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Alexandre JOB Juriste d’entreprise

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« Erika »: La réparation du préjudice écologique « pur ». Constats et enseignements. 1

(À propos de l’arrêt de la Cour d’appel de Paris du 30 mars 2010)

D ans le cadre de l’appel formé à l’encontre du jugement du Tribunal de grande de Paris du 16 janvier 2008 concernant le naufrage de l’Erika,certaines parties avaient contesté la consécration de la notion

de « préjudice écologique » 2 par le jugement. D’autres, au contraire, avaient estimé que le Tribunal n’était pas allé assez loin en terme d’indemnisation de ce préjudice tant en ce qui concerne les personnes habilitées à en demander sa réparation, qu’en ce qui concerne le montant des indemnités allouées.

Force est de constater que,dans son arrêt du 30 mars 2010,la Cour d’appel de Paris a donné raison à cette seconde catégorie d’appelants. En effet, outre qu’il confirme la consécration du concept de « préjudice écologique »,l’arrêt en cause cherche à en approfondir la portée mais également à élargir le cercle des personnes susceptibles d’être indemnisées au titre de ce préjudice (I).

Un tel effort n’est toutefois pas exempt de critique dans la mesure où les fondements juridiques de la démonstration opérée par la Cour présentent un caractère discutable et où l’arrêt ne parvient nullement à surmonter les diffi- cultés inhérentes à la reconnaissance de la notion de préjudice écologique dans le cadre du droit commun de la responsabilité civile (II).

1. L’auteur entend d’abord remercier les organisateurs de ce colloque,et notamment Me Scapel,pré- sident de l’IMTM,de l’avoir invité à y participer.Les propos de l’auteur lui sont personnels et n’en- gagent que lui.Ils n’engagent ni la société ni le groupe auquel il appartient.

2. Même si ce terme n’avait jamais été explicitement utilisé par le Tribunal.Les termes de préjudice écologique et de préjudice écologique « pur » sont indifféremment utilisés dans le cadre de la pré- sente note.

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2 LE MONDE MARITIME EN PERSPECTIVE

À titre liminaire, il importe d’observer que la Cour a considéré, contrai- rement à ce qui a pu être soutenu par certains détracteurs du système CLC- FIPOL,que les indemnisations versées par le FIPOL peuvent viser la réparation des dommages à l’environnement.

En effet,plusieurs parties civiles avaient soutenu que,dès lors que les dom- mages à l’environnement n’étaient pas pris en charge par le FIPOL, ces dom- mages pouvaient être réparés sur le fondement du droit commun.

La Cour d’appel de Paris a rejeté une telle analyse et a,au contraire,estimé que: « Ainsi, bien loin d’exclure de son champ d’application l’altération à l’environnement, elle [ndlr:la convention CLC] prévoit son indemnisation, même si elle en limite le montant aux mesures raisonnables de remise en état ».

Le constat par la Cour de la prise en charge par le système CLC-FIPOL des dommages à l’environnement la conduit ainsi à faire application du méca- nisme de canalisation de responsabilité pour l’indemnisation du préjudice écologique « pur » et partant, à faire obstacle aux demandes d’indemnisation faites sur le fondement du droit commun de la responsabilité civile.

Toutefois,bien que critiquée par certains auteurs,cette solution a le mérite de rappeler que le système CLC-FIPOL est le mécanisme privilégié d’indem- nisation des pollutions maritimes par hydrocarbures et de faire obstacle à une manœuvre controuvée qui était destinée à en contourner l’application.

Surtout, la solution inverse aurait permis de mettre en cause la responsa- bilité civile de certains contributeurs du FIPOL,comme peut l’être l’industrie pétrolière via les taxes payées sur les importations d’hydrocarbures, sur le fondement du droit commun de la responsabilité civile pour permettre la réparation du préjudice écologique « pur » les exposant ainsi à un « risque de double paiement » ce qui, s’il devait intervenir dans ces conditions, aurait porté atteinte à l’équilibre même du système CLC-FIPOL et au compromis sur lequel il repose 3 .

I. L’APPROFONDISSEMENT DE LA NOTION DE PRÉJUDICE ÉCO-

LOGIQUE ET L’ÉLARGISSEMENT DU CERCLE DES BÉNÉFICIAIRES DE L’INDEMNISATION

Dans la lignée du jugement du 16 janvier 2008, l’arrêt de la Cour d’appel de Paris, outre qu’il confirme l’existence d’un préjudice spécifique lié aux atteintes à l’environnement, s’efforce de lui fournir une véritable assise juri- dique (A).

3. Au-delà du régime CLC-FIPOL, il conviendrait qu’une réflexion plus large soit conduite sur l’ar- ticulation entre, les règles de droit commun de la responsabilité, les textes régissant le droit de l’environnement et les conventions maritimes internationales

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Par ailleurs, il élargit considérablement le cercle des bénéficiaires suscep- tibles de prétendre à l’indemnisation du préjudice écologique (B).

A. L’approfondissement de la notion de préjudice écologique

À l’instar du jugement de première instance, l’arrêt de la Cour d’appel confirme l’autonomie du préjudice écologique « pur » par rapport au préjudice matériel ou moral.Cette autonomie est clairement rappelée à propos du pré- judice subi par les associations de défense de l’environnement et,en particulier, par l’une d’entre elles la Ligue de Protection des Oiseaux:« Comme cela a été indiqué plus haut, l’atteinte portée à la préservation du milieu naturel, dans toute la complexité de ses composantes, est distincte de celle portée aux intérêts patrimoniaux et extrapatrimoniaux des sujets de droit ».

Par rapport aux précédentes décisions considérées comme ayant reconnu le préjudice écologique 4 ,l’arrêt de la Cour d’appel de Paris paraît néanmoins vouloir franchir un pas supplémentaire en faveur de la consécration d’un tel préjudice.

Ainsi,l’arrêt de la Cour d’appel de Paris s’efforce de donner une définition précise de la notion de préjudice écologique laquelle résulte:« d’une atteinte aux actifs environnementaux non marchands, réparable par équivalent monétaire » et « s’entend de toute atteinte non négligeable à l’environnement naturel, à savoir, notamment, à l’air, l’atmosphère, l’eau, les sols, les terres, les paysages, les sites naturels, la biodiversité et l’interaction entre ces élé- ments, qui est sans répercussions sur un intérêt humain particulier mais affecte un intérêt collectif légitime ».

D’emblée,il importe d’observer que cette définition est nettement plus large que celle du dommage environnemental visé par la directive 2004/35/CE du 21 avril 2004 sur la responsabilité environnementale en ce qui concerne la prévention et la réparation des dommages environnementaux. En effet, la définition donnée par la directive est,d’un point de vue matériel,limitée aux dommages aux sols,à l’eau,aux espèces et habitats protégés ainsi qu’aux ser- vices écologiques alors que, pour la Cour, la notion de préjudice écologique intègre non seulement toute la biodiversité mais également l’air ainsi qu’une dimension paysagère.

Au surplus, la directive 2004/35/CE ne concerne que les dommages les plus graves à l’environnement tandis que le préjudice écologique reconnu par la Cour d’appel vise toute atteinte non négligeable à l’environnement.

Ne se bornant pas à reconnaître l’existence du préjudice écologique,l’arrêt vient également en justifier les fondements.

4. Outre le jugement du TGI de Paris précité peuvent être également mentionnés,les jugements sui- vants:TGI Narbonne,4 octobre 2007,Parc naturel régional de la Narbonnaise en Méditerranée et autres c/ Société occitane de fabrications de technologie,n° 935;TGI Tours,24 juillet 2008, n° 1747 D).

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Tout d’abord,il rappelle la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme et, plus spécifiquement, un arrêt Lopez Ostra du 9 décembre 1994,dans lequel,la Cour,se fondant sur l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme 5 ,a estimé,en ce qui concerne les nuisances olfactives provoquées par une station d’épuration située à proximité d’une habitation, qu’il « va pourtant de soi que les atteintes graves à l’environnement peuvent affecter le bien-être d’une personne et la priver de la jouissance de son domicile de manière à nuire à sa vie privée et familiale » (CEDH 9 décembre 1994, Lopez Ostra, n° 41/1993/436/515).

Sur ce point, il est nécessaire de souligner que la décision de la Cour de Strasbourg se borne, en réalité, à consacrer la théorie des troubles anormaux de voisinage au travers des stipulations de la Convention européenne des droits de l’homme. En effet, l’arrêt invoqué, comme de nombreuses autres décisions de la Cour, vient reconnaître que les atteintes à l’environnement entraînant des répercussions directes sur les intérêts humains sont contraires à l’article 8 de la Convention.

Récemment,la Cour européenne est d’ailleurs allée encore plus loin dans sa consécration d’un droit à l’environnement en considérant que les États étaient soumis à une obligation positive d’adopter des mesures raisonnables et adéquates capables de protéger le droit à la jouissance d’un environne- ment sain et protégé (CEDH 27 janvier 2009,Tatar c/ Roumanie,n° 67021/01).

Il est néanmoins possible de s’interroger sur les raisons pour lesquelles la Cour d’appel a préféré se référer à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme plutôt qu’à la Charte de l’environnement dont certains auteurs considèrent qu’elle fournit un fondement constitutionnel à la réparation des dommages à l’environnement 6 .

La référence à la Charte aurait été d’autant plus intéressante qu’à l’inverse du juge administratif, le juge judiciaire n’a jamais eu l’occasion de se pro- noncer clairement sur la portée de ce texte.

Ensuite,la Cour d’appel met en avant la Convention européenne du paysage de Florence du 20 octobre 2000 laquelle indique dans son préambule que:« le paysage participe de manière importante à l’intérêt général, sur les plans

culturel, écologique, environnemental et social », qu’il « constitue une res- source favorable à l’activité économique », qu’il « concourt à l’élaboration

représente une composante fondamentale du

patrimoine culturel et naturel de l’Europe, contribuant à l’épanouissement des êtres humains », qu’il est « partout un élément important de la qualité de vie des populations:dans les milieux urbains et dans les campagnes, dans les territoires dégradés comme dans ceux de grande qualité, dans les espaces

des cultures locales et [

]

5. L’article 8 de la Convention prévoit:« Toute personne a droit au respect de sa vie privée et fami- liale, de son domicile et de sa correspondance ».

6. T.Soleilhac,précité.

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remarquables comme dans ceux du quotidien » et qu’il « constitue un élément essentiel du bien-être individuel et social, et que sa protection, sa gestion et son aménagement impliquent des droits et des responsabilités pour chacun ».

Une telle référence, à moins qu’elle soit liée à la nécessité de justifier la consécration de la dimension paysagère du préjudice écologique déjà relevée, présente également un caractère surprenant. En effet, si cette convention, entrée en vigueur en France le 1er janvier 2006, fixe un cadre juridique aux politiques de paysage des États européens, elle n’a absolument pour objectif d’aboutir à la réparation du préjudice écologique « pur » par le biais des règles de la responsabilité civile.

Il suffit pour s’en convaincre d’examiner la recommandation CM/Rec (2008)3 du Comité des Ministres du 6 février 2008 aux États membres sur les orientations pour la mise en œuvre de la Convention européenne du paysage laquelle n’envisage nullement cette question parmi les actions à mettre en place pour assurer la protection du paysage.

Plus classiquement, l’arrêt se réfère également à l’article L. 110-1 du code de l’environnement qui prévoit:« Les espaces, ressources et milieux naturels, les sites et paysages, la qualité de l’air, les espèces animales et végétales, la diversité et les équilibres biologiques auxquels ils participent font partie du patrimoine commun de la nation ».

Enfin, l’arrêt met en avant les dispositions de l’article L 161-1 et suivants du code de l’environnement transposant la directive 2004/35/CE en souli- gnant que si ce texte n’est pas applicable aux pollutions dont le fait généra- teur est antérieur au 30 avril 2007, il « n’en illustre pas moins cette reconnaissance d’un préjudice écologique « pur » en droit français ».

Une fois ces fondements exposés, la Cour en conclut: « Toute cette évolu- tion traduit une prise de conscience que l’habitude prise de simplifier les pré- misses d’un raisonnement pour le faciliter, a conduit à considérer l’homme isolément de son milieu naturel, à négliger l’interaction permanente de l’homme avec la nature et à oublier que la nature fait partie de l’homme, comme il en fait partie.Il découle de cette interdépendance que toute atteinte non négligeable au milieu naturel constitue une agression pour la collec- tivité des hommes qui vivent en interaction avec lui et que cette agression doit trouver sa réparation. C’est ainsi que le déversement de la cargaison de l’Erika à compter du 23 décembre 1999 est venu porter atteinte, de manière directe ou indirecte, à un intérêt collectif ».

Contrairement au jugement de première instance dans lequel la recon- naissance du préjudice écologique « pur » 7 se déduisait de son indemnisation, la Cour d’appel de Paris entend ainsi donner une véritable assise théorique voire

7. D’ailleurs jamais qualifié comme tel par le jugement.

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idéologique à l’existence de ce préjudice. À cet égard, certains éléments de l’arrêt font directement écho aux thèses défendues par le philosophe Hans Jonas,considéré comme l’un des pères de la responsabilité environnementale.

B. L’élargissement du cercle des bénéficiaires de l’indemnisation

Contrairement au jugement du Tribunal de grande instance de Paris qui avait indemnisé le préjudice né des atteintes à l’environnement subi par un dépar- tement et celui subi par une association de protection de l’environnement, la Cour d’appel de Paris alloue des indemnités au titre du préjudice écologique

à toutes les collectivités territoriales et les associations de défense de l’envi- ronnement qui ont sollicité sa réparation.

Tel est le cas, tout d’abord, pour les associations pour lesquelles la Cour d’appel reconnaît l’existence d’un préjudice écologique personnel liée à l’at- teinte à l’animus societatis de ces personnes.

À titre d’exemple,l’arrêt indique concernant le préjudice écologique subi par l’association Robin des Bois: « Pour ce qui concerne son préjudice éco- logique, la communauté de ses membres, très impliquée dans l’action menée pour la préservation de la nature, avec laquelle elle se veut en symbiose, a perdu, avec la souillure de la mer, une partie de son « animus societatis » et, d’une certaine façon, une partie d’elle-même.Ce préjudice, qui lui est per- sonnel, doit être réparé ».

Ensuite, et s’agissant des collectivités territoriales, l’arrêt admet égale- ment très largement la possibilité d’obtenir la possibilité d’indemnisation du préjudice écologique.

D’une part,l’arrêt se fonde,en effet,sur les dispositions de l’article L.142- 4 du code de l’environnement introduites par l’article 5 de la loi n° 2008-757 du 1er août 2008 relative à la responsabilité environnementale et à diverses dispositions d’adaptation au droit communautaire dans le domaine de l’environnement qui prévoient:« Les collectivités territoriales et leurs grou- pements peuvent exercer les droits reconnus à la partie civile en ce qui concerne les faits portant un préjudice direct ou indirect au territoire sur lequel ils exercent leurs compétences et constituant une infraction aux dis- positions législatives relatives à la protection de la nature et de l’environ- nement ainsi qu’aux textes pris pour leur application ».

En vertu de ce texte, les collectivités territoriales et leurs groupements peuvent donc solliciter la réparation d’un préjudice indirect subi en raison d’une atteinte à l’environnement affectant leur territoire.

La référence à ce texte permet ainsi d’éviter la démonstration d’une com-

pétence spéciale des collectivités en matière d’environnement qu’avait cherché

à opérer le Tribunal. L’arrêt indique ainsi : « Il n’est donc pas nécessaire,

comme l’ont énoncé les premiers juges, que les collectivités territoriales dis-

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posent d’une compétence spéciale en matière d’environnement leur confé- rant une responsabilité particulière pour la protection, la gestion et la conservation d’un territoire pour demander réparation des atteintes à l’en- vironnement causées sur ce territoire par l’infraction, condition nécessaire pour leur reconnaître un préjudice direct ».

D’autre part, et indépendamment de l’application de l’article L. 142-4 sus- mentionné,l’arrêt revient,de manière tout à fait superfétatoire,sur la solution retenue par le jugement du 16 janvier 2008 en ce qui concerne les compétences des collectivités territoriales en reconnaissant à celles-ci et non plus aux seuls départements, la possibilité de solliciter l’indemnisation du préjudice écolo- gique.

Ainsi, il se fonde, tout d’abord, sur les dispositions de l’article L. 1111-2 alinéa 2 du code général des collectivités territoriales (CGCT) qui prévoient que les collectivités territoriales:« concourent avec l’État (…) à la protection de l’environnement, à la lutte contre l’effet de serre par la maîtrise et l’uti- lisation rationnelle de l’énergie, et à l’amélioration du cadre de vie » pour constater que « la finalité ultime d’une collectivité territoriale, c’est le mieux- être de la collectivité de ses habitants ».

Ensuite,il justifie,pour chaque catégorie de collectivités territoriales,l’exis- tence de compétences spéciales en matière d’environnement.

En premier lieu, pour les régions, l’arrêt met en avant les dispositions de l’article L. 1511-1 du CGCT qui confèrent à ces collectivités la mission de coordonner sur leur territoire les actions de développement économique des collectivités territoriales et de leurs groupements, sous réserve des missions incombant à l’État. Or, selon la Cour, le développement économique serait intimement lié à une bonne gestion des ressources de l’écosystème.

En deuxième lieu,pour les départements,et à l’instar du Tribunal de grande instance dans son jugement du 16 janvier 2008,l’arrêt se fonde sur l’article L. 142-1 du code de l’urbanisme concernant la gestion des espaces naturels sen- sible,pour constater que ces collectivités disposent d’une habilitation spéciale en faveur de la protection de la nature.

En troisième lieu, pour les communes, l’arrêt vise leurs prérogatives en matière d’élaboration de plans locaux d’urbanisme lesquels doivent notamment, en prenant en compte la préservation de la qualité des paysages et la maîtrise de leur évolution,identifier et localiser les éléments de paysage,délimiter les sites et secteurs à protéger ou à mettre en valeur pour des motifs d’ordre esthétique,historique ou écologique et définir,le cas échéant,les prescriptions de nature à assurer leur protection.

En dernier lieu, l’arrêt constate que si les pouvoirs et compétences ci- dessus mentionnés différent,ils assignent aux collectivités territoriales concer- nées un objectif commun à savoir : maintenir, au moins, et améliorer, de préférence, le bien-être si dépendant de la qualité du cadre de vie.

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En conséquence,selon l’arrêt,toute atteinte à l’environnement préjudicie non seulement directement au bien-être que les collectivités territoriales tentent d’apporter à l’ensemble de leurs habitants,mais également aux efforts déployés par celles-ci, dans le cadre de leurs compétences, pour améliorer leur cadre de vie ainsi que celui des touristes accueillis par leur population.

L’arrêt souligne,enfin,qu’un tel préjudice est personnel,car l’intérêt de la Nation ne se confond pas avec celui de la commune, du département ou de la région, qui peuvent avoir des intérêts contradictoires en matière d’envi- ronnement et car les actions de l’État et des collectivités territoriales ne se confondant pas, le dommage causé par l’atteinte portée à leur action en ce domaine leur est propre.

Le raisonnement adopté par la Cour d’appel s’écarte ainsi considérablement de la démarche suivie par le Tribunal et notamment de la logique de « terri- torialisation du préjudice » que ce dernier avait retenue en indemnisant uni- quement le département du Morbihan pour une atteinte avérée à ses espaces naturels sensibles. En effet, ce sont désormais toutes les collectivités territo- riales qui peuvent prétendre à l’indemnisation du préjudice écologique et ce, indépendamment même de l’adoption des dispositions de l’article L.142-2 pré- citées.

Enfin, une fois la recevabilité de l’action des collectivités territoriales reconnue par la Cour d’appel, l’arrêt cherche à caractériser le préjudice subi par celles-ci en soulignant que, de manière générale, les dommages écolo- giques causés ont eu des conséquences négatives sur la qualité de vie des populations qui séjournent sur leur territoire.

Plus précisément,pour les régions,la Cour d’appel a estimé,qu’une partie importante de la collectivité des habitants des régions avait subi un trouble grave dans son bien-être,lequel est étroitement lié au sentiment d’harmonie avec la nature. Or, dès lors que les régions ont pour finalité ultime le bien commun de leurs habitants et de ceux qui y séjournent temporairement,bien commun qui passe par l’amélioration ou, à tous le moins, par le maintien de leur bien- être, les régions subissent un préjudice qui leur est personnel.

Pour les départements,l’arrêt retient une motivation quasiment identique en soulignant notamment que le préjudice moral né de l’atteinte à l’intégrité du patrimoine naturel réside dans le fait que la collectivité de ses habitants a subi une sorte d’agression et surtout un trouble grave dans son bien-être, étroitement lié au sentiment d’harmonie avec la nature.

Toutefois,et en écho à la solution du Tribunal de grande instance de Paris qui avait uniquement reconnu un préjudice au détriment du département du Morbihan, la Cour d’appel précise, pour cette collectivité, que la pollution généralisée des côtes a entraîné des conséquences très défavorables et l’a placée dans l’obligation de tenter de les compenser, notamment par une gestion appropriée des espaces naturels sensibles qu’il a pour mission de pro-

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téger. Ainsi, la référence aux espaces naturels sensibles n’a-t-elle plus pour objet de caractériser le préjudice subi par le département mais simplement d’illustrer la réponse apportée par celui-ci à la pollution qui a résulté du nau- frage de l’Erika.

Enfin,pour les communes,l’arrêt souligne que la pollution a porté atteinte aux efforts que ces collectivités doivent consentir pour la défense du milieu naturel, de même qu’à leur raison d’être qui consiste à protéger et, si pos- sible, à améliorer, le bien-être de ses administrés, auquel participe leur envi- ronnement naturel.

Pour caractériser le préjudice subi par les collectivités territoriales,l’arrêt retient une démarche particulièrement subjective puisqu’il ne fait jamais réfé- rence aux conséquences concrètes et objectives de la pollution qui ont résulté du naufrage de l’Erika.

Ce faisant,la Cour a octroyé des indemnisations substantielles à l’ensemble des collectivités et associations qui avaient sollicité une réparation du préju- dice écologique, témoignant de la volonté du juge judiciaire d’assurer une meilleure réparation des atteintes à l’environnement. 8

II. DES FONDEMENTS DISCUTABLES QUI NE PERMETTENT NULLE- MENT DE SURMONTER LES OBSTACLES INHÉRENTS À LA RECON- NAISSANCE DU PRÉJUDICE ÉCOLOGIQUE DANS LE CADRE DU DROIT COMMUN DE LA RESPONSABILITÉ CIVILE

Les fondements juridiques de la solution retenue par la Cour dans son arrêt présentent toutefois un caractère discutable à plusieurs égards (A).

En outre, l’arrêt ne permet nullement de surmonter les difficultés inhé- rentes à la reconnaissance de la notion de préjudice écologique par le droit commun de la responsabilité civile (B).

A. Des fondements juridiques discutables

Les fondements juridiques de l’arrêt de la Cour d’appel de Paris sont cri- tiquables à plus d’un titre.

Tout d’abord,force est de constater que l’arrêt se réfère à la notion de pré- judice écologique mais également à celle de préjudice environnemental ou encore à celle de préjudice moral d’atteinte à l’intégrité du patrimoine naturel, témoignant, ainsi, d’une bien moins grande rigueur conceptuelle que celle dont avait fait preuve le jugement du Tribunal de grande instance de Paris

8. C’est ainsi que les régions Bretagne et Loire-Atlantique se sont vues octroyer une indemnité de trois millions d’euros tandis que la région Poitou-Charentes a bénéficié d’une indemnité d’un million d’euros. De leur côté, les départements du Finistère, du Morbihan et de la Vendée ont perçu un million d’euros. Enfin, une dizaine de communes ainsi qu’une communauté d’agglomération se vont vues allouer des indemnités comprises entre 100.00 et 500.000 euros.

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lequel avait uniquement mis en avant la notion de préjudice résultant de l’at- teinte à l’environnement.

Ensuite,la référence à la police administrative de la prévention et de la répa- ration des dommages à l’environnement pour justifier la consécration du pré- judice écologique n’est pas sans susciter certaines réserves.

En effet,cette dernière instaure un système qui s’écarte considérablement des règles traditionnelles de la responsabilité civile et ne peut nullement conduire à une indemnisation du dommage écologique mais seulement à sa réparation en nature sous le contrôle de l’autorité administrative.

De surcroît,l’élargissement du cercle des bénéficiaires de l’indemnisation du préjudice écologique à l’ensemble des collectivités territoriales présente un caractère discutable.Ainsi,l’application au litige de l’article L.142-4 du code de l’environnement pose plusieurs difficultés.

D’une part,le champ d’application matériel de cette disposition soulève une interrogation. Se pose, en effet, la question de savoir si ces dispositions sont susceptibles de concerner les pollutions dans le domaine de l’eau et,plus par- ticulièrement, les pollutions maritimes.

En effet, le texte en cause vise les infractions [« aux dispositions législa- tives relatives à la protection de la nature et de l’environnement »], ce qui peut laisser envisager une interprétation assez large de son champ d’applica- tion.

Dans le même temps,cette seule référence « aux dispositions législatives relatives à la protection de la nature et de l’environnement » n’est pas sans susciter une certaine perplexité puisque tant l’article L.142-2 du code de l’en- vironnement concernant les associations de protection de l’environnement que l’article L.132-1 susmentionné concernant certaines personnes morales de droit public visent,quant à eux,les infractions:« aux dispositions législatives rela- tives à la protection de la nature et de l’environnement, à l’amélioration du cadre de vie, à la protection de l’eau, de l’air, des sols, des sites et pay- sages, à l’urbanisme, ou ayant pour objet la lutte contre les pollutions et les nuisances, la sûreté nucléaire et la radioprotection ».

Faut-il déduire de cette différence manifeste de rédaction que le préjudice aux intérêts collectifs dont peuvent se prévaloir les collectivités territoriales porte sur un champ d’application plus restreint que celui concernant les asso- ciations de protection de l’environnement et certaines personnes morales de droit public?

Il paraît possible de le penser à l’examen des travaux préparatoires de la loi n° 2008-757 du 1er août 2008 susvisée.En effet,l’évolution de la rédaction de la disposition en cause démontre que le champ d’application du texte a été sérieusement restreint à l’initiative du Gouvernement pour ne plus, en prin- cipe, concerner les infractions dans le domaine de l’eau.

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Nonobstant les arguments fondés sur les travaux préparatoires, la Cour d’appel de Paris a retenu une acception large de l’article L.142-4 précité sans toutefois véritablement fournir de justification à la solution qu’elle a adoptée. 9

D’autre part,et au-delà de l’interprétation du champ d’application matériel de l’article L. 142-4 précité se pose incidemment la question de son applica- bilité du point de vue temporel à l’affaire de l’Erika puisque la loi n° 2008-757 du 1er août 2008 susmentionnée a été adoptée postérieurement au jugement du Tribunal correctionnel du 16 janvier 2008.

Dès lors,il était possible de penser qu’appliquer l’article L.142-4 en cause d’appel était contraire au principe de non-rétroactivité. La Cour de cassation estime ainsi que l’intervention d’une loi de procédure ne peut motiver rétro- activement l’annulation d’une décision sur le fond régulièrement rendue avant son entrée en vigueur (Cass.Crim.9 novembre 1994,Bull.crim.n° 358,p.878).

De même, à propos de la question de la recevabilité de la constitution de partie civile d’une association qui avait été déclarée irrecevable en première instance puis recevable par le juge d’appel dans la mesure où,postérieurement au jugement du Tribunal correctionnel,une loi nouvelle était venue assouplir les conditions de recevabilité de la constitution de partie civile,la Cour de cas- sation a considéré que c’était,à tort,que le juge d’appel avait,postérieurement au jugement de première instance, fait application du nouveau texte ouvrant les conditions de constitution de partie civile (Cass.Crim.11 septembre 2002, n° 02-81.593).

Sur cette question, la Cour d’appel de Paris a toutefois considéré que l’ar- ticle L.142-4 était d’application immédiate car « selon une jurisprudence fer- mement établie à propos de l’article 13 de la loi du13 juillet 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe, revêt le caractère d’une loi de forme ou de procédure, et doit, à ce titre, trouver application dans les instances pénales en cours au moment de sa promulgation la loi recon- naissant à une association les droits reconnus à la partie civile » et ce, alors même que la jurisprudence en cause concerne des hypothèses dans les- quelles aucun jugement de première instance n’était intervenu.

B. Les obstacles inhérents à la reconnaissance du préjudice écolo- gique par le droit commun de la responsabilité civile

Sans entrer dans les débats doctrinaux concernant la reconnaissance du pré- judice écologique par le droit commun de la responsabilité civile,force est de constater que la réparation d’un tel préjudice soulève,à la fois,des difficultés

9. Rapport fait au nom de la Commission des affaires économiques, de l’environnement et du ter- ritoire sur le projet de loi, adopté par le Sénat, après déclaration d’urgence, relatif à la responsa- bilité environnementale et à diverses dispositions d’adaptation au droit communautaire dans le domaine de l’environnement (n° 916) par M.Alain Gest,

http://www.assemblee-nationale.fr/13/rapports/r0973.asp#P896_212324.

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de principe ainsi que des obstacles pratiques.

Sur le plan des principes,il convient de rappeler que,pour être réparé dans le cadre du droit commun de la responsabilité civile, un préjudice doit présenter un caractère personnel. Or, par essence, le préjudice écologique « pur » n’est pas susceptible de revêtir une telle caractéristique.

En effet,dans la mesure où le dommage écologique n’affecte que la nature et,par voie de conséquence,des res communes ou des res nullius qui consti- tuent des choses non appropriées, aucun sujet de droit ne peut, en principe, se prévaloir d’un intérêt personnel permettant de prétendre à un droit à répa- ration pour des atteintes à l’environnement sans lésion des intérêts humains. En effet, nul n’est propriétaire de la nature ou de l’environnement.

C’est la raison pour laquelle la doctrine environnementaliste a, pour sur- monter cet obstacle,proposé différents artifices tels que la reconnaissance de la notion de préjudice collectif 10 , celle de préjudice objectif 11 ou encore la consécration de la notion de droit à l’environnement en tant que droit sub- jectif. 12

C’est vraisemblablement dans ce contexte que la Cour d’appel,sensible aux incitations de la doctrine et vraisemblablement soucieuse de donner une vraie assise théorique à la notion de préjudice écologique,se prononce clairement en faveur de la reconnaissance d’un préjudice, à la fois, collectif et objectif.

L’un des premiers commentaires de la décision de la Cour d’appel relève d’ailleurs la consécration de la notion de « préjudice objectif »:« Par ailleurs, pour la première fois, les juges ont fait un effort de définition et de classi- fication du préjudice écologique.Jusqu’à présent, en droit commun, ce pré- judice était fondu dans la catégorie fourre-tout du préjudice moral. Ici, la cour d’appel a lancé un vibrant appel pour une nomenclature des préjudices liés au dommage environnemental avec une distinction explicite entre les préjudices subjectifs et le préjudice objectif. Les premiers s’entendent des atteintes aux intérêts patrimoniaux et extrapatrimoniaux subis par les sujets de droit (préjudice matériel, préjudice économique, préjudice moral). Quant au préjudice objectif, autonome, il recouvre toute atteinte non négli- geable à l’environnement naturel. Cela permet de combler les interstices laissés vacants par le droit spécial issu de la loi de 2008, qui traite de manière parcellaire les conséquences dommageables des atteintes à l’en- vironnement 13 ».

L’enthousiasme du commentateur précité doit toutefois être modéré car,

10. P.Jourdain Le dommage écologique et sa réparation in Les responsabilités environnementales dans l’espace européen – Point de vue franco-belge,Bruylant 2006.

11. Neyret,Atteintes au vivant et responsabilité civile,LGDJ 2006.

12. V.Rebeyrol,Droit à l’environnement et réparation des dommages environnementaux,Defrenois, Lextenso 2010.

13. Neyret,Dieu nous garde de l’écologie des Parlements,D.2010,p.1008.

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« ERIKA »: LA RÉPARATION DU PRÉJUDICE ÉCOLOGIQUE « PUR ». CONSTATS ET ENSEIGNEMENTS.

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à la lecture attentive l’arrêt de la Cour d’appel, il est quasiment impossible d’opérer une quelconque distinction entre le préjudice moral d’atteinte à l’environnement et le préjudice écologique ou environnemental. Sous cet angle, la tentative d’autonomisation de ce préjudice s’avère constituer un échec.

Une telle observation vaut,tout d’abord,pour le préjudice écologique subi par les associations de défense de l’environnement à propos duquel l’arrêt constate qu’il présente un caractère personnel en tant qu’il porte atteinte à l’ « animus societatis » de ces associations.

Ce constat est tout aussi clair s’agissant du préjudice subi par les collecti- vités territoriales.Ainsi que le rapporte un commentateur de l’arrêt:« il s’agit alors d’une catégorie supplémentaire du préjudice moral né de l’atteinte à l’environnement, alors que certaines jurisprudences pouvaient parfois laisser entendre que le préjudice écologique, parfois qualifié de pur, était auto- nome des autres postes de préjudices (matériel et moral) ». 14

Sous cet angle, l’invocation des notions de préjudice collectif et de préju- dice objectif participe plus d’une consécration purement rhétorique de ces notions que d’une réelle réparation du préjudice écologique pur (en tant que préjudice porté à la nature).

En effet,le préjudice écologique reconnu par la Cour est bien un préjudice entraînant des répercussions sur les intérêts humains.Il s’apparente à un pré- judice moral et ne présente donc pas les traits du préjudice objectif dont la consécration est appelée de ses vœux par une partie de la doctrine.

Une telle confusion entre le préjudice écologique pur et le préjudice moral

d’une association de défense de l’environnement permettrait ainsi de conférer

à l’indemnisation du préjudice écologique « pur » une dimension punitive 15 qui reste pourtant étrangère à notre système juridique.

L’arrêt de la Cour d’appel s’éloigne d’autant plus de la reconnaissance d’un préjudice objectif à la nature que les personnes susceptibles de prétendre à sa réparation sont très largement appréhendées puisque sont concernées toutes les associations de défense de l’environnement,y compris lorsque leur mission principale consiste dans la défense des intérêts des consommateurs, ainsi que l’ensemble des collectivités territoriales.

Cette possibilité pour un grand nombre de parties civiles de multiplier les demandes d’indemnisation du préjudice écologique démontre clairement que ce n’est pas le préjudice à la nature qui est réparé par l’arrêt de la Cour d’appel,sauf à considérer,obstacle déjà souligné,qu’un même préjudice puisse

14. S. Mabile, Premières considérations sur le préjudice écologique: la décision d’appel dans l’af- faire de l’Erika,Droit env.,mai 2010,p.168.

15. C. Calfayan, Préjudice environnemental et moral d’une association de protection de l’envi- ronnement,RLDC 09-2009.

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14 LE MONDE MARITIME EN PERSPECTIVE

être indemnisé plusieurs fois.Or,la Cour d’appel de Paris l’admet,sans aucune difficulté, pour les départements lorsqu’elle précise que leur préjudice éco- logique « est similaire à celui éprouvé par d’autres collectivités territo- riales ».

De même, un commentateur de l’arrêt, pourtant favorable à la réparation du préjudice écologique,souligne même:« À l’avenir, il faudra certainement envisager l’articulation des réparations du préjudice écologique pour toutes ces parties civiles afin d’éviter les redondances indemnitaires 16 ».

Sur un plan pratique, l’arrêt de la Cour d’appel de Paris n’apporte pas non plus une réponse adaptée à la difficulté de procéder à l’évaluation du préjudice écologique.En effet,après avoir balayé les objections de certains pré- venus concernant l’absence dans le droit français de méthodes fiables d’éva- luation du préjudice écologique et écarté quelques méthodes proposées par les parties civiles,la Cour reconnaît même qu’il est difficile d’apprécier ce pré- judice en l’espèce dans la mesure où la nature n’avait pas fait l’objet d’un inventaire avant la survenue de la catastrophe.

Néanmoins,l’arrêt souligne qu’une telle difficulté est « similaire à celle ren- contrée pour tenter de compenser les préjudices moraux et physiques (la des- truction d’un écosystème peut se comparer à une sorte d’amputation d’une part de soi-même) ».

Ce constat opéré, l’arrêt met en avant le contexte particulier de la pollu- tion par des hydrocarbures particulièrement nocifs, et propose différents modes d’évaluation du préjudice écologique selon les catégories de parties qui s’en prévalaient.

Pour les communes,l’arrêt prend en compte la surface d’estran touchée 17 (dès lors que cette surface a été fournie à la Cour), l’importance de la marée noire sur les lieux (telle qu’elle ressort du dossier),leur vocation maritime et leur population.En l’absence de ces informations,l’évaluation est réalisée par comparaison avec l’indemnisation octroyée aux communes pour lesquelles la Cour disposait des renseignements susmentionnés.

Pour les autres collectivités territoriales, l’arrêt se réfère à l’ampleur de la pollution subie par leurs rivages ainsi qu’à l’orientation plus ou moins mari- time de leur activité et de leur population.

Pour les associations, sont pris en compte le nombre d’adhérents, la noto- riété et la spécificité de leur action.

Sous cet angle encore,la confusion entre le prétendu préjudice écologique « pur » constaté par la Cour et le préjudice moral des parties civiles est tout à fait flagrante. En effet, l’évaluation à laquelle elle procède présente un carac- tère forfaitaire et arbitraire.

16. L.Neyret,Dieu nous garde de l’écologie des Parlements,précité.

17. Méthode proposée par certaines parties civiles.

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Un auteur opère d’ailleurs clairement le lien entre la consécration par la Cour d’appel de Paris du préjudice moral d’atteinte à l’environnement subi par les collectivités territoriales et l’évaluation forfaitaire de l’indemnité qui leur a été octroyée. 18

À cet égard,une telle situation ne présente un caractère satisfaisant ni pour les personnes condamnées à la réparation du préjudice écologique,ni pour les victimes réclamant son indemnisation.Les premières estiment,en effet,que les montants mis à leur charge sont difficilement justifiables.Quant aux secondes, elles considèrent bien souvent que les dommages ainsi indemnisés sont loin d’atteindre l’objectif recherché de réparation du dommage causé à la nature.

Outre l’absence de justification de l’évaluation du préjudice écologique, l’arrêt balaie également d’un revers de main la question du principe de non- affectation des dommages et intérêts alors même que la plupart des auteurs favorables à l’indemnisation de ce préjudice estime que les indemnités versées devraient pouvoir être affectées à la réparation des atteintes à l’environnement.

La Cour d’appel souligne ainsi à propos de l’indemnisation du préjudice éco- logique versée au profit d’une association Robin des Bois:« Ce préjudice, qui lui est personnel, doit être réparé.Cependant, la cour n’a que le pouvoir de prononcer une condamnation pécuniaire, laissant à ceux qui en bénéficient le soin d’en disposer comme ils l’entendent ». Cet aveu d’impuissance de la Cour d’appel est d’autant plus remarquable que l’association en cause sollicitait le versement d’une indemnisation, non pas à son profit, mais à celui d’un fonds fiduciaire qui aurait eu pour mission de suivre les conséquences éco- logiques du naufrage de l’Erika.

En définitive,l’arrêt de la Cour d’appel,en même temps qu’il élargit très sen- siblement les perspectives d’indemnisation du préjudice écologique, déna- ture totalement cette notion pour ne la ramener finalement qu’à une forme de « super » préjudice moral.

Une telle démarche,outre qu’elle est susceptible de soulever de sérieuses

interrogations au regard du principe de la réparation intégrale lequel s’oppose

à une indemnisation excédant le montant du préjudice subi par la victime,

conduit en définitive à une multiplication des indemnisations supportées par les responsables des pollutions sans pour autant permettre une quelconque réparation des atteintes causées à l’environnement.

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Une telle démarche,outre qu’elle est susceptible de soulever de sérieuses

interrogations au regard du principe de la réparation intégrale lequel s’oppose

à une indemnisation excédant le montant du préjudice subi par la victime,

conduit en définitive à une multiplication des indemnisations supportées par les responsables des pollutions sans pour autant améliorer l’efficience de la répa-

18. S.Mabile,précité.

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ration de l’atteinte causée à l’environnement.Or plutôt que chercher à indem- niser plus ne devrait-on pas chercher à indemniser mieux?

Toutes ces imprécisions et incertitudes sont sources d’interrogations, de confusion et du point de vue des acteurs économiques d’insécurité juridique.

Cette incertitude nuit à la prévisibilité, élément essentiel pour les entre- preneurs qui doivent décider en connaissance de cause,en connaissance des risques.

Pour l’instant, aussi attrayant que soit le concept de préjudice écologique « pur » au plan des idées, il ne semble pas suffisamment mûr pour devenir un outil opérationnel que l’on peut laisser entre les mains des seuls juges qui ne disposent pas des moyens appropriés pour permettre la mise en place d’un système équilibré répondant aux attentes de toutes les parties prenantes.

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