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Au XXI
e
siècle,
la guerre tue encore !
Commandant, stagiaire de la 20
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promotion de l’École de Guerre, officier infrastructure
dans l’Armée de l’air.
Eddy Szymanski
L
a guerre tue, la guerre mutile, la guerre blesse, certains n’en reviennent pas. Ces
vérités immémoriales, les sociétés occidentales contemporaines ne les accep-
tent plus. Au point que le mot lui-même de guerre est soigneusement évité.
L’idée intolérable des pertes au combat est ainsi consciencieusement dissimulée der-
rière la douce euphonie d’expressions convenues. L’action militaire devient interven-
tion humanitaire. Dès lors, les armées doivent s’adapter. Miracle ou mirage de
l’époque technologique, la projection de puissance, qui permet un emploi de la vio-
lence avec un risque limité pour qui la pratique, incarne une solution de compromis
entre deux extrêmes a priori inconciliables : faire la guerre et ne pas courir de risque.
Cette solution, si séduisante soit-elle, ne porte-t-elle pas en soi un nouvel écueil ?
Évolutions de la conception de la guerre : vers le concept « zéro mort »
De nombreux auteurs affirment que la guerre entre dans la nature de
l’Homme. Cette filiation entre guerre et nature humaine peut cependant être décli-
née à des degrés divers. Certains auteurs mettent en exergue la force de ce lien,
comme Gaston Bouthoul qui confère à la guerre les caractéristiques d’un méca-
nis me de régulation de l’espèce humaine. L’idée de limiter les effets de la guerre est
également une tendance ancienne, qu’on retrouve dans les écrits de Cicéron, Saint
Augustin (qui considère nécessaire la défense des États, même imparfaits au plan
moral, face à la menace du chaos) ou Saint Ignace de Loyola. Elle résulte d’une
volonté d’économie (préserver le capital humain) ou de motivations humanitaires
(comme celle d’Henri Dunant lors de la bataille de Solférino). Cette tendance s’est
progressivement enracinée dans le droit international : le jus ad bellum pose une
limite aux motivations des États à faire la guerre, tandis que le jus in bello restreint
les modalités de la guerre.
Au XX
e
siècle, le philosophe politique américain Michael Walzer est à
l’ori gine de la doctrine de la guerre juste qui restreint encore le champ de la guer re.
La guerre juste est une guerre de légitime défense, menée en réponse à l’agression
– directe ou à l’encontre d’un pays allié – et conduite de manière à ne pas attaquer
directement les non-combattants. Ces idées trouvent leur application dans la
char te des Nations unies.
www.defnat.fr
BILLET
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Vers la fin du XX
e
siècle, et à l’occasion de la guerre du Golfe, se manifes te
une évolution plus récente de nos sociétés. Le concept de « guerre zéro mort » et
son corollaire guerre « sans dommage collatéral » font leur apparition (Cf. l’ar ticle
du capitaine de corvette Gauthier Dupire, stagiaire de la 19
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promotion de l’Éco le
de Guerre, « Maréchal Juin »), répondant à l’exacerbation de la propension de nos
sociétés à refuser la mort, même à la guerre.
Précision importante, c’est essentiellement le risque pour nos troupes qu’on
refuse actuellement. Mais les choses peuvent évoluer, du fait de la combinaison de
différents facteurs ; facteur sociétal : nous n’assumons plus notre passé colonial ;
facteur politique : nous sommes désireux de montrer au monde entier l’humanité
de la patrie des droits de l’Homme, une humanité sans faille, même vis-à-vis de nos
ennemis ; facteur technique : les armes non létales se développent. Les conditions
permettant l’adoption d’un concept « zéro mort symétrique », refusant ou limitant
nos pertes comme les pertes adverses seront réunies si on parvient à lever la contra-
diction qu’un tel principe suppose : l’adversaire n’étant pas tenu de faire la guerre
selon nos règles, la limitation des pertes adverses implique l’augmentation du
risque pour nos troupes.
À l’abri du parapluie de l’Otan et parfois du parapluie nucléaire, nos sociétés
refusent la mort mais croient à la technologie. Les gouvernements doivent alors les
convaincre, par médias interposés et à grand renfort d’euphémismes, que les « frappes
chirurgicales » portées lors des « opérations extérieures » permettent de « traiter » des
cibles sans dommage collatéral. Et surtout sans risque. Dès lors, le retour en arrière
est difficile. Les opinions publiques acceptent mal l’impression d’avoir été trompées.
Les suites judiciaires de l’embuscade d’Uzbin et la plainte déposée en octobre 2009
pour mise en danger de la vie d’autrui montrent à quel point l’opinion publique fran-
çaise est convaincue qu’on ne meurt plus à la guerre, sauf négligence ! Aux yeux de
bien des Français, les héros d’Uzbin, qui, par leur sacrifice suprême, ont pourtant été
au bout de leur engagement militaire, sont les victimes d’un système qui n’a pas su
les protéger. Porteuses de valeurs dans lesquelles la société se reconnaît de moins en
moins, les armées n’ont pas d’autre choix que de s’adapter et de privilégier de facto les
modes d’actions qui recueillent la faveur des gouvernements, eux-mêmes à l’écoute
de la vox populi. Au risque de coûter cher. Au risque de décevoir.
La projection de puissance :
moyen du concept « zéro mort » ou utopie dangereuse ?
La projection recouvre l’ensemble des interventions conduites hors des
frontières d’un État. Lorsque des troupes sont envoyées sur un théâtre d’opération,
il s’agit de projection de forces. Dans le cas contraire, on parle de projection de
puissance. Là encore, l’idée n’est pas neuve. Il s’agit de frapper l’adversaire à
dis tan ce. La légende confère à David la primeur de sa mise en pratique, lorsqu’il
choisit d’utiliser sa fronde contre Goliath.
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Le développement technologique consacre l’avenir de cette idée : la lance
succède à la fronde, l’arc à la lance, l’arbalète à l’arc, le fusil à l’arbalète, le canon
au fusil, le missile au canon. Cette « succession » n’est pas chronologique : histori-
quement, le canon est inventé au XIV
e
siècle tandis que l’arquebuse à main, ancêtre
du fusil, est inventée au XV
e
siècle. Les armes actuelles permettent de frapper vite,
loin et précisément. La France dispose d’un missile de croisière, tiré depuis un
avion, qui permet d’atteindre une cible située à plusieurs centaines de kilomètres
du point de tir. On peut affirmer, en simplifiant à peine, que les technologies
actuelles permettent aux armées occidentales de frapper en restant hors de portée
de l’adversaire et en risquant très peu de vies. Demain, avec l’acquisition des drones
d’attaque, ces aéronefs sans équipage pilotés depuis le sol, on n’en risquera plus du
tout. L’idéal exprimé par le concept « zéro mort » est-il réalisé ? Ce serait faire peu
de cas de l’ingéniosité humaine.
Nos capacités de projection de puissance, qui reposent sur des équipements
de pointe, acquis au prix de coûteux programmes d’armement et maintenus à
grand frais, ne nous donnent au plus qu’un avantage provisoire et relatif.
Avantage provisoire, car les bonnes idées ont une fâcheuse tendance à se
disséminer rapidement. Les technologies occidentales s’exportent, en concurrence
sur le marché des armes de guerre avec les technologies russes et chinoises, ce qui
conduit à une large diffusion des instruments de la projection de puissance. Dès
lors que les armements redeviendront symétriques, notre avantage dans les conflits
éponymes risque d’être réduit à néant. D’autant que le développement de la
défen se sol-air risque d’engendrer la paralysie des « fronts aériens », pendant aérien
de la paralysie des fronts terrestres de la Première Guerre mondiale. De plus, la
crise financière et la crise des dettes souveraines font marquer le pas aux économies
européennes, ne leur permettant pas d’investir dans les armements à hauteur de ce
qui serait souhaitable : le risque d’un déficit de nos capacités militaires n’est pas à
négliger, avec pour conséquence l’éventualité de conflits où nous n’aurions pas le
bénéfice de la supériorité technologique. Dans ce cas de figure, la guerre resurgira
dans toute sa hideur meurtrière.
Avantage relatif, car l’adversaire s’adapte et les formes de guerre évoluent de
concert avec cette adaptation. Le combat conventionnel prend d’autres formes :
combat asymétrique où l’adversaire est fondu dans la population, combat urbain
rendu délicat par la complexité des infrastructures et la densité de population,
combat du cyberespace où les actions virtuelles se traduisent par des effets réels,
mélange des différentes formes de combat dans le cadre de la guerre hybride (sur
ce concept, voir Franck Hoffman)...
La projection de puissance, si elle tend à s’adapter à ce type de conflits, via le
développement de nouveaux moyens, ne suffit plus. La projection de forces rede vient
nécessaire. Dès lors, le risque létal fait à nouveau son apparition dans la guer re.
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Éléments de bibliographie
Gaston Bouthoul : Traité de polémologie : sociologie des guerres ; Éditions Payot, 1970 ; 560 pages.
Gauthier Dupire : « Il faut achever le ‘‘zéro mort’’ ! » in Revue de l’Association de soutien à l’armée française n° 95,
été 2012, p. 16-18.
Franck Hoffman : Conflict in the 21
st
Century: the rise of hybrid wars ; Potomac Institute for Policy Studies,
décembre 2007 ; 72 pages (www.potomacinstitute.org/images/stories/publications/potomac_hybridwar_0108.pdf ).
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Développements militaires, valeur du sang versé et résilience
Il n’est pas pour autant question de nier l’efficacité ou l’intérêt de la pro jec-
tion de puissance. Elle permet de gagner des guerres en limitant les risques : l’opé-
ration Harmattan l’a démontré. Il convient donc de maintenir à bon niveau les
investissements dans les programmes d’acquisition de moyens de projection de puis-
sance. Mais centrer les orientations de défense futures sur le seul développement de
la projection de puissance serait dangereux. L’élargissement du spectre des capacités
de projection de puissance est aussi nécessaire que l’augmentation des capacités de
projection de forces.
Le parachèvement des concepts et doctrines correspondant aux diverses
formes de conflits envisageables, y compris la mise au point d’une stratégie conven-
tionnelle du faible au fort, où nous serions le faible, s’impose tout autant. Notre stra-
tégie repose en effet sur une supériorité supposée. L’arme nucléaire et notre avance
technologique permettent mais n’excusent pas la complaisance vis-à-vis de nos fai-
blesses sur le plan de la cohésion nationale ou de l’esprit de défense. Aujourd’hui,
notre supériorité est relativisée par des facteurs égalisateurs : possibilité de proliféra-
tion nucléaire, diffusion des technologies d’armement. Lorsqu’un étudiant doté d’un
budget de quelques centaines d’euros parvient à lancer et à récupérer un ballon stra-
tosphérique capable de prendre des photos de l’espace, l’ac tualité nous autorise à
considérer sérieusement la menace d’apparition de matériel de guerre à bas coût, suf-
fisamment performant pour contester notre supériori té. Sans présumer de la forme
aboutie d’une stratégie conventionnelle du faible au fort, il n’est pas illogique de pen-
ser qu’elle pourrait s’appuyer sur la restauration de l’esprit de défense.
Il serait également précieux de sensibiliser nos concitoyens à l’évocation des
formes de conflit où les vies de nos militaires seraient exposées. La réintroduction,
très récente, du mot guerre dans le vocabulaire militaire est donc une idée perti-
nente. La vulgarisation de l’idée de la mort au combat, qui a pour contrepoint la
mise en exergue de la valeur du sang versé, contribuerait en effet notablement à la
résilience de la population. Car, malgré la suspension de la conscription, malgré les
illusions portées par l’assimilation du concept « zéro mort », malgré une actualité
qui invite à se préoccuper davantage de l’économie ou des problèmes sociaux, le
citoyen français doit réapprendre une évidence intemporelle.
La guerre tue, la guerre mutile, la guerre blesse et ça ne changera pas !