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Jean-Paul Baquiast

Le paradoxe du SapienS

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Introduction générale

La pensée occidentale moderne considère que l’homme appartient à une espèce intelligente : homo sapiens dite aussi par volonté de la distin- guer des néandertaliens homo sapiens sapiens. par intelligence, on peut désigner la capacité de se représenter soi-même au sein de son environ- nement, tant pour le présent que pour le futur. Si la représentation du futur suggère la proximité de menaces, l’intelligence devrait consister non seulement à définir des remèdes à ces menaces mais à mettre en œuvre ceux des remèdes qui seraient efficaces compte tenu des moyens disponibles.

or ce que nous appelons le paradoxe du sapiens est que, malgré son intelligence indéniable, l’humain d’aujourd’hui se montre incapable de mettre pratiquement en œuvre les remèdes aux menaces qui pèsent sur son environnement, dont pourtant il dispose. il compromet par consé- quent sa propre survie. Les risques sont évalués, les crises par lesquelles ceux-ci se manifestent sont identifiées, beaucoup de remèdes apparem- ment très intelligents sont proposés, susceptibles d’être mis en oeuvre, mais globalement, en termes d’action, il ne se passe rien ou presque rien. Certains formulent un diagnostic encore plus pessimistes : les sapiens dont nous sommes ne seraient même pas capables d’évaluer correcte- ment ces menaces et leurs ampleurs, bien qu’ils disposent d’un nombre croissant de moyens d’observation performants.

Les évènements actuels, liés à l’explosion de ce que l’on nomme à juste titre une crise systémique, le prouvent amplement. Les représen-

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tants de l’espèce humaine les mieux à même de diagnostiquer et d’agir, scientifiques, dirigeants économiques et politiques, hommes de média, se révèlent impuissants non seulement à identifier la crise actuelle mais sur- tout à empêcher son emballement vers un paroxysme. On le constate en ce qui concerne la crise dite financière et les crises économique et sociale qui la sous-tendent, dont évidemment rien ne permet de dire qu’elles ne s’aggraveront pas. Mais ce sont surtout les développements en cours de ce que l’on appelle pudiquement la crise environnementale qui représen- tent les plus grands dangers. Celle-ci parait résulter du fait que le modèle économique et social dominant, celui de la recherche du profit immédiat par l’exploitation sans frein des ressources de la Terre, non seulement provoque et amplifie les crises précédentes, mais fait bien pire. Il entraîne une destruction des grands équilibres naturels, destruction que beaucoup d’observateurs jugent aujourd’hui irréversible. il s’agit d’un phénomène nouveau car jusqu’à présent, dans le cadre de l’évolution darwinienne, aucune forme de vie ne s’était trouvée en situation d’éliminer les autres.

Ces équilibres naturels et les mécanismes réparateurs qu’ils déclen- chaient avaient permis jusqu’ici la prolifération d’une espèce, la nôtre, qui ne s’était pas rendue compte du caractère irrévocablement limité des ressources dont elle abusait. or dorénavant les limites sont non seulement atteintes, mais dépassées. une course contre la montre est engagée pour conserver au sein du système Terre un minimum de milieux biologiques permettant la survie des espèces complexes et de l’intelligence. a suppo- ser que des solutions technologiques véritablement innovantes puissent théoriquement remplacer les solutions naturelles, voire les dépasser en performance, une course contre la montre est là aussi engagée. Seront- elles mises en œuvre et dans quel délai, alors qu’elles ne seraient éven- tuellement productrices de solutions qu’à long terme ? or c’est malheu- reusement surtout dans le domaine militaire, pour la destruction, qu’elles trouvent aujourd’hui quelques financements.

il est donc plus que temps de se poser la question : l’homme est-il aussi sapiens qu’il le prétend ? La réponse proposée par cet essai est que la pensée occidentale se trompe quand elle attribue à l’homme la capacité de se comporter avec intelligence, autrement dit avec rationalité. elle se trompe en pensant qu’il peut décider volontairement du sort du monde.

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L’homme n’est pas tel que le définit un humanisme moderne inspirée de religiosité. il n’est pas capable de se comporter en acteur responsa- ble, que ce soit à titre individuel ou en société. Les appels à sa raison, à sa conscience et finalement à sa liberté ne sont, au moins globalement, que de faux semblants, analogues si l’on peut dire aux parures dont la nature parent certains oiseaux dans leurs parades. Si les humains en tant qu’individus ou petits groupes peuvent – non sans difficultés et erreurs –adapter certains aspects de leurs comportements à des environnements complexes et changeants, ce ne sont pas eux qui sont en réalité les agents par lesquels l’espèce humaine s’impose au milieu terrestre.

nous pensons que les véritables acteurs de l’évolution sont des enti- tés encore mal définies que nous nommons ici « systèmes anthropotech- niques ». Ces entités associent sur le mode symbiotique des primates encore très largement contrôlés par une hérédité génétique et culturelle de chasseurs-cueilleurs tribaux et des technologies de plus en plus puis- santes se développant selon des logiques propres non contrôlables. Les systèmes anthropotechniques sont innombrables aujourd’hui et de limi- tes imprécises. On ne peut les identifier que sur le mode statistique. Nous en donnerons quelques exemples dans la suite de ce texte : le pentagone symbolisant le complexe militaro-industriel ou CMI américain (bien d’autres CMI existent évidemment), le lobby de l’automobile représenté tant par les industriels du secteur que par les utilisateurs du produit, l’uni- vers de la télévision s’étendant de la production des contenus jusqu’à leur distribution auprès de consommateurs assujettis.

nous nous proposons de mieux comprendre l’origine et la nature de ces systèmes anthropotechniques et la façon dont aujourd’hui, en compé- tition darwinienne permanente, ils sont en train de détruire les équilibres terrestres millénaires sans avoir pour le moment les moyens d’y substi- tuer de nouveaux mécanismes producteurs de ressources ou générateurs de modes de décision mieux éclairées. Pour cela, une approche scientifi- que nous parait s’imposer. Les imprécations ne suffisent pas 1 .

1: nous rangeons au rang de ces imprécations le récent ouvrage de la philosophe isabelle Stengers, « Au temps des catastrophes » La décou- verte, 2009. Elle identifie bien la grande crise qui nous menace, mais ne dispose d’aucun outil permettant d’étudier un peu sérieusement ses acteurs. Les remèdes qu’elle propose (des conférences de consensus, par exemple) paraissent donc d’une grande naïveté. Les fauteurs de crise,

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Mais à quelles sciences faire appel ? Dans le terme de « système an- thropotechnique », se trouvent deux mots qui relèvent d’analyses dif- férentes. Comprendre la composante technique (tekhnê) suppose une connaissance avertie des technologies et des tendances évolutionnai- res qu’elles manifestent, chacune dans leur domaine, s’impose. Cette connaissance est assez répandue dans le public, mais elle ne suffit pas, puisque, dans les systèmes anthropotechniques tels que nous les définis- sons, les technologies co-évoluent en permanence avec les individus et sociétés qui les utilisent.

Pour analyser ces interactions, il faut disposer d’une autre connaissan- ce avertie, celle des organismes biologiques et des organisations anthro- pologiques qui se marient aux technologies dans lesdits systèmes anthro- potechniques. Mais alors, quelles sciences utiliseront nous pour définir la composante humaine (anthrôpos) de notre concept. Là, comme nul ne l’ignore, les écoles sont multiples et souvent opposées. Mais surtout les recherches y restent largement soumises à des préjugés hérités du passé.

pour ce qui concerne les technologies, nous nous limiterons dans cet essai à de simples rappels. nous insisterons sur leur puissance potentielle et surtout leur capacité à s’individualiser de plus en plus par rapport aux humains qui les mettent en œuvre. nous faisons ici allusion en particulier au vaste domaine des robots autonomes, peu compris encore aujourd’hui mais qui, sauf accélération de la catastrophe planétaire en cours, se ren- contreront partout dans le monde de demain.

Concernant les composants anthropiques des systèmes anthropotech- niques, nous nous trouvons devant une telle richesse de modèles explica- tifs que des choix s’imposent. Ces choix n’ont évidemment rien d’ « ob- jectif », au sens que l’on donne généralement à ce terme. ils résultent de nos propres orientations idéologiques, comme il apparaîtra à la lecture. indiquons seulement, au niveau de cette introduction, que nous nous ap- puierons très largement, pour comprendre à quelles logiques évolution- naires répondent les organismes humains et les sociétés qu’ils forment, sur la toute récente théorie dite de l’ontophylogénèse proposée par le

biologiste Jean-Jacques Kupiec 2 . il s’agit pour faire bref – mais nous y reviendrons plus en détail – de réintroduire le darwinisme à tous les niveaux de la construction du vivant, de la cellule à l’organisme et à la société.

L’ontophylogenèse donne des pistes capitales, pensons-nous, pour comprendre à la fois le pourquoi de comportements paraissant inaccessi- bles à la raison comme ceux des humains imbriqués dans des systèmes destructeurs, et la variabilité incessante des nouvelles solutions, bonne ou mauvaises pour l’environnement, caractérisant l’évolution des pro-

dans tous les cas, selon nous, il serait illusoire de faire

appel au libre arbitre des humains pour espérer échapper à des processus qui bien que reposant sur l’aléatoire, restent néanmoins déterministes à plus grande échelle. nous espérons montrer comment ce que Jean-Jac- ques Kupiec nomme l’expression stochastique (ie aléatoire) des gènes apporte de grandes possibilités pour expliquer l’adaptation et la plasticité des phénotypes, c’est-à-dire des individus et des « niches » environne- mentales q’ils se construisent. L’ontophylogenèse fait plus. Elle permet de donner un sens très concret à ce que l’on nomme l’épigénétique, c’est- à-dire la co-évolution des gènes et des cultures.

evoquons ici un dernier point. Chacun d’entre nous fait partie par définition de plusieurs des systèmes anthropotechniques que nous nous proposons d’étudier. prendre à leur égard le recul qui s’imposerait pour les analyser de façon quelque peu scientifique suppose donc une appro- che épistémologique nouvelle, un peu analogue à celle par laquelle les physiciens quantiques observent un monde microscopique que perturbe inévitablement l’interaction avec leurs instruments et leurs cerveaux. une méthode, elle aussi toute récente, nous parait s‘imposer. il s’agit de la Méthode de Conceptualisation Relativisée (MCR) développée par la physicienne Mioara Mugur-Schächter 3 . nous l’exposerons rapidement dans cet essai, sans la développer et moins encore l’utiliser. Bornons

ductions sociales

2 : Jean-Jacques Kupiec. Voir entre autres L’origine des individus, Fayard 2008

3 : Mioara Mugur-Schächter. Voir entre autres Sur le tissage des connaissan- ces, Hermès Science publishing – Lavoisier, 2006

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nous pour le moment à rappeler au lecteur que les jugements que nous sommes conduits dans ce livre à porter sur le monde, les sciences et les hommes devront être relativisés à la lumière d’une méthode pour laquelle n’existe pas de réalité en soi ou essence, mais seulement des construc- tions de connaissances découlant de l’interaction d’observateurs-acteurs et de leurs instruments avec un milieu « extérieur » considéré jusqu’à ce jour comme intrinsèquement aléatoire.

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Chapitre 1. Un arrière-plan dramatique

Avant de s’interroger sur la nature des systèmes anthropotechniques, il convient de poser le décor du véritable drame que ces systèmes comme tous les êtres vivants complexes en relation avec eux vivent en ce mo- ment : une destruction apparemment irréversible des équilibres naturels ayant permis pendant 4 milliards d’années le développement de la vie sur une planète jusqu’alors soumise aux seules forces géophysiques. La vie ne disparaîtra sans doute pas, les systèmes anthropotechniques non plus, mais des réajustements profonds sur des bases profondément différentes s’imposeront d’eux-mêmes. Le décor de ce drame a été magistralement posé par James Lovelock. C’est à ce précurseur et visionnaire que nous nous devons de donner d’abord la parole.

Voir en James Lovelock un illuminé inconséquent (il s’est récemment rallié, pour de bonnes raisons qu’il expose, à l’intérêt de l’énergie nu- cléaire) est parfois de bon ton. Même si nous retenons pas toutes ses hy- pothèses, nous estimons qu’aucune autre scientifique « environnementa- liste » que lui ne mérite d’être cité en prologue d’un essai comme le nôtre. Il est l’auteur de plus de 200 articles scientifiques et le père de l’hypo- thèse Gaïa. devenue après de nombreuses vérifications expérimentales la théorie Gaïa. il a consacré trois livres à ce sujet, le dernier, The Vanishing Face of Gaïa. A Final Warning 4 actualisant la théorie au vu des derniers tra-

4 : James Lovelock The Vanishing Face of Gaïa. A Final Warning allen Lane,

Février 2009 préface de Martin rees

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vaux scientifiques. Nous pensons pouvoir affirmer que cet ouvrage est la plus importante contribution parue à ce jour dans un domaine jusqu’ici en proie aux polémiques et aux conflits d’intérêt. Il offre une nouvelle compréhension scientifique et philosophique de la Terre et de son avenir. Cet avenir sera aussi celui de tout ce que notre planète porte avec elle, espèce humaine comprise.

James Lovelock aura sûrement beaucoup d’émules et de prolonge- ments, comme il le mérite. il aura aussi des contradicteurs, représentant principalement ceux qui ne veulent rien entendre et continuer comme avant, «business as usual». Mais son dernier livre et l’œuvre dont il est le couronnement devraient rester dans l’histoire de l’intelligence, si cel- le-ci dispose encore, elle aussi, d’un certain avenir, comme la première ébauche d’un modèle global permettant de comprendre la considérable complexité des changements imposés à l’évolution biologique et physi- que de la Terre par l’apparition de ce que nous appelons ici les systèmes anthropotechniques.

«The Vanishing Face of Gaïa» offre les bases méthodologiques indispen- sables à la compréhension de l’origine et du futur des systèmes anthro- potechniques. La coïncidence est particulièrement bienvenue car James Lovelock, tout en signalant l’importance des technologies d’origines hu- maines dans l’évolution, ne s’est jamais inquiété de la composante bio- logique des acteurs humains, comme nous allons essayer de le faire ici. nous n’avons donc aucune raison particulière de contester l’autorité intellectuelle d’un homme, fut-il presque centenaire, dont la vie s’est en partie usée à faire admettre une hypothèse, celle de Gaïa, incomprise à ses débuts, voire présentée avec malveillance comme quasi mystique, prétendument empreinte de l’inspiration des années 1970 dite du new age ?

L’’hypothèse dite Gaïa, depuis quelques années seulement, deux ans au plus, s’est révélée être une théorie scientifique au caractère fondateur, que vérifient un nombre croissant de mesures expérimentales indiscuta- bles. elle est évidemment encore discutée par les tenants de tous les inté- rêts qu’elle bouscule, mais crise climatique aidant, elle fera pensons nous irrésistiblement son chemin. Ce triomphe de l’esprit scientifique arrive

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tard pour Lovelock, mais pas trop tard cependant pour qu’il ne puisse personnellement en recueillir la reconnaissance et l’admiration des es- prits éclairés. Que le lecteur considère ce chapitre introductif comme un hommage et une marque de reconnaissance de notre part.

Malheureusement, la reconnaissance scientifique de la valeur de la théorie Gaïa arrive trop tard pour l’humanité. Celle-ci ne parait plus capa- ble de modifier les comportements qui depuis au moins deux siècles ont détruit les équilibres naturels millénaires. elle ne pourra donc plus empê- cher la survenue des conséquences catastrophiques de ces destructions, le point de non retour (ou tipping point) semblant désormais non seulement atteint mais dépassé. Ce n’est pas le seul Lovelock qui l’affirme, mais un nombre croissant de grands scientifiques, cités dans le livre. Pour notre part, nous n’avons pas trouvé de failles dans les arguments produits, mais seulement des points qui n’ont pas été abordés et que nous évoquerons rapidement un peu plus loin. Si la prise en compte de la théorie Gaïa avait eu lieu trente ans plus tôt, peut-être ne serions-nous pas aujourd’hui confrontés à ce point de non-retour. Mais rien n’est certain car la volonté de continuer comme avant se serait peut-être, alors comme aujourd’hui, imposée aux décideurs de toutes sortes.

Nous pensons que pour mieux faire connaître la théorie Gaïa dans notre propre essai, théorie qui avons-nous écrit pose les décors ou arriè- re-plans d’un drame en train de se jouer, trois préliminaires s’imposent :

- d’abord résumer la théorie de Lovelock, que nous continuerons comme lui à désigner du nom de Gaïa pour éviter une longue périphrase – pré-

senter ensuite les prévisions les plus probables en découlant- évoquer enfin les

solutions susceptibles de ralentir les changements profonds que prédit la théorie dans les prochaines décennies, ainsi que les considérations géos- tratégiques relatives à la mise en œuvre effective de ces solutions. Si les homo sapiens étaient effectivement sapiens, peut-être mettraient-ils en œuvre ces solutions. Mais la suite de notre essai consistera à s’interroger sur leurs capacités à le faire.

1.1. La théorie Gaïa

James Lovelock explique avec beaucoup de modestie comment et pourquoi ses premières hypothèses, qu’il avait regroupées sous le nom

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de Gaïa, avaient provoqué le scepticisme du monde scientifique, voici plus de trente ans. Le nom de Gaïa, déesse mère, lui avait été suggéré par un certain Bill Golding, pour désigner ce qu’il avait évoqué dans ses pre- miers articles par le terme moins spectaculaire de «Earth System Hypothesis» traduisible par «Hypothèse selon laquelle la Terre se comporte globale- ment comme un système intégré évolutionnaire». Baptiser ces hypothè- ses d’un nom de déesse, censée représenter la Terre nourricière, leur avait valu une indéniable notoriété mais beaucoup d’incompréhension.

il a fallu attendre une déclaration dite d’amsterdam en 2001, signée par un millier de scientifiques appartenant à l’Union Géophysique Euro- péenne pour que le concept de Gaïa soit développé de la façon suivante : «Le système de la Terre se comporte comme un système unique intégré auto-régulé comportant des constituants physiques, chimiques, biologi- ques et humains». Cette définition n’avait pas suffit à satisfaire Lovelock. il a expliqué dans ses derniers écrits concernant Gaïa que le terme d’auto- régulé n’a pas de sens s’il n’est pas précisé par la prise en considération de l’interaction avec les facteurs produisant cette régulation. il rejoint en cela Jean-Jacques Kupiec 5 pour qui le concept d’auto-organisation est un tour de passe-passe spiritualiste. Jean-Jacques Kupiec, comme nous le verrons, parle d’hétéro-organisation. Concernant Gaïa, on peut considé- rer que le système global Terre, bien qu’apparemment isolé sur son orbi- te, est hétéro-organisé ou hétéro-régulé, car il est soumis à de nombreuses influences extérieures, celle du soleil et de la gravitation, entre autres.

pour Lovelock, l’état global d’équilibre qui semblait caractériser le système Gaïa jusqu’à ce dernier siècle était le résultat d’une interaction entre facteurs géophysiques et biologiques dont aucun n’était devenu prédominant sur les autres. de ce fait, cet état global d’équilibre pouvait s’imposer comme contrainte d’ensemble aux variations des facteurs, tant du moins que ces variations se faisaient dans des limites compatibles avec l’équilibre de l’ensemble. il résulte de cet état d’équilibre, très fra- gile comme on le conçoit, ce que Lovelock nomme à propos du système Gaïa, l’habitabilité. Mais habitabilité pour qui ?

5 : Kupiec, op.cit.

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Le système Gaïa s’est développé à partir de l’action combinée et inte- ragissante de trois catégories de changements : changements physiques (géologiques, océaniques, atmosphériques) ; changements biologiques (apparition des premières cellules vivantes, bactéries et algues, puis des végétaux et animaux supérieurs) ; changements anthropologiques ou mieux, selon notre vocabulaire, anthropotechniques. L’habitabilité en ré- sultant découle du fait que ces différents facteurs, évoluant selon leurs propres rythmes mais aussi influençant le développement des autres, ont fait apparaître un monde terrestre que peuvent non seulement habiter les organismes vivants mais qui est régulé par les niches que produisent en s’y développant les différentes espèces d’organismes.

Le système a pu évoluer de façon régulée pendant près de 4 milliards d’années, y compris en fournissant des havres habitables par les premiers humains – ceci jusqu’au moment où la prolifération de ceux-ci et de leurs moyens de destruction massive (le feu, les outils, les technologies mo- dernes) ont empêché les autres facteurs de continuer à jouer un rôle ré- gulateur. Mais on sait que bien avant l’apparition de l’homme, de grands débordements géophysiques ou la chute d’un astéroïde massif, à la tran- sition crétacé-tertiaire, ont failli compromettre l’habitabilité du milieu terrestre, au moins pour les espèces multicellulaires.

a une toute autre échelle, le fonctionnement co- régulé des différents constituants d’une ruche contribuent à son habitabilité non seulement par les abeilles mais par tous les micro-organismes qui y vivent. Pour le regard du biologiste évolutionnaire, cette habitabilité peut être pré- sentée comme un état temporaire et fragile intéressant non seulement la ruche, mais l’espèce «abeille» et plus généralement l’écosystème lo- cal où elle se développe, lequel inclus les apiculteurs et les agriculteurs, comme nul n’en ignore. Cet état se maintient jusqu’à ce qu’un pesticide que la ruche ne peut pas éliminer soit déversé dans son environnement.

La co-régulation du système Terre a été jusqu’ici robuste. En consé- quence, l’habitabilité de la Terre par les organismes biologiques a résisté pendant 4 milliards d’années à de multiples accidents géologiques, as- trophysiques ou provoqués par les organismes vivants eux-mêmes. Des extinctions plus ou moins massives se sont multipliées. Les hominiens

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eux-mêmes ont probablement, à certaines périodes, ne pas dépasser les

effectifs de quelques centaines d’individus. aujourd’hui, comme on le sait, l’habitabilité pourrait disparaître à la suite de perturbations trop for- tes ou trop rapides ne permettant pas l’adaptation croisée des divers fac- teurs. Ce pourrait être la chute d’un méga-astéroïde, une guerre nucléaire générale ou un réchauffement brutal d’origine humaine tel que celui ob- servé actuellement. Mais en fait, avant que les éléments les plus fragiles, anthropologiques et biologiques, ne soient éliminés au profit d’un équi- libre matériel stable mortel pour la vie, tel celui présenté par la Lune ou Mars, le système pourrait se rééquilibrer à des niveaux plus sélectifs, ne permettant la survie et le développement que d’espèces s’étant adaptées

à de nouvelles conditions réduisant considérablement l’habitabilité. en

ce sens, on pourra parler d’une auto-régulation conduisant à des modes différents de fonctionnement, que les humains, s’ils ont survécu sous une forme ou une autre, qualifieront de dégradés, mais que les méduses ou

les bactéries notamment thermophiles et acidophiles qui y proliféreront apprécieront.

L’erreur généralement induite par le concept de Gaïa est qu’il pou- vait laisser penser à un système capable de survivre à n’importe quelles agressions, en puisant en lui-même des forces réparatrices. en ce cas, et concernant les pollutions et autres nuisances que l’humanité impose à la Terre, il aurait été inutile de s’inquiéter. Gaïa y pourvoirait. Les pre- miers écologistes pouvaient donc se méfier d’un symbole qui, par des interprétations quasi théologiques, aurait été démobilisateur au regard de leurs efforts pour limiter la destruction des écosystèmes. James Lo- velock lui-même, à l’origine de sa thèse, n’avait pas assez mis en garde

sur la rapidité de certains actions déstabilisatrices et le caractère chaoti- que, c’est-à-dire en fait imprévisible et pouvant être catastrophique, de certaines évolutions. autrement dit, il s’était pensons-nous illusionné sur les propriétés auto-réparatrices et stabilisatrices du système Gaïa. Mais

à sa décharge, seules les observations croisées très récentes de la Terre considérée comme un milieu global ont fait apparaître que certains phé- nomènes, jusque là jugés comme se produisant à un rythme relativement lent, pouvaient brutalement engendrer des changements brutaux et des- tructeurs.

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La théorie Gaïa, comme toute bonne théorie scientifique, prévoit un grand nombre d’évènements que les observations du passé, du présent et du futur pourraient démentir ou vérifier. Or James Lovelock fait état de mesures toutes récentes montrant comment par exemple la fonte des glaciers terrestres et des glaces de mer arctiques peut créer une fausse im- pression de sécurité, au sein du grand public et même chez beaucoup de scientifiques. Cette disparition rapide des glaces cache en effet le phéno- mène global destructeur du réchauffement, car la chaleur ainsi utilisée à la fonte de la glace ne modifie pas sensiblement dans l’immédiat les tem- pératures globales. on peut donc se croire tranquille, d’autant plus que des variations aléatoires entre saisons froides et saisons chaudes peuvent laisser penser que le réchauffement global est un mythe. Dans quelques années, lorsque toutes les glaces seront transformées en eau, le poids de l’augmentation continue de température se fera sentir dans toute sa force, entraînant des phénomènes induits et divers emballements destructeurs : remontée des océans, dégazage des chlarates de méthane (hydrates de méthane), production d’hydrogène sulfureux, désertifications ici, inon- dations là et destruction d’un grand nombre de biotopes vitaux pour les humains.

Critique des sciences appliquées à la Terre

il n’est pas inutile à ce stade de s’interroger sur les défaillances des scientifiques dans l’analyse d’un phénomène dont on découvre mainte- nant, mais trop tard, l’ampleur. pourquoi les sciences en général et celles de la Terre en particulier se sont-elles longtemps montrées si aveugles ? Pourquoi les scientifiques n’ont-ils pas écouté Lovelock et ses rares disciples ? Pourquoi aujourd’hui le supposé très compétent IPCC (Interna- tional Panel on Climate Change) présente-t-il encore des projections linéaires relativement optimistes que démentent, selon Lovelock et de nombreux autres climatologues avertis, les avertissements de tous ceux qui se li- vrent à la tâche ingrate des observations de terrain, aux pôles et dans les océans notamment?

on peut trouver à cette cécité des explications générales, bien expo- sées par les théoriciens du Collapse, tels Jared diamond, auteur d’un

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ouvrage de référence du même nom 6 : incapacité à anticiper le pro- blème (absence d’antécédent, antécédent trop lointain pour la mémoire humaine, fausse analogie historique) ; incapacité à percevoir le problè- me (manifestations imperceptibles, décideurs mal informés, tendance de long terme cachée par de petites variations ) ; incapacité à essayer de résoudre le problème (attitude rationnelle de défense d’intérêts privés en conflit avec l’intérêt général, appelé «tragédie des ressources commu- nes) ; incapacité réelle à résoudre le problème. Nous sommes maintenant dans ce cas concernant le déséquilibre de Gaïa avec l’ajout d’un désarroi devant le caractère systémique du problème et les effets imprévisibles des interventions humaines.

Mais James Lovelock dénonce des faiblesses plus spécifiques à la science actuelle, lorsqu’elle porte sur la climatologie et sur ce qu’il ap- pelle la géophysiologie, version appliquée à la Terre de la physiologie in- tégrative développé par notre regretté ami le biologiste et mathématicien Gilbert Chauvet 7 . Les unes remontent aux fondement même de la cogni- tion : notre cerveau n’a pas été construit par l’évolution pour enregistrer des changements lents, portant sur des objets de vastes dimensions et peu observables, comme l’atmosphère et les océans. d’autres mettent en cause la croyance un peu religieuse en la vertu des grands modèles théoriques faisant appel à beaucoup de mathématiques et d’informatique – relativement faciles à établir mais plus difficiles à modifier – alors que, comme rappelé ci-dessus, les observations de terrain sont coûteuses et demandent beaucoup d’énergie physique.

6 : Jared Diamond. « Effondrement. Comment les sociétés décident-elles de leur disparition ou de leur survie ». Gallimard 2008. Ce livre est une traduction de « Collapse, How societies choose to fail or succeed. Viking 2005) présenté par nous précédemment à l’adresse suivante http://www.

Nous dirions aujourd’hui que le terme de « choose » est impropre. Les sociétés sont des systèmes anthropotechniques dont les déterminismes sont très largement incons- cients et les décisions, a fortiori , non volontaires.

Collection automates intelligents. editions Vuibert – 2006

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James Lovelock évoque aussi ce qui est un thème récurrent des criti- ques portées contre la science. il s’agit de l’enfermement disciplinaire. Une théorie comme Gaïa suppose que les hypothèses portant sur l’évo- lution de la Terre résultent d’une coopération active entre disciplines dont les thèmes principaux demeurent encore très éloignés : il s’agit des sciences physiques de la Terre auxquelles on peut ajouter la météorolo- gie et l’océanologie, des sciences de la vie appliquées à l’histoire et à la description du milieu terrestre et finalement des sciences des systèmes anthropotechniques. non seulement les domaines restent encore étran- gers les uns aux autres, mais les paradigmes, les méthodes, les concepts concernant l’évolution des systèmes et la façon de la modéliser sont éga- lement différents. Bien entendu enfin, les méthodes observationnelles et les instruments sont rarement communs.

James Lovelock montre très bien les incompréhensions et donc les er- reurs de pronostic résultant notamment des divergences entre deux écoles de pensée radicalement différentes, la géophysique et la biologie. Pour la géophysique, l’évolution du climat terrestre, entre autres phénomè- nes préoccupant, relève de causes matérielles telles que des éruptions avec dégazage d’aérosols, impacts d’astéroïdes, dérives continentales ou modifications des interactions entre la Terre et le système solaire. Pour la biologie, elle relève au contraire de la production par les organismes vivants de différents sous-produits de leur activité, oxygène, CO 2 et SH2 notamment, sans mentionner d’autres déchets ayant des conséquences importantes non seulement sur le climat mais sur d’autres grands équi- libres vitaux . Pendant longtemps, les causes géophysiques furent les seules prises en compte pour évoquer les modifications du climat et les conséquences associées. Ce fut bien plus tard que les biologistes, non sans difficultés, purent faire valoir leurs arguments, montrant notamment comment la production d’oxygène puis de gaz à effets de serre ou toxiques par les organismes vivants insérés dans les premiers sols avait contribué à modifier les climats. Il s’agit de l’hypothèse de l’endosymbiont (ce terme désigne n’importe quel organisme vivant dans les cellules du corps – en l’espèce des roches colonisées par des protobactéries) présentée par Lynn Margulis. Celle-ci se rapprocha très vite de James Lovelock dans la pro- motion de l’hypothèse Gaïa.

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dans un autre ordre d’idées, on peut regretter la rigidité des néo-darwi- niens, bien illustrée par l’objection de richard dawkins, auteur célèbre de l’hypothèse du « gène égoïste » selon laquelle les espèces vivantes s’adaptent aux changements du milieu et ne peuvent donc les provoquer afin d’en faire des facteurs d’évolution globale. Dawkins avait ridiculisé l’hypothèse Gaïa à son apparition. Les gènes «égoïstes» se battent pour survivre dans un milieu donné. Si les phénotypes modifient ce milieu, cette aptitude à modifier ne peut se transmettre par la voie héréditaire. Mais le néo-darwinisme a été obligé d’admettre récemment le concept de sélection de groupe, selon lequel les groupes d’animaux (ou phénoty- pes) constituent des super-organismes capables d’évoluer par mutation/ sélection comme des individus, de construire des niches et d’en faire de nouveaux milieux au sein desquels se poursuit, ou ne se poursuit pas, la sélection des génotypes 8 .

La théorie de l’ontophylogenèse de Jean-Jacques Kupiec va plus loin, puisqu’elle montre que les génomes ne déterminent pas la formation des phénotypes aussi rigidement que ne le pensait la biologie moléculaire. Beaucoup de variations aléatoires soumises à la sélection darwinienne se font jour en permanence. il en résulte que la formation des milieux découlant de l’activité des phénotypes ou individus peut varier aléatoi- rement sur de grandes échelles, si des conditions favorables extérieures se présentent. La vie en général peut donc modifier très rapidement et à grande échelle les milieux géophysiques. A l’inverse, si elle disparaît ou recule, ceux-ci seront modifiés en retour de façon pouvant être catastro- phique (désertification, par exemple).

8 : Sur la sélection de groupe, voir dans notre revue Automates-intel-

on lira également un articlé récent de Bob Holmes dans le newScientist du 7 mars 2009, p. 36, «The Selfless gene», qui nuance la théorie du gène égoïste de richard dawkins. Le concept de sélection de groupe parait aujourd’hui difficilement applicable à de vastes écosystèmes compor- tant de nombreuses espèces et moins encore à l’ensemble des espèces constituant le biotope de Gaïa.

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Aujourd’hui, les tenants de chacune de ces deux disciplines, géophy- sique et biologie, ont enfin admis que les facteurs évoqués par l’une et l’autre pouvaient entrer en jeu simultanément, en provoquant des effets croisés difficiles à analyser et plus encore à prévoir. La théorie Gaïa a convaincu beaucoup d’entre eux que c’était le système global Terre, c’est-à-dire l’association de la vie et de son environnement, qui jouait le rôle de régulateur, notamment concernant l’adaptabilité dans certaines marges des espèces vivantes. Cette hypothèse ne fut vérifiée qu’en 2008, par l’analyse de prélèvement de carottes glaciaires montrant l’autorégu- lation de la quantité de Co 2 et des températures pendant des centaines de milliers d’années (Zeebe-Caldera). Sans attendre, Lovelock avait établi en 1981 un modèle informatique dit du Daisyworld illustrant cette hypo- thèse de l’autorégulation par l’action conjuguée des facteurs géophysi- ques et des facteurs biologiques.

En dehors des questions génétiques, une des causes de la difficulté à rapprocher les modèles d’évolution respectifs, spécifiques de la géophy- sique et de la biologie, tient à la mathématique. Il est difficile de passer de modèles mathématiques prévoyant des évolutions linéaires relative- ment déterministes (hors la météorologie et l’océanologie), à des modè- les qui, comme l’imprévisibilité des interactions entre 3 corps signalée pour la première fois par Poincaré, imposent le recours systématique à la théorie du chaos déterministe. or de tels modèles chaotiques, comme on le sait, ne permettent de prévisions à peu près fiables que pour les grands nombres et les très longues durées. ils ne peuvent exclure la survenue à tout moment de phénomènes paroxystiques pouvant être destructeurs, sur le court comme le long terme. C’est le cas des vagues dites scélérates en océanologie.

Sur les destructions massives

Un autre obstacle, rencontrée par la science récente et ne permettant pas de prendre en considération l’ampleur de la phase de destruction massive actuelle- ment en préparation, tient à la difficile reconstitution par la géologie et la biologie des évènements ayant conditionné le démarrage de la vie sur Terre. Autrement dit, les changements climatiques ayant été si nombreux et les extinctions d’espèces en résultant si massives, qu’il a longtemps été difficile d’identifier des causes uniques et surtout de croire aux effets destructeurs d’un changement de quelques degrés de la température du globe.

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Nous avons rappelé que la vie s’est manifestée, dans des conditions encore mal définies, il y a environ 4 milliards d’années avant le présent. Les premières formes clairement observées furent les cyanobactéries capables d’utiliser la photosynthè- se pour fixer le CO2 en libérant de l’oxygène. Apparues il y a environ 3,8 mil-

liards d’années, elles ont contribué à l’expansion de la vie sur Terre par leur production d’oxygène et par leur contribution à la désacidification des océans. Elles ont aussi modifié les structures géologiques lorsqu’el- les se sont organisées en colonies fixées ou stromatolithes produisant du calcaire en abondance. auparavant n’existaient sans doute que des bac- téries capables de vivre dans des conditions extrêmes d’obscurité et de pression, en dégradant des protéines contenant du soufre et en rejetant du sulfure d’hydrogène (SH2), poison violent pour les organismes aérobies plus récents.

Les cyanobactéries et les cellules eucaryotes (dotées d’un noyau) ap- parues ensuite ont colonisé les mers et les sédiments littoraux jusqu’à l’établissement de glaciations de grande ampleur survenues il y a 2,2 millions d’années (Terre dite Boule de neige par Joe Kirshvink) et suivies d’autres plus récentes : sturtienne ( - 710 millions d’années) ; mari- noenne (- 650 MA ) et de Gaskiers (- 580 MA). Ces glaciations avaient recouvert la plupart des mers et des continents par des glaciers peu pro- pices à la vie. elles auraient résulté de divers phénomènes de dérive des continents s’étant produit à grande ampleur à ces époques et ayant pour des raisons que nous ne détaillerons pas fixé le carbone atmosphérique, en produisant l’inverse d’un effet de serre. périodiquement après chaque glaciation, les températures redevenaient plus clémentes en conséquence de vastes éruptions volcaniques dont les rejets atmosphériques recréaient un effet de serre à grande échelle. Les mouvements de la Terre sur son axe ou la variation d’importance des taches du Soleil n’auraient eu par contre que de faibles conséquences.

Glaciations puis déglaciations ont provoqué des complexifications dans l’évolution des espèces, se traduisant par le développement, après l’extinction de la plupart de celles existant avant chaque réduction de biodiversité, d’organismes plus complexes. C’est ainsi que sont apparus les premiers animaux marins identifiés dits de l’Ediacarien ( - 575 à – 542 MA) suivis de la célèbre explosion dite du Cambrien (faune de Bur-

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gess, à partir de – 540 Ma). ont suivi les lichens et mousses terrestres de l’Ordovicien (vers – 470 MA) puis les premières plantes terrestres du Silurien vers – 430 Ma. La succession, dès ces époques, de vastes épiso- des géologiques et climatiques destructeurs entraînant réorganisation et complexification de la vie contribue encore aujourd’hui à faire minimi- ser l’importance des conséquences des changements climatiques actuels. Mais on oublie que ces épisodes géologiques et climatiques anciens se déroulaient sur des millions d’années, laissant tout le temps nécessaire au jeu des mécanismes biologiques d’adaptation darwinienne.

un excellent ouvrage récent du géologue et biologiste américain peter Ward 9 est consacré dans toute sa première partie à l’histoire des extinc- tions massives (identifiées en tant que telles) qui se sont succédées à partir de celles provoquées par les premières glaciations de grande ampleur. il s’agit des cinq extinctions dites des Big Fives, Ordovicien (#- 450 MA), Dévonien (#- 350 MA), Permien-Triassic (dite la grande Extinction, # - 220 MA), Triassic-Jurassic (# - 180 MA) et enfin la plus célèbre, res- ponsable de l’extinction des dinosaures, dite du Crétacé-Tertiaire ( # - 60 MA). Peter Ward détaille l’histoire des hypothèses formulées depuis les 30 dernières années pour expliquer ces extinctions, comme pour expli- quer les phénomènes géophysiques ou atmosphériques les ayant provo- qué. Il apparaît aujourd’hui que seule l’extinction Crétacé-tertiaire aurait été provoquée par la chute d’un astéroïde. elle aurait été la seule brutale. Les autres auraient résulté de variations relativement lentes et répétées dans la teneur de gaz et poussières diverses au sein de l’atmosphère, ré- sultant de phénomènes tels que dérives continentales, éruptions volcani- ques ou épanchements magmatiques.

il en est résulté des épisodes répétés d’augmentation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, de réchauffement des océans, de ralentisse- ment des courants thermohalins et finalement de disparitions massives des espèces aérobies. Les cadavres de celles-ci s’accumulant au fond des mers (identifiées par ce que l’on nomme aujourd’hui des biomarqueurs) provoquaient alors la multiplication des bactéries utilisant le soufre com- me matière première et rejetant des quantités considérables de SH2, gaz

9 : Peter Ward, Under a Green Sky, Collins 2007

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puissamment anoxique comme nous l’avons vu. Ces proliférations pro- duisent des océans toxiques dits de Canfield, identifiés par le géologue Donald Canfield comme ayant couvert la Terre entre l’Archéan et l’Edia- caran. Or de tels océans ont pu reparaître plusieurs fois au cours des âges plus récents provoquant des extinctions plus ou moins sévères.

C’est donc finalement la production de gaz à effets de serre, la fonte des glaces et l’élévation de température des eaux océaniques en résultant qui sont aujourd’hui présentées par la grande majorité des chercheurs comme la cause des modifications climatiques, de certaines modifica- tions géologiques et surtout des extinctions massives s’étant produites depuis les origines de la vie complexe vers – 600 Ma. Ceux qui nient l’influence de la production dite anthropique (ou produite par l’homme) de gaz à effets de serre en tirent argument pour affirmer, d’une part que le réchauffement actuel s’inscrit dans une longue évolution de phénomènes naturels et d’autre part que la vie sur Terre a pu affronter avec succès des modifications climatiques importantes. Pourquoi les mêmes causes ne produiraient-elles pas aujourd’hui les mêmes effets ? pourquoi en consé- quence s’acharner à lutter contre la production des gaz à effets de serre et contre le réchauffement pouvant en résulter ?

La réponse à ces critiques de mauvaise foi est bien connue. Faut-il la reprendre ici ? Les phénomènes actuels (augmentation du C02 et du méthane – en attendant celle possible du SH2) étant produites par les activités humaines en quelques millénaires, ayant été accélérées pour les mêmes raisons sur le dernier siècle, se déroulent en un temps très court, biologique comme géologique. Les adaptations spontanées n’ont donc pas le temps de se faire. au contraire, les effets feed-back peuvent se précipiter et s’ajouter, ramenant en quelques décennies l’état des mers et des terres émergées dans la situation cauchemardesque d’un océan de Canfield. Parmi les 4 hypothèses d’avenir présentées par Peter Ward dans la seconde partie de son livre, c’est semble-t-il bien celle-ci qui pourrait être la plus probable, à échéance de moins d’un siècle.

On lira avec intérêt (et crainte) cette deuxième partie, car les mon- des qui résulteraient d’un réchauffement pouvant se produire à échéance d’un siècle sont absolument effrayants. Dans la pire des hypothèses (celle

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du ciel vert donnant son titre au livre) la Terre ressemblerait à Mars ou Vénus, températures mises à part. Le pr Ward a écrit d’autres ouvrages pour publier les résultats de ses recherches et les conclusions qu’il en tire, tous intéressants pour ceux qui se préoccupent de sauvegarder la vie.

1.2. Les prévisions relatives à l’avenir proche

Or un nombre de plus en plus grand de scientifiques, dont beaucoup malheureusement semblent encore réticents à s’exprimer craignant d’être traités de « catastrophistes », qualification semble-t-il négative pour les carrières, disent qu’il est désormais trop tard pour compter sur la réduction de la production des gaz à effets de serre afin d’éviter une hausse de 4° C des températures moyennes d’ici 2050-2090. La réduction des émissions, pour être efficace, devrait être, tous facteurs confondus, de 75% par an sinon plus vers 2015. or, malgré les mesures à grand peine entreprises aujourd’hui, la courbe des émissions restera croissante d’environ 5% par an. Malheu- reusement, une hausse apparemment bénigne de 4° centigrade des tempé- ratures moyennes détruira les civilisations tels que nous les connaissons.

une carte des prévisions d’occupation de la Terre par les hommes à échéance de quelques décennies est effectivement effrayante. De nom- breuses zones littorales, les plus peuplées et les plus riches, seront sub- mergées par la montée des eaux. Les pays pauvres seront les premiè- res victimes, par exemple les côtes du Bangladesh et de l’inde. Mais les pays émergents ou riches seront aussi frappés. Shanghai, New York, Londres, une partie du delta du rhin et de l’escaut seront recouverts par la mer. a l’inverse, toute la ceinture intertropicale de la Terre sera soumise à la désertification, les glaces alimentant les grands fleuves permettant encore aujourd’hui l’irrigation ayant disparu. Le désert, se- lon les continents, remontera assez haut vers les pôles, entre le 45 et le 55 parallèle dans l’hémisphère nord. En Europe, seules les pays du grand Nord et les îles océaniques (dont la Grande Bretagne) conser- veront un climat quelque peu tempéré. Les vraies bénéficiaires, si l’on peut dire, du changement seront les terres arctiques et polaires, notam- ment la Sibérie, le nord Canada ainsi que, à l’autre extrémité du mon- de, la Nouvelle Zélande, l’Australie côtière et le continent antarctique.

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Ces changements produiront très rapidement un accroissement ingéra- ble sans conflits ni guerres des réfugiés climatiques : au moins plusieurs milliards d’hommes provenant de l’asie, de l’afrique et de l’amérique centrale. Ceux-ci, irrésistiblement, se dirigeront vers ce que les nouveaux climatologues appellent des oasis ou radeaux de sauvetage permettant la survie de quelques centaines de millions d’humains mais aussi d’un mi- nimum d’éco-systèmes naturels indispensables à la protection de ce qui restera du système Gaïa.

Il faut bien comprendre en effet que si le système global de la Terre pouvait se rééquilibrer autour d’une température moyenne accrue de 4° centigrade, avec les conséquences décrites ci-dessus, il ne s’agirait que d’un équilibre précaire supposant le fonctionnement à plein régime des processus biologiques producteur de photosynthèse et de biodiversité. autrement dit, il faudrait encourager le développement d’une végétation suffisamment complexe pour peupler les terres nouvellement découver- tes par le recul des glaces. or les hommes seront en compétition avec ces végétations afin de continuer à exploiter ce qui restera d’eau et de terrains cultivables. S’ils faisaient l’erreur de céder à leur ubris, ce qui demeure- rait d’habitabilité, même réduite, disparaîtrait rapidement, au détriment en premier lieu des organismes complexes tels que les nôtres. un nouvel équilibre pourrait sans doute s’installer, les humains ayant enfin disparu, mais cet équilibre se situera à un niveau encore plus dégradé. La Terre redeviendrait ce qu’elle était un peu avant l’ère dite du pré-Cambrien.

James Lovelock ne s’étend pas sur les conséquences politiques et humai- nes de tels mouvements de population. il a sans doute tort. il se borne à envisager comment les iles Britanniques, sa patrie, pourraient accom- moder 100 millions d’immigrés. Mais il est évident que cette question dépasse ses compétences de scientifique. Sans doute considère-t-il que la disparition plus ou moins rapide de milliards d’hommes serait bé- néfique pour l’écosystème Gaïa et par conséquent pour les survivants. Ceux-ci, pour lui, ne seront pas nécessairement des habitants des pays riches, en l’espèce pour ce qui le concerne immédiatement des citoyens britanniques. Ce seront ceux qui, tels les réfugiés actuels de la misère qui affrontent l’océan sur des barcasses, prendront le risque de mourir pour survivre. Nous reviendrons plus loin sur cette question difficile.

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1.3. Solutions techniques possibles

nul ne voit clairement, en l’état actuel des technologies, comment les émissions, et autres causes de réchauffement associées, pourraient être réduites, ni dans la décennie ni plus tard. on se trouve en face, comme nous le développerons dans le présent essai, de mécanismes anthropo- techniques échappant à tout contrôle par ce que l’on croit encore nommer la volonté humaine. Chacun défend son petit intérêt. La maison, selon le mot plus que jamais valable de Jacques Chirac, continuera à brûler. néan- moins, des solutions en réponse doivent dès maintenant être envisagées. Pour les scientifiques, qui s’évertuent à nous alerter, James Hansen, Paul Crutzen, peter Cox, peter Ward et bien évidemment James Lovelock, il est n’est que temps de préparer deux types de mesures aussi hasardeuses les unes que les autres.

La géoingénierie

Les premières consisteront à envisager sérieusement les méga-projets dits de géoingénierie visant à diminuer l’ensoleillement de la Terre et accélérer les processus d’absorption des gaz à effet de serre. Ces pro- jets étaient considérés jusqu’ici comme des tentatives émanant de divers lobbies politico-industriels pour ne pas réduire la consommation de pé- trole ou pour faire financer des programmes technologiques plus faciles à vendre dorénavant que les grands programmes d’armement des décen- nies précédentes. Les approches envisagées (et parfois testées à petite échelle), n’apparaissaient pas convaincantes. elles étaient grosses de ris- ques mal étudiés susceptibles d’être pires que le mal. Mais pour les plus sérieux des experts, si l’humanité se trouvait confrontée à une destruction proche, elle devrait sans doute envisager de tels programmes. avec beau- coup d’argent et une grande prudence scientifique, les nouvelles techno- logies pourraient sans doute apporter des solutions au moins temporaires.

Celles-ci, on le sait, sont de plusieurs types. James Lovelock les étudie en détail mais nous ne nous n’y attarderons pas ici : abriter la Terre des rayonnements solaires par des nuages artificiels (sans créer cependant l’effet inverse dit de serre), ensemencer les océans pour les rendre plus biologiquement productifs, séquestrer le carbone industriel mais surtout

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enfouir le carbone produit par la végétation, modifier les espèces pour les rendre plus tolérantes à l’absence d’eau… on enregistrerait certainement des retombées négatives, mais celles-ci ne seraient pas pires que ce qui se passera si rien n’est fait. Cependant ces investissements ne pourront pas éviter de préparer dès aujourd’hui l’adaptation à un monde profondément différent.

L’adaptation prévisionnelle

D’autres types de solutions devront effectivement être conduites, y compris en parallèle des premières car la géoingénierie ne serait certai- nement pas efficace à 100%. Il s’agira d’organiser dès maintenant la sur- vie des humains sur une Terre dont les régions habitables et productives actuelles seront détruites par le réchauffement. Les problèmes à résoudre seront immenses. il faudra d’abord abandonner les zones les plus peu- plées et les plus fertiles, qui auront été soit inondées soit désertifiées. On les évacuera au profit de zones encore inhospitalières aujourd’hui, mais qui deviendraient vivables, aux pôles et dans les régions de toundra qui s’étendent au nord des continents américain et eurasiatique. dire que ces régions seraient vivables est excessif. elles permettront tout juste la sur- vie. Les milliards ( ?) d’humains concernés seront obligés de s’entasser dans des mégapoles verticales destinées à libérer le maximum de terres cultivables et d’aires industrielles consacrées à la production d’énergies renouvelables. L’alimentation sera principalement végétale ou artifi- cielle. La vie sauvage sous ses formes actuelles disparaîtra totalement, sur terre et dans les mers. ne survivront que les parasites et bactéries.

Concernant l’énergie, James Lovelock, ancien militant écologiste, s’est récemment reconverti. Ceci lui a fait beaucoup d’ennemis chez les idéologues mais suscite l’admiration de ceux qui mesurent com- ment une véritable approche scientifique peut simplifier les problè- mes. Pour lui, et nous l’approuvons à 100%, l’énergie dans le monde de demain ne pourra qu’être électrique. Continuer l’exploitation des combustibles fossiles ne sera acceptable que dans le cas des popula- tions les plus déshéritées, et à court terme. or il faudra énormément d’électricité pour survivre, même si les consommations de luxe sont sé- vèrement réglementées. L’électricité ne pourra donc qu’être nucléaire.

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L’énergie solaire représentera cependant un appoint non négligeable, à condition de ne pas occuper trop d’espace. Les autres sources dite re- nouvelables (qui ne sont renouvelables pour lui que de nom) seront soit marginales soit sans issue. Lovelock s’en prend en particulier à l’énergie éolienne, dans laquelle il voit un nouveau piège où certains industriels relayés par les idéologues voudraient enfermer les sociétés. En ce qui concerne l’atome, il balaie en quelques phrases les arguments des an- ti-nucléaires : l’uranium ne manquera jamais, les déchets pourront être stockés puis transformés, le risque technologique est infiniment moindre que celui des autres sources. il salue en particulier la France pour sa clairvoyance et l’exemple qu’elle donne au monde, en ayant su installer avec une compétence industrielle et scientifique sans égale la plus forte densité au monde par habitant de centrales nucléaires

Mais malgré ces mesures, à supposer qu’elles puissent être décidées et appliquées dans l’ambiance de guerre que provoquera la crise clima- tique, l’avenir sera en fait si sombre, les plaisirs et joies attachés à la vie d’aujourd’hui se seront tellement raréfiés que l’humanité traversera cer- tainement des crises morales profondes, avec augmentation des suicides et refus de la reproduction. Si à cela s’ajoutent les guerres et affronte- ments, ainsi que des pandémies inévitables, la population pourrait tomber en deux ou trois générations, comme le pronostique James Lovelock, à un petit milliard d’humains. Mais cela serait suffisant pour assurer la survie de l’espèce.

Les spécialistes de la gestion des grands systèmes collectifs mettent de toutes façons en garde. Les solutions esquissées ici, évacuation et réim- plantation, gestion nécessairement autoritaires des ressources subsistan- tes, contrôle des affrontements entre les mieux dotés et les autres, conflits ethniques et religieux, nécessiteront des appareils d’administration publi- que et de gouvernement mondial dont les organisations nationales et in- ternationales contemporaines se montrent incapables. rien ne prouve que les grands systèmes anthropotechniques de demain en soient capables.

De plus, les scientifiques, climatologues ou ingénieurs qui envisagent ces solutions ne sont pas encore très nombreux. apparemment, beaucoup préfèrent faire ce qui a jusqu’ici toujours été fait : se fier à la survenue

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d’événements ou de découvertes qui modifieraient le diagnostic. Ainsi peut-on continuer à mener le train actuel, même si la survenue de crises de plus en plus violentes, comme nous allons en vivre prochainement, dément la pertinence d’un tel optimisme.

nous pensons pour notre part qu’il est devenu désormais indispensa- ble d’adopter les versions les plus pessimistes des projections. Certes, les grands dégâts prévus par les prévisionnistes n’affecteront que les en- fants ou les petits enfants des adultes d’aujourd’hui. pourquoi s’en in- quiéter déjà ? par ailleurs, nombre de personnes plus âgées dont certaines détiennent les leviers de commande, se rassureront, si l’on peut dire, en se disant qu’elles ne verront pas tout cela. Mais ce serait, pour les uns comme pour les autres, se comporter avec un aveuglement et un égoïsme bien contraire à l’esprit scientifique. Il nous semble qu’il faut au contraire dès maintenant se préparer au pire, non seulement en élaborant des mo- dèles théoriques réalistes, mais aussi en réduisant fortement des trains et modes de vie qui, quoiqu’il arrive, sont déjà condamnés. Les esprits les plus jeunes et les plus aventureux y trouveront peut-être des stimulants que n’offrent plus les sociétés de consommation.

Mais, et c’est l’objet de ce livre, pour se préparer au pire, il faudrait que des représentations plus pertinentes que celles inspirées par ce que

nous appelons l’illusion humaniste apparaissent pour décrire les acteurs du drame. il n’est pas interdit de penser que de telles descriptions puis- sent influencer leurs comportements, selon des processus de diffusion

.nous allons pour ce faire et pour commencer, ten-

ter de remonter à l’origine de ce que nous nommons les systèmes anthro-

cognitive complexes.

.

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Chapitre 2.

Aux origines de l’anthropotechnique

reportons nous, en suivant les enseignements des préhistoriens, à la fin du Tertiaire, durant l’Oligocène et le Miocène, pour employer des termes modernes, soit de – 30 à – 5 Ma. Ces périodes ont enregistré comme les précédentes diverses variations climatiques, périodes plus ou moins chaudes et plus ou moins sèches, différant évidemment selon la région du globe observée. Mais dans l’ensemble, la Terre et notamment l’afrique, berceau des grands singes et des premiers hominiens, jouissait d’un climat agréable, favorable à une végétation abondante et diversi- fiée, comme à la coexistence de nombreuses espèces animales. Il en était de même des océans. a posteriori, nous pourrions presque parler d’un petit paradis terrestre. Comme aucun évènement géologique ou climato- logique d’ampleur ne l’a perturbé, depuis la fin du Miocène jusqu’à nos jours, cet équilibre relatif très favorable à l’habitabilité, pour reprendre le terme de James Lovelock, aurait du se maintenir jusqu’à nos époques. on ne mentionnerait donc pas aujourd’hui le drame de Gaïa.

C’était compter sans les aléas de la compétition darwinienne entre les organismes vivants. Celle-ci n’avait pas cessé, depuis les origines de la vie, de favoriser l’apparition, sur le mode du processus darwinien dit de la variation-sélection, de lignées reproductrices mieux adaptées que d’autres aux changements des milieux et à la compétition pour les ressources. Mais il est très important, dès le début d’un exposé tel que celui entrepris ici, de s’entendre sur le champ d’application du processus

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darwinien. Jean-Jacques Kupiec 10 a montré que ce processus, loin de res- ter limité, comme le pensaient les généticiens, à des mutations aléatoires relativement rares affectant les génomes, se produit en permanence à tous les niveaux des organisations biologiques. il n’existe pas une information génétique contenue dans les gènes et transmise de façon univoque aux cellules de l’embryon par des protéines dites stéréospécifiques, qui don- neraient sauf mutations accidentelle, des individus (ou phénotypes) tous à peu près semblables – similitude qui permettrait d’envisager le concept très artificiel d’espèce.

Jean-Jacques Kupiec explique que les gènes produisent en permanence un grand nombre de protéines aux structurations aléatoires. L’interaction de ces protéines entre elles stabilise, toujours de façon aléatoire, certaines d’entre elles. Les variants en résultant sont à leur tour sélectionnés par in- teraction avec la structure de la cellule, d’abord, de l’organisme ensuite. Il convient donc de parler d’un « darwinisme cellulaire » qui augmente considérablement le nombre et la variété, sur le mode aléatoire, des orga- nismes adultes ou phénotypes entrant eux-mêmes en compétition darwi- nienne pour survivre. autrement dit, ce darwinisme généralisé augmente considérablement les chances de voir apparaître des individus différents les uns des autres au sein de populations d’adultes dotés de génomes globalement équivalents (ce qui les fait classer par les rigoriste de la spé- ciation comme membres d’une même espèce). Ces individus différents produiront des lignées différentes qui survivront ou non en fonction de leur capacité à s’adapter aux contraintes du milieu.

Les différences initiales entre individus résultant de la généralisation d’une compétition darwinienne active dès le niveau cellulaire seront sta- bilisées momentanément, au sein des lignées formées par ces individus, en résultat de l’interaction avec le milieu. autrement dit, seules l’em- porteront sur leurs rivales (y compris à l’intérieur d’une même supposée « espèce ») les lignées disposant de caractères morphologiques innovants. Ceux-ci découleront de l’apparition aléatoire de micro-différences au ni- veau des capacités d’expression des gènes, les rendant aptes à exploiter

10 : Kupiec, op.cit. Voir aussi entretien

gents.com/interviews/2009/kupiec.html

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http://www.automatesintelli-

mieux que leurs rivales les possibilités offertes par un milieu naturel lui-même en évolution constante. de telles différences morphologiques ne porteront pas seulement sur ce qui se voit, c’est-à-dire notamment sur l’organisation des appareils moteurs et sensoriels. elles porteront aussi sur ce qui ne se voit pas, c’est-à-dire sur les câblages innés entre groupes neuronaux au sein du système nerveux et plus particulièrement du cortex, responsables, entre autres, des facultés cognitives.

on sait que, à tous les niveaux d’organisation des organismes du règne animal, y compris chez les insectes, les individus disposent de cerveaux capables de commander un certain nombre de comportements « héré- ditaires », autrement dit sélectionnés par les mécanismes découlant de l’expression darwinienne des gènes que nous venons d’évoquer. Mais ces cerveaux sont également dotés de neurones associatifs permettant à l’individu de se représenter lui-même et d’apprendre des comporte- ments nouveaux à la suite d’expériences sur le mode dit des « essais et erreurs ». Ces neurones associatifs (on peut penser aux fameux neu- rones-miroirs découverts récemment et dont nous reparlerons) et leurs réseaux synaptiques ont été eux-mêmes acquis par sélection-stabilisation sous l’influence de ces mêmes mécanismes darwiniens 11 .

Le point important est qu’ils ne commandent pas seulement des com- portements définis à l’avance mais qu’ils peuvent commander des com- portements acquis par les individus au niveau du groupe et transmis no- tamment par imitation. des cerveaux aussi petits que ceux des insectes sociaux, fourmis et abeilles, paraissent capables de générer des contenus cognitifs adaptatifs individuels, stabilisés et transmis éventuellement s’ils offrent de meilleures opportunités de survie à la société dans son ensemble. Les enrichissements apportés par cette créativité neuronale sont donc sélectionnés sous l’effet des contraintes imposées par le milieu et permettent au groupe dans son ensemble de se comporter en superor- ganisme compétitif 12 .

11 : Jean-pierre Changeux. Du vrai, du beau, du bien, editions odile Jacob

2008

12 : Voir la considérable étude de Bert Hölldobler et edward .o. Wilson

consacrée aux insectes sociaux : .The Superorganism, the Beauty, Elegance

31

or ces comportements collectifs transmis par l’imitation et les autres processus de même nature (langages notamment) au niveau des groupes ou sociétés définissent ce que l’on nomme communément une ou des cultures. On voit donc la puissance de la théorie de l’ontophylogenèse de Jean-Jacques Kupiec, sur laquelle nous allons nous appuyer dans la suite de cet essai. elle permet de faire un lien entre deux mondes jusque là en guerre picrocholine, celui de la biologie, caricaturé du nom de terrorisme génétique, et celui de la culture, caricaturé du nom de terrorisme culturel. La guerre historique « nature versus culture », ayant notamment opposé dans des combats sans fin les partisans de la sociobiologie (génétique) et ceux du volontarisme politique, nécessairement culturel, devrait trouver un terrain de conciliation. La théorie de l’ontophylogenèse, en d’autres termes, permet de donner toute sa consistance à l’approche épigénétique ou à celle de l’éco-dévo, dont nous reparlerons plus loin.

Mais ce terrain d’accord ne se trouvera pas si chacun des camps res- te sur ses positions. Le seul terrain permettant de dépasser et sublimer celles-ci, en conjuguant leurs apports respectifs, est celui du superor- ganisme, véritable « symbole » de l’épigénétique, que nous abordons directement ici en proposant le concept de système anthropotechnique. Nous verrons que ce type de superorganisme, jamais étudié en tant que tel jusqu’à présent, résulte pour nous d’une symbiose véritablement inex- tricable, compte tenu des instruments d’observation aujourd’hui disponi- bles, entre le génétique, le culturel et cette excroissance « monstrueuse » du culturel qu’est le technologique.

Cette introduction était nécessaire avant le rappel de ce que furent les premiers utilisateurs de techniques au sein du monde animal. Selon nous en effet, les superorganismes anthropotechniques, avec leurs principales caractéristiques épigénétiques, sont apparus dans l’évolution dès que des primates ont commencé à utiliser systématiquement des outils en com- plément de leur appareillage sensori-moteur.

2.1.

Des primates très ingénieux

Rappelons que selon la théorie de l’ontophylogenèse, les individus présentant du fait du darwinisme cellulaire des aptitudes morphologi- ques et comportementales différentes, leur sort et celui de leurs descen- dants dépendra du milieu ou environnement au sein duquel ils seront obligés de vivre. Si des variants rencontrent des environnements un peu différents de ceux auxquels les parents étaient adaptés, ils s’y développe- ront et créeront de nouvelles lignées aux comportements quelques peu différents. Si, à environnement constant, des variants se montrent capa- bles d’exploiter des ressources du milieu jusqu’ici inutilisables par les as- cendants, là encore, ils créeront de nouvelles lignées dotées de nouveaux comportements. Les nouvelles lignées entreront en compétition avec les anciennes, et les mieux adaptées l’emporteront.

Faut-il parler d’espèces ?

On voit que, dans cette façon de voir les choses, le concept d’espèce est inutile voire nuisible. Ce qui compte est la façon dont un descendant succède à un ascendant et les modifications qu’entraîne cette succession. Si l’on définit par espèce des groupes d’individus isolés de leurs congé- nères et progressivement devenus incapables de s’interféconder, à la suite de mutations rendant la fusion des gamètes impossible, on pourra retenir le terme d’espèce. Mais il ne faudra pas céder à la tentation essen- tialiste conduisant à désigner par espèce une réalité en soi. Beaucoup de changements importants, morphologiques et comportementaux, pourront se produire à génome globalement identique, c’est-à-dire à l’intérieur d’ « espèces » jugées identiques. C’est encore le cas aujourd’hui dans l’espèce humaine où le lapon diffère sensiblement du pygmée à la suite de sélections différentes provenant d’environnements différents.

dans la cadre de ce que nous allons examiner ci-dessus, c’est-à-dire la différenciation entre grands singes de la fin du tertiaire et lignées de ce qu’il a bien fallu nommer ensuite des hominidés, les paléoanthropo- logues se sont donnés beaucoup de mal pour tenter de classer en espèces les rares vestiges qu’ils retrouvent. Faute de pouvoir procéder à des ana- lyses d’ADN à partir d’ossements fossiles pouvant être rattachés à des

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spécimens supposés avoir été en marche vers l’hominisation, ils se sont parallèlement donné beaucoup de mal pour identifier des « gènes de l’ho- minisation » au sein des génomes actuels, afin de remonter dans le temps jusqu’à leur apparition supposée – ce qui a provoqué quelques mauvaises surprises, de nombreux gènes « humains », exprimés ou non, paraissant dater du temps des dinosaures, sinon d’époques bien antérieures.

Les incertitudes résultant du vague des observations ont provoqué d’interminables discussions sur ce qui relevait du singe ou de l’homme, ne fut-ce que sur des points morphologiques tels que l’aptitude à la bi- pédie. Nous pensons que ces discussions, aussi riches soient-elles (à condition qu’elles ne donnent pas lieu à des guerres de religions) n’ont pas un grand intérêt pour nous ici. La seule question en tout cas qui nous préoccupera sera plus factuelle : dans quelles circonstances des primates se seraient, si l’on peut dire, mariés à des outils matériels pour donner naissance aux superorganismes ou entités anthropotechniques primitives dont nous sommes tous les lointains descendants ? Quelles ont été les conséquences comportementales et environnementales de ces « maria- ges » ? Les vestiges paléontologiques et archéologiques, sans être très abondants, permettent de mieux répondre à ces questions qu’à celles in- téressant l’apparition du mythique « gène de l’hominisation ».

Parmi les mammifères, apparus à la fin du Crétacé, une intense com- pétition entre herbivores et carnivores avait provoqué la disparition des animaux de grande taille et simultanément le succès croissant de primates forestiers. Mais ceux-ci, bien que répandus et très actifs, ne menaçaient pas particulièrement le reste de la biosphère. Les choses commencèrent à changer quand certains de ces primates découvrirent à la suite de diverses évolutions génétiques et comportementales, la puissance que leur confé- rait des objets du monde matériel ou l’utilisation de forces physiques propres à ce même monde, comme le feu. ils purent ainsi consommer pour leur survie, à un rythme jamais atteint jusqu’alors, les ressources du monde biologique, provoquant ce faisant des déséquilibres en chaîne. Le premier acte de ce que nous nommons le drame de Gaïa avait com- mencé de façon anodine, mais les destructions s’étendirent à la vitesse si l’on peut dire du feu, en même temps que se construisaient les structures sociales ou niches bâties sur l’exploitation du milieu naturel par les ho- miniens et leurs successeurs.

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rien ne pouvait désormais arrêter l’expansion des humains, armés de leurs outils et de leurs technologies – à commencer par leur expansion géographique et démographique. Selon la loi mise en évidence par Mal- thus, dès qu’une espèce dispose de ressources supérieures à ses besoins immédiats, elle se multiplie selon une progression géométrique jusqu’à épuiser ces mêmes ressources. Ceci fait, elle se retrouve en crise et me- nacée de disparition. Les hommes, espèce prédatrice et tribale, selon le terme de James Lovelock, n’ont pas échappé à ce déterminisme à base génétique. Se reproduisant au rythme le plus élevé possible compte tenu des ressources disponibles, bien illustré par la consigne évangélique du « Croissez et Multipliez », ils ont tout envahi, éliminant pour se faire de la place ou pour s’en nourrir la plupart des espèces végétales et animales, jusqu’à se retrouver dans la situation qui est la leur aujourd’hui, sur une Terre en voie de désertification. Face à ce désert, les sociétés technologi- ques qu’ils ont construites au cours de leur développement ne paraissent pas en mesure d’éviter la destruction de Gaïa et sans doute à terme rapide la leur propre.

Ces considérations sont aujourd’hui connues de tous ceux qui s’effor- cent de jeter un regard systémique sur l’évolution de l’espèce humaine et sur celle de la Terre. elles ne sont généralement pas admises par la phi- losophie humaniste occidentale, car elles paraissent remettre en cause le caractère quasi providentiel de l’homme. Mais, nous l’avons vu, avec les extinctions massives d’origine anthropiques qui se généralisent, il faudra bien les prendre mieux en compte. Mais comment le faire ? Qui décidera et fera appliquer les mesures salvatrices ? Là est la vraie question.

pour commencer à répondre à cette question plus cruciale que toutes les autres, nous proposons une démarche encore inhabituelle: essayer de comprendre les causes originelles qui ont transformé de relativement pai- sibles grands singes forestiers en destructeurs irresponsables. Ceci nous permettra de mieux apprécier la façon dont les sociétés humaines moder- nes, constituées de descendants génétiquement et même culturellement peu modifiés de ces grands singes, réagissent aux menaces actuelles.

Nous verrons que ces causes originelles n’ont rien de mystérieux. Il s’agit semble-t-il d’un hasard de l’évolution, comme il s’en produit en

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permanence beaucoup partout ailleurs. Mais le résultat de ces causes ori- ginelles, c’est-à-dire l’apparition de ce que nous appellerons désormais des systèmes anthropotechniques, fut unique dans l’histoire de la Terre. Il est urgent de tenter de comprendre la logique profonde de ces systèmes. Ce sont eux en effet qui continuent à entraîner Gaïa et nous-mêmes vers des horizons plus que sombres, décrits dans cet essai.

une ou plusieurs mutations sans doute survenues vers - 7 millions d’années, sinon auparavant, encore aujourd’hui mal définies, liées ou concomitantes avec l’acquisition de la bipédie, ont bouleversé les pro- cessus évolutifs par lesquels les êtres vivants se dotaient jusque là de ca- pacités cognitives. C’est ainsi qu’a commencé le drame aboutissant aux extinctions massives se déroulant actuellement. Comme indiqué dans l’introduction à ce chapitre, nous ne nous hasarderons pas à les rattacher à des mutations affectant les génomes ou à des changements significatifs dans l’ordre de préséance des protéines et des cellules produites en résul- tat de l’expression de ces gènes. Ce qui compte pour nous est le résultat.

Un certain nombre de primates ayant bénéficié de ces mutations ont appris à utiliser systématiquement et de façon non programmée généti- quement des objets matériels pour améliorer les conditions de leur survie. Ils ont ce faisant lentement créé des sociétés d’un nouveau type au sein desquelles de nouvelles mutations ou des exaptations les ont progressive- ment éloignés des autres primates sur les plans génétiques et comporte- mentaux. de nombreuses espèces d’hominidés, dont toutes n’ont pas été identifiées, leurs ont succédé. Par éliminations ou fusions successives, n’a survécu que la seule espèce homo sapiens.

rappelons ce que nous avons indiqué précédemment relativement à l’utilisation du concept d’espèce. Si nous le faisons que c’est dans un but de simplification. Pour faciliter les présentations, nous procéderons comme l’écrasante majorité des paléoanthropologues. nous retiendrons pour classer les individus et lignées mentionnées ci-dessous le concept d’espèce et les différentes catégories d’espèces qui ont été proposées. Mais comme indiqué précédemment, nous garderons en tête les réserves faites à ce concept d’espèce par les défenseurs de la théorie de l’ontophy- logenèse. La réification des espèces anciennes nouvellement découvertes

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ou baptisées est dangereuse. elle peut conduire à opposer des lignées qui en fait pouvaient collaborer voire se reproduire entre elles. de plus elle est pratiquement impossible à démontrer, vu le nombre restreint des vesti- ges qui nous sont parvenus. on sait que, concernant des évènements bien plus récents, la coexistence entre homo sapiens et homo neandertalensis qui s’est poursuivie jusqu’à 30.000 ans Bp, les spécialistes discutent encore de la capacité des représentants de ces deux prétendues espèces à s’interféconder. ils s’accordent à dire que les outils et formes de culture qui les caractérisaient respectivement permettent plus utilement de les comparer, voire de les

Premiers systèmes anthropotechniques

Ceci posé, revenons à l’apparition des premiers systèmes anthropo- techniques. L’acquisition de l’utilisation des outils n’a pas engagé un processus darwinien banal n’affectant que des caractères physiques et mentaux, ainsi que les comportements et les niches en résultant. Jamais auparavant aucune espèce vivante n’avait fait appel de cette façon aux ressources du monde extérieur, non pas comme un cadre d’ensemble auquel s’adapter pour ne pas disparaître, mais comme fournissant des moyens de plus en plus polyvalents et versatiles ayant pour résultat de la transformer elle-même tout en transformant ce même monde extérieur.

Les outils ou les pratiques comparables, telles que l’utilisation du feu, ne sont pas de simples produits du monde matériel. L’évolution a pro- grammé toutes les espèces afin qu’elles explorent et modifient le monde au bénéfice de leur survie. Mais elles sont limitées pour ce faire par la por- tée des organes biologiques sensoriels et moteurs acquis au cours de leurs cycles évolutifs. La main augmentée par la pierre et la pierre augmentant la main introduisaient une rupture dans l’ancien équilibre s’étant établi au sein des compétitions darwiniennes entre espèces. La pierre prise en mains cessait d’être une simple pierre pour devenir une machine à ex- plorer et à transformer le monde, d’une puissance jamais vu jusqu’alors, même aux époques où de grands animaux comme les dinosaures sem- blaient par leur propre puissance imposer partout leur présence.

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Dès le début, des organismes vivants associés d’une façon s’étant révélée irréversible à la dynamique transformationnelle d’objets et de forces du monde matériel, sont devenus des machines à créer des mon- des nouveaux et faire disparaître des mondes anciens. Autrement dit, de nouveaux animaux considérablement augmentés, les hominiens, deve- naient capables d’éliminer un nombre considérable d’espèces animales et végétales. Aujourd’hui, ils menacent la survie même de l’écosystème tel que nous le connaissons. aucune autre espèce, même au sein des micro- organismes réputés comme particulièrement invasifs ou industrieux, n’a produit en si peu de temps des modifications de cette ampleur.

Les approches scientifiques traditionnelles, rejoignant en cela les re- ligions et les philosophies, attribuent au développement du cerveau hu- main, de l’intelligence et de la conscience volontaire la capacité qu’ont les hommes à créer des mondes nouveaux, quitte à mettre en péril les mondes anciens. Mais nous pensons que c’est prendre l’effet pour la cause. Ce n’est pas une espèce biologique comme les autres qui serait aujourd’hui à l’oeuvre, dont nous serions tous les représentants. nous sommes inclus dans une population d’hybrides monstrueux (au sens où le monstre est défini comme une créature dont l’apparence et le comportement surpren- nent par leur écart avec les normes d’une société). Ces hybrides sont dif- ficiles à définir car ils ne s’inscrivent dans aucune des catégories utilisées pour classer les êtres vivants, non plus que les objets matériels. nous les rangeons dans la catégorie, elle-même difficile à définir mais utile, des superorganismes. Ce point sera précisé ultérieurement.

Nous proposons ici pour nommer ces hybrides le terme de système anthropotechnique, afin de marquer la symbiose qui s’est établie ainsi entre des organismes vivants, les hominiens primitifs devenus bien plus tard homo sapiens, et des outils et techniques co-évoluant selon leurs propres modalités, mais en interaction permanente avec les organismes des humains. Ceci étant, parler d’un système anthropotechnique unique ne correspondrait pas à ce que l’on peut observer. Le système global est fait d’un grand nombre de systèmes en compétition darwinienne, qui correspondent à des alliances différentes entre humains et techniques elles-mêmes différentes.

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Une précision s’impose dans la définition de ce que nous proposons de nommer des systèmes anthropotechniques. Il faut fixer des limites à ce que ce terme peut recouvrir. il est évident que, dès l’utilisation des pre- miers outils, ceux-ci sont entrés dans le convivium des humains. dès le néolithique, par exemple, les premières pratiques d’élevage et de culture supposaient des outils. L’habitation comportait divers instruments do- mestiques pour l’entretien du feu, la cuisine et la conservation des ali- ments. elle était elle-même un outil, adapté aux climats et aux saisons. aujourd’hui, de même, chacun d’entre nous est entouré d’outils et ob- jets d’usage divers sans lesquels la vie quotidienne paraîtrait impossi- ble. Affirmer que nous participons à un vaste univers anthropotechnique, qui conditionne très largement nos comportements et nos pensées, serait affirmer une évidence, que personne ne discute véritablement. Pouvons nous pour autant considérer que nous sommes instrumentalisés par la cuillère et la fourchette que nous utilisons pour consommer nos repas ? nous le sommes certes, mais cette constatation n’aurait aucune consé- quence méthodologique. Il suffirait de dire que nous sommes immergés dans des sociétés industrielles et des sociétés de consommation pour faire entendre le même message.

Nous réserverons le terme de systèmes anthropotechnique aux seuls superorganismes qui unissent certains humains à des techniques soumi- ses à des processus évolutionnaires rapides, lesquelles échappent glo- balement à la commande voire à la perception de ces humains. en cela réside semble-t-il le point méritant d’être développé. on peut montrer en effet que par ce processus se constituent de nouveaux acteurs dans la compétition darwinienne globale commandant l’évolution biologique. Bénéficiant de toutes les dynamiques des technologies, ces acteurs intro- duisent à des échelles et selon des rythmes nouveaux de nouveaux fac- teurs de mutation, sélection et ampliation influençant l’évolution darwi- nienne générale.

Le point important est que ce processus, dont on constate aujourd’hui le caractère apparemment explosif, n’est pas nouveau. dès les origines, il a commencé à façonner les corps, les cerveaux, les représentations et finalement les comportements. On peut montrer qu’il a commencé à opé-

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rer dès que certains primates ont découvert l’intérêt d’utiliser systémati- quement des objets de leur environnement afin d’en faire des outils et des armes. Le percuteur d’hier, qui n’a plus pour nous qu’une valeur muséo- logique, était pour nos ancêtres aussi lourd de futurs à dévoiler que l’est aujourd’hui pour nous le grand accélérateur du Cern. par contre, aux temps préhistoriques, le processus est resté lent et pendant longtemps, les milieux anthropologiques, biologique et physiques s’y sont adaptés sans enregistrer de changements profonds. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

autrement dit, si nous sommes aujourd’hui instrumentalisés, plus ou moins à notre insu, par l’utilisation de certains outils, ce n’est pas par les cuillères et les fourchettes de nos salles à manger, technologies désor- mais figées. C’est par d’autres outils dont les développements, en bien ou en mal, continuent à se faire sans que nous puissions véritablement les commander, les automobiles, les outils du numérique, les accélérateurs de particules et les satellites, parmi de nombreux autres. L’attention du lecteur doit être attirée sur le fait que la thèse que nous allons développer ici n’est pas scientifique au sens propre du terme. Elle s’appuie sur un certain nombre de faits considérés comme scientifiques, mais elle les dépasse dans une vision plus générale, qui n’est aujourd’hui ni démontrable ni invalidable par des expériences scientifiques. Comme indiqué plus haut, nous voudrions nous inscrire dans la ligne encore mal reconnue de ceux qui développent les concepts de supersystèmes et de superorganismes, afin d’essayer de faire apparaître des relations invisi- bles pour qui s’attache à des phénomènes isolés, non mis en relation les uns avec les autres, tant dans l’espace que dans le temps.

Etude des vestiges

appelons anthropotechnique l’ensemble des processus évolutifs com- plexes ayant permis vers – 7 à – 5 millions d’années avant notre ère l’apparition d’un certain nombre d’espèces d’hominiens se distinguant des primates de l’époque par l’utilisation de plus en plus systématique d’outils et de langages. Les préhistoriens retrouvent de plus en plus de vestiges matériels de ces transformations. parallèlement, les généticiens et anthropologues évolutionnaires réussissent à reconstruire les mutations adaptatives de leurs génomes et les transformations morphologiques et comportementales qui en découlèrent. 13

13 : on tend à dire que les individus représentant les nouvelles espèces étaient très peu

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S’agissait-il d’espèces isolées les unes des autres caractérisées par l’impossibilité d’union fécondes entre leurs membres ou de sous-espè- ces ou races à l’intérieur d’une même espèce ? Même si nous estimons personnellement que la question n’a pas grand intérêt (sauf à susciter des débats non scientifiques, politique, voire religieux), nous avons indiqué plus haut que par commodité nous ne l’esquiverons pas. or la réponse à la question, ainsi posée, est difficile car l’étude des ADN résiduels ne donne pas de résultats précis. Quant aux autres vestiges, ils ne sont pas si- gnifiants à cet égard. On considère généralement cependant qu’il s’agis- sait d’espèces différentes ayant divergé en formes buissonnantes, sur de très longues durées (plusieurs millions d’années), intéressant de très pe- tits effectifs d’individus répartis sur des territoires immenses. Toutes ces espèces n’étaient sans doute pas condamnées à disparaître. Reste que, pour des raisons encore inconnues, aucune n’a survécu, hors celles ayant abouti aux prédécesseurs de l’homo sapiens.

Le tronc principal de cette évolution a été associé aux australopithè- ques présents en Afrique dès - 4 millions d’années et ayant vécu jusqu’à - 2,5 millions d’années. Les premiers outils de pierre, dits de l’olduvien, datés de - 2 millions d’années, ont été attribués à un hominien dit homo habilis, mais peut-être avaient-ils aussi été utilisés par des australopithè- ques récents. on peut voir là les origines de l’anthropotechnique que nous allons décrire. Certains de ces premiers hominiens ont quitté l’afrique et ont migré en Europe et en Asie. Ils ont reçu divers noms, homo erectus en asie, homo ergaster et homo heidelbergensis en europe. Tous avaient acquis l’usage des outils de pierre du type dit coup de poing ou biface, puis l’usage du feu. du tronc commun s’est séparée vers -1 à - 0,5 mil- lion d’années l’espèce des néanderthaliens, contemporaine des premiers homo sapiens. elle ne s’est éteinte qu’à une date récente. ils sont associés

nombreux. C’était sans doute vrai. Mais il faut relativiser. on considère aujourd’hui qu’une espèce n’est capable de survivre que si elle est représentée par quelques cen- taines d’individus au moins. autrement dit, une espèce dont les effectifs sont de 300 et dont les individus ont une espérance de vie de 30 ans doit se renouveler tous les ans au rythme minimum de 10 par an., soit 1000 sur un siècle, 10.000 sur un millénaire et 10.000.000 sur un million d’années. La rareté des vestiges retrouvés ne veut pas dire qu’il ne s’agissait pas de populations importantes, par rapport à celles d’autres espèces de primates peuplant les forêts et savanes africaines à ces époques.

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avec l’industrie lithique dite Moustérienne. on pense par ailleurs que les homo erectus d’asie auraient pu survivre jusqu’à une date encore plus proche de notre époque, dont la forme dite de l’homme de Flores en in- donésie serait un vestige.

On identifie les premiers homo sapiens à leurs caractères génétiques, morphologiques et à leurs outils, dits aurignaciens ou de Cro-Magnon, outils très présents en Afrique du nord, Moyen-Orient et Europe à partir de - 40.000 ans. il est probable que de véritables sapiens, très proches de nous sinon semblables sur le plan corporel, se soient individualisés bien auparavant, entre - 60.000 années, voire - 80.000, sinon plus tôt, com- me indiqué ci-dessous. Signalons que le terme généralement employé d’homo sapiens sapiens pour distinguer les hommes modernes de leurs cousins homo neandertalensis, dénommés homo sapiens neandertalensis, parait tombé en désuétude. Ce dernier a été jugé trop éloigné de l’homo sapiens pour être qualifié lui-même de sapiens, ceci malgré ses capacités cognitives incontestables. Pour simplifier, nous conserverons ici le terme d’homo sapiens pour désigner l’homme moderne, dont nous sommes les représentants.

Les conditions selon lesquelles s’est opérée la transition entre les homo erectus et espèces voisines et les sapiens ne sont pas clairement élucidées, ni les lieux où elle s’est produite. peut-être s’est-elle faite en plusieurs fois, certaines branches pouvant avoir disparu par isolement. Des auteurs, comme indiqué ci-dessus, pensent avoir identifié des in- dividus anatomiquement proches de l’homme moderne, c’est-à-dire du sapiens, en afrique et même en australie, vers - 150.000 années.

ajoutons que, depuis quelques années, les australopithèques présents dans l’est de l’afrique ne sont plus considérés comme les premiers hominidés bipèdes. un fossile découvert en afrique de l’ouest les a remplacés dans ce rôle. il s’agit d’orrorin tugenensis également surnommé Millennium Man. il était devenu momentanément le principal prétendant au statut de premier hominidé bipède, accordé depuis 1993 à Ardipithecus ramidus (- 4 à - 5 Millions d’années), suivi de près par australopithecus afarensis ou australopithèque précité. il a cependant été évincé dans ce rôle en 2002 par Toumaï (Sahelanthropus tchadensis), âgé de - 6,9 à - 7,2 millions d’années.

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on distingue les premiers hominiens de leurs contemporains grands sin- ges par un certain nombre de caractéristiques physiques et comportemen- tales. elles ont été souvent énumérées.: important développement de la capacité crânienne (coefficient d’encéphalisation ou EQ), aptitude à la station debout et à la marche bipède, développement de la main comme instrument multifonctions, transformation du pelvis et du port de tête lié sans doute à la station debout, transformations de l’appareil audio-phona- teur avec rôle particulier de l’os hyoïde, etc. Toutes ces transformations ont précédé l’usage des outils lithiques et celui (supposé) des échanges symboliques de type langagier. Concernant la station debout, on sait que les grands singes la pratiquent occasionnellement, y compris en se dépla- çant sur des branches d’arbres. D’autres animaux le font aussi. Mais chez les hominiens il s’agissait d’un mode de déplacement par défaut, si l’on peut dire, autrement dit devenu standard et ayant entraîné de nombreuses autres conséquences corporelles et culturelles 14 .

2.2. Paléoanthropologie de l’outil et de la conscience de soi 15

récent du préhistorien Jean-Jacques Hublin « Quand

d’autres hommes peuplaient la Terre, Nouveaux regards sur nos origines « Flam- marion 2008 fait le point des connaissances actuelles concernant l’évolu- tion des hominidés. Voir notre article de présentation dans automates intelli-

gents… http://www.automatesintelligents.com/biblionet/2008/dec/hublin.htm.

14

:

L’ouvrage

15 : Deux livres récents, publiés au début de 2008, éclairent d’une lumière croisée la question des origines et de la spécificité de l’espèce humaine. Leurs auteurs sont tous deux éminents dans leurs disciplines. il s’agit d’une part de de Prehistory, Making of the Human Mind, (Weidenfeld and Nicholson 2007) du préhistorien britannique Colin renfrew et, d’autre part, de Human,

the Science behind what makes us unique (Harper Collins 2008) du psycholo-

gue évolutionnaire et neuroscientifique américain Michaël S. Gazzaniga. Les deux auteurs ne semblent pas s’être concertés. ils ne se réfèrent même pas l’un à l’autre. L’ouvrage de Michaël S. Gazzaniga est beaucoup plus touffu que celui de son collègue, mais l’un et l’autre sont également ri- ches en contenus informatifs et surtout en thèmes et références pour plus amples réflexions. Ils éclairent de beaucoup de précisions intéressantes

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pourquoi aux alentours de 2 millions d’années avant notre ère, cer- tains primates du genre Homo (toutes les espèces partageant un ancêtre commun récent sont considérés comme appartenant au même genre) ont- ils commencé à acquérir des capacités cognitives qui leur ont permis de se distinguer des autres primates, australopithèques et ancêtres des grands singes actuels, avec qui ils partageaient des habitats voisins. La réponse qu’apportent à cette question la majorité des paléoanthropolo- gues est sans doute exacte, mais n’est pas suffisante. Elle repose sur l’hy- pothèse que c’est par l’usage des outils que s’est amorcée l’évolution vers l’hominisation. il est indéniable que l’usage des outils a tiré vers le haut les espèces qui en bénéficiaient. Mais la vraie question se situe en deçà. Pourquoi certains primates ont-ils découvert l’intérêt de compléter systématiquement leurs outils corporels naturels par des objets matériels, tandis que d’autres espèces en apparence proches se « satisfaisaient » de ce qu’ils avaient acquis au terme d’évolutions remontant à des dizaines de millions d’années ?

2.2.1. Les données de la paléoanthropologie

rappelons d’abord ce que l’on croit savoir aujourd’hui de l’évolu- tion des outils. aux origines, des espaces de temps extraordinairement longs ont séparé l’apparition des premiers outils indiscutables, dits outils de phase 1 (galets grossièrement taillés ou éclats) et les transformations et perfectionnement de toutes sortes apparues ensuite. Le premier outil identifié serait un nucléus de quartzite avec des traces de taille, mis à jour en Chine près du village de Dongyaositou. Il serait âgé de 3 mil- lions d’années, ce qui en ferait le spécimen le plus ancien connu. on ne mentionne pas dans ce calendrier les simples galets utilisés comme per- cuteurs pour briser des noix ou des os, dont l’usage est sans doute beau- coup plus ancien, mais qui sont difficiles identifier en tant que tels. Les primates en font aussi usage occasionnellement. Les outils indiscutables (pierres aménagées, coups de poing dits bifaces, lames tranchantes) sont évidents à partir de – 2,5 Ma. ils sont associés aux populations d’Homo dits habilis et erectus, lesquelles ont coexisté pendant 500.000 ans sans se mélanger. On rapproche de ceux-ci les Paranthropes (robustus et boi-

sei) d’afrique du Sud et d’afrique de l’est, datés de 2 à 1 Ma, voire da- vantage pour le Paranthropus ethiopicus (2,5 MA). Ces diverses espèces sont plus voisines des Homo que des australopithèques.

Le tableau suivant permet de classer les types d’outils et leurs da- tes d’apparition. il est tiré d’un article de olivier Keller QueLQueS donneeS pour une preHiSToire de La GeoMeTrie.

* Paléolithique archaïque. (-2,5 à –1,5 MA) Homo habilis (volume

cérébral 500 à 800 cc). Afrique. Industrie oldowayenne. Galets taillés :

choppers et chopping tools.

* Paléolithique inférieur. (-1,5 à –0,2 MA) Homo erectus (750 à 1250 cc) afrique, asie, europe. industrie acheuléenne. Bifaces

* Paléolithique moyen (-200000 à –40000) Homo sapiens archaïque,

homo sapiens neandertalis (1200 à 1700 cc). Industrie moustérienne

eclats et lames.

* Paléolithique supérieur (-40000 à –9000) Homo sapiens-sapiens In-

dustrie laminaire. Lames retouchées

* Epipaléolithique africain (à partir de –15000), Mésolithique euro-

péen (-9000 à –5000) Microlithes (petites lames et pointes) géométri- ques

Grâce aux outils de pierre, d’os et de bois (non conservés) ainsi qu’aux « pyrotechniques » associées au feu (d’usage beaucoup plus ancien qu’il n’était supposé il y a quelques décennies), les diverses espèces d’Homo ont pu, très vite après leur apparition, quitter le berceau africain d’ori- gine et s’étendre, par vagues de peuplement successives ou croisées, à l’afrique entière, puis à l’europe, à l’eurasie, à l’indonésie et même à l’Australie. Les hommes modernes, dits homo sapiens (sapiens néan- derthalensis et sapiens sapiens) identifiés vers – 200.000 ans, ont alors hérités de techniques très sophistiquées qui leur ont permis de s’imposer progressivement à toutes les espèces dont ils partageaient le biotope.

notons que les paléoanthropologues, dans leur majorité, considèrent que les nombreuses espèces rattachées au genre australopithèques, ayant vécu dans toute l’afrique et au-delà entre - 4 et -1,5 millions d’années, n’ont pas utilisé d’outils de façon systématique, en les transformant com-

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me le faisaient dès l’origine les Homo, habilis et erectus. ils le faisaient sans doute occasionnellement, à l’instar des grands singes, pour casser des noix ou éloigner des prédateurs. ils avaient les capacités manuelles pour fabriquer des outils, mais sans doute n’avaient-ils pas développé les capacités cognitives nécessaires. Les australopithèques ne sont gé- néralement plus considérés aujourd’hui comme les prédécesseurs des espèces d’Homo leur ayant succédé. Il semble qu’ils se soient enfermés progressivement dans des niches sans débouchés, après cependant s’être répandus dans toute l’Afrique pendant 2 MA (un bel exploit), tandis que les Homo apparaissaient et se généralisaient. australopithecus africanus a vécu en afrique du Sud jusqu’à au moins – 2,2 millions d’années, tan- dis que le plus ancien reste d’Homo, dit Homo habilis, est daté de – 2, 4 millions d’années. il est possible que ce dernier ait évolué à partir d’une autre espèce, par exemple Kenyanthropus platyops, dont on ignore tout des aptitudes cognitives.

avant les australopithèques, de – 7 Ma à – 5 Ma, trois espèces d’ho- minidés sont aujourd’hui connues. elles ont été classées par leurs décou- vreurs dans des genres différents. : Orrorin Tugenensis, (5,8 à 5 MA), Kenya – Ardiphithecus Kadabba (5,8 - 5,2 MA) Kenya – Sahelanthropus Tchadensis (Toumaï, - 7 MA) , Tchad. Il s’agissait sans doute déjà de bipèdes plus ou moins systématiques. Aucun outil n’a été retrouvé sur les sites où ils ont été découverts. Mais le contraire aurait été très surprenant, vu la rareté des vestiges.

notons par ailleurs que de grands efforts sont faits actuellement pour rapprocher les restes d’hominidés de ceux de grands singes archaïques, par exemple le Proconsul (Myocène inférieur, - 20 MA) ou le Pierolapi- thecus (Myocène moyen, - 20 – 15 MA). Ceux ne pratiquaient pas la bi- pédie mais seulement, pour certains d’entre eux, le « grimper vertical ». Si l’on en croit les analyses génétiques, les Homo ont divergé d’avec les ancêtres des chimpanzés vers – 6,6 millions d’années, eux-mêmes d’avec les gorilles vers - 8,6. Ces divers primates, dits hominoïdes, se sont sé- parés des cercopithécoïdes (babouins, macaques, vervets) que nous al- lons retrouver ci-dessous, vers – 38 millions d’années. Avec les céboïdes (singe écureuil, marmoset), les hominoïdes et cercopithécoides forment

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le genre des anthropoïdes, lequel lui-même, avec les Strepsirrhinines que l’on retrouve en particulier à Madagascar, et dont ils se sont séparés à la fin du crétacé, vers – 77 millions d’années, constituent l’ordre des Pri- mates. rappelons qu’à cette époque environ s’éteignaient les derniers grands dinosaures ;

Un puzzle

il faut mettre le lecteur en garde, quand on associe comme nous le fai- sons l’histoire des outils à l’histoire des espèces. Les récits simplificateurs ne sont pas de mise. L’évolution reste encore truffée de points d’ombres. Il s’agit comme le rappellent les scientifiques d’un puzzle progressive- ment construit à partir de vestiges isolés, dispersés dans des espaces et sur des durées de temps immenses. Spontanément, chaque découvreur tend à vouloir identifier une espèce nouvelle à partir d’un fragment sou- vent difficilement interprétable. Par ailleurs, les outils nouveaux de l’hor- loge dite moléculaire ne donnent pas tous de résultats convergents. Les uns procèdent à une datation à partir d’éléments d’adn de conservation difficiles. Les autres exploitent les données fournies par les génomes des populations actuelles (ADN mitochondrial et ADN du chromosome Y, l’un se transmettant de mère en fille et l’autre de père en fils). Il faut recouper les deux et recouper le tout avec l’anthropologie de terrain.

Afin de reconstruire l’histoire des espèces ayant abouti à la générali- sation de l’Homo sapiens (sapiens), plusieurs grandes hypothèses, utili- sant les informations disponibles et donc nécessairement révisables, sont en compétition. La plus ancienne, dite du modèle multirégional, postule que des espèces plus ou moins isolées ont évolué simultanément et in- dépendamment vers l’Homo sapiens dans les trois bassins afrique, asie et Europe où les premiers vestiges de ce dernier ont été identifiés. Se- lon la seconde hypothèse, dite Out of Africa, l’homme moderne n’est apparu qu’en afrique et à remplacé toutes les espèces préexistantes sur les trois continents. Enfin, selon le modèle dit réticulé, le plus en faveur aujourd’hui, des échanges génétiques permanents entre populations mi- grantes et locales auraient conduit à l’apparition et à la généralisation du Sapiens, qui s’est révélé le plus compétitif. aux échelles de temps prises

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en considération par ces trois catégories d’hypothèses, l’usage des outils était déjà généralisé. on peut penser qu’une grande partie de la compé- titivité entre espèces concernées par ces échelles de temps a résulté de l’aptitude à inventer des outils de plus en plus performants et diversifiés, capables de s’adapter à des milieux et contraintes variés.

Des changements morphologiques remontant au miocène supé- rieur

Mais il faut aller plus avant dans la recherche des causes. Faire appel à l’hypothèse de l’outil pour expliquer la divergence entre des primates devenus de ce fait progressivement des hominiens et leurs ex-congénè- res restés grands singes, n’éclaircissait pas la cause première de cette divergence, qui s’est produite sans doute au miocène supérieur, c’est-à- dire de – 2 à - 10 Ma auparavant, sinon plus tôt encore. a ces époques, aucun primate, autant que l’on puisse en juger, n’utilisait systématique- ment d’outils, tels du moins qu’ils ont été retrouvés, c’est-à-dire sous forme de pierres aménagées. par contre, tous étaient déjà engagés dans des évolutions morphologiques et sans doute aussi cérébrales qui les ont écartés du modèle des grands singes.

il semble bien aujourd’hui, en effet, que des mutations déterminantes se soient produites au miocène, dès – 15 MA, les plus importantes ayant permis la bipédie et ses diverses conséquences (libération de la main, nouveau port de la tête et du bassin, nouveaux organes phonateurs, etc.). Les fossiles de ces époques montrent qu’un nombre important d’espè- ces manifeste une tendance au redressement. Le schéma dit pronograde (tronc horizontal) a laissé place chez ces espèces au schéma orthogra- de (tronc redressé puis vertical). Les spécialistes supposent également que les mutations ayant provoqué ces différenciations morphologiques se sont accompagnées, peut-être parallèlement à un accroissement du volume crânien chez certaines espèces, de mutations donnant aux bases neurales de la cognition de nouvelles capacités associatives. Celles-ci se sont précisées à partir sans doute de dispositions déjà présentes dans les cerveaux des prédécesseurs des hominiens mais non exploitées. on cite généralement à cet égard les neurones miroirs ou l’organisation des

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minicolonnes dans les aires cérébrales devenues ultérieurement les aires du langage.

Cependant, la recherche d’éventuelles causes premières ne peut pas s’arrêter là. evoquer des changements morphologiques et cérébraux ne suffit pas. Il faut rechercher les causes naturelles ayant provoqué un en- semble impressionnant de mutations convergentes au sein de certaines espèces, alors que d’autres espèces voisines, apparemment en compé- tition darwinienne avec les premières, n’en bénéficiaient pas. Pour les darwiniens, seuls des changements environnementaux importants peu- vent produire de tels résultats. Ces changements peuvent avoir deux ef- fets opposés mais finalement complémentaires. Les uns obligent les es- pèces qui les subissent à muter pour s’adapter. il s’agit d’un renforcement des pressions de sélections. d’autres libèrent, au moins momentanément, les espèces des pressions de sélection s’exerçant jusque là sur elles ce qui laisse s’exercer une dérive génétique spontanée rendant actifs des gènes jusque là non exprimés. On parle de « sélection relâchée » ou « relaxed selection ». nous reviendrons sur ce point ci-dessous.

il serait irréaliste de penser qu’une seule et unique cause environne- mentale ait pu brutalement conduire des primates jusque là forestiers à se redresser. Très probablement, ces changements se sont produits plusieurs fois et en plusieurs lieux, sur plusieurs millions d’années, entraînant des évolutions convergentes. Le terme utilisé à cet égard est celui d’ « homo- plasie » ou acquisition indépendante de traits similaires. d’autres causes très différentes ont peut-être également joué. Mais ce n’est pas le lieu de discuter ici ces hypothèses. Il suffit de supposer que des modifications dans les pressions de sélection ont provoqué durant le miocène une di- vergence évolutive entre des primates devenus hominidés et des primates restés arboricoles.

revenons à l’usage de l’outil. nous avons dit que les premiers vesti- ges d’outils de pierre ont été identifiés dans des sites datés de – 2 MA. Les hominiens supposés utilisateurs de ces premiers outils ont peut être été des australopithèques. Mais on considère que leur généralisation a été due à des espèces nouvelles, regroupées sous les noms d’Homo habilis

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et Homo erectus (que l’on qualifiait aussi jadis d’Homo faber.) Il avait donc fallu que tous les changement anatomiques et neurologiques résu- més ci-dessus et nécessaires à l’utilisation systématique d’outils de pierre pour améliorer les modes de survie se soient produit bien auparavant. de plus, peut-on envisager que des hominiens, qu’ils soient australopi- thèques ou habilis, aient pu découvrir le rôle utile d’une « association » avec des outils, l’aient transmis et perfectionné de générations en généra- tions, sans qu’ils aient disposé d’un minimum de conscience de soi, que les autres primates n’avaient pas. pour qu’ils aient pu disposer de cette conscience de soi, il fallait que les bases neurales en soient présentes dans leur organisation cérébrale. Mais alors, pourquoi disposaient-ils de telles bases neurales, alors que les autres primates, apparemment, n’en bénéficiaient pas ? On évoque l’hypothèse de ce que nous appellerions volontiers la mutation providentielle. Subitement, une mutation se serait produite chez certains groupes d’individus, au niveau par exemple de leur cortex pariétal, les rendant plus doués que les autres (un peu de la même façon que des enfants surdoués apparaissent de temps à autres chez les humains modernes).

Nous pensons cependant que cette hypothèse de la mutation provi- dentielle parait un peu ad hoc. nous préférons pour notre part celle, beau- coup plus « passe-partout » si l’on peut dire, selon laquelle l’ensemble des primates disposaient à l’époque et disposent encore, de capacités cogniti- ves suffisantes pour leur permettre de développer l’usage des outils. Ces capacités comprennent l’amorce d’une aptitude à la conscience de soi. Si les primates qui ne sont pas devenus des hominidés n’ont pas développé ces capacités, au miocène comme aujourd’hui, ce fut parce qu’ils n’en avaient pas besoin pour survivre dans leur milieu d’origine. Seuls cer- tains de ces primates ont, sans doute par hasard et du fait qu’ils s’étaient retrouvés entre – 5 et – 2 Ma dans des environnements différemment sélectifs, développé ces capacités. La thèse du darwinisme cellulaire pro- posée par Jean-Jacques Kupiec apporte un soutien à ces suppositions, puisqu’elle favorise l’idée d’une grande variabilité dans le production des phénotypes au sein de populations disposant d’un même génome. parmi un grand nombre de variants différents, il serait peu étonnant que certains d’entre eux aient découvert, de très nombreuses fois d’ailleurs, l’intérêt d’une « symbiose » avec des objets du monde matériels qui ont progressivement complété leurs outils corporels.

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on peut supposer que, dès que des primates soumis à de nouvelles pressions de sélection avaient constaté l’intérêt pour la survie de l’uti- lisation systématique d’un outil de pierre, par exemple un percuteur afin de briser des noix, un système d’enrichissement croisé à deux pôles s’est mis en place, associant les utilisateurs de l’outil et les formes successi- vement prises par ce dernier. Au sein de ce système, les deux catégories de « partenaires », le vivant et le matériel, se sont trouvés engagés dans la construction d’un ou plusieurs ensembles évolutionnaires complexes associant des corps, des cerveaux et des esprits de plus en plus façon- nés par les usages de l’outil, d’une part, des outils se développant selon des dynamiques spécifiques de nature mécanique guidant d’une certaine façon la main de leurs utilisateurs, d’autre part. Nous utilisons pour dé- signer ce système à deux pôles le terme de superorganisme ou système anthropotechnique.

Des outils qui n’en étaient pas encore

Mais dira-t-on, les premières traces d’outils remontent à – 2 Ma. il n’existait rien auparavant, ni rien de tel chez les animaux modernes. C’est là que la plupart des biologistes évolutionnistes s’inscrivent en faux. on sait que les anthropoïdes, appartenant à des ordres différents, hominoïdes ou cercopithécoïdes (macaques ou babouins) utilisent spon- tanément différents objets prélevés dans le milieu à titre d’outils tem- poraires, cannes, percuteurs, armes de jet. Bien d’autres mammifères et oiseaux le font aussi. il est donc légitime de supposer que certains primates s’étant redressés sur leurs membres antérieurs et se retrouvant dotés d’organes leur facilitant la manipulation de ces objets, les aient utilisés de plus en plus systématiquement, dès – 5 MA, à titre d’outils. Ils auraient ainsi donné l’occasion à des capacités cognitives dont les bases neurales étaient jusque là dispersées dans leur cerveau et non mises en oeuvre, de s’assembler en boites à outils cognitives. Celles-ci auraient progressivement donné naissance à la conscience de soi, au langage et à l’intelligence. Cette évolution serait restée très lente, sans grands effets aujourd’hui visibles, pendant 3 Ma environ. elle aurait produit les pre- miers outils de pierre aujourd’hui retrouvés vers – 2 MA et se serait enfin brutalement épanouie avec Homo sapiens vers – 200.000 ans.

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Si nous voulons aujourd’hui retracer cette évolution, il faudra pren- dre garde à ne pas se focaliser seulement sur l’évolution des corps et des cerveaux, en oubliant celle, s’étant produite en parallèle, des niches environnementales et notamment des outils et technologies constituant ces niches. une espèce, par son activité, se crée une niche formant bou- clier à l’intérieur de laquelle se déroule une co-évolution complexifiante résultant des interactions entre les mutations génétiques et l’enrichisse- ment de la niche. on parle aussi d’éco-devo ou d’évolution épigénétique. C’est ce sur quoi insiste la théorie de l’ontophylogenèse de Jean-Jacques Kupiec, en insistant sur le rôle stabilisateur des mutations aléatoires joué par l’interaction avec l’environnement, à quelque niveau que ce situe cet environnement. C’est ce qu’il nomme l’hétéro-organisation.

Soit, dira notre lecteur, mais quelle preuve peut-on avancer pour jus- tifier l’hypothèse selon laquelle la manipulation, entreprise par hasard, d’objets du monde matériel par des primates obligés de s’adapter à des milieux différents de l’environnement forestier ancestral, ait pu – si cette manipulation avait produit des résultats justifiant son « renfor- cement » dans les réseaux neuronaux du primate manipulateur, donner naissance aux bases neurales de la cognition supérieure ? il se trouve qu’un article récent de la journaliste Laura Spinney vient à point nommé nous apporter le commencement de preuve dont nous avons besoin 16

Acquisition de la conscience de soi et du langage chez des macaques et des marmosets.

L’article rapporte les recherches du chercheur japonais atsushi iri- ki, chef du Laboratory for Symbolic Cognitive Development au sein du RIKEN Brain Science Institute de Wako, Japon 17 . L’équipe de celui-ci travaille depuis déjà plusieurs années en vue de montrer que des maca- ques japonais peuvent acquérir spontanément des capacités cognitives complexes en étant entraînés à l’utilisation d’outils plus ou moins sim- ples, par exemple un petit râteau pour attirer de la nourriture. Les grands

16 : Tools maketh the monkey, NewScientist, 11 octobre 2008, p. 42.

17 : Laboratory for Symbolic Cognitive Development (Atsushi Iriki) http://www.brain.

riken.jp/en/a_iriki.html

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singes, chimpanzés et orangs-outangs, sont réputés pour leur capacité à apprendre le langage des signes, à développer des consciences de soi limitées (se reconnaître dans un miroir), à faire montre de théorie de l’es- prit en prêtant des intentions à des tiers, congénères ou humains. Mais ce n’est pas le cas du macaque, considéré comme « moins évolué ». On lui attribue l’intelligence d’un enfant de 2 ans alors que les chimpanzés auraient celle d’un enfant de 7 ans. Le macaque dans la nature n’imite pas et ne prête qu’une attention limitée à ses congénères.

or atsushi iriki suppose que les cerveaux des macaques, comme ceux d’autres petits singes tels les marmosets avec lesquels il se propose maintenant d’expérimenter, disposent de tous les composants nécessai- res à l’intelligence de type humain. Mais ces composants ne se sont pas assemblés en « système global », parce que, dans la vie sauvage, les macaques n’en avaient pas besoin. Si l’on place un de ces animaux dans un environnement humanisé très sélectif, il se montre par contre capable, en quelques semaines et non en quelques générations, de faire preuve de pré-capacités cognitives de haut niveau, telles la conscience de soi et le protolangage.

Nous ne décrirons pas ici les situations expérimentales ayant per- mis de doter les macaques du laboratoire de l’amorce de telles capaci- tés. Leur objectif, comme indiqué ci-dessus, est d’entraîner l’animal à utiliser des outils afin de se procurer de la nourriture. Il ne s’agit pas cependant d’un simple dressage destiné à réaliser des performances pour lesquelles beaucoup d’animaux dits savants se montrent experts. atsushi iriki montre que le bras du singe prolongé par l’outil est très rapidement considéré par le sujet comme une prolongement de son corps, qu’il pourra utiliser à de nombreuses tâches non programmées à l’avance. Il l’aura ainsi intégré à la « conscience de soi » qu’il a de lui-même. Cette conscience commence par l’image du corps que, grâ- ce à ses sens, le sujet acquiert de lui-même. Lorsque le sujet perçoit la vue de son bras prolongé d’un râteau, il acquiert une image plus so- phistiquée de lui-même que celle résultant des simples perceptions ci- noesthésiques (ou kinesthésiques) dont il dispose spontanément. Fait exceptionnel, l’image perçue au travers d’un miroir joue le même rôle.

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dès qu’il a acquis cette conscience renforcée de soi, autrement dit dès qu’il constate qu’il peut en agissant sur le bras armé de l’outil provoquer des modifications de l’environnement qui présentent pour lui des avan- tages, une pression de sélection s’exerce sur son cerveau pour renfor- cer les circuits neuronaux contribuant à ce que atsushi iriki appelle une « construction intentionnelle de niche », autrement dit une interaction dynamique en allers et retours entre le cerveau et le milieu. C’est cette interaction que nous nommons pour notre part, dans le cas des humains, un système anthropotechnique. Dans le cas des macaques évoqués ici, nous pourrions parler de l’amorce de mise en place d’un système cer- copithécoïdotechnique ! La construction d’une conscience renforcée de soi conduit immédiatement, y compris en ce qui concerne les macaques japonais, à l’apparition d’une conscience de l’existence des autres. Le sujet leur prête des intentions, les imite et cherche à communiquer avec eux, en inventant des langages symboliques ad hoc si de tels langages n’existaient pas déjà.

Toutes ces hypothèses ne restent pas du domaine de la conjecture. At- sushi Iriki et son équipe ont vérifié par imagerie cérébrale que les maca- ques ainsi entraînés manifestaient une activité électrique nouvelle dans les neurones du cortex pariétal en charge de l’image de soi. Ces neurones conservent après quelques expériences les nouvelles capacités ainsi ac- quises. on peut supposer que cette situation pourrait favoriser la prise en charge par le génome des mutations provoquant les modifications à long terme des bases neurales intéressées. après quelques générations, pourquoi pas, les macaques pourraient alors surpasser en intelligence non seulement les chimpanzés mais même un enfant de 9 ans. Ceci d’autant plus que d’autres expériences ont montré que soumis à des contraintes un peu voisines, à partir de l’utilisation d’outils, les cerveaux des macaques ont enregistré une expansion des cortex préfrontal et pariétal, important chez l’homme dans le contrôle des comportements sociaux complexes. or ces cortex se sont développés rapidement durant les dernières dizaines de milliers d’années de l’évolution humaine, marqués par l’explosion des pratiques ouvrières.

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nous pourrions pour notre part retenir de la publication de ces résultats une conclusion s’appliquant aux questions posées dans le présent livre :

pourquoi subitement, avant même de disposer d’outils, certains primates sont-ils devenus plus intelligents que d’autres ? point ne serait besoin, pour expliquer ce paradoxe, de faire appel à des mutations génétiques développant les aires cognitives du cerveau. en manipulant, un peu par hasard initialement, des objets de l’environnement, et constatant les bons effets de cette manipulation, certains primates bipèdes auraient augmenté les capacités des aires de leur cortex pariétal responsables de l’image de soi. il en aurait résulté une propension, vite diffusée par imitation au sein du groupe, à utiliser le corps prolongé de ces outils improvisés pour se construire l’amorce d’une niche intentionnelle. de l’outil improvisé à

l’outil préparé, il n’y aurait eu qu’un pas – nécessitant pourtant quelques

2 à 3 Ma pour être franchi….

atsushi iriki reste prudent dans l’interprétation de ses résultats,

d’autant plus que certains de ses collègues prétendent qu’ils ne pour- raient pas être rétro-transposés à des cerveaux de primates vivants il y a

5 à 7 Ma. Mais selon nous, l’objection ne tient pas. Si les cerveaux des

macaques, marmosets et autres petits singes avec lesquels le chercheur japonais travaille disposent des outils dispersés nécessaire à la construc- tion d’une conscience de soi, auxquels ils n’avaient pas eu besoin de recourir dans la nature, cela pourrait montrer que cette boite à outil exis- tait dans avant le miocène. elle remonterait probablement au crétacé, à l’apparition des primates, tous genres réunis. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas supposer qu’elle existait aussi chez d’autres mammifères de cette époque, voire chez les dinosaures, précités. dans ce cas, il serait urgent de les rechercher chez les descendants actuels de toutes ces espèces. il faudrait pour cela faire interagir systématiquement les représentants d’es- pèces modernes avec des outils modernes. Comme quoi la conscience de soi, dont les humains se plaisent à se croire les seuls détenteurs, serait une propriété très généralement répandue, au moins virtuellement, et ne demandant qu’à s’exprimer.

en ce qui concerne précisément la conscience humaine, les mêmes hypothèses entraîneront les mêmes conclusions. Les cerveaux des prima-

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tes humains disposent certainement encore (comme ceux d’ailleurs des autres primates) de nombreuses bases neurales ou gènes appropriés non encore exprimés. L’interaction avec les technologies modernes, au sein des systèmes anthropotechniques de demain, pourrait provoquer bien des surprises en matière d’intelligence et de conscience augmentées. C’est le vœu de tous ceux qui encouragent le co-développement des intelligen- ces naturelles et des intelligences artificielles. Nous y reviendrons dans la suite de ce travail.

2.2.2. Peut-on parler de « gènes de l’hominisation » ?

il est probable que les différents changements morphologiques pro- pres aux hominiens ont initialement résulté uniquement de mutations génétiques d’origine aléatoire, celles-ci ayant, entre autres, initialisé des changements dans l’architecture d’un certain nombre d’aires cérébrales très localisées, mais stratégiques. Tous les gènes responsables de ces changements n’ont pas été identifiés. Le plus souvent par ailleurs, ils préexistent chez les primates et d’autres animaux, sans s’exprimer aussi directement.

Nous reprenons dans cet essai sans la discuter l’hypothèse que la divergence entre les grands singes et les hominiens a trouvé son origine dans une première série de mutations de même nature que toutes cel- les ayant au long de l’évolution provoqué la différenciation des espèces existantes suivies de l’apparition d’espèces nouvelles se révélant mieux adaptées que les espèces précédentes à des changements de l’environ- nement. On peut imaginer que parmi un grand nombre de mutations (ou micro-mutations, à génome constant) plus ou moins aléatoires, certaines d’entre elles ont donné au cerveau des primates bénéficiaires une ca- pacité d’attention au monde qui manquait à leurs cousins chimpanzés. Cette capacité d’attention aurait été stabilisée par les bons résultats qui en découlaient, c’est-à-dire la possibilité d’utiliser systématiquement divers objets du milieu, tels que des pierres, pour accroître l’efficacité de leurs outils et armes naturelles. Cette découverte auraient alors conduit les li- gnées qui en bénéficiaient à transformer progressivement tant leur mode de vie et leur milieu qu’elles-mêmes.

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Très vite sans doute, les premiers échanges d’informations symboli- ques sont apparus. on pense qu’il s’est d’abord agi de communications par gestes, déjà présentes sous forme plus simples chez certains grands singes. Les gestes se sont accompagnés de prélangages vocalisés orga- nisés et codifiés. On estime aujourd’hui que des langages rudimentaires, exploitant des bases anatomiques et neurologiques déjà en place chez les primates plus anciens et renforcées par la bipédie, sont apparues bien plus tôt qu’initialement supposé, vers – 2 millions et peut-être – 4 mil- lions d’années. Certains préhistoriens pensent que sans langage, et sans les bases neurales le rendant possible, l’utilisation systématique d’objets matériels et à plus forte raison leur façonnage afin d’en faire des outils spécialisés, n’auraient pas été possible 18 . a l’inverse, ces activités pré- manufacturières ont orienté la complexification des langages, en obli- geant à diversifier les contextes et introduire des syntaxes élémentaires sur le type sujet, verbe et complément d’objet. Il s’agit là d’un argument de plus en faveur de l’hypothèse selon laquelle c’est l’interaction avec les outils qui a accéléré les processus d’hominisation. notons à ce propos que, si l’on en croit ces hypothèses, non seulement les néandertaliens parlaient, ce dont on doutait encore il y a quelques années, mais peut-être aussi les australopithèques et certainement les homo erectus. 19

Précisons cependant que l’hypothèse d’une mutation fondatrice n’est pas retenue par tous les généticiens. ils constatent en effet la présence de gènes apparemment semblables à ceux des hominiens dans les génomes de diverses espèces animales, lesquelles n’ont jamais donné naissance à des comportements analogues à ceux des hominiens. Mais il s’agit là pour nous d’un débat de spécialistes. L’essentiel est de comprendre que, pour une raison ou pour une autre, de mutations aléatoires stabilisées par l’usage ont induit chez un certain nombre de primates déjà quelque peu modifiés sur le plan corporel, notamment par l’amorce de la station

18 : On trouvera des variations sur ce thème dans le livre du linguiste derek Bickerton : Adam’s tongue, Hox humans made language and how language made Humans, Hill and Wang 2008

19 : Sur la préhistoire du langage, on pourra s’informer rapidement mais efficacement en consultant un excellent documentaire (vendu en DVD) de Bernard Favre, produit pour arte : les origines du langage

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debout, des changements neurologiques décisifs. Ceux-ci les ont rendus capables d’observer qu’utiliser systématiquement des outils en prolonge- ment de la main et en informer les membres de leurs groupes apportait des avantages importants dans la lutte pour la vie.

Tous les anthropologues savent cela, évidemment. ils savent aussi,

(The Sapient Mind), que les facteurs biologiques tels que la station debout ou la libération de la main, puis l’acquisition de nouvelles aptitudes cogni- tives, n’ont pas été les seuls à provoquer la marche vers l’hominisation. Vers - 60.000 ans, la morphologie du corps et l’organisation du cerveau ont cessé de se modifier spontanément et les facteurs épigénétiques résul- tant de l’interaction avec le milieu culturel ont entraîné le développement de capacités telles que l’invention, le langage complexe et le travail en commun à grande échelle. il en est résulté un processus d’enrichissement croisé entre le génome, l’environnement et les êtres vivants et outils avec lesquels chaque individu interagit. Mais sans la mutation initiale, aucune hominisation ne se serait produite. L’évolution aurait au mieux donné naissance à des primates capables de survivre quelques temps en milieu ouvert ou désertique, loin des forêts d’origine. notons que, en appliquant à la lettre l’hypothèse de l’ontophylogenèse, rien ne permet semble-t-il d’affirmer que, chez l’homme moderne, les gènes ou leurs modes d’ex- pression dans la formation des phénotypes n’évoluent plus désormais. nous reviendrons sur ce point controversé ultérieurement.

il est évident que les premiers primates à utiliser des outils ne l’ont pas fait sous l’influence d’un milieu que leur culture aurait déjà enrichi, par imitation de leurs prédécesseurs. un tel milieu n’existait pas avant. ils ont donc innové, probablement sans s’en rendre compte, tout au moins initialement. Mais, selon nous, l’innovation ne s’est pas limitée à utiliser des pierres pour casser des noix, ni le feu pour débroussailler, comme on le dit souvent. Les hominiens accomplissant ces gestes, constatant leur intérêt et explorant par essais et erreurs les autres services essentiels à la survie que pouvaient rendre les pierres, bâtons, os et dépouilles d’ani- maux de leur environnement, se sont véritablement unis à ces objets en contrepartie des services qu’ils leurs rendaient. il s’est agi dès le début d’une union conclue sur une base plus contraignante que celle à laquelle

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nous pensons quand nous nous proposons pour notre part d’utiliser un marteau pour planter un clou. on doit par ailleurs étendre le terme d’outil aux différentes plantes, notamment des hallucinogènes, dont les homi- niens ont systématisé le recueil et la consommation 20

Ce terme d’union ou même de mariage symbolique, proposé ici, pour- ra surprendre. Cependant, il ne nous parait pas trop fort. Le fait de pren- dre une pierre en main pour briser une noix et surtout de répéter ce geste chaque fois que nécessaire, en donnant aux congénères un exemple rapi- dement imité, a changé radicalement le statut de ces précurseurs. ils ont cessé d’évoluer comme la plupart des animaux dans le cadre relativement étroit de comportements hérités. ils ne se sont plus limités à interagir avec un monde extérieur constitué pour eux d’éléments dont le rôle utile ou nuisible à la survie avait été identifié depuis des générations. Ils ont découvert que la pierre utilisée comme outil ne se réduisait pas au seul rôle dont ils avaient auparavant appris qu’elle était capable : casser des noix. Elle se transformait selon les besoins en outil polyvalent.

Ceci non pas seulement parce que telle pierre pouvait être utilisée à plusieurs usages, mais aussi parce que la première pierre utilisée pour un usage déterminé avait ouvert les yeux à l’hominien : le monde autour de lui était peuplé de pierres semblables et différentes à la fois, susceptibles de fournir un nombre illimité de services plus utiles les uns que les autres. pour explorer tous ces usages, et poussé par la nécessité d’améliorer les conditions de sa survie, chaque sujet se retrouvait enchaîné à la pierre (communiait si l’on peut dire avec son essence) et dédiait aux activités partagées avec elle un nombre croissant de ses ressources physiques et mentales.

Aussi bien, il n’est pas pertinent de qualifier d’outils les premiers ob- jets du monde matériel utilisés systématiquement par des hominiens pour augmenter les capacités de leurs corps. il vaudrait mieux parler d’asso- ciés. Sans doute, comme le feu un peu plus tard, furent-ils même adorés

20 : Voir notre article dans Automates Intelligents « Paléoanthropolo-

» http://www.automatesintelligents.com/echanges/2008/dec/drogue.

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sinon divinisés. nous verrons ultérieurement que le terme d’associé sera celui utilisé pour désigner les robots autonomes avec lesquels les hu- mains s’uniront pour transformer les sociétés de demain. il ne viendra à personne l’idée de voir en eux des outils. dès les débuts de l’âge de pier- re, les hominidés se sont associés d’une façon devenue définitive avec des objets du monde matériel devenus pour eux des partenaires polyva- lents et évolutionnaires. Ce ne furent pas les humains qui les ont rendus polyvalents et qui les ont fait évoluer. Tout au moins, ils n’auraient pas pu le faire seuls. ils ont pu le faire parce que leurs associés du monde ma- tériel étaient par eux-mêmes aptes, non seulement à rendre les services que l’on attendait d’eux, mais à suggérer des services nouveaux que l’on n’imaginait pas de leur demander.

Ainsi se sont dès les origines mis en place les premières symbioses entre le bio-anthropologique et le matériel que nous qualifions dans cet essai du terme générique de systèmes anthropotechniques. Nous revien- drons sur ce concept et sur ce qu’il peut signifier aujourd’hui pour l’es- pèce humaine et pour l’évolution de la vie en général. avant d’en arriver là, revoyons les circonstances qui furent à l’origine de l’hominisation, dont nous venons de dire qu’elle a marqué le début de l’ère des systèmes anthropotechniques, ou anthropotechnoscène (par extension du terme an- thropocène désigné par certains paléohistoriens pour désigner les temps ayant succédé aux ères géologiques où l’homme n’existait pas encore).

il est intéressant de voir que l’origine de cette transformation majeure dans les processus évolutifs de la nature se trouve dans quelques mu- tations ou même « exaptations » 21 probablement survenues au hasard et apparemment mineures s’étant produites au sein des aires corticales de quelques primates perdus dans l’obscurité des « âges farouches » 22 . Comment les généticiens interprètent-ils aujourd’hui ces mutations ou

21: On nomme exaptation, en suivant Stephen Jay Gould, l’utilisation, sous la pression de la compétition darwinienne, de propriétés corporelles ou génétiques affectées historiquement à d’autres usages dont la néces- sité n’est plus aussi grande. 22 : pour reprendre l’expression des auteurs de cette belle bande dessi- née dédiée à Rahan, le fils des âges farouches. http://www.rahan.org/

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exaptations fondatrices, bien plus intéressantes à comprendre que les mu- tations ultérieures du génome humain. Ces dernières posent moins de problèmes, car on peut montrer qu’elles résultent d’un processus banal d’interaction entre des phénotypes et des niches qui étaient en modifica- tion continue du fait de l’emploi de plus en plus systématique des outils.

La recherche de la mutation fondatrice s’impose d’ailleurs pour deux raisons méthodologiques. La première vise à fournir des réponses aux arguments des religions pour qui l’apparition de l’homme n’a pu avoir de causes « naturelles ». La seconde présente plus d’actualité. Elle oblige à réfléchir à ce qui se passerait si de nouvelles mutations génétiques, survenant comme toutes les autres au hasard, augmentaient sensiblement les capacités du cerveau humain moderne dédiées aux tâches cogniti- ves. Le mutant serait-il impitoyablement éliminé ou serait-il à l’origine d’une nouvelle espèce d’hommes dotés d’intelligences supérieures. on sait que cette perspective est régulièrement envisagée lorsque des enfants dits surdoués sont identifiés dans le milieu scolaire.

Des gènes bien antérieurs à l’hominisation

on considère généralement que l’accroissement des capacités cogni- tives a été parallèle à l’augmentation de la taille des cerveaux. Certes, il n’y a pas un rapport fixe entre le coefficient d’encéphalisation (rapport entre le poids du cerveau et celui du corps) propre à chaque espèce et leurs aptitudes cognitives. d’autres causes interviennent, notamment des différences dans les capacités de connectivité interne propres à tel ou tel type de cerveau.

Sous ces réserves, c’est bien cependant l’augmentation de la taille du cerveau qui a marqué le départ de la différenciation entre les hominiens et leurs congénères primates. or cette augmentation n’a pu résulter que de l’évolution d’un certain nombre de gènes. plusieurs d’entre eux ont été identifiés il y a quelques années. Il s’agit notamment des gènes Mi- crocéphalin et aSpM dont les défectuosités provoquent des désordres graves de développement physique et mental. Ces gènes et d’autres ana- logues étaient présents depuis longtemps dans les lignées de primates, mais ils ont évolué rapidement après la divergence entre hominiens et

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chimpanzés, ce qui laisse supposer qu’ils ont bien été responsables de l’explosion de la taille des cerveaux de nos ancêtres. ils ont ainsi donné un avantage compétitif considérable à ces derniers. L’augmentation de la taille du cerveau n’a pas été uniformément répartie. elle a favorisé le néocortex en général et certaines zones dans celui-ci, ainsi que le cervelet et la matière blanche importante pour la connectivité. Toutes ces régions sont déterminantes pour le développement des fonctions cognitives supé- rieures, y compris le langage.

L’aptitude au langage complexe, apparue sans doute en même temps et parce que les hominiens étaient transformés par l’utilisation des outils mais après l’accroissement de la taille des cerveaux, ne pose pas les mê- mes questions que les mutations ayant provoqué la divergence initiale d’avec les primates. Les bases en existaient. il n’est pas inutile de rap- peler ici ce qu’en pensent aujourd’hui les généticiens. il est évident que le langage possède une base génétique. or les gènes intervenant dans la production des échanges symboliques, à base de gestes puis de vocali- sation, existaient depuis des temps très anciens, certains même pouvant être antérieurs aux dinosaures. par ailleurs le processus épigénétique d’hominisation était déjà en cours depuis quelques centaines de milliers d’années, sinon quelques millions d’années. Les mutations permettant aux cerveaux des humains de commencer à s’engager dans des échanges langagiers ont donc trouvé, au long d’une grande durée de temps ayant commencé sans doute vers – 5,5 millions d’années, un environnement favorable à leur sélection.

Cependant, s’interroger sur les bases génétiques du langage ne consis- te pas à se demander pourquoi, subitement, les humains se seraient mis à parler. L’intérêt de cette nouvelle fonction au plan de la compétition darwinienne saute aux yeux. On peut se demander pourquoi, par contre, des espèces dont les caractères anatomiques n’étaient pas très différents de ceux des premiers hominiens n’ont pas développé de langages com- plexes. existaient-ils entre les uns et les autres des différences génétiques plus importantes que l’on imagine, qui auraient permis le développement du langage chez les hominiens ? Quels étaient ou quels sont les gènes dont les mutations ou l’activation ont brutalement favorisé cette aptitude. La réponse à cette question nécessite comme on le devine d’abandonner

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tout réductionnisme génétique. aucun gène n’existe dont on puisse af- firmer qu’il s’agit du gène du langage, brutalement apparu. Là encore, l’évolution a été longue et ses processus ont été complexes, d’ailleurs encore très largement mal connus à ce jour.

De la même façon que l’action des gènes Microcéphalin et ASPM avaient été découverte en étudiant des anomalies morphologiques, ce fut en étudiant des troubles dans l’expression langagière présentés par une famille britannique, les KE, que l’on identifia un gène baptisé FOXP2 dont une mutation provoquait les troubles en question. Le gène fut très rapi- dement baptisé «gène du langage» ou «gène de la grammaire». Plusieurs années après, il apparu que les choses n’étaient pas si simples. Ce gène avait évolué bien avant les dinosaures et se trouve aujourd’hui présent sous des versions peu différentes chez de nombreux animaux, allant des oiseaux aux chauves-souris et aux abeilles. Il a été aussi identifié chez les néanderthaliens. La protéine pour laquelle code le gène FOXP2, dite aussi Foxp2, est très peu différentes, de l’homme aux autres espèces. Cepen- dant, on a montré qu’elle avait enregistré deux changements récents dans les 200.000 dernières années, correspondant à une évolution dans le gène FOXP2 survenue à une époque contemporaine à celle de l’apparition des premiers langages humains. pour s’être répandue si rapidement, cette mutation devait présenter un avantage évolutionnaire important

Ceci ne veut pas dire cependant que le gène FOXP2 soit à proprement parler le gène du langage. Les choses sont bien plus complexes. L’étude de son rôle dans les nombreuses espèces où il est présent montre qu’il s’agit d’un gène dit de transcription qui active de nombreux autres gènes (plusieurs centaines sans doute) et en invalide d’autres, au fur et à mesure du développement. il s’exprime durant la mise en place de nombreux organes, poumons, œsophage, cœur et cerveau. il commande l’apprentis- sage et la mise en œuvre de nombreuses coordinations locomotrices per- mettant par exemple à l’oiseau chanteur de former des vocalises comple- xes ou à la chauve-souris d’utiliser son système d’écholocalisation. Chez l’homme, ses défaillances provoquent, comme l’avait montré l’étude de la famille Ke, des troubles divers de la coordination des muscles et cen- tres nerveux nécessaires au langage. Mais son action précise sur l’organi- sation structurelle du cerveau et la croissance des neurones, notamment

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au niveau des aires intervenant dans le langage humain, reste encore à identifier. Des dizaines de gènes sont impliqués par ailleurs dont plu- sieurs s’expriment différemment chez l’homme et chez le chimpanzé.

autrement dit, si le gène FOXP2 n’est pas exactement le gène du langa- ge, tout en étant indispensable à la mise en place et au développement des aptitudes langagières, il reste à mettre en évidence les processus ayant permis voici – 500.000 à - 200.000 ans environ à nos ancêtres d’utili- ser leurs potentialités locomotrices pour échanger de véritables messa- ges à contenus symboliques. On a suggéré, nous l’avons rappelé, que les premiers langages résultaient d’une combinaison de gestes et mimi- ques, complétés de messages sonores du type de ceux courants chez les animaux. probablement. on a constaté que certains singes utilisent des gestes de leur main droite pour communiquer, or ceux-ci sont comman- dés par l’hémisphère gauche responsable des opérations logiques. Mais là encore, sous quelles impulsions et pour répondre à quelles exigences se sont développés ces gestes et vocalises ? rien n’empêche de penser que, comme pour l’utilisation des premiers outils, ce fut par un hasard judicieusement exploité que les premiers inventeurs du langage en ont découvert les vertus, notamment pour transmettre des savoir-faire utiles à l’emploi puis à la fabrication d’outils. dans ce cas, les centaines de milliers d’années de symbiose entre les humains et les outils ont facilité cette généralisation du langage.

Transformations des bases neurales

Il ne suffit pas d’évoquer des mutations génétiques pour compren- dre comment, dans un délai relativement rapide, des primates non en- core hominisés, ayant bénéficié de ces mutations, ont compris subite- ment qu’ils pouvaient utiliser systématiquement des outils pour amélio- rer leurs conditions de survie. L’ouvrage précité de Michaël Gazzaniga propose à cet égard quelques hypothèses intéressantes. L’auteur, dès le premier chapitre, pose une question déterminante : le cerveau humain est-il unique ? il l’est si l’on considère ses performances globales, mais l’est-il d’un point de vue anatomique ? La réponse à la question n’est pas aussi évidente que l’on pourrait croire. Les constituants de base du cerveau, les neurones, se ressemblent beaucoup d’une espèce à l’autre,

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et fonctionnent de la même façon. Faut-il prendre en compte le rapport entre le poids du cerveau et celui du corps ? Certes, les humains l’empor- tent au plan quantitatif sur les autres animaux, y compris les primates. Il faut observer pourtant que la capacité crânienne du néanderthalien était en moyenne de 1.500 cm 3 alors que celle de l’homme moderne est de 1.340 cm 3 . Les premiers ont certes développé une culture importante, néanmoins ils n’ont pas réussi à s’imposer aux homo sapiens. de plus le volume cérébral des homo sapiens a diminué d’environ 150 cm 3 depuis les origines de l’espèce, alors que les cultures et les structures sociales se complexifiaient considérablement.

Michaël Gazzaniga, qui avait étudié des personnes dont le corps cal- leux avait été sectionné et avait pu mesurer ainsi les compétences diffé- rentes des deux hémisphères, a constaté que cette opération apparemment épouvante n’avait guère de conséquence sur l’intelligence des patients. Ceci parce que l’hémisphère gauche peut se charger à lui seul des opéra- tions logiques, parole, pensée, génération d’hypothèses. Dans le domaine de la perception sensorielle, notamment visuelle, par contre le cerveau droit se montre le plus performant. il s’agirait donc là d’une première spécialisation ayant contribué à différencier les cerveaux des humains de ceux des primates. D’une façon générale, la latéralisation et la spéciali- sation des aires cérébrales est beaucoup plus poussée chez l’homme que chez les autres espèces, où elle n’existe pas ou n’est qu’esquissée.

en ce qui concerne la taille du néocortex, qui n’a cessé d’augmenter au cours de l’évolution, les différences entre primates et humains sont évidentes, mais pas déterminantes a priori. Le néocortex du petit singe Galago fait 46% du volume cervical total, contre 76% chez le chimpanzé et à peine plus chez l’homme. Le chimpanzé dispose-t-il de 76% de l’in- telligence humaine ? Par ailleurs, il n’apparaît pas de grandes différences dans la taille des aires corticales nécessaires à la cognition. Les lobes frontaux du cerveau humain, par exemple ne sont guère plus importants que ceux des grands singes. pourtant, le langage humain fait appel à ces lobes, ce qui aurait du provoquer leur explosion.

Mais des différences plus fines peuvent être notées, par exemple dans la taille du cortex préfrontal et l’importance qu’y prend la « matière blan-

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che » faite de fibres connectant les différentes parties du système ner- veux. nous n’entrerons pas dans les détails. Bornons nous à indiquer que selon Michaël Gazzaniga, le cortex préfrontal des mammifères non primates comporte deux zones déterminantes pour le traitement des sti- mulus internes et externes corrélés dans la fabrication des émotions. Les primates en ont trois, la troisième comportant une aire 10 très connectée au reste du cerveau et responsable de ce que l’on pourrait appeler les as- pects rationnels de la prise de décision. or cette aire est plus étendue et mieux interconnecté chez les humains que chez les primates, ce qui ren- drait les humains plus flexibles et mieux capables de décisions originales. d’autres différences apparaissent entre les lobes temporal et pariétal des cerveaux, mais leurs conséquences précises restent à étudier. par ailleurs, en dehors du cortex, le cervelet humain, qui assure la coordination mo- trice et qui avec le thalamus contribue à l’information du cortex, est plus développé chez l’homme que chez le singe.

Les aires corticales, dont on a progressivement découvert la spécia- lisation dans le traitement des informations sensorielles en entrée et la formation de réponses en sortie, sont plus nombreuses chez les primates que chez les autres mammifères. Cependant, à la surprise générale, on a découvert qu’elles ne l’étaient pas plus chez l’homme que chez les autres primates. Les primates non-humains ont les mêmes aires corticales que les hommes, et elles assurent les mêmes fonctions spécifiques de base. Les primates ont ainsi comme les hommes des aires pour le langage et l’usage des outils notamment les aires de Broca et Wernicke. elles sont également latéralisées, comme chez l’homme. où se trouvent alors les différences ? Pourquoi les primates ne parlent-ils pas ? Selon Michaël Gazzaniga, il apparaît cependant une différence qui pourrait être respon- sable du caractère unique du cerveau humain. elle se situe au niveau du planum temporale, une des composantes de l’aire de Wernicke elle-même associée à la compréhension des langages écrit et parlé. Le planum tempo- rale est plus grand dans l’hémisphère gauche des rhésus, des chimpanzés et des humains. Mais chez ces derniers, de plus, les minicolonnes du planum temporale gauche y sont plus grandes et plus espacées que chez les primates.

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Pour comprendre ce que signifie cette différence, il faut poursuivre l’étude des minicolonnes au niveau microscopique. Les minicolonnes, présentes dans les six couches du cortex des primates et communes aux cerveaux de tous les mammifères, constituent l’équivalent de micropro- cesseurs responsables du fonctionnement logique du cerveau. Mais leur nombre et leur organisation cellulaire et chimique varient beaucoup se- lon les espèces, d’une part, et d’une région du cerveau à l’autre d’autre part. Que pourrait alors signifier la dissymétrie dans les minicolonnes du planum temporale identifiée chez les humains ? On pense qu’un plus grand espace entre minicolonnes de cette aire pourrait signifier des différences dans les capacités de connexion et donc dans la finesse de l’analyse des informations entrantes.

Ceci ne suffit pas cependant pour justifier la supériorité du cerveau humain dans les fonctions cognitives. Michaël Gazzaniga la recherche- rait plutôt dans la latéralisation poussée caractérisant ce dernier, et dans le rôle du corps calleux, corpus callosum, servant de jonction entre les deux hémisphères. Selon lui, au fur et à mesure que le cerveau des hominiens était sollicité par l’augmentation des besoins de traitement découlant de l’enrichissement de leurs activités culturelles, il avait été obligé de se spécialiser. Il existe en effet une limite à la complexification du tissu neu- ronal et à la densification des liaisons interneuronales à courte distance, indispensables pour la computation, d’autant plus que la capacité crâ- nienne, pour des raisons mécaniques, ne peut s’accroître indéfiniment.

L’évolution aurait alors privilégié la solution consistant à réserver les mutations à l’un des hémisphères, laissant l’autre accomplir les fonc- tions courantes qui ne pouvaient pas être interrompues pour autant. Le corps calleux aurait pour cela servi de répartiteur entre les évènements. Hémisphère par hémisphère, une moitié des régions corticales en charge de fonctions identiques chez les primates ou d’autres animaux aurait être déchargée de ses tâches de routines, pour que ses capacités soient utili- sées, exaptées, afin de faire face à de nouvelles exigences fonctionnelles. Selon les fonctions, l’un et l’autre hémisphère auraient pu être sollicités pour participer à cet investissement global. La circulation intra-hémisphé- rique des informations serait par conséquence devenue plus importante, en quantité et en qualité, que la circulation inter-hémisphères. Chez les

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humains adultes d’aujourd’hui, chaque hémisphère coopterait les fonc- tions pour lesquelles il aurait été le mieux armé par l’évolution, le corps calleux restant responsable de l’équilibre du système et pouvant pallier à d’éventuelles défaillances. L’étude des patients « split brain » montre d’ailleurs qu’ils souffrent précisément de défaillances, dans la qualité ou les temps de réponse des réactions, peu observables à première vue mais indiscutables.

neurones miroirs, avec , traduit de l’italien par Marilène Raiola, décembre 2007, édi- tion Odile Jacob,, a montré l’importance de leur rôle pour permettre aux cerveaux des primates d’acquérir les rudiments d’une théorie de l’esprit (TOM, theory of Mind). La ToM est une faculté consistant à prêter aux autres, objets, êtres vivants et semblables, des intentions et idées que l’on éprouve pour son propre compte. elle est à la source, non seulement de nombreuses superstitions, mais plus utilement de la la possibilité de se représenter les actions des autres, puis de les imiter.

La découverte des neurones-miroirs, dont on n’a pas assez, pensons- nous, souligné l’importance (elle aurait mérité – ou mériterait encore - un prix Nobel), met sur la voie de la compréhension de la façon dont opère la conscience de soi chez les humains. Les neurones miroirs sont en effet chez l’homme beaucoup plus développés et impliqués dans les activités courantes qu’ils ne le sont chez le singe. ils participent ainsi, selon Gia- como Rizzolatti, à la construction d’un cerveau modulaire spécifique à l’homme. C’est par de tels développements survenus au cours de l’évo- lution des hominiens que ce sont mis en place des systèmes latéralisés spécialisés opérant au sein d’une dynamique d’ensemble imposée par le système global. Là reposerait donc le caractère unique du cerveau hu- main. Ceci dit, comment et pourquoi certaines fibres neuronales se sont- elles spécialisées en ce que l’on nomme désormais des neurones –miroirs ? La réponse reste à trouver.

Quel est l’intérêt pour nous d’évoquer ces différentes hypothèses re- latives aux modifications génétiques et aux transformations des bases neurales qu’elles auraient provoquées dans les cerveaux des premiers hominiens ? C’est de conforter l’hypothèse selon laquelle l’usage des outils, usage découvert par hasard, a rencontré toute une série de dis- positions favorables préexistant dans le cerveau de ces hominiens, à la

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suite de certaines mutations préalables. Cet usage a pu ainsi exploser au point de transformer radicalement la niche environnementale des espè- ces bénéficiaires et entraîner un cycle ininterrompu pendant au moins un million d’années de nouvelles mutations génétiques adaptatives et de perfectionnement des outils. Si les autres primates n’ont pas « su » voir l’intérêt d’utiliser systématiquement des objets matériels dont ils se ser- vaient pourtant occasionnellement, c’est parce qu’ils n’avaient pas « bé- néficié » de ces mutations dans les aires neuronales qui leur auraient été nécessaires pour le faire.

La «pression de sélection atténuée »

il reste à ce demander pourquoi toutes ces mutations sont survenues chez certains primates devenus ainsi des hominiens et non chez les autres restés grands singes. nous avons rappelé que les causes possibles de

la divergence entre hominiens et primates à partir d’un supposé ancêtre

commun sont nombreuses, mais qu’aucune ne fait apparaître un facteur qui soit à lui seul décisif. Les préhistoriens ont évoqué des modifications environnementales ayant obligé les précurseurs des hominiens à quitter

la forêt équatoriale pour vivre dans des milieux nouveaux plus secs ou

plus découverts, favorisant des propriétés telles que la bipédie jusque là non encouragées par la pression de sélection. Les généticiens évoquent

de leur côté, nous l’avons vu, des mutations dans les gènes commandant

l’architecture ou le fonctionnement de certaines aires cérébrales. Celles-

ci auraient permis le développement de nouvelles capacités cognitives,

d’où notamment l’emploi plus systématique des outils qui ne sont qu’oc-

casionnellement utilisés par les grands singes.

Les deux séries de causes ont pu se juxtaposer, provoquant l’émer- gence de nombreuses espèces de préhominiens plus ou moins proches, sur de longues périodes de temps et dans de vastes aires géographiques, grossièrement de l’est à l’ouest de l’afrique subsaharienne. La plupart de ces espèces auraient disparu, sauf celles dont seraient issues les pre- mières lignées d’australopithèques puis d’homo habilis, les seules dont des restes suffisamment explicites ont été identifiées. Mais ces causes ressemblent un peu à celles évoquées dans le problème de la poule et de l’œuf, si l’on peut employer ce terme familier. Qui a commencé ? Et d’autres causes n’ont-elles pas joué ?

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Nous pensons qu’on ne résoudra pas cette difficulté par des arguments purement paléoclimatiques ou archéologiques. il faut sans doute revoir l’idée que l’on se fait de l’évolution génétique et des rapports qu’elle entretient avec les pressions de l’environnement. a cet égard, les travaux de Terrence deacon, professeur d’anthropologie et de linguistique biolo- gique à Berkeley, paraissent offrir des perspectives intéressantes, même si ils ne sont pas reçus sans discussions par les autres anthropologues. 23

Terrence deacon, en étudiant l’oiseau dit diamant mandarin ou benga- lese finch (Taenopygia guttata), a cherché à comprendre pourquoi certaines espèces d’oiseaux domestiqués développent spontanément (sans sélec- tion provenant des éleveurs) de nombreuses variétés de plumage et de chant alors que leurs semblables en liberté ne le font pas. Ce problème apparemment mineur pose une question bien plus générale : pour quelles raisons apparaît et se propage la complexité en biologie ? En excluant évi- demment les explications finalistes, il faut pour le comprendre faire appel à la théorie darwinienne de l’évolution. Celle-ci repose sur l’hypothèse bien connue selon laquelle ce sont des contraintes de sélection très fortes qui éliminent les mutations de l’adn ne produisant pas d’avantages de survie, pour conserver celles conférant un gain en termes d’adaptation. Les descendants en bénéficient et peuvent, notamment s’ils se trouvent isolés de leurs ascendants, fonder de nouvelles espèces, exhibant de nou- veaux caractères. Darwin lui-même a expliqué de cette façon, sauf à faire référence aux gènes qu’il ne connaissait pas, la diversité des espèces de pinsons vivant dans les Galapagos.

pour Terrence deacon, si ce processus n’est pas à exclure, évidem- ment, il doit être complété par un autre, résultant de ce qu’il a qualifié d’une atténuation dans la pression de sélection (relaxed selection). Le mode d’action de ce nouveau processus est facile à comprendre; On sait que, dans tout génome, les mutations se produisent à un rythme soutenu. Mais la plupart d’entre elles, quand elles ne sont pas létales, n’entraî- nent pas de conséquences durables parce qu’elles sont éliminées par la pression de sélection. Cependant, si pour une raison quelconque, la pres- sion se relâche, certaines de ces mutations, et les modifications qu’elles

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entraînent dans les phénotypes, sont conservées et deviennent visibles. C’est ce que l’on appelle la dérive génétique. Le phénomène est connu depuis longtemps et peut être observé très généralement, depuis les virus et bactéries jusqu’aux animaux supérieurs. des gènes et les caractères associés peuvent être conservés et transmis alors qu’ils n’ont pas d’utilité immédiate. Les individus porteurs perdent en spécificité adaptative ce qu’ils acquièrent en flexibilité.

ainsi les diamants mandarins élevés en captivité peuvent développer de nombreuses couleurs et types de chants qui leurs auraient été inu- tiles voire nuisibles en liberté. des couleurs vives les feraient repérer par les prédateurs et des chants sophistiqués ne leur permettraient plus de communiquer utilement avec des partenaires au moment des amours, alors que s’imposent des messages de reconnaissance transmis hérédi- tairement depuis l’apparition de l’espèce. il arrive cependant que des in- dividus s’étant du fait de la diminution des pressions de sélection dotés de propriétés inutiles, peuvent se retrouver pourvus de propriétés utiles à leur survie, si des changements extérieurs font apparaître de nouvelles pressions sélectives,. Celles-ci s’inscrivent alors durablement dans les génomes et peuvent induire l’apparition de nouvelles espèces. plus gé- néralement, quand une espèce animale, pour une raison ou une autre, se retrouve dans un nouvel environnement où ne figurent plus ses compé- titeurs habituels, elle peut grâce à la dérive génétique permise par une « sélection relaxée », développer de nouveaux caractères qui se révèleront favorables à la survie au sein d’autres milieux exerçant d’autres pressions sélectives, sans attendre la survenue de mutations aléatoires conformes au schéma darwinien classique.

Selon Terrence deacon, si, pour une raison ou une autre, certains grands singes s’étaient trouvés transportés dans un milieu différent de celui auquel ils étaient adaptés, passant par exemple de la forêt dense à la savane, ils auraient pu bénéficier d’un relâchement de la sélection exer- cée par les besoins de survie en forêt et acquérir de nombreuses autres propriétés, dont certaines leur auraient permis par la suite de survivre et se multiplier dans des environnements très différents. Dans cette hypo- thèse, il n’est pas nécessaire de faire appel à une hypothétique mutation initiale fondatrice pour expliquer la divergence d’avec les grands singes.

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Il suffit d’en revenir à la vieille hypothèse du changement de milieu, lui-même résultant d’événements fortuits, tels des modifications de l’en- vironnement n’affectant que les conditions de vie d’un petit nombre d’in- dividus ou d’espèces.

Ce serait ainsi, depuis l’hypothétique Toumaï jusqu’aux premiers homo habilis, que certains primates auraient pu, en toute tranquillité si l’on peut dire, profiter du relâchement de la pression de sélection jusque là imposée par les exigences de la vie dans un milieu forestier pour ac- quérir de nouvelles aptitudes. Celles-ci auraient pu résulter de l’expres- sion de gènes jusqu’ici muets, par exemple ceux supposés commander la présence des neurones miroirs, identifiés chez beaucoup d’animaux mais n’ayant jamais chez eux généré la théorie de l’esprit et la conscience de soi caractéristiques des hominiens. Ces nouvelles aptitudes auraient pu aussi découler de mutations produites par des dérives génétiques, appa- remment secondaires mais ayant eu un effet important dans le processus d’hominisation. il aurait pu s’agir, par exemple, de certaines des modi- fications corporelles accompagnant la généralisation de la bipédie. Les divers traits nouveaux en résultant auraient alors permis aux hominiens héritant de ces mutations de résister aux pressions de sélection spécifi- ques aux milieux nouveaux qu’ils auraient progressivement explorés, en afrique et au delà.

nous évoquons souvent dans cet essai le concept de sélection de ni- che. une espèce, par son activité, se crée une niche formant bouclier à l’intérieur de laquelle se déroule une co-évolution complexifiante résul- tant des interactions entre les mutations génétiques et l’enrichissement de la niche. on parle aussi d’éco-devo ou d’évolution épigénétique. Celle-ci se produit dans tous les cas où des espèces se créent des niches bien défi- nies, comme le font des insectes sociaux tels que les termites et les four- mis. dans le cas des hominidés, la co-évolution entre l’espèce et sa niche, c’est-à-dire avec le milieu transformé par l’activité de ladite espèce, à pu se faire assez vite. on parle aussi en ce cas d’évolution baldwinienne.

La théorie de l’évolution baldwinienne ou ontogénique est une ancien- ne théorie évolutionnaire présentée en 1886 par le psychologue américain James Mark Baldwin, qui avait cherché, dans un article intitulé «A New

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Factor in Evolution» , à expliquer les mécanismes à la base de l’acquisition de compétences générales, s’ajoutant ou se substituant à ceux découlant de capacités innées bien plus spécialisées. Ces compétences générales ouvrent l’accès de l’espèce qui en est bénéficiaire à de nouveaux milieux avec lesquels elle peut interagir de façon continue. L’effet Baldwin est à la base de la compréhension de l’éco-devo. Celle-ci propose des scé- narios selon lesquels les changements d’un caractère survenant dans un organisme en interaction avec son milieu sont progressivement assimilés au plan génétique et enrichissent la palette des répertoires adaptatifs de l’espèce considérée.

C’est ainsi, comme il a été souvent expliqué, que l’acquisition de l’usa- ge des outils de pierre, puis du feu, a libéré les hominiens des contraintes de l’alimentation en racines ou en viande crues. de nombreuses transfor- mations physiques et cérébrales en ont découlé, dont de nouvelles capa- cités cognitives ayant en retour introduit des innovations technologiques et culturelles. Des cycles d’interactions incessants entre les humains et les « niches » qu’ils se construisaient ont fini par provoqué la sortie du paléolithique récent et l’entrée dans le néolithique.

Nous n’exclurions pas, pour notre part, l’hypothèse selon laquelle les mutations initiales responsables des améliorations de fonctionnement du cerveau observées au début du processus d’hominisation aient pu être produites par des facteurs externes survenus par hasard, comme l’inges- tion accidentelle d’aliments comportant des composés mutagènes, comme il vient d’être envisagé à propos des effets de l’acide Valproic sur la co- gnition. La revue NewScientist du 20 septembre 2008, p. 34, commente les travaux des chercheurs Kamila et Henry Markram de l’Institut Fédé- ral de Technologie de Lausanne, qui pourraient représenter une percée considérable dans la compréhension des causes de l’autisme. Selon ces chercheurs, il était apparu que l’ingestion par les mères d’un anticonvul- sif dit acide Valproic (VPA) aurait été responsable de la naissance d’un certain nombre d’enfants autistes. or des essais sur le rat ont montré que cet acide provoquait des transformations dans le système nerveux cen- tral induisant des comportements proches de l’autisme. en étudiant plus en détail les rats ainsi traités, dits rats Vpa, les chercheurs ont constaté qu’ils avaient subi une croissance anormale du cerveau. Celle-ci s’était

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traduite au niveau de leur cortex, par la multiplication de « minicolonnes » neuronales qui nous l’avons vu sont considérées comme les micropro- cesseurs de base des couches corticales. Ces minicolonnes sont indispen- sables aux opérations cognitives, mais si elles sont trop nombreuses et trop étroitement connectées les unes aux autres, elles peuvent provoquer un emballement du traitement des informations sensoriels par le cor- tex. autrement dit, chez l’humain, cette disposition pourrait provoquer des hallucinations, troubles de la représentations et bouffées d’angoisse contre lesquels le sujet autiste se protégerait en se retirant en lui-même. par contre, elles pourraient permettre une activation de l’intelligence, ac- tivation que l’on retrouve également chez de tels sujets.

Cette découverte pourrait être très importante, concernant l’autisme. Les spécialistes en discutent. Mais, pour ce qui concerne notre propos, elle pourrait se révéler extrêmement significative. Nous avons rappelé que la croissance du cerveau s’était produite de façon sinon linéaire du moins globalement continue depuis les premiers hominiens jusqu’à nos jours. Mais cette croissance ne suffit pas à expliquer l’accroissement des capacités cognitives, si elle ne s’accompagne pas d’une augmentation de la densité du tissu corticale et des évolutions correspondantes de l’archi- tecture du cerveau. Nous avons indiqué ci-dessus que Michaël Gazzaniga signale le rôle des minicolonnes dans l’accroissement des capacités co- gnitives. Il va plus loin et fait l’hypothèse que si le centre du langage dans l’hémisphère gauche, associé aux neurones du planum temporale dans l’aire de Wernicke est plus développé que son correspondant dans l’hémisphère droit, c’est parce que l’architecture de cette région est spécifique et ne se retrouve que chez les humains. Les minicolonnes y sont plus grandes et plus espacées. Ceci provoquerait une moindre densité des liaisons den- dritiques et la possibilité de traitements plus élaborés des informations liées à l’audition et au langage.

Ne discutons pas ici ces hypothèses ni des nombreuses autres qu’y ajoute l’auteur, car nous ne pouvons juger de leur pertinence. nous pou- vons seulement retenir qu’en rapprochant les études sur les rats et enfants autistes dits Vpa de celles des biologistes évolutionnaires s’intéressant à la raison pour laquelle les humains sont devenus, selon le terme de Michaël Gazzaniga, uniques, on pourrait en tirer des conséquences inté-

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ressantes. On pourrait ainsi envisager, à titre de première hypothèse, que l’ingestion par certains primates, aux alentours de -7 à -5 millions d’an- nées, de substances ayant les mêmes effets que l’acide VPA sur la crois- sance cérébrale et la densité des minicolonnes, aurait pu faire de certains de ces primates, sinon des autistes, du moins des individus plus sensibles aux stimuli sensoriels et plus capables de les organiser en contenus de connaissance que leurs congénères. Ils auraient alors bénéficié d’avan- tages décisifs dans la compétition darwinienne. ils auraient trouvé ces substances dans des écosystèmes nouveaux qu’ils auraient explorés au cours de migrations imposées par des changements climatiques. Ceci aurait entraîné des modifications irréversibles de leurs génomes. Il en aurait finalement résulté de nouveaux processus intéressant la neuroge- nèse, de nouvelles architectures propices à la cognition, de nouveaux comportements sociaux, au sein de nouvelles espèces. On conçoit bien que l’hypothèse présentée ici n’est pas vérifiable. Elle a seulement l’in- térêt de rappeler qu’en paléontologie, le principe « petites causes, grands effets » doit rester présent dans les esprits.

on sait que, concernant les neurones miroirs considérés comme res- ponsable, au moins en partie, de l’apparition des comportements mimé- tiques, du langage et de la conscience de soi, les mêmes questions non résolues se posent. pourquoi ces neurones, présents dans beaucoup de cerveaux animaux même anciens, n’ont-ils pas induit des comportements analogues à ceux propres aux humains. des recherches plus approfon- dis sur la neurogenèse des fibres et aires corticales travaillant en miroir montreraient peut–être qu’une petite modification dans l’alimentation de certains préhominiens, ou toute autre cause triviale, aurait pu déclencher chez eux la puissance associative de neurones corticaux jusqu’alors peu actifs.

2.3. Du paléolithique au néolithique. Construction des systèmes anthropotechniques

Nous avons proposé de définir le système anthropotechnique comme une entité hybride, informelle au regard de la définition classique des organismes, associant des humains et des technologies dans la conduite d’actions de transformation du monde et dans la production de nombreux

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objets et constructions. il s’agit en fait d’un superorganisme au sens uti- lisé par de nombreux auteurs récents, notamment Howard Bloom, pour décrire des groupes tels que les nations, les partis politiques, les sectes religieuses ou, dans le monde animal, les meutes, essaims ou autres re- groupements d’individus se comportant en groupe d’une façon différente de la façon dont se comportent quand ils sont seuls les individus qui les composent. Ces superorganismes entrent en compétition darwinienne et exercent les uns sur les autres une pression de sélection qui s’exerce sur le groupe entier, intéressant par ses résultats positifs ou négatifs au regard de la survie, tous les individus du groupe. C’est le concept de sélection de groupe, déjà abordé en introduction et que nous discuterons dans le chapitre ii.

Beaucoup de biologistes évolutionnaires ou de sociologues refusent d’utiliser le concept de superorganismes et de sélection de groupe, dans lesquels ils voient une entité trop imprécise pour faire l’objet d’études rigoureuses. Il reste qu’elle est très parlante et très efficace pour des des- criptions non mathématiques et globales (bayesiennes) du monde. C’est ainsi semble-t-il que les cerveaux animaux ou humains primitifs déchif- frent leur environnement biologique. nous allons donc poursuivre la relecture de la préhistoire et de l’histoire ancienne en utilisant le concept de système anthropotechnique, sans prétendre lui donner une rigueur scientifique qu’il ne peut avoir. Disons seulement qu’il ouvre des pistes permettant d’expliquer comment les humains utilisant les outils ont pro- gressivement construits, non seulement les territoires où ils vivaient et les comportements qu’ils pratiquaient, mais leurs esprits (mind) et leurs contenus de conscience.

Les préhistoriens et historiens s’intéressant aux hautes époques n’uti- lisent pas ce concept. ils s’en tiennent à la pétition de principe tradi- tionnelle selon laquelle l’humanité commençante, dotée d’aptitudes nou- velles, différentes de celles des primates leurs ancêtres, se serait pro- gressivement dégagée de l’animalité par le seul exercice de ses capacités cognitives exceptionnelles. Cette conviction repose sur l’hypothèse que l’espèce humaine aurait très tôt bénéficié de formes d’intelligences et de conscience de soi (self conciousness ou self awareness) qui lui aurait permis de faire brutalement un saut qualitatif considérable dans la façon

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de comprendre et de transformer le monde. ils ne veulent pas voir que ces nouvelles capacités cognitives dont ils dotent généreusement l’hu- manité à ses débuts ont été progressivement construites, en résultat de l’empreinte imposée aux corps et aux cerveaux par l’utilisation d’outils de plus en plus technologiques. ils ne veulent pas voir que ces outils évo- luaient selon des modalités propres, à la fois proches et très différentes des modes d’évolution des organismes biologiques. ils ne veulent pas voir enfin que les modes d’évolution biologiques et technologiques ont été si profondément imbriqués au sein des systèmes anthropotechniques dont nous parlons, qu’ils ne peuvent être compris qu’au regard d’une approche globalisante de l’ensemble symbiotique constitué par l’humain et l’outil.

une raison philosophique assez profonde s’oppose semble-t-il à cette approche. on lui reprocherait de ranimer la vieille querelle réduction- niste sinon marxiste, selon laquelle les infrastructures technologiques définissent les superstructures sociologiques. Selon nous, l’intuition marxiste était bonne, y compris celle recherchant dans une synthèse entre infrastructures et superstructures le résultat final de la dialectique trans- formationniste engagée. Mais le schéma du matérialisme historique est bien trop sommaire pour être vraiment utile aujourd’hui. par contre, nous sommes persuadés que donner un rôle essentiel aux technologies et à tout ce par quoi elles s’expriment dans le développement des individus humains, des groupes et des idées déplait aux défenseurs d’une concep- tion de l’humanisme quasi religieuse. Pour eux, l’humanité définie par l’humanisme doit être mise à l’abri des contingences historiques. elle s’impose comme une référence scientifique et morale absolue, à la façon d’une entité divine.

2.3.1. Intrication des esprits et des outils matériels

il est intéressant de voir cependant que des préhistoriens récents et non contaminés par l’esprit évangélique, sans envisager encore franche- ment le concept de complexe anthropotechnique proposé dans cet es- sai, y font appel sans s’en rendre véritablement compte. C’est le cas de l’ouvrage du distingué préhistorien britannique Colin refrew, déjà cité

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en référence 24 . dans le tableau qu’il présente de l’état des connaissances concernant l’histoire des anciennes civilisations, il met l’accent sur les points qui rejoignent ceux évoqués dans notre essai : le rôle des gènes dans la spéciation et le relais (sur le mode de la co-évolution) pris par les constructions matérielles résultant de l’utilisation des technologies par les humains dans la détermination des contenus cognitifs spécifiques de leurs cerveaux. Ces cerveaux et leurs contenus sont aujourd’hui plus que jamais définis aujourd’hui par ce que sir Colin appelle « the matérial enga- gement », autrement dit l’intrication avec les produits matériels résultant des dimensions technologiques prises par leur évolution.

il signale dans l’introduction de son travail que la science ne peut se limiter aux détails, à la recherche desquels les paléontologues et archéo- logues sont par nécessité contraints. elle doit rechercher des modèles généraux (patterns) révélant un ordre sous-jacent, voire une ou des lois plus générales jouant le rôle explicatif que fut au 19e siècle l’origine des espèces de darwin. Colin renfrew pense avoir pu le faire, évitant ainsi que l’arbre des détails ne lui cache la forêt des évolutions anthropolo- giques. il l’aurait sans doute fait avec encore plus d’aisance s’il avait pleinement utilisé le modèle de système anthropotechnique soutenu par celui de l’ontophylogenèse

Nul ne nie que l’esprit humain se soit progressivement complexifié à partir des comportements nouveaux eux-mêmes permis par les « progrès technologiques » résultant de l’utilisation des outils lithiques, du feu, des objets pouvant servir d’ornements. Le langage et des représentations complexes de soi, du monde, du passé et du futur en ont découlé. Mais contrairement à beaucoup d’auteurs qui associent le début de cette « ré- volution humaine » au début du paléolithique moyen, vers - 40.000 ans, Colin renfrew considère que le véritable décollage s’est produit bien plus tard, avec la révolution agricole du néolithique, en asie occidentale, au Moyen Orient puis en Europe, vers - 14.000 à - 10.000 ans. On est véritablement passé à ces époques et en ces lieux de petites sociétés de chasseurs-cueilleurs mobiles à la sédentarisation et à la transformation des comportements et des mentalités impliquée par cette dernière.

24 : renfrew, Prehistory, Making of the Human Mind,, op.cit.

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on peut noter qu’il s’interroge sur la raison du délai immense de près de 30.000 à 40.000 ans ayant séparé l’apparition des premiers homo sa- piens, avec toutes leurs capacités « modernes » et celle des outils et prati- ques comportementales résultant de la révolution néolithique. autrement dit, pourquoi celle-ci ne s’est pas produite plus tôt ? C’est ce que l’auteur appelle le « paradoxe du sapiens », terme que nous reprenons dans une acception toute différente dans le titre de notre essai, ce dont nous nous sommes déjà expliqués.

en effet, la transition biologique entre les humains précédents et le sapiens est considéré aujourd’hui comme beaucoup plus ancienne. elle se serait faite très tôt, entre -150.000 et -75.000 ans, non pas sur de mul- tiples sites mais exclusivement en afrique et en afrique du Sud. Les étu- des sur l’ADN mitochondrial actuel (l’ADN des mitochondries, qui se transmet de mère en fille, à distinguer de l’ADN des cellules) montrent que les humains qui se sont dispersés à partir de l’afrique, comme ceux qui y sont demeurés, dérivent de cette origine. Ainsi tous les humains actuels seraient apparentés à une souche unique qui vivait il y a 200.000 ans (mtDNA haplogroupes M et N). La première dispersion identifiée, (confirmant le scénario « Out of Africa ») se serait produite il y a 60.000 ans et aurait touché diverses parties du monde, très éloignées les unes des autres. Mais d’autres migrations ont peut-être eu lieu avant, sans que leurs descendants aient survécu.

Ces découvertes, pour Colin Renfrew, entraînent des conclusions im- portantes. Les migrants possédaient nécessairement, des 60.000 ans BCe un langage pleinement développé hérité de langages primitifs construits à partir de bases neurales progressivement « exaptées » présentes dans le monde animal. on retrouve ce langage développé sous des formes iden- tiques chez tous les humains actuels. Plus généralement, le génotype de l’époque était très semblable au génotype de l’humanité actuelle, comme l’a montré le projet Génome Humain. il était d’ailleurs plus proche de celui des chimpanzés que de celui des néandertaliens (sous réserve de la validité d’observations qui restent très difficiles, compte-tenu du risque de contamination). Les changements survenus dans les sociétés humai- nes depuis l’époque lointaine de -100.000 à -60.000 ans n’ont donc pas été provoqués par des mutations génétiques, comme celles supposées

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s’être produites dans le million d’années antérieures. notons cependant que Colin renfrew ne connaissait pas, en écrivant son livre, la théorie de l’ontophylogenèse. Il aurait pu avec elle mieux expliquer une adaptation lente et peu visible des phénotypes humains tout au long de la période de latence. Quoiqu’il en soit, il est évident qu’il faut pour comprendre les évolutions s’étant déroulées entre -100.000 et -60.000 ans, ne plus seule- ment faire appel au concept de co-évolution entre génomes et culture, co- évolution ayant opéré pendant le million d’années précédentes et ayant permis à partir des génomes hérités du monde des primates, la mise au point d’outils, de structures sociales et de langages primitifs. un nouveau mécanisme est apparu.

Certes, les mutations génétiques n’ont pas totalement disparues, mais elles sont restées mineures, entraînant les différences observées aujourd’hui entre « races » ou sous-espèces au sein de l’espèce humaine. L’humanité moderne s’est construite pour l’essentiel à la suite du dé- veloppement darwinien intéressant les modules culturels. C’est ce que l’auteur appelle la phase «tectonique», le terme venant du grec tecton ou charpentier. il s’agit de ce qu’il désigne aussi comme des engagements de plus en plus imbriqués entre le facteur humain et le monde matériel, à travers les outils et pratiques technologiques de plus en plus efficaces développés au fil des millénaires par ceux méritant mieux que leurs loin- tains prédécesseurs le nom d’homo faber. on ne saurait mieux décrire la construction progressive de ce que nous appelons des complexes anthro- potechniques.

pour comprendre les phénomènes caractérisant la phase tectonique, il faut donc élaborer ce que Colin renfrex nomme une préhistoire de l’es- prit (Prehistory of Mind). une approche darwinienne des évolutions s’étant produites durant ces dizaines de milliers d’années lui parait possible, à condition de considérer que les unités réplicantes et mutantes ne sont plus principalement génético-biologiques, mais technologico-culturel- les. Colin renfrew, dans cette perspective, évoque la théorie mémétique proposée par richard dawkins 25 . Mais il estime que celle-ci est trop superficielle, en ne fournissant pas un cadre évolutif général capable de

25 : Baquiast. Pour un principe matérialiste fort . op .cit.

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fixer des contraintes à l’évolution des « unités technologico-culturelles » en compétition. pour lui, ce cadre doit être trouvé dans les processus d’apprentissage (learning) bien adaptés pour comprendre des mutations intervenant dans le domaine cognitif. L’apprentissage du langage, celui des comportements de la mère et du groupe, constituent une première fa- çon très efficace d’apprendre. Les mots ou autres symboles interviennent alors d’une façon spécifique pour construire les contenus des cerveaux. Mais ce furent aussi et de plus en plus les grands symboles matériels qui jouèrent le rôle de machines à apprendre très performantes, d’une part pour construire des savoirs, d’autre part pour les transmettre.

Une archéologie cognitive

Colin Renfrew propose à cette égard d’élaborer une « archéologie co- gnitive » permettant de comprendre comment fonctionnaient les esprits des anciennes communautés et comment en interaction avec les cerveaux de ces époques et les édifices symboliques se sont construits les concepts ultérieurs plus complexes relatifs à la conscience de soi, aux pouvoirs et aux déités. L’archéologie cognitive permet également d’expliquer, tou- jours sur une base darwinienne, les multiples différences entre cultures, qui se sont produites à la fois au plan géographique et aux divers plans symboliques.

il ne faut pas cependant oublier que les évolutions que nous quali- fions de culturelles se sont produites bien avant les millénaires de l’ « ère tectonique ». Colin Renfrew rappelle les travaux de scientifiques pré- cédents, tel Merlin Donald dans «Origins of the Modern Mind» (1991), qui évoquent les phases successives d’enrichissement de la cognition des primates au sein des hominiens : phase épisodique propre aux prima- tes (ne s’intéresser qu’à l’évènement immédiat) ; phase de l’imitation ou mimétique, indispensable à la production et à l’utilisation des outils, même en dehors de tout recours au langage symbolique ; phase mythique (depuis 500.000 ans BCE jusqu’à ce jour), caractérisée par le langage, l’élaboration d’ « histoires » (narratives) explicatrices du monde ; phase enfin des symboles matériels allant de la valeur symbolique attachée aux bijoux, à l’or et aux grandes constructions affirmant l’identité du groupe, puis le poids contraignant du pouvoir politique et des présences divines supposées.

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Ces différents supports de l’apprentissage constituent des mémoires externes collectives ou « exogrammes » dont les « engrammes » ou mé- moires internes présentes dans les cerveaux sont les correspondants indi- viduels. Ils ne se sont pas développés de façon linéaire et identique dans toutes les parties du monde, comme on le sait bien puisqu’ aujourd’hui, subsistent encore, pour combien de temps, des communautés de « moder- nes chasseurs-cueilleurs ». Mais le schéma général peut être retenu.

il est intéressant pour nous de noter que Colin renfrew, quand il pré- sente les modalités selon lesquelles l’archéologie cognitive peut per- mettre de définir les esprits anciens (Minds) comme d’ailleurs les esprits modernes, s’affranchit explicitement de tout préjugé dualiste. L’esprit est d’abord étroitement lié à ses supports matériels (biologiques et phy- siques). de plus, il ne peut se comprendre qu’en termes collectifs. Les formes individuelles prises par l’esprit collectif dans les cerveaux des humains de l’époque n’importent pas, d’autant plus qu’en général il n’en est rien resté. il faut prendre en considération et étudier ce que nous appe- lons ici des superorganismes ou systèmes anthropotechniques, dont les individus et leurs cerveaux ne sont que des composants, les autres com- posants résidants dans les outils, pratiques et autres mémoires externes du superorganisme.

Colin renfrew présente ainsi l’esprit d’une époque, d’une société et d’un lieu donné comme ne résidant que très partiellement dans les cerveaux des individus. il est en fait incorporé dans l’organisme social (embodied), étendu bien au-delà des neurones et des représentations indi- viduelles (extended) et finalement réparti (distributed). Les individus et leurs activités sont les produits de l’ « engagement matériel » (material enga- gement) déjà évoqué, qui s’exprime notamment par les savoir-faire ins- trumentaux imposés à ces individus par des machines et technologies de plus en plus complexes et déterminants. Ces engagements avec le monde ne peuvent s’acquérir que par la pratique corporelle elle-même guidée par l’exemple.

Mais ceci n’oblige pas à négliger, bien au contraire, le rôle détermi- nant des valeurs morales et croyances symboliques développées à l’oc- casion de l’élaboration darwinienne de ces diverses technologies et pra-

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tiques. elles sont notamment nécessaires à la mobilisation de toutes les ressources des individus et des groupes au service de ces technologies. il en est de même des « faits institutionnels » ou lois et coutumes impéra- tives décrites par John Searle dans « The construction of Social Reality » (1995).

Tout ceci n’a pas attendu, souligne l’auteur, les constructions les plus visibles du néolithique récent. dès le paléolithique supérieur, au sein de petits groupes de chasseurs-cueilleurs, l’engagement biologique et sym- bolique des humains avec les artefacts s’est organisé, notamment sous des formes rituelles indispensables à la fabrication des premiers outils de pierre et à l’utilisation du feu. C’est cependant avec la sédentarisa- tion, qui a précédé contrairement à ce que l’on imagine, l’agriculture et l’élevage, que les liens entre l’univers matériel et les contenus cognitifs se sont précisés et diversifiés. Cette sédentarisation n’a pas immédiate- ment débouché sur la construction de grandes propriétés, de royaumes et de temples, avec tous les excès de l’inégalité, du pouvoir royal et de l’appropriation des biens matériels et des esprits par les religions et leurs prêtres.

L’auteur, qui a étudié de près les constructions monumentales de Sto- nehenge et d’Avebury dans le sud-ouest de l’Angleterre, estime que cel- les-ci avaient été le produit de sociétés dispersées et égalitaires cherchant à assurer une certaine cohésion à l’occasion de grandes fêtes rituelles. Celles-ci permettaient notamment de donner une dimension mythique aux observations des cycles de la Lune et du Soleil, développant ainsi une «appropriation du cosmos» qui n’avait certainement attendu ces épo- ques pour contribuer à renforcer les pratiques de survie. on n’omettra pas les technologies (véritablement extraordinaires et encore mal connues) ayant permis d’extraire, de transporter sur des dizaines voire centaine de kilomètres et d’élever à plus de dix mètres de hauteur des blocs de granite pesant des centaines de tonnes.

on observera a contrario que lorsque l’usage du fer s’est répandu dans les iles britanniques, le site de Stonehenge et d’autres analogues ont été abandonnés. on aurait pu croire que des outils améliorés auraient facilité la taille et l’érection des mégalithes. Ce fut le contraire qui se produisit.

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Les nouvelles alliances s’étant établies entre les technologies permettant l’utilisation d’outils et d’armes provenant de la métallurgie et les hu- mains ont progressivement balayé des millénaires d’anciennes alliances avec le granite et le bois. Les outils et armes de fer et de bronze, beau- coup plus mobiles et diversifiables, ont recruté des bases neurales sans doute préexistantes, mais encore non reliées entre elles. Des génotypes, phénotypes et comportements nouveaux se sont répandus.

Les macroprocessus décisionnaires inconscients

Sans entreprendre ici une discussion documentée des propositions de Colin renfrew, dans laquelle il ne partagerait peut-être pas notre point de vue, nous pouvons pour notre part faire quelques constatations découlant de la lecture de son livre. Celui-ci conforte, semble-t-il, une hypothèse sous-jacente à une grande partie de notre essai et concernant les limi- tes du rôle décisionnaire de la conscience individuelle dite volontaire.

a l‘opposé, nous soulignons la puissance des mécanismes de décision

inconscients collectifs générés par l’appartenance à des superorganismes associant des hommes et des technologies matérielles dotées d’un fort pouvoir constructif (contructionnel) .

L’étude des premières phases de l’hominisation, caractérisées dès le

stade de l’homo habilis par l’usage des outils, et pleinement exprimées

au début de l’ère néolithique par les grandes constructions de mégalithes

dont Stonehenge est un excellent exemple, montre bien semble-t- il que

les groupes sociaux ayant mené de telles révolutions ne l’ont pas fait sous la conduite d’individus particulièrement intelligents et conscients ayant compris que là était l’avenir et qu’ils devaient mobiliser le groupe dans ces voies. Certes, les cerveaux des individus, homo habilis, erectus

et homo sapiens, acteurs au service de ces actions, possédaient par dé-

finition des capacités cognitives supérieures à celles des grands singes ou à celles de la moyenne de leurs congénères. Ils n’agissaient pas sous

l’empire des gènes comme le fait l’araignée tissant sa toile. Mais ce n’est pas pour autant qu’ils disposaient de ce que nous appelons une conscien-

ce volontaire individualisée. en tous cas, il n’en est resté aucune trace,

contrairement à ce qui s’est produit quelques millénaires plus tard dans

la construction des pyramides égyptiennes.

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Même s’ils étaient capables de ressentir de façon plus ou moins im- parfaite l’utilité pour la survie des actions auxquelles ils participaient, ils étaient en fait « agis » par des forces collectives bien supérieures à eux. Celles-ci mobilisaient leurs corps et leurs cerveaux dans le cadre de ce que nous appellerions des macroprocessus dont ils n’avaient, dans la meilleure hypothèse, que des représentations sommaires et passagères. Comme le dit très bien Colin Renfrew, l’esprit (mind) du groupe, agent moteur de l’évolution, était certes incorporé dans les corps individuels, mais aussi étendu au-delà de ceux-ci et distribué au sein de la collectivité fonctionnant en réseau.

Mais alors, quels étaient les vrais acteurs responsables de ces macro- processus ? il s’agissait des interactions s’établissant entre des agents humains et les outils, technologies et œuvres monumentales résultant du développement sur le mode darwinien des instruments, techniques et pratiques d’apprentissage associées. Ces interactions constituaient un système complexe, évolutionnaire, où l’outil et l’œuvre finissaient par se comporter en partenaires des cerveaux humains dans la cogénération de représentations et de comportements. Quand nous disons que l’outil se comportait en partenaire des cerveaux, cela ne veut pas dire qu’il était doté d’un cerveau lui-même, comme le sont les animaux domestiques partenaires des humains. L’outil était produit par des humains mais ceux- ci, contaminés par lui, si l’on peut dire, se bornaient à lui fournir des moyens d’actions sur le monde dont à lui seul l’outil ne disposait pas. il s’établissait donc une véritable coopération constructive entre l’outil « humanisé » par les cerveaux « ouvriers » qu’il avait de fait recrutés et les humains restant en dehors de l’outil mais subissant son influence, bénéficiant de ses services et par conséquent obligés d’interagir avec lui. pour bien se représenter cette conception, où des critiques mal informés pourraient voir une sorte de résurgence animiste, il faut évidemment disposer d’une culture systémique, développant le concept de superorga- nisme. Beaucoup de personnes demeurent encore étrangères à une telle culture, notamment en France.

Nous pensons que notre hypothèse pourrait être aisément illustré, si- non démontrée, en étudiant, dans la mesure des documents disponibles, le rôle moteur des outils lithiques sur l’évolution des groupes de chas-

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seurs-cueilleurs les ayant utilisés. Il en est de même du rôle, bien étudié, des pyrotechnologies (utilisation du feu). De multiples petites entités, associant les humains et ces outils et techniques, que nous avons quali- fiées ici de systèmes anthropotechniques, se sont constituées et se sont développées sur le mode de la compétition darwinienne pour la survie au cours d’un million d’années au moins, sur des territoires immenses et très Très vraisemblablement, les cerveaux humains ayant dès l’origine une propension au dualisme, c’est-à-dire une propension à voir des entités mythologiques à l’œuvre derrière les phénomènes matériels, ont pu commencer à raconter de grandes histoires (narratives, pour re- prendre le terme de Colin renfrew) permettant de rationaliser ces macro- processus impliquant les individus et les dépassant. Mais ces histoires ne suffisaient certainement pas à dynamiser l’évolution de ces entités. Il fal- lait aussi que les outils s’adaptent par essais et erreurs, autrement dit par des « mutations » réussies. A leur niveau, ces mutations avaient découlé d’inventions qu’ils avaient inspirées à certains de leurs utilisateurs et qui se seraient imposées à l’usage. C’est bien ainsi qu’aujourd’hui encore évoluent les technologies, dans un approfondissement et une diversifi- cation de leurs usages qu’elles « imposent » à leurs utilisateurs plus que ceux-ci ne leur imposent.

La mise en évidence de macroprocessus dépassant les individus tout en les impliquant peut se faire, aujourd’hui encore, quand nous nous trouvons en présence de sites comme Stonehenge Les archéologues n’y voient pas les manifestations de pouvoirs politiques et religieux comme le furent (au moins en partie) les pyramides d’Egypte ou de Teotihuacan plus récentes. Ils y voient le produit de constructions symbiotiques ayant associé pendant au moins un millénaire des technologies architecturales et leurs ouvriers, d’une part, des groupes dispersés sur un vaste terri- toire et ressentant confusément mais avec force la nécessité de manifes- ter une cohésion d’ensemble d’autre part. Le résultat fut si réussi qu’il nous «parle» encore. Les humains d’aujourd’hui quand ils se trouvent sur le site, notamment aux solstices, ressentent une sorte de communion s’établissant entre eux (leurs corps), l’édifice, le lieu et le cosmos. Il n’y a là rien de surnaturel. il s’agit seulement d’une prise de conscience sur le mode empathique, c’est-à-dire non explicable aujourd’hui par la psy- chologie, du fait que nos corps et nos cerveaux s’impliquent dans des

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macroprocessus qui les dépassent et dont nous n’avons, au niveau de la conscience explicite, que des représentations vagues. notre conscience primaire, par contre, celle que nous partageons avec la plupart des ani- maux, y est apparemment sensible.

Colin renfrew explique que ce sont seulement des millénaires plus tard que les pouvoirs politiques et religieux nés du développement des pratiques agricoles et de l’appropriation des territoires et des biens ont préempté (sans doute là aussi inconsciemment aux origines), la puissance de ces systèmes anthropotechniques pour les mettre à leur service. D’où les grandes démonstrations de puissance que sont devenus les monu- ments royaux, militaires et religieux. Aujourd’hui, à des échelles tou- tes différentes, associant aux humains des technologies autrement plus foisonnantes, nos sociétés ont développé des macroprocesssus dont les cerveaux individuels qui sont les nôtres mesurent de moins en moins bien les effets aussi bien favorables à la survie que destructeurs. Le mouvement s’accélère en ce moment avec la révolution technologique, préfigurant une nouvelle révolution dans les processus d’hominisation.

2.4. Persistance du biologique ancien dans l’anthropotechnique

attirer l’attention, comme nous le faisons ici, sur le rôle structurant des technologies dans la construction des complexes anthropotechniques risque de faire oublier les adhérences profondes que ceux-ci conservent avec le monde biologique, notamment animal. Ce sont les partenaires humains (anthropos) mariés aux techniques au sein de ces complexes qui sont responsables de ces adhérences.

pour bien comprendre l’origine et la place de fonctions telles que la conscience de soi, l’altruisme ou au contraire l’agression et la guerre, très présentes dans les systèmes anthropotechniques, il faut étudier les déterminismes, principalement génétiques mais aussi en quelque sorte culturels (cultures animales), à l’intérieur desquels s’est construite l’ho- minisation. Ces déterminismes sont présents dans beaucoup d’espèces ayant précédé les humains dans le temps et se retrouvent dans toutes les

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espèces non-humaines contemporaines. Ils ne suffisent pas cependant à expliquer les différences séparant l’homme des animaux, même les plus proches, si l’on n’essaye pas de voir comment en s’interfaçant avec les techniques au sein des systèmes anthropotechniques, ces déterminismes (chaotiques ou statistiques) ont acquis une nouvelle vigueur.

Pour Michaël Gazzaniga précité 26 , il ne faut pas pour expliquer les spécificités de l’Humain, faire comme la plupart des biologistes évolu- tionnistes. La plupart d’entre eux, dit-il, envisagent une évolution sinon linéaire du moins continue conduisant par petites touches des mammifè- res supérieurs à l’homme moderne. or selon lui, dans le cas de l’homi- nisation, l’accumulation de ces multiples changements a provoqué à un certain moment de l’évolution une rupture dans la linéarité. autrement dit, il s’est produit un véritable changement de phase. Les mêmes ingré- dients ont donné un produit radicalement nouveau, de même nature que la glace est un produit radicalement nouveau par rapport à l’eau liquide, qui apparaît lorsque la température décroît. Malgré toutes les connexions que nous avons avec l’univers biologique, que ce soit au plan génétique ou à celui de l’organisation du cerveau, nous nous en distinguons profon- dément.

Présenter les choses de cette façon pourrait, nous l’avons dit, donner des arguments à ceux prétendant que c’est le doigt de dieu qui a préci- pité le changement de phase décrit par l’auteur. Mais pour lui, il ne s’agit évidemment pas de cela. il s’agit de nombreux changements, peu ob- servables mais stratégiques, apparus dans des délais relativement courts (peut-être en quelques dizaines de milliers d’années seulement) dans les cerveaux et dans les esprits des hominiens en interaction avec un envi- ronnement sélectif. Ces changements sont souvent trop subtils ou diffus pour avoir été encore étudiés. C’est aux sciences modernes qu’il appar- tient d’essayer de les faire apparaître. Nous sommes persuadés pour notre part que les biologistes s’appuyant sur la toute nouvelle théorie de l’onto- phylogenèse pourraient le faire mieux que les généticiens et physiologis- tes traditionnels. Cependant, pour que ces sciences ne sous-estiment pas l’importance de l’enjeu, Michaël Gazzaniga insiste pour qu’elles pren-

26 : Gazzaniga, Human, op.cit

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nent en considération le saut conceptuel à réaliser. d’où l’importance qu’il attache au caractère unique de l’homme. Si l’on considérait que les humains ne sont que des rats améliorés, on ne rechercherait pas les rai- sons pour lesquelles ils sont effectivement autre chose que des rats.

Mais nous pensons qu’il existe une lacune dans le raisonnement de Michaël Gazzaniga. Il ne peut véritablement expliquer les causes de cet- te transition de phase brutale qu’il décrit. pour nous, ces causes en sont relativement claires. Elles résultes de la fusion symbiotique que nous dé- crivons ici, fusion entre un héritage biologique remontant souvent aux premiers âges de l’apparition de la vie sur Terre et des filières de dé- veloppement technologiques, ayant pris leur départ dès l’utilisation des premiers outils lithiques, et s’étant développées sur un mode exponentiel. Dans ce cas, le changement de phase évoqué par Michaël Gazzaniga ne se serait pas produit en quelques milliers d’années seulement, mais plutôt en quelques centaines de milliers d’années.

2.4.1. Nos plus proches cousins

nous avons rappelé que les lignées d’hominiens dont l’homo sapiens est le seul survivant se sont séparées des grands singes, gorilles, orangs- outangs, chimpanzés, bonobos à partir de -15 millions d’années, la der- nière séparation, d’avec les chimpanzés et bonobos, étant survenue entre 7 et 4,5 millions d’années. nous avons relaté plus haut les grandes pha- ses de cette aventure. Les différences entre génomes des chimpanzés et des humains ne dépassent pas 1,5%. Pourtant elles ont très vite entraîné des différences morphologiques considérables, dont les effets sur l’adap- tativité des comportements ont été plus considérables encore : marche bipède et ses conséquences en matière d’organisation du squelette, libé- ration de la main, opposition du pouce, etc. débouchant sur l’utilisation d’objets du monde matériel ayant complété les capacités corporelles des espèces considérées.

Ces modifications ont été accompagnées de modifications relatives à la façon de penser (thinking). Michaël Gazzaniga n’accepte pas de suivre les chercheurs pour qui la pensée humaine n’est qu’une forme améliorée des pensées animales, ceci d’autant plus que l’on a beaucoup de mal

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à se représenter vraiment comment pensent les animaux, y compris les grands singes vivant dans la nature. Comme dans les autres domaines de l’hominisation, il estime au contraire qu’il s’est produit une rupture permettant d’affirmer le caractère unique de la pensée humaine. Certes, tous les grands composants de celle-ci sont présents chez les animaux, à divers titres. Mais ils ne sont pas suffisamment développés ni suffisam- ment intégrés pour produire des esprits ayant la même puissance que les nôtres. Pour justifier cette affirmation, l’auteur s ‘appuie sur un nombre considérables d’expériences scientifiques.

Beaucoup de ces expériences reposent en fait, sans que les auteurs le précisent explicitement, sans même souvent qu’ils s’en rendent compte, sur la façon dont des humains, souvent de très jeunes enfants, s’inter- facent avec des objets et outils. autrement dit, elles illustrent parfaite- ment notre hypothèse concernant la formation des contenus cognitifs au sein des complexes anthropotechniques et l’imbrication profonde des apports respectifs du biologique et du technique dans cette formation. On compare à cette occasion la façon dont les animaux interfèrent avec les objets du monde. Ce ne sont pas en général pour eux des outils, mais plutôt des partenaires un peu semblables à eux, bien que n’ayant aucun des critères biologiques permettant de les ressentir comme vivant. Ces expériences montrent qu’il aurait fallu peu de choses pour que certains animaux réputés intelligents aient pu faire le saut cognitif qui leur aurait permis de construire des sociétés technologiques aussi puissantes que les nôtres. Le monde en serait aujourd’hui très différent. ajoutons pour notre part que, dans leur monde, c’est bien ce qu’ont fait – toutes choses égales d’ailleurs – certaines sociétés de fourmis telles les « coupeuses de feuilles » utilisant les organismes et les objets de leur environne- ment pour en faire des outils. Les coupeuses de feuilles (leaf-cutter ants) comportent une quarantaine d’espèces réparties en deux genres, Atta et

La même observation pourrait être faite à propos de la théorie de l’es- prit (TOM), déjà mentionnée, que l’on observe à l’œuvre chez les nour- rissons puis tout au long de la vie. elle consiste à prêter des intentionna-

27 : Bert Hölldobler et e.o. Wilson, op.cit.

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lités aux objets et aux êtres en faisant l’hypothèse implicite que ceux-ci réagissent comme nous. Les très jeunes singes auraient les mêmes apti- tudes à la ToM que les nourrissons, mais très vite, leurs capacités à cet égard plafonneraient, en se limitant aux exigences de l’immédiat, ce qui n’est pas le cas chez l’enfant humain. Le cours de l’évolution, au long des siècles, n’a pas mis les singes au contact d’objets matériels réactifs, comme ceux avec lesquels ont cohabité les enfants dès les origines. ils n’ont donc pas eu besoin de leur prêter des intentions.

on a fait la même constatation à propos du langage. Les primates, comme dans une moindre mesure d’autres animaux, disposent des ba- ses neurales indispensables aux échanges, mimétiques ou langagiers (y compris le gène FoCp2 déjà évoqué), mais ils ne les ont pas utilisées pour développer des langages symboliques complets comme l’ont fait les homo sapiens et peut-être aussi les néanderthaliens. dans les complexes anthropotechniques, la diffusion des outils techniques a nécessité très tôt la communication des représentations du monde et de transmission des expertises rendue possible par le langage.

de nombreuses observations de même nature ont été faites à propos des différentes fonctions et caractéristiques des comportements cognitifs humains. On peut examiner pour chaque cas la façon dont ces fonctions et comportements se présentent chez les animaux, ce que l’on connaît des bases neurales commandant ces comportements dans un certain nombre d’espèces et chez l’homme, les gènes éventuellement impliqués et, bien entendu, la façon dont ces comportements ont évolué tout au long d’une histoire de quelques millions d’années, sous la contrainte de la lutte pour la survie, en interaction avec des technologies de plus en plus sophisti- quées. Ces analyses ne doivent pas se limiter aux comportements sim- ples. il faut examiner les plus complexes, liés aux jeux, à la production artistique, à la croyance en des essences invisibles.

Les analyses sont évidemment difficiles et prêtent souvent à contro- verse. Les causes évoquées peuvent faire appel à des modifications épigé- nétiques (produites par une co-évolution des gènes et des milieux cultu- rels) tant du moins que les génomes humains n’avaient pas atteint leur configuration (supposée) définitive, aux alentours de - 40.000 ans. Pour

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ce qui concerne des dates plus récentes, il faut rechercher l’influence des innovations imposées notamment par la vie en groupe et par l’utilisation d’outils et de pratiques productives de plus en plus complexes et diversi- fiées, comme nous l’indiquons. La plupart des travaux récents font appel

à l’imagerie cérébrale ou à des expériences complexes d’étude des com- portements dans des situations recrées en laboratoire.

L’ouvrage de Michaël Gazzaniga, sans faire appel évidemment au concept de complexe anthropotechnique que nous utilisons ici, illustre implicitement ce dernier. il montre ainsi les sources animales d’un cer- tain nombre de comportements humains complexes, mis en évidence dans les sociétés traditionnelles et qui évoluent aujourd’hui, dans les so-

ciétés modernes, en interaction avec les évolutions technologiques. C’est le cas dans le vaste domaine des sensations (feelings) et de leur influence considérable sur le fonctionnement des cerveaux et des corps. C’est aussi le cas dans le monde immense des relations sociales avec tous les com- portements permettant le fonctionnement des groupes, tel l’altruisme, ou

à l’inverse ceux qui doivent être inhibés pour que le groupe survive.

Les relations sociales et leurs éthiques font l’objet de commentaires innombrables d’auteurs plus ou moins bien informés. Sans nous engager dans cette voie, nous pouvons rappeler, en paraphrasant Michaël Gaz- zaniga, que les règles de convenance auxquelles il faut se plier dans les sociétés technologiques modernes, par exemple au volant d’une auto- mobile, découlent toutes de règles élaborées dans les sociétés animales et retransmises sans guère de modifications par les sociétés de chasseurs cueilleurs puis par les sociétés archaïques : il faut manger, ne pas être mangé et se faire accepter par des groupes de semblables ayant la taille et la compétence générale pour aider l’individu isolé à satisfaire sans trop d’échecs aux deux premiers objectifs. il en est de même, à un niveau plus élaboré d’exigence, des modules moraux ou éthiques intervenant dans les prises de décision, que celles-ci soient spontanées ou qu’elles se veulent rationnelles.

nous pouvons insister ici sur plusieurs comportements plus spécia- lisés évoqués par Michaël Gazzaniga et qui sont à la base de la forma- tion des systèmes anthropotechniques et dont aujourd’hui, ils constituent

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le ciment. Il s’agit d’abord de l’imitation ou mimétisme (mimicry) qui prend très souvent la forme de l’empathie, ou partage des sensations dou- loureuses ou plaisantes. On y trouve une large gamme de comportements très structurants dans la formation des jeunes et pour les alliances en- tre adultes donnant naissance aux groupes. Les neurones miroirs jouent, chez les primates, un rôle essentiel à cet égard. Pour Michaël Gazzaniga, le développement au sein des groupes humains de ces comportements apparemment simples a donné naissance à l’imagination sous toutes ses formes et à la conscience de soi (self-awareness). C’est parce que le sujet s’imaginait à la place d’un autre dont il imitait (plus ou moins bien) les comportements que les réseaux neuronaux responsables de la représenta- tion du soi et de l’autre se sont différenciés.

Viennent ensuite le sens de la beauté, les comportements de création esthétiques et les divers arts. A leur propos, il convient de réfléchir aux « récompenses » que procure pour l’esprit le fait de se placer de façon imaginaire dans des univers non matériels, virtuels dirait-on aujourd’hui. de nombreux avantages adaptatifs en découlent, exploités dès les origi- nes de l’humanité – voire au sein de celles des sociétés animales où des comportements un peu voisins semblent exister. il va de soi, comme nous le verrons dans la suite de cet essai, que les univers virtuels des techno- logies de l’information, au coeur des complexes anthropotechniques à base de telles technologies, sont directement concernés par ces analyses.

Les systèmes de croyances, associés à un dualisme qui serait systé- matique chez l’humain dès les premières manifestations de la cognition enfantine, constituent aussi le ciment des complexes anthropotechniques, traditionnels ou modernes. Les systèmes de croyance reposent sur un dua- lisme consubstantiel au fonctionnement du cerveau humain – qui existe peut-être aussi dans les cerveaux de certains animaux. par dualisme, qu’il assimile à l’essentialisme, Michaël Gazzaniga entend le fait de croire que tout ce que l’on observe, chose ou personne, comporte une partie visible et une autre invisible. C’est cette dernière qui lui donne son sens, qui définit son essence. Il ne se pose pas la question de savoir si l’esprit et le corps sont distincts dans la réalité mais seulement pourquoi les gens croient qu’ils sont distincts et même pourquoi, alors qu’ils ne croient pas qu’ils soient distincts, ils agissent comme s’ils l’étaient. Michaël Gaz-

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zaniga considère que le cerveau humain est pourvu d’un convertisseur (converter) qui transforme les informations brutes reçues par les sens en quelque chose d’autre, intéressant un autre niveau d’organisation dans le cerveau.

nous sommes tous, selon son expression, des dualistes-nés se super- posant à des taxonomistes-nés. Autrement dit le cerveau dispose de sys- tèmes d’identification associés à des systèmes de croyance permettent de classer immédiatement les objets perçus en catégories, à partir de leurs caractéristiques expérimentées depuis longtemps, notamment celles qui sont utiles ou dangereuses,. Le convertisseur mental transforme donc ce qu’il voit en ce qu’il croit que ce qu’il voit est réellement. Ce mécanisme

était essentiel pour la survie. Celui qui voyait une forme ressemblant vaguement à un lion n’avait pas le temps de s’interroger sur la réalité de ce qu’il voyait. Il lui imputait une nature « essentielle » (celle d’un pré- dateur dangereux) qui n’était pas directement fonction de ce qu’il voyait réellement. il la classait automatiquement dans la catégorie des essences

à éviter, la plus apte à minimiser les risques nés de la rencontre. S’il se trompait, il n’y avait que moindre mal.

Les systèmes d’identification et de classement dont dispose le cer- veau dès la naissance sont nombreux et différents entre eux, notamment selon qu’il s’agit de distinguer des objets animés et des objets inanimés, des silhouettes, des figures…etc. On peut parler d’une physique intuitive, d’une biologie intuitive, d’une psychologie intuitive. Dans tous les cas, le convertisseur dualiste opère en transformant ce qu’il voit réellement en ce qu’il croit, à tort ou à raison, voir. La plupart des croyances, implicites ou raisonnées, sont justifiées par des siècles d’expérience. Mais dans certains cas, elles cessent de l’être ou ne le sont que très superficiellement. Le su- jet prête alors à l’objet perçu des caractères, des intentions, qu’il n’a pas.

La Théorie de l’esprit (TOM) renforce cette tendance. On croit détecter dans l’objet, l’animal ou la personne avec qui l’on est en contact des intentions, une sensibilité, un esprit analogue au sien. de même, la té-

léologie qui consiste à voir des finalités dans des évènements obéissant

à de simples mécanismes causaux, découle aussi de ce dualisme fonda-

mental. Ces considérations nous paraissent particulièrement importantes,

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car elles fournissent des explications simples à l’omniprésence, chez les hommes, des religions, mythologies ou philosophies essentialistes, ainsi que des croyances en l’âme, la vie après la mort et autres phénomènes invérifiables par l’expérience pratique et moins encore par l’expérience scientifique.

Nous pourrions écrire un gros volume en recherchant la façon dont tous les comportements qui viennent d’être évoqués donnent leur cohé- rence et leur vie aux complexes anthropotechniques du monde moderne. il n’est pas besoin d’un grand effort d’imagination pour retrouver le dua- lisme et la téléologie à l’œuvre dans le cerveau des humains associés à certaines techniques. C’est le cas des comportements des propriétaires d’automobiles au sein du complexe anthropotechnique dit « de l’auto- mobile » que nous évoquerons rapidement un peu plus bas. Même s’il prétend ne pas croire au fait que sa voiture n’est pas une personne, et moins encore une divinité, il se comporte exactement comme s’il était persuadé qu’elle l’est.

il ne semble pas que les animaux puissent croire en des essences qui se situeraient au-delà des objets perçus. Ils ne croient qu’en l’observable. Mais dans certaines espèces, par exemple chez les éléphants, il arrive que certains individus apportent des soins aux cadavres de leurs proches, comme s’ils s’imaginaient qu’ils étaient encore présents malgré les ap- parences de la mort.

2.4.2. Faits de conscience et systèmes anthropotechniques

La plupart des opérations mentales se produisent de façon inconsciente. Certaines d’entre elles cependant, ou seulement leurs résultats, émergent à la conscience. le mécanisme qui permet ces tris et qui fait émerger tel ou tel contenu à l’attention conscience est encore un mystère 28 . Les bases neurales de la conscience (NCC, neural correlates of consciousness) restent le Graal que cherchent à découvrir tous les neuroscientifiques. Compte tenu de l’importance de cette question dans le cadre des réflexions auxquelles nous nous livrons dans cet essai, nous allons détailler un peu les points de vue présentés par Michael Gazzaniga.

28 : Nous y reviendrons dans le chapitre 4 ci-après et dans les annexes

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il faut d’abord distinguer, comme antonio damasio et d’autres l’ont proposé, la conscience primaire (core consciousness) et la conscience supé- rieure (extended consiousness). Mais la conscience primaire ne pose guère de problèmes. on la retrouve sous des formes différentes chez tous les animaux supérieurs. Michaël Gazzaniga décrit le circuit compliqué que suivent les neurones apportant les informations du corps, en continuité avec la colonne vertébrale, jusqu’au tronc cérébral puis ensuite dans le cortex. Toutes ces informations n’intéressent pas la conscience supérieu- re. il existe des boucles de connexions dans le cortex cingulaire, notam- ment antérieur (ACC), lequel joue le rôle d’une centrale d’interaction dans les deux sens, remontant et descendant. Malgré la complication de ces interconnexions, il semble qu’elles pourraient aisément être simulées dans une machine.

Comprendre le fonctionnement de la conscience supérieure pose des problèmes plus difficiles. Il faut tenir compte de l’extrême modularité du cerveau, l’évolution ayant sélectionné progressivement des zones spé- cialisées pour accomplir des fonctions s’étant révélées utiles à la survie, que ce soit chez les primates ou chez les premiers hominiens chasseurs- cueilleurs. un modèle du cerveau, le cerveau modulaire, avait été propo- sé. il n’a cependant pas été conservé, précisément parce que le cerveau ne réagit pas module par module, mais d’une façon unitaire, derrière laquelle l’individualité des modules disparaît. Ceux-ci ne révèlent leur existence et leur rôle que lorsqu’ils sont atteints par diverses pathologies ou grâce à l’observation par imagerie fonctionnelle. par ailleurs, les capacités de connectivité des neurones sont limitées. Plus il y a de modules, plus la connexion d’ensemble devient difficile. Quel est donc le superviseur qui régule ce pandemonium, pour reprendre un terme de Lionel naccache ? il faut sans arrêt exciter les uns, inhiber les autres, établir des contacts là où ils n’existent pas et finalement émettre une parole unifiée.

On doit admettre que ce point demeure encore mystérieux. Le su- perviseur central a reçu des noms différents : central executive (Baddeley),

supervisory attention system (Shallice), anterior attention system (Posner et De-

haene), global workspace (Baars), dynamic core (Tonini et Edelman). Mais tous ces termes sont en fait, dirions-nous, des cache-misère. Sans pou- voir entrer dans le détail des agencements neuronaux impliqués, Michaël

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Gazzaniga veut aller plus loin. Il propose une hypothèse qui nous semble mériter d’être retenue par ceux qui refusent de voir dans la conscience humaine une propriété tombée du ciel.

Les processus d’attention, de mémoire à court terme, de mémoire à long terme sont tous sollicités par le superviseur central, selon les be- soins. il en est de même des capacités langagières, des entrées-sorties sensorielles, émotionnelles et imaginaires. Mais il ne suffit pas de com- prendre la façon dont le superviseur va chercher les informations qui lui sont utiles. il faut aussi comprendre ce qu’il en fait, autrement dit l’output de son action. Comprendre ceci devrait alors permettre de com- prendre deux grands traits de la conscience humaine, d’une part le carac- tère continu et sans à-coups (smoothness) du flux émergent, et d’autre part l’apparition de la sensation d‘être un Je capable de conserver son unité, à travers les expériences de son passé et de son présent.

Pour tenter d’expliciter les mécanismes sous-jacents, Michaël Gazza- niga propose des analyses que nous ne reprendrons pas ici, s’appuyant sur son expérience des split brains et aussi des troubles fonctionnels uni- latéraux, comme le syndrome dit hémineglect. Il en conclut que c’est principalement l’hémisphère gauche qui est intéressant, en tant que siège principal des analyses logiques et des fonctions langagières, ainsi que des décisions volontaires, autrement dit des comportements intelligents. C’est lui qui recherche des patterns dans le désordre apparent des percep- tions. C’est lui qui propose des réponses sous forme d’hypothèse même quand ces patterns n’existent pas. Autrement dit, ce serait lui le grand « interpréteur » décrit précédemment par l’auteur.

Là pourrait se trouver l’explication des deux caractères de la conscien- ce précédemment évoqués, la continuité du flux et la création du Je. L’hémisphère gauche cherche à tous prix à trouver des explications aux évènements qui affectent l’individu. il tend à créer des patterns lorsque ceux-ci n’existent pas, autrement dit des interprétations ad hoc. il génère donc des hypothèses et des explications plus ou moins indépendantes des circonstances. Si ces interprétations peuvent jouer un rôle utile pour la survie, même si elles ne correspondent pas exactement à ce que sont les choses, le cerveau tend à les conserver et à les réutiliser. Ceci d’autant

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plus que la différence des rôles joués par chaque hémisphère permet de corriger certaines erreurs.

L’hémisphère droit dispose en effet d’un système de résolution de problèmes reposant sur l’analyse statistique : tel évènement plusieurs fois répété est plus intéressant que tel autre qui ne se manifeste qu’occa- sionnellement. Le système de résolution de problèmes de l’hémisphère gauche cherche au contraire à identifier des patterns, comme indiqué ci- dessus. Ce sont alors les cohérences logiques entre évènements, plutôt que leur fréquence, qui les rendent intéressants. Quand ces cohérences ne sont qu’apparentes, peu lui importe. Cette dualité d’approche pourrait expliquer les capacités exceptionnelles du cerveau humain pour l’adap- tation aux changements et donc pour la survie. il reste qu’en général, ce sont les interprétations du cerveau gauche qui l’emportent, malgré les démentis que peut apporter le cerveau droit. on comprend alors pourquoi les croyances dualistes les plus mythiques peuvent l’emporter sur l’ex- périence des sens.

Suivant cette hypothèse, on comprend aussi comment le cerveau peut générer le sens du Je. au cerveau droit qui remarque que le sujet est en- gagé dans des activités multiples apparemment sans logique, le cerveau gauche répond : « ne vous inquiétez pas, il y a un Je, autrement dit un Moi, qui tient les commandes et qui résout tous les problèmes ». Selon John Kihlstrom et Stan Klein, cités par Michaël Gazzaniga, le Je est une structure de connaissance (knowledge structure) bien définie, propre au cerveau droit, qui organise les informations mémorisées dans différentes parties du cerveau : la représentation du Moi comme personne distincte des autres, tant par ses qualités que par ses accointances sociales – la représentation du Moi comme ayant vécu une histoire (narrative) bien pré- cise – la représentation du moi comme image physique – la représenta- tion de Moi comme résultant de multiples évènements mémorisés dans les mémoires épisodiques et sémantiques.

Cette structure de connaissance ne différerait sans doute pas beaucoup de nombreuses autres de même nature existant dans le cerveau et relative aux processus inconscients. Mais elle serait produite par un mécanisme n’existant que chez les humains, qui serait cet interpréteur spécifique au

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cerveau gauche décrit par Michaël Gazzaniga. Là se trouverait finalement ce qui confère à l’homme son caractère unique – tant du moins que des systèmes cognitifs artificiels se deviennent pas capables de performances analogues, point que nous discuterons ultérieurement.

nous pouvons faire une remarque à la suite de ce qui précède. Tou- tes les études citées par Michaël Gazzaniga et relatives à l’origine de nos principales propriétés, depuis celles nécessaires à la survie la plus élémentaire jusqu’à celles ayant donné lieu aux croyances « essentialis- tes » et dualistes les plus mythiques, montrent que ces propriétés n’ont pas eu leurs origines dans les derniers 10.000 années ou l’homo sapiens s’était sédentarisé. elles remontent aux centaines de milliers d’années où les prédécesseurs de ces homo sapiens évolués s’étaient imposés sur les espèces concurrentes par la pratique systématique de la chasse et de la cueillette. Les chasseurs-cueilleurs ont été véritablement les artisans de la spécificité de l’espèce humaine, en bien ou en mal compte tenu de nos critères actuels.

Indiquons pour terminer que selon Michaël Gazzaniga, si le système générateur de conscience ainsi décrit est bien spécifique aux humains, de nombreux animaux, à partir de leurs propres capacités pour la conscience primaire, en possèdent certains rudiments. une observation attentive de leurs comportements le montrerait. Il serait erroné d’y voir de l’anthro- pomorphisme. Il s’agirait seulement de reconnaître qu’en effet nous som- mes tous proches cousins.

Finalement, de quel intérêt sont les constatations que nous venons de faire au regard des mécanismes à l’œuvre dans les complexes anthropo- techniques qui nous intéressent dans cet essai? C’est que, dans la mesure où ces superorganismes peuvent se comporter sur un mode intelligent – question que nous allons bientôt examiner – ils seront nécessairement sous l’emprise des comportements individuels humains hérités des prédé- cesseurs de l’actuel homo sapiens, chasseurs cueilleurs, primates, mam- mifères supérieurs, pour ne pas remonter plus avant. Ces comportements anciens, inscrits dans les gènes et les cultures, continueront puisque ap- paremment rien ne se détruit dans l’évolution, à contaminer les réflexes des utilisateurs et producteurs des technologies. Celles-ci se développent selon leurs logiques instrumentales propres, mais elles sont aussi soumi-

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ses à l’influence des humains. C’est ce que l’on observe dans toutes les formes de symbiose. 29

29 : Sur les bases génétiques et épigénétiques présentes très en amont dans les espèces animales, concernant des comportements considérés comme spécifiques à l’humain, comme la recherche du Vrai, du Beau et du Bien, on lira le livre très explicite de Jean-pierre Changeux, précité.

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Chapitre 3. L’anthropotechnique contemporain

après nous être longtemps attardés sur les racines préhistoriques de ce que nous appelons les systèmes ou organismes anthropotechniques, il est temps de discuter rapidement la façon dont ce concept peut être uti- lisé pour caractériser les forces apparemment aveugles qui conduisent les sociétés humaines contemporaines à la grande crise systémique, voire à la destruction partielle, évoquée dans le premier chapitre de cet essai. Ce que nous nommons le paradoxe du sapiens tient en effet à la contradic- tion apparaissant entre l’intelligence supposée des dirigeants des grandes organisations économico-politiques et l’incapacité où ils se trouvent à prendre en compte des impératifs de sauvegarde pourtant recommandées par tous les scientifiques.

Nous avons fait l’hypothèse que chacun d’entre nous constitue un élé- ment, une cellule d’un ou plusieurs superorganismes qui nous impose une logique à laquelle nous ne pouvons pas plus échapper que ne le peuvent les cellules du corps à la logique imposée par celui-ci. La difficulté de cette approche est que le concept d’organisme anthropotechnique n’est pas aussi facilement caractérisable que celui correspondant à un corps biologique. Ce n’est que par image qu’il est possible de voir dans, par exemple, le pentagone, un superorganisme doté d’un cerveau, d’organes sensoriels et d’effecteurs. néanmoins, au plan statistique et des probabi- lités, sa démarche peut être identifiée et même, dans une certaine mesure, prévue. Le pentagone se comporte comme un organisme dont beaucoup d’observateurs d’ailleurs dénoncent à juste titre le caractère prédateur. il en est de même de beaucoup d’autres groupes d’intérêts liées à des tech- nologies en pleine évolution aujourd’hui.

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par ailleurs, comme nous l’avions indiqué précédemment, de tels su- perorganismes sont multiples. Chacun d’entre nous peut se considérer comme « agi », en séquence ou simultanément, par plusieurs d’entre eux. Ces organismes sont en compétition darwinienne permanente pour la conquête des ressources disponibles. dans cette compétition, il n’est pas apparu à ce jour de supersystème régulateur capable de leur imposer des normes « prudentielles » communes. Du fait de notre appartenance croi- sée à plusieurs d’entre eux dont les stratégies peuvent être contradictoi- res, nous nous trouvons nous-mêmes partagés, souvent en contradiction intrne.

3.1. Le système anthropotechnique constitue-t-il un nouveau type d’organisme ?

Dans les considérations qui précèdent, nous avons eu, fidèles en cela à l’approche traditionnelle, tendance à considérer séparément l’humain et l’outil technique, même si nous avons reconnu leurs rapports profondé- ment symbiotiques (ie : la symbiose est une union entre deux ou plusieurs partenaires, chacun rendant aux autres, par ses propriétés, des services que les autres ne pourraient pas obtenir seuls). Mais la proposition que nous faisons, proposition qui encore une fois n’a rien de véritablement démontré en termes scientifiques, consiste à dire que l’humain et l’outil technique constituent une entité d’un nouveau type, profondément dif- férente des autres organismes biologiques. C’est que veut exprimer le concept d’organisme anthropotechnique. nous serions en présence d’une symbiose si complète que les associés initiaux auraient perdu leur spéci- ficité et se seraient fondus dans le nouvel organisme, comme l’on fait par exemple les micro-organismes qui, au sein des cellules, sont devenus les mitochondries indispensables à certaines fonctions vitales de la cellule.

Cette hypothèse pourrait semble-t-il, sans être véritablement démon- trée expérimentalement, du moins recevoir des commencements de preu- ves. aujourd’hui, par exemple, les neurosciences observationnelles sem- blent capables d’associer à la vue ou à la manipulation de certains outils l’activation de zones spécifiques dans le cerveau de l’humain en relation symbiotique avec l’outil. Au-delà de zones générales, des neurones pro-

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pres à tel ou tel individu mémoriseraient des expériences vécues par le sujet en liaison avec l’outil, qui se réactiveraient facilement et pourraient constituer des incitations à un renforcement du lien. il ne s’agirait pas seulement de liens de type rationnel. On pourrait sans doute aussi faire apparaître des centres de récompense affectifs activés par la présence de l’outil. Celui-ci serait alors devenu un prolongement des fonctions sen- sorielles et motrices naturelles du sujet, ayant leurs correspondants neu- rologiques dans le cerveau. L’outil pourrait alors être traité par celui-ci dans les aires de traitement des informations sensorielles ou à un niveau de complexité supérieur dans celles qui traitent les échanges symboliques et langagiers. il ne serait en ce cas pas très différent d’un langage, ce qui n’aurait rien de surprenant.

Comme par ailleurs, certaines observations montrent que l’on peut commencer à voir en image (avec une grande marge d’incertitude) ce à quoi pense le cerveau 30 , il n’est pas exclu d’envisager que l’on pour- ra prochainement étudier de cette façon l’intrication, au niveau des ré- seaux neuronaux, des diverses représentations mentales que le cerveau se fait de tel outil (une automobile par exemple), aux divers plans de son image en 3 dimensions, du mot ou symbole le signifiant, des différentes sensations cinesthésiques que procurent son utilisation. on pourra ainsi montrer comment notre cerveau est véritablement envahi par de telles représentations, comme il le serait par une colonie d’insectes. dans ce cas, le cerveau en question cesse d’être en propre celui de l’individu qui l’héberge dans son corps. il devient aussi celui des technologies qui l’ont colonisé. Comme de multiples cerveaux, correspondants à de multiples individus, sont impliqués par ces technologies, et comme ces cerveaux communiquent par différents langages et média externes, lesquels indui- sent en partie de multiples comportements collectifs, on voit que c’est

30 : Neuron du 10 décembre 2008, Volume 60, Issue 5, pages 915 à 929 :

«Visual Image Reconstruction from Human Brain Activity using a Com- bination of Multiscale Local Image Decoders», par Yoichi Miyawaki, Hajime Uchida, Okito Yamashita, Masa-aki Sato, Yusuke Morito, Hiroki C. Tanabe, Norihiro Sadato etYukiyasu Kamitani. Voir l’article de Chris- tophe Jacquemin dans http://www.automatesintelligents.com/labo/2008/ dec/imagescerveau.html

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un véritable cerveau global qui se met en place, à propos de la moindre des technologies. La généralisation du web apporte une dimension quasi mondiale à de tels cerveaux globaux.

on pourra aussi faire intervenir, au-delà de ces traces neurologiques générales, des mécanismes propres aux cerveaux des animaux supérieurs, jouant un rôle dans la production de la Théorie de l’esprit (TOM) et de ce que le neurologue Gazzaniga, nous l’avons vu, nomme le dualisme fondamental des humains. Michaël Gazzaniga, nous l’avons indiqué, a montré que les bases neuronales de la ToM et du dualisme, déjà pré- sentes chez beaucoup d’animaux supérieurs, sont en partie héritées (sous commande génétique) et s’expriment chez le très jeune enfant humain, lui permettant de donner un sens au monde qu’il perçoit. Elles demeurent actives chez l’adulte et fondent en particulier les croyances au surnaturel. La théorie de l’esprit consiste à prêter à d’autres (personnes, animaux ou objets) des croyances et intentions semblables aux siennes. Le dua- lisme vise à supposer derrière la perception des corps visibles (person- nes, animaux ou objets) l’existence d’esprits invisibles exprimant une supposée essence immatérielle de ces corps. Les techniques d’imagerie fonctionnelle cérébrale permettent de visualiser l’activation des réseaux neuronaux correspondants. or il est plus que probable que les réseaux neuronaux à la source de la TOM et du dualisme ont joué un grand rôle dans la symbiose entre les humains et les outils. Personne n’ignore la façon dont les détenteurs ou utilisateurs d’outils et de technologies personnifient ces instruments, leur prêtent des intentions et parfois leur vouent une adoration semblable à celle qu’ils vouent à des divinités. Ce phénomène de fusion s’est mani- festé dès les origines et continue à s’exercer pleinement, au profit de tous les objets produits par la société de consommation, et au détriment de toute rationalité. Certains diront que ce phénomène a son siège dans le cerveau droit plutôt que dans le cerveau gauche. on disposerait donc là aussi d’indices permettant d’attribuer à des organismes fédérateurs uni- ques, les cerveaux distribués associant les humains et les technologies ’humain et l’outil la responsabilité de leurs proximités si exceptionnel- les, y compris au plan de la vie imaginaire et des croyances.

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nous avons rappelé que la sociologie traditionnelle n’avait pas hésité à considérer les comportements de couple, de groupe ou de foule, chez les humains, comme révélant l’existence de super-organismes – d’ailleurs très mal définissables. Elle avait depuis longtemps présenté l’Etat ou la nation comme des superorganismes. Mais il ne s’agissait que de grou- pes homogènes ne comportant que des humains. dans le cas de l’humain et de l’outil, nous nous trouvons en présence d’un superorganisme hy- bride, associant un organisme biologique et un objet matériel. Comme nous l’avons indiqué plus haut, cette hypothèse peut faire scandale. Elle laisserait entendre que l’élément matériel joue dans ce couple un rôle équivalent, sinon supérieur, à celui du biologique et du mental. L’humain n’est-il pas, si l’on s’appuie sur les définitions métaphysiques de ce der- nier, capable de « s’élever au dessus des contingences matérielles », de « reprendre à tous moments sa liberté » - sauf dans le cas des addictions qui sont des versions pathologiques du couple humain-objet.

Certes, comme nous avons rappelé, les humains ne forment pas des couples monogames avec les objets auxquels ils s’unissent. Le même in- dividu peut se partager entre plusieurs partenaires, simultanément ou suc- cessivement. il peut n’engager avec chacun d’eux, à chaque fois, qu’une petite partie de ses ressources corporelles et mentales. ainsi la même personne peut être unie symbiotiquement, à la fois, avec le monde de l’automobile, celui des armes à feu et celui de l’immobilier de loisir. Sous l’emprise de l’un, il pourra momentanément sembler s’être libéré de cel- les des autres. il pourra penser, ou des observateurs extérieurs pourront penser, qu’il reste donc libre de ses attachements. Mais l’être humain est si riche de possibilité qu’il peut très bien multiplier les unions symbioti- ques, sans pour autant disposer de la moindre liberté à leur égard. on peut être à la fois alcoolique et drogué. Les conditionnements se succéderont ou se superposeront, ce qui ne facilitera aucunement d’éventuelles prises de recul à leur égard. Ce sera à chaque fois en fonction de la compétition entre les motivations se disputant l’emprise sur sa personnalité que l’hu- main choisira d’exprimer des affinités avec des outils ou technologies différentes.

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Nous envisageons en écrivant ceci le système anthropotechnique à l’échelle élémentaire du couple formé par l’individu humain et l’outil. dans les sociétés modernes, peuplées de millions d’individus, le cas d’espèce n’a pas beaucoup d’intérêt. il faut examiner, pour comprendre le mode d’action des systèmes anthropotechniques, les grands groupes, composés de centaines de milliers voire de millions d’individus. il faut les étudier en faisant appel au calcul des probabilités. Si, sous l’influence de leurs interactions avec tel ou tel outil ou telle ou telle technologie, ces individus adoptent des comportements plus ou moins similaires ou coordonnées, dans l’espace et dans le temps, le complexe anthropotech- nique correspondant exercera sur l’évolution des sociétés, des humains et plus généralement des autres espèces vivantes, comme sur les équili- bres environnementaux, des influences fortes. C’est ainsi, pour reprendre notre exemple, que le poids écologique des détenteurs d’automobiles ou d’armes de chasse est en train de ruiner un très grand nombre d’écosystè- mes naturels. Mais, avant cela, les symbioses entre chasseurs-cueilleurs et outils de pierre avaient à la fois fait disparaître rapidement la méga- faune présente au tertiaire récent et assuré l’expansion de l’espèce homo sapiens loin de ses bases de départ.

Les systèmes anthropotechniques les plus intéressants à étudier, dans l’esprit de notre essai, seront ceux qui unissent certains humains à des techniques soumises à des processus évolutionnaires rapi