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Louis MARIN 1931-1992

Article écrit par Georges DIDI-HUBERMAN

Dans l'ultime ouvrage publié de son vivant, Louis Marin a voulu placer, sur la toute dernière page du dernier chapitre, une citation de Pascal dans laquelle voisinent les mots extrêmes et entre-deux. Ce que disent en substance les quelques phrases déposées là, en fin de parcours, c'est bien qu'il faut toucher les extrêmes :

non pas prétendre épuiser toute l'« étendue du l'âme », ce qui est impossible sans doute ; mais courir

« entre » et, par un mouvement de traverse, mettre en jeu l'« agilité » — le mot est encore de Pascal —, bref le pouvoir dynamique de créer une pensée en se portant aux extrêmes de chaque chose (Lectures

traversières, Albin Michel, Paris, 1992). Ce pourrait être là, via Pascal à propos duquel il aura écrit tant de travaux décisifs, un autoportrait cryptique de Louis Marin, en même temps qu'un énoncé de méthode

— cette méthode si généreusement mise en œuvre dans la quinzaine d'ouvrages et dans les innombrables articles qu'il nous a laissés.

Impossible, bien sûr, de résumer les analyses, les propositions, les éblouissements parfois, que cette œuvre singulière continue et continuera de nous offrir, depuis La Critique du discours, consacrée aux Pensées de Pascal et à la logique de Port-Royal (éd. de Minuit, Paris, 1975), jusqu'au Portrait du roi (ibid., 1981) ; depuis les multiples études sur Caravage, Poussin et Philippe de Champaigne, jusqu'aux « essais de mémoire » de La Voix excommuniée (Galilée, Paris, 1981) — cette voix des grands penseurs « autographiques » que furent pour lui saint Augustin, Montaigne ou bien Stendhal. Il demeure non moins impossible de résumer cette voix, justement, cette voix qui fut celle d'un enseignement authentique, mené à l'École des hautes études en sciences sociales aussi bien que dans quelques grandes universités américaines, et pour laquelle vient encore le mot de générosité, celle du savoir, celle de la pensée, celle de l'éthique tout aussi bien.

Louis Marin a porté l'essentiel de son questionnement sur la notion de représentation. Là encore, il cherchait la dynamique des processus plus que l'étendue ou l'épuisement des champs d'érudition. De la

représentation, il étudia surtout les « dispositifs », et dans les dispositifs — de textes ou d'images, les deux souvent conjoints — les cadres, les bordures, les lignes de crises ; il aura constamment articulé son attention depuis la représentation des limites jusqu'aux limites de la représentation (ce que montre avec force son ouvrage intitulé Détruire la peinture, Galilée, 1977). Et, dans l'extrême précision de chaque questionnement

— une répétition syllabique chez saint Augustin, la forme étrange d'une ruine chez Poussin —, c'est une

véritable heuristique qu'il mettait en œuvre, justifiée par le caractère absolument crucial et nodal de la notion même de représentation : au carrefour, donc, de la philosophie, de la sémiotique, de la politique et de l'histoire de l'art. Il n'est que de suivre le seul motif eucharistique dans les travaux de Louis Marin pour comprendre la profondeur même de cette méthode : affleurant dans les analyses narratologiques des Évangiles, il culmine dans la construction sémiotique du signe à Port-Royal ; il se prolonge dans les analyses

théologico-politiques du « corps du roi » — sa présence, ses portraits, sa représentation en médailles, etc. Il aura fini par fournir un paradigme fondamental pour l'analyse de ce que Louis Marin nommait la

« représentation de peinture ». Philosophe des limites et pour cela philosophe hors limites, Louis Marin a

retiré d'un contact étroit avec quelques amis historiens de l'art la faculté de porter les œuvres picturales au rang d'authentiques objets de pensée. Sa pratique ouverte de l'iconologie — issue de Kantorowicz autant que de Panofsky, de la sémiotique structurale autant que de l'histoire humaniste — aura, certes, effarouché plus d'un historien « classique » du classicisme. Mais il suffira de lire et de relire ses « gloses » (certaines inédites encore, par-delà l'ouvrage posthume publié en 1993, et intitulé Des pouvoirs de l'image, Seuil, Paris) pour comprendre que cette pratique « traversière » de l'interprétation touchait à l'essence même de l'acte d'interpréter.

Georges DIDI-HUBERMAN

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