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Guy de Maupassant

(1850 - 1893)
Pierre et Jean
(1888)
-- Le Roman --
Je n'ai point l'intention de plaider ici pour le petit roman qui suit. Tout au contraire les idées
que je vais essayer de faire comprendre entraîneraient plutôt la critique du genre d'étude
psychologique que j'ai entrepris dans Pierre et Jean.
Je veux m'occuper du Roman en général.
Je ne suis pas le seul qui le m!me reproche soit adressé par les m!mes critiques" chaque fois
que paraît un livre nouveau.
#u milieu de phrases élogieuses" je trouve réguli$rement celle%ci" sous les m!mes plumes&
'(e plus grand défaut de cette oeuvre" c'est qu'elle n'est pas un roman proprement parler.'
)n pourrait répondre par le m!me argument&
'(e plus grand défaut de l'écrivain qui me fait l'honneur de me juger" c'est qu'il n'est pas un
critique.'
*uels sont en effet les caract$res essentiels du critique+
,l faut que" sans parti pris" sans opinions précon-ues" sans idées d'école" sans attaches avec
aucune famille d'artistes" il comprenne" distingue et explique toutes les tendances les plus opposées"
les tempéraments les plus contraires" et admette les recherches d'art les plus diverses.
)r" le critique qui" apr$s Manon Lescaut, Paul et Virginie, Don Quichotte, Les Liaisons
dangereuses, Werther, Les Affinités électives, Clarisse Harlowe, !ile, Candide, Cin"#Mars, $ené,
Les %rois Mous"uetaires, Mau&rat, Le P're (oriot, La Cousine )ette, Colo!*a, Le $ouge et le
+oir, Made!oiselle de Mau&in, +otre#Da!e de Paris, ,ala!!*-, Mada!e )ovar., Adol&he, M/
de Ca!ors, L0Asso!!oir, ,a&ho" etc." ose encore écrire& '.eci est un roman et cela n'en est pas un'"
me paraît doué d'une perspicacité qui ressem/le fort de l'incompétence.
0énéralement ce critique entend par roman une aventure plus ou moins vraisem/la/le"
arrangée la fa-on d'une pi$ce de thé1tre en trois actes dont le premier contient l'exposition" le
second l'action et le troisi$me le dénouement.
.ette mani$re de composer est a/solument admissi/le la condition qu'on acceptera
également toutes les autres.
2xiste%t%il des r$gles pour faire un roman" en dehors desquelles une histoire écrite devrait
porter un autre nom+
3i Don Quichotte est un roman" Le $ouge et le +oir en est%il un autre+ 3i Monte#Cristo est un
roman" L0Asso!!oir en est%il un+ 4eut%on éta/lir une comparaison entre Les Aff1nités électives de
0oethe" Les %rois Mous"uetaires de 5umas" Mada!e )ovar. de 6lau/ert" M/ de Ca!ors de 7.
6euillet et (er!inal de 2. 8ola+ (aquelle de ces oeuvres est un roman+
*uelles sont ces fameuses r$gles+ 5'o9 viennent%elles+ *ui les a éta/lies+ 2n vertu de quel
principe" de quelle autorité et de quels raisonnements+
,l sem/le cependant que ces critiques savent d'une fa-on certaine" indu/ita/le" ce qui constitue
un roman et ce qui le distingue d'un autre qui n'en est pas un. .ela signifie tout simplement que"
sans !tre des producteurs" ils sont enrégimentés dans une école" et qu'ils rejettent" la fa-on des
romanciers eux%m!mes" toutes les oeuvres con-ues et exécutées en dehors de leur esthétique.
:n critique intelligent devrait" au contraire" rechercher tout ce qui ressem/le le moins aux
romans déj faits" et pousser autant que possi/le les jeunes gens tenter des voies nouvelles.
Tous les écrivains" ;ictor <ugo comme 7. 8ola" ont réclamé avec persistance le droit a/solu"
droit indiscuta/le" de composer" c'est%%dire d'imaginer ou d'o/server" suivant leur conception
personnelle de l'art. (e talent provient de l'originalité" qui est une mani$re spéciale de penser" de
voir" de comprendre et de juger. )r" le critique qui prétend définir le Roman suivant l'idée qu'il s'en
fait d'apr$s les romans qu'il aime" et éta/lir certaines r$gles invaria/les de composition" luttera
toujours contre un tempérament d'artiste apportant une mani$re nouvelle. :n critique" qui mériterait
a/solument ce nom" ne devrait !tre qu'un analyste sans tendances" sans préférences" sans passions"
et" comme un expert en ta/leaux" n'apprécier que la valeur artiste de l'o/jet d'art qu'on lui soumet.
3a compréhension" ouverte tout" doit a/sor/er asse= compl$tement sa personnalité pour qu'il
puisse découvrir et vanter les livres m!mes qu'il n'aime pas comme homme et qu'il doit comprendre
comme juge.
7ais la plupart des critiques ne sont" en somme" que des lecteurs" d'o9 il résulte qu'ils nous
gourmandent presque toujours faux ou qu'ils nous complimentent sans réserve et sans mesure.
(e lecteur" qui cherche uniquement dans un livre satisfaire la tendance naturelle de son
esprit" demande l'écrivain de répondre son go>t prédominant" et il qualifie invaria/lement de
remarqua/le ou de *ien écrit l'ouvrage ou le passage qui plaît son imagination idéaliste" gaie"
grivoise" triste" r!veuse ou positive.
2n somme" le pu/lic est composé de groupes nom/reux qui nous crient&
% .onsole=%moi.
% #muse=%moi.
% #ttriste=%moi.
% #ttendrisse=%moi.
% 6aites%moi r!ver.
% 6aites%moi rire.
% 6aites%moi frémir.
% 6aites%moi pleurer.
% 6aites%moi penser.
3euls" quelques esprits d'élite demandent l'artiste&
'6aites%moi quelque chose de /eau" dans la forme qui vous conviendra le mieux" suivant votre
tempérament.'
('artiste essaie" réussit ou échoue.
(e critique ne doit apprécier le résultat que suivant la nature de l'effort? et il n'a pas le droit de
se préoccuper des tendances.
.ela a été écrit déj mille fois. ,l faudra toujours le répéter.
5onc" apr$s les écoles littéraires qui ont voulu nous donner une vision décornée" surhumaine"
poétique" attendrissante" charmante ou super/e de la vie" est venue une école réaliste ou naturaliste
qui a prétendu nous montrer la vérité" rien que la vérité et toute la vérité.
,l faut admettre avec un égal intér!t ces théories d'art si différentes et juger les oeuvres
qu'elles produisent" uniquement au point de vue de leur valeur artistique en acceptant a &riori les
idées générales d'o9 elles sont nées.
.ontester le droit d'un écrivain de faire une oeuvre poétique ou une oeuvre réaliste" c'est
vouloir le forcer modifier son tempérament" récuser son originalité" ne pas lui permettre de se
servir de l'oeil et de l'intelligence que la nature lui a donnés.
(ui reprocher de voir les choses /elles ou laides" petites ou épiques" gracieuses ou sinistres"
c'est lui reprocher d'!tre conformé de telle ou telle fa-on et de ne pas avoir une vision concordant
avec la nôtre.
(aissons%le li/re de comprendre" d'o/server" de concevoir comme il lui plaira" pourvu qu'il
soit un artiste. 5evenons poétiquement exaltés pour juger un idéaliste et prouvons%lui que son r!ve
est médiocre" /anal" pas asse= fou ou magnifique. 7ais si nous jugeons un naturaliste" montrons%lui
en quoi la vérité dans la vie diff$re de la vérité dans son livre.
,l est évident que des écoles si différentes ont d> employer des procédés de composition
a/solument opposés.
(e romancier qui transforme la vérité constante" /rutale et déplaisante" pour en tirer une
aventure exceptionnelle et séduisante" doit" sans souci exagéré de la vraisem/lance manipuler les
événements son gré" les préparer et les arranger pour plaire au lecteur" l'émouvoir ou l'attendrir. (e
plan de son roman n'est qu'une série de com/inaisons ingénieuses conduisant avec adresse au
dénouement. (es incidents sont disposés et gradués vers le point culminant et l'effet de la fin" qui
est un événement capital et décisif" satisfaisant toutes les curiosités éveillées au dé/ut" mettant une
/arri$re l'intér!t" et terminant si compl$tement l'histoire racontée qu'on ne désire plus savoir ce
que deviendront" le lendemain" les personnages les plus attachants.
(e romancier" au contraire" qui prétend nous donner une image exacte de la vie" doit éviter
avec soin tout enchaînement d'événements qui paraîtrait exceptionnel. 3on /ut n'est point de nous
raconter une histoire" de nous amuser ou de nous attendrir" mais de nous forcer penser"
comprendre le sens profond et caché des événements. # force d'avoir vu et médité il regarde
l'univers" les choses" les faits et les hommes d'une certaine fa-on qui lui est propre et qui résulte de
l'ensem/le de ses o/servations réfléchies. .'est cette vision personnelle du monde qu'il cherche
nous communiquer en la reproduisant dans un livre. 4our nous émouvoir" comme il l'a été lui%m!me
par le spectacle de la vie" il doit la reproduire devant nos yeux avec une scrupuleuse ressem/lance.
,l devra donc composer son oeuvre d'une mani$re si adroite" si dissimulée" et d'apparence si simple"
qu'il soit impossi/le d'en apercevoir et d'en indiquer le plan" de découvrir ses intentions.
#u lieu de machiner une aventure et de la dérouler de fa-on la rendre intéressante jusqu'au
dénouement" il prendra son ou ses personnages une certaine période de leur existence et les
conduira" par des transitions naturelles" jusqu' la période suivante. ,l montrera de cette fa-on" tantôt
comment les esprits se modifient sous l'influence des circonstances environnantes" tantôt comment
se développent les sentiments et les passions" comment on s'aime" comment on se hait" comment on
se com/at dans tous les milieux sociaux" comment luttent les intér!ts /ourgeois" les intér!ts
d'argent" les intér!ts de famille" les intér!ts politiques.
('ha/ileté de son plan ne consistera donc point dans l'émotion ou dans le charme" dans un
dé/ut attachant ou dans une catastrophe émouvante" mais dans le groupement adroit des petits faits
constants d'o9 se dégagera le sens définitif de l'oeuvre. 3'il fait tenir dans trois cents pages dix ans
d'une vie pour montrer quelle a été" au milieu de tous les !tres qui l'ont entourée" sa signification
particuli$re et /ien caractéristique" il devra savoir éliminer" parmi les menus événements
innom/ra/les et quotidiens tous ceux qui lui sont inutiles" et mettre en lumi$re" d'une fa-on
spéciale" tous ceux qui seraient demeurés inaper-us pour des o/servateurs peu clairvoyants et qui
donnent au livre sa portée" sa valeur d'ensem/le.
)n comprend qu'une sem/la/le mani$re de composer" si différente de l'ancien procédé visi/le
tous les yeux" déroute souvent les critiques" et qu'ils ne découvrent pas tous les fils si minces" si
secrets" presque invisi/les" employés par certains artistes modernes la place de la ficelle unique
qui avait nom& l',ntrigue.
2n somme" si le Romancier d'hier choisissait et racontait les crises de la vie" les états aigus de
l'1me et du coeur" le Romancier d'aujourd'hui écrit l'histoire du coeur" de l'1me et de l'intelligence
l'état normal. 4our produire l'effet qu'il poursuit" c'est%%dire l'émotion de la simple réalité" et pour
dégager l'enseignement artistique qu'il en veut tirer" c'est%%dire la révélation de ce qu'est
vérita/lement l'homme contemporain devant ses yeux" il devra n'employer que des faits d'une vérité
irrécusa/le et constante.
7ais en se pla-ant au point de vue m!me de ces artistes réalistes" on doit discuter et contester
leur théorie qui sem/le pouvoir !tre résumée par ces mots& 'Rien que la vérité et toute la vérité.'
(eur intention étant de dégager la philosophie de certains faits constants et courants" ils
devront souvent corriger les événements au profit de la vraisem/lance et au détriment de la vérité"
car
Le vrai &eut "uel"uefois n02tre &as vraise!*la*le/
(e réaliste" s'il est un artiste" cherchera" non pas nous montrer la photographie /anale de la
vie" mais nous en donner la vision plus compl$te" plus saisissante" plus pro/ante que la réalité
m!me.
Raconter tout serait impossi/le" car il faudrait alors un volume au moins par journée" pour
énumérer les multitudes d'incidents insignifiants qui emplissent notre existence.
:n choix s'impose donc" % ce qui est une premi$re atteinte la théorie de toute la vérité.
(a vie" en outre" est composée des choses les plus différentes" les plus imprévues" les plus
contraires" les plus disparates? elle est /rutale" sans suite" sans chaîne" pleine de catastrophes
inexplica/les" illogiques et contradictoires qui doivent !tre classées au chapitre faits divers.
;oil pourquoi l'artiste" ayant choisi son th$me" ne prendra dans cette vie encom/rée de
hasards et de futilités que les détails caractéristiques utiles son sujet" et il rejettera tout le reste"
tout l'%côté.
:n exemple entre mille&
(e nom/re des gens qui meurent chaque jour par accident est considéra/le sur la terre. 7ais
pouvons%nous faire tom/er une tuile sur la t!te d'un personnage principal" ou le jeter sous les roues
d'une voiture" au milieu d'un récit" sous prétexte qu'il faut faire la part de l'accident+
(a vie encore laisse tout au m!me plan" précipite les faits ou les traîne indéfiniment. ('art" au
contraire" consiste user de précautions et de préparations" ménager des transitions savantes et
dissimulées" mettre en pleine lumi$re" par la seule adresse de la composition" les événements
essentiels et donner tous les autres le degré de relief qui leur convient" suivant leur importance"
pour produire la sensation profonde de la vérité spéciale qu'on veut montrer.
6aire vrai consiste donc donner l'illusion compl$te du vrai" suivant la logique ordinaire des
faits" et non les transcrire servilement dans le p!le%m!le de leur succession.
J'en conclus que les Réalistes de talent devraient s'appeler plutôt des ,llusionnistes.
*uel enfantillage" d'ailleurs" de croire la réalité puisque nous portons chacun la nôtre dans
notre pensée et dans nos organes. @os yeux" nos oreilles" notre odorat" notre go>t différents créent
autant de vérités qu'il y a d'hommes sur la terre. 2t nos esprits qui re-oivent les instructions de ces
organes" diversement impressionnés" comprennent" analysent et jugent comme si chacun de nous
appartenait une autre race.
.hacun de nous se fait donc simplement une illusion du monde" illusion poétique"
sentimentale" joyeuse" mélancolique" sale ou lugu/re suivant sa nature. 2t l'écrivain n'a d'autre
mission que de reproduire fid$lement cette illusion avec tous les procédés d'art qu'il a appris et dont
il peut disposer.
,llusion du /eau qui est une convention humaineA ,llusion du laid qui est une opinion
changeanteA ,llusion du vrai jamais immua/leA ,llusion de l'igno/le qui attire tant d'!tresA (es
grands artistes sont ceux qui imposent l'humanité leur illusion particuli$re.
@e nous f1chons donc contre aucune théorie puisque chacune d'elles est simplement
l'expression généralisée d'un tempérament qui s'analyse.
,l en est deux surtout qu'on a souvent discutées en les opposant l'une l'autre au lieu de les
admettre l'une et l'autre& celle du roman d'analyse pure et celle du roman o/jectif. (es partisans de
l'analyse demandent que l'écrivain s'attache indiquer les moindres évolutions d'un esprit et tous les
mo/iles les plus secrets qui déterminent nos actions" en n'accordant au fait lui%m!me qu'une
importance tr$s secondaire. ,l est le point d'arrivée" une simple /orne" le prétexte du roman. ,l
faudrait donc" d'apr$s eux" écrire ces oeuvres précises et r!vées o9 l'imagination se confond avec
l'o/servation" la mani$re d'un philosophe composant un livre de psychologie" exposer les causes
en les prenant aux origines les plus lointaines" dire tous les pourquoi de tous les vouloirs et
discerner toutes les réactions de l'1me agissant sous l'impulsion des intér!ts" des passions ou des
instincts.
(es partisans de l'o/jectivité Bquel vilain motAC prétendant au contraire" nous donner la
représentation exacte de ce qui a lieu dans la vie" évitent avec soin toute explication compliquée"
toute dissertation sur les motifs" et se /ornent faire passer sous nos yeux les personnages et les
événements.
4our eux" la psychologie doit !tre cachée dans le livre comme elle est cachée en réalité sous
les faits dans l'existence.
(e roman con-u de cette mani$re y gagne de l'intér!t" du mouvement dans le récit" de la
couleur" de la vie remuante.
5onc" au lieu d'expliquer longuement l'état d'esprit d'un personnage" les écrivains o/jectifs
cherchent l'action ou le geste que cet état d'1me doit faire accomplir fatalement cet homme dans
une situation déterminée. 2t ils le font se conduire de telle mani$re" d'un /out l'autre du volume"
que tous ses actes" tous ses mouvements" soient le reflet de sa nature intime" de toutes ses pensées"
de toutes ses volontés ou de toutes ses hésitations. ,ls cachent donc la psychologie au lieu de l'étaler"
ils en font la carcasse de l'oeuvre" comme l'ossature invisi/le est la carcasse du corps humain. (e
peintre qui fait notre portrait ne montre pas notre squelette.
,l me sem/le aussi que le roman exécuté de cette fa-on y gagne en sincérité. ,l est d'a/ord plus
vraisem/la/le" car les gens que nous voyons agir autour de nous ne nous racontent point les mo/iles
auxquels ils o/éissent.
,l faut ensuite tenir compte de ce que" si" force d'o/server les hommes" nous pouvons
déterminer leur nature asse= exactement pour prévoir leur mani$re d'!tre dans presque toutes les
circonstances" si nous pouvons dire avec précision& 'Tel homme de tel tempérament" dans tel cas"
fera ceci'" il ne s'ensuit point que nous puissions déterminer" une une" toutes les secr$tes
évolutions de sa pensée qui n'est pas la nôtre" toutes les mystérieuses sollicitations de ses instincts
qui ne sont pas pareils aux nôtres" toutes les incitations confuses de sa nature dont les organes" les
nerfs" le sang" la chair" sont différents des nôtres.
*uel que soit le génie d'un homme fai/le" doux" sans passions" aimant uniquement la science
et le travail" jamais il ne pourra se transporter asse= compl$tement dans l'1me et dans le corps d'un
gaillard exu/érant" sensuel" violent" soulevé par tous les désirs et m!me par tous les vices" pour
comprendre et indiquer les impulsions et les sensations les plus intimes de cet !tre si différent" alors
m!me qu'il peut fort /ien prévoir et raconter tous les actes de sa vie.
2n somme" celui qui fait de la psychologie pure ne peut que se su/stituer tous ses
personnages dans les différentes situations o9 il les place" car il lui est impossi/le de changer ses
organes" qui sont les seuls intermédiaires entre la vie extérieure et nous" qui nous imposent leurs
perceptions" déterminent notre sensi/ilité" créent en nous une 1me essentiellement différente de
toutes celles qui nous entourent. @otre vision" notre connaissance du monde acquise par le secours
de nos sens" nos idées sur la vie" nous ne pouvons que les transporter en partie dans tous les
personnages dont nous prétendons dévoiler l'!tre intime et inconnu. .'est donc toujours nous que
nous montrons dans le corps d'un roi" d'un assassin" d'un voleur ou d'un honn!te homme" d'une
courtisane" d'une religieuse" d'une jeune fille ou d'une marchande aux halles" car nous sommes
o/ligés de nous poser ainsi le pro/l$me& '3i j'étais roi" assassin" voleur" courtisane" religieuse" jeune
fille ou marchande aux halles" qu'est%ce que je ferais" qu'est%ce que je penserais" comment est%ce que
j'agirais+' @ous ne diversifions donc nos personnages qu'en changeant l'1ge" le sexe" la situation
sociale et toutes les circonstances de la vie de notre !oi que la nature a entouré d'une /arri$re
d'organes infranchissa/le.
('adresse consiste ne pas laisser reconnaître ce !oi par le lecteur sous tous les masques
divers qui nous servent le cacher.
7ais si" au seul point de vue de la compl$te exactitude" la pure analyse psychologique est
contesta/le" elle peut cependant nous donner des oeuvres d'art aussi /elles que toutes les autres
méthodes de travail.
;oici" aujourd'hui" les sym/olistes. 4ourquoi pas+ (eur r!ve d'artistes est respecta/le? et ils
ont cela de particuli$rement intéressant qu'ils savent et qu'ils proclament l'extr!me difficulté de l'art.
,l faut !tre" en effet" /ien fou" /ien audacieux" /ien outrecuidant ou /ien sot" pour écrire
encore aujourd'huiA #pr$s tant de maîtres aux natures si variées" au génie si multiple" que reste%t%il
faire qui n'ait été fait" que reste%t%il dire qui n'ait été dit+ *ui peut se vanter" parmi nous" d'avoir
écrit une page" une phrase qui ne se trouve déj" peu pr$s pareille" quelque part+ *uand nous
lisons" nous" si saturés d'écriture fran-aise que notre corps entier nous donne l'impression d'!tre une
p1te faite avec des mots" trouvons%nous jamais une ligne" une pensée qui ne nous soit famili$re"
dont nous n'ayons eu" au moins" le confus pressentiment+
('homme qui cherche seulement amuser son pu/lic par des moyens déj connus" écrit avec
confiance" dans la candeur de sa médiocrité" des oeuvres destinées la foule ignorante et
désoeuvrée. 7ais ceux sur qui p$sent tous les si$cles de la littérature passée" ceux que rien ne
satisfait" que tout dégo>te" parce qu'ils r!vent mieux" qui tout sem/le défloré déj" qui leur
oeuvre donne toujours l'impression d'un travail inutile et commun" en arrivent juger l'art littéraire
une chose insaisissa/le" mystérieuse" que nous dévoilent peine quelques pages des plus grands
maîtres.
;ingt vers" vingt phrases" lus tout coup nous font tressaillir jusqu'au coeur comme une
révélation surprenante? mais les vers suivants ressem/lent tous les vers" la prose qui coule ensuite
ressem/le toutes les proses.
(es hommes de génie n'ont point" sans doute" ces angoisses et ces tourments" parce qu'ils
portent en eux une force créatrice irrésisti/le. ,ls ne se jugent pas eux%m!mes. (es autres" nous
autres qui sommes simplement des travailleurs conscients et tenaces" nous ne pouvons lutter contre
l'invinci/le découragement que par la continuité de l'effort.
5eux hommes par leurs enseignements simples et lumineux m'ont donné cette force de
toujours tenter& (ouis Douilhet et 0ustave 6lau/ert.
3i je parle ici d'eux et de moi" c'est que leurs conseils" résumés en peu de lignes" seront peut%
!tre utiles quelques jeunes gens moins confiants en eux%m!mes qu'on ne l'est d'ordinaire quand on
dé/ute dans les lettres.
Douilhet" que je connus le premier d'une fa-on un peu intime" deux ans environ avant de
gagner l'amitié de 6lau/ert" force de me répéter que cent vers" peut%!tre moins" suffisent la
réputation d'un artiste" s'ils sont irréprocha/les et s'ils contiennent l'essence du talent et de
l'originalité d'un homme m!me de second ordre" me fit comprendre que le travail continuel et la
connaissance profonde du métier peuvent" un jour de lucidité" de puissance et d'entraînement" par la
rencontre heureuse d'un sujet concordant /ien avec toutes les tendances de notre esprit" amener cette
éclosion de l'oeuvre courte" unique et aussi parfaite que nous la pouvons produire.
je compris ensuite que les écrivains les plus connus n'ont presque jamais laissé plus d'un
volume et qu'il faut" avant tout" avoir cette chance de trouver et de discerner" au milieu de la
multitude des mati$res qui se présentent notre choix" celle qui a/sor/era toutes nos facultés" toute
notre valeur" toute notre puissance artiste.
4lus tard" 6lau/ert" que je voyais quelquefois" se prit d'affection pour moi. J'osai lui soumettre
quelques essais. ,l les lut avec /onté et me répondit& 'je ne sais pas si vous aure= du talent. .e que
vous m'ave= apporté prouve une certaine intelligence" mais n'ou/lie= point ceci" jeune homme" que
le talent % suivant le mot de Duffon % n'est qu'une longue patience. Travaille=.'
Je travaillai" et je revins souvent che= lui" comprenant que je lui plaisais" car il s'était mis
m'appeler" en riant son disciple.
4endant sept ans je fis des vers" je fis des contes" je fis des nouvelles" je fis m!me un drame
détesta/le. ,l n'en est rien resté. (e maître lisait tout" puis le dimanche suivant" en déjeunant"
développait ses critiques et enfon-ait en moi" peu peu" deux ou trois principes qui sont le résumé
de ses longs et patients enseignements. '3i on a une originalité" disait%il" il faut avant tout la
dégager? si on n'en a pas" il faut en acquérir une.'
% (e talent est une longue patience. % ,l s'agit de regarder tout ce qu'on veut exprimer asse=
longtemps et avec asse= d'attention pour en découvrir un aspect qui n'ait été vu et dit par personne.
,l y a" dans tout" de l'inexploré" parce que nous sommes ha/itués ne nous servir de nos yeux
qu'avec le souvenir de ce qu'on a pensé avant nous sur ce que nous contemplons. (a moindre chose
contient un peu d'inconnu. Trouvons%le. 4our décrire un feu qui flam/e et un ar/re dans une plaine"
demeurons en face de ce feu et de cet ar/re jusqu' ce qu'ils ne ressem/lent plus" pour nous" aucun
autre ar/re et aucun autre feu.
.'est de cette fa-on qu'on devient original.
#yant" en outre" posé cette vérité qu'il n'y a pas" de par le monde entier" deux grains de sa/le"
deux mouches" deux mains ou deux ne= a/solument pareils" il me for-ait exprimer" en quelques
phrases" un !tre ou un o/jet de mani$re le particulariser nettement" le distinguer de tous les
autres !tres ou de tous les autres o/jets de m!me race ou de m!me esp$ce.
'*uand vous passe=" me disait%il" devant un épicier assis sur sa porte" devant un concierge qui
fume sa pipe" devant une station de fiacres" montre=%moi cet épicier et ce concierge" leur pose" toute
leur apparence physique contenant aussi" indiquée par l'adresse de l'image" toute leur nature morale"
de fa-on ce que je ne les confonde avec aucun autre épicier ou avec aucun autre concierge" et
faites%moi voir" par un seul mot" en quoi un cheval de fiacre ne ressem/le pas aux cinquante autres
qui le suivent et le préc$dent.'
J'ai développé ailleurs ses idées sur le style. 2lles ont de grands rapports avec la théorie de
l'o/servation que je viens d'exposer.
*uelle que soit la chose qu'on veut dire" il n'y a qu'un mot pour l'exprimer" qu'un ver/e pour
l'animer et qu'un adjectif pour la qualifier. ,l faut donc chercher" jusqu' ce qu'on les ait découverts"
ce mot" ce ver/e et cet adjectif" et ne jamais se contenter de l'%peu%pr$s" ne jamais avoir recours
des supercheries" m!mes heureuses" des cloEneries de langage pour éviter la difficulté.
)n peut traduire et indiquer les choses les plus su/tiles en appliquant ce vers de Doileau&
D0un !ot !is en sa &lace enseigna le &ouvoir/
,l n'est point /esoin du voca/ulaire /i=arre" compliqué" nom/reux et chinois qu'on nous
impose aujourd'hui sous le nom d'écriture artiste" pour fixer toutes les nuances de la pensée? mais il
faut discerner avec une extr!me lucidité toutes les modifications de la valeur d'un mot suivant la
place qu'il occupe. #yons moins de noms" de ver/es et d'adjectifs aux sens presque insaisissa/les"
mais plus de phrases différentes" diversement construites" ingénieusement coupées" pleines de
sonorités et de rythmes savants. 2ffor-ons%nous d'!tre des stylistes excellents plutôt que des
collectionneurs de termes rares.
,l est" en effet" plus difficile de manier la phrase son gré" de lui faire tout dire" m!me ce
qu'elle n'exprime pas" de l'emplir de sous%entendus" d'intentions secr$tes et non formulées" que
d'inventer des expressions nouvelles ou de rechercher" au fond de vieux livres inconnus" toutes
celles dont nous avons perdu l'usage et la signification" et qui sont pour nous comme des ver/es
morts.
(a langue fran-aise" d'ailleurs" est une eau pure que les écrivains maniérés n'ont jamais pu et
ne pourront jamais trou/ler. .haque si$cle a jeté dans ce courant limpide ses modes" ses archaFsmes
prétentieux et ses préciosités" sans que rien surnage de ces tentatives inutiles" de ces efforts
impuissants. (a nature de cette langue est d'!tre claire" logique et nerveuse. 2lle ne se laisse pas
affai/lir" o/scurcir ou corrompre.
.eux qui font aujourd'hui des images" sans prendre garde aux termes a/straits" ceux qui font
tom/er la gr!le ou la pluie sur la &ro&reté des vitres" peuvent aussi jeter des pierres la simplicité
de leurs confr$resA 2lles frapperont peut%!tre les confr$res qui ont un corps" mais n'atteindront
jamais la simplicité qui n'en a pas.