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Michelet, Jules. Oeuvres complètes. Édition définitive, revue et corrigée, La Bible de l'humanité. Une année
Michelet, Jules. Oeuvres complètes. Édition définitive, revue et corrigée, La Bible de l'humanité. Une année

Michelet, Jules. Oeuvres complètes. Édition définitive, revue et corrigée, La Bible de l'humanité. Une année du Collège de France. 1898.

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BIBLE DE L'HUMANITÉ

UNEANNÉE

DD

COLLÈGEDE FRANCE

IMPRIMERIEB. FLAMMARION,26, ROE RACINE, PARIS.

BIBLE DE L'HUMANITÉ

ŒUVRESCOMPLETESDE J. MICHELET

BIBLE DE L'HUMANITÉ

ANNÉE

COLLÈGEDEFRANCE

ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORIIIGÉE

26,

PARIS

FLAMMARION,

EDITEUR

RUE RACINE, PRÈS L'ODRON

Tousdroitsréservés.

PRÉFACE

L'humanité dépose incessamment Bible commune.

verset.

son âme en une

y écrit

son

Chaque grand peuple

Ces. versets sont fort clairs, mais de forme diverse,

d'une écriture très libre,

ici en récits historiques,

Un Dieu parfois, une Cité, en dit beaucoup plus que

les livres, Hercule

ici en grands poèmes, là en pyramides, en statues.

exprime l'âme même.

et,

sans phrase,

est un verset, Athènes est un verset, autant

et plus que l'lliade,

et le haut

génie de la Grèce est

tout dans Pallas Athènè. Il se trouve souvent que c'est le plus profond qu'on

oublia d'écrire,

pirait. Qui s'avise de dire

d'hui ? » Ils agirent

la vie dont on vivait, agissait,

res-

« Mon cœur a battu aujour-

ces héros. A nous de les écrire,

de retrouver

leur âme, leur magnanime

tous les temps se nourriront.

cœur, dont

Age heureux

que le nôtre!

Par le fil électrique,

il

4

BIBLE DE L'HUMANITÉ

accorde l'âme

de la Terre,

unie dans son présent.

Par le fil historique

et la concordance

lui donne

savoir qu'elle a vécu d'un même esprit!

le sens d'un passé

fraternel

des temps, il et la joie de

Cela est très récent

et de ce siècle même.

Jus-

qu'ici les moyens manquaient. Ces moyens ajournés

en tout

genre) nous sont arrivés à la fois. Tout à coup l'im-

possible

l'abîme de l'espace et du temps, les cieux derrière les

cieux, les étoiles derrière

d'âge en âge, en reculant toujours, l'énorme antiquité

de l'Egypte en ses dynasties,

et ses langues successives et superposées.

découvertes

(sciences,

langues,

voyages,

facile.

est devenu

Nous avons

pu percer

les étoiles.

D'autre part,

de l'Inde en ses dieux

Et dans cet agrandissement

où l'on pouvait

s'at-

tendre

l'harmonie

trouver plus de discordance,

au contraire

s'est révélée de plus en plus. Les astres

dont le spectre solaire vient de nous faire connaître

la composition métallique,

nôtre. Les âges historiques

semblent

peu différer du

auxquels la linguistique

de remonter,

nous a permis temps modernes

Pour le foyer surtout les idées élémentaires

la haute Antiquité, c'est nous. L'Inde primitive des

diffèrent

très peu

des

dans les grandes

choses morales.

et les affections du cœur, pour

de travail,

de droit, de justice,

Védas, l'Iran de l'Avesta, qu'on peut nommer l'aurore

du monde, touchants

dans les types si forts, si simples

et si

qu'ils ont laissés de la famille,

du travail

sont bien plus près de nous que la stérilité,

créateur,

l'ascétisme du Moyen-âge.

Rien de négatif en ce livre. Il n'est qu'un fil vivant,

PRÉFACE

5

la trame universelle

qu'ont

ourdie nos aïeux de leur

pensée et de leur cœur. Nous la continuons, en rendre compte, et notre âme y sera demain.

sans nous

Ce n'est pas, comme on pourrait

croire, une his-

toire des religions. Cette histoire ne peut plus s'isoler

et se faire à part. Nous sortons

tout à fait des classi-

fications. Le fil général

se tisse de vingt fils réunis,

arrachant. Au fil religieux s'emmêlent incessamment

ceux d'amour,

L'activité morale comprend

comprise.

effet. Elle est souvent

de la vie que nous suivons

qu'on n'isole

qu'en les

de famille, de droit, d'art, d'industrie.

la religion

et n'y est pas

plus

La religion est cause, mais beaucoup

un cadre où la vraie vie se

joue; souvent un véhicule, un instrument des énergies

natives. Quand la foi fait le cœur, c'est cœur a fait la foi.

que déjà lui-même le

Mon livre naît, en plein soleil, chez nos parents,

les

fils de la lumière, les Aryas, Indiens,

dont les Romains, branches inférieures'.

Celtes, Germains,

Perses et Grecs, ont été des

Leur

haut

génie,

c'est

d'avoir

tout

d'abord

créé

1. Ce livre est infiniment simple. Un premier essai en ce genre ne devait donner que le plus clair, écarter 1° les essais de la vie sauvage; 2° le monde excentrique (Chinois, etc.); 3° le monde qui a laissé peu et dont l'âge est encore discuté (Celtes,-etc.); 4° il a dû écarter surtout, même des sociétés

lumineuses, la haute abstraction qui ne fut jamais populaire. On

parle trop

des philosophes. Leurs livres, même en Grèce, étaient peu lus. Très justement Aristote se moque de ce sot d'Alexandre qui se plaint de ce que la Méta-

physique est publiée! Elle resta comme inédite, et fut très longtemps oubliée.

6

BIBLEDE L'HUMANITÉ

les types des l'humanité.

choses

essentielles

et vitales

pour

L'Inde primitive

des Védas nous donne la famille

dans la pureté naturelle et l'incomparable que nul âge n'a pu dépasser.

noblesse

La Perse est la leçon du travail

héroïque, dans la

que notre temps

lui-même, si puissant, pourrait envier. La Grèce, outre ses arts, eut le plus grand de tous,

la force, la vertu créatrice,

grandeur,

l'art de faire l'homme. Merveilleuse puissance, énor-

mément féconde,

fait depuis.

Si de bonne

qui domine et méprise

heure l'homme

n'eût

ce qui s'est

eu ses trois

causes de vie (respiration, circulation et assimilation),

l'homme

à coup sûr n'eût pas vécu.

Si, dès l'Antiquité,

il n'eût pas possédé

ses grands

organes sociaux (foyer, travail, éducation), il n'aurait

pas duré.

La société' eût péri,

et l'individu

même.

Donc, les types naturels en ont existé de bonne heure et dans une beauté merveilleuse et incompa- rable.

Pureté, force, lumière, innocence. Toute enfance. Mais rien de plus grand.

enfants, venez, et prenez hardiment

Tout y est salubre

les

Vierges,

Bibles de lumière.

et très pur.

Le plus pur, l'Avesta, un rayon du soleil.

Homère, Eschyle, avec les grands mythes héroïques,

de mars

sont pleins

de jeune

vie,

verte

sève

brillant azur d'avril.

L'.aube est dans les Védas. Dans le Râinayana

(ôtez

PRÉFACE

7

cinq ou six pages de pauvretés

délicieux

où toutes

les enfances,

un soir

de

modernes), les maternités

Nature, esprits, fleurs, arbres, bêtes, jouent ensemble et charment le cœur.

A la trinité

de lumière,

tout naturellement

par

Memphis, par Carthage, par Tyr et la Judée, contrasta, s'opposa le sombre génie du midi. L'Égypte dans ses

monuments, la Judée dans ses écritures,

leurs Bibles, ténébreuses et d'effet profond. Les fils de la lumière avaient immensément ouvert et fécondé la vie. Mais ceux-ci entrèrent dans la mort.

ont déposé

La mort, l'amour,

mêlés ensemble,

profondément

fermentent

aux cultes de Syrie, qui se sont répandus

partout. Ce groupe de nations

est sans nul doute le côté

secondaire, la petite moitié du genre humain. Grande

est leur part

pourtant par le commerce et l'écriture,

Par Carthage

cette autre conquête, singulière, faite de tant de nations.

et la Phénicie,

par la conquête

arabe, et

que la Bible juive a

Ce précieux monument,

où si longtemps

le genre

humain chercha sa vie religieuse, est admirable pour

l'histoire, mais beaucoup moins pour l'édification. On y a conservé avec grande raison la trace si diverse de

tant d'âges et de situations, des changeantes pensées

qui l'inspirèrent.

Il a l'air dogmatique,

mais ne peut

l'être, étant tellement incohérent. Le principe religieux

et moral y flotte infiniment

des Élohim à Jéhovah.

Le fatalisme de la Chute, l'Élection

arbitraire,

etc.,

qu'on y trouve partout,

y sont en violent désaccord

8

BIBLE DE L'HUMANITÉ

avec les beaux chapitres

de Jérémie, -d'Ézéchiel, qui

promulguent le Droit, comme nous l'entendons aujour- d'hui. Dans le détail moral, même dissonance. Certes,

le grand cœur d'Isaïe est infiniment loin des habiletés

et de la petite prudence

des livres dits

etc.,

équivoques

de Salomon. Sur la polygamie, sur l'esclavage,

forte est la Bible, et pour, et contre.

La variété de ce livre, son élasticité,

ont beaucoup

servi cependant,

quand le père de famille

(sévère

Israélite, honnête et ferme Protestant)

fragments choisis, et les interprétait

pénétrant

texte.

en lisait des

les

aux siens,

d'un souflle qui n'est pas toujours

qui oserait

le remettre

dans le

Ce texte,

aux mains

d'un enfant?

sans baisser

Quelle femme osera dire qu'elle

l'a lu

les yeux? Souvent

il offre tout à coup

l'impureté

naïve de la Syrie,

exquise, calculée,

savourée,

souvent

d'esprits

la sensualité

sombres

et

subtils

qui ont traversé

toute chose.

Le jour où nos Bibles parentes

ont éclaté dans la

lumière, on a mieux remarqué combien la Bible juive

appartient sûr et sera

pleine de scabreuse équivoque, comme la nuit.

belle et peu sûre,

à une autre race. Elle est grande à coup

toujours

telle,

mais ténébreuse

et

Jérusalem

ne peut rester,

comme aux anciennes

cartes,

juste au point du milieu,

immense entre

l'Europe imperceptible et la petite Asie, effaçant tout le genre humain.

L'humanité

ne peut s'asseoir

à tout jamais dans ce

paysage de cendre, à admirer les arbres « qui ont pu

y être autrefois

». Elle ne peut rester

semblable

au

PRÉFACE

9

chameau altéré que, sur un soir de marche, on amène

au torrent à sec. « Bois, chameau,

Si tu veux une mer, tout près est la mer Morte, la

ce fut un torrent.

pâture

de ses bords, le sel et le caillou. »

Revenant des ombrages immenses

de l'Inde

et du

Râmayana, revenant de l'Arbre de vie, où.I'Avesta, le Shah-Nameh, me donnaient quatre fleuves, les

eaux du Paradis,

désert, j'apprécie Nazareth, les petits lacs de Galilée.

Mais franchement, j'ai soif.

ici, j'avoue, j'ai soif. J'apprécie le

Je les boirais d'un coup.

Laissez plutôt, laissez que l'humanité

libre en sa

grandeur aille partout. Qu'elle boive où burent ses

travaux, sa tâche de Titan, il lui

premiers

étendue

pères. Avec ses énormes en tous sens, ses besoins

faut beaucoup d'air, beaucoup

ciel,

lumière, l'infini d'horizons,

d'eau et beaucoup

de

et la

non, le ciel tout entier!

l'espace pour Terre

la Terre

promise, et le monde pour Jérusalem.

15 octobre 1864.

PREMIÈRE PARTIE

LES PEUPLES

DE LA LUMIÈRE

L'INDE

1

Lé RAMAYANA

L'année

1863

me restera

pu

lire

chère

grand

et bénie.

poème

Brahma

les

C'est

sacré

même

êtres,

la

de

en

des

où

le

première

l'Inde,

j'ai

le divin

Les

Râmayana.

les

« Lorsque

ravi.

ce poème

dieux,

fut chanté,

génies,

fut

oiseaux

tous

les hommes

le

doux

Oh!

la nature!

est

et les

chant

On

saints

qu'on

déli-

voit,

nos

jusqu'aux

s'écriaient

serpents, « Oh

il

richis,

« voudrait

« cieux!

«

cette

poème,

le

entendre!

a suivi

Elle

toujours

Comme

la

sous

histoire.

vivante

longue

« yeux.

»

« Heureux

qui

lement

l'a lu jusqu'à

lit

tout

ce livre

la moitié

heureux

Il donne

qui

seu-

la sagesse

12

BIBLE DE L'HUMANITÉ

au brahme, marchand.

au est ennobli.

la vaillance

et la richesse

l'entend,

au chatrya, Si par hasard un esclave

il

Qui lit le Rctmayana,

est quitte

de ses

péchés. » Et ce dernier mot n'est pas vain. Notre péché per-

la lie, le levain amer qu'apporte

et laisse le et nous

manent,

temps,

purifie. Quiconque au Râmayana.

ce grand fleuve de poésie l'emporte

Quiconque

a séché son cœur, qu'il l'abreuve

a perdu

et pleure,

qu'il

y puise les doux calmants,

nature. Quiconque

à cette coupe profonde nesse.

les compassions

de la

boive

a trop fait, trop voulu, qu'il

un long trait de vie, de jeu-

Chaque année il faut se refaire

respirer, reprendre

sources vives, qui gardent l'éternelle

trouver, si ce n'est au berceau de notre race, aux som-

On ne peut toujours travailler.

haleine,

aux grandes fraîcheur. Où la

mets sacrés d'où descendent

là les torrents

ici l'Indus

de la Perse, les fleuves

et le Gange, du Paradis?

Tout est étroit dans l'Occident.

j'étouffe. La Judée est sèche

La Grèce est petite je halette. Laissez-moi

du côté de la haute Asie, vers le pro-

doré du soleil, livre d'harmo-

fait dissonance. Une aimable

un peu regarder

fond Orient. J'ai là mon immense poème, vaste comme

la mer des Indes, béni, nie divine où rien ne

paix y règne, douceur infinie, une fraternité sans borne qui s'étend à tout ce qui vit, un océan (sans fond ni rive) d'amour, de pitié, de clémence. J'ai trouvé ce que je cherchais la bible de la bonté.

et même au milieu des combats une

LE RAMAYANA

Reçois-moi donc, grand poème! C'est la mer de lait.

Que j'yplonge!

13

C'est bien tard, tout récemment,

en entier. Jusque-là,

on le jugeait

qu'on a pu le lire sur tel morceau

isolé, tel épisode interpolé et précisément du livre. Maintenant

l'esprit général dans sa vérité, sa grandeur,

contraire à

qu'il a apparu il est facile de voir que,

quel que soit le dernier rédacteur,

c'est l'œuvre com-

mune de l'Inde, continuée

dans tous ses âges. Pen-

dant deux mille anspeut-être on chanta le Râmayana

dans les divers chants et récits qui préparaient

l'épo-

pée. Puis, depuis près de deux mille ans, on l'a joué

en drames populaires qui se représentent aux grandes fêtes.

Ce n'est pas seulement

un poème, c'est une espèce

de bible qui contient,

avec les traditions

sacrées, la les

la société, les arts, le paysage

nature,

végétaux, les animaux, les transformations de l'année

indien,

dans la féerie singulière

On ne peut juger un tel livre comme

de ses saisons différentes.

on ferait

de

l'Iliade. Il n'a nullement subi les épurations,

rections que les poèmes homériques reçurent du plus

critique des peuples;

les cor-

Il

il n'a pas eu ses Aristarques.

est tel que les temps l'ont fait. On le voit aux répéti-

deux, trois fois,

ou davantage. On le voit aux additions, manifestement successives. Ici des choses antiques et d'antiquité pri-

tions

certains motifs y reviennent,

mitive qui touchent au berceau de l'Inde; d'autres, relativement modernes, de délicatesse suave et de fine .mélodie qui semblerait italienne.

14

BIBLE DE L'HUMANITÉ

Tout cela n'est pas raccordé avec l'adresse

de l'in-

dustrie occidentale.

On n'en

a pas pris le soin.

On

s'est fié à l'unité que cette diversité

d'une vague harmonie où les nuances, les tons même opposés s'arrangent.

immense reçoit

les couleurs, C'est comme la

forêt, la montagne

Sous les arbres gigantesques, crée des arbres secondaires, d'étages d'arbustes, d'humbles

géants tolèrent et sur lesquels d'en haut ils versent

des pluies végétaux

dont parle le poème lui-même.

une vie surabondante et je ne sais combien

plantes, que ces -bons

amphithéâtres

ou

de fleurs. Et ces grands

sont très peuplés. Vers le haut planent

voltigent les oiseaux aux cent couleurs,

les singes à

la balançoire des branches intermédiaires. La gazelle,

au fin visage, par moments, semble est-il un chaos?

concordantes

quand le soleil éteint dans le Gange son accablante

lumière, quand les bruits de la vie s'apaisent, la lisière

se montre Nullement.

au pied. L'en- Les diversités mutuel. Le soir,

se parent d'un charme

de la forêt laisse entrevoir

si uni, dans la paix du plus doux reflet, où tout s'aime

tout ce monde,

si divers et

et chante ensemble. Une mélodie commune en sort.

C'est le Râmayana.

Telle est l'impression

première.

Rien de si grand,

rien de si doux. Un rayon délicieux de la Bonté péné-

le poème. Tous les acteurs en

trante1 1 dore, illumine

sont aimables, tendres, et (dans les parties modernes)

d'une féminine sainteté.

Ce n'est qu'amour, amitié,

réciproque, prières aux dieux, respect

bienveillance

aux brahmes,

aux saints, aux anachorètes.

Sur ce

1. C'estle sensdu motVichnou.

LE RAMAYANA

15

dernier point surtout le poème est intarissable.

revient

il est coloré

Il y

à chaque instant.

d'une

Tout entier,

à la surface, brahma-

teinte admirablement

nique. Nos indianistes

à cela qu'ils

étaient

le Mahâbhâ- aucun d'eux

n'a vu qu'au fond les deux poèmes faisaient entre eux

une parfaite antithèse, et un contraste complet.

rata.

ceux de l'autre

se sont si bien pris d'abord

ou les -auteurs

ont cru que l'auteur

des brahmes,

comme furent certainement

grand poème de l'Inde,

étrange

inadvertance,

Par une

Regardez cette montagne énorme, chargée de forêts.

Vous n'y voyez rien, n'est-ce pas ? Regardez ce point

bleu des mers où l'eau semble si profonde. faire, mais je n'y vois rien. »

« J'ai beau

Eh bien!

moi, je vous déclare qu'à ce point

de

à cent

mille brasses

l'océan, étrange existe, telle qu'à travers

vois la douce lueur. Et sous cet entassement

peut-être,

une perle

la masse d'eau j'en

scintille,

mons-

trueux

certaine chose mystérieuse,

singulière qui l'accompagne, on croirait un diamant où se joue l'éclair.

de la montagne

un

œil étrange

que,

sans la douceur

Ceci, c'est l'âme de l'Inde, âme secrète

et cachée,

et dans

cette âme,

un talisman

que l'Inde

même

ne

veut pas trop voir.

Si vous osiez l'interroger,

vous n'obtiendriez cieux.

de réponse

qu'un

sourire silen-

Il faut que je parle à sa place. Mais je dois prépa-

rer d'abord mon lecteur occidental,

si éloigné de tout

cela. Je ne pourrais me faire comprendre si je n'expli-

16

BIBLE DE L'HUMANITÉ

quais d'abord comment l'Inde, retrouvée

siècle- dernier, connue dans son culte antique

à la fin du

et dans

enfin le trésor de lire, qui don-

ses arts oubliés,

des livres secrets qu'il était défendu

a laissé surprendre

naient, simples et nues, ses primitives

là illuminaient profondément, ses développements ultérieurs.

pensées et par

de part en part, tous

COMME ON HETROUVA L'INDE ANTIQUE

C'est

moralité

temps

l'Europe

genre

Pour

la gloire

du dernier

siècle d'avoir

de

niée

l'Asie,

la

obscurcie.

sainteté

Pendant

de l'Orient, deux

retrouvé

la

si long- mille

ans,

blasphéma

humain

maudit

sa vieille

mère,

et conspua

et

l'autre.

ramener

à la lumière

ce monde

la moitié

du

enterré

si

sous l'erreur

avis

et la calomnie,

il fallait,

longtemps pas demander

lui-même,

non

lois.

la

la

à ses ennemis, étudier

mais

ses livres

le consulter

et ses

pour

toute

s'y replacer, moment

fois,

A ce

première

la critique, à douter

remarquable, se hasardait

que

de l'homme

une

à la seule

Elle

sagesse en réclamait

Asie.

appartînt

Europe. et vénérable

la

la féconde

part

pour de la foi dans

de

l'âme

Ce doute,

c'était

la grande

et

parenté

raison,

dans

l'unité

de

humaine,

identique

sous

des temps. On discutait.

le déguisement

Un jeune

homme

divers

entreprit

des mœurs

de vérificr.

2

et

18

BIBLE DE L'HUMANITÉ

c'est son nom, n'avait que vingt

les langues orien-

Anquetil Duperron,

ans

il étudiait à la Bibliothèque

tales. Il était pauvre et n'avait aucun moyen de faire

le long et coûteux voyage où de riches Anglais avaient

échoué.

Il se promit

à lui-même

qu'il irait,

qu'il

en lumière

de la Perse et de l'Inde. Il le jura.

et mettrait

réussirait, qu'il rapporterait

les livres primitifs Et il le fit.

Un ministre, auquel on le recommande,

ajourne. Anquetil

goûte son

projet, promet,

des

Indes; il s'engage comme soldat. Le 7 novembre 1754,

le jeune homme partit de Paris, derrière

tambour et un vieux sergent invalide,

ne se fie qu'à lui-

même. On faisait des recrues pour la Compagnie

un mauvais

avec une demi-

douzaine

de recrues.

Il faut lire au premier

volume

de son livre l'étrange affronta et surmonta.

trente nations asiatiques, européennes,

Iliade de tout ce qu'il endura,

L'Inde d'alors,

partagée entre n'était nulle-

ment l'Inde facile que trouva plus tard Jacquemont

sous l'administration

A chaque pas était un

anglaise.

obstacle.

Il était encore à quatre

cents lieues

de la

ville où il espérait trouver

les livres et les inter-

prètes,

quand tous les moyens d'avancer cessèrent.

On lui dit que tout le pays était de grandes forêts de

tigres et d'éléphants ses guides s'effrayent

Et il en est récompensé. Les tigres s'éloignent, les

sauvages. Il continue. Parfois

et le laissent

là. Il continue.

éléphants le respectent

et le regardent

passer.

passe, il franchit les forêts, il arrive, ce vainqueur

monstres.

Il

des

Mais si les tigres s'abstinrent,

les maladies

du cli-

mat ne s'abstinrent

pas de l'attaquer.

Encore moins

COMME ON RETROUVA L'INDE ANTIQUE

19

contre un héros de vingt ans

les femmes, conjurées

qui avait son âme héroïque sur une figure charmante.

Les créoles européennes, les bayadéres, les sultanes, toute cette luxurieuse Asie s'efforce de détourner son

de leurs ter-

rasses, l'invitent.

élan vers la lumière.

Sa bayadère,

Elles font signe

Il ferme les yeux. c'est le vieux livre indé-

sa sultane,

chiffrable. Pour l'entendre, il lui faut gagner, séduire

les Parses qui veulent

le tromper.

Dix ans durant, il

les poursuit,

savent. Ils savent très mal. Et c'est lui qui les éclaire.

Il finit par les enseigner.

il les serre, il leur extorque

ce qu'ils

Le Zend-Avestcc persan est

traduit avec un extrait des Védas indiens.

On sait avec quelle gloire ce mouvement

fut con-

tinué. Les savants approfondirent

ce que le héros

avait entrevu.

Tandis que

Volney, Sacy, ouvrent la Syrie, l'Arabie, Champollion

s'attaque au sphinx, à la mystérieuse

que par ses inscriptions,

soixante siècles avant Jésus-Christ. Eugène Burnouf établit la parenté des deux ancêtres de l'Asie, des

deux branches des Aryâs, l'Indo-Perse

triane.

Tout l'Orient est révélé.

Égypte, l'expli-

montre un empire civilisé

de la Bac-

disciples

Les Parses, au fond de l'Hindostan,

du Collège de France,

citèrent le mage d'Occident.

contre l'Anglican disputeur,

Alors, du fond

de la terre, on vit remonter

au jour

un colosse monument

muettes, Râm ayana 1.

cinq fois plus haut que les Pyramides,

aussi vivant

la gigantesque

qu'elles fleur de l'Inde,

sont mortes

et

le divin

1. Il n'appartient

nullement

à un ignorant

comme

moi de faire

France,

à l'Angleterre,

à l'Allemagne,

de dire

ce qu'il

revient

la part

de gloire

à la

aux

20

BIBLE DE L'HUMANITÉ

Suivirent le Mahâbhârata, l'encyclopédie

poétique

épurées héroïque de la Perse,

des brahmes, les traductions

Zoroastre, la superbe histoire le Slaala-Nameh.

des livres

de

On savait que derrière

la Perse,

derrière l'Inde

brahmanique, un monument existait de très lointaine

antiquité,

du premier

âge pastoral

qui précède

les

Ce livre,

le Rig-Véda, un recueil

de suivre dans

ces pas- le premier

temps agricoles.

d'hymnes

et de prières,

élans

permet

religieux,

teurs

essor de la pensée humaine

Rosen,

dans leurs

vers le ciel et la lumière.

Désormais

en anglais

en 1833, en publia un spécimen.

en allemand,

peut le lire en sanscrit,

on

et en français.

critique

Cette année,

1863, un fort et profond

en a expliqué

(et c'est encore un Burnouf)

le vrai sens, montré l'immense

portée.

Un grand résultat moral nous est venu de tout ceci.

On a vu le parfait

celui

accord de l'Asie avec l'Europe,

avec notre âge moderne.

des temps reculés

On

a vu que l'homme de même.

en tout temps pensa,

sentit, aima un seul à tra-

Donc, une

seule humanité,

cœur, et non pas deux. La grande

harmonie,

vers l'espace

et le temps, est rétablie pour toujours.

Silence à la sotte ironie des sceptiques,

des docteurs

du doute, latitude.

l'immense concert de la fraternité humaine.

qui disaient

que la vérité

varie

selon la

La voie grêle de la sophistique

expire dans

fondateursde l'indianisme, aux écolesde

William Jones, aux Colebrooke, aux Wilson, aux lllüller, aux Lasson, aux Schlegel, aux Chézy, auxtrois Burnouf,etc., etc. D'autresl'ontdit, le diront mieux que moi.

Paris, de

Calcutta, de Londres, aux

ni

L'ART INDIEN

Quelque de la Bible

effort

juive,

que

les Anglais

pour rajeunir

été impossible

en

son

berceau

de méconnaître

originaire,

fut

la principale

et

et dominante

source

Grèce

des

la

langues,

pour que le mouvement

moderne,

fassent,

par respect

la Bible indienne, l'Inde

que la matrice

il a

primitive,

du monde,

des races, et

Rome,

sémitique,

des idées

l'Europe

l'influence

j udéo-arabe,

quoique

si considérable,

est cependant

secondaire.

Mais

ceux

l'Inde

antique, était enfouie

qui

étaient

affirmaient

pour toujours

forcés

qu'elle

de

mettre

si

haut

était m o r t e ,

était morte,

q u ' e l l e

qu'elle

(comme

l'Égypte

en

ses

dans

les

les

pyramides)

le Râmayana.

Europe

rebut

d'Éléphantine,

grottes

On faisait abstraction

de cent quatre-vingts

d'un peuple

millions

Le

vu

plutôt)

disait-on,

d'un

monde

fini.

qui

n'y

ont jamais

usé,

de ses

orgueil

grand

maîtres

les concordantes

champ

d'exploitation,

Védas,

(d'une

d'âmes,

pesant

qu'un

injures

22

BIBLE DE L'HUMANITÉ

des protestants, des catholiques, l'indifférence enfin et

la légèreté de l'Europe, que l'âme indienne n'était-elle

pas tarie, épuisée ? L'Hindou, si faible, avec sa fine main de femme, qu'est-il

l'homme

nourri,

ivresse où sont toujours ces engloutisseurs de viande et de sang?

tout concourait à faire croire

La race même un homme

devant

nourri,

sur-

demi-

était éteinte.

rouge qui arrive

de l'Europe

doublant

sa force de race par cette

Les Anglais ne font guère

difficulté

de dire eux-

mêmes H. Russell

tué l'Inde.

Le sage et humain

qu'ils le crut, l'écrivit.

ont

Ils ont frappé ses pro-

découragé l'art

duits' de droits

indien autant qu'il était en eux. S'il subsiste,

ou de prohibitions,

il le doit

à l'estime singulière

qu'en

font les Orientaux sur les

marchés plus humains de Java, de Bassora.

Ce fut un

grand

étonnement

pour

les maîtres

mêmes de l'Inde, lorsqu'en 1851 débarquèrent,

tèrent au jour ces merveilles inattendues,

écla-

lorsqu'un

Anglais consciencieux, M. Royle, exhiba et expliqua toute cette féerie de l'Orient. Le jury, n'ayant à juger

que « le progrès

à donner à un art éternel, étranger à toute mode, plus

ancien

de quinze années, » n'avait nul prix

que les nôtres (vieilles en