — répétons-le, insistons-y


ne nouslassonspas : je crie centfoislesmêmeschoses
dit Isaïe,pour qu'on les entendeune fois; — c'estlà
le 'scrutin, «'est là le plébiscite; c'est là le vote,
c'estlà le décret,souveraindu « suffrageuniversel,j
à l'ombre duquel s'abritent, dont se font un titre
d'autorité et un diplôme de gouvernement ces
hommes qui tiennent Ja France aujourd'hui, qui
commandent,qui dominent, qui administrent, qui
jugent, qui régnent, les mains dans l'or jusqu'aux
coudes,les pieds daus le sangjusqu'aux genoux!
Maintenant, et pour en finir, faisonsune conces-
sion à M. Bonaparte. Plus de chicanes. Son scru-
L'ABSOLUTION 187
tindu20décembrea été libre, il a été éclairé; tous
lesjournaux ont impriméce qui leur a plu ; qui a
ditle contraire? des calomniateurs; on a ouvertles
réunions électorales;les murs ont disparu sous les
affiches; les passants de Paris ont balayé du pied,
sur les boulevards et dans les rues, une neige de
bulletinsblancs, bleus, jaunes, rouges; a parlé qui
a voulu,a écrit qui a voulu; le chiffreest sincère;
ce n'est pas Baroche qui acompte, c'est Barème;
LouisBlanc, Guinard, Félix Pyat, Easpail, Caussi-
. clière,Thoré, Ledru-Eollin,Etienne Arago, Albert,
Barbes, Blanqui et Gent ont été scrutateurs;. ce
sont eux-mêmesqui ont proclamé les sept millions
cinq cent mille voix. Soit. Nous accordons tout
cela. Après ? Qu'est-ce que le coup d'état en
;: conclut?
Ce qu'il en conclut? Il se frotte les mains, il
n'endemandepas davantage,cela lui suffit; il con-
clutque c'est bien, que tout est clos, que tout est
fini,qu'onn'a plus rien à lui dire,qu'il est «absous.»
Halte-là.
Le vote libre, le chiffre sincère, ce n'est que le
côté matériel de la question; il reste le côté moral.
Il y a donc un côté moral? Mais oui, prince, et
c'estlà précisément le vrai côté, le grand côté de
1 cettequestiondu2 décembre.Examinons-le.

VI

Il faut d'abord, monsieur Bonaparte, que vous


sachiezun peu ce que c'est que la conscience..hu-
maine.
Il y a deux choses dansce monde,apprenez cette
188 NAPOLÉON 1LE PETIT
nouveauté,qu'on appelle le bien et le mal. Il faut
qu'on vous le révèle, mentir n'est pas bien,trahir
est mal, assassiner est pire. Cela a beau être utile,
cela est défendu. Par qui?- me direz-vous. Nous
vous l'expliqueronsplus loin; mais poursuivons.
L'homme,sachez encore cette particularité,est un
être pensant,libre dans ce monde,responsabledans
l'autre. Chose étrange, et qui vous surprendra,il
n'est pas fait uniquementpour jouir, pour satisfaire
toutes ses fantaisies,pour se mouvoirau hasard de
ses appétits, pour écraser ce qui est là-devant lui
quand il marche, brind'herbe ou parole jurée, pour
dévorerce qui se présente quand il a faim. La vie
n'est pas sa proie. Par exemple,pour passer de
zéro par an à douze cent mille francs, il n'est pas
permis de faireun serment qu'on n'a pas l'intention
de tenir, et pour passer de douze cent mille francs
à douze millions, il n'est pas permis de briser la
constitutionet les lois de son pays, de seruer par
guèt-apenssur une assembléesouveraine,de mitrail-
ler Paris, de déporter dix mille personnes et d'en
proscrirequarante mille. Je continuede vous faire
péuétrer dans ce mystère singulier. Certes, il est
agréablede faire mettredes bas de soie,blancsà ses
laquais,mais pour arriver à ce grand résultat, il
n'est pas permisde supprimerla gloire et la pensée
d'un peuple, de renverser la tribune centrale du
monde civilisé, d'entraver le progrès du genre hu-
main et de verser des flots de sang. Cela est dé-
fendu. Par qui? me répéterez-vous,vous qui ne
voyez devantvous personne qui vous défenderien.
Patience.Vousle saureztout à l'heure.
Quoi!—ici vous vous révoltez, et je le com-
prends,—lorsqu'ona d'un côté son intérêt, son ani-
L'ABSOIiTJTION 189
Mtiofi,sa fortune, son plaisir, un beau palais à
conserverfaubourgSaint-Honoré,et de l'autre côté,
les jérémiades et les criailleriesdes femmesaux-
quelleson prendleurs maris,des mèresauxquelleson
prendleurs fils, des famillesauxquelles on -arrache
leurspères, des enfants auxquels on ôteleur pain,
iurpeûpleauquel on confisquesa liberté, de la so-
ciétéà laquelleonretire sonpoint d'appui, les lois;
quoi! lorsque,ces-criailleriessont d'un côté et l'in-
térêtde l'autre, il ne serait pas permis de dédaigner
cesvacarmes,de laisser «vociférer» tous ces gens-
là, de marcher sur -l'obstacle, et d'aller tout natu-
rellementlà oùl'on voitsa fortune, son plaisir et le
beaupalais du faubourg Saint-Honoré! voilà qui
est fort! Quoi! il faudrait se préoccuper de .ce
que,il- y a trois ou quatre ans, on ne sait plus
quand,on ne sait plus où, un jour de décembre,
qu'ilfaisait très-froid,qu'il pleuvait, qu'on avait be-
soinde quitter une chambred'aubergepour se loger
mieux,on a prononcé, on ne sait plus à proposde
quoi, dans une salle mal éclairée, devanthuit ou
neufcentsimbécilesqui vousont cru, ceshuitlettres:
Je le jure! Quoi! quand on médite «un grand
acte» il faudrait passer son temps à s'interrogersur
ce qui pourra résulter du parti qu'on prend! se
faireun soucide ce que celui-cisera mangé de ver-
minedansles casemates,de ce que celui-làpourrira
dansles pontons, de ce que cet autre crèvera à
Cayenne,de ce que cet autre aura été tué à coupsde
baïonnettes,de ce que cet autre aura été écraséà
coupsde pavés, de ce que cet autre aura été assez
bêtepour se faire fusiller, de ce- que ceux-ciseront
ruinées,de ce que ceux-làseront exilés,et de ce que
tous ces hommesqu'on ruine, qu'on exile, qu'on
190 . NAPOLÉON
LE PETIT
fusille, qu'on massacre, qui pourrissent dans les
cales et qui crèvent en Afrique, seront d'honnêtes
gensqui anrontfait leur devoir.!C'est à ces choses-
là qu'on s'arrêtera! Comment!on a des besoins,on
n'a pas d'argent, on est prince, le hasard vousmet
le pouvoir dans les mains, on en use, on autorise
des loteries, on fait exposer des lingotsd'or dansle
passageJouffroy,la pochede tout le mondes'ouvre,
on en tire ce qu'on, peut, on en donne à ses amis,
à des compagnonsdévouésauxquels on doit de la
reconnaissance,et commeil arrive un.moment où
l'indiscrétionpublique se mêle,de la chose,où cette
infâme liberté de la presse veut percer le mystère
et où la justice s'imagine que cela la regarde, il
faudrait quitter l'Elysée, sortir du pouvoir, et
aller stupidements'asseoir entre deux gendarmes
sur le banc de la sixièmechambre! Allonsdonc!
est-ce qu'il n'est pas plus simple de s'asseoir
sur le trône de l'empereur? est-ce qu'il n'est pas
plus simplede briser la libertéde la presse? est-ce
qu'il n'est pas plus simple de briser la justice?
est-ce qu'il n'est pas plus court de mettre les juges
sous ses pieds? ils ne demandentpas mieux, d'ail-
leurs! ils sont tout prêts! Et cela ne serait pas
permis!Et celaserait défendu!
Oui,monseigneur,celaest défendu.
Qui est-ce qui s'oppose? Qui est-ce qui ne per-
met pas? Qui est-ce qui défend?
M. Bonaparte, on est le maître; on a huit mil-
lions de voix pour ses crimes et douzemillionsde
francs pour ses menus plaisirs; on a un sénat et
M. Sibourdedans,ona dés armées, des canons, des
"
forteresses, des Troplong à plat ventre, des Baro-
che à quatre pattes, on est despote, on est tout-
L'ABSOLUTION 191
puissant; quelqu'unqui est perdu dans l'obscurité,
un passant, un inconuu se dresse devantvous et
tousdit: Tu ne feras pas cela.
Cequelqu'un,cette bouchequi parle dans l'ombre,
qu'onne voit pas, mais qu'on entend, ce passant,
cetinconnu,cet insolent,c'estla consciencehumaine,
Voilà ce que c'est que la consciencehumaiue.
C'estquelqu'un,-
je le répète, qu'onne voit pas,et qui
estplusfort qu'unearmée, plus nombreuxque sept
millions
cinq cent mille voix,plus haut qu'un sénat,
plusreligieux qu'un archevêque,plus savant en
droitque M. Troplong,plus prompt à devancer
n'importequelle justice que M. Baroche, et qui
tutoieVotreMajesté.

VII
Approfondissons un peu toutes cesnouveautés.
Apprenezdonc encore ceci,monsieurBonaparte:
cequidistinguel'hommede la brute, c'est la notion
(lubien et du mal. De ce bien et de ce mal dontje
vousparlais tout à l'heure.
Là est l'abîme.
L'animalestun être complet. Ce-qui fait la gran-
deurde l'homme,c'est d'être incomplet,c'est de se
sentirpar une foulede points hors du fini; c'est de
percevoirquelque chose au delà de soi, quelque
choseen deçà. Ce quelque chose qui est au delà et
endeçàde l'homme, c'est le mystère; c'est — pour
employerces faibles expressionshumaines qui sont
toujours successiveset qui n'expriment jamais
qu'uncôté,deschoses,— le monde moral. Ce monde
moral,.l'homme-y baigne autant, plus encore que
dansle mondematériel. Il vit dans ce qu'il sent
192 NAPOLÉON LE PETIT
plus que dans ce qu'il voit. La création a beau
l'obséder,le besoina beau l'assaillir, la jouissancea
beau le tenter, la bête qui est en lui a beau letour-
menter, une sorte d'aspiration perpétuelle à une
région autre le jette irrésistiblementhors de la créa-
tion, hors du besoin,hors de la jouissance,hors de
la bête. Il entrevoit toujours, partout, à chaque
instant, à toute minute, le monde supérieur, et il
remplit son âme de cette vision, et il en règleses
actions.Il ne se sent pas achevé dans cette vie d'eH
bas. H,porte en lui, pour ainsi dire, un exemplaire
mystérieux du mondé antérieur et ultérieur, du
monde parfait, auquel il compare sans cesse et
commemalgrélui le monde imparfait, et lui-même
et ses infirmités,et ses appétits, et ses passions,et
ses- actions. Quand il reconnaît qu'il s'approchede
ce modèle idéal, il est joyeux; quand il reconnaît
qu'il s'en éloigne,il est triste. Il comprendprofon-
dément qu'il n'y a rien d'inutile et d'amissible
dans ce monde, rien qui ne vienne de quelque
choseet qui ne conduise-à quelque chose.Le juste,
l'injuste, le bien, le mal, les bonnes oeuvres,les
actionsmauvaisestombent dans le gouffre,maisne
se.,perdent pas, s'en vont dans l'infini à la charge
ou au bénéficede ceux qui les accomplissent.Après
la mort onles retrouveet le total se fait. Se perdre,
s'évanouir,s'anéantir, cesser d'être, n'est pas plus
possiblepour l'atome moral que pour l'atome ma-
tériel: De là, en l'homme,ce grand et doublesen-
timentde sa liberté et de sa responsabilité.Il lui
est donné d'être bon ou d'être méchant. Ce sera
un compteà régler. Il peut être coupable; et, chose
frappanteet surlaquellej'insiste, c'est là sa grandeur'
Bien de pareil pour la brute. Pour elle, rien que
l'instinct; boireà la soif,manger à la faim, procréer
l'absolution 193
à la saison,dormirquandle soleil se couche,s'éveil-
ler quand il se lève, faire le contraire si c'est une
bête de nuit. L'animal n'a qu'une espèce de moi
obscurque n'éclaire aucunelueur morale. Toute sa
loi,je le répète, c'estl'instinct. L'instinct, sorte de
rail où la nature fatale entraînela brute. Pas de
liberté,donc pas de responsabilité; pas d'autre vie
par conséquent.La brute ne fait ni bien ni mal;
elleignore.Le tigre est innocent.
Si vousétiezpar basard innocentcommele tigre?
A de certains moments, on est tenté de croire
t[ue,n'ayant pas plus d'avertissementintérieur que
lui,vousn'avezpas plus de responsabilité.
Vraiment,il,y a des heures où je vous plains.
Qui sait? vous n'êtes peut-être qu'une malheureuse
forceaveugle.
MonsieurLouis Bonaparte,la notiondu bien et
du mal, vous ne l'avez pas. Vous êtes le seul
hommepeut-être dans l'humanité tout entière qui
n'ait pas cette notion..Cela vous.donnebarres sur
le genre humain. Oui, vous êtes redoutable.C'est
là ce qui fait votre génie, dit-on; je conviensque,
tas tous les cas, c'est là ce qui fait en ce moment
votrepuissance.
Mais savez-vousce qui sort de ce genre de puis-
sance?le fait, ouï; le droit,non.
Le crime essaiede tromper l'histoiresur son vrai
nom;il vient et dit: Je suis le succès.— Tu esle
crime!
Vousêtes couronnéet masqué. A bas le masque?
A basla couronne!
Ah! vous perdez votre peine, vous perdez vos
appelsau peuple, vos plébicistes, vos scrutins, vos
bulletins,vos additions,vos commissionsexecutives
9
194 NAPOLÉON LE PETIT
proclamantle total, vos banderoles rouges ou vertes
avec ce chiffre en papier doré: 7,500,000!Vous
ne tirerez rien de cette mise en scène. H y a des
choses sur lesquelles on ne donnepas le changeau
sentimentuniversel.Le-genrehumain,pris en masse,
estun honnêtehomme.
Même autour de vous, on vous juge. Il n'est
personne dans votre domesticité,dans la galonnée
commedans la brodée, valet d'écurie ou valet de
sénat, qui ne dise tout bas eë que je dis tout haut.
Ce que je proclameon le chuchote, voilà toute la
différence.Vous êtes omnipotent,on s'incline, rien
de plus. Onvoussalue,la rougeur au front.
Onse sent vil, mais on vous sait infâme.
Tenez, puisquevous êtes en train de donnerla
chasse à ce que vous appeliez a les révoltésde dé-
cembre,» puisque c'est là-dessus que vous lâchez
vos meutes, puisque vous avez institué un Maupas
et créé unministèrede la police spécialementpour
cela, je vousdénoncecette rebelle, cette réfractaire,
cette insurgée,la consciencede chacun."
Vous donnezde l'argent, mais c'est la main qui
le reçoit,ce n'est pas la conscience.La conscience!
pendant que vous y êtes, inscrivez-làsur vos listes
d'exil. C'est là une opposanteobstinée,opiniâtre,
tenace, inflexibleet qui met le trouble partout,
Chassez-moicela de France. Vous serez tranquille
après.
Voulez-vous savoir comment elle vous traite,
mêmechez vos amis? Voulez-voussavoir en quels
termes un honorable chevalier,de Saint-Louisde
quatre-vingts ans, grand adversaire des s déma-
goguesï et votre partisan, votait pour vous le 20
décembre?— «C'est un misérable, disait-il, mais
L'ABSOLUTION 195
un misérablenécessaire,s Non! il n'y a pas de
misérablesnécessaires!-Non. le crime n'est jamais
utile! Non, le crime n'est jamais bon! La société
sauvéepar trahison! blasphème!Il faut laisser dire
ces'choses-là aux archevêques. Eien de bon n'a
pour base le mal. Le Dieu juste n'impose pas à
l'humanité la nécessitédes misérables.Il n'y a de
nécessaireen ce mondeque la justice et la vérité.
Si ce vieillard eût regardé moinsla vie et plus la
tombe,il eût vu cela. Cette parole est surprenante
dela part d'un vieillard,car il y a une lumière de
Dieuqui éclaireles âmes proches du tombeauet qui
leurmontrele vrai.
Jamaisle droit et le crimene se rencontrent.Le
jour où ils s'accoupleraient,les mots de la langue
humainechangeraientde sens, toute certitude s'éva-
nouirait, l'ombre sociale se ferait. Quand par ha-
sard,— cela s'est vu parfois dans .l'histoire,— il
arriveque,.pourun moment,le crime a force de loi,
quelquechose tremble dans les fondementsmêmes
de l'humanité.Jusque datumsceleri! s'écrieLucain,
et ce vers traverse l'histoire comme un cri d'hor-
reur.
Donc, et de l'aveu de vos votants, vous êtes un
misérable.J'ôte nécessaire.Prenez votre parti de
cette,situation.
Eh bien, soit, direz-vous.Mais c'est là le cas
précisément;on se fait «absoudre» par le suffrage
universel.
Impossible.
Comment!impossible?
— Oui,impossible.Je vais vous faire toucherdu
doigtla chose.
196 napoléon; le petit

Vin

Vousêtes capitained'artillerie à Berne, monsieur


Louis Bonaparte. Vous avez nécessairementune
teinture d'algèbre et de géométrie. Voici des
axiomesdont vous avez probablementquelqueidée:
— 2 et 2 font4.-
— Entre deux points donnés,la ligne droite est
le cheminle plus court.
— La partie estmoinsgrande que le tout.
Maintenantfaites déclarer par sept millionscinq
cent mille voix que 2 et 2 font 5, que la ligne
droite est le cheminle plus long, que le tout est
moins grand, que la partie; faites-le déclarer par
huit millions,par dix millions,par cent millionsde
voix,vousn'aurez pas avancéd'un pas.
Eh bien, ceci va vous surprendre. Il y a des
axiomesen probité,en honnêteté, en justice, comme
il y a desaxiomesen géométrie,et la vérité morale
n'est pasplus à la mercid'un vote que la vérité al-
gébrique.
La notion du bien et du mal est insoluble au
suffrageuniversel.Il n'est pas donhé à un scrutin
de faire que le faux soit le vrai et quel'injuste soit
le juste. On ne met pas la consciencehumaineaux
voix. ..
Comprenez-vous maintenant?
Voyez cette lampe, cette petite lumière obscure
oubliéedansun coin, perdue dans l'ombre. Eegar-
dez-la, admirez-la. Elle est à peine visible; elle
brûle solitairement. Faites souffler dessus sept
millionscinq cent mille bouches à la fois; vous ne
L'ABSOLUTION 197
Péteindrezpas. Vous ne ferez pas mêmebroncherla
flamme.Faites souffler l'ouragan. La flammeconti-
nuerade monterdroiteet pure vers le ciel.
Cettelampe,c'est la conscience.
Cette flamme,c'est elle qui éclaire dansla nuitde
l'exille papier sur lequelj'écris en ce moment.

IX

Ainsi donc, quels que soient vos chiffres, con-


trouvésou non, extorqués ou non, vrais ou faux,
peu importe: ceux qui vivent l'oeil fixé sur la jus-
tice disent et continuerontde dire que le crimeest
le crime,que le parjure est le parjure, que la tra-
hisonest la trahison, que le meurtreest le meurtre,
que le sang est le sang, que la boue est la boue,
qu'un scélérat,est un scélérat, et que tel qui croit
copieren petit Napoléon,,copieen grand Lacenaire;
ilsdisentcelaet ils le répéteront,malgrévos chiffres,
attendu que sept millions cinq cent mille voix ne
pèsentrien contrela consciencede l'honnêtehomme;
attendu que dix millions,que cent millionsde voix,
que l'unanimité,même du genre humain scrutinant
en masse ne comptepas devant cet atome,devant
cetteparcellede Dieu, l'âme du juste ! attendu que
le suffrageuniversel,qui a toute souverainetésur les
questionspolitiques,n'a pas de juridiction sur les
questionsmorales.
J'écarte pour le moment, commeje le disaistout
a l'heure, à vosprocédésdu scrutin, les bandeauxsur
les yeux, lesbâillons dans les bouches, les canons
sur les places publiques,les sabres tirés, les mou-
chards pullulant, le silenceet la terreur conduisant
198 NAPOLÉON LE PETIT
le vote à l'urne commele malfaiteurau poste; j'é-
carte cela ; je suppose,je vous le répète, le suffrage
universel vrai, libre, pur, réel, le suffrageuniversel
souverain de lui-même,commeil doit être, les jour-
naux dans toutes les mains, les hommes.et les faits
questionnéset approfondis,les affichescouvrantles
murailles,la parole partout, la lumière partout! Eli
bien, à ce suffrageuniversel-là,soumettez-luila paix
et la guerre,l'effectifde l'armée,le crédit,le budget,
l'assistancepublique, la peine de mort, l'inamovibi-
lité desjuges, l'indissolubilitédu mariage,le divorce,
l'état civil et politiquede la femme,la gratuité de
l'enseignement,la constitutionde la commune,les
droitsdu travail, lesalairedu clergé,le libre échange,
les cheminsde fer, la circulation,la colonisation,la
fiscalité, tous les problèmesdont la solution n'eu-
traîne pas son abdication,car le suffrage,universel
peut tout, hormis abdiquer; soumettez-les-lui, il les
résoudra,sansdouteavecl'erreur possible,mais avec
toute la sommede certitude que contientla souve-
raineté humaine-; il les résoudra magistralement.
Maintenantessayez de lui faire trancher la question
de savoirsi Jean ouPierre a bienoumalfait de voler
une pommeclansune métairie.Là il s'arrête. Là il
avorte. Pourquoi? Est-ce que cette questionest plus
basse? Non, c'est qu'elle est plus haute. Tout ce qui
constituel'organisationpropre des sociétés,que vous
les considériezcomme territoire, commecommune,
commeétat ou commepatrie, toute matièrepolitique,
financière,sociale,dépend du suffrageuniversel et
lui obéit; le plus petit atome delà moindrequestion
moralele brave.
Le navireest à'la merci de l'Océan,l'étoilenon.
On a dit de M. Leverrier et de vous, monsieur
L'ABSOLUTION 199
Bonaparte,que vous étiez les deux seulshommesqui
crussiezà votre étoile.Vous croyezà votre étoileen
effet; vous la cherchez au-dessusde votretête. Eh
bien! cette étoile que vous cherchezen dehors de
vous,les autres hommesl'ont en eux-mêmes.Elle
rayonnesous la voûte de leur crâne, elleles éclaire
etles guide, elleleur fait voir les vraiscontoursde
la vie, elle leur montre dans l'obscurité de la des-
tinéehumainele bien et le mal, le juste et l'injuste
le réel et le faux, l'ignominieet l'honneur, la droi-
ture et la .félonie,la vertu et le crime.Cetteétoile,
sans laquelle l'âme humainen'est que nuit, c'estla
véritémorale. .
Cette lumière vous manquant, vous vous êtes
trompé.Votre scrutin du 20 décembre,n'estpour le
penseurqu'une sorte de naïvetémonstrueuse.Vous
avezappliqué ce que vousappelez« le suffrageuni-
versel» à une questionque ne comportaitpas le snf-
frage universel.Vousn'êtes pas un hommepolitique,
vousêtes un malfaiteur.Ce qu'ily a.à fairede vous
ne regarde pas le suffrageuniversel.
Oui, naïveté. J'y insiste.Le bandit des Abruzzes,
lesmainsà peine lavéeset ayant encoredu sang dans
lesongles,va demanderl'absolutionau prêtre; vous,
vousavez démandé l'absolution.auvote; seulement
vousavezoublié de vous confesser.Et en disantau
vote: absous-moi,vous lui avez mis sur la tempele
canonde votre pistolet. . .
Ah! malheureux désespéré! Vous « absoudre,»
commevousdites, cela est en dehorsdu pouvoirpopu-
laire,'celaest en dehors du pouvoirhumain.
Écoutez
Néron,qui avait inventé la société du Dix-Dé-
cembre,et qui, commevous,l'employaità applaudir
200 NAPOLÉON LÉ PETIT
ses comédieset même,commevous encore, ses tra-
gédies,Néronaprès avoirtroué à coupsde couteaule
ventrede sa mère,aurait pu, lui aussi, convoquerson
suffrage universel,à lui Néron, lequel ressemblait
encoreau vôtre, en ce qu'il n'était pas non plus gêné
par la licencede la presse; Néron, pontife et empe-
reur, entouré des juges et des prêtres prosternés
devantlui, aurait pu, posant une de ses mains san-
glantessur lecadavrechaudde l'impératriceet levant
l'autre versle ciel, prendre tout l'Olympeà témoin
qu'il n'avait pas versé ce sang, et adjurer sonsuf-
frage universelde déclarerà la face des dieuxet des
hommes,que lui, Néron,n'avaitpas tué cettefemme;
son suffrageuniversel,fonctionnantà peu près comme
le vôtre, dans la mêmelumière et dans la mêmeli-
berté, aurait pu affirmerpar sept millionscinq cent
millevoix que le divin CésarNéron,pontifeet empe-
reur, n'avait fait aucunmal à cette femmequi était
morte; sachezcela,-monsieur,Néron n'aurait pas été
« absous; ï il eût suffi qu'une voix, une seulevoix
sur la terre, la plus humble et la plus obscure,s'é-
levât au milieu de cette nuit profonde de l'empire
romainet criât danslesténèbres: Néron est un par-
ricide! pourquel'écho,l'éterneléchodelà conscience
humainerépétât à jamais, de peuple en peuple et de
siècleen siècle: Néron,a tué samère.
Eh bien! cette voixquiproteste dansl'ombre,c'est
la mienne.Je crie aujourd'hui, etn'en doutezpas,la
conscienceuniverselle de l'humanitéredit avec moi:
LouisBonapartea assassinéla France! LouisNapo-
léon,a tué sa mère!
LIVRE SEPTIEME

L'ABSOLUTION

DEUXIÈME FORMEDE L'ABSOLUTION :


LE SERMENT
I
A SERMENT, SERMENT ETDEMI
Qu'est-ceque c'est que Louis Bonaparte? c'est
le parjure vivant, c'est la restriction mentale in-
carnée,c'estla félonieen Chairet en os, c'est lefaux
serment coifféd'un chapeau de général et se faisant
appelermonseigneur.
Eh bien! qu'est-cequ'il demandeà la France, cet
hommeguet-apens? un serment.
Unserment?
Certes,après la journée du20 décembre1848 et
la journée du 2 décembre 1851, après l'Assemblée
dissouteà main armée,après les représentantsinvio-
lablesarrêtés et traqués,après la Républiqueconfis-
quée,après le coupd'état, on devaits'attendre de la
part de ce malfaiteur à im éclat de rire cynique et
honnêteà l'endroit du serment, et que ce Sbrigani
diraità la France: Tiens ! c'estvrai ! j'avais donné
ma parole d'honneur. C'est très-drôle. Ne parlons
plus de ces bêtises-là.
9*
202 NAPOLÉON LEPETIT
il
Non pas, veut un serment.
Ainsi, maires,gendarmes,juges, espions, préfets,
généraux,sergentsde ville,gardes-champêtres,com-
missairesde police,magistrats, fonctionnaires,séna-
teurs, conseillersd'état, législateurs, commis,trou-
peau, c'est dit, il le veut, cette idée lui a passé par
la tête, il l'entend ainsi, c'est son plaisir ; venez,
hâtez-vous,défilez, vous dans un greffe, vous dans
un prétoire, voussous l'oeilde votre brigadier, vous
chezle ministre; vous,sénateurs,aux Tuileries,dans
le salondesmaréchaux; vous, mouchards,à la pré-
fecture de police, vous,premiers présidents et pro-
cureurs généraux, dans son antichambre; accourez
en carrosse,à pied, à cheval,en robe, en écharpe.en
costume,en uniforme,drapés,dorés,pailletés,brodés,
emplumés,fépée au côté,la toque au front, le rabat
au cou,la ceintureau ventre; arrivez,les uns devant
le bustede plâtre, les autresdevant l'hommemême;
c'est bien, vous voiià, vous' y êtes tous, personnene
manque, regardez-le bien en face, recueillez-vous,
fouillez dans votre conscience,dans votre loyauté,
dans votre pudeur, dans votre religion; ôtez votre
gant, levezla main, et prêtez sermentà son parjure,
et jurez fidélitéà sa trahison.
Est-ce fait? Oui.Ah ! quelle farce infâme!
Donc Louis Bonaparte prend le serment au
sérieux. Yrai. il croità ma parole,.à la tienne, à la
vôtre, à la nôtre, à la leur ; il croit à la parole de
tout le monde, excepté à la sienne. Il exige qu'au-
tour de lui onjure et il ordonne qu'on soit loyal. Il
plaît à Messalinede s'entourer de pucelles. A mer-
veille.
Il veut qu'on ait de l'honneur: vousl'aurez pour
entendu,Saint-Arnaud,et vous,vousletiendrezpour
dit,Maupas.
L'ABSOLUTION 203
Allons au fond des choses pourtant; il y a ser-
ment et serment. Le serment que librement,solen-
nellement,à la face de Dieu et des hommes,après
avoirreçu un mandat de confiancede six millionsde
citoyens,on prête, en pleine assembléenationale, à
la Constitutionde son pays, à la loi, au droit, à la
nation, au peuple, à la France, ce n'est rien ; cela
n'engagepas ;. on peut s'en jouer . et en rire et le
déchirer unbeau matin du talon de sa botte; mais
le serment qu'onprête sous le canon,sous le sabre,
sousl'oeildela police,pourgarder l'emploi qui vous
faitvivre,pour conserverle grade qui est votre pro-
priété, le serment que pour sauver son pain et le
pain de ses enfantsonprête à un fourbe,à un rehelle,
au violateur:des lois, au meurtrier dé la Bépublique,
à un relaps de toutes les justices, à l'homme qui lui-
mêmea brisé son serment, oh! ce serment-làest
sacré! ne plaisantonspas.
Le serment qu'on prête au deux-décembre,neveu
du dix-huitbrumaire, est sacro-saint!
Ce que j'en admire, c'est l'ineptie. Eecevoir
comme,argent comptant et espèces sonnantestous
cesjuro de la plèbe officielle-;ne pas même son-
gerqu'on a défaittousles scrupules et qu'il ne sau-
rait y avoir là une seule parole de bon aloi ! On
est prinee et on est traître. Donner l'exemple au
sommetde l'État et s'imaginer qu'il ne sera pas
suivi! Semerdu plomb et se figurer qu'onrécoltera
de l'or ! Ne pas même s'apercevoir que toutes le
consciencesse modèlent en pareil cas sur la cons-
cienced'en haut, et que le faux serment du prince
fait tousles serments faussemonnaie!
204 NAPOLÉON
LE PETIT

11

DIFFÉKENCE DES PEU

Et puis, à qui demande-t-ondes serments? A ce


préfet? Il a trahi l'État. À ce général? il a trahi
le drapeau. A ce magistrat? il a trahi la loi. A tous
ces fonctionnaires? Ils ont trahi la République.
Chose curieuse et qui fait rêver le philosophe,que
ce tas de traîtres d'où sort ce tas de serments!
Donc, insistons sur cette heauté du 2 décembre,
M. Bonaparte-Louiscroit aux sermentsdes gens! il
croitaux serments qu'on lui prête à lui ! Quand M.
R'ouherôte son gant et dit : je le jure ; quandM.
Suin ôte son gant et dit : je le jure ; quand M.
Troplongmet la main sur sa poitrine à l'endroit où
estle troisièmebouton dessénateurs et le coeurdes
autres hommes,'et dit : je le jure, M. Bonaparte se
sent les larmes aux yeux, additionne,ému, toutes
cesloyautés et contempleces êtres avec attendrisse-
ment. Il se confie! il croit ! 0 abîme de candeur!
En vérité,l'innocencedes coquinscause parfois des
éblouissementsà l'honnêtehomme.
Une chosetoutefois étonné l'observateurbienveil-
lant et le fâche un peu, c'est la façon capricieuseet
disproportionnéedont les sermentssont payés, c'est
l'inégalité des prix que M. Bonaparte met à cette
marchandise. Par exemple M. Vidocq, s'il était
encore chef du service de sûreté, aurait six mille
francs de gages par an, M. Baroche en a quatre-
vingts mille. Il suit de là que le serment de M.
Vidocq né lui rapporteraitpar jour que seizefrancs
L'ABSOLUTION 205
soixante-sixcentimes, tandis que le sermentde M.
Barocherapportepar jour à M. Barochedeux cent
vingt-deuxfrancs vingt-deux centimes. Ceci est
évidemmentinjuste. Pourquoi cette différence?un
sermentest un serment; un serment se compose
d'un gant ôté et de huit lettres. Qu'est-ceque le
sermentde M.-Baroche a de plus que le sermentde
M.Vidocq?
Vousme direz que cela tient à la diversité des
fonctions;que M. Baroche préside le conseild'état
et que M. Vidocq ne serait que chef du service de
sûreté. Je répondsque ce sont là deshasards: que
M. Baroche excellerait probablementà diriger le
servicede sûreté et que M. Vidocqpourrait fort
bien être président du conseild'état. Ce n'est pas
là une raison!
Y^a-t-il donc des qualités diversesde serment?
Est-cecommepour les messes? Y a-t-il, là aussi,
lesmessesà quarantesous etles messesà dix sous,
lesquelles,commedisaitce curé, ne sont que «de la
gnognotte? s>A-t-on du serment pour son argent?
Y a-t-il,dans cette denrée du serment, du superfin,
de l'extrafin, du fin et du demi-fin?Les uns sont-
ils mieux conditionnésque les autres. Sont-ils
plus solides, moins mêlés d'étoupe et de coton,
meilleur teint? Y a-t-il les serments tout neufs et
qui n'ont pas servi, les. sermentsusés aux genoux,
les sermentsrapiécés, les sermentséculés? Y a-t-il
du choix enfin? qu'on nous le dise. La chose en
vaut la peine. C'est nous qui payons. Cette ob-
servationfaite dans l'intérêt des contribuables,je
demandepardon à M. Vidocq de m'être servi de
son nom. Je reconnais que je n'en avais pas le
droit. Au fait, M. Vidocq eût peut-être refusé le
serment.
206 NAPOLÉON
LE PETIT

331

DESLETTRÉSET DESSAVANTS
SEBMENT

Détail précieux: M. Bonaparte voulait qu'Arago


jurât. Sachezcela, l'astronomiedoit prêter serment.
Dans un Etat bien réglé, commela France ou la
Chine,tout est fonction,même la science. Le man-
darin de l'Institut relèvedu mandarin de la police.
La grande lunette à pied parallactique doit hom-
mage-lige•à M. Bonaparte. Un astronomeest une
espèce de sergent de ville du ciel./L'Observatoire
est une guérite commeune autre. Il faut surveiller
le bonDieu qui est là-haut et qui semble parfois ne
pas se soumettre complètementà la Constitutiondu
14 janvier. Le ciel est plein d'allusions désagréa-
bles et a besoin d'être bien tenu. La découverte
d'unenouvelletache au soleil constitueévidemment
un cas de censure.La prédiction d'une haute ma-
rée peut être séditieuse. L'annonce d'une éclipse
de lune peut être une trahison. Nous sommesun
peu luneà l'Elysée. L'astronomielibre est presque
aussi dangereuse que la presse libre. Sait-on ce
qui se passe dans ces tête-à-têté nocturnes entre
Arago et Jupiter? Si c'était M. Leverrier, bienl
mais un' membre du gouvernementprovisoire! pre-
nez garde, monsieurde Maupas! il faut que le bu-
reau des longitudesjure de ne pas conspirer avec
les astres, et surtoutaveccesfollesfaiseusesde.coups
d'état célestesqu'on appelleles comètes.
Et puis, nous l'avons dit déjà, on est. fataliste
L'ABSOLUTION 207
quand on est Bonaparte. Le grand Napoléonavait
une étoile, le petit doit bien avoir une nébuleuse;
les astronomessont certainementun peu astrolo-
gues.Prêtez serment,messieurs.
Il va sans dire qu'Aragoa refusé.
Une des vertus du serment à M. Louis Bona-
parte, c'est que, selonqu'on le refuse ou qu'on l'ac-
corde,ce sermentvous ôte ou vous rend les talents,
les mérites, les aptitudes. Vous êtes professeur de
grec et de latin, prêtezserment,sinononvouschasse
de votre chaire; vous ne savez plus le latin ni le
grec. Yous êtes professeur de rhétorique, prêtez
serment,autrement, tremblez! le récit de Théra-
mène et le songe d'Àthalie vous sont interdits;
vouserrerez à l'entour le reste de vos jours sans
pouvoir y rentrer à jamais. Vous êtes professeur
de philosophie,prêtez serment à. M. Bonaparte, si-
non'vousdevenezincapable de comprendreles mys-
tèresde la consciencehumaineet de les expliquer
aux.jeunesgens. Vousêtes professeur de médecine,
prêtez serment, sans quoi vousne saver plus tâter
le pouls à un fiévreux.—Mais si les 'bons profes-
seurs,s'en, vont, il n'y aura plus de bons élèves?
En médecine particulièrement,ceci est grave. Que
deviendrontles malades? Qui les malades? il s'agit
biendes malades. L'important est que la médecine
prête sermentà M. Bonaparte.D'ailleurs,oules sept
millionscinq cent mille voix n'ont aucun sens, ouil
est évident qu'il vaut mieux avoir la cuisse coupée
par un âne assermentéquepar Dupuytrenréfractaire.
Ah! onveut en rire, maistout ceci serre le coeur.
Etes-vousun jeune, et rare, et généreux esprit
commeDeschanel,une ferme et droite intelligenoe
commeDespois, une raison sérieuse et énergique
208 NAPOLÉON LE PETIT
comme Jacques, un éminent écrivain, un historien
populairecommeMichelet, prêtez serment oumou-
rez de faim.
Ils refusent.Le silenceet l'ombre où ils rentrent
stoïquementsaventle reste.

IV

DELACHOSE
CURIOSITES

Toute morale est niée par un tel serment,toute


honte bue, toute pudeur affrontée. Aucune raison
pour qu'on ne voie pas des choses inouïes; on les
voit. Dans telle ville à Évreux(1),par exemple,les
(1) Leprésident dutribunaldecommerce àÉvreux refuseleser-
ment.LaissonsparlerleMoniteur :
«M.Yerney,ancien présidentdutribunal decommerce d'Evreux,
«étaitcitéà comparaître
jeudidernier devantMM.lesjugescorrec-
«tionnels d'Evreux,enraisondesfaitsquiontdûsepasser, le29avril
«dernier,dansl'enceinte
del'audience consulaire.
«M.Yerney estprévenu dudélitd'excilationàlahaineetaumépris
«dugouvernement. »
Lesjugesde première instance renvoient
M.Verney etleblâment
parjugement. Appel àminimd du«procureur delaRépublique.»Arrèl
dela Courd'appel deRouen.
k«LaCour,
«Attendu quelespoursuitesontpourunique du
objetlarépression
«délitd'excitation
àlahaineetaumépris dugouvernement;
«Attendu quecedélitrésulterait, d'aprèslaprévention,
dudernier
c paragraphedelalettreécrite
p arVerney auprocureur de la Répu-
«bliqueà Évreux, le26avrildernier, etquiestainsiconçue
:.
kMaisilseraittropgravederevendiquer pluslongtemps cequenous
«croyonsêtreledroit.Lamagistrature elle-même noussauragréde
l'absolution 209
jugesqui ont prêté le serment jugent les juges qui
l'ont refusé; l'ignominie assise sur le tribunalfait
asseoirl'honneur sur la sellette; la conscienceven-
due« blâme» la consciencehonnête; la fillepublique
fouettela vierge. - -
Avecce serment-làon marche de surprise en sur-
prise. Nicolet n'est qu'un maroufle près de M.
Bonaparte. Quand M. Bonaparte a eu fait le tour
deses valets, de ses compliceset de sesvictimeset
empochéle serment de chacun,il s'est tourné avec
bonhomieverslesvaillants chefsde l'arméed'Afrique
etleur a « tenu à peuprès celangage: s — A propos,
vous savez,je vous ai fait arrêter la nuit dansvos
lits par mes"gens; mes mouchardssont entrés chez
vous l'épée haute; je les ai même décorés depuis
pour ce fait d'armes; je .vous ai fait menacer du
bâillon,si vousjetiez un cri; je vous ai fait.prendre
au colletpar mes argousins;je vous ai fait mettreà
Mazasdans la celluledes voleurset à Ham dansma
«nepasexposer larobedujugeà succomber sousla forcequenous
«annonce votredépêche.»
«Attenduque,quelque blâmablequ'aitétéla conduite deVer-
«neydanscette affaire,laCournepeutvoirdanslestermes decette
«partie
desalettreledélitd'excitation
àlahaineetaumépris dugou-
«vernement,puisquel'ordreenvertuduquel laforcedevait êtreém-
îtployée
pourempêcher desiégerlesjugesquiavaient refusé(leprêter
«lesermentn'émanait-pas du gouvernement;
«Qu'il a paslieudéslorsdeluifairel'application
delaloipénale
«parcesn'y ;
motifs,
«Confirmelejugement dontestappel,sansdépens. »
LaCourd'appel deRouen a pourpremier M.Frank-Carré,
président,
ancien
procureurgénéralprèslaGourdes pairsdansleprocès deBou-
lemême
logne, quiadressaitàM.Louis Bonapartecesparoles: «Vous
«avezfaitpratiquer 'etdistribuer pouracheter
l'embauchage l'argent la
«trahison.
»
210 NAPOLÉON LE PETIT
cellule à moi; vous avez encore aux poignets les
marques de la corde dont je vous ai liés; bonjour,
messieurs,Dieu vous ait en sa sainte garde,jurez-
môifidélité.— Changarnierl'a regardé fixementet
lui a répondu: Non, traître! Bedeaului a répondu:
Non, faussaire! Lamoiïcière lui a répondu: Non,
parjure! Lefiô lui a répondu: Non bandit! Charras
lui a donnéun soufflet.
A l'heure qu'il est, la face de M. Bonaparte est
rouge, nonde la honte,mais du soufflet. ~
Autre-variété du serment: dans les casemates,
dans les bastilles, dans les pontons, dans les pré-
sides d'Afrique, il y a des prisonniers par mil-
liers. Qui sont ces prisonniers? Nous l'avons
dit, des républicains,des patriotes,dés soldatsdela
loi, des innocents, des martyrs. Ce qu'ils souffrent,
des voix généreusesl'ont déjà dénoncé,on l'entre-
voit; nous-mêmes,dans le livre spécial sur le 2
décembre,nous achèveronsde déchirerce voile.Eh
bien, veut-onsavoirce quiarrive?
Quelquefois,à bout de souffrances,épuisés de
forces, ployant sous tant de misères, sans chaus-
sures, sans pain, sans vêtements, sans chemises,
brûlés de fièvre,rongés de vermine,pauvres ouvriers
arrachésà leurs ateliers,pauvrespaysans arrachésà
leur charrue, pleurant une femme,une mère, des
enfants,"une famille,veuve ou orpheline sans pain
de son côté et peut-êtresans asile,accablés,malades,
mourants, désespérés,quelques-uns de ces mal-
heureux faiblissent et consentent à «demander
grâce. Alors on leur apporte à signer une lettre
toute faite et adresséeà «monseigneurle prince-pré-
sident.» Cette lettre, nous la publionstelle que 1"
sieur Quentin-Bauchartl'avoue:
,L'ABSOLUTION 211
« Je soussigné, déclare sur l'honneur, accepter
avecreconnaissancela grâce qui m'est faite par le
princeLouis-Napoléon,et m'engageà ne plus faire
partie des sociétéssecrètes, à respecter les'lois et à
êtve.fidèleau gouvernementque le .pays s'est donné"
par le votedes20 et 21 décembre1851. »
Qu'on ne se méprennepas sur le sens de ce fait
grave. Cecin'est pas dela clémence octroyée,c'est
dela clémenceimplorée.Cette formule: demandez-
nousvotregrâce, signifie: accordez-nousnotre grâce.
L'assassinpenché sur l'assassiné et le couteau levé,
luicrie: je t'ai arrêté, saisi,terrassé, dépouillé,volé,
percéde coups, te voilà sous mes pieds; ton sang
coulepar vingt plaies; dis-moique tu TE REPENS;
etje n'achèveraipas de te tuer.—Ce repentir des in-
nocents,exigépar le criminel,n'est autre chose que
la.formequeprend au dehors,son remords intérieur;
Il s'imagine être de cette.façon rassuré contre son
propre crime. A quelques expédients qu'il ait re-
cours pour s'étourdir, quoiqu'il fasse sonner perpé-
tuellementà ses oreilles les sept millionscinq cent
millegrelotsde son « plébiciste,» l'hommedu coup
d'état songepar instants ; il entrevoit vaguementun
lendemainet se débat contre l'avenir inévitable.Il
lui faut purge légale,déchargée,mainlevée,quittance.
Il la demandeaux vaincus et au besoin il les met à
la torture pour l'obtenir. Au fond de la conscience
de chaqueprisonnier,de chaque déporté, de chaque
proscrit,Louis Bonaparte sent qu'il y a un tribunal
et que ce tribunal instruit son procès; il tremble, le
bourreaua une secrète peur de la victime,et, sous
figured'une grâce accordéepar lui à cette victime,il
fait signerpar ce juge son acquittement.
212 NAPOLÉON LE PETIT
Il espère ainsi donner le change à la France qui,
elle aussi, estune consciencevivante et un tribunal
attentif,et que.le jour dela sentencevenu,le voyant
absous par ses victimes, elle lui fera grâce. Il se
trompe. Qu'il perce le mur d'un autre côté, ce n'est
paspar là qu'il échappera.

LE 5 AVKIL1852

Le 5 avril 1852.voicice qu'on a vuaux Tuileries:


vershuit heures dusoir l'antichambres'est remplie
d'hommesen robes rouges, graves, majestueux,par-
lant bas,'tenant à la main des toques en velours noir
à galonsd'or, la plupart en cheveuxblancs.C'étaient
les présidents et conseillersde la cour de cassation,
les premiersprésidents des cours d'appel et les pro-
cureurs généraux; toute la haute magistrature de
France. Ces hommes restèrent dans cette anti-
chambre. Un aide-de-camp les introduisit et les
laissa là. Un quart d'heure passa, puis une demi-
heure, puis une heure; ils allaient et venaient de
longen large, causant entre eux, tirant leurs mon-
tres, attendant un coup de sonnette.Au bout d'une
heure ils s'aperçurent qu'ils n'avaient pas mêmede
fauteuils pour s'asseoir. L'un d'eux, M. Troplong,
alla dansune autre antichambreoù étaientles valets
et se plaignit. On lui apporta une chaise. Enfin
une porte à deux battants s'ouvrit; ils entrèrentpêle-
mêle dans un salon. Là un homme en frac noir se
tenait debout adossé à'une cheminée.Que venaient
faire ces hommesen robes rouges chez cet homme
L'ABSOLUTION 213
enhabit noir? Ils venaientlui prêter serment.C'était
M. Bonaparte. Il leur fit un signe de tête, eux se
courbèrentjusqu'à terre, comme il convient. En
avantde M. Bonaparte,à quelque pas,% se tenait son
chancelier,M. Abattucci,ancien député libéral, mi-
nistre de la justice du coup d'état. On commença.
M. Abattuci fit un discourset M. Bonaparte un
speech.Le prince prononça, en regardant le tapis,
quelquesmots traînants et dédaigneux;il parla de
sac légitimité; » après quoi les magistratsjurèrent.
Chacunleva la main à son tour. Pendant qu'ils
juraient,M. Bonaparte,le dosà demi tourné, causait
avecdes aides-de-campgroupés derrière lui. Quand
ce fut fini,,il tourna le dos tout à fait, et eux s'en
allèrent,branlantla tête, honteux et humiliés, non
d'avoirfait une bassesse,mais de n'avoir pas eu de
chaisesdans l'antichambre.
Commeils sortaient, ce dialogue fut entendu:—
Voilà, disait l'un deux, un serment qu'il a fallu
prêter.—Et qu'il faudra tenir, reprit un second.—
Comme le maitrede la maison,ajouta un troisième-
Tout ceci est de l'abjection,passons. Parmi ces
premiersprésidents qui juraient fidélité à Louis
Bonaparteil y avait un certain nombre d'anciens
pairsde France qui, commepairs, avaient condamné
Louis,Bonaparte à la prison perpétuelle. Mais
pourquoiregarder si loin en arrière? Passons en-
core; voici qui est mieux..Parmi ces magistrats, il
y avait, sept hommes ainsi nommés: Hardouin,
Moreau,Pataille, Cauchy,Delapalme,Grandet,Ques-
nault. Ces sept hommescomposaientavant le 2 dé-
cembrela haute cour de justice; le premier, Har-
douin,président; les deux derniers, suppléants;
les quatre antres, juges. Ces hommesavaient reçu
214 NAPOLÉON LE PETIT
et accepté de la Constitutionde 1848 un mandat
conçuen ces termes:
î Art. 68. Toutemesure par laquelle le président
«de la Républiquedissoutl'Assembléenationale, la
« proroge ou met obstacle à l'exercicede son man-
j dat, estun crimede hautetrahison.
«Les juges de la haute cour se réunissent immé-
«diatementà peine de forfaiture; ils convoquentles
«jurés dans le lieu qu'ils désignentpour procéder,
«au jugement du président et de ces complices;
<rils nommenteux-mêmesles magistrats chargésde
« remplir lesfonctionsde ministèrepublic.>
Le 2 décembre,en présencede l'attentat flagrant,
ils avaient commencéle procès et nomméun pro-
cureur général, M. Renouard, qui avait accepté,
pour suivre contre.Louis Bonaparte sur le fait du
crime de haute trahison. Joignons ce nom, Re-
nouard, aux sept autres. Le 5 avril ils étaient tous
les huit dans l'antichambre de Louis Bonaparte.
Ce qu'ilsy firent, onvient de le voir.
Ici il est impossiblede ne>pass'arrêter.
Il y a desidéestristes sur lesquellesil faut avoir
la force d'insister; il y a des cloaques d'ignominie
qu'il faut avoir.le couragede sonder.
Voyezcet homme: il est né par hasard, par mal-
heur, dansun taudis,dans un bouge, dans un antre,
onne sait où, on ne sait de qui. H est sorti de la
poussièrepour tomber dansla boue. Il n'a- eu de
père et de mère que juste ce qu'il en faut pour
naître. Après quoi tout s'est retiré de lui. Il a
rampé commeil a pu. Il a grandi pieds nus, tête
nue, en haillons,sanssavoirpour quoi faire il vivait
H ne sait pas lire, il ne sait pas qu'il y a des lois
au-dessusde sa tête; à peine sait-il qu'il y a un
L'ABSOLUTION 215
ciel. Il n'a pas de foyer,pas de toit,pas de famille,
pas de croyance,pas de livre, c'est uneâme aveugle.
Son intelligencene s'est jamais ouverte, carl'intel-
ligencene s'ouvre qu'à la lumière commeles fleurs
ne s'ouvrentqu'au jour, et il est dansla nuit. Cepen-
dantil faut qu'ilmange.La sociétéen a fait une bête
brute, la faim en fait une bête fauve. Il attend les
passants au coin d'un bois et leur arrache leur
bourse.On le prend et onl'envoieau bagne.C'est
bien.
Maintenantvoyezcet autre homme: ce n'est plus
la casaque rouge, c'est la robe rouge. Celui-cicroit
en Dieu, lit Mcolle, est janséniste et dévot, va à
confesse,rend le pain bénit. Il est bien né, comme
on dit ; rien ne lui manque,rien ne lui a jamais
manqué,.sa famillea tout prodigué à son enfance,
les soins, les leçons,les conseils,leslettres grecques
et latines, les maîtres. C'est un personnagegrave et
scupuleux.Aussien a-t-on fait un magistrat.Voyant
cet homme passer ses jours dans la méditationde
tous les grands textes, sacrés et profanes,dansl'é-
tude du droit, dans la pratique dela religion,dans
la contemplationdujuste et de l'injuste, la sociétéa
remisà sa garde ce qu'elle a de plus auguste et de
plus vénérable, le livre de la loi. Elle l'a fait juge
et punisseur' dé la trahison. Elle lui a dit : — Un
jour peut venir,une heure peut sonneroùle chefde
la forcematériellefouleraaux pieds la loi et le droit;
alors,toi, hommedela justice, tute lèveraset tu frap-
peras de ta vergel'hommedu pouvoir.— Pour cela,
et dansl'attentede cejour périlleux et suprême,elle
le comblede biens, et l'habillede pourpre et d'her-
mine. Ce jour vient en effet, cette heure unique,
sévère, solennelle, cette grande heure du devoir;
216 NAPOLÉON LE PETIT
l'hommeà la robe rouge commenceà bégayer les
paroles de la loi ; tout à coup il s'aperçoit que ce
n'est pas la justice qui prévaut, que c'estla trahisou
qui l'emporte; et alors, lui, cet hommequi a passé
sa vie à se pénétrer de la pure et sainte lumière du
droit, cet homme qui n'est rien s'il n'est pas le cou-
tempteur du succès injuste, cet homme lettré, cet
homme scrupuleux, cet homme religieux, ce juge
auquel on a confié-la garde de la loi et en quelque
sortede la conscienceuniverselle,il se tourneversle
parjure triomphant, et de la même bouche, de la
même voix dont, si le traître eût été vaincu,il eût
dit : Criminel,je' vous condamneaux galères,il dit :
Monseigneur,je vousjure fidélité!
. Prenez une balance, mettez dans un plateau ce
juge et dans l'autre ce forçat, et dites-moide quel
côté cela penche.

VI

SERMENTPARTOUT

Tellessontles chosesqui ont été vues en Franceà


l'occasion'du serment à M. Bonaparte.Ona juré ici,
là, partout; à Paris, en province, au levant,au cou-
chant, au septentrion,au midi.C'a été en France,pen-
dant tout un grandmois,un tableaude bras tenduset
de mains levées; choeurfinal: Jurons, etc. Les
ministres ontjuré entre les mains du président, les
préfets entre les mains du ministrte: la cohueentre
les mains des préfets. Qu'est-ceque M. Bonaparte
fait de tous ces serments-là? en fait-illa collection?
où les met-il? On a remarqué que le serment n'a
L'ABSOLUTION 217
guère étérefusé que par desfonctionnairesnonrétri-
bués,lesconseillersgénérauxpar exemple;Enréalité,
c'est au budgetqu'ona prêté serment.Ona entendu,
le 29 mars,tel sénateurréclamerà liaute voixcontre
l'oublide son nomqui était en quelquesorte une pu-
deurdu hasard. M. Sibour(1),archevêquede Paris,
a juré; M.Franck-Carré (2), procureurgénéral près
la Cour des pairs dansl'affaire de Boulogne,a juré ;
M. Dupin(3),président de l'Assembléenationalele
2 décembre,a juré.... — 0 mon Dieu! c'est à se
tordreles mains de honte! C'est pourtantune chose
sainte,le serment!.
L'hommequi fait un sermentn'est plus un homme,
c'estun autel ; Dieu y descend.L'homme,cette infir-
mité,cette ombre, cet atome,ce grain de sable, cette
goutted'eau, cette larme tombéedes yeux du destin.
l'hommesi petit, si débile,si incertain,si ignorant'
si inquiet; l'hommequi va dansle trouble et dansle
cloute,sachantd'hier peu de choseet de demain rien,
voyantsa route juste assezpour poser le pied devant
lui, le reste ténèbres; tremblant s'il regarde en
avant, triste s'il regarde en arrière; l'hommeenve-
loppé dans ces immensitéset dansces obscurités,le
temps,l'espace, l'être, et perdu en elles; ayant un
gouffreen lui, son âme, et un gouffrehors de lui, le
ciel ; l'homme qui, à de certainesheures, se courbe
avecune sorted'horreursacrée soustoutes les forces
de la nature, sous le bruit de la mer, sousle frémis-
sementdes arbres,sous l'ombredes montagnes,sous
le rayonnementdes étoiles;l'hommequi ne peut lever
(1)Comme
sénateur.
(2)Comme
premier dela courd'appel
président deRouen.
(3)Comme d'uncomice
président agricole.
10
218 NAPOLÉON LE PETIT
la tête le jour sansêtre aveuglépar la clarté,la irait
sans être écrasépar l'infini; l'hommequi ne connaît
rien,qui ne voit rien, qui n'entendrien ; qui peut être
emportédemain, aujourd'hui, tout de suite, par le
flot qui passe, par le vent qui souffle,par le caillou
qui tombe,par l'heure qui sonne; l'homme,à un jour
donné, cet être frissonnant,chancelant,misérable,
hochet du hasard, jouet de la minute qui s'écoule,
se redressetout à coup devantl'énigme qu'on nomme
vie humaine, sent qu'il y a en lui quelque chose
de plus grand que l'abîme, l'honneur; de plus fort
que la fatalité, la vertu; de plus profond que l'in-
connu, la foi; et seul, faible et nu, il dit à tout ce
formidablemystèrequi [le tient et qui l'enveloppe:
fais de moi ce que tu voudras,maismoi je ferai ceci
et je ne ferai pas cela; et fier, serein, tranquille,
créant avec un mot un point fixe danscette sombre
instabilitéquremplitl'horizon,commele matelotjette
une ancre dans l'Océan, il jette dans l'avenir son
serment.
0 serment! confianceadmirable du juste enlui-
même! Sublimepermission d'affirmer donnée par
Dieu à l'homme! C'est fini. H n'y en a plus. Encore
une splendeurde l'âme qui s'évanouît.
LIVRE HUITIEME
LE' PROGRÈSINCLUS
" ' DANSLE COUP
D'ÉTAT

I
Parmi nous, démocrates,l'événement du 2 dé-
cembrea frappé de stupeur beaucoupd'esprits sin-
cères. Il a déconcerté ceux-ci, découragé ceux-là,
consternéplusieurs. J'en ai vu qui s'écriaient: Finis
Polonioe! Quanta moi, puisque, à de certainsmo-
ments, il faut dire Je, et parler devant l'histoire
commeun témoin,je le proclame,j'ai vu cet événe-
mentsans trouble. Je dis plus, il y a des moments
où en présence du Deux-Décembre,je me déclare
satisfait.. .•••-•'
Quandje parviensà m'abstraire du présent,quand
il m'arrivede pouvoirdétournermes yeux un instant
de tous ces crimes,detout ce sangversé,detoutesces
victimes,de tous ces proscrits,de cespontons oùl'on
râle, de cesaffreuxbagnesde Lainbessaet de Cayenne
où l'on meurt vite, de cet exil où l'on meurtlente-
ment, de ce vote, de ce serment, de cette immense
tachedehontefaite à la France, et qui va ' s'élàrgis-
sant tous les jours; quand, oubliant pour quelques
minutes ces douloureusespensées, obsessionhabi-
tuelle de mon esprit, je parviens à me renfermer
220 NAPOLÉON LE PETIT
dansla froideursévèrede l'hommepolitique,et à ne
plus considérerle fait, mais les conséquencesdu
fait; alors, parmi beaucoup de résultats désastreux
sans doute, des progrès réels, considérables,énor-
mes,m'apparaissent,et dans ce moment-là,si je suis
toujoursde ceux que le Deux-Décembreindigne,je
ne suis plus de ceux qu'il afflige.
L'oeilfixé sur de certains côtés de.l'avenir,j'en
viens à me dire: l'acte est infâme, mais le fait est
bon.
On a essayé d'expliquerl'inexplicablevictoiredu
coup d'état de cent façons: — l'équilibre s'est fait
entre les diversesrésistances possibles et elles se
sont neutralisées les unes par les autres; — le
peuple a eu peur de la bourgeoisie;la bourgeoisie
a eu peur du- peuple; — les faubourgs ont hésité
devantla restaurationde la majorité, craignant, à
tort du reste, que leur victoirene ramenâtau pou-
voir cette droite si profondémentimpopulaire; les
boutiquiers ont reculé devant la républiquerouge;
— le peuple n'a pas compris; les classes moyennes
ont tergiversé; — les ..uns ont dit: qui allons-nous
faire entrer dansle palaislégislatif? les autres ont
dit: qui allons-nousvoir à l'hôtel de ville?— enfin
la rude répressionde juin 1848, l'insurrectionécra-
sée à coups de canon, les carrières, les casemates,
les transportations, souvenirvivant et terrible; —
et puis : — Si l'on avait pu battre le rappel! — Si
une seule légion était sortie! Si M. Sibour avait
été M. Affreet s'était jeté au-devantdes balles des
prétoriens!— Si la haute cour ne s'était pas laissé
chasserpar un caporal! — Si les juges avaient fait
comme les représentants, et si l'on avait vu les
robesrouges dans les barricades commeon y a vu
LE PROGRÈSDANSLE COUPD'ÉTAT 221
les écharpes! Si une seule arrestation avait man-
qué! — Si un régiment avait hésité ! — Si le mas-
sacredu boulevardn'avait pas eu lieu ou avaitmal
tournépour LouisBonaparte! etc., etc. — Tout cela
est vrai, et pourtant c'est ce qui a été qui devait,
être. Eedisons-le,sous cette victoire monstrueuse
et à son ombre, un immenseet définitif progrès
s'accomplit.Le 2 décembre a réussi, parce qu'à
plus d'un point de vue, je le répète, il était bon,
peut-être,qu'il réussît. Toutesles explicationssont
justes, et toutes les <explicationssont vaines. La
maininvisibleest mêlée à tout cela. Louis Bona-
parte a commisle crime; la Providencea fait l'évé-
nement. '
H était nécessaireen effet que l'ordre arrivât au
bout de sa logique. Il était nécessaire qu'on sût
bien, et qu'on sût à jamais, que dans la bouchedes
hommesdu passé, cemot, Ordre, signifie: faux ser-
ment,parjure, pillagedes dernierspublics,guerre ci-
vile, conseilsde guerre, confiscation,séquestration,
déportation,transportation, proscription,fusillades,
police,censure,déshonneurde l'armée,négation du
peuple,abaissementdela France, sénat muet,tribune
à terre, presse supprimée,guillotinepolitique,égorge-
ment.dela liberté,étranglementdu droit,violdeslois,
souverainetédu sabre, massacre, trahison, guet-
apens. Le spectacle qu'on a sous les yeux est un
spectacleutile. Ce qu'on voit en France depuis le 2
décembre,c'est l'orgiede l'ordre.
Oui, la Providence est dans cet événement.Son-
gezencore à ceci: depuis cinquante ans la répu-
blique et l'empire emplissaient les imaginations,
l'unede son reflet de terreur, l'autre de. son reflet
de gloire. De la république on ne voyait que
222 NAPOLÉON LE PETIT
1793, c'est-à-dire les formidables nécessités ré-
volutionnaires,lafournaise; de l'empire on ne voyait
qu'Austerlitz.De là un préjugécontre la république
et un prestige pour l'empire..Or, quel est l'avenir
de la France? est-ce l'empire? Non, c'est la répu-
blique. (
Il fallait renverser cette situation, supprimer le
prestigepour ce qui ne peut revivre et supprimerle
préjugé contre ce qui doit être; la Providencel'a
fait. Elle a détruit ces deux mirages. Février est
venuet a ôté à la républiquela terreur ; Louis Bo-
naparte est venuet a ôté à l'empire le prestige. Dé-
sormais1848, la fraternité, se superposeà 1793, la
terreur ;-Napoléon-le-Petit se superposeà Napoléon-
le-Grand.Les deux grandes choses, dont l'une ef-
frayaitet dontl'autre éblouissait,reculent d'unplan.
On n'aperçoit plus 93 qu'à travers sa justification,
et Napoléonqu'à travers sa caricature; la folle peur
de guillotinese dissipe, la vaine pppularité impé-
riale s'évanouit. Grâce à 1848, la républiquen'é-
pouvanteplus; grâce à Louis Bonaparte, l'empire
ne fascine plus. L'avenir est devenu possible. Ce
sontlà lessecrets de Dieu. -
Et puis, le mot Képubliquene suffitpas : c'est la
chose Eépubliquequ'il faut. Eh bien, nous aurons
la choseavecle mot. Développonsceci.

II
En attendant les simplificationsmerveilleuses,
mais ultérieures, qu'amènera un jour l'union de
l'Europe et la fédération démocratiquedu continent,
quelle sera en France la forme de l'édifice social
dont lé penseurentrevoitdès à présent, à travers les
LE PROGRÈS DANSLE COUPD'ÉTAT 223
ténèbresdes dictatures, les vagues et lumineuxli-
néaments?
Cetteforme,la voici:
La communesouveraine,régie par un maire élu;
le suffrageuniverselpartout, subordonné,seulement
en ce qui touche les actes généraux, à l'unité na-
tionale; voilà pour l'administration.Les syndicats
et les prud'hommesréglantles différendsprivés des
associationset des industries; le juré, magistrat du
fait, éclairantle juge, magistrat du droit; le juge
élu; voilà pour la justice. Le prêtre hors de tout,
exceptéde l'église, vivantl'oeilfixésur son livreet
sur le ciel, étranger au budget, ignoré de l'Etat,
connuseulementde ses croyants,n'ayantplus l'au-
torité; mais ayant la liberté; voilà pour la religion.
La guerre bornée à la défensedu territoire; la na-
tion gardenationale,diviséeen trois bans, et pou-
vantse lever commeun seul homme; voilà pour la
puissance.La loi toujours, le droit toujours, le vote
toujours: le sabrenulle part.
Or, à cet avenir,à cette magnifiqueréalisationde
l'idéaldémocratique,quels étaientles obstacles?
Il y avait quatre obstaclesmatériels,les voici:
L'armée permanente,
L'administrationcentralisée.
Le clergéfonctionnaire,
La magistratureinamovible.

ni

Ce que sont, ce qu'étaient ces quatre obstacles,


mêmesous la.Eôpubliquede Février, mêmesousla
Constitutionde 1848, le mal qu'ils produisaient,le
224 NAPOLÉON LE PETIT
bien qu'ils empêchaient,quel passé ils éternisaient,
quelexcellentordresocialils ajournaient,lepubliciste
l'entrevoyait,le philosophele savait, la nationl'igno-
rait. .:
Cesquatre institutionsénormes,antiques, solides,
arcboutéesles unessurles autres, mêléesà leur base
et à leur sommet, croisant comme une futaie de
grands vieuxarbres leursracines sous nos pieds et
leurs branchessur nos têtes, étouffaientet écrasaient
partoutles germesépars dela Francenouvelle.Là oùil
y auraiteula vie,le mouvement, l'association,la liberté
locale, la spontanéitécommunale,il y avaitle despo-
tisme administratif;là où il y aurait eu la vigilance
intelligente,aubesoinarmée,dupatriote et du citoyen,
il y avaitl'obéissancepassivedu soldat; là oùla vive
foichrétienneeût voulujaillir, il y avaitle prêtre ca-
tholique; là oùil yauraiteu la justice,ilyavait le juge.
Et l'avenirétait là, sousles piedsdesgénérationssouf-
frantes,qui ne pouvaitsortir deterre et quiattendait.
Savait-oncela dans le peuple? S'en doutait-on?
Le devinait-on?
Non.
Loin de là. Aux yeux du plus grand nombre,et
des classesmoyennesen particulier, ces quatre obs-
tacles étaient quatre supports.Magistrature,armée,
administration,clergé,c'étaient les quatre vertusde
l'ordre,les quatre forcessociales,les quatre colonnes
saintesde l'antiqueformation française.
Attaquezcela, si vousl'osez!
Je n'hésite pas à le dire: dans l'état, d'aveugle-
mentdes meilleurs esprits, avec la marche métho-
diquedû progrès normal, avec nos assemblées,dont
onne me soupçonnerapas d'être le détracteur, mais
qui,lorsqu'ellessont à la fois honnêtes et timides,
LE PROGRÈSDANSLE COUPD'ÉTAT 225
cequi arrive souvent, ne se laissent volontiersgou-
verner que par leur moyenne, c'est-à-dire,par la
médiocrité; avec les commissionsd'initiative, les
lenteurs et les scrutins, si le 2 décembren'était pas%
venu apporter sa démonstrationfoudroyante,si la.
Providencene s'en était pas mêlée, la France restait
condamnéeindéfinimentà la magistrature inamo-
vible, à la centralisation administrative,à l'armée
permanenteet au clergé fonctionnaire.
Certes, la puissancede la tribune et la puissance
dela presse combinées,ces deux grandes forces de
la civilisation,ce n'est pas moi qui cherche à les
contester et à les amoindrir, mais voyez pourtant:
combieneût-ilfallu d'efforts de tout genre, en tout
senset sous toutes les formes,par la tribuneet par
le journal,par le livre et par la parole,pour en venir
à ébranler seulement l'universelpréjugéfavorableà
ces quatre institutionsfatales! Combienpour arri-
ver à les renverser! pour faire luire l'évidenceà
tous les yeux, pour vaincre les résistances intéres-
sées,passionnéesou inintelligentes,pour éclairer à
fondl'opinionpublique, les consciences,les pouvoirs
officiels,pour faire pénétrer cette quadrupleréforme
d'abord dans les idées, puis dans les lois! Comp-
tezles discours, les écrits, les articles de journaux,
les projets de loi, les contre-projets,les amende-
ments,les sous-amendements, les rapports,lescontre-
rapports, les laits, les incidents, les polémiques,les
discussions, les démentis,les orages,
les..affirmations,
les pas en avântj les pas en arrière, les jours, les
semaines,les nïôis, les années, le quart de siècle, le
demi-siècle !

10*
226 NAPOLÉON
LE PETIT

- JV

«Je ''supposesur les bancs d'une assembléele plus


infrépidedes penseurs, un éclatant esprit, un de ces
hommes qui, lorsqu'ils se dressent debout sur la
tribune, la sentent sous eux trépied, y grandissent
brusquement,y deviennentcolosses, dépassent de
toute la têteles apparences massivesqui masquent
les réalités, et voient distinctementl'avenir par-
dessus la haute et sombre muraille du présent.
Cet homme, cet orateur, ce voyant veut.avertir son
pays; ce prophète veut éclairer les hommes d'état ;
il sait où sontles écueils; il sait que la sociétécrou-
lera précisémentpar ses quatre faux points d'appui,
la centralisationadministrative,l'arméepermanente,
le jugeinamovible,le prêtre salarié; il le sait, il veut
que tousle sachent,il monteà la tribune, il dit:
—•Jevous dénonce quatre grands périls publics.
Votre ordre politique porte en lui-mêmece qui le
tuera. Il faut transformer de fond en comble l'ad-
ministration,l'armée, le clergé et la magistrature;
supprimerici, retrancher là, refaire tout, ou périr
par ces quatre institutions que vousprenez pour des
élémentsde durée et qui sont des élémentsde dis-
solution.
On murmure.,11s'écrie:
— Votre administration centralisée, savez-vous
ce qu'elle peut devenir aux mains d'un pouvoir exé-
cutif parjure? Une immense trahison-exécutée à
la fois sur toute la surfacedela France-par tous les
fonctionnairessans exception.
Les murmureséclatent deaiouveauet avec plus
de violence; on crie : à l'ordre ! L'orateur continue:
LE PROGRÈS ..DANSLE COUPD'ÉTAT 227
—Savez-vousce.que peut devenir à un jour donné
votre armée permanente? Uninstrument de crime.
L'obéissancepassive, c'est la baïonnetteéternelle-
ment posée sur le coeurde la loi. Oui, ici même^,,
dans cette France gui est l'initiatrice du mondëf;'
dans cette terre de la tribune et de la presse, dans''
cette patrie de la pensée humaine, oui, telle heure
peut sonner où le sabre régnera, où vous, législa-
teurs inviolables,vous serez saisis au collet par des
caporaux, où nos glorieux régiments se transfor-
meront,pour le profit d'un homme et la honte d'un
peuple,en hordes doréeset enbandes prétoriennes;
où l'épée dela France sera quelquechosequifrappe
par derrière comme le poignard d'un sbire; où le
sang de la première ville dumondeassassinée,écla-
bousseral'épauletted'or de vosgénéraux!
La rumeur devient tumulte. On crie à l'ordre!
de toutes parts. — On interpellel'orateur : — Vous
venéà.d'insulter l'administration, maintenant-vous
outragezFai-mée!—Le présidentrappellel'orateur à
l'ordre.
L'orateurreprend :
— Et s'il, arrivait un jour qu'un homme ayant
dans sa main les cinq cent mille fonctionnairesqui
constituentl'administrationet les quatre cent mille
soldats qui composentl'armée, s'il arrivait que cet
homme déchirât la Constitution, violât toutes les
lois, enfreignît tous les serments, brisât tous les
droits, cpmm^'tous les crimes, savez-vousce que
feraitvotre magistratureinamovible,tutrice du droit,
gardienne dëJSlpis; savez-vousce qu'elle ferait?
Elle se tairait !;
Les clameurs,empêchent l'orateur d'achever sa
phrase. Le.tumulte devient tempête.— Cethomme
228 NAPOLÉON LE PETIT
ne respecte rien. Après l'administrationet l'armée
il traîne dans la boue la magistrature! La censure!
la censure! — L'orateur est censuréavecinscription
au .procès-verbal.Le président lui déclare que s'il
continue,l'Assembléesera consultéeet la parole lui
sera retirée.
L'orateur poursuit:
— Et votre clergé salarié! et vos évêqùes fonc-
tionnaires! Le jour où un prétendant quelconque
aura employé à tous ces attentats l'administration,
la magistratureet l'armée, le jour oùtoutesces ins-
titutions dégoutterontdu sang versé par le traître
et pour lé traître, placés entre l'homme qui aura
commisles crimes, et le Dieu qui ordonne de jeter
l'anathème au criminel,savez-vousce qu'ils feront,
vos évêques? Us se prosterneront, non devant le
Dieu,mais devantl'homme!
Se figure-t-on là furie des huées, la mêlée d'im-
précationsqui accueilleraientde telles paroles? Se
figure-t-on les cris, les apostrophes, les menaces,
l'Assembléeentière se levant en masse, la tribune
escaladéeet à peine protégée par les huissiers? —
L'orateura successivementprofanétoutes les arches
saintes, et il a fini par toucher au saint des saints,
au clergé ! Et puis que suppose-t-il là? Quel
amas d'hypothèsesimpossibleset infâmes!—Entend-
on d'ici gronder le Baroche et tonner le Dupin?
L'orateur serait rappelé à l'ordre, censuré, mis à
l'amende, exclu de la chambre pourj trois jours
commePierre Leroux et Emile de Girardin? qui
sait mêmepeut-être,expulsécommeManuel.
Et le lendemainle bourgeoisindignédirait: c'est
bien fait ! — Et de toutes parts les journaux de
l'ordremontreraientle poing au calomniateub.
LE PEOGEÈSDANSLE COUPD'ÉTAT 229
Et dans son propre parti, sur son propre banc à
l'Assemblée,ses meilleursamis l'abandonneraientet
diraient: c'est sa faute; il a été trop loin: il a sup-
posédeschimèreset desabsurdités!
Et après ce généreuxet héroïqueeffort,il se trou-
verait que les quatre institutionsattaquées seraient
chosesplus vénérableset plus impeccablesque ja-
mais, et que la question, au lieu d'avancer, aurait
reculé.

Mais la Providence, elle, s'y prend autrement.


Ellemet splendidement la chosesousvosyeuxet vous
dit : voyez.
Unhommevient Unbeau matin,—et-quelhomme!
le premiervenu, le dernier venu, sans passé, sans
avenir, sans génie,sans gloire, sans prestige, est-ce
un aventurier? est-ceun prince? cet hommea tout
bonnementles mains pleines d'argent, de billetsde
banque,d'actionsde cheminsde fer, de places, de
décorations,de sinécures; cet hommese baisse vers
les fonctionnaireset leur dit : Fonctionnaires,tra-
hissez.
Les fonctionnairestrahissent.
Tous?Sans.exception?
Oui,tous,
H s'adresse aux généraux et leur dit : généraux,
massacrez.
Les généraux massacrent.
Il se tourne vers les juges inamovibles,et leur
dit : — Magistrature,je brise la Constitution,je me
parjure,je dissous l'Assembléesouveraine,j'arrête
230 NAPOLÉON LE PETIT
les représentants inviolables;je pilleles caissespu-
bliques,je séquestre,je confisque,je bannis qui me
déplaît,je déporteà fantaisie,je mitraillesans som-
mation,je fusillesans jugement,je commets tout ce
qu'on est convenud'appeler crime,je viole tout ce
qu'on est convenu d'appeler droit; regardezles lois,
ellessont sousmespieds.
— Nousferonssemblantdene pasvoir, disent les
magistrats.
— Vousêtes des insolents,répliquel'hommepro-
videntiel.Détourner les yeux,c'est m'outrager.J'en-
tends que vousm'aidiez.Juges,vousallezaujourd'hui
me féliciter, moi qui suis la force et le crime, et
demain,ceux qui m'ont résisté, ceux qui sont l'hon-
neur, le droit, la loi, vousles jugerez — et vousles
condamnerez.
Les juges inamoviblesbaisent sa botte et semet-
tent à instruire l'affaire des troubles.
Par-dessusle marché,ils lui prêtent serment.
Alors il aperçoit dans un coinle clergédoté, doré,
crosse,chape,mitre, et il lui dit : Ah! tu es là, toi,
archevêque! Viensici. Tu vas me bénirtout cela.
Et l'archevêqueentonneson Magnificat.

VI

Ah! quelle chosefrappanteet quelenseignement !


Erudimini, dirait Bossuet.
Les ministres se sont figuré qu'ils dissolvaient
l'Assemblée.;ils ont dissousl'administration.
Les soldatsonttiré sur l'armée et l'ont tuée.
Les juges ont cru juger et condamnerdes inno-
LP PROGRÈSDANSLE COUPD'ÉTAT 231
cents; ilsontjugé et condamnéà mortla magistrature
inamovible.
Les prêtres ont cru chanterun hosannasur Louis
Bonaparte;ils ont chanté un De profundissur le
clergé.

VII

Quand Dieu veut détruireune chose, il en charge


la choseelle-même.
Toutes les institutions mauvaises de ce monde
finissentpar le suicide.
Lorsqu'elles ont assez longtempspesé sur les
hommes,la Providence,commele sultana ses visirs,
leurenvoiele cordonpar un muet; elless'exécutent.
Louis Bonaparteestle muet de la Providence.
CONCLUSION

PEEMIÈEE PAETIE

PETITESSE DU MAITEE, ABJECTIONDE LA


SITUATION^

Soyeztranquilles,l'histoirele tient.
Du reste, si ceciflatte l'amour-proprede M, Bona-
parte d'être saisi par l'histoire, s'il a par hasard, et
vraiment on le croirait, sur sa valeur commescé-
lérat politique, une illusion dans l'esprit, qu'il se
l'ôte.
Qu'il n'aille pas s'imaginer, parce qu'il a entassé
horreurs sur horreurs, qu'il se hissera jamais à la
hauteur des grands banditshistoriques. Nousavons
eu tort peut-être, dans quelquespages de ce livre,
çà et là, de le rapprocher de ces hommes.Non,
quoiqu'ilait commisdescrimes énormes,il restera
mesquin. Il ne sera jamais que l'étrangleur noc-
turne de la liberté; il ne sera jamaisque l'homme
qui a soûléles soldats,non avecde la gloire,comme
le premierNapoléon, mais avec du vin ; il ne sera
jamais que le tyran pygmée d'un grand peuple.
L'acabit de l'individu se refusede fonden combleà
PETITESSEDUMAÎTRE 233
la grandeur, mêmedans l'infamie. Dictateur, il est
bouffon;qu'il se fasse empereur,il sera grotesque.
Cecil'achèvera.Faire hausser les. épaulesau genre
humain, ce sera sa destinée.Sera-t-il moinsrude-
ment corrigé pour cela? Point. Le dédain n'ôte
rienà la colère; il sera hideux, et il restera ridicule.
Voilàtout. L'histoirerit et foudroie.
Les plus indignés mêmesne le tireront point de
là. Les grands penseurs se plaisent à châtier les
grands despotes,et quelquefoismême les grandis-
sentun peu pour les rendre dignes de leur furie;
maisque voulez-vousque l'historienfasse de ce per-
sonnage?
L'historienne pourra que le mener à la postérité
par l'oreille.
L'hommeune fois déshabillédu succès,le piédes-
tal ôté, la poussière tombée, le clinquantet l'ori-
peau et le grand sabre détachés, le pauvre petit
squelettemisà nu et grelottant, peut-on s'imaginer
riende plus chétifet de plus piteux?
L'histoire a ses tigres. Les historiens, gardiens
immortelsd'animauxféroces,montrentaux nations
cette ménagerie impériale. Tacite à lui seul, ce
grandbelluaire,a pris et enferméhuit oudix de ces
tigresdans les cagesde fer de son style. Regardez-
les ils sont épouvantableset superbes; leurs taches
font partie de leur beauté. Celui-ci, c'est Nemrod,
le chasseurd'hommes; celui-ci,c'est Busiris,le tyran
d'Egypte; celui-ci, c'est Phalaris, qui faisait cuire
des hommes vivantsdans un taureau d'airain,afin
defaire mugir le taureau; celui-ci, c'est Antiochus
qui arrachala peau de la tête aux sept Machabées
et lesfit rôtir vifs; celui-ci, c'est Néron, le brûleur
de Rome, qui enduisait.les chrétiensde cire et de
234 NAPOLÉON LE PETIT
bitumeet les allumait commedes flambeaux; celui-
ci, c'est Tibère, l'homme de Caprée; celui-ci, c'est
Domitien; celui-ci, c'est Garacalla; celui-ci, c'est
Héliogabale; cet autre, c'est Commode.,qui a ce
mérite de plus dans l'horreur qu'il était le fils de
Marc-Aurèle; ceux-ci sont des czars; ceux-cisont
des sultans; ceux-ci sont des papes; remarquez
parmi euxle tigre Borgia; voici Philippe dit le,Bon,
commeles furies étaient dites Euménides; voici
Richard III, sinistreet difforme;voici,avec sa large
face et son gros ventre, Henri VIII, qui sur cinq
femmesqu'il eut en tua trois dont il éventra une;
voiciChristiernII, le Nérondu Nord; voiciPhilippe
II, le Démondu Midi. Us sont effrayants;écoutez-
les rugir, considérez-lesl'un après l'autre ;l'historien
vousles amène,l'historienles traîne, furieux et ter-
ribles, au bord,de la cage, vous ouvre les gueules,
vous fait voir les dents, vous montre les griffes;
vous pouvez dire de, chacun d'eux: c'est un tigre
royal. En effet,ils ,ont été pris sur tous les trônes.
L'histoire les promène à travers les siècles.Elle
empêchequ'ils ne meurent;-elle en a soin. Ce sont
ses tigres.
Elle ne mêlepas aveceux les chacals.
Ellemet et garde à part les, bêtes immondes.M,
Bonaparte sera, avec Claude, avec Ferdinand VII
d'Espagne, avec Ferdinand II, de Naples, dans la
cage des hyènes.
C'est un peu un brigand et beaucoupun coquin.
Onsent toujours en lui le pauvreprince d'industrie
quivivaitd'expédientsen Angleterre; sa prospérité
actuelle, son triomphe et son empire et son gon-
flementn'y font rien; ce manteau de pourpre traîne
sur des bottes éculées. Napoléonle Petit: rien de
plus, rien de moins.Le titre de ce livre est bon.
PETITESSE DUMAÎTRE 235
Le bassessede ses vicesnuit à la grandeur de ses
crimes. Que voulez-vous?Pierre le Cruel massa-
crait, mais ne volait pas; Henri III assassinait,
mais n'escroquaitpas. Timour écrasait les enfants
aux pieds deschevauxà peu près commeM.Bona-
parte a extermineles femmeset les vieillardssur le
boulevard, mais il ne mentait pas. Écoutez l'Ms-
torienarabe : « TimourBeig,sahebkeran(maîtredu
«mondeet du siècle,maître des conjonctionsplané-
« taires), naquit à Kesclien 1336; il égorgea cent
«mille captifs; commeil assiégeait Sîwas, les ha-
« bitants,pour le fléchir,lui envoyèrentmille petits
« enfantsportant chacunun Koran sur leur tête et
« criant: Allah! Allah!Il fit enleverles livressacrés
« avec respect et écraser les enfants sous les pieds
« des chevaux; il employa soixante-dixmille têtes
a humaines,avecdu ciment, de la pierre et de la
« brique, à bâtir des tours à Hérat, à Sebzvar,à
« Tékrit, à Alep, à Bagdad; il détestaitle mensonge;
« quandil avait donnésa parole, on pouvaits'y fier. »
M. Bonaparten'est point de cette stature. Il n'a
pas cette dignitéque les grands despotes d'Orientet
d'Occidentmêlentà la férocité.L'ampleurcésarienne
lui manque.Pour faire bonnecontenanceetavoirmine
convenableparmi tous ces bourreauxillustres quiont
torturé l'humanitédepuisquatre milleans, il ne faut
pas fairehésiter l'esprit entre un général de division
et un batteur de grosse caissedes Champs-Elysées ;
il ne faut pas avoir été policemanà Londres; il ne
faut pas avoir essuyé, des yeux baissés,en pleine
courdes pairs, les mépris hautains de M. Magnan;
il ne faut pas être appelépick-pocketpar les jour-
nauxanglais;,il ne faut pas être menacéde Clichy;
il ne faut pas, en un mot,qu'il y ait du faquin dans
l'homme.
2S6 NAPOLÉON LE PETIT
Monsieur Louis-Napoléon,vous êtes ambitieux,
vous visez haut, mais il faut bien vous dire la
vérité. Eh bien, que voulez-vousque nous y fas-
sions? Vous avez eu beau, en renversant la tri-
bune de France, réaliser à votre manière le voeu
de Caligula: «Je voudrais que le genre humain
n'eût qu'une tête pour le pouvoir décapiter d'un
coup; » vous avez eu beau' bannir par milliersles
républicains comme Philippe III expulsait les
Maures et comme Torquemada chassait les juifs;
vous avez beau avoir des casematescommePierre
le Cruel, des pontons comme Hariadan, des dra-
gonnadescommeMichel Letellier et des oubliettes
commeEzzelinIII; vous avez beau vous être par-
juré commeLudovic Sforce; vous avez beau avoir
massacréet assassinéen masse commeCharles IX;
vous avez beau avoir -fait tout cela; vous avez
beau faire venirtous ces noms à l'esprit quand on
songe à votre nom, vous n'êtes qu'un drôle.N'est
pas un monstrequi veut.

II
De toute agglomérationd'hommes,de toute cité,
de toute nation, il se dégage fatalementune force
coEective.
Mettez cette force "collectiveau servicede la li-
berté, faites-la régir par le suffrage universel,la
cité devient commune, la nation devient répu-
blique.
Cette force collectiven'est pas, de sa nature,
intelligente.Étant à tous, ellen'est à personne; elle
flottepour ainsi dire en dehorsdu peuple.
ABJECTION DE LA SITUATION 237
Jusqu'aujour où, selonla vraie formulesociale qui
est: — le moins de gouvernementpossible,— cette
forcepourra être réduiteà ne plus être qu'unepolice
dela rue et du chemin,pavant les routes, allumant
lesréverbèreset surveillantles malfaiteurs,jusqu'à
cejour-là, cette force collective,étant à la mercide
beaucoupde hasards et.d'ambitions,a besoin d'être
gardéeet défenduepar des institutionsjalouses, clair-
voyantes,bien armées.
Elle peut être asserviepar la tradition; elle peut
être surprisepar la ruse.
Un homme peut se jeter dessus, la saisir, la
brider, la dompter et la faire marcher sur les
citoyens.
Le tyran est cet hommequi, sorti de la tradition
commeNicolasde Eussie, ou de la ruse commeLouis
Bonaparte,s'empareà sonprofit et disposeà son gré
dela forcecollectived'un peuple.
Cethomme-làs'il est de naissancece qu'est Nico-
las, c'est l'ennemisocial; s'il a fait ce qu'a faitLouis
Bonaparte,c'est le voleur public.
Le premiern'a rien à démêleravecla justicerégu-
lièreet légale,aveclesarticlesdescodes.Ila derrière
lui,l'épiant et le guettant,la haine au coeuret la ven-
geanceà la main, dans son palais Orloffet dans son
peuple Mourawieff;il peut être assassiné par quel-
qu'un de son arméeou empoisonnépar quelqu'unde
sa famille; il court la chance des conspirationsde
casernes,des révoltesde régiments,des sociétésmili-
taires secrètes,des complotsdomestiques,des ma-
ladiesbrusques et obscures,des coupsterribles, des
grandescatastrophes.Le seconddoit tout simplement
allerà Poissy.
Le premier a ce qu'il faut pour mourir dans la
288 NAPOLÉON VB PETIT
pourpre et pour finir pompeusementet royalement
commefinissentles monarchieset les tragédies.Le
seconddoit vivre; vivre entre quatre murs-derrière
des grilles quile laissentvoirau peuple,balayantdes
cours, faisantdes brosses de crin ou des chaussons
de lisière, vidant des baquets, avec un bonnetvert
sur la tête et des sabotsaux pieds, etde la pailledans
ses sabots.
Ah !meneursdevieux partis, hommesde l'abso-
lutisme,en Francevous avez voté en massedansles
7,500,000,hors de France vous avez applaudi; et
vousavez pris ce Cartouchepour leshéros de l'ordre.
Il est assez féroce pour cela, j'en conviens; mais
regardez la taille.Ne soyezpas ingratspour vosvrais
colosses.Vous avezdestituétrop vite vos Haynauet
vosRadetzky. Méditezsurtoutce rapprochementqui
s'offresi naturellementà l'esprit. Qu'est-ceque c'est
que ce Mandrinde Lilliput près de Nicolasczar et
césar,empereur et pape, pouvoirmi-parti bible et
knout, qui damne et condamne,commandel'exercice
à huit cent millesoldats et à deuxcent milleprêtres,
tient danssa main droiteles clefsdu paradiset dans
sa main gauche les clefs de la Sibérie, et possède
comme sa chose soixante millions d'hommes, les
âmescommes'il était Dieu,les corps commes'il était
la tombe!
ni

S'iln'y avaitpas avant.peuun dénouementbrusque,


imposant et éclatant, si la situation actuellede la
nation française se prolongeait et durait, le grand
dommage,l'effrayantdommage,ce serait le dommage
moral.
ABJECTION DE LA 8ITUATION 239
Les boulevardsde Paris, les rues de Paris, les
champset les villesde vingtdépartementsenFrance
ont été jonchés; au 2 décembre,de citoyenstués et
gisants; on a vu devant les seuils des pères et des
mères égorgés,des enfantssabrés,des femmeséehe-
veléesdans le sang et éventréespar la mitraille; on
a vu dans les maisonsdes suppliantsmassacrés,les
unsfusillésen tas dans leur cave,les autres dépêchés
à coups de baïonnettesousleurs lits, les autres ren-
verséspar une ballesur la dallede leur foyer; toutes
sortes de mains sanglantessont encoreempreintesà
l'heurequ'il est, ici sur un mur, là sur une porte, là
dansune alcôve; après la victoiredeLouisBonaparte,
Paris a piétiné trois jours dans une bouerougeâtre;
une casquette pleine de cervellehumainea été ac-
crochéeà un arbre du boulevarddesItaliens; moi
qui écris ces lignes, j'ai vu, entre autres victimes,
j'ai vu dans la nuit du 4, près la barricadeMau-
conseil,un vieillarden cheveuxblancsétendusur le
pavé, la poitrine traversée d'un biscaïenet laclavi-
cule cassée; le ruisseau de la rue qui coulaitsous
lui entraînait son sang. J'ai vu, j'ai touché de mes
mains,j'ai aidé à déshabillerun pauvre enfantde
sept ans, tué, m'a-t-on dit, rue Tiquetonne; il était
pâle, sa tête allait et venait d'une épaule à l'autre
pendant qu'on lui ôtait ses vêtements; ses yeux à
demifermésétaient fixes, et en se penchantprès de
sa bouche entr'ouverte,il semblaitqu'on l'entendit
encoremurmurer faiblement: Ma mère !
Eh bien! il y â quelque chose qui est plus poi-
gnant que cet enfant tué, plus lamentable que ce
vieillard mitraillé, plus horrible que cette loque
tachéede cervelle humaine, plus effrayantque ces
240 NAPOLÉON
LE PETIT
pavésrougis de carnage, plus irréparable que ces
hommeset ces femmes,que cespères et ces mères
égorgés et assassinés, c'est l'honneur d'un grand
peuple qui s'évanouit.
Certes,ces pyramidesde morts qu'on voyaitdans
les cimetièresaprèsque les fourgonsqui venaientdu
Champ-de-Mars s'y étaient déchargés,ces immenses
fossesouvertes qu'on emplissait le matin avec des
corps humains en se hâtantà causedes clartésgran-
dissantesdu crépuscule,c'était affreux; mais ce qui
est plus affreuxencore, c'est de songerqu'à l'heure
où noussommesles peuplesdoutent,et que pour eux
la France, cette grandesplendeurmorale,a disparu!
Ce qui est plus navrant que les crânes fendus
par le sabre, que les poitrinesdéfoncéespar lesbou-
lets, plus désastreuxque les maisons violées,que le
meurtre emplissantles rues, que le sang verséà
ruisseaux, c'est de penser que maintenanton sedit
parmi tous les peuples de la terre : Voussavezbien
cette nation des nations,ce peuple du 14 juillet, ce
peuple du 10 août, ce peuple de 1830, ce peuplede
1848, cette race de géants qui écrasait les bas-
tilles, cette race d'hommesdont le visage éclairait,
cette patrie du genre humain qui produisaitles
héros et les penseurs, ces autres héros, qui faisait
toutes les révolutionset enfantait tous les enfante-
ments,cette France dont le nom voulaitdire liberté,
cette espèced'âmedu monde,qui rayonnait en Eu-
rope, cette lumière, eh bien! quelqu'un a marché
dessus, et l'a éteinte. Il n'y a plus de France.
C'est fini. Regardez, ténèbres partout. Le monde
est à tâtons.
Ah ! c'était si grand ! Où sont ces temps, ces
ABJECTION DE LA SITUATION 241
beaux temps mêlés d'orages, mais splendides, où
tout était vie, où tout était liberté, où tout était
gloire! ces temps où le peuple français, réveillé
avant tout et debout dans l'ombre, le front blanchi
par l'aube de l'avenir déjà levé pour lui, disait aux
autres peuples encore assoupis et accablés et re-
muant à peine leurs chaînes dans leur sommeil:
Soyeztranquilles, je fais la besogne de tous, je
bèeliela terre pour tous,je suisl'ouvrier de Dieu!
Quelledouleur profonde! regardez cette torpeur
où.il y avait cette puissance! regardez cette honte
où il y avaitcet orgueil! regardezce superbepeuple
quilevaitla tête et qui la baisse!
Hélas! LouisBonaparte a fait plus que tuer les
personnes, il a amoindriles âmes. Il a rapetissé
lecoeur du citoyen.ILfaut être de la race des in-
domptableset des invincibles pour persévérer à
cette heure dans l'âpre voie du renoncementet du
devoir. Je ne sais quelle gangrène de prospérité
matériellemenace de faire tomber l'honnêteté pu-
bliqueen pourriture. Oh! quel-bonheurd'être banni,
d'être tombé, d'être ruiné, n'est-ce'pas, bravesou-
vriers?, n'est-ce pas, dignes paysans chassés de
France, et qui n'avez pas d'asile et qui n'avez pas
de souliers! Quel bonheur de manger du pain noir,
decoucher sur un matelas jeté à terre, d'avoir les
coudespercés, d'être hors de tout cela, et à ceux
qui vous disent: Vous êtes Français? de répondre:
Je suis proscrit !
Quelleïnisère que cette joie des intérêts et des
cupiditéss'assouvissantdans l'auge du 2 déeembre!
Ma foi, vivons, faisonsdes affaires,tripotons dans
les actions;,de zinc ou de cheminsde fer, gagnons
de l'argent'; c'est ignoble, mais c'est excellent; un
11
242 NAPOLÉON LE PETIT
scrupule de moins,un louis de plus ; vendonstoute
notre âmeà ce taux ! On court, on se rue, on fait
antichambre,onboit toute honte, et si l'on ne peut
avoir une concessionde chemins en France ou de
terrains en Afrique, on demandeune place.^Une
foule de dévouementsintrépides assiègent l'Elysée
et se groupent autour de l'homme. Junot, près du
premierBonaparte,bravait les éclaboussuresd'obus;
ceux-ci,près du second, bravent les éclaboussures
de boue. Partager son ignominie, qu'est-ce que
cela leur fait, pourvu qu'ils partagent sa fortune?
C'est à quifera ce trafic de soi-mêmele plus cyni-
quement,et parmi ces êtres, il y a des jeunes gens
qui ontl'oeil pur et limpide et toute l'apparence de
l'âge généreux, et il y a des vieillards qui n'ont
qu'une peur, c'est que la place sollicitéene leur
arrive pas à temps et qu'ils ne parviennentpas à se
déshonorer avant de mourir. L'un se donnerait
pour une préfecture,l'autre pour une recette, l'autre
pour un consulat; l'autre veut un bureau de tabac,
l'autre veut une ambassade. Tous veulent de l'ar-
gent, oeux-cimoins, ceux-ciplus,-car c'est au traite-
ment qu'on songe, non à la fonction. Chacuntend
là main. Tous s'oiïrent. Un de cesjours on établira
un essayeurde consciencesà la monnaie.
Quoi! c'est là qu'on enest ! Quoi! ceux mêmes
qui ont soutenu le coup d'état, ceux mêmes qui
avaient peur du croquemitainerouge et des bali-
vernes de jacquerie en 1852; ceux mêmes qui ont
trouvé ce crime bon, parce que, seloneux, il a tiré
du péril leur rente,-leur bordereau, leur caisse, leur
portefeuille,ceux-làmêmesne comprennentpas que
l'intérêt matériel surnageant seul ne serait après
tout qu'une triste épave au milieu d'un immense
ABJECTION DE LASITUATION 243
naufrage moral, et que c'est une situationeffrayante
et monstrueuse qu'on dise: Tout est sauvé, fors
l'honneur!
Les mots : indépendance,affranchissement,pro-
grès, orgueil populaire, fierté nationale, grandeur
française, onne peut plus les prononcer en France.
Chut! ces mots-là font trop de bruit; marchons
sur la pointe du pied et parlons bas. Noussommes
dansla chambred'unmalade.
— Qu'est-ce que c'est que cet homme? —*C'est
le chef, c'est le maître. Tout le mondelui obéit.—
Ah! tout le mondele respecte alors? — Non, tout le
mondele méprise.— 0 situation!
Et l'honueur militaire, où est-il? Ne parlons
plus, si vous le voulez,de ce que l'armée a fait en
décembre,mais de ce qu'elle subit en ce moment,
dece qui est à sa tête, de ce qui est sur sa tête.
Y songez-vous? y songe-t-elle? 0 armée de la Ké-
publique! armée qui as eu pour capitaines des
générauxpayésquatre francs par jour, armée qui as
eu pour chefsCarnot, l'austérité, Marceau,le désin-
téressement. Hoche, l'honneur, Kléber, le dévoue-
ment, Joubert, la probité, Dessaix, la vertu, Bona-
parte, le génie! ô armée française,pauvre malheu-
reuse armée héroïque, fourvoyéeà la suite de ces
hommes-ci! Qu'en feront-ils? où la mèneront-ils?
de quelle façon l'occuperont-ils? Quellesparodies
sommes-nousdestinés à voir et à entendre? Hélas!
qu'est-ceque c'est que ces hommesqui commandent
à nos régimentset qui gouvernent? —Le maître, on
le connaît. Celui-ci,qui a été ministre, allait être
« saisi »le 3 décembre,c'est pour cela qu'il a fait
le-2. Cet autre est t l'emprunteur «des vingt-cinq
millionsà la banque. Cet autre est l'hommedes
244 NAPOLÉON LE PETIT
lingots d'or. A cet autre, avant qu'il fût ministre,
s unami » disait:—Ah çà, vousnousflouezavecvos
actionsde l'affaire en question; ça me fatigue. S'il
y a des escroqueries, quej'en sois au moins! Cet
autre qui a des épaulettes, rient d'être convaincu
de quasi-stellionat.Cet autre, qui a aussi des épau-
lettes, a reçu le matin du 2 décembrecent mille
francs,.*pour les éventualités.» Il n'était que colo-
nel ; s'il eût été général, il eût eu davantage.Celui-
ci, qui est général, étant garde-du-corps de Louis
XVIIIet defactionderrièrele fauteuilduroi pendant
la messe, a coupé un gland d'or dutrône et l'a mis
danssa poche. On l'a chassé des gardes .pour cela.
Certes, à ces'hommes aussi on pourrait élever une
colonneex oere capto, avecl'argent pris. Cet autre
qui est général de division, a « détourné ». cin-
quante-deuxmille francs, à la connaissancedu co-
lonel Charras, dans la construction des villages
Saint-André et Saint-Hippolyte, près Mascara.
Celui-ci,qui est général en chef, était surnomméà
Grand,oùonle connaît,legénéral Cinq-Gents-Francs.
Celui-ci,qui est ministre de la guerre, n'a dû qu'à
la clémence du général Eullière de ne point passer
devant un conseilde guerre. Tels sont leshommes.
C'est égal, en avant! battez, tambours: sonnez,
clairons; flottez, drapeaux! Soldats, du haut de
ces pyramides, les quarante voleurs vous contem-
plent !
Avançonsdans ce douloureuxsujet, et voyons-en
toutes lesfaces.
Rien que le spectacle d'une fortune commecelle
de M. Bonaparte placée au sommet de l'État suf-
firait pour démoraliserun peuple.
Il y a toujours, et par la faute des institutions
ABJECTION DELÀ SITUATION 245
socialesqui devraient,avant tout,éclaireret civiliser,
il y a toujoursdans une populationnombreusecomme
la populationdela France, une classequiignore,qui
souffre,qui convoite,qui lutte,placé entre l'instinct
bestial qui pousse à prendre et la loi morale qui
invite à travailler. Dans la condition douloureuse
et accabléeoù elle est encore, cette classe,pour se
maintenirdansla droitureet dans le bien, a besoin
de toutesles pures et saintes clartés qui se dégagent
de l'Évangile; elle a besoin que l'esprit de Jésus
d'unepart, et d'autre part l'esprit de là révolution
françaiselui adressentles mêmesmâles paroles, et
lui montrentsans cesse, commeles seules lumières
dignesdes yeux de l'homme,les hautes et mysté-
rieuseslois de la destinée humaine,l'abnégation,le
dévouement, le sacrifice,le travail qui mène au bien-
être matériel, la probité qui mène au bien-êtrein-
térieur; mêmeavecce perpétuel enseignement,à la
fois divin et humain, cette classe si digne de sym-
pathie et de fraternité succombesouvent.La souf-
franceet la tentation sont plus fortes que la vertu.
Maintenantcomprenez-vous lesinfâmes conseilsque
le succès de M. Bonaparte lui donne? Un homme
pauvre,déguenillé,sans ressources,sans travail, est
là dans l'ombre au coin d'une rue, assis sur une
borne; il médite et en même temps repousse une
mauvaiseaction; par momentsil chancelle,par mo-
mentsil se redresse; il a faimet il a enviede voler;
pourvoler,il faut faireune fausse clef, il faut esca-
lader un mur, puis, la fausse clef faite et le mur
escaladé,il sera devantle coffre-fort; si quelqu'un
se réveille,si on lui résiste, il faudratuer ; sesche-
veuxse hérissent, ses yeux deviennenthagards; sa
conscience,voix de Dieu, se révolte en lui et lui
246 NAPOLÉON LE PETIT
crie: Arrête! c'est mal! ce sont des crimes! En
ce moment,le chef de l'État ' passe; l'homme voit
M. Bonaparte en habit de général avecle cordon
rouge, et des laquais en livrée galonnéed'or, galo-
pant vers son palais dans une voiture à quatre che-
vaux; le malheureux, incertain devant son crime,
regarde avidementcette vision splendide, et la sé-
rénité de M. Bonaparte,et ses épâulettesd'or, et le
cordonrouge,et la livrée,et le palais, et la voiture
à quatre chevaux,lui disent: Eéussis!
H s'attache à cette apparition,il la suit. Il .court
à l'Elysée; une fouledorée s'y précipite à la suite
du prince. Toutes sortes de voitures passent sous
cette porte, et il y entrevoitdes hommesheureuxet
rayonnants. Celui-ci, c'est un ambassadeur; l'am-
bassadeur le regarde et lui dit: Réussis. Celui-ci,
c'estun évêque;l'évêquele regardeet lui dit : Eéussis.
Celui-ci,c'est un juge; le juge le regarde et lui sou-
rit, et lui dit: Réussis.
Ainsi échapper aux gendarmes, voilà désormais
toute la loi morale. Voler, piller, poignarder, assas-
siner, ce n'est mal que si on a la bêtisedese laisser
prendre. Tout homme qui médite un crime a une
constitutionà violer, un serment à enfreindre, un
obstacleà détruireen un mot; prenez bien vos me-
sures. Soyez habile. Réussissez.H n'y a d'actions
coupablesque les coupsmanques.
Vousmettezla main dans la poche d'un passant,
le soir, à la nuit tombante, dans un lieu désert; il
voussaisit; vouslâchez ' prisé; il vous arrête et vous
mène au poste. Vous êtes coupable. Aux galères!
Vousne lâchezpas prise; vousavez un couteausur
vous,vousl'enfoncezdans la gorge de l'homme; il
tombe; le voilà mort, maintenant prenez-lui sa
ABJECTION DELA SITUATION 247
bourse et allez-vous-en.Bravo! c'est une chose
bienfaite. Vous avezferméla bouche à la victime,
au seul témoin qui pouvait parler. On n'a rien à
vousdire.
Si vous n'aviez fait que voler l'homme, vous
aurieztort; tuez-le,vousavezraison.
Réussissez,tout estlà.
Ah I ceciest redoutable.
Le jour où la consciencehumainese déconcerte-
rait,le jour où le succès aurait raison devant elle,
toutserait dit. La dernièrelueur moraleremonterait
au ciel. Il ferait nuit dans l'intérieur de l'homme.
"Vousn'auriez plus qu'à vous dévorerentre vous,
bêtesféreces!
À la dégradationmorale se joint la dégradation
politique.M. Bonaparte traite les gens de France
en pays conquis. Il efface les inscriptionsrépubli-
caines; il coupe les arbres de la liberté et en fait
des fagots. Il y avait, place Bourgogne,une statue
de la République,il y met la pioche; il y avait sur
lesmonnaiesune figurede la Républiquecouronnée
d'épis, M. Bonaparte la remplacepar le profil de
M. Bonaparte. Il fait couronneret haranguer son
bustedansles marchés commele bailli Gessler fai-
sait saluer son bonnet. Ces manants des faubourgs
avaientl'habitude de chanter en choeur,le soir, en
revenantdu travail; ils chantaient les grands chants
républicains,la Marseillaise,le Ghant du départ:
injonction de se taire; le faubourienne chantera
plus; il y a amnistie seulementpour les obscénités
et les chansonsd'ivrogne.Le triomphe est tel qu'on
ne se gêneplus. Hier on se cachait encore, on fu-
sillaitla nuit ; c'était de l'horreur, maisc'était aussi
de la pudeur; c'était un reste de respect pour le
248 NAPOLÉON LKPETIT
peuple; on semblait supposer qu'il était eneore
assez vivant pour se révolter s'il voyait de telles
choses. Aujourd'hui on se montre, on ne craint
plus rien, on guillotineen plein jour. Qui guillotiue-
t-on? Qui? Les hommes de la loi! et la justice
est là. Qui? Les hommes dir peuple, et le peuple
estlà ! Ce n'est pas tout. Il y a un hommeen-Eu-
rope qui fait horreur à l'Europe; cet hommea mis
à sac la Lombardie, il a dressé les potences de la
Hongrie,il a fait fouetterdes femmessur les places
publiques; il appelait cela « les cravacher,» et à ses
yeux, c'était clémence.Après une de ces exécutions,
le mari de l'une de ces femmesse tua. On se rap-
pelle encorela lettre terrible où la femme,M>eMa-
derspach,racontele fait et dit: Mon coeurest de-
venude pierre. A Brescia, c'est le généralPepe qui
le raconte dans. ces mémoires,cet homme a fait
bourrerdes canonsavec des bras de femmeset des
têtes d'enfants en guise de boulets, et il a envoyé
ces bras et ces têtes aux pères et aux maris qui
combattaientdans les barricades.L'an dernier cet
hommeeut l'idéede visiter l'Angleterre en touriste,
et étant à Londres, il lui prit la fantaisie d'entrer
dansune brasserie, la brasserie Barclay et Perkins.
Là il fut reconnu; une voix murmura: C'est Hay-
nau ! C'est Haynau! répétèrent les ouvriers! Ce
fut un cri effrayant; la foulese rua sur le misérable,
luiarrachaà poignéesses infâmescheveuxblancs,lui
crachaau visage et le jeta dehors.Eh bien, ce vieux
bandit à épaulettes,ce Haynau, cet hommequiporte
encoresursajouel'immensesouffletdu peupleanglais,
on annonce que «monseigneur le prince-président
l'inviteà visiterla France.» C'estjuste, Londres lui
a fait une avanie, Paris lui doit une ovation, C'est
ABJECTION DELA SITUATION 249
une réparation.Soit.Nousassisteronsà cela. Haynau
a recueillidés malédictionset des huées à la bras-
serie Perkins, il ira chercherdesfleursà la brasserie
Saint-Antoine.Le faubourg Saint-Antoinerecevra
l'ordre d'être sage. Le faubourgSaint-Antoinemuet,
immobile,impassible; verra passer, triomphantset
causant commedeux amis-dans ses vieilles rues
révolutionnaires,l'un en uniformefrançais,l'autre en
uniforme autrichien, Louis Bonaparte,le tueur du
boulevard, donnantle bras à Haynau,"le fouetteur
de femmes — Va,: continue, affront sur affront,
défigure cette France tombéeà la renverse'sur le
pavé ! rends-la méconnaissable! écrase la. face du
peuple à coups detalon ! . '.
Oh! inspirez-moi,cherchez-moi,donnez-moi,in-
ventez-moiun moyen,,quel qu'il soit, au poignard
près dontje ne veux pas,-^un Brutus à cethomme!
fi donc! H ne méritemêmepas Louvel! —trouvez-
moi un moyenquelconque-dejeter bas cethommeet
de,délivrerma patrie ! de jeter bas cet homme! cet
hommede ruse, cethommede mensonge,cet homme
de succès, cet homme de malheur! Un moyen, le
premier venu, plume, épée, pavé, émeute, par le
peuple',par le soldat; oui, quel qu'il soit, pourvu
qu'il soit loyal et au grandjour, je le prends,nous le
prenons tous, nous proscrits, s'il peut rétablir la
liberté, délivrer la république, relever notre pays
de la honteet faire rentrer dans sa poussière,dans
son oubli, dans son cloaque, ce ruffian impérial,ce
princevide-gousset,ce bohémiendes rois, ce traître,
ce maître, cet écuyer de Franconi! ce „gouvernant
radieux,inébranlable,satisfait,couronnédeson crime
heureux, qui va et vient et se promènepaisiblement
à travers.Paris frémissant,et qui a tout pour lui,
11*
250 NAPOLÉON LE PETIT
tout, la bourse,Ja boutique, la magistrature, toutes
les influences,toutes les cautions,toutes les invoca-
tions, depuis le Nom de Dieu du soldat jusqu'au
Te Deumdu prêtre !
Vraiment, quand on a fixé trop longtemps son
regard sur de certains côtés de ce spectacle,il y a
des heuresoùune sorte de vertige prendrait les plus
fermesesprits..
Mais au moins se rend-il justice, ce Bonaparte?
A-t-ilune lueur, une idée, un soupçon,une perception
quelconquede son infamie? Eéellement,on est réduit
à en douter. ,
Oui, quelquefois, aux paroles superbes qui lui
échappent,à le voiradresser d'incroyablesappels à
la postérité,à cettepostéritéqui frémira d'horreur et
de colèredevantlui, à l'entendreparler avec aplomb
de sa.« légitimité» et-.de sa « mission,» on serait
presquetenté decroire qu'il en est venuà se prendre
lui-mêmeen haute considération,et que la tête lui a
tourné au point qu'il ne s'aperçoitplus de ce qu'il
estni de ce qu'il fait.
Il croit à l'adhésion des prolétaires, il croit à la
bonnevolontédes rois, il croità la fête des aigles,i
croit aux harangues du conseil d'état, il croit aux
bénédictionsdes évêques,il croit au serment qu'il
s'est fait jurer, il croit aux sept millions cinq cent
millevoix!
Il parle à cetteheure, se sentanten humeur d'Au-
guste, d'amnistierles proscrits. L'usurpationamnis-
tiant le droit! la trahison amnistiant l'honneur! la
lâchetéamnistiantle courage! le crimeamnistiantla
vertu ! Il est à ce point abruti par son succès qu'il
trouve celatout simple.
Bizarre effet d'enivrement! illusion d'optique! il
ABJECTION DE LA SITUATION 251
voit dorée, splendide et rayonnantecette chose du
14janvier, cette constitutionsouilléede boue, tachée
de sang,ornée de chaînes,traînéeaumilieudeshuées
de l'Europepar la police,le sénat,le corps législatif
et le conseild'état ferrés à neuf! Il prend pour un
char de triomphe et veut faire passer sous l'arc de
l'Étoile cette claie sur laquelle debout, hideux et le
fouet à la main,il promènele cadavresanglantdela
République!
DEUXIEME PARTIE

DEUIL ET FOI

I
La Providenceamèneà maturité, par le seul fait
de la vie universelle,les hommes,les choses,les évé-
nements. H suffit, pour qu'un ancien monde s'é-
vanouisse,que la civilisation,montant majestueuse-
ment vers son solstice,rayonnesur les vieillesinsti-
tutions, sur les vieux préjugés, sur lesvieilleslois,
sur les'vieilles moeurs. Ce rayonnementbrûle le
passé et le dévore. La civilisationéclaire, ceciest
le fait visible; et en même temps elle consume,ceci
est le fait mystérieux. A son influence,lentement,
et sans secousse, ce qui doit décliner décline,ce qui
doit vieillirvieillit; les rides viennent aux choses
condamnées,aux castes,aux codes, aux institutions,
aux religions. Ce travail de décrépitude se fait en
quelque sorte de lui-même. Décrépitude féconde
sous laquelle germe la vienouvelle.Peu à peu la
ruine se prépare ; fle profondes lézardes qu'on ne
voit pas se ramifient dans l'ombre et mettent en
poudreau-dedans cette formation séculaire qui fait
encore masse au dehors; et voilà qu'un beau jour,
tout à coup,cet antique ensemblede faitsvermoulus
dont se composentles sociétés caduques,devientdif-
forme; l'édificese disjoint,se décloue,surplombe.
Alors tout ne tient plus à rien. Qu'il survienneun
DEUILET FOI 253
de ces géantspropres aux révolutions, que ce géant
lèvela main,,et tout est dit. Il y a telle heure dans
l'histoire où un coup de coude de Danton ferait
crouler l'Europe.
1848 fut une de ces heures. La VieilleEurope
féodale,monarchiqueet papale, replâtrée si fatale-
mentpour la France en 1815, chancela. Mais Dan-
ton manquait.
'L'écroulementn'eut pas lieu.
On a beaucoupdit, dans la phraséologiebanale
qui s'emploieen pareil cas, que .1848 avait ouvert
un gouffre. Point. Le cadavre du passé était sur
l'Europe; il y est encore à l'heure qu'il est. 1848
ouvritunefosse pour y jeter ce cadavre..C'estcette
fosse qu'on a'prise pour un gouffre.
En 1848, tout ' ce qui tenait au passé, tout ce
qui vivait du cadavre, vit de près cette fosse.Non-
seulementlesrois sur leurs trônes, les cardinauxsur
leurs barrettes, les juges à l'ombre de leur guillo-
tine, les capitaines sur leurs chevaux de guerre,
s'éinurent;. mais quiconque avait un intérêt quel-
conque, dans ce qui allait disparaître; quiconque
cultivait à son profit une fiction sociale et .avait
à bail et à loyer un abus ; quiconque était gardien
d'un mensonge,portier d'un préjugé oufermierd'une
superstition; quiconqueexploitait, usurait, pressu-
rait, mentait; quiconquevendait à faux poids, de
puis ceux qui altèrent une balance jusqu'à ceux qui
falsifientla Bible; depuis le mauvais marchand
jusqu'au mauvaisprêtre ; depuisceuxqui manipulent
les chiffresjusqu'à ceux qui monnayentles miracles;
tous, depuis tel banquier juif qui se sentit un peu
catholiquejusqu'à tel évêquequi en devint un peu
juif, tous leshommesdu passé penchèrentleur tête
les uns vers les autres et tremblèrent.
254 NAPOLÉON LE PETIT
Cette fosse qui était béante, et.où avaient failli
tombertoutes les fictions,leur trésor, qui pèsent sur
l'hommedepuis tant de siècles, ils résolurent de la
combler.Ils résolurent de la murer, d'y entasser
la pierre et la roche et de dresser sur cet entasse-
ment uu gibet, et d'accrocher à. ce gibet, morne et
sanglante,cette grandecoupable: la Vérité.
Ils résolurent d'en finir une foispour toutes avec
l'esprit d'affranchissementet d'émancipation,et de
refouleret de comprimerà jamais la forceascension-
nellede l'humanité.
L'entreprise était rude. Ce que c'était que cette
entreprise,nous l'avonsindiquédéjà,plus d'une fois,
dans ce livre et ailleurs.
Défairele travail de vingtgénérations; tuer dans
le dix-neuvièmesiècle, en le saisissant à la gorge,
trois siècles, le seizième,le dix-septièmeet le dix-
huitième, c'est-à-dire Luther, Descarte et Voltaire;
l'examenreligieux,,l'examenphilosophique,l'examen
universel; écraser danstoute l'Europe cetteimmense
végétation de la libre pensée, grand chêne ici, brin
d'herbe là ; marier le knout et l'aspersoir; mettre
plus d'Espagne dans le Midi et plus de Eussie dans
le Nord; ressuscitertout ce qu'on pourrait de l'in-
quisition et étouffertout ce qu'on pourrait de l'in-
telligence; abêtir la jeunesse, en d'autres termes,
abrutir l'avenir; faire assister le mondeà l'auto-da-
fé des idées; renverser les tribunes, supprimer le
journal, l'affiche, le livre, la parole, le cri, le mur-
mure,le souffle; fairele silence; poursuivrela pen-
sée dans la casse d'imprimerie,dans le composteur,
dansla lettre de plomb, dans le cliché, dansla litho-
graphie, dans l'image, surle théâtre, sur le tréteau,
dans la bouchedu comédien,dans le cahier dumaître
DEUILET FOI 255
d'école, dans la balle du colporteur; donner à cha-
cun pour foi, pour loi, pour but et pour Dieu l'in-
térêt matériel; dire ..aux peuples: mangez et ne
pensez pas ; ôter l'hommedu cerveau et le mettre
dans le ventre'; éteindrel'initiative individuelle,la
vie locale, l'élan national, tousles instincts profonds
qui poussent l'hommeversle droit, anéantirce moi
des nations qu'on nommepatrie; détruire la natio-
nalité chez les peuples^partagés et démembrés,les
constitutionsdans les États constitutionnels,la ré-
publique en-France, la libertépartout; mettre par-
tout le.piedsur l'efforthumain.
En un mot,fermer cet abîme qui s'appellele pro-
grès-
Tel fut le.plan vaste, énorme,européen,que per-
sonnene conçut, car pas unde ceshommesdu vieux
monden'en eût eu le.génie, mais que tous suivirent.
Quant au plan en lui-même,quant à cette,immense
idée de compressionuniverselle, d'où venait-elle?
qui pourrait le dire? On la vit dans l'air. Elle
apparut du côté du passé. Elle éclaira certaines
âmes, elle montra certaines routes. Ce fut comme
une lueur sortiede la tombe de Machiavel.
A de certains momentsde l'histoire humaine,
aux choses qui se trament, aux choses qui se font,
il semble que tous les vieux démons de l'humanité,
LouisXI, Philippe II, Catherinede Médicis,le duc
d'Alb.e,Torquemada,sont quelquepart là, dans un
coin,assis autour d'unetable et.tenant conseil.
On regarde, on cherche, et au lieu des colosses
on voit des avortons. Où l'on supposait le duc
d'Albe, on trouve Schwartzenberg; où l'on sup-
posait Torquemada, on trouve Veuillot. L'antique
despotismeeuropéen continue sa marche avec ces
256 NAPOLÉON LE PETIT
petits hommeset va toujours; il ressemble au czar
Pierre en voyage.— Onrelaie avecce qu'on trouve,
écrivait-il; quand nousn'eûmesplus de chevauxtar-
tares, nousprîmes desânes.
Pour atteindre à ce but, la compressionde tout
et de tous,il fallait s'engager dans une voie obscure,
tortueuse,âpre, difficile; on s'y engagea.Quelques-
uns de ceux qui y entrèrent savaient ce qu'ils fai-
saient.
Les partis vivent de mots; ces tommes, ces me-
neurs de 1848effrayaet rallia, avaient, nous l'avons
dit plus haut, trouvé leurs mots; religion, famille,
propriété. Ils exploitaient, avec cette vulgaire
adresse qui suffitlorsqu'onparle à la peur, certains
côtés obscurs de ce qu'on appelait socialisme. Il
s'agissait de « sauver la religion, la propriété et la
famille.» Suivezle drapeau, disaient-ils.La tourbe
desintérêtseffarouchéss'y rua.
On se coalisa, on fit front, on fit bloc. On eut
de la foule autour de soi. Cette foule était com-
posée d'éléments divers. Le propriétaire y entra
parce que ses loyers avaientbaissé: le paysan,parce
qu'il avait payé les 45 centimes; tel qui ne croyait
pas en Dieu crut nécessaire de sauver la religion
parce qu'il avait été forcé de vendre ses chevaux.
On dégageade cette foule la force qu'elle contenait
et l'on s'en servit. On fit de la compressionavec
tout, avecla loi, avec l'arbitraire,avecles assemblées,
avec la tribune, avec le jury, avec la magistrature,
avec la police,enLombardieavecle sabre, à Naples
avec le bagne, en Hongrie avec le gibet. Pour re-
museler les intelligences,pour remettre à la chaîne
des esprits, esclaves échappés, pour empêcher le
passé de disparaître pour empêcher l'avenir de
DEUILET FOI 257
naître, pour rester les'rois, les les
puissants, privi-
légiés, les heureux, tout devint bon, tout devint
juste, tout fut légitime. On fabriqua pour les be-
soinsde la lutte et on répandit dansle mondeune
moralede guet-apenscontrela liberté que mirenten
action Ferdinand à Païenne, Antonelli à Rome,
Schwartzenbergà Milan et à Pesth, et plus tard à
Paris les hommesde décembre,cesloups d'état.
Il y avait un peuple parmi les peuples qui était
une"sorte d'aîné dans cette famille d'opprimés;qui
était commeun prophète dans la tribu humaine.
Ce peuple avait l'initiativede tout le mouvement
humain.Il allait, il disait: Venez,et onle suivait.
Commecomplémentà la fraternité des hommes
qui est dans l'Evangile, il enseignaitla fraternitédes
nations.Il parlait par la. voix de ses écrivains, de
ses poètes, de ses philosophes, de ses orateurs
commepar une seule bouche, et ses paroles s'en
allaientaux extrémitésdu monde se poser comme
des langues defeu sur le front de tous les peuples.
Il présidait la cène des intelligences.Il multipliait
le pain de vie à ceux qui erraient dansle désert.
Un jour une tempête l'avait enveloppé;il marcha
sur l'abîme et dit aux peuples effrayés: pourquoi
craignez-vous?Le flot des révolutionssoulevé par
lui s'apaisasous ses pieds, et, loin de l'engloutir,le
glorifia.Les nations malades,souffrantes,infirmes,
se pressaientautour de lui; celle-ciboitait,la chaîue
de l'Inquisitionrivéeà son piedpendant trois siècles
l'avait estropiée; il lui disait : Marche! et elle
marchait;cette autre était aveugle, le vieuxpapisme
romainlui avait rempliles prunellesde brume et de
nuit, il Jui disait: Vois; elle ouvrait les yeux et
voyait. Jetez vos béquilles, c'est-à-dire vos pré-
258 NAPOLÉON LEPETIT
jugés, disait-il,jetez vos bandeaux, c'est-à-direvos
superstitions,tenez-vous droits, levez la tête, re-
gardez le ciel, regardez le soleil, contemplezDieu.
L'avenir est à vous. 0 peuples, vous avez une
lèpre, l'ignorance; vous avez une peste, le fana-
tisme; il n'est pas un de vous qui n'ait et qui ne
porte une de ces affreusesmaladies qu'on appelle
un despote; allez, marchez, brisez les liens dn mal,
je vous délivre,je vous guéris! C'était par toute
la terre une clameurreconnaissantedes peuples que
cette parole faisait sains et. forts. Un jour il s'ap-
procha de la Pologne morte, il leva le doigt et lui
cria: Lève-toi! la Polognemorte seleva.
Ce peuple, les hommes du passé, dont, il an-
nonçait la chute, le redoutaient et les haïssaient.
A forcede ruse et de patiencetortueuse et d'audace,
ils finirentpar le saisiret vinrent à bout de le gar-
rotter.
Depuisplus de trois années, le monde assiste à
un immense supplice, à un effrayant spectacle.
Depuisplus de trois ans, les hommesdu passé, les
scribes,les pharisiens,les publicains,les princes des
prêtres, crucifient,en présence du genre humain,le
Christ des peuples,le peuple français. Les uns ont
fourni la croix, les autres les clous, les autres le
marteau. Falloux lui a mis au front la couronne
d'épines. Montalembertlui a appuyé sur la bouche
l'épongede vinaigreet de fiel. Louis Bonaparte est
le misérablesoldatqui lui a donné le coup de lance
au flancet lui a fait jeter le cri suprême: Eli! Mil
Lamma Sabactani!
Maintenant c'est fini. Le penple français est
mort.La grande tombeva s'ouvrir.
Pour trois jours.
DEUILET FOI 259

II
Ayons foi.
Non, ne nous laissons pas abattre. Désespérer
c'est déserter.
Regardonsl'avenir.
L'avenir,— on ne sait pas quellestempêtesnous
séparentdu port, mais le port lointain et radieux,
on l'aperçoit;—l'avenir, répétons-le,c'est la Répu-
blique pour tous; ajoutons: l'avenir, c'est la paix
"avectous.
Ne tombons pas dans le travers vulgaire qui est
de maudire et de déshonorerle siècle où l'on vit.
Érasme a appeléle seizièmesiècle, nl'excrémentdes
temps, » fex temporum; Bossueta qualifié ainsi le
dix-septièmesiècle: « tempsmauvaiset petit; » Rous-
seau a flétri le dix-huitièmesiècle en ces termes:
« Cettegrande pourritureoù nousvivons.» La pos-
térité a donnétort à ces espritsillustres. Ellea dit à
Érasme: le seizième siècle est grand; elle a dit à
Bossuet: le dix-septiêmesiècle est grand; elle a dit
à Rousseau:le dix-huitièmesiècleest grand.
L'infamiede ces siècles eût été réelle, d'ailleurs,
que ces hommesforts auraienteu tort de se plaindre.
Le penseur doit accepter avec simplicitéet calmele
milieu où la Providencele place La splendeur de
l'intelligencehumaine, la hauteur du génie n'éclate
pas moins par le contraste que par l'harmonieavec
les temps. L'homme stoïque et profond n'est pas
diminuépar l'abjection extérieure. Virgile,Pétrar-
que,Racinesont grands dans leur pourpre; Job est
plus grandsur son fumier.
Maisnous pouvonsle dire, nous hommesdu dix-
neuvièmesiècle, le dix-neuvièmesiècle n'est pas le
260 NAPOLÉON LÉ PETIT
fumier. Quelles que soient les hontes de l'instant
présent,quelsque soientles coups dont le va-et-vient
des événementsnousfrappe,quelle que soit l'appa-
rente désertionou la léthargie momentanéedes es-
prits, aucun de nous, démocrates,ne reniera cette
magnifiqueépoque où nous sommes, âge viril de
l'humanité.
Proclamons-lehautement, proclamons-ledans la
chute et dansla défaite, ce siècle est le plus grand
des siècles;et savez-vouspourquoi? parce qu'il est
le plus doux. Ce siècle, immédiatemeutissu de la
Révolution française et son premier-né, affranchit
l'esclaveen Amérique,relèvele paria en Asie,éteint
le suttée dans l'Inde et écrase en Europe les der-
niers tisons du bûcher, civilise la Turquie, fait
pénétrerde l'Evangilejusque dans le Koran, dignifie
la femme,subordonnele droit du plus fort au droit
du plus juste, supprime les pirates, amoindritles
pénalités, assainit les bagnes,jette le fer rouge à
l'égout, condamnela peine de mort, ôtele boulet du
pied des forçats, abolit les supplices, dégrade et
flétritla guerre,émousselesducsd'Albe efclesCharles
IX, arracheles griffesaux tyrans.
Cesiècle proclame la souverainetédu citoyen et
l'inviolabilitéde la vie; il couronnele peuple et
sacre l'homme.
Dansl'art il a tous les génies: écrivains,orateurs,
poètes,historiens,publicistés,philosophes,peintres,
statuaires,musiciens;la majesté, la grâce, la puis-
sance,la force,l'éclat, la profondeur,la couleur, la
forme,le style; il se retrempe à la fois dans le réel
et dans l'idéal, et porte à la main les deux foudres,
le vrai et lebeau. Dansla science il accomplit tous
les miracles; il fait du coton un salpêtre,de la va-
DFUILET FOI 261
peur un. cheval, de la pile de Voltaun ouvrier,du
fluide électriqueun messager, du soleilun peintre;
il s'arrose avec-l'eau souterraineen attendantqu'il
se chauffeavec le feu central ; il ouvresur les deux
infinisces deux fenêtres, le télescopesur Pinfiniment
grand,le microscopesurPinfinimentpetit, et il trouve
dansle premier abîme des astres et dansle second
abîmedes insectesqui lui prouventDieu.Il supprime
la durée, il supprimel'espace, il supprimela souf-
france; il écrit une lettre de Paris à Londres,et il a
la réponsedansdix minutes; il coupeune cuisseà un
homme,l'hommechanteet sourit.
Il n'a plus qu'à réaliser — et il y touche — un
progrèsqui n'est rien à côté des autres miraclesqu'il
a déjà faits; il n'a qu'à trouver le moyende diriger
dansune masse d'air une bulle d'air plus léger; il a
déjà la bulled'air, il la tient emprisonèée;il n'a plus
qu'à trouver la force impulsive,qu'à faire le vide
devantle ballon,par exemplequ'à brûler l'air devant
l'aréostat,commefait la fuséedevantelle ; il n'a plus
qu'à résoudre d'une façon quelconquece problème'
et il le résoudra; et savez-vousce qui arrivera
alors? à l'instant mêmeles frontières s'évanouis-
sent, les barrières s'effacent,tout ce qui est mu-
raillede la Chineautourde la pensée,autourducom-
merce, autour de l'industrie, autourdes nationalités,
autour du progrès,s'écroule; en dépit des censures,
en dépit des index, il pleut deslivreset desjournaux
partout; Voltaire, Diderot, Eousseau tombent en
grêle sur Rome,sur Naples, sur Vienne,sur Péters-
bourg; le Verbe humain est manneetJe serf le ra-
massedansle sillon; lesfanatismesmeurent,l'oppres-
sion est impossible; l'homme se traînait à terre, il
échappe; la civilisationse fait nuée d'oiseaux et
262 NAPOLÉON LE PETIT
s'envole,et tourbillonne,ets'abat joyeusesur tousles
points du globe à la fois; tenez, la voilà, elle passe;
braquez vos canons,vieux despotismes,elle vousdé-
daigne; vous n'êtes que le boulet, elle estl'éclair;
plus de baines, plus d'intérêts s'entre-dévorant,plus
de guerres; une sorte de vie nouvelle,faite de con-
corde et de lumière, emporte et apaise le monde;
la fraternité des peuplestraverseles espaces et com-
muniedansl'éternel azur, leshommesse mêlentdans
les cieux.
En attendant ce dernier progrès,voyezle point où
ce siècleavait amenéla civilisation.
Autrefoisil y avait un mondeoù l'on marchait à
pas lents, le doscourbé, le frontbaissé; où le comte
deGouvionse faisaitservirà table par Jean-Jacques,
oùle chevalierde Eohan donnaitdes coupsde bâton
à Voltaire,oùl'on tournait Danielde Foê au pilori;
où une ville comme Dijon était séparée d'uneville
commeParis par un testamentà faire, des voleurs
à tous les coinsde bois et dix jours de coche; où
un livre était une espèce d'infamieet d'ordure que
le bourreaubrûlait sur lesmarches du palais de jus-
tice ; oùsuperstitionet férocitése donnaientla main;
où le pape disaità l'empereur: Jungamus deosteras,
gladium gladio copulemus; où l'on rencontrait à
chaquepas des croix auxquellespendaientdes amu-
lettes, et des gibetsauxquelspendaientdeshommes;
où il y avait des hérétiques, des juifs, des lépreux;
où les maisonsavaient des créneauxet desmeur-
trières, où l'on fermaitles rues avecune chaîne,les
fleuves avec une chaîne,les camps mêmesavec une
chaîne, commeà labataille de Tolosa, lesvilles avec
des murailles,les royaumesavecdes prohibitionset
des pénalités; où, exceptél'autorité et la force qui
" DETJILET FOI
263
adhéraient étroitement, tout était parqué, réparti,
coupé,divisé, tronçonné, haï et haïssant, épars et
mort; les hommes poussière, le pouvoir bloc.
Aujourd'huiil y a un mondeoùtout est vivant,uni,
combiné,accouplé;confondu; un-mondeoù régnent
la pensée,le commerceet l'industrie; oùla politique,
de plus en plus fixée, tend à se confondreavecla
science; un monde où lésderniers échafaudset les
derniers canons se hâtent de couper les dernières
têtes et de vomir leurs derniersobus; un mondeoù
le jour croît à chaque minute; unmonde où la dis-
tance a disparu, où Constantinopleest plus près de
Paris que n'était Lyon il y a cent ans, où l'Améri-
que et l'Europe palpitent du mêmebattementde
coeur; un monde, tout circulationet tout amour,
dont la France est le cerveau, dont les cheminsde
fer sont les artères et dont les fils électriquessont
les fibres. Est-ce que vousne voyezpas qu'exposer
seulement une telle situation, c'est tout expliquer,
c'est tout démontrer et tout résoudre? Est-ce que
vous ne sentez pas que le vieux mondeavait fata-
lement une vieilleâme, la tyrannie, et que, dansle
monde nouveau,va descendre nécessairement,irré-
'
sistiblement,divinement,une jeune âme,la liberté?
C'étaitlà l'oeuvrequ'avait faiteparmi les hommes
et qui continuait splendidementle dix-neuvième
siècle, ce siècle de stérilité, ce siècle de décrois-
sance, ce sièclede décadence,cesiècled'abaissement,
commedisent les pédants,les rhéteurs, lesimbéciles
et toute cette immondeengeancede cagots, de fri-
pons et de fourbes quibavebéatementdu fielsur la
gloire, qui déclareque Pascalest un fou,Voltaireun
fat et Rousseauune brute, et dontle triompheserait
demettreun bonnetd'âneau genre humain.
264 NAPOLÉON LE PETIT
Vous parlez de bas-empire? Est-ce sérieusement ?
Est-ce que le bas-empire avait derrière lui Jean
Huss, Luther, Cervantes,Shakspeare,Pascal, Mo-
lière, Voltaire,Montesquieu,Kousseau,et Mirabeau?
Est-ce que le bas-empire avait derrière lui la prise
de la Bastille, la fédération,Danton,Robespierre,la
Convention? Est-ce que le bas-empire avait l'Amé-
rique? Est-ce que le bas-empire avait le suffrage
universel? Est-ce que le bas-empire avait ces deux
idées,patrie et humanité: patrie, l'idée qui grandit
le coeur; humanité, l'idée qui élargit l'horizon?
Savez-vousque sous le bas-empire Constantinople
tombait en ruine et avait fini par n'avoir plus que
trente mille habitants? Paris en est-illà ? Parce que
vous avez vu réussir un coup de main prétorien,
vous vous déclarez bas-empire!, C'est vite dit, et
lâchementpensé. Mais réfléchissez donc, si vous
pouvez.Est-ce que le bas-empireavaitla boussole,a
pile,l'imprimerie,le journal, la locomotive,letélégra-
phe électrique? Autantd'ailesqui emportentl'homme
et que le bas-empiren'avait .pas! Où le bas-empire
rampait, le dix-neuvièmesiècleplane. T songez-vous?
Quoi! nous reverrions l'impératrice Zoé, Romain
Argyre, Nicéphore Logothète,- Michel Calafate?
Allonsdonc! Est-ce que vousimaginezque la Provi-
dencese répète platement? Est-ce que vous croyez
que Dieu rabâche?
Ayonsfoi ! affirmons: l'ironie de soi-mêmeest le
commencementde la bassesse. C'est en affirmant
qu'on devient bon, c'est en affirmant qu'on devient
grand. Oui, l'affranchissementdes intelligences,et
par suite l'affranchissementdes peuples, c'était là
DEUILET FOI 265
la tâche sublime que le dix-neuvièmesiècle accom-
plissait en collaborationavec la France, car le dou-
ble travail providentieldu tempset des hommes,de
la maturation et de l'action, se confondait dans
l'oeuvrecommune,et la grande époque avait pour
foyer la grande nation.
0 patrie ! c'est à cette heure où te voilà san-
glante, inanimée, la tête pendante, les yeux fermés,
la bouche ouverte et ne parlant plus, les marques
du fouetsur les épaules, lesclous de la semelle des
bourreaux impriméssur tout le corps, nue et souil-
lée, et pareille à une chose morte, objet de-haine,
objet de risée, hélas! c'est à cette heure, patrie, que
le coeurdu proscrit déborde d'amour et,de respect
pour toi !
ii Te voilà sans mouvement.Les hommes de des-
potisme et d'oppressionrient et savourentl'illusion
orgueilleusede.ne plus te craindre. Bapidesjoies.
Les. peuples qui sont dans les ténèbres oublientle
passé et ne voient que le présent et te méprisent.
Pardonne-leur; ils ne savent ce qu'ils font. Te mé-
priser ! Grand Dieu, mépriserla France! Et qui
sont-ils? Quelle langue parlent- ils? Quels livres
ont-ils dans les mains? Quels noms savent-ils par
coeur? Quelleest l'affichecollée sur le mur de leurs
théâtres? Quelle forme ont leurs arts, leurs lois,
leurs moeurs,leurs vêtements,leurs plaisirs, leurs
modes? Quelle est la grande date pour eux comme
pour nous? 89! S'ils ôtent la France de leur àme,
que .leur reste-t-il? 0 peuples? fût-elle tombée et
tombée à jamais, est-ce qu'on méprise la Grèce?
est-ce qu'on méprise l'Italie? est-ce qu'on méprise
la,;France? Kegardez ces mamelles, c'est votre
nourrice.,Eegardezce ventre, c'est votremère.
12
266 NAPOLÉON LE PETIT
Si elle dort, si elle est en léthargie, silence et
chapeaubas. Si elle est morte,à genoux !
Les exilés sont épars; la destinée a des souffles
qui dispersent les hommes comme une-poignée de
cendres. Les uns sont en Belgique,en Piémont,en
Suisse, où n'ont ils pas la liberté; les autres sont à
Londres, où ils n'ont pas de toit. Celui-ci, paysan,
a été arraché à son clos natal; celui-ci, soldat, n'a
plus.que le tronçon de son épée qu'on a brisé dans
sa main ; celui-ci-,ouvrier,ignore la langue du pays,
il est sans vêtementset sans souliers, il ne sait pas
s'il mangera demain; celui-ci a quitté une femme
et des enfants,groupe bien-aimé,but de son labeur,
joie de sa vie; celui-ci aune vieille mère en che-
veux blancs qui le pleure; celui-là a un vieux père
qui mourra sans l'avoir revu ; cet autre aimait, il a
laisséderrière lui quelque être adoré qui l'oubliera;
ils lèventla tête, ils se tendent la main les uns aux
autres, ils sourient; il n'est pas de peuple qui'ne se
range sur leur passage avec respect et qui ne con-
temple avecun attendrissement profond, commeun
des plus beaux spectacles que le sort puisse donner
aux hommes,toutes ces consciencessereines, tous
ces coeursbrisés.
Ils souffrent, ils se taisent ; en eux le citoyen a
immolél'homme; ils regardent fixement l'adversité,
ils ne crientmême pas sous'la verge impitoyabledu
malheur: Givisromantis sum! mais le soir, quand
on rêvé,:<—quand tout dans la ville étrangère se
revêt de tristesse, car ce-qui semblefroid le jour
devientfunèbreau crépuscule,'—maisla nuit, quand
ohne dort pas, lésâmes les plus stoïques s?ouvrent
au deuil et à l'accablement.Où sont les petits en-
fants ? qui leur donneradu pain ?; qui leur donnera
DEUILET FOI 267
le baiserde leur père? où est la femme? où est la
mère? où est le frère? où sont-ils tous? Et ces
chansons qu'on entendait le soir dans sa langue
natale, oùsont-elles? où est le bois, l'arbre, le sen-
tier, le ' toit plein de nids, le clocher entouré de
. tombes? où est la rue, où est le faubourg,le réver-
bère allumé devant votre porte, les amis, l'atelier,
le métier, le travail accoutumé? Et les meubles
vendusà la criée, l'encan envahissantle sanctuaire
domestique! Oh! que d'adieux éternels! Détruit,
mort,jeté aux quatre vents, cet être moral qu'on
appellele foyer de familleet qui ne se composepas
seulementdes causeries, des tendresseset des eni-
brassements,qui se compose aussi des heures, des
habitudes,delà visite des amis, du rire de celui-ci,
du serrement de main de celui-là, de la vue qu'on
voyaitde telle fenêtre,de la place oùétaittel meuble,
du fauteuil où l'aïeul s'était assis, du tapis où
les premiers-nésont joué! Envolés, tous ces objets
auxquels s'était empreinte votre vie! évanouie, la
formevisibledes souvenirs! Il y a dans la douleur
descôtésintimes et obscurs où les plus fiers cou-
rages fléchissent.L'orateur de Rome tendit sa tête
sans pâlir au couteau du centurionLenas, mais il
pleura en songeantà sa maisondémoliepar Clodius.
Les proscrits se taisent, où, s'ils se plaignent,ce
n'est qu'entre eux. Commeils se connaissent, et
qu'ils sont doublementfrères,ayant la même patrie
et ayant la mêmeproscription,ils se racontentleurs
misères..Celui qui a de l'argent le partage avec
ceux, qui n'en ont pas, ;celui qui a de la fermeté
en donneà, ceux qui en manquent.On échangeles
souvenirs, les aspirations, les espérances. On se
tourne,les bras tendusdans l'ombre, vers ce qu'on
268 NAPOLÉON LE PETIT
a laissé derrière soi. Oh! qu'ils soientheureuxlà-
bas, ceux qui ne pensent plus à nous! Chacun
souffre et par moments s'irrite. On grave dans
touteslesmémoiresles nomsde tous les bourreaux.
Chacun a quelque chose qu'il maudit, Mazas, le
ponton, la casemate, le dénonciateur qui a trahi,
l'espion qui a guetté, le gendarme qui a arrêté,
Lambessa où l'on a un ami, Cayenneoù l'on a un
frère; mais il y a une chosequ'ilsbénissenttous, c'est
toi, France!
Oh! une plainte, un mot contre toi, France! non,
non, on n'a jamaisplus de patrie dans le coeur que
lorsqu'onest saisi par l'exil.
Ils feront leur devoirentier avec un front tran-
quille et une persévéranceinébranlable.Ne pas te
revoir, c'est là leur tristesse; ne pas t'oublier, c'est
là leur joie.
Ah! quel deuil! et après huit mois on a beau se
dire que cela est, on a beau regarder autour de soi
et voir la flèche de Saint-Michelau lieu du Pan-
théon, et voir Sainte-Guduleau lieu de Notre-
Dame,on n'y croit pas !
Ainsi cela est vrai, on ne peut le nier, il faut en
convenir,il faut le reconnaître, dût-on expirer d'hu-
miliationet de désespoir,ce qui est là, à terre, c'est
le dix-neuvièmesiècle,c'est la France!
Quoi! c'est ce Bonapartequi a fait cette ruine!
Quoi! c'est au centre du plus grand peuple de
la terre, quoi! c'est au milieu du plus grand siècle
de l'histoire que ce personnages'est dressé debout
et a triomphé! Se faire de la France une proie,
grandDieu! ce que le lion n'eût pas osé, le singe
l'a fait! ce que l'aigle eût redouté de saisir dans
ses serres, le perroquet l'a pris dans sa patte!
DEUILET FOI 269
!
Quoi Louis XI y eût ! !
échoué quoi Richelieus'y
fût brisé! quoi! Napoléonn'y eût pas suffi! En un
jour, du soir au matin, l'absurde a été le possible.
Tout ce qui était axiomeest devenuchimère.Tout
ce qui était mensongeest devenufait vivant. Quoi!
le plus éclatant concoursd'hommes! quoi! le plus
magnifiquemouvementd'idées! quoi! le plus formi-
dableenchaînementd'événements! quoi! ce qu'aucun
Titan n'eût contenu,ce qu'aucun hercule n'eût dé-
tourné, le fleuve humain en marche, la vaguefran-
çaiseen avant,la civilisation,le progrès,l'intelligence,
la révolution,la liberté,il a arrêté celaun beaumatin,
purement et simplement,tout net; lui, ce masque,
ce nain, ce Tibère avorton,ce néant !
Dieu marchait, et allait devant lui. Louis Bona-
parte, panache en tête, s'est misen traverset a dit à
Dieu: Tu n'iras pas plus loin!
Dieu s'est arrêté.
Et vous vous figurez que cela est ! et vous vous
imaginezque ce plébicisteexiste,que cette constitu-
tion de je ne sais plus quel jour de janvierexiste,
que ce sénat existe, que ce conseild'état et ce corps
législatifexistent! Yous vous imaginezqu'il y a un
laquais qui s'appelle Rouher, un valet qui s'appelle
Troplong,un eunuquequi s'appelle Baroche,et un
sultan, un pacha, un maître qui se nommeLouisBo-
naparte! Vousne voyezdoncpas que c'est tout cela
qui estchimère! vousne voyezdoncpas quele Deux-
Décembren'est qu'une immenseillusion,une pause,
un temps d'arrêt, une sorte de toile de manoeuvre
derrière laquelle Dieu, ce. machinistemerveilleux,
prépare et construit le dernier acte, l'acte suprême
et triomphal de la révolutionfrançaise! Vous re-
gardez stupidementla toile, les choses peintes sur
270 NAPOLÉON LE PETIT
ce canevasgrossier,le nez de celui-ci,les épaulettes
de celui-là,le grandsabrede cet autre, ces marchands
d'eau de Colognegalonnés que vous appelez des
généraux,ces poussahs que vous appelez des ma-
gistrats, ces bonshommesque vous appelez des sé-
nateurs, ce mélangede caricatureset de spectres, et
vous prenez cela pour des réalités! Et vous n'en-
tendez pas au delà, dans l'ombre, ce bruit profond!
vous n'entendezpas quelqu'un qui va et vient! vous
ne voyezpas trembler cette toile au soufflede ce
qui estderrière!

FIN
271

TABLE DES MATIÈRES

LIVRE PREMIER .
L'HOMME
I. Le 20 décembre1848.— IL Mandatdes représen-
tants. — III. Miseen demeure.— IV.Onse réveil-
lera.—V.Biographie.—VI.Portrait. — VIL Pour
faire suite aux panégyriques 1
LIVRE DEUXIÈME
LE GOUVERNEMENT
I. La Constitution.— II. Le sénat.— III. Le conseil
d'état et le corps législatif.— IV.Les Finances.—
V. La liberté dela presse.-—VI.Nouveautésen fait
de légalité.— VII. Les adhérents.— VIII.Mens
agitât molem.— IX.La toute-puissance.—•V. Les
deux profils deM. Bonaparte.— XI. Récapitula-
tion 38
LIVRE TROISIÈME
LE CRIME
Chapitre extrait d'un livre inédit, intitulé: CRIME
DU 2 DÉCEMBRE, par VictorHugo 77
LIVRE QUATRIÈME
LES AUTRES CRIMES
I. Questionssinistres.— II. Suitedes crimes.— III.
Ce qu'eût été 1852.— IV.La Jacquerie... 120
LIVRE CINQUIÈME
''' LE PARLEMENTARISME
I. 1789.— n. Mirabeau.— III. La tribune.— IV.
Les orateurs. — V. Puissancede la parole. — VI.
Ce que c'est que l'orateur. — VII. Ce que faisait
la tribune. —VIII. Parlementarisme.—IX. La tri-
bune détruite 154
272 TABLEDESMATIÈRES
LIVRE SIXIÈME
L'ABSOLUTION
(PREMIÈRE EÔRME: LES 7,509,000VOffi)
I. L'absolution..— IL La diligence.— HI. Examen
du vote. Eappel des principes.Faits. — IV. Qui a
vraimentvoté pour M. Bonaparte.— V. Conces-
sion.— VI. Le côté moralde la question.— VII.
Explication à M. Bonaparte.— VIII. Axiomes.—
IX. En quoiM. Bonapartes'est trompé 172
, . LIVRE SEPTIÈME
L'ABSOLUTION (DEUXIÈME FORME: LE SERMENT)
I. A serment,serment et demi.— II. Différencedes
prix. — III. Sermentdes lettres et des savants.—
IV. Curiositésde la chose.— V. Le 5 avril 1852.
— VI. Sermentpartout 201
LIVRE HUITIÈME
LE PROGRÈSINCLUSDANSLE COUPD'ÉTAT
I. La quantité de bien que contientle mal. — LLLes
quatre institutions qui s'opposaient à l'avenir. —
III. Lenteurdu progrèsnormal.— IV. Ce qu'eût
fait une assemblée.—V.Ce qu'a fait la Providence.
— VI. Ce qu'ont fait les ministres,l'armée,la ma-
gistratureet le clergé.— VII. Formes du gouver-
nementde Dieu 219
CONCLUSION
PREMIÈREPARTIE
Petitessedu maître,abjectiondela situation... 232
DEUXIÈME-ftâRTlE
Deuilet foi £.é. v-) j?>\ .' 252

Londres
:Imprimerie
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Street,W.C.
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