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~ANOUN

KABTLES

FIN D'UNE SERIE DE DOCUMENTS EN COULEUR

K-ANOUN-KABYLES

~F

indépendantes de ta volonté du

Comité de législation étrangère, la traduction des Kanoun kabyles

n'a pu être complètement achevée. En conséquence, cette brochure n'a été tirée qu'a un très petit

nombre d'exemplaires qui n'ont pas été mis dans le commerce, et elle ne fait pas partie de la Collection des principaux codes étrangers

Par suite de diverses circonstances

publiée par le Comité.

t~TROMCTtON

1

La population musulmane de l'Algérie se rattache à deux races distinctes, rapprochées aujourd'hui par le lien puis- sant d'une reh~ion commune, mais bien din'crentes l'une de l'autre au point de vue des mœurs, de la tangue, de l'ori- gine, la race arabe et la race berbère. Les Berbères représentent t'eiement autochtone du nord

de

de la population indigène. Leur tangue, qui se retrouve sur les aucicns monuments du pays. n'est celle d'aucun

des peuples conquérants qui s'y sont succédé. Procope, !bn Khatdouu, icur instorien arabe, voient en eux les descen- dants des peuples chananecns refoulés par l'invasion israé-

lite. Les cthno{j;rap!tcs modernes leur attribuent une origine plus lointaine, et les rattachent aux famines humaines de Dnde et de i'Rxtreme-Asie.

Quoi qu'i) eu soit de ces origines, les premiers posses- seurs connus du soi de l'Afrique scptcntrionaie se sont per- petues jusqu'à nos jours à travers les invasions successives dont l'histoire nous a transmis le souvenir. Les Phéniciens ont couvert le littoral méditerranéen de riches comptoirs et

de puissantes colonies. Apr~s eux,

la domination romaine a tenu le pays jusqu'aux sables du'

l'Africlue. Ce sont eux qui forment le fond !e plus ancien

pendant plusieurs sièctes,

A.

n

KANOUN KABYLES.

désert. Les Vandales, succédant un instant ces maîtres du

monde, y ont établi leur royaume éphémère, pour l'aire bientôt place aux Grecs byzantins de l'époque justinienne. Enfin, au vu" siècle, les hordes arabes y ont fait à leur tour irruption, et à travers les innombrables déchirements, les bittes intestines qui n'ont cessé d'ensanglanter leur conquête débordant jusque sur l'Europe, elles ont fondé dans le Moghreb comme une nouvelle patrie. Sous te f)ot de ces en-

vahissements, Fantique race berbère n'a point été submergée. Hefoulée dans i'asitc ([es massifs u)on)agueu\ les moins ac-

cessibles, ou des solitudes du Sahara, sa puissance \'i)atité a

triompné de ta destruction; cHc a survécu aux conquérants des siècies ])assés connue s'ils s'étaient altsorhés en e!!e; quant a ses derniers envahisseurs, elle a sutu !eur \'io!e!))e

propagande religieuse et y a déhnitivcment cédé, parais- sant ainsi se raHier a une uationaiité nuuveHe. Ou retrouve cependanf. encore la vieiue société berbère, et les traces <!e

son originalité natiouaie n'ont pas comjuètemcnt disparu. Dans certains points, ses représentants ont su garder (idé- tement!cnrs antiques traditions, et sous )e niveau du Crois- sant ils ont même pu sauver leur indépeudauce. Les Berbères sont répandus un peu partout dans le nord

de t'Afriquc. Pour ne parter <p)e de rA!gérie, ou tes rcu- contre en groupes considérables et compacts dans la région

montagneuse du Djurdjura, dans celle de i'Aures, sur tes plateaux de !a Oumktm, du Mzab et dans la déjx'ession d'Ouargta; plustoin, daus)e()ésert, au j)a\'s des Touaregs, où s'est le mieux conservée la langue nationaie et ou se retrouve même sa primitive écriture. Hn d'autres points,

Tj6!eMent arabe a pénétré davantage, bien que tes Hcrbéres

tNTRODUCTtON.

v

soient encore restés tes pins nombreux; tette est ).) région qui s'étend au nord de Sétif jusqu'à la mer et que couvre))),

les montagnes du Meghris, du Guergour et de Babor; tels sont encore les massifs montagneux du Dahra, de t'Oua-

ransénis, du Nador, les plateaux des Ziban, etc., ou ce- pendant l'arabisation est devenue à peu près complète. Leur évaluation d'ensemble est nécessairement incertaine dissémines le plus souvent au milieu des tribus conqué- rantes, convertis à leurs croyances, les descendants des an- ciens Berbères on), en grand nombre fini pas céder à l'in- Illlence dominatrice de ce voisinage: iis ont adopte la loi

du Coran et sa tangue, et perdu parfois jusqu'au souvenir de leur propre origine. )! es) ainsi devenu dinicitedcn faire l'exact dénombrement. Leur proportion dans l'ensemble de

la population indigène de l'Algérie varie pour les ethno- graphes des deux tiers aux cinq sixièmes; ce qui paraît cer-

tain. c'est quetle est bien supérieure a la monté, quoique le nombre des indigènes partant encore des idiomes d'origine berbère soit bien moindre.

Quant a ia désignation générique de cette vieille race, elle a complètement disparu. Le non) de Berbères n'a guère cours aujourd'hui que dans la langue scientinquc, et~ encore sa veritabte origine n'est pas établie. D'autres noms ont pré- valu dans la langue courante des habitants du pays. La dc-

nomhnttion de Kabyh's est ta ptus répandue en Algérie; elle est spécialement adoptée par tes Berbères du Djurdjura et leurs Voisins du nord-ouest de la province de Constantine,

ainsi que par beaucoup d antres épars dans l'intérieur. Dans

i'Aurès et le les

gers); dans te ~!xah, Zenat.) ou Zenatia; dans te Sahara, les

Berbères se disent Chaouïa (ber-

"X

KANOUN KABYLES.

Touaregs revendiquent la désignation

libres) pour le nom patronymique de leur race.

d'hnohagh (hommes

Queite fut

l'antique organisation sociale du peuple ber-

semble s'être mieux conservée que

époque

en

présentent-

bère ? NuHeparteHe ne

dans la région du Djurdjura, dans !a grande Kabyiie. Cepen-

dant les coutumes kabyles de notre

elles le tableau fidèle, et dans quelle mesure cette organi- sation a-t-e!tc résisté à i'hmuence des invasions étrangères?

H est difficile de le déterminer.

A l'époque de l'invasion musulmane, quand le Coran

s'est imposé partout dans ces contrées, comme

souveraine de la loi religieuse, l'islamisation ne

l'expression s'est point

conquis

arrêtée à la limite des choses de la religion, elle a

également le domaine de la vie sociale et civile. La

tendue origine du Livre sacré lui assurait une autorité trop

haute, pour que toute législation simplement

humaine n'en

fût au moins éclipsée. La règte de !'ïs!am a dû ainsi s'im-

pré-

poser d'abord comme la loi unique et génératc. Cependant, au point de vue politique, les anciens Her- bèfes, dans leurs asiles des montagnes, et il !a faveur des continueites dissensions de leurs vainqueurs, conservèrent

& l'égard de ces derniers une certaine indépendance; soumis

à une sujétion toujours contestée,

ne se manifestait

guère

en fait que par le payement ptns ou moins régulier d'un tribut, i) leur restait une récHe autonomie intérieure

pour !e règlement de leurs intérêts communaux. Dans cet ordre d'Idées d'ailleurs, la loi du Coran laissait aussi a ses nou-

veaux adeptes une liberté plus grande et gênait moins ieurs aHurcs.

qui

Depuis la domination turque, qui ne fut qu'une occuna-

[NTHODUCTION.

n.

tion militaire, l'indépendance berbère s'accrut encore. Sous

ce régime, les procédés de perception de l'impôt ressent- btaient moins à des actes d'administration (mu des aven-

turcs guerrières, dans lesquelles tes sujets réfractaires (te t'Odjak s'habituèrent peu à peu à se considérer eux-mêmes plutôt comme dés belligérants que comme des rebelles. A peu près libres, en fait, de s'administrer intérieure- ment à leur guise, les Berbères ne firent sans doute que reprendre ou continuer à cet égard leurs vieilles traditions. Leur nom arabe de Kabyles (gens des tribus) caractérise

un groupement plus ou moins compact de tribus

dantes les unes des autres, rapprochées par la communauté

Indépen-

d'origine, t'amnité des mœurs, la similitude des intérêts,

peut-être aussi par les liens d'une fédération

étroite, mais dépourvues d'institutions centrâtes de nature

a constituer une nationalité homogène et puissante. Cet

état social, qui est bien celui des Kabvtes, ou Berbères de

notre époque, répond également aux traits que l'on

retrouver dans les anciens auteurs sur ces innombrables

peuplades du nord de l'Afrique. En présence du Livre, dont le texte autorisé avait

po'urvu

a la réglementation des questions d'intérêt privé, en l'état.

d'indépendance qui tour était laissé pour les choses de leur administration intérieure, c'est dans le domaine des inté- rêts communaux que dut s'exercer tout d'abord t'activité

législative des

public fut sans doute te

se rattachent à la consé-

cration d'une pratique sécutaire, au droit coutumier. La

ou moins

plus

peut

assemblées de tribus. Cette partie du droit

premier et principal champ ouvert

locales), qui

par

à

la

l'application des Kanoun (lois

fois, par leur origine, au droit écrit, et,

vu'

KANOUN KABYLES.

fixation de l'impôt, le reniement du budget de la commu- nauté, viiia~e ou tribu, la r6{~emcntation des marches, ta distribution publique de secours, sous forme de partage de viande, l'administration des biens communaux, des che- mins publics, etc., tels furent sans doute les intérêts qui,

des Dje-

les premiers, s'offrirent au pouvoir r<cmentaire

maa. Mais leur action dut s'étendre de bonne heure a d'au-

tres objets, qui, pour n'avoir pas un caractère communa)

a

l'intérêt gênerai. D'une part, )a sécurité puNiquese trouvait

proprement dit,

touchaient cependant a t'ordre pubti'

insufnsamment sauvegardée, pouvait même être danf'ereu- sement compromise par l'exercice (tu droit de vengeance

privée en lequel se résumait, il rorij;h)c, pénal de ces populations. D'autre part, et 'ms

droit civil, l'intérêt j)())iti<jne de la communauté, an sein

d'une société, d'aiHcurs profon<!en)ent!)osj)itatiere, devait être protège contre t'intrusion <)e)'e)emcnt etrani'er, aun

d'assurer à !a pcuptade,

nomie dont les Berbères furent ()e tout tcmns si jatonx. De ià l'extension de la réglementation iocafe aux matières du droit pénal et a certaines matières importantes du droit

civiUui-memc,la condition juridique de ia foume, )es suc- cessions, les ati~nations immobUièt'es. De te)!e sorte que, insensiblement, tout en conservant t'unite reh~ieuse de la

tont ie droit l'ordre <)nIl

lit simp!e bourgade, cette auto-

doctrine istamiquc, les Berbères en vinrent a se donner à eux-mêmes une organisation administrative, une tèmsia- tion civile speciate, et d'aiitenrs non uniformes, voie -de dérogations il !a loi (tu (!oran, fomtecs sur t'autorite de

leurs assemblées poputaires.

,tNmODUGT)ON x

Ces manifestations de l'indépendance locale sont <! au- tant plus considérables, que les peuplades berbères ont

réussi davantage à se dégager de l'innuencc de la domina- tion arabe. Leur importance correspond à la mesure dans

laquelle- un groupement homogène les a défendus contre l'arabisation.

Entre le désert et le littoral, les groupes principaux de population berbère, qui ont ainsi échappe à l'assimilation arabe, sont tout d'abord celui de la grande Kabylie, for- mant l'arrondissement de Tizi-Ouzou et exclusivement com- pose d'éléments de cette origine; puis celui de la vallée de l'Oued Sahet et de la petite Kabylie, formant le canton de Bouira et l'arrondissement de Bougie, auquel se rattachent encore quelques parties de l'arrondissement de Sétif, et enfin celui de t'Aurès, formant une partie de l'arrondisse- ment de Batna et réparti entre quatre grandes tribus les Outed-Abdi, les Onted-Daoud, les Ouled-bou-Aoun et la tribu de Bctezma. Dans la région de l'Aurès, il n'existe pas de Kanoun écrits. Transmises d'âge en âge par la tradition orale, sur- tout dans tes générations de marabouts qui en étaient spé- cialement les dépositaires, tombées d'ailleurs presque com- plètement en désuétude à la suite de la conquête française, il ne reste plus des coutumes locales de ces contrées que

les témoignages plus ou moins sûrs de quelques <o~M. Dans la grande Kabytie et le canton de Bouira, les Ka- noun se sont perpétués par l'écriture, et ion en retrouve des documents plus on moins complets.

Dans ta petite Kabyiie, bien qu'ils ne paraissent avoir jamais été confiés a l'écriture, )<<r autorité s'est cependant

u

x

KANOUN KABYLES.

maintenue, grâce à une pratiq<m qocla conquête n'a nos interrompue et qui s'est perpétuée jusqu'à ce jour. C'est donc surtout et presque uniquement dans les po-

pulations de la grande et de la petite Kabyiic, et chez tes

Kabyles du canton de Bouira, qu'iIestpossiMe

trouver, en Algérie, la société berbère. L'étude en a déjà

été faite, avec une grande autorite,

pour ainsi dire, devenu classique, le livre de MM. Hano- teau et Letourneur, ou ont été recueillies un grand nombre de coutumes des tribus de la grande Kabytic.

de re-

dans un livre qui est,

Mais, en dehors du bassin du Sébaou, exclusivement

peuple de Kabyies, dans les régions de fouira et de la pe- tite Kabyiic, ou les deux races berbère et arabe se sont trouvées en contact, il est intéressant de rechercher dans quelle mesure ia société berbère s est laissé pénétrer par

rinnuence étrangère, dansqucUc proportion elle a cédé ou résisté à l'arabisation. La législation des Kanoun de ces con- trées fournit les éléments d'une parciiic étude. H était d'une haute utilité pour la science du droit et de l'histoire de ne point laisser périr d'aussi précieux docu-

ments. M. ic pronifr président Sautayra a entrepris

de !cs

préserver de la destruction. Sa haute situation de chef du ressort de la Cour d'Atgcr lui donnait, pour l'accomplisse-

ment de cette œuvre, des facilités spéciales, et les impor- tants travaux de ce savant magistrat sur le droit musulman

et les législations algériennes )c désignaient natureiiement pour une tacbe aussi délicate. Sous son inspiration et sa

direction, d'intcingentes recherches ont été entreprises; tes collections, ou plutôt tes débris de coHections, qui repré-

ont

sentaient les archivs des Ojem.h et des Mahahnas,

!TRODUC'n<m

été foui!!ées et compulsées, les souvenirs <tc.s hommes

des dépositaires les plus autorisés de ces vieilles traditions,

ont ét6 interrogés. De nombreux textes ont

d'âge.

ainsi revoit

pu

et il en a été fait un choix

le jour, ou être reconstitués,

et un classement judicieux. Les Kanoun des neuf tribus on

et

fractions de tribus qui entourent Bouira ont été

copiés

réunis sur un registre de cent quatorze pages, dont le recto

seul a été utilisé. La copie est récente: elle

de la commune mixte de Bouira et celui de la justice de

le cachet

porte

paix qui siège dans ia localité.

Quant aux coutumes de la petite Kabytie, cites ont été rccucitiies avec soin par les anciens Cheikh ou Qadi, cof-

et

font également partie des manuscrits de la Cour d'appc!

iigecspar l'assesseur kabyle près fe tribunal de

Bougie,

d'Aiger.

pas

ces

Grâcea ces travaux,

a pas

contrées,

ie progrès

la

vieille

des

il

race

est

aujourd'hui

transformations

autochtone.

possible

qu'a

de

subies,

suivre

dans

Œuvre des

assemblées populaires, les Kanoun on'rent

politique

et administrative;

le tableau des iustitutions nationah's de ces antiques ponu-

lations, de tcur organisation

ils sont le reflet des mœurs et de la vie sociale.

n1

Dans la société kaby)c, l'unité potitique, c'est le village. Chaque vdfage coustitue un petit !~at indépendant, aussi libre dans son administration intérieure que dans ses al- Hances.

Dans

h-

\).<ge.

t'antorite

<'st directonc)))

exercée

t

par

KANOUN KAf;YLES.

l'assemblée iocate, ta Djcmaa. Cette assemblée réunit tous

les pouvoirs. Elle est composée de

dire de tous les habitants mâles et

tous les citoyens, c'est-à- sans distinc-

majeurs,

tion c'est le principe démocratique de l'égalité de tous de- vant la loi, opposé au principe féodal de la société arabe.

La Djemaa se réunit périodiquement

semaine, le

chaque

lendemain du jour du marché de la tribu, et en outre aussi

souvent que les circonstances l'exigent. ËHe étit un amîn qui administre en son nom et sous sa surveillance directe, et dont tes pouvoirs sont annuels.

La seule division administrative reconnue dans le vinage

est iakharouba.Lakharouba

représente le

('ami)ia!.

groupe

C'est cependant plus que la famille proprement dite, car, outre les membres qu'unissent réellement entre eux le lien

aussi

tous ceux que rattache à ce faisceau primordial une aninite

du sang et. la communauté d'origine, elle

comprend

traditionnelle, souvent séculaire, fondée sur la sotidarisa-

rappelé g-CMs de l'antique société romaine. Possédant un patrimoine

propre, avec ses droits, ses charges et surtout sa responsa-

bilité, Iakharouba forme, dans )a couectivité une véritable personne morale; elle est surtout

gouver-

nement elle a un chefoniciel, )ctemn~n, c))oisi dans son

est

sein par t'amm, dont il est i'agcnt et i'auxitiaire, et

tion des intérêts

et des sentiments. Elle

ainsi la

du yiHage, une puis-

qui

sante institution sociale et un Important organe du

.le seul intermédiaire ('ntre )e chef de l'administration iocate

et les administrés.

Le

termes

J) est

village,

Iakharouba,

éiérncntaires

vra)

(le

(tii<-

auxquets

que

les

le

se

viiiages

citoyen,

réduit

d'une

tels

toute

metne

sont

les

t'organisation.

région

trois

sont

ti\Tt!ODUC'nOt\.

xm

ordinairement groupes en tribus; qnetouetois même ces tribus se réunissent pour former des confédérations. Ces alliances ont pour objet le soin de certains intérêts com- muns, l'administration des marchés, l'entretien des che-

mins publics, de certaines mosquées, etc.; m*us elles sont surtout constituées en vue de la défense et des éventualités de guerre. Aussi, quoique les traditions leur donnent un caractère de permanence, n'ont-elles rien d'absolu et de- meurent-elles, dans une certaine mesure, subordonnées aux circonstances. L'autorité n'y est point centralisée, et ce n'est guère que dans !c cas d'une prise d'armes que la tribu, la confctteration, se donnent un chet dont les pouvoirs, pure- ment, nnhtaires, prennent fin avec les circonstances qui t'ont, l'ait étire.

111

Cependant l'esprit d'association anime le fond des mœurs kabyles. En l'absence d'un pouvoir central fort, sous une

organisation ou l'action régulière de la puissance publique est limitée à un territoire restreint et n'y offre d'ailleurs

,quedcs garanties précaires, l'individu a été amené à cher- cher une sauvegarde dans le principe de l'assistance mu- tuelle. D'autre part, l'état de division extrême d'une société

qui attribue au plus humble citoyen une si large part d'in- nnence devait aussi favoriser le développement de l'esprit de parti. Telle est t'origine de ces puissantes afrliations, partout et constamment rivales, les cof's, de ces institutions de protection et de défense coDective, i'anaia, la rckba. Le coi est une ligue fratcrneUe qui a pour loi fondamen- tale le dévouement mutnet !e ptus absoto. Le but de t'asso-

xtv

KANOUN KABYLES.

dation n'est point politique

tion d'une réforme sociale, d'un système de gouvernement, le triomphe d'une doctrine économique. Le seul objectif des adhérents est de solidariser leurs intérêts de toute nature, pour se prémunir contre les inconvénients et tes périls de l'isolement individuel. L'association assure à chacun protec- tion contre les attaques de l'ennemi le plus puissant et as-

sistance dans ses propres entreprises. En revanche, chaque allilié met au service de la cause commune sa force, ses res- sources, son influence, au besoin sa fortune et sa vie. Il n'y

a en réalité que deux çofs, mais, de village en village, de tribu en tribu, ils tiennent tout le pays kabyle. inégalement

répartis dans chaque locaIlLé, ils forment en définitive, par suite de la pondération qui s'établit entre eux d'un groupe dépopulation à l'autre, un système d'ensemble éminemment protecteur d.es minorités locales.

elle ne poursuit point l'adop-

L'anaïa présente pour le faible, dans la société kabyle,

genre de garantie. Elle consiste en une pro-

un autre

messe de protection ou d'asile en faveur de l'individu que

peuvent menacer certains périls le voyageur, l'étranger fugitif ou banni, l'ennemi pris dans le combat, l'homicide sous le coup du droit de vengeance, le malfaiteur surpris et exposé à une exécution sommaire. Le protecteur se con- stitue garant sur son honneur de la sécurité du protégé. Comme témoignage public de son anaïa, il lui remet un gage connu, qui sera pour lui un sauf-conduit, une sauve- garde au besoin, il se fera le gardien de son client, il l'ac-

compagnera de sa personne, il le défendra au péril de ses

jours. II y a plus encore

le même devoir de protection

s'étend à ses proches, aux membres de sa kharouba, aux

INTRODUCTION.

aHiliés de son cof, aux habitants du village 1 ))onncm' de t.)

Djemaa, la borma publique est engagée. Et. !a violation

de

î'anaïa, promise par un seul, n'est point seulement une in- jure personnelle au maître de l'anaïa, elle devient un crime public; elle peut constituer un véritable M-sMs&<'?. L'anaïa du village peut d'ailleurs être directement octroyée par la

Djemâa par une délibération qui en fixe rigoureusement les conditions et la durée. Elle est même acquise de plein droit aux hôtes de la Djemaa, au voyageur inon'ensif. Celle de la tribu est acquise aux gens venus sur !e marché. Lanaïa pu- blique couvre la maison du marabout, la mosquée, et en fait de véritables lieux d'asile; elle accompagne les femmes, de

telle sorte que leur seule présence est, contre le plus pres- sant péril, une inviolable sauvegarde. Enfin, dans les que- relles, dans les rixes, l'anaïa de paix peut être interposée par tout assistant, au nom du village; et quiconque la viole en continuant le combat otiense la Djemaa elle-même et

encourt les rigueurs de sa justice.

t\

L'esprit de solidarisation sociale se retrouve dans l'orga-

nisation de la justice répressive. La répression, en matière criminelle, s'exerce de deux

manières

privée. La justice publique est aux mains de la Djemaa. Son ac- tion est subordonnée a plusieurs conditions. Elle n'intervient que si l'ordre public est intéressé, soit au point de vue de la sécurité générale, soit au point de vue de la horma, de

par la justice publique ou par la vengeance

xv.

KANOUN KAttYLHS.

l'honneur du viiia~c. Elle suppose t'imputabititc, et. n'at- teint, par conséquent, que les actes volontairement accom- plis dans une intention coupable. Devant eïïe enfin ta res-

ponsabilité est en principe personnelle elle ne frappe que l'auteur du fait délictueux.

Quant aux pénatités qu'elle applique, le système est tort, simple. La mort, dont le mo<te d'exécution est la lapidation,

Hoifre que de très rares cas d'application l'empoisonne- ment, !e meurtre commis en violation de Fana):) de ia

Djemila, !a trahison en temps (te guerre. Le bannissement rcmptace !a peine capitale si Je cou- paMe est en fuite. C'est en outre !e châtiment de certains délits spéciaux, qui exiger par leur nature tY'ioi- Hnementdu coupabte, ceux notamment (~u intéressent les mœurs. H peut ators n'être que temporaire.

La confiscation ~cncraic, prononcée quelquefois par voie de condamnation principale, n'est ordinairement que l'ac- cessoire d'une autre pcmc.

Mentionnons quoiques p<maiites speciates à certains dé- lits ou à certaines localités la démolition ou l'incendie de la maison du coupable, et, comme châtiments infamants,

la marque ou tatouage du corps au fer rouge, l'incinéra- tion publique des vêtements, i'abscision de la barbe. La véritable peine de droit commun, celle qui forme le fond du système, c'est ramondc. L'amende, fixée par

un tarif qui répond à l'innme variété des cas, depuis le meurtre jusqu'à la plus inoffensive injure, sunit presque à tous les degrés de !a repression. La condamnation n'est d'aincurs jamais comminatoire ou inenicacc; t'execution en

)i\TRO))tr(7r)'h\.

\v«

est toujours rigoureusement poursuivie; dans m) pays où presque tout le tnoude est propriétaire, elle est tacitement assurée. Mais Finsolvabiiite la plus complète n exonère pas le condamné, et la Djemaa ne perd ses droits avec personne. Pas n'est besoin de recourir a la contrainte par corps ) in-

(ligent est réduit, sous peine d'expulsion, a travailler pour le compte du viita~e jusqu'à libération complète: il paye ainsi en travail t'amende qu'H ne peut fournir en nature.

Que s'i) sexpatrie pour ne point payer, sa dette demeure

imprescriptible, et a aucune époque i! ne sera admis paranrcqn'i)nci'ait(H'eatab)em('ntac<juittt''e. Quant a remprisonnonen) et il ses divers modes d'appli-

cation, il n'existe pas de prisons en pays kabyte, et les peines privatives de la liberté y sont inconnues. )! en est de même

des châtiments ('orpore)s, tortures, fustijjations, mutiia- tious, si et)[ faveur dans !a législation musubnane. L'organisation du droit de vengeance fonne un contraste

viotcnt avec un système pena! aussi maniiestoncnt empreint d'hutnanite et de douceur. Seuls, les faits les plus graves, dans Fordrc prive, don-

rc-

nent cours a ce ~eure <)e poursuite; l'homicide.

en première Mgne,

Et) tout

homicide entendre une rckba ou dette

de s:mg, même en t'absencc d'intention coupabte. A cet

ej;ard,!c droit de vengeance privée a une sjmerc d'action plus iarj~c que la justice (le la Djcmaa. Ainsi Dtomicide in- volontaire ou accidente), t'homicide commis par !e mineur,

par t'insense, qui échappent a ta repression publique, tom- bent sous )e coup de la rekba, qui se paye par un autre homicide.

\v"

KANOUN KAHYLES.

Ici.d'aIHeurs,

tous les parents

tarcspousabiiit.e du meurtrier

u'estp)uspersonue))e;

ces derniers

sonL avec lui tenus soudai-

du mort peuvent

rcment de l'expiation;

solidairement

concertent

tous les parents

la poursuivre.

Ordinairement

se

pour désigner

entre

eux !e justicier

et choisir

dans la kharouba

tance au moins egate à !a première vict,imc. L'exécution

de sang est payée efie suivie

compne,

Souvent cependant

rendre nécessaire i intervent,iou de marabouts

)aDjemaaeHe-mem('. Cette double <)i))erence entre )es()eux

tcstation

spire

pose cet élément necess.ure de odpabDite, ia responsabi!ite

morale de raient punissable.

vengeance:

suit contre Fauteur, même inconscient,

contre ses proches tes p)us inoileusit's.

ennemie la victime expiatoire,

et !a est

d'impor-

ac-

c!osc.

jusou'a

de

!a dette

()e rcp)'esait)es,

inuuents,

)no<tes<)etuani-

du droit

()e punir

es) caracteris)i<[ue.

(ju'it

L'un s'in-

in)nj;e sup-

de l'idée (te justice

je châtiment

L'autre

se fonde sur )'idee de

et i! ta pour-

et

c'est une expiatiou (ju'i) poursuit,

de )')tomicide,

L'intanticide,

i'avortemcnt,

!a castration

se payent, par

!e

sang, comme i'bomicide.

L'adultère,

les crimes contre les mœurs ouvrent

aussi )e

droit de vengeance.

rencontre

partient

victime; !akt)arouba

te contraindre

mortctie ouvre eHe-meme contre

une rekba également

Mais ici cette forme de ta justice penate

et un obstacle:

te châtiment

n'ap-

au représentant

tega) de ia

s'ii~ aiieu.oue

pour une exécution

les siens

En outre,

lui et contre

t'ex-

une limitation

qu'au mari outrage,

n'intervient,

à i'aire sou devoir.

mortei)e. Aussi, )e plus souvent,

piation suprême est-e))e épargnée au coupable,

(jui encourt

fNTHOf)U(:Tt()~.

d'aittcurs les penatites de ta Djemaa et, le rend)oui'se!ncnt <t<- tataamanth.

Pour les autres délits contre les personnes, le droit

de

vengeance existe encore, mais personnel et réduit, a de

simples représailles dans la limite du talion. En tait, il s'e)- tace devant l'action répressive de la Djemaa. Quant aux attentats contre les propriétés, ils ne relèvent point de la vengeance privée, jnais seulement de !a justice

sociate. Cependant, si iecoupaDe est. un étranger, piace hors des atteintes de la ))jeniaa, )a voie des represaittes est

ouverte a fa partie iesee,n)a!sse<den)en)('onune moyen de

cottrainte c'est

volé se saisit d'un objet appartenant au coupable, il l'un de

i'ousiga. Au cas de vol, par exempte, le

ses proches, a t'un de ses concitoyens, comme d'un gage;

et si ses griefs sont approuves par ta Djcmaa, sa capture est dectaree de bonne prise, et te vittage fui prête assistance pour assurer sa possession jusqu'à satisfaction complète.

L'organisation de ta justice criminette se comptete

par

!a réglementation des réparations civites. Cette réglemen- tation dans le droit (les coutumes kaltytes n'a point pour

base le rapport de ta réparation au préjudice rect. Elle se réduit presque a un tarif d'indemnités, catcute d'après la gravite du fait dommageable considère d'une manière abs- traite,de m<~ne<jue te tarif des amendes est catcute d'après la moratite de t'acte délictueux.

Les deux tarifs se correspondent souvent, parfois ils se

confondent. Mais il n'en est pas toujours ainsi

par exempte, exclut en principe toute réparation pécuniaire; la dette de sang absorbe en <juet<pje sorte la dette d'ar- gent. Entre te pardon at)sotue)!a suprême expiation, it n'y

la rekba,

M KANOUNKA);YLKS.

a p)acc ni a indemn!t/' ni a transaction; les vieilles traditions berbères n'admettent pas )adia,ou prix dusan~, et repous-

sent en ces matières te système de composition du droit islamique. Ainsi i'homicidc, les btessurcs même n'entraînent

jamais condamnation à des dommages-intérêts. ï! en est de même pour les délits d'injure et de diuama-

tion, qui cependant ne relèvent que de la justice de la Djc- m~a le châtiment public du coupable est ici pour la partie lésée une réparation qui doit la satisfaire. Au contraire, en matière d'adultère, d'attentats aux mœurs, la coutume accorde ta fois il ta partie tes~e le droit de se faire justice et (('obtenir du coupable te rembour- sement de la taamanth ou )c payement d une somme équi- valente. Pour le vol, l'incendie, les délits contre les propriétés,

!c principe des réparations civiles est toujours largement admis )'indcmnite consiste dans !a restitution de la chose ou de sa valeur, a taqueiie vient s'ajouter, a titre de bonna, une condamnation proportionnée a l'amende encourue.

v

Le contact de ta société arabe a, dans ces diverses ma- tières, amené che:! les tribus de la vallée de Oued Sabe! et de la petite Kabytiedcs modifications plus ou moins pro- fondes aux principes du droit berbère. L'anaïa ne se retrouve point dans ta petite Kabylie, ou

piutot, si le contrat prive d'association protectrice qui en forme la base na pas compietement disparu de )a pra- tique, H a perdu de sa haute portée sociafc et n'existe ptus

)NTHODL'CT[<)N.

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comme institution intéressant la horma puhiiqne et de na- ture à en{;aj}er la responsabUitc solidaire de la coiie<')ivite. Les Kanoun de cette région ne mentionnent ni i'anaïa ni les pénalités oui la sanctionnent. Dans !e canton de Bouira, l'arabisation a été moins pro- fonde il est encore question, dans les coutumes, de i'anaïa

privée ou publique,

surtout sur la rive droite de i'Oued Sahci. De ce cote du

fieuvc, les Kanoun des Béni Mansour, desCiteuria, d'Aiici- e)-Qçar la passent sous siiencc. La tribu de Seb~ba est ta scu)e <jui paraisse t'avoir conservée avec son caractère na- tiona! ta simple viotation de Fanaïa est punie d'une antende; s'il y a eu homicide. le coupable est en outre puni de la destruction de sa maison. Sur la rive gauche, la plus voi- sine du Djurd jura, les Keni Aïssa, les Béni Kani, les Béni Oua~our, !cs Béni ta)a assurent par une amende le respect de i'anafa de paix (te la Djcmaa. La tribu de Mechedatah

va jusqu'à sanctionner Fanata du simpte particulier; quant il i'anaïa du viHa~e, sa violation est sévèrement réprimée; ats'i! y