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À propos de l’Église catholique « Régime des certitudes » et « régime des témoignages »

JACQUES LAGROYE

La vérité dans l’Église catholique. Contestation et restauration d’un régime d’autorité

Paris, Belin, 2005, 303 pages, 23 .

O ù en est l’Église catholique en France? Quatre décen-

nies après Vatican II, comment se reconfigurent les rapports à la vérité et à l’orthodoxie en son sein? Que signifie sa crise tant de fois évoquée? C’est à de telles questions que répond le dernier ouvrage de Jacques Lagroye, à partir d’une enquête qualitative réalisée auprès de militants catholiques et de membres du clergé. Le livre s’attache d’abord à analyser comment, après trois décennies de bouleversements internes à l’institution, les catholiques « construisent » sub- jectivement la notion de crise de leur institution. Il propose diverses interprétations de cette « construction » subjective à partir d’éléments objectifs (baisse des ordinations, de la fréquentation des fidèles aux offices, etc.) qui ne peuvent être ignorés. L’auteur cerne les types de pratiques militantes qui se développent aujourd’hui dans l’Église catholique et com- ment un travail de rationalisa- tion constant tente de combler l’écart entre les évolutions sociales et le maintien de l’insti- tution. Ce travail engage une réflexion des acteurs sur la situation du monde, sur celle de l’Église et sur le sens de la foi aujourd’hui, réflexion qu’il importe d’aborder de façon compréhensive si l’on veut

comprendre les dynamiques d’évolution du catholicisme français. Poursuivant la démonstra- tion, Jacques Lagroye avance qu’une institution a ceci de spécifique qu’elle ne tient pas seulement sur la base d’interac- tions spontanées mais qu’elle attribue des rôles qui se cristal- lisent et ont une logique propre, même s’ils connaissent des évolutions. Cela est particu- lièrement important dans l’É- glise catholique du fait du sacrement, qui place le clergé dans un rapport particulier à Dieu et, par là même, aux fidèles. L’auteur s’attache à dis- cerner l’émergence et la place d’un nouveau type d’autorité religieuse qui, en réaction aux divisions croissantes qui traver- sent l’Église et à l’amenuise- ment de son influence sociale, prône une parole partagée où la hiérarchie ecclésiastique a un rôle privilégié dans l’énoncia- tion du bien et du mal comme dans l’interprétation du monde contemporain, mais sans pour autant en avoir le monopole. Le cœur de l’ouvrage est centré sur l’étude des deux voies opposées qui s’ouvrent pour l’Église aujourd’hui. La première est celle de la restau- ration d’un « régime des certi- tudes » où ces dernières sem- blent non questionnables, dans un contexte de rétrécissement

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LIVRES

de l’institution sur un noyau dur de fidèles – où la place des courants traditionalistes et cha- rismatiques est de plus en plus importante – et de recentralisa- tion internationale autour de Rome. La seconde voie, à l’in- verse, s’inscrit dans la lignée de la rénovation des années 1960- 1970, de l’Action catholique et du Concile de Vatican II. Elle implique un « régime des témoi- gnages », qui insiste sur le fait que chacun est à même, en fonction de son expérience, de sa méditation intérieure et de sa raison, de présenter une vision propre et légitime du divin. La génération qui a porté cette expérience est aujourd’hui en train de partir à la retraite et semble de plus en plus minori- taire, mais cette orientation a pour elle le fait que les catho- liques sont de façon croissante confrontés à d’autres formes de croyance et de style de vie, aux acquis des sciences sociales, à l’érosion des certitudes morales et à la montée en puissance du laïcat du fait de la diminution du nombre des prêtres. Autour de cette notion de « régime des témoignages », Jacques Lagroye approfondit ce que l’Église pourrait être – ou plus exacte- ment ce qu’elle est en partie déjà, mais en partie seulement, puisque la tendance de restau- ration d’un « régime des certi- tudes » porterait un coup fatal à cette tendance d’évolution. L’auteur prend partie sur cette question en catholique progres- siste : ce « régime des témoi- gnages » est le seul qui permette à l’Église d’affronter les défis posés en ce début de siècle et de s’inscrire, avec sa spécificité, dans le grand mouvement de pensée critique typique de la pensée scientifique et du régime politique démocratique. Il faut saluer cet ouvrage, qui a le mérite de faire le point de façon rigoureuse et origi-

nale sur l’évolution d’une Église dont le poids, quoiqu’en diminution, n’est pas à sous- estimer. Le thème est d’autant plus important qu’il n’est pas sans parallèle avec la crise d’autres institutions, à com- mencer par le PCF. L’ouvrage est bien écrit, un glossaire permet de se repérer dans les termes religieux, les extraits d’entretiens viennent alléger un raisonnement serré, les fortes réflexions méthodolo- giques et théoriques n’étouf- fent pas l’objet étudié. La démonstration est parfaitement menée et les lecteurs appren- nent beaucoup de choses à sa lecture. L’exercice est d’autant plus intéressant que l’auteur a été le principal introducteur en France de la sociologie d’ori- gine bourdieusienne dans la science politique et qu’il constitue une référence dans la discipline. Dans cet ouvrage, il adopte une posture qui rompt avec la position purement objectivante des sociologues bourdieusiens en même temps qu’il prend partie avec modes- tie sur la controverse qu’il ana- lyse. Il accorde aux acteurs une capacité (qui n’est bien sûr pas illimitée) de réflexion cri- tique sans renoncer pour autant aux acquis de la socio- logie objectivante. On aurait néanmoins aimé que Jacques Lagroye s’avance plus systématiquement dans la remise en cause qui vient d’être évoquée et qu’il synthétise avec plus d’ambition le rapport des sociologues à la question nor- mative. La démonstration aurait sans doute aussi gagné à sortir d’un cadre par trop franco-fran- çais, s’agissant d’une institution constituée comme « internatio- nale ». De même, une compa- raison avec l’évolution des autres religions du Livre dans notre pays aurait permis de replacer l’évolution du catholi-

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cisme dans un contexte plus large, l’évocation du PCF ne pouvant se substituer sur ce point à celle des autres cou- rants monothéistes. Cela est d’autant plus gênant que le « régime des témoignages » que l’auteur appelle de ses vœux se différencie explicitement du protestantisme en ce qu’il ne remet pas en cause l’accès pri- vilégié des acteurs consacrés de l’institution que sont les prêtres à la divinité et à la foi. Ces limites n’empêchent pas l’ou- vrage d’être passionnant et il faut souhaiter qu’il puisse trou- ver un large public.

YVES SINTOMER