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Astérion

Joseph Krulic

2  (2004) Barbarisation et humanisation de la guerre
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De Grotius à Srebrenica. La violence et la régulation de la violence dans l’espace yougoslave : réflexions critiques sur l’archéologie de la balkanisation
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Référence électronique Joseph Krulic, « De Grotius à Srebrenica. La violence et la régulation de la violence dans l’espace yougoslave : réflexions critiques sur l’archéologie de la balkanisation », Astérion [En ligne], 2 | 2004, mis en ligne le 05 avril 2005, consulté le 21 novembre 2012. URL : http://asterion.revues.org/84 Éditeur : ENS Éditions http://asterion.revues.org http://www.revues.org Document accessible en ligne sur : http://asterion.revues.org/84 Ce document PDF a été généré par la revue. © ENS Éditions

D E G R O T IU S À S R E B R E N I C A . L A V I O L E NC E E T L A R É G U L A T IO N D E L A V I O L E N C E D A N S L ’ E S P A C E YOUGOSLAVE

:

RÉFLEXIONS CRITIQUES SUR

L ’ A R C H É OL O G IE DE L A B A L K A N I S A T I O N

Joseph KRULIC°

Joseph Krulic intervenant sur la logique de longue durée des affrontements dans les Balkans récuse le lieu commun des « haines ancestrales » au profit d’une analyse des violences de longue durée entre les communautés, mais aussi à l’intérieur des communautés (notamment en Serbie), à partir de l’examen du système international et d’une comparaison entre périodes de calme et périodes de troubles. Il a manqué dans l’espace balkanique une double régulation traditionnelle de la violence : d’une part, la régulation impériale après la guerre de Trente Ans instaurant la paix comme nonguerre et instituant une guerre légale et limitée entre États ; d’autre part, la régulation par le droit par l’intermédiaire de la conjonction des théories de la souveraineté et de la raison d’État assurant un monopole étatique de la violence doublé d’un processus de « civilisation » (selon les théories de Norbert Elias). J. Krulic définit ainsi la balkanisation comme un effet d’un mélange de violence sociétale, de résidu d’empire, de déficit d’État et de prolifération étatique.

Les conflits dans l’espace yougoslave en 1987-1999, mais aussi en 1941-1945, 1912-1918, ont été l’occasion d’un déchaînement de violences. Trotsky1 ou les enquêteurs de la fondation Carneggie en 19121913, des observateurs, comme Roy Gutman en 1992-1994, ont décrit ou communiqué au monde leur stupéfaction indignée. Cela a conduit certains à déclarer qu’il s’agissait là d’affrontements entre tribus, dont le caractère multiséculaire ou ancestral serait avéré, pour lesquels nul remède politique de type occidental ne serait approprié. D’autres, au
° 1.

Professeur, université de Marne-la-Vallée. L. Trotsky, Les guerres balkaniques, 1912 1913, Sciences éditions marxiste, 2002.

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contraire, ont souligné le caractère très moderne de ce conflit : nationalismes, invention renouvelée de la tradition selon les théories d’Eric Hobsbawn2, communautés imaginées et imaginaires suivant l’analyse de Benedict Anderson3, qui seraient l’écho de phénomènes de « tribalisation », dont les banlieues des sociétés libérales et postindustrielles ou postmodernes ne sont pas exemptes. Loin d’être médiévaux ou ancestraux, les conflits yougoslaves, modernes ou postmodernes, constitueraient le miroir ou la mise en abyme des évolutions politiques les plus récentes ou les plus significatives de la modernité, postmodernité ou mondialisation. Pseudo-médiévale ou postmoderne, la question s’est cependant posée aux analystes de la balkanisation comme Maria Todorova4 d’une invention récente, qui résulte partiellement d’une autodésignation ou, à travers le prisme moyen-oriental, Georges Corm, d’une « modernité mutilée »5 d’une fracture imaginaire largement développée depuis le XIXe siècle et d’autres comme l’historien britannique Tom Gallagher6 perçoivent les Balkans, « parias » (outcast) de l’Europe, situation dont les grandes puissances occidentales, par leurs politiques fondées sur des jugements stéréotypés, seraient les responsables. L’histoire des Balkans, dont l’espace yougoslave est une sorte de carrefour, constituerait ainsi la part d’ombre de l’histoire occidentale ou européenne. Mais l’ombre suppose une lumière, et il faut reconstituer ce qui différencie l’histoire de l’Europe hors de ces Balkans de l’histoire balkanique. Certes, dans l’espace yougoslave, les Slovènes et de manière plus véhémente, les Croates nient leur appartenance aux Balkans, mais beaucoup de Croates revendiquent une partie de la Bosnie. Cette désignation ou son refus constituent en soi un symptôme à éclairer. Beaucoup ont observé qu’à l’exception des Bulgares, tous les prétendus balkaniques refusent
2. Notamment, Nations et nationalismes depuis 1780, Paris, Gallimard, 1992, pour l’édition française, qui reprend une idée développée par le même historien en 1983, avec T. Ranger dans The invention of tradition, Cambridge (Grande-Bretagne), Cambridge University Press. L’imaginaire national, Paris, La Découverte, 1996. Imagining the Balkans, Oxford et New York, Oxford University Press, 1997. L’Europe et l’Orient, de la balkanisation à la libanisation. Histoire d’une modernité inaccomplie, Paris, La Découverte, 1989 et La fracture imaginaire, Paris, La Découverte, 2002. Outcast Europe. The Balkans, 1789-1989. From The Ottomans to Milosevic, Londres, Routledge.

3. 4. 5.

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la prolifération étatique ou l’instabilité des États et l’ethos violent. L’articulation entre le refus de reconnaître la légitimité des empires ou de certains empires. par hypothèse plus culturelle ou anthropologique que politique et. dont celle de Slobodan Milosevic. politique. la Russie ou les États-Unis paraissent caractériser la balkanisation. doit être explorée. était écrasante. le Royaume-Uni. Beaucoup de politiques et 69 . pour ce qui concerne le jugement de valeur. À l’évidence. peut être le point de départ de notre interrogation. l’espace balkanique connaissait une relative paix. à compter du XIXe siècle en tout cas. directe. n° 2. ignorée ou qui aurait été ignorée par cette région. L’association avec la violence endémique. prise en compte ou non du temps long ou de la longue durée. L’hypothèse d’une modernité tronquée. ceux qui mettaient en avant les « conflits ancestraux ». dans une perspective d’analyse d’histoire politique immédiate soutenaient que la responsabilité de certains acteurs. à son début. au XVIe siècle et même au XVIIIe siècle. être explorée. à notre sens. les mots ne renvoyant pas toujours aux choses. en 1991-1992. Haines ancestrales et violences politiques : peut-on faire une place à la longue durée dans les Balkans ? La perception des « haines ancestrales » par les responsables occidentaux Le débat au cours du conflit yougoslave. qui nous a toujours frappé. à ceux qui. région réelle ou imaginaire. d’une opposition entre une attitude engagée dans l’événement et celle d’un déterminisme porté par un regard froid renvoyant les acteurs à leur étrangeté dans les marges de l’Europe. a semblé se dérouler à fronts renversés. si les Balkaniques furent plus les objets que les sujets de leur histoire. il n’en fut pas toujours ainsi. dans une large mesure.Astérion. alors que la guerre de Trente Ans tuait plus d’un tiers de la population allemande. du moins avant 1689. juillet 2004 d’être qualifiés de balkaniques. Ce double clivage. l’Allemagne. le débat sur le récent conflit a opposé. Au XVIIe siècle. Dans l’espace yougoslave. un passé ottoman mal perçu. est corrélative de la première. Ce fut également le cas. la prolifération étatique qui contraste avec les grands États comme la France. La question de savoir si les Balkans sont une invention locale. peut.

tend à privilégier la défense des États en place. président-directeur général de la société de haute couture Yves Saint Laurent et ami du président français. L’armistice était respecté en Croatie. Jérôme Clément. par éthique de responsabilité et culture professionnelle. Organisé et financé par les journalistes mitterrandiens de la revue Globe. poursuivait son cours. le premier plan Vance avait permis le déploiement d’une force de l’ONU en Croatie. La concomitance chronologique entre le processus d’unification du traité de Maastricht et le processus de désagrégation d’un État fédéral paraissait fâcheuse à beaucoup de responsables français. toutefois. malgré les désaccords franco-allemands. C’est vrai dans une certaine mesure.d’intellectuels liés à ces politiques ont interprété ces conflits comme la résurgence de conflits anciens. le titre du colloque pouvait s’expliquer à la fois par le contexte historique et la perception qu’avaient ses initiateurs de l’Europe du Sud-Est. depuis le 2 janvier 1992. guère de doute : il va jusqu’à déclarer que les Serbes étaient. suivant une décision du Conseil européen du 16 décembre 1991. qu’ils étaient proserbes. le traité de Maastricht venait d’être signé. ainsi que le futur directeur de la chaîne de télévision arte. le processus de désagrégation de la fédération yougoslave. bon connaisseur des ambiguïtés de la France de Vichy. Le président français. sous réserve que cette analyse néglige un élément capital : tout responsable d’un État. tandis que les Croates auraient été du côté de la collaboration en 1941-1945. souvent perçu comme un nouvel avatar de la balkanisation. entre les forces croates et les milices serbes de Croatie . On a beaucoup dit de François Mitterrand. mais juridiquement. L’interview que le président français a accordé au journal allemand Franfurter allgemeine Zeitung du 29 novembre 1991 ne laisse. Politiquement. tous les États de l’Europe communautaire venaient de reconnaître les nouvelles républiques de Slovénie et de Croatie. au cours du mois de février 1992. le ministre des Affaires étrangères français. comme de Roland Dumas. du côté de la résistance. le 15 janvier 1992. la guerre cessait d’être une guerre civile en devenant une guerre internationale : la reconnaissance de nouvelles républiques en faisaient des personnes morales de droit international public. dans leur ensemble. Le 7 février 1992. revue financée par Pierre Bergé. Le référendum sur l’indépendance se déroulait en Bosnie (28 février-1er mars 1992). Un colloque réuni au Palais de Chaillot (26-28 février 1992) s’intitulait L’Europe ou les tribus. homme d’une immense culture 70 .

alors que ces massacres. 8. Paris. Français. au sens où on a pu parler. » Des violences corrélées à des conjonctures politiques précises Les spécialistes ou les partisans d’un comportement plus militant contre les agissements de Slobodan Milosevic ont eu beau jeu de réfuter les erreurs de perspectives de ceux qui se faisaient les partisans de la théorie des « violences ancestrales ». 1995. d’un discours antiaméricain en France. Le Duc. n’en furent pas moins rares et sont récents. dans le livre de Laure Adler sur L’année des adieux7. p. Le premier événement violent (une émeute à Zagreb contre des Serbes). qu’un Croate ? Un sauvage. analysé par Philippe Roger dans son ouvrage8 : dans la préface d’un livre publié en 1859. Oui. Européens. préface à La Croatie et la Confédération italienne. 1859. et l’Autriche. rejoint un vieux discours. 9. l’idée des tribus que constitueraient les peuples de l’espace yougoslave. Flammarion. pour avoir été tragiques. par exemple. Mais il développait l’idée d’une opposition de longue durée entre Serbes et Croates. puisque. VI. un séide du despotisme. L’ennemi américain.Astérion. l’auteur cite sa réflexion sur le regret qu’il avait de voir la Bosnie constituer le premier État musulman en Europe. la vôtre ou 7. assimilé aux Balkans. dont les massacres commis par les Oustachis constituent le sommet. 71 . le préfacier Léouzon Le Duc notait : « Qu’est-ce que pour nous. voilà l’opinion que nous avons de la nation croate . Éditions du Seuil (Couleur des idées). se garde bien de nous détromper9. Paris Amyot. n° 2. juillet 2004 historique. En réalité. et sans doute entre musulmans et Serbes. 2002. juriste de formation. un barbare. leader croate mort dans une révolte contre l’empire des Habsbourg en 1871. dont l’auteur était Eugen Kvaternik. « jusqu’à l’extermination. Paris. vase ili nase. l’effroi de la civilisation et de l’humanité. qui a fait cette opinion. n’a pas cherché à approfondir sa connaissance d’une région sur laquelle il a dû prendre des décisions. L’idée du caractère inexorable ou héréditaire des violences entre Serbes et Croates ne s’est imposée qu’à l’occasion des événements de la Seconde Guerre mondiale. L. à la suite d’un article dans un journal serbe de Zagreb (do Istrage. depuis deux siècles.

lui laissant une partie de la Bosnie. N’eût été la Seconde Guerre mondiale. remonte à 1902. Dans un numéro du 10 juillet 2002. Les désaccords politiques nés de la création du royaume des Serbes. en 1941. 1941-1942 et 1991-1992 et Srebrenica en juillet 1995 pour les massacres 10. Mais. en pleine séance du Parlement. même s’il faut distinguer. au sens presque géologique du mot : nous entendons par-là que les deux événements eurent de graves conséquences dans les dynamiques de la violence. Simac. et la création du mouvement « Oustacha ». ces événements liés entre eux se placent entre des épisodes d’apaisement : Stjepan Radic avait lui-même participé à un gouvernement de la Yougoslavie royale en 1925-1927 et la politique libérale du régent Paul aboutit au Sporazum du 24 août 1939. en constitue en quelque sorte la réplique. N. Le nettoyage ethnique. dont il était un responsable. Pour ce qui concerne la Bosnie. Paris. Gidjara. a constitué une blessure difficilement réparable. les musulmans slavophones de Bosnie et du Sandjak et les Albanais du Kosovo. et elles relèveraient plus de l’anecdote que des grandes violences historiques. Grmek. ce qui continue de faire rêver beaucoup de Croates et fut le but constant de la politique de Franjo Tudjman dans les années 199011. Stjepan Radic. M. le magazine croate Globus révèle que Franjo Tudjman s’est déclaré pour ce type de partage de la Bosnie dès 1964. dont celui d’Ahmici. documents sur une idéologie serbe. par un député monténégrin. avaient fait beaucoup moins de morts que les événements d’Irlande depuis 1969. il est vrai. en octobre 1934. les périodes de massacre ou de violence sont très précisément situées dans le temps (1876-1878. produit des violences : l’assassinat de cinq députés du parti paysan croate dont son leader. mars-avril 1993 pour les massacres commis par les Bosno-croates de la vallée de la Lastva. au pays basque depuis les années 1960.la vôtre »10). dans ces deux groupes. ou même en Corse depuis 1975. 1993. 72 . Croates et Slovènes et le parti paysan croate de Stjepan Radic ont. en soi. Traduction française dans le livre de M. Fayard. n’a fait que deux morts et serait oublié si la Seconde Guerre Mondiale n’avait pas eu lieu. le 20 juin 1928. dans des discussions internes de la Ligue des communistes de Croatie. 11. les violences serbo-croates. Il en est presque de même pour les violences entre Serbes et musulmans. qui accordait une large autonomie à la banovina de Croatie. instigateur de l’assassinat du roi Alexandre II de Yougoslavie.

profitant à chaque reprise d’une offensive autrichienne. dans une logique sociologique inspirée de Max Weber nuancée par l’analyse de Norbert Elias sur le processus de civilisation et sa possible réversion en cas de disparition de l’État. en 1958. L’espace yougoslave a connu d’autres violences (révoltes paysannes en Slovénie et dans le Nord-Ouest de la Croatie dans la seconde moitié du XVIe siècle. de la population serbe. par deux fois. Yougoslavie titiste en 1992). face à une puissance étrangère. sous la Yougoslavie royale et sous le régime de Milosevic. Nous n’entendons certes pas mettre sur le même plan les puissances étrangères en cause. p. sont constatés. la désagrégation de l’État produit la violence comme la nuée produit l’orage. pour paraphraser Jean Jaurès ou. une reprise en mains ou une « serbisation ». n° 2. 1975-1984. Yougoslavie royale en 1941-1942. les violences en Bosnie se sont produites dans les périodes de désagrégation étatique (Empire ottoman en 1876-1878. 59-92. que le tribunal de La Haye a qualifié de « crimes contre l’humanité ». qui se décentralisent. en raison d’une défaite militaire de l’État dominé par les Serbes. la disparition du monopole de la violence légitime produit la multiplication des entrepreneurs de violence. De même qu’au Liban en 1861. D’une manière générale. en 1689-1690 et en 1737. plus simplement. Mac Millan. 73 . qui a échoué.Astérion. 1992. moins importante qu’on ne le dit. Après 1389. Short History of Kosovo. même si des phénomènes de répétitions. en un sens. mais il s’agit là d’un constat. 1998. des haines héréditaires. On est loin de la thèse des massacres ancestraux. en Croatie en 1663-1664 contre l’empire des Hasbourg. révolte d’Eugen Kvaternik en 1871 contre l’Autriche-Hongrie). révoltes nobiliaires de Zrinski et Frankopan. Le mécanisme est. Le mécanisme est similaire en 1941-1945 et en 1989-1999 : la Serbie avait tenté de provoquer. dans un jugement du 21 février 2001. mais cela a provoqué une migration ou un exode d’une partie. entre 1941 et 1992. les Serbes se sont révoltés contre les Turcs. juillet 2004 impliquant Serbes et musulmans) et les massacres ont tendance à se produire dans les mêmes lieux : la ville de Foca a connu des massacres de musulmans par des Serbes en décembre 1941 et des viols de femmes musulmanes entre avril et août 1992. en Afghanistan depuis 1979. Londres. comme le montre Norbert Malcolm12. le même. au Kosovo. le tout mêlé au conflit principal et structurant 12.

souvent valaques d’origine. sur les Uskoks. Longue durée et lecture historique du présent dans les Balkans Cela signifie-t-il que la longue durée historique n’ait rien à nous apprendre sur la violence contemporaine. Histoire de la Bosnie-Herzégovine. 335. à titre principal. 199 et les analyses de T. au nord de la Dalmatie. Mais il faudrait distinguer. à cet égard. sinon des États. milices orthodoxes de populations serbisées. ainsi que l’impact du système occidental westphalien. qui constituent des systèmes politiques. qui sévissaient. Ellipses. Ces conflits ne répondent pas. contre les Turcs. L’Autriche et l’Empire ottoman. le processus de civilisation ou Zivilisationprozess au sens de Norbert Elias. l’évolution des psychismes individuels. pour la plupart. p. le plus difficile est de relier l’évolution de la structure interétatique. ou même du XXIe siècle ? Nous ne le pensons pas. avec l’évolution culturelle. notamment celui de la violence. dont l’espace yougoslave constitue un épicentre. de l’évolution étatique.entre l’empire des Hasbourg et l’Empire ottoman. comparer l’évolution de la région communément appelée Balkans avec l’évolution du système de l’Europe occidentale. et effectuer une double comparaison : comparer. La frontière militaire de 1526 à 1881. la structure du système international dans l’espace balkanique. Sur la frontière militaire. mais sans dédaigner d’autres cibles. Mudry. si l’on entend par-là les conflits des XIXe et XXe siècles. au schéma d’une lutte multiséculaire entre peuples. en Bosnie des deux côtés de la « frontière militaire ». et d’autre part. Nouzille. qui devient périphérique après 1683. du XVe siècle au début du XVIIe siècle. même s’il est vrai que le conflit entre l’empire des Habsbourg et l’Empire ottoman. a duré plus de quatre siècles. devenu central après 1683 sur l’espace du sud-est européen. 1993. Histoires de frontières. qui ont généré leurs guérillas ou conflits locaux : pirates croates des Uskoks. d’une part. qui comportent l’intériorisation des interdits. Vojna Krajina ou Militärgrenze13. le « rapport de soi à soi » aurait dit le dernier Foucault dans ses volumes 13. 74 . les conjonctures d’effondrements étatiques et les périodes plus stables. D’autre part. voir le livre de P. sous domination ottomane. Berg international.

fut d’évacuer la politique. le cadre épistémologique ou l’idéologie spontanée. II importerait d’établir un lien entre Grotius et Norbert Elias. qui a été à l’origine d’un livre sur le même sujet. en réalité. « l’Europe occidentale » et « l’Europe centrale ». 75 . dont le moindre n’était pas l’effet du séisme de la Réforme. il en va autrement : le contraste oppose désormais une zone européenne de l’ouest et du centre qui. alors que l’hypothèse implicite. les écoles. dont Michel Foucault est le plus connu. des historiens français des Annales. où les sociétés connaissent ce que Norbert Elias appelle le « processus de civilisation ». dominés par l’Empire ottoman. et notamment l’Allemagne au sens impérial du mot. Acta historica Scientarum hungaricae. sinon toujours entre 1929 et 1939. les usines. qui constituait une zone de violence relative pour de multiples raisons. dont les effets politiques et économiques se font sentir pendant des siècles.. ce qui n’a pas échappé aux bons esprits. 1983. « The Three Regions of Europe : an Outline ». surtout après 1949 et la thèse de Fernand Braudel sur La Méditerranée au temps de Philippe II. 131-184. Mais les Balkans. peut-être jusqu’en 1683 et le siège de Vienne. coupure religieuse. un processus de dressage des corps par le grand renfermement dans les hôpitaux. Max Weber la « cage de fer » de l’ascétisme accumulateur du capitalisme ou économie de marché et d’autres auteurs. n° 2. corrélé avec une certaine évolution politique. S. les casernes. ce qui regroupe ce qu’un comme Jerzy Szücs appelle dans ses analyses sur les Trois Europe14. Avant d’effectuer cette démarche. vol. Jusqu’au milieu ou la fin du XVIIe siècle. est régulée par le système westphalien du « concert des nations ». pour en faire un reflet d’évolutions supposées plus essentielles. le Raymond Aron de Paix et Guerre entre les nations ou le Henry Kissinger de Diplomatie et les analyses de Max Weber sur le monopole de la force légitime ou celles de Norbert Elias sur le processus de civilisation.Astérion. un constat s’impose. tant du point de vue interétatique des relations internationales que du point de vue de la limitation de la violence dans les sociétés composant ces empires. p. jusqu’en 1914. avec une périphérie rattachée à l’empire des Habsbourg. et surtout de 1815. c’était l’Europe occidentale au sens large. avant et après Max Weber. corrélatifs sans 14. À compter de 1683. 29 (2-4). c’est-à-dire avec l’Europe centrale. Jeno. juillet 2004 sur l’Histoire de la sexualité. processus qui est. paraissaient une zone de paix relative.

La région des Balkans semble dans une large mesure avoir été épargnée. Bronislaw Geremek a déclaré que. résidus d’empire Nous n’avons pas l’intention de rappeler toutes les violences. homme politique. Il en voit la preuve dans le nombre de conflits recensés depuis la chute du mur de Berlin. pour comprendre les événements du 11 septembre 2001. Nous partirons d’une déclaration de Bronislaw Geremek. le monde était revenu à la situation antérieure à celle du traité de Westphalie (1648). de la Sicile. pour le meilleur et le pire par ce processus et avoir été l’objet d’un autre processus qui n’est pas sans liens avec le premier. de violence généralisée et de guerres de religions. brigandages. lors d’une rencontre interreligieuse à l’instigation de la communauté catholique de Sant’Egidio. du Sud américain après 1865. du Nazisme en Allemagne. Selon Geremek. qui avait marqué la fin de la guerre de Trente Ans et ouvert la voie à la suprématie des Étatsnations. selon lui. massacres ethniques de cette région comme Nicolas Miletic l’a fait pour les Trafics et Crimes dans les Balkans15. PUF. plus de cinquante. des 15. après 1648. seraient revenus ces « temps de troubles ». etc. Le monde dit « westphalien ». prolifération étatique et déficit d’État. de conflits désordonnés. le 1er septembre 2002. 1999. 76 . La balkanisation : violence sociétale. à Palerme. Paris. On aurait beau jeu de nous opposer l’histoire de la Corse. qui fut le ministre des Affaires étrangères polonais. presque tous des conflits internes. Nous avons vu que les entrepreneurs de violence se manifestent dans les interstices des constructions de l’État ou d’un système politique qui fait admettre sa légitimité. guerres. affirmait la primauté des institutions politiques sur les religions et assurait aux Étatsnations la responsabilité de l’ordre du monde. historien médiéviste. à plusieurs reprises dans les années 1990. mais des liens paradoxaux.doute d’un rapport de soi à soi différent. La violence n’est pas une spécificité balkanique d’un Homo balkanicus. pour ne rien dire de l’insécurité en France contemporaine. sans parler du Chicago des années 1920 ou du Bronx des années 1970.

que la guerre du Kosovo. par hypothèse. alors que beaucoup d’Européens de l’Ouest.Astérion. est un philosophe qui a soutenu une thèse de philosophie en Allemagne. comme ce dernier. la collision se produit avec une logique balkanique évidente : plusieurs États ou populations veulent renforcer ou fonder des États-nations souverains. Ce processus a régulé la violence dans l’ordre interne et dans les relations internationales en Europe occidentale et centrale. et sans doute. Nous posons l’hypothèse que l’espace yougoslave. juillet 2004 guerres civiles. par exemple. en réalité. et les processus à l’œuvre y sont inséparables. À cet égard. dans une large mesure. processus de civilisation sous l’empire de pressions étatiques et curiales. un peu comme le retard technologique permet d’adopter la technique la plus performante. Le quiproquo est complet. nous ajouterons que le monde westphalien a. Certes. en principe. dans 77 . dans les relations internationales. le dépassement de la souveraineté nationale en Europe occidentale pourrait se croiser ou converger avec l’évolution d’États faibles dans les Balkans. la Serbie voulait continuer à bénéficier de ce statut récemment acquis. menée au nom des Droits de l’homme par les occidentaux contre la souveraineté absolue d’un État. ne l’ont pas ou peu connu ou ont fini par en constituer une périphérie. et ne sont pas. plus encore. ont été contournés par ce processus. premier ministre serbe depuis la fin les élections législatives du 23 décembre 2000. qui ont participé à la guerre de 1999 estiment. Ni Slobodan Milosevic. que cette guerre marque l’entrée dans l’âge post-westphalien et de la protection des minorités ethniques. Si on admet. une face interne et externe. unis par le concept de souveraineté et la réalité de l’État-nation. dans l’espace balkanique. N’avoir pas connu le système « westphalien » pourrait s’avérer un raccourci. inséparablement. ni la plupart des membres de l’UCK ne voulaient vivre à un âge postnational au sens de JeanMarc Ferry. n° 2. et une face interne. Règne de la raison d’État. l’espace balkanique dans son ensemble. qui serait ici l’âge postnational mais. même si Zoran Djindic. marque une forme de sortie du système westphalien pour l’Europe occidentale. au sens géographique ou symbolique. mais. dira-t-on. Les Albanais de l’UCK voulaient entrer dans l’âge « westphalien » de la souveraineté et de l’État homogène. à l’écart du courant dominant. des disciples de Jürgen Habermas. nous partons de l’idée que l’âge westphalien a eu une face externe. rien n’est moins évident. Sans vouloir ici discuter cette thèse de manière détaillée.

alors que la balkanisation battait son plein. pour ce qui concerne l’organisation des sociétés. de Hobbes à Rousseau. Très concrètement. une forme de soutien implicite au même empire à l’époque du siège de Vienne par les Ottomans en 1683 et. s’agissant des alliances. le système westphalien suppose une autonomie relative du religieux et du politique. alors même que la philosophie politique. dès l’époque de François Ier. Le droit international. une alliance avec des puissances d’une religion traditionnellement ennemie devient concevable. avec des nuances : tous les États membres du concert européen des puissances jusqu’à la conférence de Paris de 1856 étaient chrétiens. Cela suppose que toutes les questions relatives aux problèmes de la « guerre juste » soient exclues du droit positif international. sous réserve de régulation des « lois et coutumes de la guerre » pour condamner les « crimes de guerre ». avant et pendant la guerre de Trente Ans. intègre la guerre comme un comportement légal. se revendique du droit naturel. dans sa pratique conventionnelle et coutumière de 1648 à 1914.l’évolution. et la France a hésité entre le soutien aux chrétiens du Liban en 1861. protestants et catholiques jusqu’à Pierre le Grand. puis aux États balkaniques contre l’Empire ottoman après 1905. une alliance très officielle avec les puissances protestantes. Le RoyaumeUni a soutenu la survie de l’Empire ottoman face à l’empire tsariste de 1814 à 1912 . Système westphalien et balkanisation du point de vue des relations internationales Dans l’ordre interne comme dans l’ordre externe. Comme le libéralisme politique analysé par Pierre Manent dans plusieurs ouvrages 78 . il faut souligner que le système westphalien se veut une forme de régulation de la violence. entre-temps. à l’Empire ottoman pendant la guerre de Crimée de 1854-1856. des sociétés civiles. La France a pratiqué une certaine forme de coopération avec l’Empire ottoman. la Russie orthodoxe a été admise au XVIIIe siècle et la Turquie musulmane a été tolérée de 1856 à 1914 dans ce système. même dans la région des Balkans. et même dans la théorie de Grotius au traité de Versailles. Sous réserve des problèmes que posent malgré tout les relations avec l’Empire ottoman. inséparablement économique et anthropologique.

G. a fait des ravages considérables : environ un tiers de la population de l’Allemagne a disparu16. La première édition du livre de R. l’ensemble du système se désagrége. comme elle le sera par la révolution bolchevique de 1917 ou par la révolution iranienne de 1979. Aron date de 1964 chez Calmann-Lévy. Il s’agit d’un système international « homogène ». Voir par exemple.Astérion. du pouvoir monarchique. a effectivement connu le « temps des troubles ». il faut reconnaître que de 1648 à 1789 et de 1815 à 1914. Paris. n° 2. Kissinger. ainsi qu’une légitimité commune. dans les années 1610-1630. pour des motifs en un sens semblables : l’indétermination sur le titulaire légitime du pouvoir. en tout cas au centre. Payot. le lien de causalité peut certes être discuté. et il en fut de même dans des régions traversées par les troupes suédoises comme la Franche-Comté. Fayard. La guerre de Trente Ans. Pagès. pour une raison que Raymond Aron a très clairement expliquée dans Paix et Guerre entre les Nations et qu’Henry Kissinger a illustré dans Diplomatie17. Il est vrai qu’après 1914. La guerre de Trente Ans. expression forgée pour décrire les déchirements subis par la Russie peu avant. 1994. 79 . Cette homogénéité a été rompue de 1789 à 1814 par la Révolution française et l’épisode napoléonien. Le système westphalien du concert des nations est pacifié ou pacificateur. de Clausewitz à Raymond Aron en passant par Gaston Bouthoul ou Henry Kissinger. Or. juillet 2004 classiques sur les Libéraux de l’âge classique. religieuse ou « verticale ». 1972. le système westphalien constate que l’accord entre groupes sur les questions religieuses et métaphysiques n’est guère possible. H. L’Europe centrale de Prague à Besançon et du Danemark à la Bavière. La corrélation entre les deux s’observe. Il faut entendre par là qu’aucun des partenaires n’avait l’intention de détruire les autres et que chacun reconnaissait la légitimité des autres. Paris. Diplomatie. les conflits furent limités en intensité : les « guerres en dentelle » du XVIIIe siècle ont représenté une gestion de la conflictualité limitée qui suscite l’admiration des analystes des guerres. Le système 16. Par contraste. dans l’ensemble balkanique et notamment dans l’espace yougoslave. la violence fut limitée pendant l’époque de la guerre de Trente Ans et n’a connu une intensité croissante qu’au fur et à mesure que la régulation westphalienne se consolidait en Europe centrale et occidentale. comme de nombreux historiens le constatent. 17. du fait de motifs inséparablement religieux et dynastiques.

tout en remarquant que la seule guerre générale pendant cette période a été la guerre de Crimée. qu’une forme de guerre.devient alors « hétérogène » : la « guerre froide » représente l’exemple contemporain d’un système international hétérogène. dont le siège de Vienne en 1683 ou la bataille de Mohacs en 1526 représentent le sommet. sous réserve du fait que la France. par volonté d’avoir un allié de revers. Il est vrai. en 1854. Comme le remarque Henry Kissinger. a eu des complaisances pour l’Empire ottoman et que le Royaume-Uni a intégré l’Empire ottoman dans son système de Balance of power. dans la continuité de Richelieu. Le réalisme. t. à l’égard de l’Empire ottoman dans les Balkans. souvent. qui a inspiré « Pour la Serbie » de Victor Hugo en 187618. concepts qu’il faut certes préciser. Bosnie. pour l’édition française d’un 80 . 19. a cependant existé. Le système était hétérogène de ce point de vue. participe du même phénomène. depuis 1989. l’Allemagne de Bismarck et la Realpolitik) ont admis une autonomie au moins relative de la politique étrangère et de la politique intérieure. Le système était homogène aussi en ce que des acteurs essentiels (la France. in Actes et Paroles. « Pour la Serbie ». Voir La grande transformation. caractérisent cette gestion du système international en Europe de l’Ouest et en Europe centrale et. l’indépendance éventuelle de certains États des Balkans et les lieux saints de Jérusalem. qui concernait la survie de l’Empire ottoman. l’acceptation d’ajustements mineurs lors de conférences internationales. par souci d’équilibre. dont l’empire des Habsbourg était le fédérateur. matrice des futurs guerres des Balkans et du Moyen-Orient dans le cadre de la désagrégation des empires. 383-386. JeanJacques Pauvert (Cercle du bibliophile). froide ou plus effective. cette analyse. Bulgarie ou Serbie. à compter de 1814. Paris. ce système a assuré la plus longue période de paix en Europe. III des Œuvres politiques. jusqu’à un certain point. le refus de faire de la politique étrangère le simple reflet de la politique intérieure malgré certains débats ou discours homériques ou idéalistes sur le droit d’ingérence humanitaire (sur la Pologne en France en 1831 ou le débat DisraeliGladstone en 1876-1878 sur les massacres dans les Balkans ottomans. entre le monde ottoman et l’ensemble chrétien de l’Europe centrale. La montée des « États voyous ». toutefois. si l’on se réfère à la période 1814-1914. Toutefois. 1963. 1983. de Karl Polanyi19 à Henry 18. Gallimard. partagée par beaucoup. V. le Royaume-Uni. la raison d’État. Hugo. p.

. L’histoire française des mentalités. pour les individus une grâce. n° 2.Astérion. au moins à titre heuristique et quitte à être réfuté un jour de manière cohérente. L’Europe et l’Orient. a cet égard. en renvoyant la politique à l’inessentiel. 1999. juillet 2004 Kissinger n’est vraie que si l’on tient pour négligeables ou inessentielles les guerres coloniales ou les guerres balkaniques20. 2 : « De l’écroulement des empires ». selon nous. issues de l’école des Annales et de l’œuvre de Lucien Febvre et de Fernand Braudel. Sans ignorer les critiques qu’a suscitées l’œuvre de Norbert Elias. Corm. Paris. qui n’est pas sans évoquer les guerres coloniales. c’est souvent une disgrâce. que le processus de civilisation constitue une réalité. l’État et la société dans le cadre du système westphalien se caractérisent par des processus liés. cit. parfois. La naissance tardive est. 81 . Histoire d’une modernité inaccomplie. G. Pour les États. en tout cas jusqu’en 1878. l’ensemble balkanique et l’espace yougoslave ont connu une évolution en un sens contraire et. monopole de la violence légitime. op. en tout cas décalée. non-reconnaissance de la légitimité de la domination de l’État ou de l’Empire ottoman pour la plus grande partie de la région. p. Il importe à cet égard de ne pas séparer. Le système westphalien du point de vue de la dynamique des sociétés européennes : souveraineté. a crû possible de séparer les deux. notamment sur le continent euro- 20. raison d’État. Éditions MSH. 32 à 423. chap. on peut risquer l’hypothèse. si la falsification de Karl Popper s’applique aussi aux sciences humaines. selon une parole controversée d’Helmut Kohl. notamment la thèse de Hans Martin Duerr21. Mais cela rend incompréhensible de nombreux processus ou évolutions de l’Europe occidentale et rend tout à fait incompréhensible la « balkanisation » qui ne peut se comprendre qu’à travers un certain rapport à l’État. processus de civilisation Du point de vue interne. Or. les processus de construction de l’État et les processus d’évolution des sociétés civiles. 21. de la balkanisation à la libanisation. L’illusion du processus de civilisation. manque d’État. ouvrage publié en anglais en 1944.

d’abord imposée par une rude conquête au XIIIe siècle. c’est. Paris. 23. d’introjection de la répression sociale des affects par l’interaction des individus rassemblés à la cour s’est diffusé dans la société française. l’hypothèse que l’histoire de la Serbie était marquée par un blocage ou une inversion du processus de civilisation. au sens de l’occupation allemande en France en 1940-1944. XIV. Il ne s’agit pas d’une relation simple entre une domination qui aurait été brutale et une population brutalisée. 24. Réédition 1999 après une édition en 1989. Comme le rappelle avec pertinence Georges Castellan dans son livre de synthèse sur l’Histoire des Balkans24. Certes. XXX. Ce processus doit être compris dans ses nuances et ses paradoxes. nov. 1999. si l’on en croit les spécialistes de Jules César. comme le démontre le 22. souvent au bout de quelques siècles. « transporter dans des siècles reculés toutes les idées du siècle où l’on vit. le processus de rejet se dessine et l’histoire. reconnaître une certaine légitimité à la domination française.péen depuis le Moyen Âge. Fayard. des sources de l’erreur. celle qui est la plus féconde »23. La conquête de la Gaule par les Romains fut d’une brutalité rare. Certes. qui est celle de la « balkanisation » au sens propre. dans une certaine mesure. Esprit des lois.-déc. Le débat. notamment au XIXe siècle. après la croisade contre les Albigeois. la violence est restée beaucoup plus présente qu’on l’a cru dans la société française entre 1660 et 1789. Suivant la parole de Montesquieu volontiers citée par Lucien Febvre. L’occupation ottomane a brisé la noblesse serbe et la seule autorité culturelle non contestée était celle des moines et des monastères. la civilité de la cour de Versailles : ainsi le processus de domestication des pulsions. Le problème se pose plus en termes de dynamique de la domination. Les campagnes françaises se sont mises à imiter. en voie les multiples manifestations. 82 . Toutefois. Nous avons posé. mais les Serbes n’ont pas reconnu la légitimité de la domination ottomane. une domination qui dure plusieurs siècles est une « domination » et non une pure occupation. le danger est grand de simplifier et de tomber dans l’anachronisme. p. dans un article sur la Serbie22. on doit constater qu’après la fin du XVIIIe siècle. après 1661. comme un toulousain a pu. Elle suppose des processus d’accommodation réciproque. Mais il faut constater que la Gaule s’est romanisée. ou pillage perpétuel.

Aujourd’hui. la rupture est moins radicale et le compromis reste possible (Ausgleich austro-hongrois de 1867. 83 . 1992. des révoltes ont éclaté contre l’empire de Vienne. mais faute d’être reconnu comme violence légitime. la Slovénie ne connaît plus de révolte : sa noblesse est entièrement germanisée). mais ces rébellions n’ont pas eu pour objet ou pour effet de rejeter comme étrangers les dominants. juillet 2004 livre de Jean Nicolas La rébellion française 1661-178925. réédité en 2000. Paris. le refus de se convertir à l’islam a maintenu un obstacle infranchissable à la reconnaissance de la légitimité de la domination sociale des représentants de l’Empire ottoman. L’acceptation de la légitimité de la domination des Habsbourg fut plus profonde que ne le fut celle des Ottomans. qui recoupe largement celle des héritiers de l’empire de Vienne. Nagodba ungaro-croate de 1868). Fayard. d’une religion différente et les protestants étaient des chrétiens. (après le XVIe siècle et les révoltes paysannes. Certes. L’Empire ottoman avait le monopole de la violence avant 1804. Éditions du Seuil. il y aurait lieu de comparer utilement la domination des Habsbourg et celle des Ottomans. Dans le cas de la société serbe. n° 2. mais qui n’est pas reconnue comme légitime. restent fiers de signaler ce qui les rapproche (églises à bulbe ou pâtisserie). dans leur majorité. À cet égard.Astérion. ou dans d’autres régions des Balkans orthodoxes. 35. Les Français n’étaient pas. p. comme le rappelle Paul Garde dans son livre sur Vie et mort de la Yougoslavie26. ce monopole n’a pu se maintenir : ce n’était pas un monopole de la force légitime au sens de Max Weber. Paris. Vie et mort de la Yougoslavie. 2002. La domination des Turcs ottomans sur les populations serbes ne fut pas un monopole de la force légitime au sens de Max Weber. les habitants de l’Europe centrale. notamment dans les noblesses croates et hongroises. une forme de légitimité est reconnue à cette domination. mais outre que ces révoltes ont épargné certaines régions. 25. 26. mais le processus est identique en Grèce et dans une certaine mesure dans certaines régions peuplées de Serbes en Bosnie. elle fut sans doute une « domination » (Herrschaft dans la conceptualisation de Max Weber). qui n’utilise pas que la force.

Paris. et il est vrai que le Saint Empire germanique. par les guerres de Religion27 et une corrélation existe entre ce concept et celui de raison d’État. du moins est-ce le cas en France de manière explicite. droit et politique. 84 . successions. PUF. a transformé l’empire médiéval en fédération d’entités homogènes du point de vue religieux qu’un juriste attentif ne saurait cependant appeler États. La suppression de ce cadre juridique du Saint Empire par Napoléon en 1806. de Jean Bodin paraît en 1576. soumet le religieux au politique. où les princes élisaient un empereur Habsbourg. réalité et concept : un déficit dans l’espace balkanique C’est là qu’il y a lieu d’articuler cette interprétation sociologique avec la problématique de la souveraineté. même si les traités de Westphalie de 1648. absolument distinct toutefois du cas ottoman : le droit de chaque Stand de pratiquer sa religion à compter de la paix d’Augsbourg (1555). É. Ce n’est nullement fortuit que ce thème fut un sujet de débat sous Richelieu28. constitue également un cas très particulier.-Y. histoire. même s’il exerce son empire. qui. PUF et Nature. dans une large mesure. Raison d’État et pensée politique à l’époque de Richelieu. Paris. n’apparaît qu’en 1589. à son corps défendant. ejus religio. propriété). Paris. L’Empire ottoman ne proclame pas sa souveraineté. d’une légitimité que nous appelons « verticale » qui tolère les statuts de droit civil des Millets. Raison et déraison d’État : théoriciens et théories de la raison d’État au XVIIe siècle. qui a contribué à la même évolution. dans un contexte marqué. Giovanni Botero dans un livre : la Nella Raggione di stato. lui. chez un auteur italien. 28. Zarka. qui marquent la progression de deux vrais États. érodent encore ce cadre juridique. la France et la Suède. 1994. où l’œuvre majeure sur le sujet. chef d’un État dont le caractère impérial était ambigu dans la mesure où la volonté exprimée par les plébiscites 27. alors que l’Empire ottoman constitue un empire de type universel : religieux. principe plus tard nommé Cujus regio. 1996. L’État westphalien. Thuau. communautés à base religieuse mais qui gèrent ces relations de droit civil (mariages.La « souveraineté ». le père Joseph. conseillé par un religieux capucin. Albin Michel (Évolution de l’humanité). La République. sous la direction de C. de manière significative. cardinal qui a laïcisé la politique extérieure. L’État occidental et westphalien se réclame de la souveraineté. Voir les livres collectifs.

La multiplication des revendications de souveraineté31. en 1804. venue du peuple. les policiers et milices de Milosevic qui ont chassé les Albanais du Kosovo de leurs maisons de mars 1998 à mai 1999. juillet 2004 était celle d’une légitimité « horizontale ». La violence en résulte de manière mécanique ou systémique : les nouveaux États tendent à revendiquer de nouveaux territoires. Church and State in Yugoslavia since 1845. les milices de 1941-1945. 32. pris en étau entre notre protestation morale contre les agissements des 29. Cambridge (GrandeBretagne). Krulic. Voir Kvaternik. Pouvoirs. 31. notamment du point de vue religieux (mais dans un empire. avant et après 1876. Cambridge University Press. le religieux est largement homogène au politique) aboutit à la prolifération étatique32(?). Paris. déc. et l’ancien empire ou le nouvel État tend à utiliser les milices peu contrôlées fonctionnant dans une logi que d’escadrons de la mort. du fait des revendications de souveraineté. Revue internationale et stratégique. a coïncidé. issue du refus de reconnaître la légitimité de la domination d’un système politique dont la culture légitime et dominante. la corrélation nous paraît très forte. sous réserve d’une exception en Croatie contre celui de Vienne30. reconnues par les seules puissances de l’axe. Barker. Max Weber. « La revendication de la souveraineté ». Jean Bodin. articles de J. essen-tiellement contre l’Empire ottoman. Entre-temps. 1979. Voir E. dont les Oustachis. d’Arkan ou de Seselj sur le front serbo-croate en 1991. Entre l’inversion du processus de civilisation. avec la première révolte politique porteuse d’une revendication de souveraineté29 contre l’Empire ottoman. dans un État autoproclamé. « La prolifération étatique ». 85 . Dans la balkanisation.Astérion. c’est-à-dire la révolte serbe de Karageorges. de nouvelles minorités ou peuples veulent désagréger les nouveaux États. 30. Les révoltes ont été nombreuses au XIXe siècle dans l’espace yougoslave et balkanique. Bougarel. correspondent à cette logique. numéro spécial. les milices diverses. le refus de reconnaître comme légitime un monopole factuel de la force et la prolifération étatique qui en résulte. printemps 2000. 1993. supra. n° 2. les armées autoproclamées de Mladic opérant pour la république autoproclamée de Radovan Karadzic en 1992-1995. Yacoub et X. ce n’est pas fortuit à notre sens. Voir J. PUF. Ce furent les Bachi-bouzouks pour l’Empire ottoman en Bulgarie. Norbert Elias et Carl Schmitt n’auraient pas été perdus comme nous le sommes parfois. n° 37.

Le partage des zones d’influence dans une logique post-impériale De 1878 à 1914 et de 1945 à 1989. Seule la Grèce. de celle-ci par la majorité des populations qui ne se sont pas converties à l’islam. comme nous l’avons déjà esquissé. l’Empire ottoman et le partage qu’il avait instauré avec l’empire des Habsbourg ont réussi à réguler la violence. l’influence de l’Empire ottoman demeure fondamentale. Mais après 1878. suscitent des révoltes et la multiplication des entrepreneurs de violence qui accompagnent ce processus. assez large. dans une large mesure. génératrice de violences dans la mesure où les nouveaux monopoles de la force ont du mal à se légitimer. qui 86 . L’imitation tardive du modèle de l’État-nation souverain a déclenché une prolifération étatique. au sens véritable du mot. Les régulations de la violence aux XIXe et XXe siècles Plusieurs tentatives de régulation de la violence ont été tentées dans l’espace balkanique. ont été mis en place. des partages de zones d’influence. la situation change. et la Roumanie. n’avaient pas connu. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. corrélativement ou de manière complémentaire. L’espace balkanique et l’espace yougoslave. Reste à étudier et à envisager les régulations réelles ou possibles. Une remarque préalable s’impose : les empires constituent bien une forme de régulation de la violence. qui ont comporté des contradictions entre le fait et le droit. Des systèmes d’alliances ou de partages d’influences. De 1804 à 1878. la généralisation de régimes idéocratiques à idéologie théorique universaliste/impériale avec des pratiques subtilement nationalistes ou manipulatrices de nationalismes. la stabilisation par le renforcement des États-nations. deviennent indépendantes. Postérieurement au règne des empires. à la fois interne et externe à leur zone de domination. le même processus de civilisation que l’Europe occidentale.États-nations et notre attachement résiduel au modèle westphalien. du fait de la domination ottomane et du refus. déjà largement autonome. en 1856. et. en 1829. en droit plus qu’en fait.

notamment militaire et démographique. intermittente à Sofia et à Belgrade. À cet égard. et à une administration internationale dans le cas de la Roumélie. from the Ottomans to Milosevic. et l’analogie entre le sort de Sarajevo en 1992-1995 et celui de Beyrouth en 1975-1984 ou 1990 n’est pas seulement anecdotique. comme d’ailleurs l’imbroglio du Moyen-Orient. qui correspond largement au sud de l’actuelle Bulgarie. prolongé après 1903 par les ventes d’armes françaises. mais a réservé un statut mixte à la Bosnie-Herzégovine et à la Roumélie. Routlege. et surtout les Britanniques. à la Serbie. juillet 2004 associent une légitimité « verticale » de nature religieuse du pouvoir et l’imperium sur de vastes territoires. le même phénomène. était incontestable. Pour le reste. de la balkanisation à la libanisation. seulement troublé par l’influence russe. c’est-à-dire postérieurement à la révolte de 1804. 87 . une forme de partage d’influence a existé entre l’Autriche-Hongrie et l’Empire ottoman jusqu’en 1912. dans une large mesure. Des auteurs comme l’historien britannique John Gallagher33 et Georges Corm34 soulignent combien cet entrelacement entre le déclin des deux empires. entre 1878 et 1908 : souveraineté en droit maintenue à l’Empire ottoman. pour le moins. des logiques de partage quasi impérial ont continué à exister. qui ont tour à tour protégé ou lâché l’Empire ottoman a engendré la balkanisation. L’Europe et l’Orient. mandat confié à l’Autriche-Hongrie. Paris. qui constitue la façade orientale de la chute du même empire. Histoire d’une modernité inaccomplie. il faut souligner. L’influence britannique. seule puissance dont le potentiel.Astérion. Chacune de ces deux villes multicommunautaires constituait un 33. ont retardé de beaucoup (quelques décennies. que les occidentaux. un siècle ou plus) la chute de l’Empire ottoman. 34. La Découverte. New York et Londres. le cas de l’Empire ottoman étant seulement plus spectaculaire. et l’intervention des puissances occidentales. n° 2. celle de l’empire des Habsbourg. prédominante à Athènes s’est exercée jusqu’en 1878 pour empêcher la chute de l’Empire ottoman. Le traité de Berlin de 1878 a certes consacré l’indépendance de la Serbie et de la Bulgarie réduite à un petit territoire au nord de la grande Bulgarie. The Balkans 1789-1989. alliées de la Russie. pour freiner l’avance de l’empire des tsars. et peut-être par contrecoup. 1989. Outcast Europe. dans le cas de la Bosnie-Herzégovine. La libanisation et la balkanisation sont.

Tito’s Imperial Communism. lorsque l’empire de Vienne a annexé la BosnieHerzégovine et que la Bulgarie a annexé la Roumélie. Les qualificatifs de Tito comme le « dernier des Habsbourg » par l’historien britannique Taylor vont plus loin que l’anecdote ironique. dès 194735. Macédoniens en Grèce. annoncée par le Kominform. Le caractère multinational du pays. En réalité. 1947. elle a débuté par des violences initiales. le culte de la personnalité du chef de l’État. mais aussi dans les autres États de la région (pendaison de Petkov en Bulgarie en 1947). Il est également vrai que cette régulation est instable : la communisation des Balkans finira par une balkanisation du communisme et le cas yougoslave en est la figure emblématique. Les analystes américains ne s’y sont pas trompés. rapprochent le titisme des empires classiques. le bloc communiste. après les grands massacres dans l’espace balkanique. Deux nouveaux territoires échappaient à la juridiction d’Istanbul.microcosme de cités ottomanes reflétant un macrocosme impérial. L’analyse du cas yougoslave peut le montrer. notamment dans le cas yougoslave (massacre de Bleiburg en mai-juin 1945. Certes. De manière analogique. le désordre ne s’est aggravé de manière irrémédiable qu’après 1908. la « doctrine Sonnenfeldt ». ce qui allait motiver les États balkaniques à déclencher les guerres balkaniques en 1912. où plusieurs dizaines de milliers d’antititistes sont massacrés). reconnaît un rôle stabilisateur à la domination soviétique. Que la Yougoslavie titiste ait été un empire a été une réalité perçue par certains auteurs. University of North’s Caroline’s Press. Croates. le 28 juin 1948. qui fonctionne à certains égards comme un système impérial (l’expression de « souveraineté limitée » de Leonid Brejnev est significative au-delà de toute caricature) a assuré une forme de régulation de la violence. c’est-à-dire avant la rupture avec l’Union soviétique. R. 88 . du fait notamment de la présence de minorités dans ces pays (Slovènes en Italie et en Autriche. Toutefois. Markham. de 1941-1945. Le fait de 35. la volonté d’influencer les pays voisins. surtout yougo-slave. une idéologie universaliste et une prétention à dépasser les problèmes nationaux. H. on peut considérer que le système soviétique. collaborateur d’Henry Kissinger. mais aussi le titisme. constituent des succédanés d’empire. Serbes et Slovènes en Hongrie).

Comme tous les empires. un État multinational. ont participé à cette régulation impériale. juillet 2004 se référer à une idéologie athée n’est pas décisif dans la mesure où le refus d’organiser des élections libres a pour corrélat la domination sur plusieurs peuples au nom d’une idéocratie. sa logique sert une légitimation supra démocratique. les traités de 1919 voulaient instituer un système d’Étatsnations. Le fait que ces États-nations. en 1918-1941 et après 1989. avec notamment une intervention de H. Les historiens et sociologues de la politique ont bien identifié les caractéristiques des empires : une idéologie universaliste. La régulation par une organisation d’États-nations a d’ailleurs été essayée. la Yougoslavie titiste et la Grèce. la période après 1949 a signifié en un sens une régulation impériale : le système soviétique. comme le fut la Turquie. Ahrweiler. un fonctionnement politique qui nie en réalité la souveraineté de chaque peuple composant l’ensemble36. Dans son principe. publié par le centre de sociologie politique de l’université Paris I.Astérion. La régulation de la violence par un système d’États-nations (notamment en 1919-1941) Les traités de 1919 ont institué ou voulu institué un système d’Étatsnations tempéré par des alliances et une protection des minorités « nationales ». Du fait des accords de Corfou de 1917 et suivant l’hypothèse 36. assimilant de force leurs minorités. Dès 1971. Paris. aient été hétérogènes. s’est vite révélé dramatique par ses conséquences. membre de l’OTAN. PUF. même si la Grèce et la Turquie ont fait des efforts acharnés pour devenir des États-nations homogènes. En tout cas. dont la Yougoslavie. 1977. Le Concept d’empire. La « religion » communiste a beau être une « religion séculière » selon les termes de Raymond Aron en 1943. slaves ou kurdes pour citer les principales. le titisme a révélé son caractère mortel. ce qui renvoie à un problème récurrent que des auteurs aussi divers qu’Hanna Arendt et Georges Corm ont cruellement souligné. n° 2. 89 . la crise croate signifiait que la démocratisation signifierait la reprise de la souveraineté de chaque peuple de l’ensemble impérial. comportaient des minorités qualifiées de « nationales ».

au sein du Parlement. alors qu’il affichait son républicanisme et adhérait à une « internationale verte ». d’une ampleur limitée pour ce qui concerne les victimes. Ce passage du statut de quasi bolchevik à celui de soutien de la monarchie serbe. Kovac. La Croatie et la création de l’État yougoslave. leader du parti paysan croate. par un député monténégrin. 2001. The National Question in Yugoslavia. Les épisodes de compromis n’ont pas manqué. Banac. mais difficile à réparer. Georg. Peter Lang. en raison de la similitude linguistique formaient un ensemble cohérent. eu égard à l’importance des symboles (cinq députés tués ou blessés. Berne. la formule la plus unitaire ou la plus centraliste a fini par s’imposer. et la thèse de J. Croates et Slovènes37. conclu entre le régent. du point de vue des relations entre la violence et la régulation de la violence. 90 . Adler. Plusieurs lectures de l’entre-deux-guerres dans l’espace yougoslave sont possibles. nous l’avons vu. le prince Paul et son premier ministre Cvetkovic. des faits de violence s’étaient produits. Du point de vue de Pasic et du parti radical serbe. Il semblait que l’État commun n’avait pas réussi à s’assurer le monopole de la force légitime. dans le cadre d’un grand jeu diplomatique entre la Serbie de Pasic. Genève. la perspective était celle d’une assimilation par un « Piémont » serbe d’une mouvance slave du sud. Cornell University Press. 1984 et de M. Punisa Racic . Vladko Macek. Stjepan Radic. perçue comme sans identité politique ou juridique propre. L’assassinat de Radic par le député monténégrin Punisa Racic. Entre-temps. commandité par les Oustachis. en plein Parlement. Thèses de I. l’assassinat du roi Alexandre. alors que le roi Alexandre de Yougoslavie avait été éduqué à la cour du Tsar. L’union forcée. le 5 octobre 1934 à Marseille). malgré les multiples nuances des Serbes. s’est rallié au principe de la monarchie yougoslave et est devenu ministre sans portefeuille. 1997. qui avait pris contact avec le Komintern. La période de 1925-1927 a semblé être celle d’un apaisement général. le 20 juin 1928. a montré que 37. et le leader du parti paysan croate. paraissait miraculeux et annoncer un apaisement véritable.que les Serbes et les Croates. blessant profondément la sensibilité du « droit d’État » croate. les diplomaties françaises et italiennes. La grande guerre et la naissance du royaume SHS. Cette idée n’a été abandonnée que par le Sporazum (Compromis) du 24 août 1939. La perception officielle était celle d’une assimilation possible de frères dans le cadre d’un État centralisé.

dominant en Serbie. 1971. Punisa Racic était député affilié au Parti radical. n’ont guère été surmontées. juillet 2004 les codes culturels de maîtrise de la violence n’étaient pas intériorisés. 39. s’accorde mal avec la réalité de la vie publique du Montenegro. avocat de formation. dans la sociologie électorale de la Sarthe. dont la violence n’était cependant que verbale. 91 . les efforts des hommes de compromis qu’étaient le régent Paul et Vlatko Macek ont inversé la tendance pendant les années d’avant-guerre. Flammarion. Contrairement à son prédécesseur Stjepan Radic. La notion de « corruption ». orateur flamboyant. Certes. Zagreb. dont le refus est sanctionné par la violence sans rémission. Boban. dans sa thèse de 1961 sur les Paysans de l’Ouest38. souligné l’importance d’événements fondateurs. partageait la sociabilité et le libéralisme de ses collègues aristocrates britanniques. Dans l’espace yougoslave. où les réseaux de clan et la pratique de la Krvna Osveta (vengeance sanglante ou vendetta). qui a rencontré Vlatko Macek. Rad. Paris. les violences des années 1928-1934. mais le massacre entre députés a pu être évité entre députés des assemblées françaises. Tous les témoignages concordent. était un parlementaire pacifique dans son ethos. y compris celui de François Fejtö. élevé à la cour de Londres. corrélative de ces réseaux.Astérion. notion juridique et morale qui suppose la distinction de principe entre un espace public et un espace privé. mais qui avait besoin d’appuis locaux parmi les notables monténégrins. que nous avions interrogé sur ce point39. a montré le rôle irréversible. pour limitées qu’en furent les victimes. Punisa Racic avait été accusé de corruption par des députés croates et son honneur était en jeu. des événements de 1790-1793. Le prince Paul. exigent des services réciproques. n° 2. que sa scolarité à l’École libre des Sciences politiques de Paris n’avait pas converti à la 38. Les historiens français ont. Vlatko Macek. mais en soi la contradiction aurait pu être surmontée : les différences ne manquent pas entre l’Alsace et la Corse. L’esprit procédurier et la culture parlementaire que les députés croates avaient acquis au Parlement de Vienne cadraient mal avec ce type de mentalités. C’est du moins ce que suggère sa pratique de la négociation avec le parti paysan croate en 1934-1939. alors qu’Alexandre l’avait été à la cour de Saint-Pétersbourg. cependant. Sur Macek. Macek i Politika Hrvatske Seljacke Stranke (Macek et la politique du parti paysan croate). Paul Bois. voir la thèse de L.

douce modération des négociations feutrées. L’espace yougoslave. Le pire. en appeler à une certaine forme de solidarité interterritoriale. or. une autorité non gouvernementale. était le type de l’homme politique des périodes pacifiques. mais celle d’une communauté désireuse et capable de garantir leurs droits qui s’est impitoyablement abattue sur un nombre de plus en plus grand de gens. lorsqu’un organisme international s’arrogeait. se tourner vers la protection de la mère patrie « nationale ». peut perdre tous ses fameux 92 . c’était que toutes les sociétés nées du souci de protéger les droits de l’homme. les Droits de l’homme avaient été définis comme « inaliénables » par ce qu’ils étaient supposés indépendants de tout gouvernement . ni institutions prêtes à les garantir ou encore. Ce n’est donc pas la perte de droits spécifiques. contrairement à la Bulgarie et la Roumanie. religieux et ethniques ») et elles préféraient. Son inaptitude à utiliser la violence. il s’est révélé qu’au moment où les êtres humains se retrouvaient sans gouvernement propre et qu’ils devaient se rabattre sur leurs droits minimums. non seulement les gouvernements manifestaient plus ou moins ouvertement leur opposition à cette usurpation de leur souveraineté. soit comme les Allemands et les Hongrois. qui lui sera fatale dans les événements de 1941-1945. soit comme les juifs. quelques-uns juristes du droit international. mais les nationalités concernées elles-mêmes refusaient de reconnaître une garantie non-nationale. son échec était prévisible. On connaît les analyses sarcastiques d’Hannah Arendt : Après tout. n’a pas connu de protection conventionnelle des minorités entre 1919 et 1941. avant même que ces mesures aient totalement pris effet . toutes les tentatives faites pour obtenir une nouvelle charte de ces droits étaient parrainées par des personnalités. L’homme. on le voit. il ne se trouvait plus ni autorité pour les protéger. comme dans le cas des minorités nationales. elles se méfiaient de tout ce qui n’était pas soutien sans réserve à leurs droits « nationaux » (par opposition à leurs droits purement « linguistiques. paraissait représenter un aboutissement du processus de civilisation et de la régulation de la violence dans la sphère politique. ni de garantie véritable d’un droit des minorités en 1919-1939.

entre les deux guerres. sans abandonner pour autant sa qualité essentielle d’homme. Twice There was a Country. L’Impérialisme. et les Macédoniens. Cette référence aux Droits de l’homme n’a pu protéger effectivement les droits de ceux que nulle patrie ou État-nation ne voulait plus revendiquer. représentés par six à huit députés dans les années 192041 ne furent pas menacés avant leur expulsion en 1945. sa dignité humaine. Les musulmans de Bosnie avaient formé un parti. et la reconnaissance officieuse d’autres groupes comme les musulmans de Bosnie dans la vie politique du royaume cependant. Paris. la JMO (Jugoslovenska Muslimanska Organicazija) qui avait voté la constitution unitaire du Vidovdan du 28 juin 1921 et avait participé à plusieurs gouvernements. sauf les Albanais du Kosovo ou l’« Arnautes » suivant le terme officiel. la plupart des groupes avaient un parti ou groupe de pression politique. plus de cinq cent mille. surtout en Voivodine. p. tout comme le caractère exclusivement slave postulé dans le nom de « Yougoslavie » laissaient planer une menace sur les minorités non-slaves. En effet. fait figure de représentant des Croates dans le système politique du Royaume des Serbes. 135. Fayard. Dans le cas yougoslave. dans sa grande trilogie Origines du totalitarisme. Slovènes. Hannah Arendt insiste sur le fait que la protection des droits de minorités au nom des Droits de l’homme n’a pas protégé réellement les droits des minorités. J. n° 2. notamment roumains. 273 et 274.Astérion. Seule la perte d’un système politique l’exclut du reste de l’humanité. La reconnaissance officielle de trois peuples fondateurs dans la première dénomination. Cambrige University Press. Croates. 93 . La réinstallation de colons serbes et monténégrins donnant des résultats incertains ou trop lents au gré des dirigeants 40 41. p. Lampe. en citant des exemples balkaniques. les Slovènes un parti démocrate-chrétien dit « parti du peuple slovène » (Ljudska stranka Slovenije) et le parti paysan croate a.40 À plusieurs reprises. R. surtout celles qu’aucune puissance étrangère ou aucune représentation parlementaire ne pouvaient protéger. très vite. Yugoslavia as History. devenu Royaume de Yougoslavie en 1931. il en fut autrement pour les Albanais du Kosovo et de Macédoine. si les Allemands présents en Yougoslavie en 1921. publiée en 1949. Cambridge (GrandeBretagne). 2000. juillet 2004 Droits de l’homme. 1982.

a montré que les ennemis les plus acharnés pouvaient. La Yougoslavie fut associée avec la Roumanie et la Tchécoslovaquie dans l’alliance de la Petite Entente. sous réserve de constitution d’un système d’alliances. en général. dans une situation précise. mais qu’un tel projet ait été formé montre que la structure d’États-nations tend à l’homogénéisation et prétend réguler la violence dans ce cadre. et faisait valoir que les expulsions de juifs dans l’Allemagne nazie et de populations diverses par la Russie de Staline auraient pour effet de faire accepter par l’opinion internationale une telle pratique envers les Albanais de Yougoslavie. Éditions MSH. 94 . mais qui était devenu un personnage influent. Voir la thèse de M. y compris la Turquie et la Grèce. Pour ce qui concerne les relations internationales. 1992. Cela a été possible du fait de la volonté des élites politiques locales de surmonter. Mais. au strict plan diplomatique. Les Albanais. s’entendre pour définir un comportement international commun. la logique des conflits. au prix de violences parfois extrêmes42. Paris. la stabilisation d’une certaine durée n’est possible qu’avec un aiguillon extérieur. un plan d’expulsion graduel fut formulé en 1937 par Vasa Cubrilovic. Ce plan d’« expulsion des Arnautes » (Izselivanje Arnauta) voulait expulser quarante mille familles d’Albanais en Turquie ou en Albanie. Milan Stojadinovic.serbes. en mars 1936. D’autre part. Le nouveau Premier ministre yougoslave. a initié une politique de neutralité qui équivalait à un rapprochement avec l’Allemagne et surtout l’Italie. le pacte balkanique de 1934. la période de 1919 à 1941 a montré que l’organisation en États-nations était compatible avec la paix ou une certaine pacification. Roux. 42. système qui a fonctionné sous l’inspiration française entre 1922 et 1935. qui a associé la plupart des pays balkaniques. qui s’est désagrégé en 1935-1937. La Seconde Guerre mondiale a eu pour effet qu’une telle opération fut reportée jusqu’en 1999. en 1935-1939. mais sans la Bulgarie. un des personnages qui a participé à l’organisation de l’accident du 28 juin 1918 à Sarajevo. devant la montée de la puissance allemande et le recul français dans l’affaire de Rhénanie.

Les dossiers contentieux ne manquent pas entre les deux pays : délimitation de la frontière et surtout maritimes dans le golfe de Piran43. pas plus que la Slovaquie ou la Macédoine. la Slovénie n’avait. la volonté de constituer un État. les États issus de la disparition du système communiste ont évolué vers une homogénéité croissante. dans le cadre de la Yougoslavie fédérale. le destin de la Macédoine s’apparente au cas de la Slovénie. Sur ce plan. 1re éd. Souvent mais pas toujours. juillet 2004 L’évolution après 1989 a consacré une homogénéisation croissante. qui a fini par désagréger le mini-empire idéocratique du titisme. malgré les nombreux dossiers contentieux d’une séparation entre voisins. après le départ des Ottomans en 1913. contentieux économiques sur l’électricité de la centrale nucléaire slovène de Krsko et les avoirs croates de la Ljublanska banka. de personne morale de droit public qui pourrait s’apparenter à un État. en 1995. mais dans le cadre d’une référence à une mondialisation régulée par le droit Après 1989. il s’agit. Sabor ou parlement). qui prolonge une faille plus ancienne. D’une part. Paris. 95 . 44. chassés par les Serbes. Comme entre la Slovénie et la Croatie. Krulic. fixée au début de l’empire des Ottoniens. mais la séparation de 1991 s’est faite sans conflit armé avec la Serbie. en 1991 et rééd. a déterminé. La Découverte. La survie d’une langue. Article de J. Cela s’est souvent fait avec violence. n° 2. dès 96344. André et Jean Sellier. La république de Macédoine. à la rigueur d’un 43. tout en préservant ses institutions (Ban ou gouverneur. déc.Astérion. notamment dans l’espace yougoslave. certes fort proche du bulgare. celle entre la Cisleithanie et la Transleithanie. Les spécialistes de la géographie historique font observer que la frontière entre la Slovénie et la Croatie est l’une des plus anciennes d’Europe. La Croatie s’était unie. la séparation entre la Croatie et la Slovénie s’est effectuée pacifiquement. constitué de cadre juridique. a marqué la reconnaissance juridique. en 1944. Balkanologie. 2002. dans le simple cadre d’une union personnelle au royaume de Hongrie. « Le Golfe de Piran ». Toutefois. Atlas des peuples d’Europe centrale. le plus souvent par la violence. La coupure entre les deux États fait jouer une vieille faille historique. par les Pacta Conventa. en 1102. les deux ensembles de l’Ausgleich de 1867. Ce n’est qu’en 1945 que la proclamation de la république de Slovénie a établi un cadre juridique.

alors que la BosnieHerzégovine était dans un système de statut international avec exercice effectif d’une administration austro-hongroise de 1878 à 1908. interne et international. du fait des frontières militaires issues de l’époque du conflit entre Empire ottoman et empire de Vienne. être attentif au statut juridique. Militärgrenze ou Vojna Krajina du côté autrichien. puis d’annexion de 1908 à 1918. Paris. 96 . comme le fait remarquer Pierre Béhar dans son livre Vestiges d’empire45: « si bien que des siècles durant.divorce peu conflictuel. majoritaires dans le groupe lié à l’attentat de 1914. d’entrer dans un processus violent. la Croatie via une union personnelle à la Hongrie). avec des nuances (la domination ottomane s’achève entre 1804 et 1878 en Serbie. Le protectorat ou la fédération est mieux toléré que l’annexion dans un empire ou un État unitaire : l’annexion de 1908 a bien déclenché un processus de violence. Vestiges d’empire. 113. entre 1804 et 1878. la double frontière militaire de chaque côté de la frontière bosno-croate. p. l’appartenance à des ensembles impériaux en grande partie commune. en 1913 en Macédoine . Plus exactement. la Slovénie et la Croatie ont appartenu à l’empire Habsbourg. le face à face entre les Habsbourg et le Sultan à la frontière bosniaque consista essentiellement en escarmouches entre leurs sujets orthodoxes respectifs ». Ces deux groupes d’États voisins avaient assez de raisons linguistiques ou politiques de se séparer. à cet égard. Cazinska Krajina et Krajina serbe du Nord de la Bosnie (région de Prijedor) avait pour effet que chacun des deux empires était défendu aux frontières par des milices orthodoxes. Desjonquières. P. la proclamation de l’indépendance 45. Les parallèles entre les deux situations sont nombreux : un passé religieux commun (orthodoxe pour la Serbie et la Macédoine. 1999. Mais la Serbie s’était libérée plus précocement de l’Empire ottoman. mais la Slovénie comme ensemble indistinct juridiquement de l’Autriche. De même. de la part des Serbes de Bosnie. mais aussi assez de raisons culturelles ou historiques de ne pas entrer dans un processus de violence. Béhar. catholique pour la Serbie et la Croatie). essentiellement. inverses des deux cas précédents. Il faut. Le cas du double duo Serbie-Croatie et Serbie-Bosnie avaient de dissemblables raisons.

concept et réalité aux multiples facettes. 10% de population selon le livre de J. Paris. par le souvenir de la frontière militaire. dans cette région de la frontière militaire de l’époque ottomane. juillet 2004 de la Bosnie. « purifié » ou « dés-ottomanisé » cette région. Ces deux régions les plus ottomanes par leur mélange de population. ainsi que T. de la Cazinska Krajina. avant-poste de la domination ottomane avant 1878. dont l’armée titiste. notamment chez les Bosno-Serbes et les Serbes de Croatie. Voir N. Les nations romantiques. peuplée à plus de 90% de musulmans. 1995 et R. Genocide in Bosnia. Manjaca) sont situés dans la commune de Prijedor. traduit une expression serbe Etnicko Ciscenje et tend. de la Vojna Krajina et de l’ethos militaire qui s’était instauré : importance du recrutement militaire dans le recrutement. apparue dans la presse internationale à la suite d’une émission de la BBC du 27 juillet 1992. Histoire de Bosnie-Herzégovine. Omarska. par extension. Ellipses. a effectivement déclenché le processus de sécession des Bosno-Serbes de Radovan Karadzic et de la « purification ethnique »46. Pluymène. qui montrait les corps amaigris et les visages émaciés des prisonniers du camp de Manjaca. pas très loin. région de Bihac. qui permet de dresser un bilan des violences en 1941-1945 et 1991-1995. Paris. mais aussi. Génocide en Bosnie. 1999. du côté ottoman.Astérion. la majorité des 46. Gutman. présents dans toutes les armées depuis trois siècles. peuplée en majorité de Serbes de Bosnie (Srbi et non Srbjianci. 1979. La mémoire collective et l’histoire politique risquent de retenir le « nettoyage ethnique ». Desclée de Brouwer. Texas University Press. Cigar. en Croatie et en Bosnie. dans le Nord de la Bosnie. 47. Les massacres de 1992 ont défait un vrai « vestige d’empires ». traduction française de Na Drini Cuprija). La plupart des camps les plus connus (Keraterem. Mudry. à désigner l’ensemble des agissements criminels dans cette région. qui renvoie à des ouvrages spécialisés. qui est celle du pont d’Ivo Andric dans Il était un pont sur la Drina. 1994. pour ce qui concerne le Nord de la Bosnie. située à l’extrême Nord de la Bosnie. d’autres massacres ont eu lieu en Herzégovine et Bosnie orientale (région de Visegrad. qui a surtout. En 1761. comme les massacres de Turcs du Péloponnèse par les Grecs dans la décennie 182047 avaient « grécisé ». Trnopolje. Fayard. mais pas uniquement caractérisé la guerre en Bosnie en 19921995. 97 . L’expression. cette dernière expression désignant seulement les Serbes de Serbie). n° 2. The Policy of Ethnic Cleansing. prolongement des Millets. Certes. cependant.

Belfond. Norbert Elias y verrait une inversion partielle du processus de civilisation : les groupes de miliciens orthodoxes49. Atlas des peuples d’Europe centrale. au carrefour des démarches de Norbert Elias et de Max Weber. L’Harmattan. Le processus de la violence est au carrefour d’un mécanisme pluriséculaire. Major de l’école des officiers yougoslaves. chaque phase d’effondrement étatique renoue avec la violence. selon l’Atlas des peuples d’Europe centrale48. la guerre des Partisans. Le livre a pour héros un pont ottoman. Voir supra. 50. Il était un pont sur la Drina. 2002. Na Drini Cuprija53 et sa singulière trajectoire. vestige de la JNA de l’époque titiste.soldats de l’empire Habsbourg étaient des Serbes ou des Croates. de manière durable. qui voit passer toutes les armées. Rappelons à cet égard le thème du livre majeur de ce romancier. il était de la même promotion que son adversaire bosniaque. 49. la violence. cit. dans les mécanismes psychosociologiques. Paris. Voir le film de 2001 de Tanic. renoue avec cet héritage dans le cadre de ce que Marina Glamocak. qui a connu ses grandes batailles dans ces régions50. comme le rappelle le livre de Pierre Behar Vestiges d’empire. à Visegrad (Bosnie orientale). 53. avec le secours littéraire d’Ivo Andric. 2e trad. Aucun monopole de la violence légitime n’ayant jamais été reconnu par les Uskoks du côté croate. op. Sutjeska. 51. dans une zone de frontière entre empires. qui seconde le militaire autoproclamé. le général Delic. Voir Neretva. 52. Le pont ottoman montre l’importance civilisatrice de l’empire d’Istanbul.. souvent d’origine valaque ayant été laissés dans une large autonomie entre 1522 et 1881. les diverses milices orthodoxes et parfois musulmanes de l’époque des frontières militaires. La transition guerrière en Yougoslavie. appelle la « transition guerrière » entre deux systèmes politiques52. Une interprétation inséparablement historique. M. Le milicien. André et Jean Sellier. dans un ouvrage récent. Dans ce Nomansland51 entre deux empires. de sorte que rien n’a pu durablement réguler. Paris. du type de celle que Pierre Behar a tenté dans Vestiges d’empire et une analyse de sociologie historique. en tout cas du point 48. Glamocak. 98 . Le général Mladic est typique de cet ethos militaire. qui constitue une dérégulation du processus de civilisation. peut être tentée. avait ravivé le culte du guerrier révolté dans les forêts contre l’occupant. 1997.

où il reste le seul « Croate » d’origine à être perçu comme Serbe. pendant cette période. peuplée de musulmans. même s’il faut la replacer dans son contexte : « Il y en Bosnie et en Herzégovine plus de gens prêts à tuer et à se faire tuer dans des accès de haine inconsciente. dans un texte « Une lettre de 1920 »54. et à ce titre classé comme Croate. en 1920. 99 . tout est perturbé. trace d’une activité pacifique ne peut inscrire. slaves ou non. que peu de pays ont tant de foi inébranlable et de sublime force de caractère. que dans d’autres pays. la Bosnie est un pays de haine ». de tendresse et d’ardeur amoureuse. homme profondément civilisé dans un contexte d’« ensauvagement » ou de « brutalisation » des sociétés de cette région ou d’inversion du processus de civilisation. pour diverses raisons et sous divers prétextes. la paix ottomane sur la très longue durée. tant de fidélité et d’indéfectible dévouement et 54. qui les reliait à Mostar-est. La brutalisation a même touché les ponts : le 12 novembre 1993. qui fait plus songer à Montaigne qu’à un héros des forêts balkaniques. Reproduite dans le recueil Titanic et autres contes juifs. en fait. Oui. catholique de Bosnie centrale. choix fort peu « croate ». a choisi de servir la diplomatie de la Yougoslavie royale après 1919. Cette biographie très « ottomane » au sens où il accepte tous les empires. il a fini sa vie à Belgrade. Ce pont. mais il ajoute : et par un étrange contraste on peut aussi bien dire. de profondeur de sentiments. où il a notamment pris la parole au 5e congrès du parti communiste. avant 1914. mais la pacification des monuments ne garantit pas celle des psychés humaines. Ivo Andric est également l’auteur. n° 2. Paris. au XIXe siècle. d’une phrase sur la haine qui aurait régné à Sarajevo. qui a fort déplu dans le contexte de 1992-1995. En tout cas. comme une analyse attentive le montrerait probablement. contrairement à ce qu’on imagine du pont du Gard pour la paix romaine. Il était à Berlin au début de la guerre de 1941 et a écrit ses grands romans. Acceptant de rallier la Ligue des communistes après l945. 1987. Les armées autrichiennes arrivent. mais mérite d’être écoutée. juillet 2004 de vue monumental. Ivo Andric lui-même. en juillet 1948.Astérion. juste avant et pendant la Seconde Guerre mondiale. les BosnoCroates de Mate Boban ont fait sauter le pont de Mostar. Belfond (Nouvelles).

entre le début du XVIIIe siècle et 1848-1849. par l’action politique. une autre est de constater qu’aucun peuple. comme les Croates du royaume de Yougoslavie avaient obtenu. ou qui considère l’être. avant que l’État oustachi (autoproclamé) NDH de 1941-1945 ne sombre dans la violence. Les Conflits yougoslaves de A à Z. ancêtres idéolo-giques des Oustachis. le Poglavnik de 1941-1945 était originaire d’Herzégovine et les Bosno-Croates de Mate Boban en 1992-1995. Ante Pavelic.-A. l’Autriche-Hongrie. ici au sens de membre d’un Millet ou d’un groupe linguistique et/ou religieux menacé. on peut relever que même au phénomène oustachi se rattache une sociologie bosniaque et plus précisément « herzégovinienne ». 100 . le processus de déclenchement de la violence n’est pas seulement une stratégie contrôlée pour aboutir à des buts politiques perçus comme rationnels par des entrepreneurs ou des acteurs politiques. Cité in J. Si les idéologues « frankistes » ou nationalistes croates comme Josip Frank lui-même. originaires d’Herzégovine. pour ce qui concerne 55. Paris. leur banovina en août 1939. au moins symbolique.55 Une chose est de souligner les responsabilités morales et politiques dans les massacres. en 1939. étaient basés. 2000.une telle soif de justice . Suivant une phrase récurrente : pourquoi accepterais-je d’être minoritaire chez toi alors que je peux être majoritaire chez moi ? On observera que les Bosno-Serbes ont obtenu leur entité par la violence la plus extrême. lesactivistes oustachis après 1928. dont la conclusion pacifique n’avait été possible qu’après de nombreuses révoltes hongroises. qui ont mené le conflit. Samary. Le dualisme de deux structures n’est pas sans rappeler. vous êtes condamnés à vivre sur d’épaisses couches d’explosifs qui s’enflamment de temps en temps aux étincelles de vos amours et de votre sensibilité ardente et cruelle. Éditions de l’Atelier. Dérens et C. dans un contexte certes différent. Toutefois. Paradoxalement. n’accepte aisément d’être privé d’État ou d’entité juridique qui lui assure une protection. furent souvent. étaient bien Zagrebois depuis les années 1880. Les entrepreneurs de violence peuvent développer leur entreprise dans le contexte de l’espace frontière entre les deux grands empires qui se sont affrontés ou ont coexisté entre 1459 et 1878. de manière purement théorique.

certes. dominée politiquement par des empires et des massacres en temps de guerre. la souveraineté de la Serbie sur le Kosovo. était un Bosno-Croate. 101 . en temps de paix. héritières des Millets ottomans. La Découverte. Les Croates de Bosnie centrale ont compté des leaders notoirement ralliés à la république de Sarajevo (Stjepan Kljujic. Pour ce qui concerne le résultat. On peut même s’interroger : n’y a-t-il pas une corrélation entre une société encore partiellement « holiste » au sens de Louis Dumont. un nombre non négligeable de mariages mixtes dans de nombreuses régions de Croatie et de Bosnie même si certaines régions. notamment dans son ouvrage sur la guerre en Bosnie56. Il s’agit d’un rite de convivialité entre des membres des diverses communautés religieuses. administré par une adminis56. Xavier Bougarel a maintes fois rappelé le rôle du Komsiluk. un des membres de la présidence bosniaque en 1990-1995. entre communautés dans la Bosnie. dominée par les Serbes de Croatie ont gardé un fort repli sur elles-mêmes. La résolution 1244. plus encore que les entités juridiquement reconnues. sous la Yougoslavie titiste. en Herzégovine occidentale. Il n’y a pas nécessairement opposition entre le mécanisme des violences et le souvenir de convivialité. Les deux phénomènes sont réels. peuplée de Bosno-Croates ou la Krajina de Knin. l’effet sinon l’objet de ces violences. juillet 2004 les plus activistes. Mais il s’agit de relations entre communautés hiérarchisées. reconnaît. dans les faits. comme Tuzla. même s’il y a lieu de ne pas simplifier ou idéaliser. 1996. on observe que les entités de fait. mais celui-ci est. votée le 10 juin 1999. dominée par les musulmans les plus ouverts. relèvent d’une logique de ville moderne et industrielle intégrée. Paris. dans un hypothétique mélange de la créativité culturelle de la Vienne d’avant 1914 et d’antiracisme de la France d’après 1984. notamment à l’occasion des fêtes familiales et religieuses. comme l’Herzégovine occidentale. lors de l’effondrement des structures politiques ? L’inverse est également vrai : les massacres des périodes de la Seconde Guerre mondiale n’ont pas empêché. et non d’une fraternisation entre citoyens et individus isolés. sont devenues fort homogènes. fort populaire à Sarajevo).Astérion. Les exceptions. n° 2. Bosnie. constituée par une ritualisation des relations communautaires et de leurs hiérarchies. La convivialité d’avant-guerre n’empêche pas le massacre pendant la guerre. Anatomie d’un conflit.

psychosociologiques et juridiques de la communauté internationale. On pourrait ironiser. L’accord d’Ohrid. qui fut constamment exigée depuis la proclamation de l’Herzeg Bosna. mais il serait inexact de dire qu’elle fut inexistante.tration internationale depuis cette date. comme Franjo Tudjman. que sous réserve de ne pas défier ouvertement la communauté internationale. une mondialisation officiellement régulée par le droit. La régulation de la violence a été tardive. Les entités multinationales comme la Macédoine et la Bosnie-Herzégovine ont du mal à survivre. La Serbie. cependant. avec les normes inséparablement morales. Contrairement au titre du colloque mentionné ici. n’ont atteint leurs objectifs. les nationalistes. Les leaders nationalistes. La dialectique du mondial et du local. le commerce encadré par le droit. avec un statut constitutionnel provisoire publié par celui qui était alors responsable de cette administration. le 13 mai 2001. jusqu’à la déclaration des nationalistes du HDZ de Mostar le 3 février 2001. du 13 août 2001. du 28 février 1992. le Danois Hans Hakerkup. Tudjman n’a pas réussi à partager officiellement la Bosnie. En effet. ont dû composer. insatisfaisante. consacre un rôle accru des Albanais de Macédoine. a tenté de s’implanter dans l’espace balkanique sans y réussir tout à fait. dans ses limites effectives depuis la guerre du Kosovo. auxquels ne manque que la reconnaissance d’une entité bosno-croate. malgré leurs actions violentes. partielle. Le résultat est bien la formation d’États-nations ou d’entités homogènes. est fort homogène (environ 80% de Serbes). et les Bosno-Serbes de Karadzic ont dû se satisfaire d’une entité dans le cadre de la Bosnie. il était trop 102 . nous avons eu « L’Europe et les tribus ». en juin 1999. auxquels. en Europe occidentale entre 1648 et 1914. dans l’espace yougoslave. tout comme les Croates de Bosnie. Le problème provient largement du fait que le modèle westphalien. une entité particulière est déniée. qui avait régulé les violences à l’intérieur et à l’extérieur. si le sujet s’y prêtait : Slobodan Milosevic a réussi dans son travail d’homogénéisation. Pour paraphraser Jacques Bainville en 1920. le 2 juillet 1992. les Droits de l’homme corrélés à une société des individus ouverts sur le monde ont pesé sur le sort des violences balkaniques les plus récentes. imposé par l’Union européenne à la République de Macédoine. avec des prolongements audelà. les Bosno-Croates n’ont pas réussi leur rupture totale avec la Bosnie. l’UNMIK. Chaque république ou entité tend à devenir une sorte d’État-nation indépendant.

d’attachement forcé aux États-nations. mais autour. Umberto Ecco a souvent déclaré. Si on se limite à cette région du sud-est de l’Europe. juillet 2004 westphalien pour ce qu’il conservait de vestiges ou héritages d’empires et trop marqué par le métamorphisme des empires pour ce qu’il avait de westphalien. Les tremblements de terre se produisent au contact des plaques tectoniques. les phénomènes de balkanisation/libanisation se produisent non seulement au contact des empires. 103 . peu avant et après leur chute. dans la pénombre des régulations idéologiques incertaines ou des légitimités mixtes. n° 2.Astérion. que personne n’avait calculé le coût politique de la chute des empires. la balkanisation en est le prix. depuis la chute de Rome.