Vous êtes sur la page 1sur 20

GUERRE ASYMÉTRIQUE D’AFGHANISTAN : VERS UN ÉCHEC INÉLUCTABLE ?

Chef de bataillon Cyrille CARON
Collège interarmées de défense. Promotion Maréchal Lyautey.

« LE

CONFlIT SERA gAgNÉ par l’adhésion de la population, non par la destruction de l’ennemi1.  » Cette redéfinition des buts de guerre en Afghanistan par le général McChrystal, commandant la force de l’OTAN, marque l’impuissance des armées occidentales face à un ennemi irrégulier. À la lumière de cet échec annoncé, les services de renseignements publics et privés forment dorénavant des outils de compréhension et d’anticipation des crises, mais aussi d’influence politique discrète et efficace. À défaut de pouvoir toujours imposer sa volonté par la puissance des armes.

«  Pour autant qu’ils aient la mobilité, la sécurité, le temps et la doctrine, la victoire reviendra aux insurgés, car les facteurs algébriques sont finalement décisifs et contre eux la perfection des moyens et la lutte des esprits restent vaines2. » Le théoricien et praticien de la guerre insurrectionnelle que fut le colonel Lawrence semble convaincu de l’inéluctable défaite d’une armée régulière face à ces formes de combat déstabilisantes que constitue la guerre asymétrique. Insurrection, rébellion, guérilla ou terrorisme, les formes de cette lutte sont multiples, à tel point qu’il semble difficile de livrer une définition de l’asymétrie. Est-ce une forme nouvelle de conflit ou un procédé resurgi du fond des manuels d’histoire pour s’opposer aux ambitions contemporaines des armées, où la technologie est un gage de puissance  ? Car l’embuscade, le harcèlement, le rapt
1. Général (US Army) Stanley A. McChrystal, ISAF Commander’s Counter Insergency Guidance, août 2009. 2. Sir Thomas Edward Lawrence, « The Evolution of a revolt », Army Quarterly and

Defence Journal, octobre 1920. 

71

Guerre asymétrique d’Afghanistan : vers un échec inéluctable ?

GÉOSTRATÉgIQUES N° 27 • 2E TRIMESTRE 2010

ou les frappes contre des cibles civiles sont des moyens de combat que toutes les civilisations, de toutes les époques, ont employés. Résistance espagnole aux armées de Napoléon en 1808, ou celle des patriotes tyroliens aux mêmes armées sont autant de manifestations de la « petite guerre » identifiée par Clausewitz comme participant d’un procédé asymétrique. Cependant, l’Histoire récente et l’actualité livrent le sentiment que ces engagements militaires prennent une acuité particulière : péninsule Indochinoise, Algérie, Territoires palestiniens, Liban ou Iraq sont les exemples archétypiques de guerres où des armées puissantes ont été mises à mal, voire défaites, par des adversaires perçus comme faibles car peu structurés ou mal armés. Ainsi, le présent conflit en Afghanistan semble constituer la matrice de la guerre dans l’environnement de violence diffuse du xxie siècle, au point d’orienter de façon exclusive les choix de doctrine, d’entraînement et d’équipements militaires occidentaux vers la lutte contre-insurrectionnelle. Mais la question de la victoire tactique se pose avec force à l’aune des exemples passés et des engagements actuels : est-elle possible face à un adversaire irrégulier  ? Constitue-t-elle une illusion stratégique qui consacre une forme d’impuissance militaire des forces occidentales face aux défis sécuritaires du nouveau siècle, dont l’impact politique à terme est encore mal perçu ? Ou la capacité à infliger malgré tout des revers militaires aux insurgés ne doit-elle pas être accompagnée, voire précédée, d’un projet politique novateur à destination des territoires en faillite étatique, porté par une capacité d’influence affirmée sans complexes ? La forme elle-même de ces guerres non conventionnelles dicte la réponse : les armées ne peuvent vaincre un adversaire pour qui la victoire n’est pas synonyme de maîtrise du terrain ou de destruction de troupes, mais s’inscrit dans des logiques psychologiques et sociétales. Le propre de la guerre asymétrique est de prendre le contre-pied culturel de nos sociétés, cartésiennes et avides d’information, ancrées dans l’immédiateté de l’événement et sans profondeur de champ pour la lutte. Le paradoxe ultime de cette guerre est que l’adversaire ne peut lui non plus vaincre par ses moyens militaires qui restent limités. Ainsi, lorsque nous croyons imposer le silence à ses armes, il fait parler notre faiblesse : le soulagement de ne plus consacrer d’effort financier et humain pour une guerre extérieure toujours longue, qui conduit inéluctablement à la recherche de partenaires politiques pour une paix rapide. À la notion de End State se substitue insensiblement celle de End Date, dont l’impérieuse nécessité est le plus souvent dictée par des considérations de politique intérieure.

72

non réglementée. 73 . la nature de la guerre semble s’être modifiée en profondeur : « L’essentiel de la violence internationale ne repose plus aujourd’hui sur l’emploi des forces conventionnelles. Guerres civiles. Mais les États ne sont pas totalement démunis et livrés à la fatalité : ils disposent depuis le siècle dernier d’instruments perfectionnés de lutte clandestine et d’influence politique qui.GÉOSTRATÉgIQUES N° 27 • 2E TRIMESTRE 2010 La géostratégie de l’Afghanistan L’étude de ces formes de violence sociale contemporaines conduit à la conclusion que les moyens militaires ne peuvent imposer seuls une paix par ailleurs insaisissable. la capacité des moyens ne peut se substituer à l’essentiel : la volonté politique de les employer. comme homme. comme culture. plus ou moins organisée de violences sociales de toute nature. 3. Cependant. d’être plus ou moins liées à des mouvements sociaux et d’exprimer la plupart du temps la faiblesse institutionnelle des États au sein desquels elles s’exercent […]. en partant en guerre contre un mouvement terroriste. dans une action combinée aux armées conventionnelles. quoique souvent peu élevée. dont les objectifs semblent échapper à toute logique. la vision éclairée des élites et la perception eschatologique de sa propre finitude.fr. montagnardes. entretien au Monde. Car les conflits au sein desquels interviennent nos forces sont d’une nature inédite et d’intensité irrégulière. le sentiment de guerre au sein des sociétés européennes n’est pas prégnant. guerres privées. Bernard Badie. guerres irrégulières ont fait voler en éclats les chimères de paix durable que la sanctuarisation des territoires européens et américains depuis la Seconde Guerre mondiale pouvait entretenir. que précèdent toujours la conscience collective du danger. sociétés claniques. alors que le nombre des engagements des armées occidentales est en augmentation permanente. peuvent permettre un rétablissement du rapport de force psychologique. Des violences résurgentes Le siècle qui commence comme les dernières années du précédent donnent une impression diffuse de violence incontrôlée. Cependant. nos armées se trouvent dorénavant aux prises avec les Afghans eux-mêmes. mais sur l’expression plus ou moins coordonnée. Ces violences ont la caractéristique d’être manipulées par des acteurs infra-étatiques. guerrières. Les objectifs géopolitiques de l’intervention militaire sont confrontés aux logiques régionales. » Ainsi. En fait. 25 août 2007. On comprendra que la « menace » se déplace des États vers les sociétés3. comme pays.

Dans ce cadre. propres à fragiliser leurs structures sociales. Ils ont de ce fait un impact immédiat sur les choix politiques et militaires. puisqu’il déresponsabilise les soldats s’ils agissent dans le cadre des opérations militaires. Les opinions sont ainsi devenues particulièrement vulnérables aux phénomènes violents. dont l’Allemagne. Mais d’autres nations européennes. Le terrorisme neutralise l’État à défaut de le détruire. a fait apparaître des acteurs supplémentaires sur la scène internationale.Guerre asymétrique d’Afghanistan : vers un échec inéluctable ? GÉOSTRATÉgIQUES N° 27 • 2E TRIMESTRE 2010 Ces formes de violence. un mode d’action de la guerre subversive  : plutôt que d’attaquer l’État par le sommet. le terrorisme apparaît comme une forme particulière de violence infra-étatique. Par ailleurs. qu’ils soient d’origine terroriste ou qu’ils touchent les forces armées nationales. Le nouveau statut des militaires français fait exception dans ce domaine. mettant aux prises les populations avec les armées. celui-ci est coupé de sa base par des actions violentes contre les cadres administratifs ou représentants de l’autorité publique. Les attaques coordonnées des talibans contre les centres administratifs de Kaboul en janvier dernier en sont un exemple marquant . consacrant ainsi la faillite étatique. multipliant les règles d’engagement et responsabilisant au sens pénal l’action individuelle du soldat4. d’autre part. trouvent leur origine dans deux facteurs majeurs qui ont marqué l’Histoire sociale et politique des décennies précédentes : – la décolonisation. contraint d’élaborer sa manœuvre en sachant qu’elle sera rendue publique aussitôt engagée et qu’il devra rendre compte de toute erreur commise. dont l’économie de rente coloniale peine à assumer sa transition vers l’économie de marché. Les plaintes pénales déposées par les familles des soldats français morts dans l’embus4. la faiblesse de l’État de droit a conduit à la résurgence de tensions internes et de confiscation des revenus par des groupes d’intérêts privés utilisant la violence ou la générant. cette médiatisation des sociétés s’est accompagnée d’une intrusion de la justice dans le domaine militaire. en particulier s’il s’agit de structures de gouvernement mises en place par une armée d’occupation. de toute vie menacée. Une des conséquences de cette épée de Damoclès judiciaire réside dans la limitation de la liberté d’action du chef. en temps réel aujourd’hui par Internet (« web 2. De plus. ou obligeant celles-ci à évoluer au milieu de celles-là. afin de lui faire perdre tout crédit aux yeux de sa population. Ces États restent ainsi à de faibles niveaux de développement. d’une part. dans le respect des lois de la guerre.0 » en particulier). 74 . du fait de la libéralisation des médias et de la très forte diffusion des informations. n’ont pas adopté cette mesure de protection judiciaire. – l’émergence d’une démocratie d’opinion dans les États occidentaux.

la faible structuration souvent constatée des milices. un choc ou la désorientation. qui affecte l’initiative. la volatilité des marchés financiers et leur réactivité aux variations de coût des énergies fossiles constituent une vulnérabilité majeure pour nos sociétés industrielles. que Machiavel et Clausewitz ont théorisée à leur tour. il se justifiait autant par la volonté d’imposer al-Qaida sur la scène politique islamique que 5. bandes armées ou guérillas. Car les cours des énergies restent en grande partie dépendants de la sécurité des sites d’extraction et des routes d’acheminement. 7. ne doit pas masquer la violence et la radicalité des buts du combat. car elle ne permet pas de distinguer l’asymétrie des approches indirectes.GÉOSTRATÉgIQUES N° 27 • 2E TRIMESTRE 2010 La géostratégie de l’Afghanistan cade d’Uzbin. « Le regard acéré des médias conditionne aujourd’hui dans une large mesure la manière de mener des guerres. qui motive l’action insurrectionnelle ou terroriste. qui par ailleurs constitue pour elles un facteur de force. L’asymétrie est avant tout à rechercher dans les objectifs poursuivis : « Les approches asymétriques recherchent un effet psychologique. 2003. 75 . cette définition est cependant insuffisante. » L’évolution constatée des formes d’affrontement ne suffit pas. souvent motivées par des déséquilibres capacitaires entre les adversaires. qui s’inscrivent dans la continuité entre la politique et la guerre. la volonté ou la liberté d’action d’un adversaire […]. tout comme la diffusion d’images de frappes aériennes sur des sites civils forment des données nouvelles et incontournables de l’action militaire. comme pour les puissances émergentes. à travers leurs réseaux de communication ou leurs approvisionnements en matières premières. mais peut s’inscrire dans un plan général de déstabilisation de l’action des États. il l’est devant l’humanité tout entière. » Ainsi. Le chef n’est plus seulement responsable de ses décisions devant ses hommes. Elles peuvent être appliquées à tous les niveaux de guerre et à travers tout le spectre des actions militaires7. Éditions du Rocher. en effet. ou la défaite du vainqueur. Souvent adoptée. La guerre asymétrique. 1999. à définir les guerres asymétriques qui caractérisent notre temps. Joint Strategy Review. La vraie “asymétrie” résulte donc davantage de l’évolution de la société que des méthodes de combat5. Le fait politique. 6. Édition 2000. US Army. L’asymétrie s’inscrit dans la tradition de la pensée aristotélicienne. Jacques Baud. Chief of Joint Staff. À cet égard. Trouvent-elles leur singularité dans leurs objectifs ou dans leurs méthodes ? L’encyclopédie militaire américaine6 définit l’asymétrie comme l’emploi de moyens tactiques pour atteindre des objectifs stratégiques. Lorsque Oussama Ben Laden évoquait ses projets d’attentats contre les États-Unis. ne doit pas toujours être compris selon des normes cartésiennes. Washington DC.

qu’elle soit autonome dans ses revendications et ses approvisionnements.Guerre asymétrique d’Afghanistan : vers un échec inéluctable ? GÉOSTRATÉgIQUES N° 27 • 2E TRIMESTRE 2010 par le fait qu’une augmentation du prix du baril de pétrole au-delà de 140 dollars déstabiliserait durablement les économies occidentales. affirmer sa présence et imprimer 8. Les nouvelles techniques d’information et de communication (NTIC) permettent aujourd’hui de pallier en partie la question des effectifs en multipliant les capteurs et les capacités à traiter simultanément plusieurs informations tactiques. montrer à toute la population d’un territoire l’autorité représentée par son armée. Sir Thomas Edward Lawrence. c’est-à-dire réagir à chaque mouvement identifié de la rébellion. au sens étymologique. L’association de moyens et de volonté constitue une menace. il met immédiatement en lumière son inadaptation à la contre-insurrection. et l’action militaire souvent impuissante. dispose de moyens militaires et de propagande. La guerre irrégulière. 9. l’algébrique lui apparaît comme déterminant.  » Lorsque Lawrence énonce ce principe. Occuper le terrain. cit. contre un pays. contrer toute attaque. Car occuper et pacifier un territoire demandent une présence permanente en chaque point de celui-ci pour le contrôler. que les combats contemporains d’Afghanistan viennent confirmer. donc à orienter la force et à gagner en efficacité. Mais en aucun cas elles ne peuvent perturber des systèmes de communication clandestins ni remplacer l’effet psychologique produit par la présence d’une section dans un village. psychologique (croire en sa victoire) et algébrique (le nombre de combattants engagés pour vaincre une rébellion). une culture. si faible soit-elle. une économie. Devant son caractère déstabilisant. ou qu’elle devienne le bras armé indirect d’autres États qui la soutiennent (le rôle de l’Iran et du Pakistan sur la scène afghane est maintenant connu). le centre de sa puissance et la détruire au combat8. 76 . Parmi les niveaux d’analyse9 que Lawrence a développés pour caractériser la guerre irrégulière. op. Cette présence militaire ne peut bien entendu être obtenue de façon immédiate et l’extension de la zone contrôlée constitue en soi un but de guerre. les réactions possibles sont limitées. L’impuissance militaire « Le principe de la guerre moderne consiste à rechercher l’armée ennemie. et reste motivée par une volonté politique. Lawrence a énoncé trois niveaux  : biologique (capacité à épuiser l’armée adverse plutôt qu’à la détruire). Il implique le volume de troupes que l’adversaire devra déployer pour tenter de vaincre une guérilla.

GÉOSTRATÉgIQUES N° 27 • 2E TRIMESTRE 2010 La géostratégie de l’Afghanistan sa marque sur un territoire et une population demandent des effectifs nombreux : en Algérie. Les deux parties en présence emploient de petites unités. Très difficilement atteints10. 12. 77 . Car la guerre irrégulière ne se caractérise pas par le contact entre deux forces. la force régulière l’emploie dans un autre objectif. ����������������������������� Sir Thomas Edward Lawrence. Le milieu doit être pour la force régulière un obstacle. Bref. De là l’importance pour les insurgés de mener des attaques contre les flux logistiques de 10. 11. une zone d’insécurité qui vise à restreindre sa manœuvre et sa liberté d’action. cet ordre de bataille témoigne d’une optique résolument offensive. régulier et irrégulier. à démultiplier ses capteurs et ses possibilités d’action. cit. n’imposent aucune restriction à l’emploi de leurs troupes. pour la guérilla. afin de gagner en mobilité. op. La doctrine française fixe les rapports de force théoriques à un militaire pour cinquante habitants. Cette notion doit cependant prendre en compte la notion de masse minimale critique. ce qui pose un problème d’une autre nature : les restrictions d’engagements de troupes (caveat). la coalition dispose d’un ratio d’un soldat pour 160 habitants (chiffres de janvier 2010). plus psychologique que militaire. la France a ainsi engagé près d’un demi-million de soldats dans ses trois anciens départements. avec près de 100 000 combattants. « La somme fournie par les combattants individuels est au moins égale au produit d’un système composé11. Ainsi. avec cependant des succès tactiques inégaux. entre 1954 et 1962. mais par l’éloignement. entre les deux adversaires. de tels ratios exigent désormais de combattre en coalitions d’États. Le rapport entre le volume de troupes et l’espace à occuper est une des clés du rapport de force. qui vise à épuiser l’armée adverse par le nombre d’actions simultanées. dont la France.» Si. Les guerres de contre-guérilla menées en Algérie par l’armée française et en Colombie par l’armée nationale sont les seuls exemples où ces rapports de force ont été respectés. ou vingt militaires pour un rebelle. En Afghanistan. C’est celui que le président Obama doit aujourd’hui relever auprès de ses alliés. mais du regroupement12. à éviter de constituer une masse militaire qui viendrait à se couper de son environnement. le danger pour une force ne vient pas de la dispersion. répondant la plupart du temps à des préoccupations de politique intérieure. Mobiliser des moyens humains est le défi majeur de la guerre asymétrique. sur 42 pays représentés au sein de la coalition en Afghanistan. en dessous de laquelle la force offre davantage de vulnérabilités à l’adversaire qu’elle ne tire d’avantages tactiques. seuls 18. variable selon les engagements. d’une articulation quasi atomique. Car le combat en détachements interarmes vise surtout à occuper le terrain. Dans une guerre irrégulière.

78 . Il faut donc définir des objectifs tactiques adaptés à la force. assistance. et constitue un enjeu du combat13. un creuset social en même temps que le garant d’une unicité d’entraînement. Le lien entre les soldats constitue quant à lui la force morale première d’une unité. qui doivent être quantifiables afin que la progression tactique puisse être mesurable. Il s’agit donc d’une guerre contre la motivation de l’adversaire. le travail en petits niveaux interarmes. ne concernant qu’un corps de militaires professionnels. De la même façon. les insurrections ou les groupes terroristes sont structurés de façon totalement opposée14. « Bellum reductio : répétition des anciennes erreurs ? ». Le centre de gravité est multiple. le régiment est en effet.Guerre asymétrique d’Afghanistan : vers un échec inéluctable ? GÉOSTRATÉgIQUES N° 27 • 2E TRIMESTRE 2010 la force (convois. stabilisation. le point fort s’identifiant le plus souvent à une capacité matérielle ou un effet tactique. regroupant des personnels de provenances et de cultures professionnelles différentes. Cette dernière renvoie à la légitimité ressentie de l’action militaire menée en terre lointaine : la guerre d’Indochine comme celle d’Afghanistan peut-être ont été perçues par l’opinion publique comme des campagnes « exotiques ». conduite par le 27e  bataillon de chasseurs alpins. afin qu’elle perde sa capacité à durer. Dans la conception occidentale. et entre les soldats et la société civile (l’« arrière ») prend une importance particulière. Particulièrement dans le cas des doctrines contemporaines de three blocks war : coercition. si les armées régulières sont établies sur des principes « réseaucentriques ». La population est aussi partie intégrante de ce milieu. été 2005. routes. Or. vivier de recrutement autant que source d’approvisionnement pour la guérilla et objet politique pour la puissance occupante. mais 13. vouloir atteindre des objectifs tactiques nécessite d’analyser avec rigueur la capacité essentielle que son ennemi détient et qui est la source de sa force : son centre de gravité. Théorie de la guerre de quatrième génération développée par le colonel Hammes (USMC). où le lien social entre les soldats. les guérillas. 14. qui ont progressivement perdu le soutien de la nation. par son identité et sa force d’attraction. cité par le major Ronald Ruiters. voies ferrées. conduit à altérer le lien tactique. plutôt que d’adopter une attitude de réaction offrant l’initiative aux insurgés. Or. mener une action résolument offensive constitue un facteur puissant de maintien du moral de la force. à la fois physique et humain. donc à se déployer dans un espace étranger et hostile. C’est ainsi que la task force française en vallée de Kapisa a choisi de mener des opérations offensives telles que Diner Out en vallée d’Alasay. tout est fondamental. Journal de l’armée du Canada. Cependant. dépôts). Cette notion de mesure et de comparaison constitue autant un facteur de moral pour la force qu’un argument à destination de l’adversaire et de la société civile.

par goût du pouvoir des chefs de guerre ou sous la contrainte15. De fait. une opération militaire ne vise plus exclusivement un succès tactique. Qu’une capacité vienne à être altérée (capacité de diffusion de la propagande par exemple) et le combat peut se poursuivre selon une autre logique. car elle ne peut se fixer d’objectifs. par l’intermédiaire de réseaux qui dépassent le cadre et l’implication des paysans d’Asie centrale. mettant en scène un autre centre de gravité (la mobilité des combattants). Quelles armes peuvent le contrer ? 15. En Afghanistan. Olivier Hubac et Matthieu Anquez. elle doit repenser la nature des objectifs qu’elle se fixe. pas de stratégie d’ensemble : dans chaque vallée. peuvent aussi avoir pour corollaire paradoxal l’aliénation de la confiance de la population. Elle se fonde sur l’appartenance à une communauté. Face à de tels adversaires. Éditions André Versaille. Ainsi. Par vengeance. 79 . un territoire. mais impropre sur le fond. le refuge dont ils disposent dans les zones tribales du Pakistan. alors que cette dernière constitue l’enjeu véritable et indirect de la guerre. une force irrégulière n’a pour seul objectif que d’empêcher la victoire de son adversaire. une armée ne peut combattre selon ses règles traditionnelles. par opportunisme. un autre groupe peut frapper d’autres cibles. il n’existe pas de force talibane. Qui ne perd pas gagne. L’enjeu afghan. Mais le centre de gravité pourrait également être constitué par les relations ambivalentes des talibans avec les services spéciaux d’Islamabad. Dès lors. tant ils sont nombreux et fuyants. mais un succès psychologique. leurs centres de gravité aussi. au contraire du FLN algérien ou du Viêt-minh. La notion même de victoire est bouleversée : si une armée régulière recherche la destruction de moyens de combat (moyens matériels et quantifiables) pour un retour au statu quo ante sur le plan sécuritaire au moins. au facteur matériel comme critère de réussite se substitue une notion morale : la détermination personnelle à résister. pas de structure politique cohérente. Parler de l’«  adversaire  » constitue en soi une erreur sémantique. quels que fussent les objectifs initiaux des forces en présence. par la violence qu’elles génèrent. 2010.GÉOSTRATÉgIQUES N° 27 • 2E TRIMESTRE 2010 La géostratégie de l’Afghanistan rien n’est déterminant. ce qui explique la volonté du général McChrystal d’agir prioritairement sur cette dernière. Les opérations cinétiques. Si un groupe perd son chef ou son artificier. une identité. chaque tribu peut avoir une raison propre de combattre les forces de la coalition. ou les revenus considérables que leur procurent la culture du pavot et son exportation dans le monde entier. Les adversaires sont locaux et multiples. Dans le cas de la guérilla des talibans en Afghanistan. la défaite interdite. le centre de gravité a été assimilé aux liens qui unissent les combattants à la population. certes pratique pour justifier une guerre.

alors qu’ils fournissent 27  % du PIB mondial (chiffre en baisse). La question du coût de la guerre est déterminante et induite en grande partie par le facteur algébrique de Lawrence. Pour l’ennemi asymétrique. Cette problématique de la perception est cruciale. Dans les deux cas. Sensible à ces questions. mais les États-Unis avaient demandé que celui-ci soit maintenu jusqu’en 2011. dont l’objectif ne paraît pas immédiatement vital pour les citoyens de la métropole. voire une perte de points de PIB pour ces derniers. donc de compétitivité sur la scène internationale17. Près de 1  950  soldats néerlandais participent à l’action de l’OTAN dans le Sud de l’Afghanistan. 17. cette capacité trouve rapidement ses limites. 21 d’entre eux sont morts au combat. Le gouvernement néerlandais a ainsi démissionné suite à la division de la coalition au pouvoir sur l’éventualité d’une prolongation d’un an de l’engagement de ses troupes en Afghanistan16. chaque Français consacre une somme équivalente chaque année pour la totalité du budget de la défense. politiques et financiers. sa capacité à supporter des pertes humaines et à augmenter malgré tous ses efforts militaires. afin de mener une politique de modernisation de 16. Elle impose donc un transfert de la guerre dans la sphère de l’information et de la psychologie (l’« infosphère »). il peut s’agir d’attaques contre des cibles civiles (terrorisme) ou de la médiatisation d’un succès tactique limité (embuscade contre les forces françaises à Uzbin le 18 août 2008). car il s’agit dans la plupart des cas d’une guerre extérieure. l’objectif est d’atteindre la résilience de la société adverse. d’une vallée. La capacité à durer. Le maintien de troupes toujours plus nombreuses et d’équipements sophistiqués sur un théâtre d’opérations éloigné de la métropole se traduit inéluctablement par un endettement des États. Le retour du contingent est prévu pour la fin de l’année 2010. la victoire tactique définitive semble impossible pour chacune des deux parties. La question du coût financier fut une des causes qui conduisirent le général de Gaulle à vouloir mettre un terme à la guerre d’Algérie. destruction de caches d’armes ou de dépôts logistiques). l’électorat peut alors s’opposer aux dirigeants politiques et ces derniers remettre en cause des orientations stratégiques.Guerre asymétrique d’Afghanistan : vers un échec inéluctable ? GÉOSTRATÉgIQUES N° 27 • 2E TRIMESTRE 2010 Le paradoxe de l’asymétrie S’il est admis qu’une force régulière ou irrégulière peut obtenir un succès militaire dans un espace-temps limité (contrôle d’une ville. Par comparaison. car elle engage la capacité à endurer des efforts humains. La seule guerre en Iraq aurait représenté un coût de 2 000 milliards de dollars. 80 . Les États-Unis représentent à eux seuls 50  % des dépenses militaires mondiales. Dans des démocraties d’opinion. soit l’équivalent de 400 euros par Américain.

peut dispo18. Un soldat français en Afghanistan représente un coût annuel de 105 000 euros. En réaction. ainsi que de la dissuasion nucléaire. ancien chef d’étatmajor des armées. soit deux fois plus que celui engagé dans une mission en Afrique. la guérilla se structure comme une force armée régulière. déclenchement d’opérations de police. allant jusqu’à se constituer en divisions interarmes. Cet enchaînement paradoxal peut se résumer en quatre étapes chronologiques. » Le basculement de la guerre irrégulière dans l’«  infosphère  ». L’État (ou une partie étrangère) s’engage avec son armée : c’est le début de la guerre proprement dite. L’échec relatif de la rébellion algérienne est en partie dû à l’incapacité de l’ALN de former plus d’un bataillon.GÉOSTRATÉgIQUES N° 27 • 2E TRIMESTRE 2010 La géostratégie de l’Afghanistan l’industrie et de la défense. alors que les effectifs militaires français engagés en opérations extérieures ont diminué de 40 % en 2009 par rapport à l’année précédente. Et le général Georgelin. à la recherche de soutiens internationaux. Aujourd’hui. 81 . comme le Viêtminh19. développement d’une doctrine et publicité par des actes violents symboliques mais de faible portée militaire (attentats. Elle maîtrise l’emploi des feux d’infanterie dans la profondeur. leur durcissement a de fortes conséquences sur les budgets et la préparation de l’avenir. assassinats. Le projet politique de l’insurrection se structure. du fait du prix des équipements adaptés à un conflit plus « dur ». tel celui du commandant Massoud). en particulier par le développement d’une aviation de chasse et d’un corps de bataille modernes. donc de son coût. du fait des faiblesses militaires de l’ennemi asymétrique. le budget consacré à ces opérations s’est accru de 5 %. constituant quasiment une ligne d’opérations pour l’adversaire : – Première étape : création d’un fait insurrectionnel autour d’une personnalité charismatique. 19. et création de fait d’une force irrégulière. d’observer : « Dans une période où le coût des opérations est devenu un principe directeur de prise de décision. Incapable de réussir cette troisième étape. elle se réfugie dans l’action terroriste et politique. se diffuse et donne naissance à une propagande ouverte. en même temps qu’à un affaiblissement politique et social de son adversaire régulier. – Deuxième étape : généralisation de la violence par le recrutement de combattants (volontaires ou forcés). – Troisième étape  : face à l’accroissement de l’engagement militaire de l’État et en capitalisant sur ses succès premiers. sans impact réel le plus souvent. créant des «  vides régaliens  » qui décrédibilisent l’État. la différence devant être imputée au coût des opérations en Afghanistan18. conduit à une augmentation de la durée de la guerre.

Guerre asymétrique d’Afghanistan : vers un échec inéluctable ? GÉOSTRATÉgIQUES N° 27 • 2E TRIMESTRE 2010 ser de feux indirects. de même que les annonces (officieuses) de retrait de la force de l’OTAN avant la fin du mandat de Barack Obama ? Si le modèle colonial français du xixe siècle inspire aujourd’hui les stratèges américains. l’autorité politique cherche des interlocuteurs et engage des négociations pour mettre fin aux combats. L’enjeu devient alors le contrôle d’une zone stratégique. mais d’imposer une solution politique et sécuritaire avant de quitter le pays. Le nouvel art de la guerre. puisqu’elles ont modifié en profondeur les conditions de la guerre en Occident par leur sensibilité au fait militaire et à son prix. voire impossible à reproduire dans les actes comme dans l’esprit. comme le fut le delta du Tonkin durant la guerre d’Indochine. donc de retirer les forces qui auraient pu maintenir les gains obtenus. comme les adversaires. Gérard Chaliand. Il ne s’agit plus en effet de demeurer sur un territoire conquis dont la population serait soumise durablement à une puissance extérieure. comme les zones tribales afghano-pakistanaises (dans lesquelles les forces américaines et la CIA font porter leur effort aujourd’hui). op. celle des ressources le plus souvent. ou d’une zone permettant les ravitaillements. le coût humain.  » Les tentatives pour trouver des interlocuteurs parmi les « talibans modérés » entrent-elles dans ce cadre. C’est donc dans ce champ qu’il convient d’agir et de se forger des outils de lutte adaptés aux caractéristiques des conflits irréguliers. et ne peut atteindre ses objectifs tactiques. La contre-influence politique S’il apparaît que l’action militaire se montre impuissante à obtenir un résultat déterminant dans la lutte contre un ennemi asymétrique. Éditions L’Archipel. afin de vaincre l’adversaire sur son territoire stratégique. Les populations concernées. « Le succès stratégique se construit sur les succès tactiques de l’adversaire20. le savent : les opinions publiques ont joué en cela un rôle déterminant. 82 . c’est essentiellement pour des raisons qui engagent le domaine politique. « Toute 20. – Quatrième étape : alors que le potentiel militaire de la guérilla est au plus bas. 2008. elle enregistre ses premières défaites militaires ponctuelles face à une armée régulière plus puissante. fait manœuvrer ses unités. Jacques Baud. En Occident seulement21. cit. force est de reconnaître qu’il semble cependant difficile. 21. combattant de façon dissymétrique. À partir de cet instant. matériel et financier consenti pour combattre cette dernière est difficilement supporté par les forces régulières .

Les menaces transnationales et la domination des conflits asymétriques dans le paysage sécuritaire renforcent aujourd’hui leur rôle central. 1900. ils représentent un atout majeur. à neutraliser et à détruire ceux qui ne le sont pas24 ». afin d’échapper aux logiques de défaite déjà évoquées. » Si l’affrontement ou l’usage de la force armée ne peut être évité. plus efficace dans le temps que celle d’imposition unilatérale de sa volonté : la puissance. L’actualité récente montre que le Mossad israélien organise des opérations ciblées similaires. Les services américains feraient de même dans les zones tribales afghano-pakistanaises pour « neutraliser » des chefs de la rébellion. op. il apparaît comme indispensable pour les États de développer une véritable stratégie de contre-influence politique afin de « désarmer » le conflit avant que celui-ci prenne une dimension militaire. pour peu que ces derniers aient été identifiés.cit. Les acteurs étatiques. 24. 23. celle-ci devant être aussi courte que possible22. Au sein des sociétés démocratiques. ils permettent de toucher des cibles à haute valeur ajoutée telles que des dirigeants politiques ou des chefs de réseau. les États disposent de moyens nouveaux et souples d’emploi : les services spéciaux. Gérard Chaliand. « toute action politique doit consister à discerner et mettre à profit les éléments locaux utilisables. restent un héritage de la Seconde Guerre mondiale comme de la guerre froide. Les services de renseignements et les forces spéciales permettent ainsi d’atteindre plus directement le (ou les) centre(s) de gravité de l’adversaire. l’organisation et la structuration en administrations. Plus encore. le SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage) s’est illustré par la destruction de cargos d’approvisionnement en armes et munitions du FLN. qui fut véritablement un affrontement de services de renseignements.GÉOSTRATÉgIQUES N° 27 • 2E TRIMESTRE 2010 La géostratégie de l’Afghanistan conquête doit en effet [selon Gallieni] user de la connaissance de la société que l’on entend pénétrer. Parce qu’ils agissent eux aussi dans la clandestinité. Pour Lyautey. participant ainsi à l’affaiblissement de son potentiel militaire. des voies d’approvisionnement en armement et en ressources financières23. voire en outils de combat. l’action politique devant précéder l’“action vive”. l’exigence publique de transparence et de publicité des informations. celle-ci devra autant que possible rester clandestine. 83 . Pour agir face aux réseaux clandestins et échapper au piège de la médiatisation. comme la grande réactivité des gouvernements aux opinions étant par nature peu favorables aux opérations militaires ouvertes de longue durée. Revue des deux mondes. Si l’espionnage est en soi une activité sans âge. Durant la guerre d’Algérie. s’inspirant de l’expérience de Gallieni à Madagascar. « Du rôle colonial de l’armée ». internationaux et privés sont autant d’outils d’anticipation pour construire une logique d’influence. Ils permettent aussi de contrer des influences 22. Maréchal Lyautey.

qui ambitionnent de désamorcer les motivations locales qui conduisent au recrutement de « combattants ». Plutôt que la lutte antiterroriste. il est donc préférable de développer des mesures de contre-terrorisme. voire d’exploiter des discordes chez ses dirigeants ou ses soutiens. et ne constituerait plus aujourd’hui qu’un « label » pour des groupes islamistes disparates. L’expertise dont ils disposent permet de chasser les idées préconçues sur l’adversaire et de mieux déterminer les moyens d’action. 2009. L’emploi des services spéciaux ne doit donc pas se limiter à la recherche de l’information secrète. Le monde est un enfant qui joue. L’argent est aussi une arme de guerre. pour savoir l’employer à des fins politiques immédiates. sa compréhension. C’est en particulier le rôle que joue l’Arabie Saoudite à l’égard de chefs de guerre afghans et des services pakistanais. Grasset. al-Qaida aurait perdu sa structure centrale (au demeurant très rudimentaire) dès 2002 dans l’attaque des grottes de Tora-Bora. soit en échangeant leurs données avec des services d’États susceptibles d’influer sur l’adversaire et ses alliés. De même. ces derniers ayant récemment contribué à l’arrestation de chefs talibans.Guerre asymétrique d’Afghanistan : vers un échec inéluctable ? GÉOSTRATÉgIQUES N° 27 • 2E TRIMESTRE 2010 politiques afin de faire perdre leur crédit aux soutiens de l’adversaire ou à ses chefs eux-mêmes. le terrorisme n’est pas un instrument de combat visant des objectifs à haute valeur ajoutée militaire. C’est ainsi que la fin du soutien politique. Alexandre Adler. de pénétrer le tissu social de l’adversaire. Le renseignement de documentation doit donc être privilégié par rapport au renseignement 25. permettant une baisse de la pression sécuritaire dans le Sud de l’Iraq et au général Petraeus de remporter des succès tactiques remarquables dans sa politique de surge25. soit en agissant directement auprès de cercles dirigeants adverses. 84 . mais il forme un moyen de publicité pour des revendications particulières. que les Américains voudraient reproduire en Afghanistan. répondant à des situations locales dégradées. ces derniers étant essentiellement destinés à former des insurgés. Les services spéciaux sont surtout les seuls outils étatiques à même de dialoguer ou négocier avec des partenaires de niveau et de logique différents de ceux des États. son analyse. qui vise à intercepter les auteurs. Par exemple. l’emploi de moyens clandestins reste le plus adapté pour le versement de fonds à certains groupes rebelles. non une multinationale du terrorisme anti-occidental. afin qu’ils cessent leurs attaques et contribuent à créer une dynamique de sécurité locale. en Grande-Bretagne ou en Espagne ne provenaient pas de camps d’entraînement afghans. Il apparaît ainsi que les terroristes ayant agi contre des cibles occidentales aux États-Unis. mais servir à son exploitation. financier et militaire de l’Iran à l’Armée du Mahdi en Iraq a été obtenue par l’action conjointe de la diplomatie officielle américaine et de la CIA. Pour ce faire.

la victoire en défaite. Toute action désormais fait retentir une quantité d’intérêts imprévus de toutes parts. sa quête n’est plus le seul objectif. le déclenchement d’hostilités peut conduire des puissances régionales à créer des coalitions de fait. du moins par la fourniture d’armes. Regards sur le monde actuel. réédition Gallimard. Car ces dernières sont devenues des terrains d’affrontement où les équilibres du monde sont jugés au crible de la relation « humilianthumilié ». les lettres confidentielles. un désordre de résonance dans une enceinte fermée […]. Sur le plan militaire. aussi bien sur les champs de bataille que dans les enceintes internationales27. L’une des conséquences de cet état de fait réside dans la difficulté à justifier la Responsability to Protect au sein de l’Assemblée générale de l’ONU. Dans le cadre d’un affrontement asymétrique. L’époque contemporaine nous apprend que le rejet des valeurs occidentales dans certaines parties du monde suffit à créer de telles alliances. l’ennemi en allié. sinon publiquement. Paul Valéry avait compris que l’action de chacun des États produit désormais des effets sur l’ensemble du spectre géopolitique. 2008. en particulier si cette dernière est proposée par un pays occidental. modifiant les équilibres comme les perceptions. Albin Michel. les journalistes d’investigation. 1931. mais sa compréhension en vue d’une exploitation politique et d’une anticipation stratégique devient un enjeu de pouvoir. qu’elle soit réelle ou fantasmée. La haine de l’Occident. 85 . engendre un train d’événements immédiats. pour permettre la mise sur pied d’une opération de maintien de la paix. Plus encore en Afghanistan.» Plusieurs années avant la Seconde Guerre mondiale. Le temps du monde fini « Toute politique jusqu’ici spéculait sur l’isolement des événements. Paul Valéry. à soutenir l’un des adversaires. les indiscrétions et les moyens modernes de diffusion des informations ne permettent pas de conserver cachée une information pour une durée longue. 26. En effet. 1945. sur le plan militaire en particulier. 27. La crédibilité et la capacité des nations occidentales à peser sur l’avenir du monde reposent désormais davantage sur leur influence politique que sur leur puissance. d’argent ou d’une tribune politique. Des circonstances très éloignées changent l’ami en ennemi. Ce temps touche à sa fin. cette situation est un déclencheur pour la défaite inéluctable de l’armée régulière engagée dans le conflit. Dès lors.GÉOSTRATÉgIQUES N° 27 • 2E TRIMESTRE 2010 La géostratégie de l’Afghanistan de police. Jean Ziegler. comme ce fut le cas pour les missions au Tchad et en Centrafrique ou au Soudan. Les plus experts se trompent : le paradoxe règne26.

comme celle de déclarer lutter contre l’application de la charia en Afghanistan. Sans pour autant établir de liens de subordination. car la guerre ne peut trouver de raison d’être que par et pour la politique. L’inverse est faux. La guerre asymétrique reste clausewitzienne. fut aboli par le régime des talibans. Europaïsche Sicherheit. alors qu’elle fut accueillie avec soulagement par les femmes : le code pachtoune. Car les deux points faibles de ces modes d’action restent leur capacité à recruter des volontaires. 2006. les outils d’anticipation et d’analyse des crises n’ont de valeur que par la volonté de les employer : la réponse aux conflits asymétriques. Le paradigme qui veut que la sécurisation précède toute autre action mérite d’être révisé. un projet politique. Si son rôle est de veiller à éviter le conflit. but stratégique ultime qu’on n’obtiendra jamais par la menace ou l’emploi de la force seule28. nécessairement multilatérale. Cette étape. elle ne doit pas s’interrompre lorsque ce dernier prend corps. l’association entre les décideurs permet de pallier les carences tactiques pour endiguer les phénomènes de terrorisme et de guérilla. le pachtounwali. dès le début des affrontements. Dans ce cas. d’autant plus difficile que les populations pourront entrevoir un avenir différent du cycle de la violence et de la vengeance. fondé sur les renseignements collectés et les analyses de situation. elle ne génère en effet que haine et frustrations qui sapent par avance toute tentative de reconstruction étatique et sociale. mais aussi d’anticipation de la « surprise stratégique ». qui conserve une vision précise des valeurs qu’elle porte comme des intérêts qu’elle défend. permet d’éviter de fonder son action sur une erreur manifeste. L’anticipation reste en effet le seul moyen de prendre l’ascendant sur la volonté politique de l’adversaire afin d’éviter l’écueil de l’affrontement militaire : « Faire d’un adversaire un ami. elle ne peut être une fin en soi. car l’action des forces armées ne trouvera aucune légitimité si une solution d’avenir n’est pas présentée aux populations concernées. 86 . fondé sur l’État de droit et le développement économique. Les élites locales doivent ainsi 28. fondamentale. Fonder de tels projets politiques demande de former et d’engager une classe de personnels politiques et de les associer dès l’origine de l’engagement aux côtés des chefs militaires. Amiral Adam. Les modes de résolution des conflits irréguliers doivent intégrer. au sein desquels ils doivent être en position de codécision. « Modèles de conflits postmodernes ». doit être politique. » Ce but demande que soit développée une politique internationale ambitieuse. qui était en effet particulièrement rigoriste à leur égard.Guerre asymétrique d’Afghanistan : vers un échec inéluctable ? GÉOSTRATÉgIQUES N° 27 • 2E TRIMESTRE 2010 Services officiels et « sous-traitants » officieux forment ainsi un instrument d’influence et de contre-influence politique. En effet. associant les élites locales comme les acteurs régionaux. qui justifie que des moyens militaires la défendent. si elle ne peut être militaire.

à la condition que leur autorité soit reconnue des populations. l’action de ces PRT prend la forme d’une publicité désordonnée de chaque nation sans que l’on puisse à ce jour mesurer un effet positif durable et global. Tous marchent ensemble depuis la nuit des temps et le cloisonnement des corps d’État ne peut que nuire à une compréhension globale des champs de bataille contemporains. De tels acteurs politiques demandent une culture de l’engagement au sein des théâtres d’opérations. cadres administratifs et entrepreneurs dont les nouveaux territoires avaient besoin pour se développer et être pacifiés. La disparition du Service national en France a contribué à éloigner les élites militaires et civiles. Un des axes de sensibilisation pourrait ainsi résider dans une formation commune au Collège interarmées de défense et à l’École nationale d’administration. Son succès. qui disposent des ressources et de la volonté politique (les forces armées étant fournies par les États). mais les administrations nationales. plusieurs officiers ont émis l’idée de former des structures de service militaire adapté. qui furent formés par la France au sein de cette école et qui constituèrent les premières élites de leur pays. Que les futurs préfets. Aussi les ÉtatsUnis ont-ils décidé de recruter et former des spécialistes civils ayant autorité sur les forces militaires pour mener ces opérations de reconstruction : neuf ans après le début du conflit. afin de former les populations et contribuer au développement local. se lit à travers le nombre de futurs chefs d’État et membres des gouvernements constitués après les indépendances. ce qui exclut le recours à des notables exilés. Les personnels des organisations internationales ont dans ce domaine une riche expérience. D’autres structures de formation peuvent être imaginées. n’est-ce pas un peu tard ? Leur efficacité est mise en doute par le seul fait que chaque PRT est armée par une nation qui la finance et choisit les programmes à accomplir sur le terrain. comme le sont la plupart des actuels gouverneurs de province afghans. sur le modèle des unités présentes dans les territoires français d’outre-mer. comme le fut l’École coloniale. membres de cabinets ministériels et diplomates soient sensibilisés à la stratégie semble aussi important que les officiers soient initiés aux logiques propres de la politique. sont le plus souvent absentes. Cette dernière contribua à former les ingénieurs. Sans logique d’ensemble.GÉOSTRATÉgIQUES N° 27 • 2E TRIMESTRE 2010 La géostratégie de l’Afghanistan rester des interlocuteurs privilégiés. En tout état de cause. À l’échelle des théâtres d’opérations. Les forces de l’OTAN présentes en Afghanistan ont constitué 26 équipes provinciales de reconstruction (provincial reconstruction teams. ces 87 . indéniable. administrateurs. devenue l’École française d’outre-mer. PRT) dont on peut se demander si l’encadrement essentiellement militaire ne vient pas brouiller le message d’apaisement qu’elles sont censées véhiculer.

bouleversant les rapports de force dans une aire géographique et culturelle où la guerre est fondée sur l’emploi du rezzou. qu’ils soient publics ou privés. tant sur le terrain physique de l’engagement que sur celui. Le réarmement massif de la Chine. Les défis sécuritaires contemporains doivent trouver des réponses dans l’action clandestine et ciblée. un raid dans la profondeur effectué par des moyens légers et rapides. pas davantage que les choix politiques que les États devraient faire dès à présent. Car s’engager dans un combat de nature asymétrique est aujourd’hui synonyme de défaite. à l’image de la guerre de Géorgie en juillet 2008. que les armées doivent intégrer et auxquels elles devront être en mesure de répondre. d’être « intelligent » : choisir la menace. c’est avoir la capacité de choisir.Guerre asymétrique d’Afghanistan : vers un échec inéluctable ? GÉOSTRATÉgIQUES N° 27 • 2E TRIMESTRE 2010 expériences demanderont du temps pour donner des fruits. devenir trop importante pour être jugulée par des moyens de lutte aujourd’hui comptés. Nos sociétés sont-elles prêtes à consentir un tel investissement ? « Il n’y a pas de pas de solution militaire » : cet avertissement du général de Gaulle aux États-Unis lors du discours de Phnom-Penh en 1965 doit interpeller les décideurs politiques et militaires de notre temps. véhicules blindés et d’avions d’attaque au sol. C’est en effet sur ce plan que doit se bâtir une stratégie d’influence préventive. Être capable de voir loin. mais par l’inadaptation de nos sociétés à mener une guerre par essence longue et coûteuse. orienter la politique de défense. de l’Inde ou de la Russie. à l’instar de celle suivie 29. L’armée tchadienne dispose aujourd’hui de chars. de l’information. 88 . sans doute plus « classiques » ou combinant plusieurs modes d’action. les conséquences géostratégiques des bouleversements climatiques. si elle n’est pas réduite. voire de conflits à venir. le plus grand risque que les guerres asymétriques font courir aux nations occidentales n’est-il pas de les détourner d’une menace plus grande encore que les guérillas qu’elles doivent affronter ? Concentrer des moyens financiers et militaires. celle qui fait peser un danger immédiat ou qui pourra. Personne ne peut prophétiser comment ces conflits potentiels se dérouleraient. sa doctrine et les choix d’équipement vers le combat de contre-insurrection ne doivent pas faire oublier la résurgence de menaces majeures sur la scène internationale. En effet. reposant sur des outils d’anticipation. ou du durcissement des conflits africains tels que ceux opposants le Tchad et le Soudan29. non par la faiblesse de nos armées. les interdépendances financières de puissances comme les États-Unis et la Chine sont autant de facteurs de déstabilisation. qui n’est elle-même qu’une conséquence d’un échec politique. La voie de l’abandon des guerres irrégulières au profit d’une modernisation des équipements militaires. subjectif.

s’il est une priorité de l’instant. écrit en 1999 : La guerre au-delà des règles : jugement de la guerre et des méthodes de guerre à l’ère de la mondialisation. est-elle pour autant pertinente ? L’asymétrie n’est pas en effet l’apanage des pays en développement. on comprend que l’engagement actuel en Afghanistan. les Européens devraient à présent se concentrer sur le facteur psychologique. Il est plus que jamais nécessaire d’avoir une claire vision de la possibilité de guerre. l’asymétrie est une arme dont nul ne peut se prémunir. comme à l’observation des conflits caucasiens. de sa propre vulnérabilité. ne peut constituer l’alpha et l’oméga des guerres du nouveau siècle.GÉOSTRATÉgIQUES N° 27 • 2E TRIMESTRE 2010 La géostratégie de l’Afghanistan par le général de Gaulle dès 1960. Adaptée à des armées modernes et à des puissances mondiales. Le visage des quarante soldats français morts avec courage en Afghanistan nous le rappelle chaque jour. Le rêve européen d’un futur sans ennemis et de risques sans menaces a vécu. 89 . La guerre asymétrique nous montre désormais que nous sommes désarmés et que nous pouvons perdre. Constitue-t-elle la stratégie de l’avenir ou agit-elle comme un leurre de la pensée ? Dans tous les cas. comme en témoigne le livre des colonels chinois Qiao et Wang. Si Lawrence misait la victoire sur le facteur algébrique. afin de mobiliser les forces morales de nos sociétés et de forger les outils politiques et militaires pour y faire face. à la lecture de l’ouvrage des officiers chinois.