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Manifeste du parti communiste

Par K. Marx et F. Engels

Ouvrage majeur de l’économie et de la sociologie moderne, classé par ‘Le Monde’ dans la catégorie des « Vingt livres qui ont changé le monde », véritable Bible du socialisme et du communisme, le Manifeste du parti communiste reste un des livres qu’il faut avoir lu pour comprendre les enjeux économiques, sociologiques et politiques du monde, au XIX ème siècle comme de nos jours. Il parait en février 1848, pendant le sulfureux contexte historique des Révolutions du Printemps des peuples. Cet ouvrage pose les bases de la pensée socialiste et ouvre ainsi la voie à un essor du socialisme en Europe : la fondation de la 1 ère Internationale Socialiste, la naissance des mouvements sociaux dans de nombreux pays comme l’Allemagne ou la France ainsi que les pensées de grands philosophes tels que Bakounine, Lénine ou Durkheim sont dans le sillage du Manifeste. Néanmoins, on peut se poser la question de savoir si la pensée dégagée par Marx et Engels est encore d’actualité aujourd’hui. Peut-on faire abstraction des horreurs historiques engendrées au nom du communisme tout en lisant l’ouvrage? En effet, les révolutions russes de 1905 et 1917, l’avènement de l’URSS, la Chine maoïste, le régime cubain et encore d’autres faits et régimes politiques ont gravement entaché la réputation du Manifeste, de telle sorte que celui-ci ne peut plus être lu de la même manière que lors de sa première parution. A-t-il encore une valeur économique et morale de nos jours? Si oui, en quelles mesures? Nous allons donc étudier le Manifeste en observant ce qui peut être encore défendable aujourd’hui et ce qui s’avère dépassé par le temps.

En guise d’introduction, Marx et Engels brossent un portrait de l’Europe au XIX ème siècle : une Europe hantée par « le spectre du communisme ». Il est vrai que ce tout jeune courant politique effraie bon nombre de partis conservateurs et libéraux au pouvoir. Ainsi, les auteurs se donnent pour but en publiant ce livre de mettre un terme à la diabolisation du mouvement en exposant clairement les idées et buts de celui-ci. La tâche n’est pas mince. En effet, en 1848, le communisme a déjà pris plusieurs tangentes différentes et les résumer dans un livre de cinquante pages n’est pas une évidence. Qui plus est, le communisme a fortement évolué jusqu’à nos jours en créant de nombreux mouvement annexes. Ainsi, on peut déjà en conclure que le Manifeste ne peut pas prétendre résumer la pensée communiste dans son ensemble mais qu’il livre une version de celle-ci. La première partie s’intitule « Bourgeois et prolétaires » et cette distinction se retrouve développée tout au long de l’ouvrage. «On entend par bourgeoisie la classe des capitalistes modernes, propriétaires des moyens de production sociale et qui emploient le travail salarié. On entend par prolétariat la classe des ouvriers salariés modernes qui, privés de leurs propres moyens de production, sont obligés pour subsister, de vendre leur force de travail» précise Engels dans une note de l’édition de 1888. Fort bien. Voici la société divisée, les coupables désignés, la lutte des classes peut commencer. Les auteurs affirment ainsi que « l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes », où il ne s’agit que de savoir qui va imposer son pouvoir. S’en suit une longue liste d’exemples de l’Antiquité jusqu’à la période de la rédaction, où les prolétaires sont constamment opposés aux bourgeois. Une chose paraît néanmoins frappante dans cette affirmation. La société peut-elle vraiment être divisée en deux clans aussi distincts? La vision que nous offrent ici Marx et Engels n’est-elle pas exagérément manichéenne? Certes, on peut distinguer deux grandes catégories qui se dégagent par leur effectif imposant mais ce ne sont pas les seules classes de la société. Les limites n’ont d’ailleurs que fait se brouiller au cours du temps. Ainsi, aujourd’hui, les fonctionnaires, les auto-entrepreneurs, les penseurs (comme Marx) ou artistes ne peuvent pas se ranger définitivement dans une seule catégorie. Le modèle très catégorique du Manifeste sera d’ailleurs critiqué par M. Weber qui offre un modèle plus complexe de la société. Pour Marx, cette dichotomie est surtout une réalité politique, il reconnaît l’existence de classes intermédiaires mais ces dernières doivent s’inscrire dans un des deux camps créés par les luttes de classes, c’est la différence entre la classe « en soi » définie par la place dans le mode de production et

la classe « pour soi », celle qui a une conscience de classe et se mobilise pour ses intérêts propres. Thème qu’il développera dans Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte. Une des conséquences de la domination de la bourgeoisie exposée dans l’ouvrage serait la mondialisation. En effet, les auteurs consacrent une grande partie du premier chapitre à expliquer comment la bourgeoisie a provoqué la mondialisation. Elle entraînerait selon-eux de «nouveaux besoins» et à l’isolement des nations autonomes se succèderait une «interdépendance universelle des nations» (ceci vaut pour les productions matérielles comme celles de l’esprit). On y voit donc clairement une critique de la mondialisation qui en universalisant, désapproprie le bien commun d’une nation au profit d’un capitalisme désormais international. Marx pense cependant que cette évolution sera propice à une conscience de classe internationale de tous les prolétariats. Il sera d’ailleurs l’un des artisans de la Ière internationale ouvrière. Examinons maintenant la deuxième partie de l’ouvrage, consacrée à la position des communistes face au prolétariat. Marx et Engels affirment qu’ « ils représentent […] les intérêts du mouvement dans sa totalité ». Cette affirmation est tout à fait admissible en ce qui concerne le mouvement communiste de 1848. Néanmoins, comme dit précédemment, celui-ci a subi de nombreuses modifications, séparations, bifurcations etc. au cours de l’histoire et il est maintenant beaucoup plus difficile de rattacher les différentes variantes du communisme tel que le concevait Marx à la cause ouvrière. Plus loin, Marx s’intéresse à la relation existant entre capital, propriété et collectivité et vient à tirer la conclusion suivante : « Le capital n’est […] pas une puissance personnelle, c’est une puissance sociale ». On peut ici affirmer que cette conception du capital et de la propriété est encore d’actualité car la définition qui en est donnée est incontestable : « Etre capitaliste, c’est occuper non seulement une position purement personnelle, mais encore une position sociale dans la production. Le capital est un produit collectif ; il ne peut être mis en mouvement que par l’activité commune de nombreux individus, et même, en dernière analyse, que par l’activité commune de tous les membres de la société. » On peut noter que cette explication semble valable pour toute vie en société. Il montre ici que le capital est avant tout un système social basé sur la propriété des moyens de production et que seule l’exploitation de la force de travail de toute la société permet son existence, autrement le capitaliste n’est rien sans la force de travail du prolétaire et la division sociale qu’il impose.

Dans la troisième partie du Manifeste, les deux philosophes endossent leur casquette de sociologues affinés pour nous livrer une analyse détaillée des différents socialismes européens de l’époque. Ils distinguent ainsi trois formes de socialismes au sein de la société : le socialisme réactionnaire, le socialisme conservateur ou bourgeois et enfin le socialisme et le communisme critico-utopiques. Néanmoins, Marx et Engels ne se rattachent à aucun de ces mouvements pour s’orienter d’avantage vers un socialisme plus concret et réel, les autres mouvements n’agissant pas de manière efficace pour la cause socialiste. Enfin, la quatrième et dernière partie se consacre à la visée de l’œuvre et plus généralement du mouvement communiste ; elle est intitulée « Position des communistes envers les différents partis d’opposition ». Dans cette dernière section, les valeurs et positions des communistes sont rappelés. Ils se positionnent dans un premier temps en tant que soutien aux révolutions ouvrières de Pologne et de Suisse et aux partis démocrate-socialiste de France. Plus étonnant, ils acceptent de se rallier à la bourgeoisie en ce qui concerne l’Allemagne tant que celle-ci lutte contre la monarchie absolue en place à l’époque. En effet, les philosophes précisent que le but est de lutter contre la monarchie. La lutte sociale s’illustre en effet à long terme dans la pensée de ceux-ci ce qui donne un sens, une finalité à l’Histoire. Pour résumer le tout, Marx et Engels affirment que « les communistes appuient en tous pays tout mouvement révolutionnaire contre l’ordre social et politique existant ». Le livre s’achève sur cette sentence célébrissime : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » L’impression sur le lecteur de cette dernière partie semble être particulièrement (et volontairement) violente. Le communisme apparaît ainsi comme un mouvement éruptif qui aime enfoncer le clou là ou ça fait mal. De plus, après avoir donné le coup de pied fatal dans la fourmilière et avoir renversé la pyramide sociale, tout semble couler de source : s’ensuit la dictature du prolétariat, l’égalisation des

niveaux de vie, la disparition des classes sociales et enfin la fin de l’Etat et la paix perpétuelle. Et que se passerait-il s’il s’avérait que Marx et Engels se soient trompés dans leurs prévisions ? Si tout ne se passerait pas comme prévu ? De plus, les exemples de régimes communistes que nous avons pu avoir n’ont pas été franchement concluant et n’ont jamais abouti à un état de paix perpétuelle. Serait-il possible que le modèle utopique imaginé par les deux philosophes reste un modèle, en ce sens où il serait impossible d’arriver à cette fin de l’Histoire Nous pouvons donc arriver à la conclusion suivante : le Manifeste présente un intérêt philosophique, politique et sociologique considérable. La pensée exprimée est celle de deux hommes qui marqueront l’Histoire à jamais et de manière indéniable. Néanmoins, certaines thèses exposées sont en contradiction totale avec la réalité et la pensée pragmatique qui prime actuellement dans le monde. La vision d’une société sans classe resterait un idéal inatteignable car trop beau et trop parfait pour notre pensée actuelle. Cet idéal ne pourrait qu’être copié, déformé ou mal imité ce qui aurait donné lieu à de nombreuses pages noires de l’Histoire. Nous serions comme condamné à envisager notre société sous un prisme imparfait et inégalitaire à défaut de pouvoir arriver à quelque chose de mieux.

A.

J.

notre société sous un prisme imparfait et inégalitaire à défaut de pouvoir arriver à quelque chose