Georg Lukács

Sur le Prussianisme.
1943

Traduction de Jean-Pierre Morbois

Ce texte est la traduction de l’essai de Georg Lukács : Über Preußentum. (1943) Il occupe les pages 330 à 353 du recueil Schriften zur Ideologie und Politik [Écrits sur l’idéologie et la politique] (Luchterhand, Neuwied & Berlin, 1967) et les pages 50 à 68 du recueil Schicksalswende, Beiträge zu einer neuen deutschen Ideologie [Tournants du destin, Contributions à une nouvelle idéologie allemande] (Aufbau, Berlin, 1956). Il était jusqu’à présent inédit en français, à l’exception d’un passage consacré à Thomas Mann (pages 342 à 349) repris dans le recueil Thomas Mann, François Maspero, Paris, 1967, dans une traduction de Paul Laveau, sous le titre La représentation du prussianisme, pages 201 à 206.

Sur ce même sujet, et bien que le nom de Georg Lukács n’y soit pas cité, on pourra consulter avec intérêt la thèse de Georges Bulit Prussianisme et nazisme : le Regard des Intellectuels Français sur l’Identité nazie de 1933 à 1940
tel.archives-ouvertes.fr/docs/00/27/15/00/PDF/these-bulit.pdf

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GEORG LUKÁCS. SUR LE PRUSSIANISME.

Introduction
Il est compréhensible que la mise en danger de la civilisation mondiale par le banditisme organisé d’Hitler ait fait surgir partout la question de savoir comment on pouvait expliquer la décadence profonde du peuple allemand. On se trouve alors naturellement confronté au problème de la prussianisation de l’Allemagne. Longtemps avant Hitler déjà, les esprits véritablement progressistes d’Europe (et parmi eux beaucoup d’allemands), avaient en effet ressenti le prussianisme, son essence sociale et politique, morale et culturelle, comme un corps étranger dangereux dans la civilisation moderne. Il était donc tentant de déduire directement de cette maladie chronique séculaire l’empoisonnement aigu de l’esprit national allemand. Mais si l’on examine les choses de plus près, on voit que les analogies trop rapides ne correspondent que très rarement aux relations véritablement décisives. Certes, le fascisme a hérité de tout ce que la prussianisation avait développé de mauvais dans le peuple allemand, et il l’a amplifié. Pourtant, d’un côté, nous sommes constamment confrontés à des exemples de représentants de l’idéologie de la vieille Prusse (par exemple le pasteur Niemöller 1, Ernst Wiechert 2) qui se sont trouvés dans l’opposition à l’hitlérisme. D’un autre côté, la période de 1918 à 1933 a clairement montré que les représentants
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Emil Gustav Friedrich Martin Niemöller (1892-1984) pasteur, théologien allemand et créateur de l'Église confessante (Bekennende Kirche). Il fut à partir de 1937 interné en camp de concentration, à Sachsenhausen et Dachau. NdT. Ernst Wiechert (1887-1950), écrivain allemand. Il fut, en 1938, interné pendant cinq mois au camp de Buchenwald. NdT.

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directs du prussianisme traditionnel n’étaient pas capables d’édifier un régime réactionnaire en Allemagne. Il a fallu pour cela qu’apparaisse quelque chose de nouveau, la démagogie spécifique de l’hitlérisme, dans lequel l’esprit prussien constitue certes un facteur important, mais un facteur seulement. Ceci montre déjà que la problématique esprit prussien et fascisme mérite d’être étudiée plus à fond. I En quoi peut consister cet approfondissement ? En premier lieu, pensons-nous, dans l’énoncé de la dynamique de l’histoire allemande. Souvent, on voit bien l’opposition entre le prussianisme et la démocratie, mais tout aussi souvent, on ne voit que de manière insuffisante les interactions fluctuantes de ces deux principes dans l’histoire allemande : les tentatives répétées du peuple allemand de donner lui-même à son destin une forme démocratique, l’échec répété de ces tentatives, le renforcement, découlant de ces défaites du peuple allemand - renforcement changeant dans son contenu et dans sa forme - de la puissance du prussianisme sur les allemands, avec en même temps leur décadence intrinsèque. Seule l’histoire de cette interaction tout à fait complexe explique le rapport réel entre esprit allemand et esprit prussien, ainsi que les étapes, très différentes les unes des autres, de la prussianisation de l’Allemagne. Il va de soi que nous ne pourront dégager ici que quelques aspects, car nous ne pourrons même pas, dans le cadre qui nous est imparti, tracer une esquisse de cette évolution.

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Il nous faut donc, comme pour une épopée, commencer par le milieu. La véritable prussianisation de l’Allemagne commence avec les victoires de 1866 et 1871. Certes, la défaite de la révolution de 1848 avait préparé l’Allemagne à ce destin. Cette défaite est le plus grand tournant dans le destin du peuple allemand depuis la guerre des paysans de 1525 3. L’Allemagne avait alors été rejetée de ses problèmes médiévaux dans un absolutisme corrompu de petits états. C’est une caricature du développement qui, dans les grands États européens, et particulièrement en France, avait été indispensable à la préparation des formes sociales modernes qui s’est produite. Par la révolution de 1848, on a tenté, pour la première fois depuis trois siècles, de rattraper tout ce qui avait été négligé entretemps, et d’intégrer l’Allemagne dans la communauté culturelle politique des peuples européens libres. La tentative a échoué. Objectivement, la défaite n’était pas définitive ; la bourgeoisie allemande n’avait cependant ni le courage, ni la force d’utiliser les circonstances favorables qui s’offraient à elle. Et comme l’unification économique de l’Allemagne était devenue nécessaire au plan économique, c’est la Prusse qui fut son organisateur réactionnaire. Sur cette base, il s’est également formé une caricature politique et sociale, certes tout à fait différente, de la structure étatique et sociale moderne. De même que l’absolutisme des petits états pendant trois cents ans, la prussianisation de l’Allemagne est également la manifestation en terme
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Voir le livre de Friedrich Engels, La guerre de paysans, in La révolution démocratique bourgeoise en Allemagne, Éditions Sociales, Paris, 1952. NdT.

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organisationnel et idéologique de cette fausse route que nous pouvons repérer dans l’histoire allemande. Les combattants de la démocratie ont clairement vu le danger et exigé dès de début que la Prusse se dissolve dans l’Allemagne. Mais cela n’a pas permis d’empêcher la prussianisation bismarckienne de l’Allemagne. Ce n’est pas par la voie vers la liberté et la démocratie que s’est pas faite l’unité allemande ; au contraire : l’unité allemande sous hégémonie prussienne est devenue un obstacle à la liberté du peuple allemand. Avec cette issue, c’est une nouvelle période qui s’est ouverte pour le prussianisme lui-même, et tout particulièrement dans sa relation réciproque à l’Allemagne. Pendant longtemps, presque jusqu’à la veille de l’unification de l’Allemagne, les impulsions pour que l’Allemagne se déchire sont parties de la Prusse. La Prusse était l’obstacle le plus important à l’unité nationale. La légende, répandue essentiellement par Treitschke 4, selon laquelle la Prusse aurait, dès le début, visé à l’unification de l’Allemagne n’est absolument pas soutenable au plan historique. Même lorsque la Prusse s’est vue contrainte, pour des raisons géographiques et économique, de fonder l’Union douanière allemande (Deutschen Zollverein) dans le deuxième quart du dix-neuvième siècle, même lorsque celle-ci eut déjà largement réalisé l’unification économique de l’Allemagne, les dirigeants politiques
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Heinrich Gothard von Treitschke (1834-1896), historien et théoricien politique allemand. Professeur à l'université de Berlin, député nationaliste de 1871 à 1884, il soutint la politique de Bismarck. Il est l’auteur de la formule, reprise par les nazis : « Les Juifs sont notre malheur ». NdT.

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prussiens étaient encore remontés contre l’évolution historique qu’ils avaient eux-mêmes (même si c’était inconsciemment) initiée par leurs mesures économiques. (Pensons aux combats de Bismarck avec Guillaume Ier). 5 La Prusse du dix-huitième siècle a été, comme l’une des principautés allemandes, gouvernée avec tout autant de courte-vue, d’égoïsme dynastique, de particularisme que les autres, elle a été tout comme celles-ci incapable de comprendre simplement une pensée nationale, sans parler de la favoriser pratiquement au plan politique. Par sa puissance militaire plus grande, la Prusse n’a été pour l’unité nationale qu’un obstacle plus efficace que les autres principautés, qui étaient pour la plupart des petits États impuissants. C’est pourquoi le jeune Hegel, par exemple, considère à juste titre la Prusse comme un des États non allemands, qui déchirent l’unité allemande ; dans sa « Constitution de l’Allemagne » 6, il cite la Prusse au même rang que des puissances étrangères, comme la Suède et le Danemark. Presque tous les grands esprits de cette époque ont une position analogue ; je ne renvoie qu’à Lessing, Klopstock, Winckelmann, Herder et Goethe. 7

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Guillaume Frédéric Louis de Hohenzollern, (1797-1888) roi de Prusse et empereur Allemand sous le nom de Guillaume Ier. NdT. Hegel, La constitution de l’Allemagne, Éditions Champ libre, Paris, 1974, traduction Michel Jacob, page 103. Gotthold Ephraim Lessing (1729-1781) écrivain, critique et dramaturge allemand. Friedrich Gottlieb Klopstock, (1724-1803) poète allemand. Johann Joachim Winckelmann, (1717-1768), archéologue, antiquaire et historien de l’art allemand. Johann Gottfried von Herder (1744-1803) poète, théologien et philosophe allemand. NdT.

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Cette opposition joue un grand rôle, tout particulièrement depuis la première guerre mondiale, dans la critique de la prussianisation de l’Allemagne. Elle se manifeste principalement dans la formule : Weimar contre Potsdam. Ce contraste est à première vue très séduisant. Il décrit dans les faits les deux pôles de l’essence allemande, aussi bien le sommet culturel que l’abîme du développement allemand. En réalité, le problème se présente cependant de manière tout à fait différente. Weimar et Potsdam n’ont été que les manifestations politiques et culturelles, différentes dans leurs modalité ainsi que dans leur valeur, de l’état d’arriération politique et sociale et d’éclatement national de l’Allemagne que nous venons de décrire. Il ne faut en premier lieu pas oublier que le Weimar de Goethe et de Schiller n’est en aucune façon typique de la petite principauté allemande non-prussienne. Nous ne voulons pas du tout en parler ici, tant la légende a idéalisé le Weimar de Charles-Auguste. 8 (Chez Herder, dans les lettres de Goethe et de Schiller, on trouve à ce sujet de très nombreux matériaux). Mais en toutes circonstances, c’est un cas exceptionnel que l’impuissance politique d’une petite principauté allemande ait conduit, en dépit de tous les problèmes, à la constitution d’un foyer culturel brillant, que de cette impuissance, il n’ait pas résulté une copie ridicule de Versailles, ni des intrigues politiques mesquines pour l’obtention de lambeaux de territoires, ni un monde débauché de favorites, ni un jeu caricatural de soldats et un commerce de mercenaires indigne, comme cela le fut
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Karl-August von Sachsen-Weimar-Eisenach (1757-1828). NdT.

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dans les petits états allemands typiques à cette étape de leur évolution. Alors, en quoi la Prusse se différentie-telle d’une part, des autres principautés allemandes, et d’autre part des autres monarchies absolues du dixhuitième siècle ? Avant tout en ce qu’elle dépasse les premières en taille et en puissance, de même qu’elle reste quantitativement en arrière de la France et de l’Autriche, par exemple. Mais la faiblesse relative par rapport aux grandes puissances conduit à ce que la Prusse ait toujours des difficultés beaucoup plus importantes que les monarchies plus fortes à se créer des moyens financiers, sociaux et militaires. En conséquence, les méthodes de la politique de puissance monarchiste absolutiste sont plus limitées que celles des vrais grands États : là où la force suffit, elles sont plus brutales, et d’un autre côté serviles et traitresses dans les relations aux États plus forts (la Pologne et la Suède au début, la France et la Russie plus tard). Au plan général, la structure sociale interne de la Prusse n’est pas très différente de celle des autres États absolutistes. Mais l’arriération économique de l’Allemagne produit des rapports tout à fait autres, et le retard est si grand qu’il en résulte quelque chose de qualitativement différent. Pour le dire brièvement : dans son combat contre la noblesse, la monarchie absolue est plus faible et plus irrésolue que dans les pays occidentaux, déjà parce que la bourgeoisie, son alliée dès le début, est bien moins développée. C’est pourquoi la noblesse féodale est bien moins affaiblie et moins abattue, bien moins réduite à une noblesse et cour, et en même temps moins civilisée qu’en France. Elle conserve bien plus de traces de ses origines féodales forestières.
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Ce rapport particulier entre noblesse de cour et noblesse militaire d’une part, et les très forts reliquats féodaux d’autre part, fournissent les bases de la spécificité de la noblesse prussienne et de sa relation à la monarchie. L’arriération de l’Allemagne se manifeste également dans la spécificité de la bureaucratie absolutiste. Le bureaucratisme est la première forme, primitive, encore chargée de reliquats féodaux, du renversement du féodalisme. Les reliquats sont naturellement beaucoup plus importants en Prusse que dans les pays occidentaux. Et comme on n’en est pas arrivé dans l’évolution récente à une destruction révolutionnaire du féodalisme, cette forme d’organisation de l’état unitaire moderne, primitive et demi féodale, se conserve à des degrés d’évolution économique plus élevés, à une époque où dans les pays occidentaux, le féodalisme a depuis longtemps déjà été vaincu par la démocratie comme fondement de l’État. Cette contradiction entre la base économique et la forme d’organisation étatique constitue très largement la détermination sociale de la spécificité prussienne. À différentes étapes de l’évolution, il faut en tirer des conséquences tout à fait différentes ; plus la société est développée, plus les aspects arriérés de cette forme d’organisation apparaissent réactionnaires, destructeurs, caricaturaux. Lorsque la société était encore peu développée, il régnait une honnêteté de la conscience des fonctionnaires, tandis que dans la société plus développée, le formalisme bureaucratique, qui était à l’origine une arme important pour renverser le patriarcat féodal, l’anarchie juridique médiévale, se fige de plus en

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plus en une vacuité mortelle. Mais comme des éléments de l’honnêteté des fonctionnaires se maintiennent encore relativement longtemps, même dans le capitalisme développé, cela fournit ici, pour l’Allemagne précisément, un point d’ancrage important pour la critique romantique du capitalisme. L’indignation quant à la corruption morale, quant au bas niveau intellectuel et moral du capitalisme dont la montée en puissance s’engage nettement au milieu du dix-neuvième siècle, met souvent en relief, dans les circonstances particulières de l’Allemagne, l’intégrité, le « maintien » de la bureaucratie civile et militaire, à laquelle il est esthétiquement et moralement facile de donner la préférence, comme modèle par rapport à celui du capitalisme. En dépit de ces contradictions, le jeu perpétuel de Weimar contre Potsdam n’est pas un hasard, c’est le faux dilemme de l’évolution allemande jusqu’à présent. Un pays sans véritable vie publique, sans une opinion publique efficiente et puissante, sans intérêts politiques vivants et actifs, sans centre de gravité national, doit soit en rester aux formes les plus tordues et les plus décadentes, les plus misérables, de la période absolutiste, soit développer les idées de l’époque sans aucun contrôle social de leur applicabilité réelle, (même s’il y a, assurément, des inhibitions sociales peu sensibles à les penser jusqu’à leurs conséquences ultimes) d’une certaine façon dans un espace vide, et repousser les combats intellectuels dans le monde céleste des idées. Ce dernier point détermine la grandeur de la période classique de la littérature et de la philosophie allemande.

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C’est pourquoi il est séduisant de les opposer à l’esprit étroit et stérile du prussianisme. Mais pour autant qu’il s’agisse ici de la polarité qui se manifeste dans la nation éclatée, on voit que l’on peut toujours repérer Weimar et Potsdam dans toutes les manifestations de la vie allemande. D’un côté, comme décomposition idéologique et morale du prussianisme, dans lequel une décomposition se produit lors de chaque progrès économique et culturel, parce que l’État prussien, l’esprit prussien, ne laisse aucune marge de manœuvre pour une croissance convenable de nouvelles valeurs culturelles, de l’autre côté comme limite bureaucratique à l’individualisme humaniste que nous devons sans cesse constater, même chez des géants tels que Goethe et Hegel, bien que leur grandeur à l’échelle de l’histoire universelle ne consiste en rien de moins que d’avoir lutté à tous les points de vue contre ce courant de l’évolution allemande. Weimar et Potsdam sont donc les deux pôles de l’évolution allemande antérieure. Ils réapparaissent dans chaque manifestation intellectuelle de l’Allemagne d’alors, comme dans une aiguille magnétique coupée en deux. II On parle énormément, et les publicistes occidentaux en particulier reviennent en permanence sur ce sujet, du prussianisme comme quelque chose de spirituel, d’une attitude morale intellectuelle. C’est exact jusqu’à un certain point. Mais il est encore plus juste de se retourner vers la base sociale, et de voir que le maintien du prussianisme signifie en rester à l’étape relativement primitive de la monarchie absolue, d’en rester à la

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bureaucratie comme forme d’organisation dominante de la société moderne. Ou dit négativement : de voir qu’il n’y a aucune socialisation démocratique, aucun contrôle permanent de l’appareil d’État par la vie publique, que les individus se tiennent tout à fait en dehors de la politique, à l’opposé des sociétés modernes organiquement développées, où tous les problèmes de la vie reçoivent une ligne directrice sociale concrète de la part du public; où les commandements de la morale trouvent une réalisation concrète dans un contenu social. En revanche, le bureaucratisme est toujours formel. Le nivellement formel était l’une des ses tâches les plus importantes dans la lutte contre le foisonnement anarchique du patriarcat médiéval. Au degré le plus élevé de la spiritualisation, comme éthique, il apparaît sous la forme d’une éthique du devoir purement formelle, comme accomplissement du devoir au nom du devoir, comme soumission inconditionnelle au commandement moral. D’un point de vue social objectif, ce formalisme est certes une illusion. Il signifie au fond que le fonctionnaire, comme le dit Max Weber 9, voit son « honneur » dans le fait que, même s’il énonce sa critique, ses scrupules, il remplit la tâche qui lui a été confiée, même contre ses convictions, qu’il subordonne ses convictions à la décision supérieure s’il ne parvient pas à les faire prévaloir. Il ne s’agit naturellement pas ici seulement de l’abaissement moral social de la liberté et de la capacité
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Max Weber, Le parlement et le gouvernement dans une Allemagne réorganisée, in Œuvres Politiques. Albin Michel, Paris 2004, page 339

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de décision qui en résulte nécessairement, mais aussi de politique et même de stratégie. Bismarck est le seul homme d’État de grand style qu’ait amené le prussianisme le plus récent, mais combien de traits atypiques lui sont propres (en partie en raison de son origine à demi-bourgeoise). De plus, en l’occurrence, Bismarck n’a été un homme d’État de grand style que dans la période de la réalisation réactionnaire de l’unité allemande. Stein 10, l’homme d’État principal de Prusse au début du dix-neuvième siècle, n’était pas prussien. Et Bismarck a remarqué que les vrais stratèges de l’armée prussienne, Scharnhorst, Gneisenau et Moltke, ne sortaient pas de l’école du militarisme local ; celle-ci ne formait que de bons commandants subalternes, consciencieux, (ce qui veut dire des bureaucrates militaires, et pas d’authentiques chefs d’armée). L’esprit bureaucratique, élevé au rang de conception du monde, a pour conséquence que toutes les aspirations et opinions individuelles sont ravalées, devant l’objectivité du commandement, au niveau d’une simple subjectivité, et ne sont ressenties par le sujet que comme telles. Entre l’universalité du devoir objectif, étrangère au sujet, et la simple subjectivité de l’individu réel, il semble y avoir un abîme béant, infranchissable. (Si l’individu se rebelle contre cela de manière anarchiste, romantique, ou littéraire, et conteste ainsi toute objectivité du devoir, on voit clairement qu’il n’apparaît là qu’un pôle opposé qui vient compléter cette structure intellectuelle, mais que celle-ci n’est en aucune façon véritablement surmontée.)
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Heinrich Friedrich Karl Reichsfreiherr vom und zum Stein (17571831) homme d'État et réformateur prussien.

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Ces problèmes se posent tout à fait différemment dans une société libre et démocratique. La vie publique plus largement développée permet et exige, pour chaque individu dans chaque situation décisive, une libre responsabilité de décision. C’est pourquoi les commandements sont intériorisés, leur contenu est consciemment accepté ou rejeté, ce qui veut dire qu’il fait l’objet d’un choix, d’une décision, mais pas entre un commandement formaliste et une anarchie de sentiments subjective, mais entre deux contenus sociaux concrets. Nous ne faisons là, pour notre démonstration, que dégager nettement l’opposition entre les tendances évolutives démocratiques et « autoritaires ». Chacun sait que d’une part, les démocraties sont historiquement et socialement extrêmement diversifiées, que tous les problèmes de la vie sociale ainsi que les possibilités de l’individu présentaient un aspect tout différent sous l’éclat héroïque de la grande Révolution française et, par exemple, dans le quotidien des États-Unis, que la république espagnole combattant héroïquement pour sa liberté représentait une démocratie différente de la France de Daladier. Et naturellement, les aspects importants et progressistes de la démocratie, leur opposition à l’évolution prussienne allemande, se manifestent d’autant plus nettement que leur essence sociale véritable (et pas simplement leur forme juridique étatique) se rapproche des points culminants des démocraties, des périodes de Cromwell ou de Washington, de Robespierre ou de Lincoln. Par ailleurs, il est également bien connu que la démocratie ne peut pas être en soi une panacée

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universelle contre les pathologies sociales de la vie sociale moderne. La corruption, le règne d’une clique, la violation ouverte ou masquée du droit, l’abus de la puissance politique au détriment des pauvres sont tout autant possibles dans les démocraties que dans les États organisés de manière non démocratique. La différence consiste « simplement » en ce que, dans les démocraties, l’arme de l’opinion publique est disponible contre les anomalies (à nouveau, selon les graduations exprimées ci-dessus au sein des différents types de démocratie), cependant que la bureaucratie des États « autoritaires », que cet autoritarisme soit affiché ou masqué, réussit presque toujours à faire échapper ses abus, ses mesures illégales à la critique de l’opinion publique au nom de l’« intérêt de l’État ». Dans l’Allemagne prussianisée, cette situation est passée dans le corps et dans le sang d’une grande partie du peuple, de sorte que la plupart considère comme néfaste la mise au jour des anomalies dans les démocraties, la mobilisation de l’opinion publique pour les punir et les corriger, et que souvent, de manière illusoire ou hypocrite, défend le point de vue qu’en Allemagne, de telles mobilisations seraient superflues parce que la société allemande, « plus saine », ne serait pas aussi corrompue que celle des démocraties occidentales. Il résulte de cette position que, pour l’intelligentsia allemande, avec peu d’exceptions, il n’y a rien de plus étranger que des attitudes intellectuelles comme par exemple celle de Zola ou d’Anatole France pendant et après l’affaire Dreyfus. Il est très dommageable à la littérature et à la presse allemande que chez elles, le

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« tertium datur » 11 entre une trop grande capacité à la conciliation avec la réalité étatique et sociale, et une rébellion anarchiste individuelle, ait été de tout temps rarement et faiblement représenté. Cela aussi est une conséquence de ce que le peuple allemand n’a pratiquement jamais connu la liberté réelle de la vie publique démocratique. La conception largement répandue selon laquelle la dureté impitoyable du commandement du devoir constituerait l’essence de l’esprit prussien est donc fausse. Une dureté d’airain, nous en avons connu à maintes reprises dans l’histoire de la morale humaine. À Rome, avec le renouveau de la morale antique par les Jacobins, avec l’éthique de Kant et de Fichte (certes adoucie et bureaucratisée à l’allemande). Il suffit de penser à la représentation du conflit de Brutus, jusqu’aux pièces exemplaires de la tragédie classique. 12 La dureté impitoyable de l’éthique prussienne du devoir est tout autre, diamétralement opposée. Heinrich von Kleist, le poète génial et en même temps profondément prussien, a ressenti de manière extraordinairement aiguë cette opposition par rapport à l’antiquité. Lorsque son Prince de Hombourg est arrêté après la bataille victorieuse pour ne pas avoir obtempéré à l’ordre reçu, il s’exprime ainsi, très clairement, sur ce problème, dans un monologue, explicitant également les conceptions de Kleist : « Mon cousin Frédéric veut jouer le Brutus… Parbleu, il ne trouvera pas en moi le fils qui
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Troisième voie. en français dans le texte.

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l’admire, jusque sous la hache du bourreau. […] et puisqu’il me traite en ce moment avec une insensibilité digne des héros antiques, il me fait pitié et je ne peux que le plaindre. » 13 Le Prince de Hombourg de Kleist est véritablement le drame de l’esprit prussien. Non seulement, comme on l’admet généralement, parce qu’à la fin, cet esprit prussien remporte un triomphe total, mais parce que, sans doute contre le dessein conscient de l’auteur, s’exprime ici avec la plus grande clarté et la plus grande valeur poétique, la contradiction interne de la variété prussienne de l’esprit allemand. Friedrich Hebbel, fervent admirateur de ce drame, en critique le début et la fin parce qu’aux deux endroits, on met en scène le somnambulisme du prince. Il ajoute cependant, et c’est d’une certaine manière une excuse, que le drame serait en lui-même possible, même sans ce début et cette fin. Nous pensons qu’il ne s’agit pas là d’une licence poétique géniale de Kleist, mais que c’est précisément dans la promenade nocturne du prince que s’exprime poétiquement de manière grandiose la contrepartie irrationnelle, subjectivement pathologique, du devoir formel et abstrait au nom du devoir, même si l’universalité du conflit principal se révèle ainsi comme une particularité également abstraite. Le junker 14 prussien Kleist, prisonnier de représentations conventionnelles, ne pouvait certes pas maîtriser intellectuellement sa propre vision. Les deux pôles se
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Heinrich von Kleist. Le prince de Hombourg. Acte II scène 10. Aubier-Flammarion 1968, pages 135-137. Junker : aristocrate de propriété terrienne en Prusse et en Allemagne orientale.

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trouvent face à face, sans conciliation ni liaison, et les tentatives du poète d’amener une réconciliation intellectuelle restent plates et éclectiques. « La loi martiale, je le sais, doit régner mais la douceur des sentiments a aussi droit de cité. » 15 C’est ainsi que ce drame le plus génial du poète prussien le plus génial se contente de poser l’opposition que l’on voit dans l’histoire allemande prussienne, sous les formes les plus diverses aux étapes les plus diverses. On a maintes fois observé, à juste titre, que le piétisme apparaît très tôt comme complément religieux de l’éthique du devoir militaro-bureaucratique prussienne, c'est-à-dire justement la forme du protestantisme la plus subjective et individuelle, et qui s’élève même souvent jusqu’au mysticisme des frères moraves. À l’époque de la première guerre mondiale, lorsque Thomas Mann était enthousiasmé par le prussianisme, il s’est manifesté chez lui, en contrepartie radicale, un hymne enthousiaste au « bon à rien » d’Eichendorff. 16 Ce n’est pas un hasard. Le formalisme de l’éthique du devoir prussienne bureaucratique peut d’un côté s’accorder avec n’importe quel subjectivisme, lorsque celui-ci, se limitant à l’action superficielle de l’homme, ne perturbe pas le fonctionnement huilé de la machine hiérarchique. Dans quelle mesure il en résulte pour les hommes des tensions insupportables, dans quelle mesure le formalisme de la morale s’en trouve encore davantage
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Heinrich von Kleist. Le prince de Hombourg. Acte IV scène 1, in Théâtre II, Le promeneur, 2002, page 481. Thomas Mann, Considérations d’un apolitique, Grasset, Paris, 1975.

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vidé de toute substance, c’est une autre question. D’un autre côté, l’éthique du devoir exige, sous peine d’une totale désolation de l’homme, comme contrepartie, un individualisme de ce genre, limité à ce qui est purement subjectif, ne dérangeant pas les sphères du devoir bureaucratique, et donc aussi asocial que possible. Nous voyons donc combien est typique la représentation des extrêmes opposés chez Kleist. Tout à fait à l’encontre de ses convictions conscientes, Kleist donne dans une vision géniale une illustration de la formule de Mirabeau concernant l’État prussien de la fin du dixhuitième siècle : un fruit qui pourrit avant d’être mûr. Voilà qui est déjà pertinent comme critique de la Prusse d’alors, mais si on en élargit quelque peu l’interprétation, le sens exact en est : comme la relève historiquement nécessaire de ce système ne s’est pas produite, toute évolution économique et culturelle du peuple, tout développement dans l’économie, la politique, et la culture moderne font apparaître dans le prussianisme, précisément, dans une mesure accrue, des phénomènes de pourrissement. Cette corrélation, Kleist en a eu l’intuition géniale dans la relation qu’il établit entre pathologie romantique et lois prussiennes de la guerre, même s’il avait l’intention d’écrire un « drame de l’éducation » au prussianisme. Mais il ne faut pas oublier que non seulement la scène du début de drame, mais aussi la fin qui en est le couronnement, montre le prince en somnambule. Et si, dans l’intention de Kleist, cette fin doit être plus artistique et décorative que pathologique, la référence à

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cette issue pathologique est un signe de ce qu’il a au moins ressenti les problèmes liés à ces rapports. III Ces problèmes se trouvent sans cesse reproduits par la vie, et les grands artistes allemands les ont souvent représentés. Il serait intéressant et instructif de montrer la dualité de la manière d’être allemande prussienne chez différents personnages historiques, quant à leur psychologie et leur morale. C’est ainsi que nous sommes convaincus que toutes les « énigmes » psychologiques que les biographes de Bismarck ont tenté d’expliquer ont leurs sources dans cette structure sociale, avec sa dualité psychique. Et les types de monarques prussiens qui détonnent apparemment s’expliquent sans problème comme des manifestations décoratives et caricaturales de ces mêmes problèmes. Ils veulent marier à l’esprit prussien de qui est « à la mode » à leur époque. Cela reste cependant chez eux décoratif et creux, et révèle l’absence de perspective culturelle de ce mélange. Plus la vie moderne se développe, et plus la morale prussienne du devoir apparaît vide, formelle, et contraignante. D’un autre côté, les problèmes de la vie moderne ne peuvent être appréhendés sous cet angle qu’au prix d’une déformation caricaturale. Cette impasse culturelle que représente l’esprit prussien peut être clairement observée justement dans la vie et dans les œuvres de ces réalistes importants qui, toute leur vie ou à certains moments, ont été de grands admirateurs du prussianisme. Nous pensons là, en premier lieu, à Theodor Fontane et à Thomas Mann.

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Theodor Fontane est l’historiographe et le poète épique de la grandeur prussienne, et c’est là qu’il a acquis sa première renommée, même s’il n’en est pas resté là. Le vieux Fontane se plaint même, dans un poème humoristique résigné, que pour son soixante-dixième anniversaire, la noblesse prussienne qu’il admirait n’ait pas été là, et que seule la nouvelle intelligentsia l’ait salué en tant que réaliste. 17 Ce n’est pas un hasard. La profonde sympathie de Fontane pour les hommes de type prussien découlait de sa position critique à l’égard de la bourgeoisie allemande. Dans la représentation du type d’homme qui lui est sympathique, il en arrive pourtant bien moins à une glorification qu’à une remise en question, d’un point de vue réaliste aigu, de l’éthique prussienne du devoir peu différente de celle que nous avons esquissée. Fontane voit chez ses héros une morale qui, d’une certaine façon, fonctionne mécaniquement, qui ne se trouve quasiment pas en rapport avec leur vie intérieure véritable, envers laquelle ils ne se croient pas sérieuse intimement engagés de façon sérieuse, mais aux commandements de laquelle ils se soumettent sans exception, même si ce n’est que de façon conventionnelle et mécanique. Fontane décrit donc la façon dont les différents types de junker prussien se modernisent, comment ils deviennent des hommes de la société bourgeoise actuelle. Mais tout ce qu’ils ce sont approprié en matière de sentiment et d’expérience vécue, en matière de culture, rejaillit sur
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On peut supposer que Lukács pense au poème « Pour mon soixante quinzième ».

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leur « maintien » prussien au fonctionnement mécanique et fataliste. Ils peuvent bien, en privé, être des hommes avec leurs sentiments, et parfois même des hommes chaleureux et intrinsèquement honnêtes, sensibles, il subsiste toujours dans leurs actions l’inhumanité de la morale prussienne qui règne sans condition, et sans que les hommes soient en mesure d’établir une passerelle entre leurs sentiments et les actions que leur prescrit le « maintien ». Ainsi, derrière la façade parfois brillante, souvent bienséante, toujours rigide, s’édifie un monde intérieur d’inconsistance totale, de désespoir résigné, de cynisme sentimental ou froidement ambitieux. Les valeurs vitales s’effondrent, les liens amoureux sincères se dissolvent, des hommes sont abattus dans des duels, on piétine des existences, sans qu’il existe une véritable conviction, ni en bien, ni en mal. Lorsque Fontane décrit tout cela de manière réaliste, le chantre de la gloire prussienne se mue en profond sceptique, en observateur sarcastique et humoriste de la décomposition et du crime. C’est dans son petit chef d’œuvre historique Schach von Wüthenow que s’exprime le plus clairement sa vision sceptique du prussianisme. La dualité entre impeccabilité formelle, rigidité prussienne dans le maintien, et inconsistance intime sur toutes les questions vitales se trouve exacerbée jusqu’à l’extrême. L’intrigue est simple, privée jusqu’à en être presque banale, elle est purement fortuite : l’humeur d’un instant conduit le héros à séduire une jeune fille de bonne famille que, par vanité esthétique, il se refuse à épouser. Lorsque le devoir prussien se manifeste par l’intervention du roi, il se soumet, l’épouse, mais seulement pour se tirer une balle dans la tête aussitôt après avoir accompli les
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formalités du mariage. Cette histoire d’apparence purement privée, dont le romanesque aiguise les tensions, Fontane la situe dans le Berlin qui précède immédiatement l’effondrement de la Prusse à Iéna, en l’an 1806. Et l’on voit le génie historique de la description, la perspicacité sociale de Fontane, dans le fait que, dans cette histoire d’amour conventionnelle, se révèle la vacuité de cette Prusse qui va être détruite peu après par Napoléon. Le chaînon interne est la conception formelle, fausse, de l’honneur de la bureaucratie militaire qui domine la vie. Un officier junker raisonneur, insatisfait, résume ainsi les enseignements du cas Schach, à la veille de la bataille d’Iéna : « Il s’agit d’un phénomène d’époque, mais limité dans l’espace, un phénomène parfaitement anormal jusque dans ses causes et qui ne pouvait se produire, du moins sous cette forme, que dans la capitale et résidence de Sa Majesté le Roi de Prusse ; ou éventuellement hors de celle-ci, mais alors uniquement dans les rangs de notre armée post-frédéricienne, une armée où l’honneur n’est plus qu’arrogance, où l’âme n’est plus qu’un mécanisme d’horlogerie – un mécanisme qui ne saurait tarder à tomber en panne. » Et il ajoute au sujet de la guerre qui vient d’éclater : « Ce monde de faux-semblants nous entraîne à notre perte aussi sûrement qu’il a entraîné Schach à sa perte. » 18 Les écrits de Thomas Mann de l’époque de la première guerre impérialiste expriment résolument son admiration pour la Prusse. Pourtant, la position de Thomas Mann à
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Theodor Fontane, Schach von Wuthenow, Actes Sud, Arles, 1988, pages 235-236, page 238.

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l’égard du problème prussien n’apparaît pas en pleine lumière si on la considère en omettant la grande nouvelle d’avant-guerre La mort à Venise. 19 Le héros de cette nouvelle, l’écrivain Aschenbach, a écrit une épopée sur Frédéric le Grand. Aussi a-t-il dans son être, comme écrivain, beaucoup à voir avec le prussianisme. Il surmonte l’anarchie de l’art moderne par un « maintien » éduqué dans le prussianisme, de sorte que l’esprit prussien apparaît déjà comme un principe moral esthétique, comme un contrepoids moral esthétique aux pulsions décadentes modernes ou sentimentales bourgeoises, comme leur antipode. L’intrigue menée par Thomas Mann avec une extraordinaire finesse montre cependant la simple apparence du principe opposé, montre qu’il s’agit làaussi d’une dualité. Le « maintien » est quelque chose de purement formel et n’offre pas la moindre consistance pour la règle de vie, si la moindre des difficultés quelque peu sérieuse se présente. Lorsque le héros de la nouvelle se trouve placé dans un conflit intérieur, il suffit d’un rêve pour que toute son « maintien », toute sa règle de vie péniblement échafaudée volent honteusement en éclats, pour que le monde psychique souterrain des instincts, péniblement bridé, prenne sur lui une emprise totale. Thomas Mann représente là, avec un regard psychologique profond, la dangereuse vacuité psychique du « maintien » prussien : c’est justement parce que toute la valorisation morale porte sur la « maintien » et que la subjectivité de l’instinct vital n’est traitée que
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Thomas Mann, der Tod in Venedig, La mort à Venise, Le livre de Poche n°8714, bilingue, Fayard, Paris, 1992.

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comme matière à brider, que la puissance apparente de la vie formellement régulée est sans limite en périodes tranquilles ; mais la répression véritable du psychisme global est tellement mince qu’elle fait complètement défaut au premier assaut. Le « maintien » n’a pas, comme il le prétend, la résistance de l’acier, il n’est que rigide, et c’est pourquoi il se brise tout de suite, d’un seul coup. Ce n’est que sur la base de cette psychologie que le Frédéric le Grand de Thomas Mann devient intimement compréhensible, avec son mélange de realpolitik cruelle cynique, et sa pathologie décadente. À cette époque, le vieux Fontane et Thomas Mann se sont personnellement considérés comme de grands admirateurs de l’esprit prussien, ils se sont publiquement déclarés en sa faveur, mettant souvent leur renommée en péril. Cependant, ce qu’ils ont représenté dans leurs œuvres, leur critique littéraire de la vie prussienne, n’est qu’une variante moderne de la formule de Mirabeau. Si l’on considère les confessions de Thomas Mann du temps de la guerre à la lumière de cette critique, on obtient une image plus exacte de ses rapports avec le prussianisme, plus complexe que celle tracée habituellement. Certes, la position directement politique de Thomas Mann a déjà souvent été vue de façon exacte. On peut résumer ainsi son point de vue d’alors : toute politique véritable ne peut être que démocratique, mais elle est de ce fait profondément étrangère à l’esprit allemand ; le peuple allemand est un peuple conservateur à force d’apolitisme, et c’est pourquoi l’État dit « autoritaire » est la forme de gouvernement qui lui est adaptée. Si cela est juste, quelle en est la conséquence ?

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La pérennité (le caractère allemand éternel) du bureaucratisme civil et militaire prussien. La polémique politique de Thomas Mann s’unit à une polémique culturelle dont la question centrale est l’opposition entre la culture (germanisme) et la civilisation (démocratie occidentale). Ici, les tendances simplificatrices, la manière qu’ont les littérateurs de la civilisation de négliger les profondeurs de la vie, sont opposées à l’esthète, au moraliste et à l’artiste, l’école de Rousseau et de la Révolution française est opposée à celle de Schopenhauer et de Nietzsche. Mais même cette opposition n’est en aucune façon simplifiée chez Thomas Mann. En rapport avec le Palestrina de Pfitzner, 20 on trouve l’expression curieuse, largement éclairante, de « sympathie pour la mort », et le plan, déjà existant à l’époque, du roman La montagne magique est évoqué à ce propos. Thomas Mann va même encore plus loin et parle carrément de la « fascination de la décomposition ». La critique sociale et culturelle encore inconsciente de Thomas Mann atteint ici son point culminant lorsqu’il caractérise férocement sa propre position politique comme profondément décadente : on comprend alors pourquoi ce Frédéric le Grand stylisé en « victime » est, précisément parce qu’il mêle en lui ces traits de cruauté et cette santé délicate déjà indiqués, le souverain prédestiné pour des individualistes sceptiques et apolitiques, pour des hommes qui s’approprient le « maintien » du prussianisme afin de ne pas succomber à la désagrégation et à la dissolution complètes, à l’anarchie d’instincts indomptables.
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Opéra de 1917. NdT.

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Maladie, mort et décomposition ne sont pas dans ce contexte des expressions fortuites. Après la guerre, Thomas Mann met en scène leur combat contre les principes de la vie dans le grand roman d’éducation La montagne magique. L’affinité entre la vie et la démocratie d’un côté, entre la maladie, la mort et la décomposition avec l’antipode romantique et autoritaire de la démocratie de l’autre côté, y sont clairement visibles et se situe sur l’échelle des valeurs tout autrement qu’à l’époque de la guerre mondiale. Assurément, ce grand écrivain n’écrit jamais un roman à thèse partial ; forces et faiblesses des deux parties sont chez lui parfaitement dosées. (Il voit de façon particulièrement aiguë les faiblesses de la vieille mentalité de la démocratie face aux attaques de l’anticapitalisme romantique.) En conséquence et par suite d’une appréciation instinctivement sage du rapport des forces dans l’immédiate après-guerre, le roman se termine par un résultat nul. Mais la démarche de Thomas Mann pour régler leur compte à la maladie, à la mort et à la décomposition se poursuit irrésistiblement. Dans l’importante nouvelle antifasciste Mario et le magicien, les puissances instinctives « souterraines » apparaissent de manière encore plus caricaturale, jusqu’à ce qu’il réussisse à peindre, en la personne de Goethe, cet Allemand exemplaire qui conquiert sa place dans l’histoire universelle, précisément dans la lutte contre la « misère allemande » (dont la Prusse, et la dualité décadente prussienne de bureaucratie et de romantisme, forment la partie essentielle).

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Est-ce un hasard si ce chemin de l’artiste Thomas Mann fut en même temps le chemin du penseur et de l’homme politique conduisant de l’« État autoritaire » à la démocratie ? Si le dépassement de la maladie, de la mort et de la décomposition, surtout le dépassement de la sympathie pour elles, de la fascination qu’elles exercent, signifie en même temps le dépassement du hiatus prussien, du faux hiatus de l’évolution allemande ? Nous croyons que le chemin de la guérison suivi par Thomas Mann est, au plan microcosmique, un résumé anticipé du chemin de la guérison qui est nécessaire au peuple allemand. IV Il nous fallait au moins esquisser l’évolution de cette dualité de l’esprit prussien dans ses rapports avec le peuple allemand pour rendre visibles ses rapports véritables avec le fascisme. Car du simple bureaucratisme prussien, même si nous le prenons sous sa forme dégénérée de militarisme agressif pangermaniste, on ne peut pas déduire directement la mentalité et la moralité particulières de l’époque hitlérienne. Tout ce qui, dans le pangermanisme, représentait un danger menaçant pour la liberté, la culture et la civilisation est certes passé dans le fascisme allemand, mais, comme stade suprême de ce processus de pourrissement dans le prussianisme annoncé par Mirabeau, le fascisme contient par rapport au pangermanisme quelques éléments nouveaux qui ne peuvent être compris que sur la base de la dualité que nous avons analysée.

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L’élément nouveau est la mobilisation de ces « pénombres de l’âme » dont Thomas Mann a si brillamment représenté la force d’attraction inquiétante. Cette mobilisation s’est produite dans toutes les directions à l’époque d’après la première guerre mondiale. Elle eut lieu dans cette science et cette philosophie qui préparèrent le fascisme, directement ou indirectement, consciemment ou inconsciemment. Elle consiste au fond en ceci que non seulement on ne tente plus aucune résistance contre la « fascination de la décomposition », qu’il n’y a plus de conflit entre sa force d’attraction esthétique et psychologique et les limites morales du « maintien » formaliste, mais qu’au contraire la maladie, la mort et la décomposition sont élevées au rang de valeurs suprêmes. Comme dans presque tous les problèmes moraux de la période impérialiste, c’est la philosophie de Frédéric Nietzsche qui constitue le tournant décisif. C’est chez lui que se produit la grande « subversion de toutes les valeurs » : dans la supériorité de valeur du dionysiaque sur l’apollinien, dans la domination du biologisme sur la raison et la civilisation démocratique. Pour les prétendus théoriciens de la période d’après guerre, pour les Baeumler 21, Klages 22 et autres,

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Alfred Baeumler (1887-1968), philosophe ayant acquis une notoriété particulière à l’époque de national-socialisme, et étroitement lié au national-socialisme. Il s’est fait connaître en premier lieu par des études sur Kant, Nietzsche, et Spengler. Voir son travail Kants Kritik der Urteilskraft (1923) [La critique de la faculté de jugement de Kant], ainsi que ses Studien zur deutschen Geistesgeschichte (1937) [Études sur l’histoire intellectuelle allemande].

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Nietzsche n’est pourtant pas, et de loin, assez radical. Ils exhument du romantisme réactionnaire toutes les tendances au combat contre la raison, tous les efforts de glorification des instincts souterrains, ils organisent la renaissance d’un Bachofen 23 arbitrairement mésinterprété, afin d’établir comme valeur suprême le principe de ce qui est purement instinctif, « épuré » de toute raison et de toute morale sociale, de ce qui est chthonien 24 : le principe du vague, du naturel, du primitif. Raison et comportement social civilisé ne sont plus seulement problématiques, comme chez Nietzsche, mais ce sont directement des crimes, des mutilations de la vie qui doivent être rejetés. La maladie, la mort, et la décomposition se trouvent élevées sur le trône en monarques absolus dans cette nouvelle « subversion de toutes les valeurs ». Parallèlement, Hitler lui-même mobilise socialement et massivement tous les instincts de ces « pénombres de l’âme » qui ont été réveillés et déchaînés par suite des graves crises de l’après-guerre dans les masses désespérées et sans perspectives. Le théoricien du national-socialisme, Alfred Rosenberg, se réfère consciemment à la renaissance de Bachofen, et ne critique son analogie de forme avec Klages que dans la mesure où il la trouve trop douce, trop idyllique, trop peu active.
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Ludwig Klages (1872-1956). Voir son œuvre maîtresse : Der Geist als Widersacher der Seele (1929-1932) [L’esprit, adversaire de l’âme]. Johann Jakob Bachofen, (1815- 1887), juriste, philologue et sociologue suisse, théoricien du matriarcat. Chthonien : relatif à la terre, aux catacombes, au monde souterrain.

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C’est là que s’engage alors la prussianisation hitlérienne de l’Allemagne. Le déchainement des instincts souterrains, la rupture de ces digues intellectuelles et morales qu’avait édifiées un processus millénaire de civilisation ne doivent pas, selon la volonté d’Hitler et de Rosenberg, devenir un débordement désordonné, mais un courant impétueux qui doit favoriser la domination de l’impérialisme allemand rapace sur le monde entier. La mobilisation des « pénombres de l’âme » détruit toute humanité, décompose toute moralité, tout ce par quoi l’homme devient homme par le développement de la culture : elle le retransforme en un demi-animal simplement instinctif. En élevant le principe de l’animalité au rang de nouvel « impératif catégorique », en greffant l’éthique formaliste du devoir sur le déchainement des instincts bestiaux, il transforme la demi-animalité en quelque chose de consciemment démoniaque. La maladie, la mort, la décomposition en devenant les contenus du nouveau prussianisme, construisent les bases d’une ivresse sanguinaire bestiale, uniformisée, organisée bureaucratiquement et militairement. Des centaines de milliers de bêtes et de diables, dressés à la prussienne, aiguillonnés pour la férocité, sont maintenant lâchés contre l’humanité, au pas de l’oie, en chemises brunes et chemises noires. La prussianisation des pénombres de l’âme a transformé l’Allemagne en une représentation gigantesque de l’enfer de Dante. La vacuité formaliste de l’« éthique du devoir » prussienne est devenue chez les dirigeants nazis un cynisme démagogique à l’égard de tous les contenus

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sociaux ; elle leur rend possible, par le détour du déchainement des instincts, associé à ce militarisme qui a perdu tout sentiment, de mettre chaque contenu au service de la domination réactionnaire du monde par leur Allemagne. Un sabbat de sorcières dirigé par la cravache caporaliste des nazis au service de l’impérialisme réactionnaire, tel est le point culminant ultime du processus de pourrissement du prussianisme. Il est compréhensible que des prussiens de la vieille école convaincus, chez lesquels subsistent encore des reliquats vivants des traditions du passé, s’élèvent contre une telle renaissance de leurs idéaux. Cette rébellion est importante et symptomatique, mais elle ne peut pas amener des succès réels. Le piétisme vieux-prussien de Wiechert, par exemple, ne pouvait opposer à Hitler qu’une vague résistance. Il n’était pas sans valeur comme contribution à la lutte contre la barbarie hitlérienne, mais il ne pouvait pas en lui-même conduire à une quelconque rénovation de l’Allemagne. Il est finalement encore plus impuissant que ne l’ont été les vagues protestations de mécontentement de ces bons allemands qui ont contesté depuis 1870 la prussianisation de l’Allemagne avec le Garde à vous, garde à vous, garde à vous Tous dans le même sac ! 25 de Raabe, mais n’ont cependant pu que se réfugier dans une singularité individuelle. Cette fuite dans l’excentricité individuelle est chez Wiechert (et chez d’autres écrivains vaguement insatisfaits, comme par

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Wilhelm Raabe, Horacker.

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exemple souvent chez Fallada 26) nécessairement encore beaucoup plus impuissante à l’égard de l’enfer débridé de Hitler que celle de Raabe un demi-siècle auparavant à l’égard du prussianisme bismarckien. Il n’y a pas de chemin de retour. La connaissance des bases sociales de l’esprit prussien et de son processus historique nécessaire de pourrissement le montre clairement : seule une Allemagne démocratique peut apporter une guérison au peuple allemand. Mais les critiques qui s’en prennent en premier lieu à l’esprit prussien sont pourtant sur le bon chemin. Car pour une guérison, les institutions formelles de la démocratie ne suffisent pas. Pour un retour de l’humanisme en Allemagne, il faut aussi que l’esprit démocratique soit mobilisé contre l’esprit du prussianisme dans tous les domaines de la vie humaine. C’est un des enseignements les plus importants de la république de Weimar qu’une république sans républicains ne peut pas être une issue sur cette question. L’espoir peut d’autant moins se fonder sur une renaissance du vieux Weimar. Économiquement et socialement, et donc aussi politiquement et culturellement, l’Allemagne est depuis longtemps sortie, tant du cadre du vieux Weimar que du cadre prussien. Nous avons montré que les reliquats du particularisme des petits états comme pôle sud magnétique par rapport au pôle nord prussien avaient été présents pendant toute l’évolution. C’est pourquoi ils ont participé au processus
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Hans Fallada, nom de plume de l'écrivain allemand Rudolf Ditzen, (1893-1947). Parmi ses œuvres parues en français : Seul dans Berlin, Denoël, Paris, 2003, Quoi de neuf petit homme, Denoël, Paris, 2007.

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de pourrissement du prussianisme. On pourrait dire, en forçant d’une certaine manière le trait parce qu’il le faut, qu’aucune rénovation de ce genre n’est nécessaire pour la vieille Allemagne, parce qu’elle est toujours là sous forme de romantisme anarchiste, sous forme de « fascination de la décomposition » esthétique et morale vivant dans l’individu. Sauf qu’à la place d’un Arnim 27 ou d’un Brentano 28 est apparu Hanns Heinz Ewers 29 à celle de Kleist est apparu Wildenbruch 30, à celle de Novalis 31 ou de Schelling 32 sont apparus Spengler 33 ou Keyserling 34. Certes, il s’agissait d’un « Weimar » sans Goethe et Hegel. Et cela n’est pas fortuit. Car ce qui dans Weimar
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Ludwig Joachim (alias Achim) von Arnim (1781-1831) romancier, chroniqueur, dramaturge et poète romantique allemand qui fit partie du Cénacle romantique. Clemens Wenzeslaus Brentano de La Roche (1778-1842) poète et littérateur allemand. Inventeur de la Lorelei, il est l'un des premiers repré²sentants du romantisme de Heidelberg avec Achim von Arnim. Hanns Heinz Ewers (1871-1943), écrivain, réalisateur et globe-trotter allemand. Auteur de nouvelles, romans et pièces de théâtre Ses récits souvent macabres et érotiques lui ont conféré une réputation d'écrivain scandaleux. Son œuvre a été interdite en 1935 par les nazis, avec lesquels il entretenait des rapports ambigus. Ernst von Wildenbruch (1845-1909), écrivain et diplomate allemand. Novalis, de son vrai nom Friedrich Leopold, Freiherr von Hardenberg (1772-1801), poète et romancier allemand. Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling (1775-1854), philosophe allemand, grand représentant de l'idéalisme allemand et proche du romantisme Oswald Spengler (1880-1936), philosophe allemand. Son œuvre majeure : Le Déclin de l'Occident, (Gallimard, 1976) publiée en 1918, lui valut une célébrité mondiale. En Allemagne, il devint l'un des auteurs phares de la « Révolution conservatrice » qui s'opposa à la République de Weimar. Hermann von Keyserling (1880-1946) Philosophe allemand.

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était durable au plan de l’histoire universelle est né d’une lutte constante contre le faux dilemme de l’évolution allemande que nous avons esquissé. De nombreux représentants de ce « tertium datur » ont dû combattre pour la rénovation démocratique de l’Allemagne en des temps beaucoup plus anciens, à partir de l’émigration, avec Georg Forster et Georg Büchner, avec Heinrich Heine et Karl Marx. C’est ce qu’ont fait plus récemment les écrivains antifascistes allemands, dans des conditions plus difficiles, dans la mesure de leurs forces. Ce n’est que s’il y a en Allemagne une base démocratique de la vie sociale adaptée à notre époque, que si une culture démocratique allemande s’épanouit à partir de sa propre histoire, à partir de ses propres traditions – qui existent, bien qu’elles soient enterrées, que l’on peut à nouveau se référer en général aux aspects éternellement précieux de Weimar, d’une façon qui soit féconde pour le peuple allemand. Jusque là, cet héritage reste un simple arsenal contre la misère allemande sous sa forme diabolique et barbare la plus sanglante et la plus sordide. La Prusse ancienne était un élément supplémentaire de décomposition du Saint-Empire Romain Germanique déclinant, la Prusse de Bismarck était un compromis bancal entre modernisation économique et arriération politique et sociale dans l’évolution allemande, avec une façade pseudo-démocratique et pseudo-parlementaire. La Prusse d’Hitler a été l’éruption aiguë et répugnante, contaminant le monde entier, de tous les germes pathologiques de l’évolution allemande accumulés depuis des siècles. Si ce foyer d’infection n’empoisonne

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pas définitivement le peuple allemand, s’il ne signifie pas un danger constant pour la civilisation mondiale, alors, un retournement du peuple allemand est la seule voie praticable, au sens d’un renversement du faux dilemme, au sens du « tertium datur » démocratique.

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Tables des matières
Introduction...........................................................................3 I .........................................................................................4 II......................................................................................12 III ....................................................................................21 IV ....................................................................................30

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