A tous les choix conséquents à ces années de recherche, A tous les doutes qui m’ont assailli, A toutes ces

heures noires de la nouvelle vie loin de chez soi, A cette impression que la thèse ne finirait jamais, A Isabelle qui les a tous balayés…

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Remerciements
En premier lieu, il convient de remercier M. Yvan Lamonde qui m’a accompagné patiemment et conseillé avec beaucoup de gentillesse pendant toutes ces années. Je garde encore un souvenir ému de notre première rencontre. En juillet 2003, dans son bureau de la rue McTavish, alors que je venais tout juste d’arriver au Québec, il m’a accueilli avec une très grande sollicitude. Alors que je commençais à lui parler du Courrier des États-Unis, des recherches que j’avais hâte d’entamer, il m’a arrêté et m’a demandé le plus simplement du monde comment se passait mon arrivée au Québec, si mon installation se passait bien. Il m’a ainsi donné le ton de la vie québécoise où l’on sait prendre le temps de vivre, de parler de soi et de son vécu, avant de discuter des sujets plus laborieux. Je dois aussi souligner l’important soutien que m’a offert Mme Hélène Harter. Elle a pris la direction de ma thèse en cours de route et s’est rendue extrêmement disponible malgré les 6 000 kilomètres qui nous séparaient. Travailler avec Mme Harter a non seulement été très agréable mais également très enrichissant. Avenante, rigoureuse, formulant des remarques et des conseils qui m’apparaissaient constamment d’une très grande justesse, Mme Harter a été une directrice de recherche hors pair. Je le remercie particulièrement pour tous ses efforts de relecture et de correction. Enfin, M. André Kaspi est la troisième hypostase de la (sainte ?) trinité universitaire qui a permis la concrétisation de cette recherche. Il m’a encadré lors de mon mémoire de D.E.A et m’a soutenu dans les premières années de ma thèse. Sans M. Kaspi, sans sa confiance de mes débuts de doctorant, cette thèse n’aurait sûrement pas abouti… Avant de verser dans les remerciements plus personnels, je suis tenu par une veille promesse de remercier deux personnes en particulier. Il s’agit de mes deux premières amies canadiennes ; Christine Dy et Tess Fernandez. En août 2003, elles m’ont accueilli chaleureusement dans une salle obscure du service d’oncologie moléculaire de l’Hôpital Royal Victoria à Montréal. Anglophones et trop timides pour parler français, ces collègues ont toutefois été mon premier contact avec le monde du travail québécois. Leur amitié pendant mes six premiers mois de vie au Québec m’a été

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précieuse… et elle l’est toujours. Grâce à elles, j’ai particulièrement enrichi mon vocabulaire anglais avec des mots de tous les jours mais que je n’oserais prononcer en Sorbonne. A leur côté, il y avait aussi France Bourdeau et Samar Dib. Toutes les quatre ont été comme des anges sur mes épaules. Je tiens à remercier Isabelle, ma conjointe. Elle a tout fait pour que, dans les derniers mois, je puisse me concentrer au mieux sur la rédaction. Et tous les soirs, invariablement, elle me demandait combien de pages j’avais écrites et se faisait menaçante lorsque j’étais en dessous des quotas. Je lui dois énormément. Je dois aussi remercier ceux, amis et famille, qui ont eu à supporter et à soutenir d’une manière ou d’une autre ces années de recherche : ma mère, ma sœur la petite Fanny, Caroline, Henri, Patrice, Babette, mes nombreux cousins et cousines, tous les Fricard du Chiron, la si gentille et adorable Colette, la famille Turcotte, le vieux briscard du milieu universitaire Denis Béliveau, Annie Gagnon mon amie des moments difficiles, les employés des Organismes de justice alternative du Québec. Un grand merci à tous mes amis du Québec pour leur soutien et un grand merci à mes amis de France et de Belgique pour leur amitié fidèle. Quant à Arnaud Chantraine qu’à vingt ans je surnommais l’étudiant éternel, je vois avec le recul que mes taquineries d’autrefois pourraient aujourd’hui m’être servies. J’espère qu’Arnaud acceptera ces regrets qui arrivent bien tardivement.

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Sommaire
Remerciements................................................................................................................. 3 Sommaire ......................................................................................................................... 5 Introduction ..................................................................................................................... 9 Première partie : Les hommes qui ont fait le Courrier des États-Unis ....................... 39
Chapitre 1 – Les propriétaires et les rédacteurs en chef ................................................... 41
I – Les mystères d’une fondation......................................................................................................41 A – Les hypothèses en présence...................................................................................................42 B – Ce que l’étude du Courrier des États-Unis laisse supposer ..................................................44 II – Les années Lacoste et l’influence bonapartiste ..........................................................................51 A – Joseph Bonaparte et le contenu du journal ............................................................................51 B – Une influence bonapartiste qui va au-delà de Joseph Bonaparte...........................................59 III – Charles de Behr, de libraire à directeur de journal....................................................................83 A – Les librairies de Charles de Behr...........................................................................................84 B – Les tentatives dans la presse new-yorkaise ...........................................................................88 C – Charles de Behr, propriétaire du Courrier des États-Unis ....................................................91 IV – Frédéric Gaillardet, un homme de lettres pour la défense de la culture française en Amérique99 A – Gaillardet, de Paris au Texas ...............................................................................................100 B – Une ère nouvelle..................................................................................................................110 C – Consolidation des affaires du Courrier des États-Unis .......................................................123 V – Paul Arpin : l’expérience de journaliste au service des idées républicaines ............................128 A – Un directeur d’expérience ...................................................................................................128 B – Un républicain engagé pour rédacteur en chef ....................................................................132

Chapitre 2 – Les collaborateurs......................................................................................... 141
I – Qui sont les collaborateurs du Courrier des États-Unis ? .........................................................141 A – Les techniciens ....................................................................................................................141 B – Les rédacteurs......................................................................................................................149 C – Les correspondants ..............................................................................................................153 II – Deux portraits de collaborateurs : Régis de Trobriand et Pierre-Joseph-Olivier Chauveau .....164 A – Régis de Trobriand ..............................................................................................................164 B – Pierre-Joseph-Olivier Chauveau..........................................................................................170

Conclusion de la première partie....................................................................................... 174

Deuxième Partie : De l’évènement jusqu’au lecteur ................................................. 177
Chapitre 3 – En amont de la publication du Courrier des États-Unis ............................ 181
I – La circulation de l’information ..................................................................................................181 A – L’accélération de la circulation de l’information entre l’Europe et les Amériques.............181 B – Les délais de publication dans le Courrier des États-Unis..................................................204 II – Forme et régularité de la publication........................................................................................213 A – Forme et apparence du Courrier des États-Unis .................................................................213 B – Du journal hebdomadaire au quotidien................................................................................218 III – Un « digest » européen et américain .......................................................................................225 A – Les sources européennes .....................................................................................................225 B – Les sources américaines ......................................................................................................234 IV – Une place importante accordée à la culture ............................................................................244 A – Suivi de la vie culturelle en Amérique du Nord ..................................................................245 B – La dimension littéraire du Courrier des États-Unis ............................................................249 C – Les liens avec les libraires français .....................................................................................256

Chapitre 4 – En aval de la publication du Courrier des États-Unis ................................ 265

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I – La distribution du Courrier des États-Unis ...............................................................................265 A – Les méthodes de distribution du Courrier des États-Unis ..................................................265 B – Les difficultés de distribution du Courrier des États-Unis..................................................271 II – Le réseau d’agents du Courrier des États-Unis........................................................................274 A – Qui sont les agents du Courrier des États-Unis ? ...............................................................275 B – Les agents aux États-Unis....................................................................................................278 C – Les autres points de distribution ..........................................................................................286 III – Le lectorat aux États-Unis.......................................................................................................289 A – Les communautés francophones aux États-Unis .................................................................289 B – Les lecteurs états-uniens......................................................................................................307 IV – Le lectorat en Amérique latine et dans les Caraïbes ...............................................................313 A – Les Français dans cette partie du monde .............................................................................314 B – Les autres lecteurs ...............................................................................................................320 V – Le lectorat au Bas-Canada .......................................................................................................323 A – L’importance du Courrier des États-Unis dans la presse canadienne française..................324 B – Les lecteurs canadiens-français du Courrier des États-Unis ...............................................334

Conclusion de la deuxième partie...................................................................................... 343

Troisième Partie : La France, les États-Unis et le Canada dans le Courrier des ÉtatsUnis .............................................................................................................................. 347
Chapitre 5 – La période bonapartiste (1828-1836) .......................................................... 351
I – Les années d’opposition aux régimes français...........................................................................351 A – Contre l’absolutisme (1828-1830).......................................................................................352 B – L’ère des bons sentiments (1830-1831)...............................................................................360 C – Contre le système du 13 mars (1831-1836) .........................................................................364 II – Des États-Unis presque idylliques (1828-1836).......................................................................376 A – Un modèle vertueux (1828-1836) .......................................................................................376 B – Les limites du modèle et les premiers déchirements Nord-Sud (1831-1835) ......................384 C – La question des indemnités (1834-1836).............................................................................393 III – L’absence de l’information canadienne ..................................................................................399 A – La part de l’actualité canadienne dans le Courrier des États-Unis .....................................399 B – Le traitement de l’actualité canadienne ...............................................................................401

Chapitre 6 – La période orléaniste (1836-1848) ............................................................... 409
I – Le conservatisme orléaniste (1836-1848)..................................................................................409 A – Les succès de la monarchie constitutionnelle (1836-1839) .................................................409 B – Du Mouvement… (1840-1842) ...........................................................................................414 C – … à la Résistance (1842-1848) ...........................................................................................425 II – Des États-Unis critiqués (1836-1848) ......................................................................................436 A – Les premières critiques (1836-1839)...................................................................................437 B – La fin du modèle vertueux états-uniens (1840-1848) ..........................................................445 C – Les combats du Courrier des États-Unis (1840-1848)........................................................464 III – Les rébellions de 1837-1838 et le réveil de l’intérêt pour le Canada (1837-1848) .................478 A – Les rébellions : de la condamnation aux premiers émois (1837-1839) ...............................478 B – Le soutien de la cause canadienne (1840-1848) ..................................................................497

Chapitre 7 – La période républicaine (1848-1851) .......................................................... 513
I – Pour une République modérée (1848-1851) ..............................................................................513 A – De l’espoir à la fatalité (avril 1848 - janvier 1849) .............................................................514 B – Une opposition modérée (janvier 1849 - juin 1851)............................................................527 II – Le retour du modèle républicain états-unien (1848-1851) .......................................................536 A – La république sœur (1848-1851) .........................................................................................536 B – Les timides prises de position du Courrier des États-Unis (1848-1851).............................543 III – Un nouvel oubli de la cause canadienne-française..................................................................556 A – Le retour de l’intérêt pour les évènements canadiens (1848-1849).....................................557 B – La question annexionniste (1849-1851) ..............................................................................564

Conclusion de la troisième partie ...................................................................................... 575

Conclusion ................................................................................................................... 581

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Index des noms propres, des lieux et des périodiques ................................................ 591 Table des images .......................................................................................................... 601 Table des tableaux ....................................................................................................... 603 Table des graphiques ................................................................................................... 605 Table des figures .......................................................................................................... 607 Table des annexes ........................................................................................................ 609 Annexes ........................................................................................................................ 611 Sources ......................................................................................................................... 625
I – Journaux ........................................................................................................................ 625 II – Manuscrits .................................................................................................................... 626 III – Documents officiels – fonds du Ministère des Affaires étrangères français.......... 627 IV – Mémoires et témoignages contemporains................................................................. 627
A – Sur la France ............................................................................................................................627 B – Sur les États-Unis .....................................................................................................................628 C – Sur le Canada ...........................................................................................................................629 D – Sur l’Amérique latine...............................................................................................................629

Bibliographie ............................................................................................................... 631
I – Histoire de France ......................................................................................................... 631
A – Histoire politique......................................................................................................................631 B – Histoire de la presse et de l’imprimé ........................................................................................633

II – Histoire des États-Unis ................................................................................................ 633
A – Ouvrages généraux...................................................................................................................633 B – Histoire politique......................................................................................................................634 C – Histoire de la presse et de l’imprimé ........................................................................................635 D – Biographies ..............................................................................................................................635 E – Histoire locale...........................................................................................................................636

III – Histoire du Canada .................................................................................................... 637
A – Ouvrages généraux...................................................................................................................637 B – Histoire politique......................................................................................................................637 C – Histoire de la presse et de l’imprimé ........................................................................................638

IV – Histoire des communautés francophones dans les Amériques ............................... 639
A – En Louisiane ............................................................................................................................639 B – Dans le reste des États-Unis .....................................................................................................640 C – Hors États-Unis et Canada .......................................................................................................641 D – Histoire de la presse et de l’imprimé........................................................................................641

V – Evolutions techniques et circulation de l’information.............................................. 642
A – Le chemin de fer ......................................................................................................................642 B – Le télégraphe ............................................................................................................................643 C – La navigation à vapeur .............................................................................................................643

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Introduction

Il peut sembler étrange de commencer une étude sur les premières années d’existence du Courrier des États-Unis dans la première moitié du XIXe siècle en s’intéressant aux derniers instants qui précèdent sa disparition à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant c’est à l’aune de la fin du Courrier, que nous pouvons mesurer rétrospectivement l’importance et le caractère exceptionnel de ce journal français de New York. Le premier constat que permet ce rapide regard sur les derniers moments de ce journal est celui de sa longévité. Son premier numéro est publié le 1er mars 1828. La date exacte de la publication de son dernier numéro ne nous est pas connue. Néanmoins, les derniers exemplaires conservés par la New York Public Library datent de la fin décembre 1937. Aucun élément de leur contenu ne laisse entrevoir que le journal publie ses derniers numéros. Pourtant, le Courrier des États-Unis disparaît subitement en janvier 1938, quelques semaines avant de fêter ses cent dix ans. Cette longévité est exceptionnelle pour un journal francophone fondé aux États-Unis au XIXe siècle. Alors que la grande majorité des feuilles francophones des États-Unis ne dépasse pas le seuil des cinq années d’existence1, seul un d’entre eux passe les cent ans : le Courrier des États-Unis de New York. L’Abeille de la Nouvelle-Orléans, autre grand titre de la presse francophone des États-Unis, disparaît en 1926 après quatre-vingt-dix-neuf années d’existence2. Le Courrier et l’Abeille font figure d’exceptions. Le second constat lié aux dernières années du Courrier des États-Unis tient à l’importance de ce journal pour les Français de New York et, plus largement, des ÉtatsUnis. Lorsque la santé du journal se fait chancelante dans les années 1930, André Lefebvre de La Boulaye, ambassadeur de France à Washington entre 1933 et 1937,

Par exemple, pour la presse canadienne-française aux États-Unis, 80,68% des titres fondés au XIXe siècle ne dépassent pas les cinq ans. Cf. Grolleau-Fricard (Anthony), Le Québec et le Canada dans la presse francophone états-unienne au XIXe siècle, Mémoire de DEA en Histoire, sous la direction d’André Kaspi, Université de Paris 1, 2001, p. 117. 2 L’Abeille est fondée en 1827 et disparaît en 1926. Cf. Bezou (Jacques), « Historique du journalisme d’expression française en Louisiane », La Gazette de la presse de langue française, mai-juin 1974, p. 9.

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tente de mobiliser la Chambre de Commerce française de New York3. Il échange officiellement plusieurs lettres avec Pierre Cartier, le président de la Chambre de Commerce, et lui demande de bien vouloir offrir une aide financière au Courrier. L’ambassadeur ajoute que le Ministère des Affaires étrangères compte aussi sur le soutien de la Chambre4. La position de Pierre Cartier est clairement expliquée dans sa lettre à l’ambassadeur datée du 28 décembre 19355. Il précise que la Chambre de Commerce française de New York, chargée de rassembler les entrepreneurs et investisseurs français de la ville, de les soutenir dans leurs démarches et de défendre leurs intérêts, n’a pas l’habitude de financer des sociétés en difficulté. Il explique également que le nouveau directeur du Courrier est un homme de peu de confiance. Il ne publie pas de bilan annuel ce qui incite peu de sociétés à y insérer des annonces. Pierre Cartier pense d’ailleurs que le meilleur moyen de redonner une nouvelle santé au Courrier serait qu’il change de directeur. Le président de la Chambre de Commerce française de New York précise tout de même qu’à titre personnel sa prestigieuse entreprise de joaillerie, Cartier New York, a signé un contrat de publicité d’un an avec le Courrier des États-Unis alors qu’il sait qu’elle ne touchera pas sa clientèle. Il renouvelle le contrat régulièrement puisque nous retrouvons ses encarts publicitaires dans le dernier numéro en notre possession, celui du 25 décembre 1937. L’intervention de l’ambassadeur et du Ministère des Affaires étrangères, le soutien financier régulier de Pierre Cartier alors qu’il n’y a aucun intérêt, illustrent la place bien particulière qu’occupe le Courrier, plus ancien journal francophone et français d’Amérique du Nord, au sein de la communauté des Français installés aux États-Unis. Si le Courrier a pu vivre aussi longtemps, c’est grâce à la pugnacité de ses premiers dirigeants qui ont su lui donner une place dans le milieu journalistique nordaméricain mais également un lectorat aux États-Unis, au Bas-Canada6 et à travers tout le
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Nous reprenons ici le nom utilisé par l’ambassadeur pour désigner la Chambre de Commerce française de New York. Fondée en 1896, elle est aussi appelée Chambre de Commerce franco-américaine. Cf. Chaubet (François), La politique culturelle française et la diplomatie de la langue : alliance française (1883-1940), Paris, L’Harmattan, 2006, p. 104. 4 Archives du Ministère des Affaires Étrangères à Nantes, Fonds Washington, Carton 742, lettre d’André Lefebvre de La Boulaye, ambassadeur de France à Washington à Pierre Cartier, président de la Chambre de Commerce française de New York, 31 décembre 1935. 5 Ibid., lettre de Pierre Cartier, président de la Chambre de Commerce française de New York à André Lefebvre de La Boulaye, ambassadeur de France à Washington, 28 décembre 1935. 6 Le Bas-Canada est le nom donné à un territoire correspondant à peu près à l’actuelle province de Québec. Cette province du Bas-Canada est crée par l’Acte constitutionnel de 1791. Ce nom disparaît légalement en 1841 lors de la mise en place de l’Acte d’Union qui fusionne le Haut et le Bas-Canada. Le Bas-Canada devient alors le Canada-Est. Néanmoins, l’appellation Bas-Canada continue à être utilisée

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continent. La profession de foi du premier numéro du Courrier des États-Unis, le 1er mars 1828, permet de distinguer des éléments qui servent de base au succès de ce journal. Son directeur fait un pari ; celui de publier avec succès à New York un journal écrit en français : « La résolution est prise de faire une épreuve assez longue pour s’assurer si un journal publié dans la plus universelle de toutes les langues modernes ne sera pas accueilli avec empressement dans cette hémisphère, ne fut-ce par considérations des riches trésors offerts par une littérature à laquelle aucune autre n’est supérieure ». 7 Le sous-titre du Courrier pose également les deux principaux thèmes que nous retrouverons régulièrement pendant ses vingt-trois premières années. Il se veut un « journal politique et littéraire ». En tant que journal politique, il se propose d’informer ses lecteurs sur les évènements américains mais surtout français. La profession de foi précise : « L’article consacré à la France occupera une place importante dans notre feuille. Nous y mentionnerons les actes de son gouvernement, les discussions de ses chambres, les décisions de ses tribunaux. Nous y donnerons les nouvelles de Paris et de ses départements ». Pour tout ce qui concerne l’actualité politique, les rédacteurs du Courrier se fixent une ligne éditoriale bien particulière. Alors que les presses française et étatsunienne8 sont politiquement engagées, le Courrier déclare sa neutralité : « […] ils [les rédacteurs du Courrier des États-Unis] écarteront avec soin toute espèce d’exagération. Les effervescences de parti, les animosités personnelles seront également bannies de leurs colonnes ». Cette neutralité annoncée dès mars 1828 revient constamment à chaque changement de directeur et prend des formes diverses. Dans tous les cas, elle est

par tous les Canadiens français après 1840. Nous emploierons le terme Bas-Canada pour désigner à la fois la province du Bas-Canada de 1791 à 1841 et le Canada-Est après 1841. Lorsque nous utiliserons l’appellation province du Québec, ou le Québec, nous désignerons le même territoire mais après 1867 et la création de la Confédération du Canada. 7 Courrier des États-Unis, volume I, numéro 1, 1er mars 1828. 8 Nous utiliserons l’adjectif « états-unien » pour désigner tout ce qui se rapporte aux États-Unis. Etant donné que notre sujet s’étend sur des aspects nord-américains et plus continentaux, utiliser l’adjectif « américain » pour désigner ce qui se rapporte aux États-Unis pourrait créer le doute. De la même manière, nous emploierons le mot « États-unien » pour désigner un citoyen des États-Unis.

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difficile à tenir et dès le premier numéro le Courrier des États-Unis se positionne politiquement : « Les Rédacteurs du Courrier des États-Unis professent hautement un attachement invariable à la grande cause de la liberté civile et religieuse sur toute l’étendue du globe ». Parler de liberté civile et religieuse dans cette première moitié du XIXe siècle, c’est déjà prendre parti et annoncer ses orientations libérales. A part pour la période 1848-1853, au début de laquelle Paul Arpin annonce ouvertement qu’il est républicain et qu’il compte bien publier un Courrier républicain, chaque nouveau directeur explique qu’il souhaite rester neutre. Nous le verrons, pour chacun d’entre eux, il s’agit d’une neutralité de façade qui ne survit pas bien longtemps aux actualités européennes et américaines. Pourtant, le Courrier s’approvisionne auprès de journaux d’obédiences politiques diverses, de correspondants aussi bien légitimistes que républicains ce qui rend plus difficile l’identification des idées politiques de ses rédacteurs. A partir de ces quatre éléments qui le définissent – journal français, politique, littéraire et qui se veut neutre – le Courrier des États-Unis s’impose rapidement comme le principal organe de presse francophone du continent américain. Il est le journal de la communauté française de New York mais il est également lu dans les années 1850 dans tous les États-Unis : au Nord, comme au Sud, sur la côte Est comme sur la côte Ouest. Dès sa création, il s’est doté d’un réseau d’agents à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières états-uniennes. Grâce à cela, il couvre tout le continent américain du Canada9 à l’Argentine. D’ailleurs, le 9 août 1843, lors d’un séjour à Montréal, Frédéric Gaillardet, le rédacteur en chef du Courrier des États-Unis, dans un long discours, présente le succès continental de son journal : « […] j’ai le bonheur de pouvoir dire aujourd’hui qu’il se trouve peu d’hommes d’origine française, jetés par le destin dans les villes et les villages les plus reculés du Nouveau Monde depuis le Canada jusqu’aux dernières cités des Antilles et de l’Amérique du Sud, qui ne connaissent l’existence du Courrier des États-Unis et qui n’apprennent par lui à aimer la mère-patrie absente, à la suivre

Nous emploierons le terme Canada pour désigner les deux provinces du Haut et du Bas-Canada (soit une zone représentant à peu près les actuels territoires de l’Ontario et du Québec). Après la mise en place de l’Acte d’Union en 1841, la fusion des deux Canada est appelé Canada-Uni. En 1867, s’ajoutent à cet ensemble les colonies anglaises de Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick pour former la Confédération du Canada.

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par la pensée dans la carrière de gloire et de civilisation où la France est à la tête du reste de l’univers »10.

Un journal entre les modèles journalistiques français et états-uniens

Ce succès peut aussi être chiffré. Au printemps 1840, le Courrier des ÉtatsUnis, après une période difficile qui a bien failli sceller son sort, compte plus de 2 200 abonnés11. Quatorze ans plus tard, il déclare 16 500 abonnés répartis à travers tout le continent12. A titre de comparaison, en 1850, le prestigieux Journal des débats ne tire qu’à 12 000 exemplaires pour chacun de ses numéros13. En 1845, le Journal des débats arrive en troisième position des journaux français. Le Siècle a alors un tirage de 34 966 exemplaires par numéros, tandis que la Presse arrive en deuxième position avec 22 40914. Pour ce qui est de la presse francophone au Bas-Canada, un journal aussi important que la Minerve de Montréal compte 1 300 abonnés tandis que le tropisme des éditeurs canadiens-français est d’atteindre 2 000 abonnés15. En termes de nombre d’exemplaires tirés, dans les années 1840 et 1850, le Courrier des États-Unis est un des plus importants journaux francophones du monde. Comparé à la presse new-yorkaise, le nombre d’abonnés du Courrier est nettement moins impressionnant. En 1856, la version quotidienne de la Tribune de New York est tirée à 29 000 exemplaires, tandis que sa version hebdomadaire compte 163 000 abonnés. A la même date, l’édition quotidienne du Herald est publiée à 57 840 exemplaires, tandis que le New York Times tire quotidiennement à 42 000 et le Sun à 50 00016. La particularité du Courrier des États-Unis est d’être un journal français publié aux États-Unis. Il subit à la fois l’influence du modèle journalistique français, où il

Le Courrier des États-Unis, volume. XVI, numéro 73, 17 août 1843. Gaillardet (Frédéric), L’Aristocratie en Amérique, Paris, E. Dentu Editeur, 1883, p. 120 et Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 157, 26 février 1846. 12 Ernst (Robert), Immigrant Life in New York City 1825-1863, Syracuse, Syracuse University Press, 1994, p. 156. 13 Saminadayar-Perrin (Corinne), Les discours du journal : Rhétorique et médias au XIXe siècle (18361885), Saint-Etienne, Presses universitaires de Saint-Etienne, 2007, p. 130. 14 Ledré (Charles), La presse à l’assaut de la monarchie 1815-1848, Paris, Armand Colin, 1960, p. 244. 15 Laurence (Gérard), « Les journaux dans la Province de Québec et au Bas-Canada », Fleming (Patricia), Gallichan (Gilles) et Lamonde (Yvan), Histoire du livre et de l’imprimé au Canada, des débuts à 1840, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2004, p. 222. 16 Coggeshall (William Turner), The Newspaper Record, New York, Lay & Brother, 1856, p. 150.
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puise les informations françaises et européennes, et le modèle journalistique états-unien au sein duquel il baigne. La presse française des années 1820-1850 est essentiellement une presse engagée politiquement. Chacun des titres appartient à une obédience politique. Ainsi, le Journal des débats est un journal de l’opposition sous la Restauration, puis, après la Révolution de 1830, il est clairement identifié comme un journal conservateur soutenant le gouvernement et la mouvance politique de la Résistance17. La presse est le fer de lance du combat politique. Sous la Restauration, les feuilles ministérielles et les journaux de l’opposition, qui tirent à plus d’exemplaires18, se livrent d’incessantes joutes verbales. Ces derniers n’hésitent pas à attaquer les différents gouvernements ultras et conservateurs qui se succèdent sous la Restauration et sous la Monarchie de Juillet. En conséquence, ces deux régimes promulguent régulièrement des lois qui visent à limiter la liberté de la presse afin de faire taire les journaux d’opposition19. Les journaux français subissent donc les attaques répétées de gouvernants qui veulent les contrôler. La presse est au premier rang des Révolutions de 1830 et de 1848. Parmi les ordonnances que promulgue Charles X le 25 juillet 1830 et qui donnent le signal des Trois Glorieuses, il en est une qui suspend la liberté de la presse périodique en obligeant les journaux à demander aux autorités une autorisation préalable pour toute publication20. Il s’agit du rétablissement purement et simplement de la censure. La presse d’opposition réagit vivement et, à l’instar du National d’Armand Carrel, joue un rôle clef dans les soulèvements de juillet 1830 et l’établissement du nouveau régime. Pourtant, sous la Monarchie de Juillet, la presse française connaît une période de transition. Elle se prépare à passer de son rôle de presse politique à une presse de masse, répondant à une logique plus économique. Le développement du romanfeuilleton à la fin des années 1830, publié dans les journaux, popularise la littérature et élargit le lectorat. Lise Dumasy, dans l’introduction de l’ouvrage collectif sur le romanfeuilleton qu’elle a dirigé, explique que les décennies 1830 et 1840 voit l’émergence d’une presse « dont le but n’est plus uniquement de diffuser des idées, mais de faire des

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Ledré (Charles), op. cit., p. 254. Ledré (Charles), Histoire de la presse, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1958, p. 190. 19 Ledré (Charles), La presse à l’assaut…, op. cit., p. 236-241. 20 Ibid., p. 105.

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profits »21. Enfin, la Monarchie de Juillet voit la presse régionale se développer. AndréJean Tudesq parle même de cette période comme de l’âge d’or de la presse régionale22. Cela signifie que, malgré la censure, la presse voit sa diffusion s’accroître à Paris mais également en province. Entre 1830 et 1850, la presse aux États-Unis est bien différente de la presse française. Tout d’abord, la censure est totalement inexistante. Alexis de Tocqueville le note dans son ouvrage De la démocratie en Amérique et constate que la presse y est un élément essentiel du fonctionnement du pays et de l’État. Il écrit : « La souveraineté du peuple et la liberté de la presse sont donc deux choses entièrement corrélatives ; la censure et la vote universel sont au contraire deux choses qui se contredisent, et ne peuvent se rencontrer longtemps dans les institutions politiques d’un même peuple. Parmi les douze millions d’hommes qui vivent sur le territoire des États-Unis, il n’en est pas un seul qui ait encore osé proposer de restreindre la liberté de la presse »23. La presse états-unienne existe depuis le début du XVIIIe siècle. Le premier journal publié aux États-Unis est la Boston News-Letter de John Campbell dont le premier numéro est daté du 24 avril 170424. Après une croissance lente mais régulière jusqu’au début du XIXe siècle, le nombre de journaux explose. Pendant la décennie 1790, 70 journaux hebdomadaires sont publiés pour treize bihebdomadaires et trihebdomadaires et huit quotidiens. Cinquante ans plus tard, pendant la décennie 1840, les États-Unis comptent 1 141 hebdomadaires, 125 bihebdomadaires et trihebdomadaires et 138 quotidiens25. Pour la période 1800-1830, la croissance de la presse se fait en nombre de journaux mais pas en termes de tirage. Ainsi, en 1833, le Courier and Enquirer de New York, considéré comme le plus grand journal du pays ne publie que 4 500 exemplaires par numéros26. Pendant la période 1830-1850, la presse
Dumasy (Lise) (sous dir.), La querelle du roman-feuilleton, littérature, presse et politique, un débat précurseur, 1836-1848, Grenoble, Éditions littéraires et linguistiques de l'Université de Grenoble, 2000, p. 7. 22 Tudesq (André-Jean), « La presse provinciale de 1814 à 1848 », Bellanger (Claude), Godechot (Jacques), Guiral (Pierre) et Terrou (Fernand), Histoire générale de la presse française, Paris, Presses universitaires de France, 1969, Tome II, p. 173. 23 De Tocqueville (Alexis), De la démocratie en Amérique, Bruxelles, Hauman, Cattoir et Cie, 1837, Tome II, p. 111-112. 24 Lee (Alfred M.), The Daily Newspaper in America, The Evolution of a Social Instrument, New York, MacMillan Company, 1937, p. 15. 25 Ibid., p. 718. 26 Mott (Frank Luther), American Journalism, a History: 1690-1960, New York, The MacMillan Company, 1962, p. 202.
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états-unienne profite des progrès techniques permettant une meilleure circulation de l’information et une plus grande rapidité d’impression. Le tirage de journaux progresse alors rapidement jusqu’à atteindre les tirages que nous avons cité plus haut. Cette augmentation des tirages est due pour l’essentiel au développement de journaux vendus à très bas prix. C’est ce qu’on appelle la penny press. Il s’agit de journaux publiés généralement quotidiennement et vendus à un prix défiant toute concurrence : un penny – c’est-à-dire un cent – l’exemplaire. D’abord développée à Boston27, la penny press connaît un premier succès avec le Sun de New York. Son premier numéro est publié le 3 septembre 1833. Après seulement cinq mois d’existence, le Sun atteint un tirage de 5 000 exemplaires quotidiens28. L’historien Frederic Hudson fait des années 1832-1835 une période de transition qui change totalement le visage de la presse états-unienne29. Il parle même de révolution : le format change et devient plus petit, la gestion de l’espace de chaque page se modifie et se rationnalise, la relation à l’information évolue et la presse indépendante des partis se développe et surtout la penny press apparaît. Cette dernière se généralise rapidement. Le Sun est vite imité. Très rapidement, les plus grands titres de la presse états-unienne sont des journaux à un cent : le Herald de New York, fondé par James Gordon Bennett en mai 183530, le Daily Times de Boston, créé en 183631, le Public Ledger de Philadelphie qui sort son premier numéro en mars 183632. La baisse du prix de vente des exemplaires provoque une augmentation du nombre de lecteurs. Cela change complètement la relation à l’information. Ainsi, les journaux doivent s’adapter à leurs nouveaux lecteurs et, pour ce faire, leurs éditeurs augmentent la place accordée aux nouvelles locales, recherchent plus les nouvelles à caractère sensationnel comme les faits divers où les affaires de mœurs et le crime sont présents. Les journaux ouvrent également leurs colonnes à des histoires personnelles, à des portraits de gens du commun33. La plupart des journaux sont installés dans les États du Nord-Est du pays : Nouvelle-Angleterre, New York, New Jersey, Pennsylvanie. En 1840, 50% des

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Mott (Frank Luther), op. cit., p. 216. Ibid., p. 222. 29 Hudson (Frederic), Journalism in the United States from 1690 to 1872, New York, J. & J. Harper Editions, 1969, p. 408. 30 Mott (Frank Luther), op. cit., p. 229. 31 Ibid., p. 238. 32 Ibid., p. 239. 33 Ibid., p. 243.

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quotidiens y sont publiés34. Cette presse est également la plus diffusée dans tout le pays. Richard B. Kielbowicz, dans son ouvrage News in the Mail, explique que dans les années 1830 et 1840, le transport de journaux par la poste occupe la plus grande part des transports de courrier et que le transport depuis les États du Nord-Est à destination des États du Sud et de l’Ouest est de loin le plus important35. Pourtant, il n’existe pas de titres nationaux. Chaque journal est d’abord local, traite des actualités nationales et internationales et est ensuite distribué à travers tout le pays. Un autre élément particulier de la presse états-unienne est l’existence d’une presse communautaire, dite aussi ethnique, publiant des journaux en langue étrangère. Le premier journal publié en langue étrangère aux États-Unis est un journal français et francophone. Il s’agit de la Gazette française publiée en 1780, sur les presses de la flotte française à Newport dans le Rhode Island36. L’arrivée aux États-Unis de Français fuyant la Révolution de 1789 et de Créoles francophones fuyant la Révolution des Noirs haïtiens a pour conséquence que durant la décennie 1790 la seule presse de langue étrangère dans le pays est française. Dans la première moitié du XIXe siècle, le développement de la presse états-unienne de langue étrangère dépend de l’immigration. Ainsi, alors que l’immigration passe de 538 381 personnes en 1830-1839 à 1 427 337 pour la décennie 1840-1849, il existe 45 journaux en langue étrangère en 1839 et 158 en 185037. La part des journaux allemands est prépondérante. En 1839, ils représentent 84,4% des journaux en langue étrangère publiés aux États-Unis et 84,2% en 185038. Si la presse francophone joue un rôle de précurseur de la presse communautaire aux États-Unis, elle continue de se développer pendant toute la première moitié du XIXe siècle. Sur la période 1830-1850, on peut distinguer trois types de journaux. C’est en Louisiane, État dans lequel se concentre la plus importante population francophone des États-Unis, qu’on trouve le plus grand nombre de journaux francophones et les plus dynamiques d’entre eux. Entre 1830 et 1839, dix-neuf titres y sont publiés, dont quinze à la Nouvelle-Orléans. Pour la décennie suivante, le nombre de journaux francophones publiés monte à 50, dont 33 à la Nouvelle-Orléans. Après 1850, ce chiffre décroît

Lee (Alfred M.), op. cit., p. 715-717. Kielbowicz (Richard B.), News in the Mail: the Press, Post Office and Public Information, 1700-1860s, New York, Greenwood Press, 1989, p. 71. 36 Perrault (R. B.), « Survol de la presse franco-américaine », Quintal (Claire) (sous dir.), Le journalisme de langue française aux États-Unis, Québec, Conseil de la Vie française en Amérique, 1984, p. 9. 37 Lee (Alfred M.), op. cit., p. 88. 38 Ibid., p. 735.
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régulièrement39. Le second groupe des journaux francophones est constitué par la presse canadienne-française publiée par des immigrants canadiens-français qui s’installent dans la région des Grands-Lacs et en Nouvelle-Angleterre. Le nombre de journaux canadiens-français aux États-Unis augmente surtout après 1860, lorsque le nombre d’immigrants s’installant en Nouvelle-Angleterre est en pleine croissance. Entre 1830 et 1839, seulement quatre journaux sont fondés. Il s’agit de quatre titres publiés dans le Vermont par des membres du Parti patriote du Bas-Canada en exil. Pour la période 1840-1849, il n’existe qu’un seul journal canadien-français publié aux États-Unis, l’Ami de la jeunesse de Detroit40. Enfin le dernier groupe est celui des journaux francophones qui ne sont pas publiés en Louisiane et qui ne sont pas canadiens-français. Ils sont peu nombreux. Le Courrier des États-Unis en cite quelques-uns comme la Revue française41, l’Estafette42, l’Electeur43, l’Indicateur44, l’Iris, album des salons45, tous les cinq publiés à New York, le Littérateur de Boston46, ou encore le Réveil de SaintLouis47. Peu nombreux, peu connus, ces journaux semblent être pour la plupart édités par des Créoles ayant fui la Révolution haïtienne ou des Français. Dès lors, entre 1830 et 1850, le plus important et dynamique centre de la presse francophone aux États-Unis est la Louisiane. Cette situation souligne la particularité de l’existence et du succès du Courrier des États-Unis à New York, en dehors du bastion francophone qu’est la Louisiane.

1830-1850, un monde en plein changement

Pendant les premières vingt-trois années d’existence du Courrier des ÉtatsUnis, les presses française et états-unienne ne sont pas les seules à subir des modifications importantes dans leurs méthodes de production, leur lectorat et leur rôle politique. Elles sont à l’image d’un monde qui connaît alors d’incroyables changements techniques, politiques, économiques et sociaux.
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Grolleau-Fricard (Anthony), op. cit., p. 114 et 118. Ibid., p. 104 et 114. 41 Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 54, 3 septembre 1836. 42 Courrier des États-Unis, volume XI, numéro 92, 19 janvier 1839. 43 Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 13, 13 avril 1839. 44 Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 3, 7 mars 1840. 45 Courrier des États-Unis, volume XXIII, numéro 30, 4 novembre 1848. 46 Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 70, 29 octobre 1836. 47 Courrier des États-Unis, volume XVII, numéro 64, 25 juillet 1844.

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La France, les États-Unis et le Canada, sont les trois pays auxquels le Courrier attache une importance particulière. La France est le pays d’origine de ses directeurs et de ses rédacteurs, mais aussi de la plupart de ses lecteurs. Elle est le sujet principal de ce journal. Les États-Unis sont le pays d’accueil où le Courrier est imprimé, diffusé. Enfin le Canada est une entité à ne pas négliger qui compte la population francophone la plus importante de l’Amérique du Nord48, la plus revendicatrice de ses droits et de sa culture, concentrée sur un territoire, le Bas-Canada, qu’elle occupe depuis le XVIIe siècle et qu’elle s’est appropriée. Sur ce territoire, la population canadienne-française a dû s’adapter à une nouvelle situation après la cession à l’Angleterre en 176349. Le Courrier a des lecteurs au Bas-Canada et un de ses directeurs, Frédéric Gaillardet, y fait un court voyage à l’été 1843 pendant lequel il reçoit un accueil chaleureux de la part des hommes politiques locaux. Or, la France, les États-Unis et le Canada sont au cœur des bouleversements mondiaux de la période 1830-1850. Pour ce qui est de la France, entre 1830 et 1850, la situation politique est des plus instables. Durant ces vingt années, elle connaît deux révolutions réussies, trois régimes différents et de nombreuses insurrections réprimées à Lyon et à Paris. Ces trois régimes portent au pouvoir des hommes, des principes politiques et des réseaux d’affaires différents. Entre le règne de Charles X et les débuts de la deuxième République, il existe une incommensurable opposition de valeurs et de visions de la France. Sous la Restauration, républicains et bonapartistes sont pour la plupart des parias, des ennemis du régime qui se regroupent en sociétés et en réseaux secrets dont le but est le renversement du régime. Charles X, quant à lui, représente la réaction, le retour à une monarchie de droit divin, à un régime plus autoritaire qui musèle la presse ; ce qui provoque d’ailleurs sa chute en 183050. Il s’appuie sur des factions politiques qui, pour certaines, sont encore plus réactionnaires que lui comme les ultras, plus royalistes que le roi, ou les chevaliers de la foi51. Après la Révolution de Juillet 1830, LouisPhilippe lui succède à la tête d’une monarchie constitutionnelle, compromis entre la monarchie absolue et les principes de la Révolution de 1789. C’est l’époque de l’orléanisme, l’ère de la bourgeoisie et de ses gardes nationaux, symboles et garants du
En 1840, le Bas-Canada compte 650 000 habitants, en grande majorité des Canadiens français. Cf. Lamonde (Yvan), Histoire sociale des idées au Québec 1760-1896, Montréal, Fides, 2000, p. 283. 49 Cf. Lamonde (Yvan) et Bouchard (Gérard) (sous dir.), Québécois et américains, la culture québécoise aux XIXe et XXe siècles, Montréal, Fides, 1995. 50 Ledré (Charles), La presse à l’assaut…, op. cit., p. 105. 51 Tulard (Jean), Les révolutions de 1789 à 1851, Paris, Fayard, 1985, p. 361.
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contrat entre le roi et les Français52. Mais cela ne suffit pas. La crise économique qui dure depuis 1847, une politique étrangère mal perçue, un roi de plus en plus autoritaire, un Guizot honni par bon nombre et des scandales politiques divers en 1847 ont tôt fait de discréditer le régime et de conduire la France vers la révolution de février 184853. À la monarchie bourgeoise succède la République. D’abord ouverte à de nombreux principes généreux, elle est vite récupérée par les tenants de l’ordre et la bourgeoisie. Elle finit entre les mains du prince-président Louis-Napoléon Bonaparte. Son coup d’État du 2 décembre 1851 sonne alors le glas d’une deuxième République déjà moribonde54. Un an plus tard, le prince-président devient empereur des Français sous le nom de Napoléon III. Les grandes lignes de l’histoire de la France entre 1830 et 1850 ne doivent pas faire oublier les scandales et les crises politiques, les débats de société qui agitent son cours tortueux. En matière de politique internationale, la France se relève des conséquences de la période napoléonienne. Malgré la position de la Résistance, mouvance politique au pouvoir sur pratiquement toute la période, prônant la paix à tout prix, la France s’implique dans les grands dossiers internationaux, comme la question d’Orient dont les remous agitent les diplomaties européennes entre 1830 et 1840 sur fonds de lutte de pouvoirs entre l’Empire ottoman et l’Égypte de Méhémet Ali. Sur la période 1830-1850, la France poursuit la conquête de l’Algérie débutée en mai 1830 sous Charles X par la prise d’Alger55. Elle se rapproche également de l’autre monarchie constitutionnelle d’Europe occidentale : l’Angleterre. Malgré quelques tensions au moment de la question d’Orient, les relations entre ces deux pays aboutissent à un accord tacite, entre Guizot et le Premier ministre Aberdeen, baptisé l’Entente cordiale56. En ce qui concerne ses relations avec les États-Unis, celles-ci connaissent d’importantes difficultés qui auraient pu conduire à la guerre pendant la décennie 1830. Washington réclame à la France des indemnités pour la confiscation de navires états-uniens et de leurs cargaisons par les autorités françaises sous l’Empire. Ces saisies qui touchent 558 navires états-uniens entre 1807 et 1812 sont la conséquence du blocus continental mis en place par

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Rémond (René), Les droites en France, Paris, Aubier, 1982, p. 89-93. Tulard (Jean), op. cit., p. 447-458. 54 Agulhon (Maurice), Coup d’état et république, Paris, Presses de Sciences Po, 1997, p. 53-55. 55 Tulard (Jean), op. cit., p. 449-451. 56 Ibid., p. 451.

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Napoléon57. Après de longues négociations qui s’étendent sur l’ensemble de la Restauration et les débuts de la Monarchie de Juillet, un accord est signé le 4 juillet 1831 dans lequel la France s’engage à payer une indemnité de 25 millions58. Pourtant, celle-ci traîne à faire entériner le traité par la Chambre des députés, qui finalement le refuse plus de deux ans plus tard au printemps 1834. Cette situation entraîne non seulement la colère du président Jackson en décembre 1834 mais surtout une crise diplomatique entre les deux pays qui met à mal leurs relations jusqu’au printemps 1836. De plus, entre 1830 et 1850, la France intervient en Amérique latine. Pendant les vingtpremières années qui suivent l’indépendance en 1821, les relations avec le Mexique sont difficiles à cause de la question de la sécurité des ressortissants français installés sur place. Leurs biens sont régulièrement attaqués et pillés, ce qui entraîne des discussions délicates avec les autorités mexicaines afin qu’ils soient dédommagés. A cela s’ajoute le refus du gouvernement mexicain de signer un traité commercial avec la France. En 1838, cette situation se solde par une intervention militaire française dans la baie de Veracruz ainsi que par le blocus des côtes mexicaines59. Entre mars 1838 et octobre 1840, la France met en place un autre blocus contre un pays d’Amérique latine. Cette fois, il s’agit de l’Argentine. Les raisons sont les mêmes que pour l’intervention au Mexique : défense des droits des ressortissants français vivant sur place et volonté de forcer l’Argentine à signer des accords commerciaux60. Après 1840, la situation reste tendue entre la France et l’Argentine, si bien qu’en 1845 la France bloque une nouvelle fois le Rio de la Plata mais cette fois avec l’Angleterre61. Socialement, entre 1830 et 1850, la France est marquée par la prise de pouvoir de la bourgeoisie. Elle se fond avec le régime de la Monarchie de Juillet et se maintient malgré les insurrections et la révolution de février 184862. Le développement de l’industrie, du commerce, des banques donne à cette classe une position prédominante

Rémond (René), Les États-Unis devant l’opinion française, 1815-1852, Paris, Armand Colin, 1962, Tome II, p. 780. 58 Ibid., p. 783. 59 Dugast (Guy-Alain), La tentation mexicaine en France au XIXe siècle : l'image du Mexique et l'intervention française (1821-1862), Paris, L’Harmattan, 2008, Tome 1, p. 64-65. 60 Depeyre (Michel), « Une démonstration navale française, Buenos Aires (1838) », Buchet (Christian) et Vergé-Franceschi (Michel) (sous dir.), La mer, la France et l’Amérique latine, Paris, Presses universitaires Paris- Sorbonne, 2006, p. 83. 61 Ibid., p. 88. 62 Rémond (René), Les droites… op. cit., p. 89-93.

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dans la société et dans l’État63. Bien sûr, la bourgeoisie ne forme pas un corps homogène et est composée aussi bien de modestes commerçants que de riches financiers ou industriels comme Laffitte ou les De Wendel. 1830 sonne le recul de l’aristocratie, de cette vieille noblesse réactionnaire, légitimiste qui souhaite dans la restauration le retour complet de l’Ancien Régime64. Elle tient la première place sous Louis XVIII et sous Charles X, occupant la majorité des postes militaires, gouvernementaux, administratifs. Sous la Monarchie de Juillet, l’aristocratie doit céder le pas à la bourgeoisie triomphante. Elle entre dans l’opposition et tente parfois, comme en 1832 avec la révolte de la Vendée menée par la duchesse de Berry, de renverser le régime65. Dans la première moitié du XIXe siècle, une nouvelle classe émerge, plus revendicatrice, ayant de nombreux liens avec les républicains : les ouvriers. Ce sont eux qui prennent les armes et dressent des barricades en juillet 1830, en juin 1832 lors des funérailles du général Lamarque, mais également à Lyon en 1831 et en 1834. Ce sont également eux qui, après avoir participé aux journées de février 1848, sont chargés par la troupe de Cavaignac, arrêtés et déportés en Algérie en juin de la même année. Ils subissent les premiers les effets des crises économiques comme en 1825 et en 1847, qui ont pour conséquence l’accélération de la mécanisation de l’industrie, la baisse des salaires et la une hausse du chômage66. Cette prise de conscience de classe se fait sur fond de bouillonnement intellectuel. Différentes théories sociales sont développées par Saint-Simon, Jean Charles Léonard Sismondi, Charles Fourier, Etienne Cabet, Philippe Buchez et Louis Blanc. Enfin, en février 1848, Karl Marx publie le Manifeste du Parti communiste67. Économiquement, la France connaît également des changements.

L’industrialisation et la mécanisation grâce à la machine à vapeur se développent. Néanmoins, le chemin fer connaît un essor tout relatif puisqu’en 1848 il n’y a que 1 900 km de voies ferrées en exploitation68. Le système bancaire se développe également. A côté des grandes banques ne traitant qu’avec l’aristocratie et la grande bourgeoisie, apparaissent des banques départementales, des établissements plus petits ouverts à la
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Ponteil, (Félix), Les classes bourgeoises et l’avènement de la démocratie, Paris, Albin Michel, 1968, p. 159-186. 64 Rémond (René), Les droites… op. cit., p. 46-71. 65 Ibid., p. 72-83. 66 Tulard (Jean), op. cit., p. 421. 67 Ibid., p. 428-433. 68 Ibid., p. 403.

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moyenne et à la petite bourgeoisie, comme la Caisse générale du Commerce et de l’Industrie de Laffitte. Pendant la période 1830-1850, nous assistons à démocratisation du crédit qui permet de dynamiser l’économie et d’y intégrer des Français aux revenus plus modestes. Le poids du milieu des banques est important. D’ailleurs, deux présidents du conseil de la Monarchie de Juillet, Lafitte et Casimir-Perier, sont tous les deux issus de la Banque69. Néanmoins, la France connaît plusieurs crises boursières, comme celle de 184570, et des crises économiques majeures en 1828-1831, 1839-1840 et en 1847-184871 qui créent un climat d’agitation favorable aux journées de février et cristallisent les tensions autour des Ateliers nationaux en juin 1848. L’image de la France pendant toute la période 1848-1851 est celle d’une agitation et d’une instabilité politiques qui contrastent avec l’immobilisme social et la lenteur des changements économiques. Ce sont toutes les facettes de cette France que retranscrit et commente dans ses colonnes le Courrier des États-Unis. L’actualité française y occupe une place primordiale, au détriment des évènements qui se passent ailleurs en Europe. Politiquement, les États-Unis, quant à eux, semblent aux antipodes de la France : pas d’agitation, pas d’insurrection, pas de changement de régime. La constitution et les élections semblent suffire à assurer la pérennité du système malgré tout un ensemble de bouleversements d’ordres économiques, sociaux, culturels, politiques et même géographiques. Le pays connaît des changements profonds qui mettent en mouvement d’importantes forces centrifuges. La principale d’entre elles, querelle larvée, endémique, qui conduira à la Guerre de Sécession, concerne la question de l’esclavage dans les États du Sud. L’opposition entre le Nord et le Sud est de plus en plus présente et envahit régulièrement le débat politique. La question du Tarif douanier de 183272, l’annexion de nouveaux territoires en 1849-185073 rebondissent constamment sur la question de l’esclavage et exacerbe les passions. Si une politique de compromis permet souvent de sortir de ces crises, elle est incapable de résorber le fossé qui se creuse inéluctablement entre le Nord et le Sud. Sur la question de l’esclavage, se greffe l’opposition entre le pouvoir fédéral et l’autonomie des États, leur liberté à légiférer

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Ponteil (Félix), op. cit., p. 159-186. Ibid., p. 186. 71 Broder (Albert), L'économie française au XIXe siècle, Paris, Ophrys, 2000, p. 24-25. 72 Vincent (Bernard), Histoire des États-Unis, Paris, Flammarion, 1997, p. 124. 73 Ibid., p. 121.

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pour leur propre territoire. En 1832-1833, la Caroline du Sud prend la tête d’un mouvement d’opposition au Tarif de 1832. John C. Calhoun pose alors le principe de la nullification qui développe l’idée de la souveraineté des États. Selon lui, un État peut refuser d’appliquer une loi fédérale qu’il jugerait contraire à ses intérêts74. Du refus d’appliquer une loi au rejet de l’Union, de la souveraineté à la sécession il n’y a qu’un pas. Comme le précise André Kaspi dans son livre Les Américains, le nationalisme et le sectionnalisme – c’est-à-dire les grands ensembles régionaux que sont le Nord, le Sud et l’Ouest- s’opposent pendant tout le XIXe siècle précédant la Guerre de Sécession75. Une autre de ces forces centrifuges, qui marque les États-Unis de la période 1830-1850, est le retour du système des partis. Après la Seconde Guerre d’Indépendance en 1815, avec la disparition du Parti fédéraliste d’Alexander Hamilton et de John Adams, le premier système des partis que connaît le pays prend fin. Commence alors ce que les historiens appellent l’ère des bons sentiments, sans partis politiques organisés. Les élections présidentielles de 1824 et de 1828 marquent par le retour du système des partis. Le Parti démocrate et le Parti whig consolident leurs assises et leur discours pendant toute la décennie 1830. Ces partis sont nationaux et sont présents dans tous les États. Ils rassemblent des courants et des personnes opposés et forment un des ciments du pays76. Ils sont également à l’origine de violents affrontements et de scandales électoraux. Leur opposition se fixe sur des débats de société importants comme la question du renouvellement de la charte de la seconde Banque des États-Unis pendant la décennie 1830. Cette question illustre l’opposition entre d’un côté les banques et le milieu des affaires et de l’autre le modèle agricole des propriétaires terriens grands et petits. Le discours des démocrates de Jefferson jusqu’à Jackson est fortement marqué par cette dichotomie. Ils associent le capitalisme commercial à la corruption et à l’Europe. Ils le dénoncent et lui opposent le modèle fondateur de la démocratie états-unienne basée sur des petits propriétaires terriens, vertueux, qui sont les garants du fonctionnement du système. Les démocrates vont jusqu’à faire du milieu des affaires la nouvelle aristocratie nord-américaine. Ils la combattent autant qu’ils le peuvent en prônant des mesures économiques favorisant la croissance de l’agriculture. Ce discours dont la vigueur diminue après Andrew Jackson
Ibid., p. 124. Kaspi (André), Les Américains, I. Naissance et essor des États-Unis 1607-1945, Paris, Seuil, 1986, p. 166-1700. 76 Fohlen (Claude), Heffer (Jean) et Weil (François), Canada et États-Unis depuis 1770, Paris, PUF, 1997, p. 138-149.
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perdure tout de même pendant toute la période 1830-185077. La critique du milieu des affaires et des industriels s’inscrit également dans les tensions Nord-Sud. John C. Calhoun ou George Fitzhugh popularisent l’idée que l’industrie du Nord repose sur un système d’exploitation de l’homme, hypocrite, qui, finalement, reproduit un esclavagisme déguisé78. La période 1830-1850 voit le nombre d’immigrants arrivant aux États-Unis augmenter fortement. Si entre 1810 et 1820, ce sont au total 114 000 Européens qui arrivent aux États-Unis, après 1832, ils sont en moyenne 60 000 par an. Et après 1842, le phénomène s’accélère puisqu’il arrive aux États-Unis plus de 100 000 immigrants par an pour atteindre 400 000 au début des années 185079. Cette arrivée massive ne se fait pas sans bouleversements ni sans heurts. Les immigrants préfèrent s’installer dans les villes qui deviennent des lieux de tensions avec les nativistes et, plus tard dans les années 1850, les know-nothings. A New York, principal port d’arrivée des immigrants, 50% de la population est composée de personnes nées à l’étranger80. Ces tensions se chargent également de haines religieuses, de nombreux immigrants allemands ou irlandais étant catholiques. Des affrontements sanglants ont régulièrement lieu entre nativistes et immigrants comme c’est le cas à Philadelphie et à New York en mai 184481. Durant la première moitié du XIXe siècle les États-Unis achèvent également la conquête de nouveaux territoires vers l’Ouest. A la fin de la décennie 1840, la côte pacifique est atteinte et la Californie devient le 31ème États de l’Union en 1850. Les nouveaux territoires ravivent les tensions liées à la question de l’esclavage. Leur entrée dans l’Union menace de rompre l’équilibre entre États esclavagistes et États du Nord non esclavagistes82. En 1820, lors de l’entrée du Missouri et du Maine dans l’Union, un compromis est trouvé après de longs débats au Congrès. Le Missouri devient un État

Harvey (Louis-Georges), « Le mouvement patriote comme projet de rupture (1805-1837) », Lamonde (Yvan) et Bouchard (Gérard) (sous dir.), Québécois et américains, la culture québécoise aux XIXe et XXe siècles, Montréal, Fides, 1995, p. 99 et 103. 78 Kaspi (André), op. cit., p. 160. 79 Ibid., p. 134. 80 Ibid., p. 135. 81 Wallace (Michael) et Burrows (Edwin), Gotham: A History of New York City to 1898, Oxford University Press, 2000, p. 633. 82 Kaspi (André), op. cit., p. 146.

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esclavagiste tandis que le Maine interdit l’esclavage83. Un nouveau compromis est nécessaire en 1850 après la conquête de nouveaux territoires sur le Mexique84. A l’instar de la France, entre 1830 et 1850, les États-Unis connaissent deux crises économiques majeures en 1837 et en 1839-1843. Pourtant, le développement du pays se poursuit. Le secteur industriel passe de 29% de la part de la valeur ajoutée dans la production de biens en 1839 à 39% en 1849. L’agriculture, quant à elle, reste le secteur le plus important de l’économie états-unienne. Elle représente 66% la part de la valeur ajoutée dans la production de biens en 1839 et 57% en 184985.Sous l’effet de l’immigration, le pays s’urbanise et de grands pôles urbains se constituent à New York, Philadelphie, Baltimore et Boston86. Les moyens de communication connaissent un incroyable développement grâce à la vapeur. Le canal Érié entre Albany et Buffalo est inauguré en 1825. D’autres canaux sont creusés par la suite, si bien qu’en 1850 les États-Unis comptent 6 000 kilomètres de canaux. Le chemin de fer s’impose rapidement dans le pays. En 1839, les États-Unis ont construit 5 000 kilomètres de voies ferrées. En 1849, ce nombre a plus que doublé : il atteint 12 000 kilomètres87. Au milieu de tous ces développements, de toutes ces oppositions, le Courrier des États-Unis trouve une place particulière. Son siège est installé à New York, capitale économique du pays, principal port d’arrivée des immigrants. Ses lecteurs sont répartis partout sur le continent, au Canada comme au Mexique mais aussi aux États-Unis. On trouve parmi eux des commerçants de New York ou de Philadelphie tout comme des planteurs de Louisiane. De plus, l’État de New York est un État du Nord, sans esclaves, alors que, comme nous le verrons, le Courrier est un journal à tendance esclavagiste qui attaque régulièrement les abolitionnistes. La période 1830 et 1850 est tout aussi importante pour le Bas-Canada que pour la France et les États-Unis. Si après la Constitution de 1791, qui octroie une chambre basse élue par un suffrage censitaire très large, l’élite canadienne-française fait preuve d’un profond loyalisme et d’une grande confiance à l’égard de la métropole, il n’en reste pas moins que les conflits latents entre cette élite et l’oligarchie composée des marchands et des fonctionnaires anglophones sont nombreux. Les années 1820 posent
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Dangerfield (George), The Awakening of American Nationalism 1815-1828, New York, Harper & Row, 1965, p. 97-140. 84 Vincent (Bernard), op. cit., p. 121. 85 Ibid., p. 106-109. 86 Kaspi (André), op. cit., p. 135. 87 Ibid., p. 137.

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les tensions de la décennie suivante. Elles voient le loyalisme canadien-français s’effriter. Certes, l’Église et les Seigneurs restent toujours des soutiens inébranlables du régime, mais l’élite canadienne-française commence à douter88. En 1822 et en 1824, deux projets d’union du Haut et du Bas-Canada, dont l’objectif est clairement de mettre en minorité les francophones à la chambre, sèment le trouble dans les rangs des élus canadiens-français89. Les affrontements sur le contrôle de la liste civile – c'est-à-dire les dépenses du gouverneur – par la Chambre d’assemblée, sur la responsabilité du gouvernement, sur l’électivité du Conseil législatif – chambre haute nommée par le gouverneur – se poursuivent sans que la métropole n’apporte de réponses favorables aux demandes des Canadiens-français. Le changement de nom du Parti canadien en Parti patriote en 1826 est symptomatique du changement d’attitude des Canadiens français. Comme l’a expliqué Louis-Georges Harvey, cette modification des termes raccroche les élus canadiens-français à une tradition plus américaine de rupture avec l’Europe. Ils deviennent des patriotes comme les États-uniens l’ont été à la fin du siècle précédent. Des organisations nommées les Fils de la liberté se créent durant les années 1830 et ne sont pas sans rappeler les Sons of Liberty organisés par leurs voisins du Sud au moment de la guerre d’Indépendance. De plus, le discours politique des patriotes opposant la corruption, identifiée comme étant le fait de l’oligarchie des marchands anglais détenant les pouvoirs financiers, à la vertu des propriétaires terriens qui forment la majorité de l’électorat du Parti patriote, reprend pour beaucoup des éléments du discours des démocrates de Jackson90. Si les positions se radicalisent, il n’en reste pas moins que les patriotes s’appuient toujours sur une légitimité électorale. L’assiette du cens est assez large pour permettre à l’ensemble des hommes de plus de 21 ans de voter. Ainsi, s’opposent dans les esprits une oligarchie anglophone et un mouvement plus démocratique, revendiquant l’application complète du système politique anglais. La décennie 1830 est marquée par l’accentuation de la crise qui couvait dans les années 1820 et surtout la rupture entre les patriotes et la métropole anglaise. En février 1834, la Chambre d’assemblée vote les 92 Résolutions, texte à l’attention des autorités impériales anglaises, qui résument toutes les revendications et toutes les difficultés de la colonie du Bas-Canada91. La réponse de Londres arrive tardivement
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Lamonde (Yvan), Histoire sociale des idées au Québec 1760-1896, Montréal, Fides, 2000, p. 95-98. Ibid., p. 91-95. 90 Harvey (Louis-Georges), op. cit., pp. 98-107 91 Lamonde (Yvan), op. cit., pp. 122-125.

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sous la forme des résolutions Russell, votées en mars 1837. C’est un non catégorique à toutes les demandes des Canadiens français92. Entre 1834 et 1837, sous l’effet du silence de la métropole et de l’envoi de la controversée commission Gosford, la situation dans la colonie continue de se dégrader93. Il n’en faut pas plus pour entraîner la colonie vers la révolte. En novembre et décembre 1837, le mouvement patriote prend les armes, mais il ne peut résister aux troupes loyalistes. En novembre 1838, de nouveaux affrontements se soldent par une nouvelle défaite. La conséquence principale est la mise en place de l’Union entre les colonies du Haut et du Bas-Canada en février 1841. Le nouvel ensemble prend le nom de Canada-Uni et a pour objectif de mettre en minorité les francophones à la Chambre d’assemblée94. Mais c’est sans compter sur les libéraux anglophones du Haut-Canada et les nouveaux chefs de file des Canadiens français qui s’entendent pour demander la mise en place du gouvernement responsable. De son côté, l’Église sort renforcée de l’échec des patriotes. Au milieu de la tempête, elle est restée fidèle aux autorités coloniales, condamnant les révoltés. Cette fidélité lui donne du crédit auprès des Canadiens français et auprès des autorités. Elle devient donc un acteur central et puissant qui ne cesse de prendre toujours plus de place dans la vie des Canadiens français et dans la vie politique du Bas-Canada95. A début des années 1840, Louis-Hyppolite LaFontaine s’affirme comme le principal chef politique canadien-français. Il est à la tête d’un mouvement qui dénonce la violence des rébellions de 1837 et de 1838. Son discours est plus favorable à la métropole et aux autorités coloniales. Il fait de l’Union des deux Canada une planche de salut qu’il faut saisir pour maintenir la culture, la langue et la religion des Canadiens français. Il incarne un courant réformiste modéré qui prône un nationalisme de conservation96. Dans la seconde moitié des années 1840, un groupe d’hommes plus jeunes, héritier du radicalisme des patriotes de 1837 et 1838, s’organise autour du journal l’Avenir. Ils sont surnommés les rouges et portent des valeurs plus démocratiques, revendicatrices et anticléricales. Entre 1849 et 1850, ils prêchent, plus par dépit que par conviction, l’annexion aux États-Unis.

Ibid., p. 226-230. Lahaise (Robert) et Vallerand (Noël), Le Québec sous le régime anglais 1760-1867, Montréal, Lanctôt Editeur, 1999, p. 159-164. 94 Ibid., p. 192-194. 95 Lamonde (Yvan), op. cit., pp. 289-292. 96 Roy (Fernande), Histoire des idéologies au Québec aux XIXe et XXe siècles, Montréal, Boréal Express, 1993, p. 30-33.
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Là encore, la position géographique du Courrier des États-Unis fait de lui un observateur privilégié des évènements canadiens et bas-canadiens. Il est alors le seul journal français à avoir directement accès à la presse francophone du Bas-Canada et à l’utiliser pour comprendre la situation locale. Comme l’a expliqué Françoise Le Jeune, lors des rébellions des patriotes en 1837 et 1838, l’ensemble de la presse française de France s’alimente en information et se forge une opinion uniquement au travers de la presse métropolitaine anglaise, ayant souvent une position peu favorable aux Canadiens français97. Le Courrier, au contraire, prend ses sources directement au Bas-Canada. Il publie notamment les lettres d’un correspondant de choix : Pierre-Joseph-Olivier Chauveau98, un avocat et homme politique de premier plan. De plus, comme l’a démontré Louis-Georges Harvey, la distribution du Courrier des États-Unis au Canada, la primeur de ses informations françaises, sa lecture française de l’actualité canadiennefrançaise et de l’actualité américaine, lui donnent un poids non négligeable sur les constructions intellectuelles des élites canadiennes-françaises99. La France, la Canada et les États-Unis connaissent des changements profonds et accélérés durant les décennies des années 1830 et 1840. Le Courrier des États-Unis est un spectateur privilégié de ces bouleversements dont il rend compte à ces lecteurs depuis New York. Néanmoins, les bornes chronologiques de 1830 et 1850 ne conviennent pas parfaitement pour étudier ce journal. Plutôt que 1830, il faut préférer la date de la fondation du Courrier des États-Unis en 1828. Le choix d’une année pour clore notre étude est plus difficile. 1855 aurait pu constituer une bonne limite. Cette année est marquée par une reprise des relations entre la France et son ancienne colonie. La Capricieuse, frégate de la marine française, remonte alors le Saint-Laurent jusqu’à Québec100. Mais pour le Courrier, l’année 1855 n’est pas pertinente. La fin de la période de direction de Paul Arpin en 1853 est une autre possibilité. Pourtant, il appert que 1851 constitue une meilleure limite chronologique. En juin 1851, le Courrier
Le Jeune (Françoise), « La presse française et les rébellions canadiennes de 1837 », Revue d’histoire de l’Amérique française, volume 56, numéro 4, printemps 2003, pp. 481-512. 98 Il devient en 1867 le premier Premier ministre de la nouvelle province du Québec 99 Harvey (Louis-Georges), Importing the Revolution : The Image of America in French-Canadian Political Discourse, 1805-1837, Thèse de Doctorat en Histoire, sous la direction de Pierre Savard, Université d’Ottawa, 1990. 100 De Raymond (Jean-François), « La Capricieuse dans les archives diplomatiques française. L’initiative et la décision », Lamonde (Yvan) et Poton (Didier) (sous dir.), La Capricieuse (1855) : poupe et proue, les relations franco-québécoises (1760-1914), Québec, Presses de l’Université Laval, 2006, p. 211-226 et Le Jeune (Françoise), « La France et le Canada du milieu du XVIIIe au milieu du XIXe siècle : cession ou conquête ? », Joyal (Serge) et Linteau (Paul-André), France-Canada-Québec, 400 ans de relations d’exception, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2008, p. 57-94.
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devient quotidien. A l’instar de plusieurs journaux new-yorkais, le Courrier dispose alors de plusieurs éditions : l’édition quotidienne, celle de la fin de semaine, une édition trihebdomadaire, une édition à destination de la Californie et une édition à destination de l’Europe. A chacune de ces éditions correspond un prix d’abonnement et un contenu différents. La mise en place de ces différentes éditions permet d’atteindre des lecteurs ayant des intérêts et des moyens divers. Le passage à une publication quotidienne et la multiplication des éditions qui en découle marque un changement important pour le Courrier.

Un journal peu connu des historiens

Malgré son importance, le Courrier des États-Unis est un journal peu connu des historiens. En France, nous n’avons trouvé que de rares études sur ce journal. La plus importante d’entre elle est la thèse de Doctorat en littérature française de Françoise Granger-Remington101. Or, cette recherche s’attarde essentiellement sur les publications littéraires dans les colonnes du Courrier. Françoise Granger-Remington donne pourtant quelques informations sur l’histoire du journal et ses propriétaires. Mais elle ne cite que très rarement ses sources, si bien qu’il est difficile de les vérifier ; d’autant plus que certaines paraissent alambiquées. Par exemple, Françoise Granger-Remington donne une version romanesque de la fondation du Courrier par un riche marchand newyorkais, utilisant un pseudonyme. La thèse de Françoise Granger-Remington s’attarde très peu sur le contenu non littéraire du Courrier. Les correspondances politiques du journal, françaises ou américaines, qui prennent de plus en plus de place dans ses colonnes après 1840, sont à peine abordées, tout juste citées et répertoriées. Par contre, l’analyse des publications littéraires du Courrier permet d’avoir une vue d’ensemble sur les auteurs et la place de la littérature dans ce journal qui, dès son premier numéro, s’annonce comme un journal politique et littéraire. D’ailleurs, la publication de romans français sous la forme de feuilletons est un élément important de son succès. Au début des années 1840, Frédéric Gaillardet, propriétaire du Courrier des États-Unis, crée une nouvelle publication hebdomadaire, exclusivement littéraire, sous le titre de la Semaine littéraire. Elle s’ajoute aux feuilletons et aux textes littéraires qui continuent d’occuper,

Granger-Remington (Françoise), Le Courrier des États-Unis 1828-1870, Thèse de Doctorat en Littérature française, sous la direction de Madeleine Fargeaud-Ambrière, Université de Paris IV, 1981.

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selon les périodes et l’actualité, entre deux colonnes et plus d’une page dans le Courrier. Trois mémoires de Maîtrise sont consacrés au Courrier des États-Unis d’avant 1850. Le premier est celui d’Isabelle Détienne qui fait état des différents thèmes abordés dans le Courrier des États-Unis entre 1840 et 1842102. Mais cette recherche s’appuie essentiellement sur les travaux limités et parfois erronés de Françoise GrangerRemington. Dès lors, les réflexions d’Isabelle Détienne sont biaisées et ses conclusions sont limitées. En 1994, Olivier Brégeard utilise le Courrier des États-Unis pour tenter de dresser un portrait de la communauté française de New York103. Son travail est lui aussi limité par le peu d’informations fiables dont il dispose sur le Courrier des ÉtatsUnis, son fonctionnement et son contenu. Enfin, en 2007, Fanny Grolleau poursuit les travaux d’Olivier Brégeard sur la communauté française de New York entre 1830 et 1850104. Grâce au Courrier, elle cherche à montrer l’évolution de la communauté française de New York et de certaines de ses institutions comme la Société de bienfaisance française. Pourtant, pour Fanny Grolleau également, la méconnaissance du Courrier et de son histoire, faute d’une étude de fond sur ce journal, est la principale limite de sa recherche. A part ces études sur le Courrier des États-Unis, l’historiographie française s’est peu intéressée à ce journal. Pour trouver des informations à son sujet, il faut étendre le champ de la recherche aux ouvrages traitant des Français aux États-Unis ou aux relations entre la France et les États-Unis. Mais les résultats sont faibles. Ainsi, dans l’ouvrage de René Rémond sur Les États-Unis devant l’opinion française, le Courrier n’est cité qu’une seule fois de manière anecdotique105. Or, nous le verrons, ce journal est vendu en France, dispose d’agents sur place et noue, dans les années 1840, de nombreux contacts avec la presse parisienne. Il a donc participé à la création de l’image des États-Unis par l’opinion française. La recherche d’information sur le Courrier des États-Unis peut également être étendue aux ouvrages d’historiens ou d’érudits français traitant de ses directeurs ou de

Détienne (Isabelle), Le Courrier des États-Unis 1840-1842, Mémoire de Maîtrise en Histoire, sous la direction de Claude Fohlen, Université de Paris I, 1988. 103 Brégeard (Olivier), Les Français de New York au milieu du XIXe siècle, une communauté ?, Mémoire de maîtrise en Histoire, sous la direction de Jean-Louis Pinol, Université de Strasbourg, 1994. 104 Grolleau (Fanny), Le Courrier des États-Unis et les Français de New York 1828-1850, Mémoire de Master en Histoire, sous la direction de Mickael Augeron, Université de La Rochelle, 2008. 105 Rémond (René), Les États-Unis…., op. cit., Tome I, p. 153.

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ses collaborateurs. Malheureusement, là aussi, seules quelques lignes sont consacrées à ce journal. C’est le cas dans les ouvrages consacrés à Joseph Bonaparte, et ce bien qu’il joue un rôle important dans les neuf premières années de la vie du Courrier106. Par contre, l’article d’Albert Krebs sur l’un des rédacteurs du Courrier des États-Unis, Régis de Trobriand, s’attarde davantage sur le journal107. Il donne des informations pertinentes sur la collaboration de Régis de Trobriand au Courrier. A part cela, le Courrier des États-Unis intéresse peu les historiens et les érudits français. Par contre, outre-Atlantique, au Canada et aux États-Unis, le Courrier des États-Unis a été un peu plus étudié. En 1910, Marie-Caroline Post, la fille de Régis de Trobriand, publie un recueil de lettres écrites par son père qu’elle commente. La collaboration de son père au Courrier est citée, mais cet épisode de sa vie n’occupant que quelques années, Marie-Caroline Post s’intéresse peu à ce journal108. Alexandre Belisle, érudit franco-américain de Nouvelle-Angleterre, publie l’année suivante un ouvrage sur la presse franco-américaine dans les États du Nord-Est et dans la région des Grands-Lacs109. Il consacre quelques pages à la presse francophone en Louisiane et au Courrier, mais s’attarde très peu sur les origines de ce journal et sur la période antérieure à 1850. Après 1930, des historiens états-uniens commencent à citer le Courrier des États-Unis mais sans vraiment s’attarder sur son histoire. Ainsi Alfred M. Lee et Frank L. Mott, historiens de la presse, citent à plusieurs reprises le Courrier lorsqu’il est question de la presse ethnique110. Edward L. Tinker, spécialiste de la presse et des écrits francophones en Louisiane, fait le portrait d’écrivains et de journalistes louisianais du XIXe siècle111. Il écrit quelques lignes sur Paul Arpin, le directeur du Courrier entre 1848 à 1853. Robert Ernst, dans un ouvrage sur les immigrants à New York, fait à plusieurs reprises référence au Courrier des États-Unis en tant que journal influent de la
Bertin (Georges), Joseph Bonaparte en Amérique, Paris, Librairie de la Nouvelle Revue, 1893 ; Fleischmann (Hector), Joseph Bonaparte, lettres d’exil 1825-1844, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1912 ; Nabonne (Bernard), Joseph Bonaparte, le roi philosophe, Paris, Hachette, 1949. 107 Krebs (Albert), « Régis de Trobriand et le Courrier des États-Unis, journal français de New York (1841-1865) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, octobre-décembre 1971, Tome XVIII, pp. 574-575. 108 Post (Marie-Caroline), The Life and Mémoirs of Comte Régis de Trobriand, Major-General in the Army of the United States, New York, E. P. Dutton & Company, 1910. 109 Belisle (Alexandre), Histoire de la presse franco-américaine, Worcester, L’Opinion publique, 1911. 110 Lee (Alfred M.), The Daily Newspaper in America, The Evolution of a Social Instrument, New York, MacMillan Company, 1937 ; Mott (Frank Luther), op. cit. 111 Tinker (Edward Larocque), Les écrits de langue française en Louisiane au XIXe siècle : essais biographiques et bibliographiques, Genève, Slatkins Reprints, 1975.
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communauté française de New York112. Patricia T. Stroud publie en 2005 un ouvrage très complet sur la vie de Joseph Bonaparte aux États-Unis, dans lequel elle traite à plusieurs reprises du Courrier et d’un de ses directeurs, Félix Lacoste113. Les citations du Courrier se font nombreuses dans différents travaux mais sans jamais qu’un de ces historiens ne s’étendent plus longuement sur ce journal. Tous les ouvrages de ces historiens fournissent toutefois des bribes d’informations qui permettent de mieux connaître le Courrier. Au Canada, après 1950, plusieurs historiens soulignent à la fois l’importance du Courrier dans la francophonie en Amérique du Nord et le besoin d’une étude plus approfondie de ce journal. En 1955, Philippe Sylvain publie un ouvrage sur Henry de Courcy, correspondant du journal l’Univers aux États-Unis à partir de 1845114. Il consacre plusieurs pages bien documentées au Courrier des États-Unis et notamment sur deux de ses directeurs, Frédéric Gaillardet et Paul Arpin. Il appuie sa recherche sur le dépouillement de plusieurs années de numéros du Courrier publiés dans les décennies 1840 et 1850. Surtout, Philippe Sylvain est le premier historien à comprendre l’importance du Courrier dans la francophonie en Amérique du Nord à cette époque. Il est aussi le premier à constater le manque d’informations fiables sur ce journal. En 1987, il écrit : « Il est dommage que l’on ne possède pas encore une bonne étude sur le Canada français et le Courrier des États-Unis »115. Il faut attendre 1975 pour que le Courrier des États-Unis soit pour la première fois le sujet principal d’une recherche en histoire au Canada. Jacques Juneau-Masson fait alors sa Maîtrise sur ce journal116. Les sources sont son principal problème. Il ne dispose que des numéros du Courrier pour les années 1828, 1869 et 1898 ; et encore, elles ne sont pas toutes complètes. La recherche de Jacques Juneau-Masson s’en trouve très limitée. Il reprend ici et là des affirmations, il vérifie peu ses sources et tire des conclusions générales qu’une lecture complète du Courrier contredit. Il se tient surtout
Ernst (Robert), Immigrant Life in New York City 1825-1863, Syracuse, Syracuse University Press, 1994. 113 Stroud (Patricia Tyson), The Man Who Had Been King, The American Exile of Napoleon’s Brother Joseph, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2005. 114 Sylvain (Philippe), La vie et l’œuvre de Henry de Courcy (1820-1861), premier historien de l’Église catholique aux États-Unis, Québec, Les Presses universitaires Laval, 1955. 115 Sylvain (Philippe), « Lamennais : l’ultramontain et le libéral. Son influence aux États-Unis et au Canada français », Revue de l’Université d’Ottawa, volume 57, numéro 3, juillet/septembre 1987, p. 72. 116 Juneau-Masson (Jacques), Le Courrier des États-Unis (1828, 1869 et 1898), Mémoire de Maîtrise en Etudes française, sous la direction de Léopold Leblanc, Université de Montréal, 1975.
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à présenter les thèmes abordés dans le journal pour chacune de ces trois années, ainsi que les quelques bribes d’informations qu’il a pu y trouver sur le fonctionnement ou l’histoire proprement dite du Courrier. La lecture de Philippe Sylvain manque terriblement à cette recherche et aurait pu lui éviter plusieurs erreurs dans la lecture parcellaire du Courrier qu’il a faite. En 1990, Louis-Georges Harvey est le premier historien à mettre en évidence l’importance du Courrier des États-Unis au Bas-Canada117. Dans sa thèse de doctorat, il s’intéresse à l’influence du modèle états-unien sur le discours politique des patriotes entre 1805 et 1837. Une partie de sa recherche s’attarde longuement sur les sources états-uniennes de la presse canadienne-française pour l’actualité des États-Unis. Son constat est sans équivoque : la grande majorité des nouvelles en provenance des ÉtatsUnis est tirée de la presse de New York, et, en son sein, le Courrier des États-Unis est la première source utilisée par les journaux canadiens-français. En 2005, Louis-Georges Harvey publie un ouvrage issu de sa thèse et continue de souligner l’influence du Courrier : « Ainsi, les journaux publiés en français aux États-Unis, notamment le Courrier des États-Unis […], contribuèrent de façon particulière à la représentation des États-Unis qui se dessinait dans les journaux francophones de la colonie. »118 Enfin, en 2002, dans un article de la revue les Cahiers des dix, Yvan Lamonde dresse rapidement les grandes lignes des positionnements et de l’intérêt du Courrier des États-Unis vis-à-vis du Bas-Canada de 1828 à la révolte de 1838119. Il met en avant deux choses : l’importance de poursuivre l’étude après 1838 et de mener une analyse plus approfondie de l’histoire de ce journal afin de mieux comprendre la portée de son influence au Bas-Canada ainsi que son rôle dans les relations entre la France et son ancienne colonie entre 1763 et 1855. Le Courrier des États-Unis est une source importante pour de nombreux domaines de recherches : histoire d’individus comme celle de Joseph Bonaparte, histoire de la presse, histoire de la francophonie en Amérique du Nord, histoire de l’immigration française aux États-Unis, histoire des idées. Jusqu’à récemment, le
Harvey (Louis-Georges), Importing the Revolution…, op. cit. Harvey (Louis-Georges), Le printemps de l’Amérique française, américanité, anticolonialisme et républicanisme dans le discours politique québécois 1805-1837, Montréal, Boréal, 2005, p. 44 119 Lamonde (Yvan), « Le Bas-Canada et le Courrier des États-Unis », les Cahiers des dix, numéro 56, 2002, pp. 217-233.
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Courrier a été sous-estimé et négligé. Pourtant, des historiens comme Philippe Sylvain, Louis-Georges Harvey et Yvan Lamonde soulignent la nécessité d’en mener une étude complète et détaillée.

Des sources limitées

Consulter le Courrier des États-Unis est possible aussi bien en France qu’au Canada et aux États-Unis. La New York Public Library dispose de tous les numéros de ce journal entre mars 1828 et décembre 1939. Afin de faciliter son utilisation, elle les a transférés sur des microfilms. La collection est seulement lacunaire entre mars 1846 et la fin février 1847. La Bibliothèque nationale du Québec à Montréal possède l’ensemble de ces microfilms. Ce sont à partir de ces exemplaires que nous avons travaillé sur le Courrier des États-Unis. La Bibliothèque nationale de France possède quelques numéros papiers de ce journal. Elle n’a pas la collection complète ni de version microfilmée. Néanmoins, la plupart des numéros postérieurs à 1840 qu’elle possède sont particuliers. Il s’agit pour l’essentielle de l’édition du Courrier pour l’Europe, embarquée à bord des steamers transatlantiques. Enfin, le Centre de Recherches d’Histoire Nord-Américaine de l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne possède les microfilms des numéros du Courrier publiés entre mars 1828 et mai 1881. Dans le cadre de cette thèse nous avons dépouillé tous les numéros du Courrier des États-Unis entre mars 1828 et juin 1851. D’abord hebdomadaire de 1828 à 1830, puis bihebdomadaire de 1830 à 1840, le journal est publié trois fois par semaine, les mardis, jeudis et samedis, de 1840 à 1851, année pendant laquelle il devient quotidien. Ce sont 2 700 numéros du journal, répartis en 28 volumes, que nous avons dépouillés. Cela nous a permis d’analyser le contenu du journal mais également de comprendre son fonctionnement. La consultation des archives du Courrier (les livres de compte, les listes des abonnés, la correspondance des directeurs et du personnel, etc.) était évidemment également notre objectif. Mais cela n’a pas été possible. Une recherche approfondie n’a pas permis d’en trouver traces. A notre connaissance, les seules sources qui existent aujourd’hui sur le Courrier des États-Unis et qui émanent du journal sont le journal luimême. Ainsi, pour pallier ce manque, nous avons tenté de diversifier nos sources. Nous avons ainsi consulté les fonds du Consulat français de New York et de 35

l’Ambassade de Washington conservés au Centre d’archives du Ministère des Affaires étrangères à Nantes. Pour les années antérieures à 1850, ces fonds sont lacunaires. Ils contiennent essentiellement des lettres et des rapports des consuls et ambassadeurs successifs à l’attention du ministère des Affaires étrangères à Paris. Nous avons également dépouillé les archives du secrétaire particulier de Joseph Bonaparte, Louis Mailliard. Elles sont conservées à l’Université de Yale dans le Connecticut. Elles contiennent de nombreux documents – copies de lettres de Joseph, documents comptables, journaux intimes – qui font référence à Joseph Bonaparte et à sa vie aux États-Unis. Néanmoins, nous n’y avons trouvé aucune information intéressante sur l’histoire du Courrier des États-Unis. Nous avons aussi contacté les archives municipales de Tours et départementales de l’Indre-et-Loire afin de savoir si les archives de Régis de Trobriand pouvaient être consultées. Malheureusement, ces archives ne contiennent aucun document sur la vie de Régis de Trobriand aux ÉtatsUnis. Pour ce qui est des archives personnelles des directeurs du Courrier des ÉtatsUnis, nous n’en avons trouvé trace. Pour évaluer l’influence du Courrier des États-Unis et vérifier les informations qu’il publie nous avons également étudié des journaux canadiens-français et newyorkais. Nous avons ainsi dépouillé plusieurs années du journal montréalais la Minerve entre 1828 et 1850. Le Courrier de Saint-Hyacinthe, journal libéral et rouge publié dans les années 1850 par Louis-Antoine Dessaulles, neveu de Louis-Joseph Papineau, nous a permis de mesurer l’influence du Courrier des États-Unis chez les « rouges » alors qu’il avait pour concurrent new-yorkais un autre journal français nommé le Républicain. Nous avons dépouillé les années 1853 et 1854 du Courrier de Saint-Hyacinthe. Ce dernier journal et la Minerve sont conservés sous la forme de microfilms à la Bibliothèque nationale du Québec à Montréal. Pour ce qui est des journaux newyorkais, nous n’avons pas pu nous déplacer à New York pour dépouiller des titres newyorkais importants qui ont connu des conflits avec le Courrier comme le Courier and Enquirer, l’Albion, le New York American, l’Evening Post, le Sun ou l’Express. Nous avons tout de même pu faire des recherches dans le New York Times grâce à son site Internet120, ce qui nous a permis de comprendre un peu mieux la fin de la période Arpin en 1852 et 1853.

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http://www.nytimes.com/

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Enfin, nous avons étudié le journal de voyage du jeune Canadien français Charles-Edouard Fabre qui séjourne à Paris chez son oncle Hector Bossange en 1843 et 1844. Ce document nous a permis de mieux comprendre les liens entre la librairie parisienne Bossange et l’Amérique du Nord et d’identifier plusieurs personnes tournant autour du Courrier. De plus, pendant les années 1840, Hector Bossange est cité à plusieurs reprises dans le Courrier des États-Unis comme annonceur et comme agent du journal à Paris. Le journal de voyage de Charles-Edouard Fabre est conservé aux Archives de la Chancellerie de l’Archevêché de Montréal.

Le Courrier des États-Unis en question

Journal mal connu, qui n’a jamais fait l’objet d’une étude spécifique et bien documentée, le Courrier des États-Unis constitue pourtant un sujet de recherche important comme l’ont montré les historiens Philippe Sylvain, Louis-Georges Harvey et Yvan Lamonde. La principale question est celle de son histoire dans la première moitié du XIXe siècle. Tout ou presque reste à écrire sur ce sujet. Quand est-il fondé ? Comment fonctionne-t-il ? Qui sont ses lecteurs ? Quelles sont ses prises de position ? Quelle place donner au Courrier dans le paysage médiatique nord-américain, dans la francophonie nord-américaine et dans la circulation de l’information entre d’une part la France et de l’autre les États-Unis et le Bas-Canada ? C’est le propos de notre thèse. Nous étudions l’histoire du Courrier des États-Unis entre 1828 et 1851 avec pour objectif de mettre en évidence sa place particulière entre France, États-Unis et Canada. Le cadre général de l’histoire du Courrier nous est donné par les hommes qui ont dirigé et imprimé ce journal. L’élément humain y est primordial. Ses directeurs lui ont donné de nouvelles orientations, ont fixé sa ligne éditoriale. A leurs côtés, les rédacteurs, les techniciens, les hommes lui ont donné vie, l’ont alimenté et imprimé. Il convient donc de mieux les connaître, de dresser leur portrait, de comprendre leurs motivations, leurs idées politiques et leur rôle dans publication du journal. Ensuite, pour comprendre le fonctionnement du Courrier, les éléments qui peuvent déterminer son contenu, sa ligne éditoriale, pour avoir une idée de son lectorat, il est important de mettre en lumière le cheminement de l’information entre l’Ancien et le Nouveau Monde, de décrire comment elle circule, en amont mais également en aval de la publication du Courrier des États-Unis. Ce journal occupe une place bien particulière : il reçoit l’information, la traite et la diffuse à travers tout le continent. 37

Enfin, la dernière étape consiste à analyser le traitement des trois pôles d’information les plus présents dans le Courrier des États-Unis : la France, les ÉtatsUnis et le Bas-Canada. Selon les directeurs et leurs idées politiques, le traitement des informations françaises, états-uniennes et canadiennes-françaises et l’intérêt qu’y porte le Courrier sont sensiblement différents.

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Première partie : Les hommes qui ont fait le Courrier des États-Unis

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Derrière chaque numéro du Courrier des États-Unis, derrière chaque page, chaque caractère s’affèrent des hommes dont les efforts constants, les gestes régulièrement répétés, permettent la création, la production et l’impression de ce journal. La circulation de l’information, le contenu, les articles, le lectorat, la distribution, les réseaux, ne doivent pas en effet faire oublier l’élément clef dans la réalisation d’un journal : le facteur humain. L’idée d’un journal français et francophone publié à New York et distribué à travers tous les États-Unis, puis tout le continent, l’énergie mise dans la fondation, la réalisation et la gestion de ce projet, autant que la recherche de financement reposent sur différents hommes. Des directeurs aux ouvriers travaillant dans les ateliers d’imprimerie, le Courrier est la somme de nombreuses compétences, d’engagements personnels différents. Parmi ceux qui donnent vie au Courrier, les plus visibles sont les directeurs. Ils investissent plus que de l’argent et du temps dans ce journal. Ils marquent plus ou moins cette publication par leur personnalité, leur vision générale du rôle d’un journal français de New York, leur participation à la rédaction et à la définition de la ligne éditoriale, leurs orientations politiques, leur réseau local et international. Les directeurs cumulent presque tous la direction et la rédaction en chef. Ils permettent de distinguer les grandes lignes de la vie de ce journal entre 1828 et 1851, d’isoler des périodes de gestion et de prise de position relativement homogènes. Somme toute, ils constituent la trame générale de l’histoire du Courrier des États-Unis. Il est donc essentiel de comprendre qui ils sont, ce qu’ils recherchent dans la publication d’un journal et les idées politiques qui sont les leurs ; des idées qui vont donner au Courrier un visage conservateur ou libéral. Leur rôle prédominant dans l’évolution du Courrier ne doit pas faire oublier celui des hommes de l’ombre, des différents collaborateurs, hommes de lettres ou techniciens, qui œuvrent constamment à la production concrète du journal. S’afférant dans les locaux du Courrier, ces hommes représentent les métiers du journalisme et de l’imprimerie dont l’existence dépend des prises de décision des directeurs, des orientations qu’ils donnent au journal, de leur volonté de moderniser la production. Ils sont toutefois essentiels à la création du Courrier des États-Unis, ils sont ceux qui le rendent concret, qui matérialisent son existence et les projets des directeurs.

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Chapitre 1 – Les propriétaires et les rédacteurs en chef

Le Courrier des États-Unis a ceci de particulier qu’il est publié à New York par des Français. Compte tenu de son lectorat français issu de divers milieux et obédiences politiques, il se veut neutre, aussi bien sur ce qui touche à la politique étatsunienne qu’à la situation en France. Cette neutralité proclamée, qui s’oppose à la tradition journalistique française de journaux engagés et marqués politiquement, est régulièrement affichée et annoncée à chaque changement de direction. De 1828 à 1851, ce sont au moins quatre propriétaires qui se succèdent à la tête du Courrier des États-Unis. Malgré leurs bonnes intentions, ils sont tous incapables de maintenir la neutralité annoncée à l’égard de l’actualité française et des évènements américains. Chacun de ces directeurs veille aux orientations du journal et lui donne une position politique bien particulière, parfois à l’opposée de celle de son prédécesseur. Les directeurs jouent un rôle essentiel dans la lecture des évènements, dans le choix de la ligne éditoriale et dans le dynamisme du journal. Ces hommes-là posent le cadre général de l’histoire du Courrier. Mieux les connaître, c’est mieux connaître ce journal, son évolution, ses soubresauts.

I – Les mystères d’une fondation
Les débuts du Courrier sont mystérieux. Les historiens mettent de l’avant plusieurs hypothèses, souvent contradictoires, ne reposant sur aucune source fiable. Des chercheurs bien documentés sur leur sujet se trompent en donnant la date de fondation du Courrier. Ainsi, Jean-Paul de Lagrave avance la date de 18261, tandis que Patricia T. Stroud fixe sa fondation en novembre 18292. Le contenu du Courrier des États-Unis

De Lagrave (Jean-Paul), Histoire de l’information au Québec, Montréal, Éditions de la Presse Ltée, 1980, p. 81. 2 Stroud (Patricia Tyson), The Man Who Had Been King, the American Exile of Napoleon’s Brother Joseph, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2005, p. 123.

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offre de nouvelles informations. Celles-ci nous permettent de mieux comprendre quand et comment a été fondé le Courrier des États-Unis.

A – Les hypothèses en présence
La première des hypothèses en présence est celle faite par le journal FranceAmérique. Cette revue française, publiée à New York dans la seconde moitié du XXe siècle, se veut le descendant du Courrier des États-Unis. Dans son numéro 1 000, France-Amérique publie une rapide rétrospective de l’histoire de la presse française aux États-Unis3. Elle date la fondation du Courrier à 1827. Un comité de Français immigrés aux États-Unis en serait à l’origine. Ce groupe est composé de républicains et de bonapartistes, dont les plus connus sont Joseph Bonaparte, le frère aîné de Napoléon, et Joseph Lakanal, conventionnel régicide. L’explication ne semble pas fausse. On sait que dans les années 1820 républicains et bonapartistes font cause commune contre la Restauration, aussi bien dans le réseau secret de la Charbonnerie, que dans la littérature autour du mythe napoléonien ou dans l’opposition officielle4. Le fait que, dans leur exil états-unien, Joseph Bonaparte, représentant une tendance libérale du bonapartisme, s’entende avec Lakanal, républicain issu de la Révolution, est tout à fait réaliste. D’autant plus que, très tôt après l’installation de Joseph Bonaparte dans le New Jersey, Lakanal lui rend visite et lui propose un projet de conspiration visant à le couronner roi des Indes espagnoles. L’ancien roi d’Espagne refuse poliment5. Selon France-Amérique6, Joseph Bonaparte a imposé l’Aigle impérial avec les ailes déployées comme en-tête de la première page de chaque numéro. C’eut été une condition essentielle à sa contribution pécuniaire pour le lancement. Enfin, les discussions entre républicains et bonapartistes du comité de lancement ont pris plusieurs mois avant d’aboutir au premier numéro, publié le 1er mars 1828. Et France-Amérique,

France-Amérique, numéro 1000, 11 mai 1972. Bluche (Frédéric), Le bonapartisme, aux origines de la droite autoritaire (1800-1850), Paris, Nouvelles éditions latines, 1980, p. 145-146 ; Gilmore (Jeanne), La république clandestine 1818-1848, Paris, Aubier, 1997, p. 14, 15 et 35 ; Lucas-Dubreton (Jean), Le culte de Napoléon 1815-1848, Paris, Editions Albin Michel, 1960, p. 133. 5 Stroud (Patricia Tyson), op. cit., p. 25-26. 6 France-Amérique, numéro 1000, 11 mai 1972.
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trop content de s’inscrire dans la continuité du Courrier, conclut : « et le prix d’abonnement était… le même qu’aujourd’hui, 8 dollars par an. »7 Si cette hypothèse est tout à fait réaliste – d’ailleurs, nous pensons que certains de ses éléments reposent sur la réalité –, il n’en reste pas moins qu’aucune information ne la corrobore, ni dans le Courrier des États-Unis, ni dans la correspondance de Joseph Bonaparte, et encore moins dans l’étude très approfondie de Patricia T. Stroud sur la vie de ce dernier aux États-Unis8. Cette explication de France-Amérique sur la fondation du Courrier est d’ailleurs reprise par Jacques Juneau-Masson dans son mémoire de maîtrise9. Celui-ci la transforme. Le comité de lancement n’est plus un simple regroupement de républicains et bonapartistes en exil. Le comité est plus large. Il regroupe toutes les tendances politiques françaises puisque des légitimistes en font partie. Cette affirmation conforte Jacques Juneau-Masson dans l’idée que, par la suite, le Courrier reste le produit de cette union des tendances et les laisse toutes s’exprimer librement dans ses colonnes. Françoise Granger-Remington, quant à elle, donne une version plus romanesque de la fondation. Elle affirme, sans citer ses sources, que le fondateur n’est autre que John A. Willink, un riche commerçant de New York10. Selon elle, celui-ci a dirigé le Courrier sous un faux nom, E. W. Hoskins, et ce jusqu’au 20 décembre 1828. Françoise Granger-Remington n’explique pas pourquoi Willink aurait ainsi caché son identité, ni même pour quelles raisons il aurait voulu publier un journal en français à New York11. Cette affirmation est des plus farfelues. De plus, la théorie selon laquelle Hoskins est un pseudonyme de Willink résiste mal à la réalité. Dans le numéro du Courrier des États-Unis du 29 mars 1834, une annonce pour le New York Lyceum de Charles Coudert, établissement scolaire français qui succède à celui du fameux général d’Empire Charles Lallemand, cite le nom de plusieurs personnes éminentes recommandant son établissement. Si, dans cette liste, figurent les noms du comte de Russy, professeur à l’académie militaire de West Point, du colonel John W. Webb,
Idem. Stroud (Patricia Tyson), op. cit. 9 Juneau-Masson (Jacques), Le Courrier des États-Unis (1828, 1869 et 1898), Mémoire de Maîtrise en Etudes française, sous la direction de Léopold Leblanc, Université de Montréal, 1975. 10 Barrett (Walter), The Old Merchants of New York City, New York, Carleton Publisher, 1865, Tome III, p. 202. 11 Granger-Remington (Françoise), Le Courrier des États-Unis 1828-1870, Thèse de Doctorat en Littérature française, sous la direction de Madeleine Fargeaud-Ambrière, Université de Paris IV, 1981, p. 14.
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propriétaire du sulfureux journal new-yorkais Courier and Enquirer, le nom d’E. W. Hoskins est également présent. Celui-ci y est identifié comme rédacteur du journal du colonel Webb12. Il serait vraiment incroyable que, six ans plus tard, Willink utilise le même pseudonyme dans un autre journal aussi prestigieux et connu que le Courier and Enquirer. Il serait également invraisemblable que Charles Coudert utilise comme référence pour son établissement un homme qui ne serait qu’un prête-nom. En juin 1840, le Courrier, dans un article sur la presse états-unienne à New York, présente Hoskins comme un des principaux rédacteurs du Courier and Enquirer13. Il rappelle qu’il a été le premier collaborateur du Courrier des États-Unis. Il ne lui donne pas le titre de directeur ou de propriétaire. Le Courrier s’amuse d’ailleurs de voir que cet ancien rédacteur en chef d’une feuille française est aujourd’hui le principal ennemi de la France dans les colonnes du Courier and Enquirer.

B – Ce que l’étude du Courrier des États-Unis laisse supposer
Les colonnes du Courrier des États-Unis fournissent plusieurs informations qui permettent de mieux comprendre qui est le fondateur de ce journal et quel poste occupe réellement Hoskins. Le Courrier du 27 février 1830 est le numéro clef dans toute cette affaire. À cette date, soit pratiquement deux ans jour pour jour après la parution du premier numéro du Courrier, le propriétaire-rédacteur en chef de ce journal est connu. Personne ne met en doute le fait qu’il s’agit de Félix Lacoste. Celui-ci écrit dans ce numéro quelques lignes édifiantes : « Lorsque nous nous déterminâmes, il y a deux ans, à publier le Courrier des États-Unis, nous fûmes guidés dans cette entreprise, moins par la perspective de l’encouragement général qui aurait pu la justifier, que par notre propre conviction, et celle de quelques-uns de nos amis placés dans une sphère élevée de la société […] ».14 Ici Félix Lacoste se pose en fondateur du Courrier. Il explique clairement que c’est lui qui a décidé de le fonder, deux ans auparavant. Certes, il n’en devient le
12 13

Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 9, 29 mars 1834. Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 48, 18 juin 1840. 14 Courrier des États-Unis, volume III, numéro 1, 27 février 1830.

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rédacteur en chef qu’en décembre 1828, à la place d’Hoskins, mais cela ne signifie pas qu’il n’en ait pas été, dès le début, le propriétaire. Hoskins est un professionnel de la presse états-unienne et non pas un investisseur. Six ans plus tard, il est d’ailleurs cité comme rédacteur du Courier and Enquirer, puis nous le retrouvons en septembre 1836, avec un dénommé Snowden, à la rédaction de la Revue française15. Dans cet article du 27 février 1830, Lacoste admet qu’il a consulté des amis, ce qui est la moindre des choses lorsqu’on veut créer une nouvelle entreprise. Autrement dit, il tâte le terrain, vérifie si son affaire peut marcher. Aux vues de ses relations avec Joseph Bonaparte et, par extension, avec la petite société de républicains et bonapartistes qui gravitent autour du frère aîné de Napoléon, nous pouvons penser que c’est dans ce microcosme que se joue la décision de Lacoste de fonder un journal français. Nous rejoignons ici l’hypothèse formulée par France-Amérique. La différence, selon nous, c’est qu’il n’y a eu aucun comité officiel. Aucun document ne le laisse penser et Lacoste lui-même ne parle que de la consultation de ses amis. Pourquoi est-ce que Lacoste ne dirait pas la vérité dans cet article de février 1830 ? Pourquoi cacheraitil, par exemple, que Hoskins aurait été le fondateur et le propriétaire ? D’autant plus que, deux ans après la fondation, il serait facile pour des détracteurs de l’attaquer, de lui rappeler la réalité, Hoskins le premier. De plus, le 15 novembre 1853, lorsque Félix Lacoste décède à New York, le Courrier, dont il a quitté la direction dix-sept ans plus tôt, le présente comme étant son fondateur16. Tout tend à confirmer que Lacoste est le principal fondateur du Courrier et son directeur depuis sa fondation. Jusqu’à présent, l’histoire personnelle de Félix Lacoste n’a suscité l’intérêt des historiens que pour deux évènements : la vie sulfureuse de sa femme, maîtresse de personnalités connues, et sa nomination au poste de consul de France à New York au début des années 1850. Mais à part ces deux faits notables, la vie de Félix Lacoste est peu connue. Bonapartiste ? Il l’est inconditionnellement. En juin 1815, il est à Waterloo. Il est alors officier, aide de camp du général Gérard17. Sous la seconde Restauration, à l’instar des autres bonapartistes, il subit la réaction qui s’acharne sur les anciens officiers de l’Empire, les demi-soldes. Comme beaucoup, il décide rapidement de quitter la France. Lacoste n’a pas de fortune personnelle. Ses affaires le portent en Haïti
Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 54, 3 septembre 1836. Courrier des États-Unis, volume XXX, numéro 270, 15 novembre 1853. 17 Fleischmann (Hector), Joseph Bonaparte, lettres d’exil 1825-1844, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1912, p. 87.
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où il fonde une maison de commerce dans le courant des années 1820. À l’automne 1821, il vient en visite aux États-Unis avec sa femme, Emilie, et leur fils Léon. Il installe alors sa famille à Philadelphie, tandis qu’il retourne à ses affaires dans les Caraïbes. Sa femme se lie alors d’amitié avec Charlotte Bonaparte, la fille de Joseph. Joseph Bonaparte arrive, lui, aux États-Unis le 28 août 1815, à bord d’un brick nommé le Commerce qui fait la traversée entre les Charentes et New York. Il a réussi à passer au travers des mailles du filet des Anglais qui, en ce lendemain de débâcle napoléonienne, espèrent pouvoir mettre la main sur le frère aîné de Napoléon18. Son arrivée aux États-Unis ne passe pas inaperçue. Il est le premier roi à mettre les pieds sur le continent nord-américain. Rapidement, il achète le domaine de Point Breeze, dans le New Jersey, y fait de nombreux travaux. Aux États-Unis, plutôt que de se faire simplement appeler Joseph Bonaparte, il prend le nom de comte de Survilliers qu’il avait déjà utilisé en 1814. Dès son arrivée, Joseph Bonaparte est au centre de nombreux complots. Des anciens officiers comme le général Lallemand, des aventuriers comme le jeune général Francisco Xavier Mina ou bien des républicains exilés comme Joseph Lakanal, viennent le voir pour lui proposer des plans afin de libérer son frère à SainteHélène ou de le mettre à la tête d’un royaume du Mexique, d’un chimérique empire sudaméricain. Joseph refuse toujours poliment. Il compte bien ne pas décevoir les autorités américaines qui le laissent séjourner aux États-Unis tant qu’il reste discret et ne se commet dans aucune conspiration. Néanmoins, il est le chef de la maison Bonaparte en exil. A ce titre, il est surveillé par l’ambassadeur de France à Washington, Hyde de Neuville. Il reçoit de nombreuses visites de bonapartistes mais aussi d’autres personnes. C’est ainsi qu’en 1824, Lafayette, alors en voyage aux États-Unis, rencontre par deux fois Joseph Bonaparte dans son confortable refuge de Point Breeze19. Si Joseph ne se commet dans aucun complot, il défend tout de même les intérêts de sa maison. Les discussions avec Lafayette portent bien sûr sur l’avenir de la France. Lafayette ne croit plus dans les Bourbons et avec Joseph il s’entend pour dire que le duc de Reichstadt, fils de Napoléon et de Marie-Louise d’Autriche, serait une bonne solution pour leur pays. C’est durant ces années que Félix Lacoste intègre le premier cercle des Bonapartistes en exil, d’une manière d’ailleurs qui relève plus du vaudeville que de la lutte politique. Son épouse Emilie fréquente régulièrement les demeures de Joseph à
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Fleischmann (Hector), op. cit., 1912, p. 53. Stroud (Patricia Tyson), op. cit., p. 117.

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Point Breeze et à Philadelphie. Après un séjour de son mari aux États-Unis en 1824, elle s’installe même avec son fils chez Joseph à Point Breeze20. Ce dernier a succombé aux charmes de cette belle femme laissée seule pendant que son mari s’occupe de ses affaires à Haïti. Une longue idylle naît entre eux. Dans une lettre à Emilie datée du 8 juillet 1826, Joseph rappelle ses sentiments à son égard21. Il y explique que leur relation, vieille de quatre ans, doit cesser parce que Félix vient d’apprendre son existence. C’est donc la proximité d’Emilie avec Charlotte Bonaparte et son père Joseph qui permet à Félix Lacoste de devenir lui aussi un proche du chef de la maison des Bonaparte22.

Image 1 : Emilie Lacoste peinte par Charlotte Bonaparte en 1823

Source : Stroud (Patricia Tyson), The Man Who Had Been King, the American Exile of Napoleon’s Brother Joseph, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2005.

En 1826, ses affaires en Haïti vont si mal qu’il doit y cesser ses activités. Il s’installe à New York où il fonde avec Joseph Bonaparte une maison de commerce23 mais également pose les bases du Courrier des États-Unis. C’est vraisemblablement à
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Stroud (Patricia Tyson), op. cit., p. 107-108. Mailliard’s Family Papers, Group 341, Box 2, Manuscript and Archives, Yale University Library. 22 Stroud (Patricia Tyson), op. cit., p. 121-123. 23 Ibid, p. 121. Cette maison existe jusqu’à la mort de Joseph.

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ce moment qu’Hoskins entre en scène. C’est d’ailleurs peut-être à cause de cela que Françoise Granger-Remington se trompe en faisant d’Hoskins le fondateur. En avril 1827, lorsque Félix Lacoste embarque pour l’Europe avec une partie de sa famille pour y résoudre quelques affaires24 le projet de fondation du Courrier est assez avancé. Il en confie la gestion à New York à un tiers : Hoskins. Proche des milieux français newyorkais, celui-ci a les qualités pour mener à bien l’affaire. Dans la publicité pour l’établissement scolaire de Coudert, Hoskins est d’ailleurs cité comme une personne de référence25.

Image 2 : Joseph Bonaparte peint par Innocent Goubaud en 1832

Source : Stroud (Patricia Tyson), The Man Who Had Been King, the American Exile of Napoleon’s Brother Joseph, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2005.

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Ibid., p. 122. Lacoste est également mentionné dans cette liste.

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Ce voyage conforte l’idée que Lacoste est bien le fondateur du Courrier. Créer un journal nécessite des fonds importants. Il faut acheter les presses, recruter du personnel qualifié pour écrire et lire des articles en français, composer les tables à imprimer en français sans faire de fautes, disposer des avoirs financiers nécessaires pour supporter le fait de ne pas rentrer dans son investissement avant un an, peut-être deux. Entre 1800 et 1840, le coût de création d’un journal aux États-Unis est stable. Il est estimé à un montant pouvant aller de 5 000 à 10 000 dollars26. Le cas du Morning Herald qui commence ses activités à partir d’un investissement de seulement 500 dollars est alors assez rare. Lacoste nous confirme dans les colonnes du Courrier que la création de ce journal a coûté cher : « nous n’avons aucune raison de regretter l’emploi du capital considérable que nous avons consacré à cette entreprise. »27 Or, l’année 1826 a été difficile pour Lacoste qui a dû fermer son affaire à Haïti. Sa situation financière est d’autant plus précaire qu’il a investi une grande partie de l’argent qu’il a sauvé dans sa maison de commerce de New York. Son voyage en France en avril 1827 a donc pour but de trouver de l’argent et de mettre en place le réseau nécessaire au bon fonctionnement du Courrier : prendre des abonnements à différents titres de la presse française pour l’alimenter en nouvelles, s’assurer les services de correspondants, trouver des abonnés auprès des amis de Joseph Bonaparte, peut-être des investisseurs pour son projet de journal à New York. Grâce aux lettres de recommandation que lui a écrites Joseph Bonaparte, il rencontre des figures du bonapartisme comme le baron de Méneval, ancien secrétaire de Napoléon28. Ce voyage outre-Atlantique n’est pas censé s’éterniser. Lacoste est habitué à voyager et dans le passé ses séjours à Haïti l’ont toujours ramené à New York. C’est encore plus vrai en 1827. Il a conservé ses intérêts dans la maison de commerce qu’il possède avec Joseph Bonaparte et il a laissé son fils aîné dans un pensionnat de New York, en demandant à l’ancien roi d’Espagne de veiller sur lui. Il envisage de rentrer en Amérique au début de 1828 pour le lancement du Courrier des États-Unis. Lacoste reste cependant en France jusqu’à l’automne 1828. La raison en est simple : sa femme Emilie apprécie son retour à Paris. Les sorties et la vie trépidante la grisent. Elle s’y fait
Lee (Alfred M.), The Daily Newspaper in America, The Evolution of a Social Instrument, New York, MacMillan Company, 1937, p. 166. 27 Courrier des États-Unis, volume III, numéro 1, 27 février 1830. 28 Fleischmann (Hector), op.cit., p. 87.
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des amis de renom : Prospère Mérimée et le poète Béranger. Le départ pour New York s’en trouve retardé. En septembre 1827, Joseph Bonaparte, qui voit la plupart de ses proches rentrer en Europe, s’en plaint et demande à Lacoste de revenir au plus vite29. Lacoste, lui, en profite pour continuer ses démarches. Début 1828, il se rend brièvement à Londres pour démarcher correspondants, abonnés et investisseurs potentiels. Lorsqu’il rentre à Paris, il apprend que sa femme a eu une aventure avec Prospère Mérimée. Pour laver son honneur, il provoque l’écrivain en duel. Mérimée lui demande de viser le bras gauche, le droit étant celui qui lui permet d’écrire. Lacoste en prend bonne note et, en gentleman, le blesse au bras gauche. Son honneur est lavé, mais sa vie de couple est brisée. Il tente de trouver une solution avec Emilie. C’est peine perdue, il rentre seul à New York à la fin de l’été 1828 ou au début de l’automne30. Quelques mois plus tard, le 20 décembre 1828, Hoskins quitte le Courrier. Dans le numéro du 20 décembre 1828, un court entrefilet annonce, non pas le changement de direction, mais simplement le départ d’Hoskins31. Cela confirme, incontestablement, que c’est Félix Lacoste et non Hoskins qui est derrière la fondation du Courrier des États-Unis. Lacoste est bien le directeur, le fondateur et, après décembre 1828, le rédacteur du Courrier des États-Unis, mais la fondation du journal n’aurait pas pu se faire sans Joseph Bonaparte. Tout laisse penser que Joseph Bonaparte a soutenu le projet financièrement, et pas seulement en favorisant le financement du journal par le réseau des bonapartistes. Il ne serait pas surprenant que le chef de la maison Bonaparte en exil ait financé Lacoste afin qu’il crée son journal. A cette époque, Lacoste considère Joseph Bonaparte comme un homme généreux et bon. Un homme à qui il doit beaucoup. Il ne connaît pas alors la relation qu’entretient l’ancien roi d’Espagne avec sa femme et ne soupçonne pas que son dernier fils, Félix-Joseph, le filleul de Joseph Bonaparte, est également le fils biologique de l’ancien roi d’Espagne32. Les motivations de Joseph Bonaparte pour s’investir dans le journal de Lacoste non cependant rien de sentimental. Il espère faire du Courrier des États-Unis un outil d’influence. Nous verrons plus loin à quel point il utilise ce journal. Selon les historiens Georges Bertin33 et Hector
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Stroud (Patricia Tyson), op. cit., p. 121 Idem. 31 Courrier des États-Unis, volume I, numéro 43, 20 décembre 1828. 32 Stroud (Patricia Tyson), op. cit., p. 118. 33 Bertin (Georges), Joseph Bonaparte en Amérique, Paris, Librairie de la nouvelle revue, 1893, p. 345.

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Fleischmann34, Joseph Bonaparte est habitué à financer les journaux états-uniens autant qu’européens pour servir sa cause. Ces deux historiens citent d’ailleurs le Courrier des États-Unis parmi les titres financés par l’ancien roi d’Espagne. Non seulement Joseph Bonaparte a très rapidement soutenu Lacoste dans son projet de fondation de journal à New York mais tout laisse à croire que c’est sûrement lui qui lui a suggéré l’idée.

II – Les années Lacoste et l’influence bonapartiste
Le Courrier des États-Unis annonce rapidement ses orientations politiques. Certes, dans sa profession de foi, il prône une neutralité bienveillante, tout en rappelant ses tendances libérales. Mais il a du mal à s’y tenir. Félix Lacoste évolue au sein du réseau des bonapartistes et des républicains en exil, est un proche de Joseph Bonaparte. La longue période pendant laquelle il est à la tête du Courrier est sans surprise marquée par des convictions bonapartistes.

A – Joseph Bonaparte et le contenu du journal
L’amitié entre Lacoste et Joseph Bonaparte marque les débuts du Courrier des États-Unis. Mais une fois le journal lancé, la présence de l’ancien roi d’Espagne ne disparaît pas pour autant. Bien au contraire, l’influence de Joseph Bonaparte est visible dans les colonnes du journal. Owen Connelly35 et Georges Bertin36 prétendent même qu’il dicte sa ligne éditoriale. Il est intéressant de voir ce qu’il en est vraiment et de confronter les différentes suppositions sur l’influence de Joseph Bonaparte à l’analyse du Courrier.

Un Courrier tourné vers l’Europe à l’initiative de Lacoste

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Fleischmann (Hector), op. cit., p. 68. Connelly (Owen), The gentle Bonaparte, New York, MacMillan, 1968, p. 272. 36 Bertin (Georges), op. cit., p. 346.

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Hoskins gère le Courrier jusqu’au retour de Lacoste à l’automne 1828. A cette époque, il est rarement question de l’Empire. On ne rencontre qu’une vingtaine d’articles, essentiellement des œuvres littéraires ou des récits historiques, qui sont liés à la période napoléonienne. Il est bon de noter que ces articles ne sont vraiment pas favorables à l’Empire. Le Courrier publie bien des articles sur la France et des correspondances qui se permettent certaines licences sur la religion en France, sur des parlementaires trop bigots. Mais il n’est pas question d’opposition formelle aux Bourbons, pas de comparaison entre la Restauration et la période révolutionnaire ou impériale. Hoskins s’excuse même de donner trop de place aux nouvelles d’Europe : « Les paquebots d’Europe sont arrivés coup sur coup, et nous ont apporté des nouvelles si importantes que nous sommes obligés de leur consacrer plus de place qu’à l’ordinaire. Nous dédommagerons nos lecteurs en donnant la prochaine fois plus d’espace aux évènements américains. »37 Une lecture attentive des premières pages du Courrier des États-Unis permet d’avoir une bonne idée de la place donnée à l’information européenne. Pendant cette première moitié du XIXe siècle, la première page des journaux américains n’a pas cet effet de manche, d’annonce, de sensationnel qu’on lui connaît plus tard. Néanmoins, elle reste l’ouverture, ce par quoi le Courrier commence. Celle où on annonce les nouvelles informations les plus importantes, l’arrivée des paquebots d’Europe, etc. Il y a bien, dans la plupart des cas, une volonté de souligner l’importance d’un événement, d’un discours, d’un texte. Dès lors si nous nous penchons sur les premières pages du Courrier des États-Unis pour l’année 1828, 32,56% d’entre elles traitent des États-Unis. C’est un pourcentage important puisque pour la période 1828-1836, pendant laquelle ce journal est dirigé par Lacoste, le pourcentage moyen des premières pages traitant de l’information états-unienne est de 15,63%. En 1829, cette proportion tombe à 25,86%, puis à 3,88% l’année suivante. Ces chiffres sont révélateurs de l’omniprésence que prend l’information européenne dans les années qui suivent. Le nombre de premières pages traitant des États-Unis ne repasse au-dessus des 10% qu’en 183538. Aux vues de ces résultats, il appert que, pendant les deux premières années, le Courrier cherche ses marques. En 1828, Hoskins en est le rédacteur en chef. États-unien, ayant à sa disposition un réseau d’approvisionnement de nouvelles françaises encore fragile, du
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Courrier des États-Unis, volume I, numéro 4, 22 mars 1828. Voir Graphique 14, p. 237.

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fait de la durée de la traversée et des relations nouvelles que le Courrier des États-Unis doit instaurer avec la France, Hoskins se tourne naturellement vers les informations locales. Puis, lorsque Lacoste reprend les choses en main, il faut bien compter une année pour que le journal installe son style et assure ses approvisionnements de nouvelles et de journaux français. Dès lors, l’information européenne ou traitant d’un sujet européen se voit réserver la première page, qu’il y ait ou non de nouveaux arrivages d’Europe. Sous Hoskins, ce sont 74,42% des premières pages qui laissent une place à l’information d’Europe. Mais pour toute la période 1828-1836, la moyenne des premières pages traitant de l’Europe est de 91,46%. Le record est atteint en 1832, date à laquelle 98,99% des pages frontispices contiennent des informations européennes. Il apparaît clairement que pendant la période 1828-1836, les informations liées à l’Europe ont la primeur du rédacteur du Courrier des États-Unis des années 1828-1836 et les honneurs de la première page.

Les apports directs de Joseph Bonaparte Parmi tous ces articles, tous ces brefs entrefilets sur la France et sa situation politique, nous trouvons plusieurs éléments que nous pouvons lier à Joseph Bonaparte. Les premiers sont directement écrits par l’ancien roi d’Espagne, ou validés par lui. Certes, il ne les signe pas, mais sa griffe est reconnaissable. Il s’agit pour la plupart d’articles sur la période napoléonienne et de commentaires sur des ouvrages traitant de l’Empire. Le but est triple : entretenir la légende napoléonienne, diffuser l’histoire officielle servant au mieux la maison Bonaparte et le souvenir de Napoléon, corriger les versions écrites par des ennemis ou des personnes peu scrupuleuses. Pour ce faire, Joseph a sa plume, sa mémoire et ses archives. Il les utilise toutes les trois à plusieurs reprises ; d’autant plus qu’il a à sa disposition un journal, libre de la censure des ennemis de l’intérieur de la France et de l’extérieur. Le 20 décembre 1828, Lacoste récupère tous ses droits sur la rédaction du Courrier. Alors que les précédents numéros n’ont que rarement traité de l’Empire ou de Napoléon, le numéro du 20 décembre publie de nombreuses lettres officielles datées d’avant 1814, toutes adressées à Joseph Bonaparte, alors roi d’Espagne39. Dès que son
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Courrier des États-Unis, volume I, numéro 43. 20 décembre 1828.

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ami Lacoste reprend pleinement le Courrier des États-Unis, Joseph Bonaparte ouvre ses archives et fait publier dans les colonnes du journal de New York différents documents liés à la période napoléonienne. Cette situation nous semble bien révélatrice et représentative de l’influence qu’exerce Joseph sur Lacoste et son journal. Le 24 janvier 1829, nous retrouvons de nouvelles lettres inédites, de Talleyrand cette fois, mais toujours envoyées à Joseph40. Puis dans le numéro suivant, le Courrier publie une correspondance entre Joseph et son illustre frère, Napoléon. Cet ensemble de lettre est signé : « Un de vos abonnés ». Mais il faudrait être naïf pour croire qu’un autre que Joseph pourrait, aux États-Unis, avoir accès à cette correspondance et en autoriser la publication. En février 1830, d’autres lettres ayant pour destinataire Joseph Bonaparte sont publiées. Et par la suite, ce genre de lettres d’archives inédites de Joseph trouve régulièrement une place de choix dans les colonnes du Courrier. Mais ce n’est pas le seul apport de Joseph au contenu du Courrier des ÉtatsUnis. Joseph fait publier ses commentaires dans les colonnes du journal de Lacoste. Il s’agit essentiellement de commentaires et de critiques sur des mémoires ou des ouvrages portant sur la période napoléonienne. De plus, pour étoffer ses corrections et ses explications, il n’hésite pas à utiliser ses archives et ses fameuses lettres dont il a été question un peu plus tôt. Enfin, il faut noter que les interventions que Joseph sont, pour la plupart du temps, anonymes. Il ne signe pas ses productions. Seule celle du 18 avril 1829 est identifiée41. Il s’agit d’un résumé de l’ouvrage du docteur Héreau, médecin personnel de Laetitia Bonaparte et de l’impératrice Marie-Louise. Ce livre s’intéresse à la santé de Napoléon pendant son exil à Sainte-Hélène. Il accuse les autorités britanniques et ses geôliers d’avoir tout fait pour accélérer la mort de Napoléon. Il explique également que le décès de l’empereur n’est pas dû à une maladie héréditaire et il prend position pour la théorie de l’empoisonnement. Au bas de cet article, nous trouvons les initiales CS pour comte de Survilliers, le nom qu’emploie Joseph Bonaparte aux États-Unis. Il arrive parfois que ce ne soit pas officiellement Joseph qui fasse ses commentaires et appréciations. Ainsi, le 24 janvier 1829, le Courrier publie une lettre

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Courrier des États-Unis, volume I, numéro 48. 24 janvier 1829. Courrier des États-Unis, volume II, numéro 8, 18 avril 1829.

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de Philadelphie sur l’ouvrage de Jacques de Norvins sur l’histoire de l’empereur42. L’auteur de cette lettre prétend être un ami de Joseph Bonaparte. Il a plus les allures d’un tabellion que d’autre chose. Sa lettre reprend les remarques, les corrections qu’il dit avoir entendu de la bouche même de Joseph lors d’un dîner. Il explique qu’il lui a lu cette lettre avant de l’envoyer au Courrier. Enfin, une lettre inédite de Talleyrand à Joseph vient étayer son argumentation43. Le 30 décembre 1829, le même ami de Joseph est à nouveau publié par Lacoste44. Il explique que, cette fois encore, il retranscrit les propos que Joseph a pu tenir devant lui lors d’une soirée à Point Breeze, à propos des mémoires de Bourrienne. La construction de la lettre est la même que pour la précédente. L’ouvrage de Bourrienne est passé au crible. Les passages incriminés sont cités, le numéro de page également. Enfin, pour donner plus de poids au discours, l’auteur s’appuie sur des documents d’archives, des lettres, elles aussi inédites. Dans les deux cas, l’auteur défend mordicus la mémoire de Napoléon et l’honneur de Joseph Bonaparte. Bourrienne déclare qu’entre le général Bonaparte et l’empereur Napoléon, il y a un immense fossé d’intentions et d’ambitions, comme si le grand homme avait été changé par le pouvoir. Il n’en faut pas plus pour que l’ami de Joseph nie la chose, monte sur ses grands chevaux et loue sa sagesse, son sens de la stratégie et surtout la relation inébranlable entre l’empereur et les masses. Lorsque Norvins dénonce la nomination de Joseph comme roi d’Espagne à la place de Charles IV, l’auteur justifie la décision de Napoléon en fonction du contexte. Il explique que Charles IV avait refusé d’être mis à nouveau sur le trône. Enfin, cet ami proche de Joseph reprend une dernière fois la plume, les 1er et 5 octobre 1831, en utilisant encore la même formule45. Mais cette fois, il corrige les mémoires de la duchesse d’Abrantès. Derrière toutes ces lettres, se cache Joseph Bonaparte. Il semble évident que l’ancien roi d’Espagne les a validées. C’est lui qui en a fourni le contenu et l’argumentation, même s’il n’en a pas écrit le texte a proprement parlé. Et lorsqu’il écrit à ses amis en France au sujet de ces mémoires et d’autres ouvrages sur Napoléon, il fait de ces lettres et des autres commentaires, qu’il a pu faire parvenir au Courrier, la réponse officielle du chef de la maison Bonaparte.

Jacques Marquet de Montbreton de Norvins est le premier historien de l’empereur. Il publie en 1833 l’ouvrage dont il est ici question : Histoire de Napoléon. Cf. Petiteau (Nathalie), Napoléon, de la mythologie à l’histoire, Paris, Seuil, 2004, p. 8. 43 Courrier des États-Unis, volume I, numéro 48, 24 janvier 1829. 44 Courrier des États-Unis, volume II, numéro 51, 30 décembre 1829. 45 Courrier des États-Unis, volume III, numéro 62, 29 septembre 1830 et numéro 63, 2 octobre 1830.

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D’ailleurs, le 12 mars 1830, dans une lettre au colonel Mangemand qui souhaite alors rédiger un ouvrage sur l’expédition d’Andalousie, il écrit : « M. Presle pourra vous donner tous les détails contenus dans la notice biographique sur le roi Joseph, et dans plusieurs articles du Courrier des États-Unis de New York, en réponse à MM. de Norvins, de Beausset, de Bourrienne, etc. »46 Et dans une lettre au baron de Méneval, il va jusqu’à s’approprier les articles en question : « Je compte sur vous pour procurer à M. Bonacossi le numéro 6 de la Revue américaine, les numéros du Courrier des États-Unis où sont contenues mes réponses à MM. Norvins et Bourrienne. »47 Il arrive une seule fois à Joseph Bonaparte d’utiliser le Courrier des ÉtatsUnis comme une tribune officielle pour ses idées, sans fausse pudeur. Il s’agit d’une lettre qu’il adresse à un ancien officier de l’armée impériale. Ce dernier aurait écrit à Joseph Bonaparte en septembre 1830 pour lui demander de revenir en Europe afin de profiter des évènements qui secouent alors le vieux continent. La réponse de Joseph est publiée dans le Courrier le 13 octobre 183048. Elle est malheureusement en grande partie illisible, le papier étant taché. Mais la partie que nous pouvons lire donne l’essentiel. Cette lettre est une profession de foi de Joseph, définissant ce que sera sa position à l’égard de la Monarchie de Juillet pour les années à venir, sa stratégie de lutte contre le pouvoir en place. Il dénonce le choix de Louis-Philippe comme roi des Français. Joseph se présente avant tout comme un serviteur de la France. Il écrit : « […] je ne connais […] vis-à-vis de la nation que des devoirs à remplir et aucun droit à y exercer ni en mon nom, ni en celui de mon neveu. » Il rappelle que sa famille est arrivée au pouvoir en s’appuyant sur la population, « trois millions cinq cents mille votes ont appelé ma famille à l’Empire ». Et de rajouter que l’influence de l’étranger n’y était pour rien, que seuls les Français avaient décidé en leur âme et conscience. Il souligne ainsi le rôle de la Sainte-Alliance, du traité de Vienne, de troupes d’occupation lors de la mise en place de la Restauration et inscrit Louis-Philippe, lui aussi un Bourbon, directement dans cette tradition. D’ailleurs, un peu plus loin, il attaque toute la maison des Bourbons :
Du Casse (Albert), Mémoires et correspondances politiques et militaires du roi Joseph, Paris, Perrotin, 1854, Tome 10, p. 333. 47 Fleischmann (Hector), op. cit., p. 151. 48 Courrier des États-Unis, volume III, numéro 66, 13 octobre 1830.
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« […] persuadé qu’un Bourbon, quelle que soit la branche à laquelle il appartienne, ne convient pas à mon pays. Je vous l’ai dit souvent, la seule maison en France que la nation ne veut pas, et ne peut pas vouloir, c’est la maison de Bourbon ; si elle eût aimé la France, et connu que le divorce devait être éternel, il y a longtemps qu’elle eut renoncé au trône. » Suit une présentation idyllique de Napoléon, porteur des principes de la Révolution, pacificateur à l’intérieur de la France et à l’extérieur en Europe, qui a dû avoir recours à un « pouvoir immense, dictatorial » pour résister contre les ennemis de la Révolution et de la nation. Son principal ennemi, fomentateur de troubles, orchestrant toutes les guerres sur le continent, était l’Angleterre : « […] elle seule fut coupable, et finit par étouffer en France tout le fruit de trente ans d’héroïsme et de victoire, par l’imposition de cette maison du bon vieux tems [sic.] à une nation régénérée. » La France est régénérée grâce à la famille Bonaparte et son plus illustre membre, Napoléon, qui ont su maintenir les principes de la Révolution tout en préservant l’ordre nécessaire à la stabilité intérieure. Joseph continue en rappelant ses sympathies républicaines. Mais il ajoute que la République est une utopie, qu’il faut que les peuples soient prêts à la recevoir, et rares sont ceux qui, à l’instar des États-uniens, sont arrivés à cette étape. Il conclut que la République en France ne serait pas possible dans l’état actuel des choses. Alors, Joseph énonce ce qu’il appelle la « troisième hypothèse » : l’arrivée sur le trône de France du duc de Reichstadt. À ce stade, il décrit les qualités de ce jeune homme mais il cite également la responsabilité que Napoléon a donnée à son frère aîné depuis l’île Sainte-Hélène : guider le duc de Reichstadt, le conseiller et l’amener à régner afin de permettre le retour de la liberté en France. Tout cela illustre bien la position de Joseph pour les années à venir : refus du régime de Juillet, opposition ouverte à ses gouvernements, tentative de récupération du mouvement républicain et volonté de mettre le duc de Reichstadt sur le trône. Comme nous allons le voir, le Courrier s’inscrit dans le même mouvement.

L’influence de Joseph Bonaparte sur le contenu Si le Courrier des États-Unis ouvre ses colonnes aux publications directes ou semi-directes de l’ancien roi d’Espagne, il n’en reste pas moins que celui-ci influence le

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contenu du journal, en faisant pression sur Lacoste. Ainsi la correspondance entre les deux hommes est édifiante. Tout d’abord, Joseph alimente Lacoste en journaux français. Dans deux lettres, une du 8 janvier 1832 et une autre du14 février 1832, Joseph Bonaparte envoie les journaux républicains la Tribune des départements et la Révolution au directeur du Courrier49. Mais ce n’est pas tout, il indique à plusieurs reprises à Lacoste ce qu’il doit trouver dans ces journaux et ce qu’il doit en faire. Ainsi le 17 octobre 1831, il écrit à son ami à New York : « Je vous envoie onze numéros de la Révolution. J’ai marqué par une croix au crayon quelques articles qui m’ont paru les plus saillants. Si vous publiez le premier article qui commence le numéro 15, veuillez en faire tirer 20 exemplaires pour moi. Il serait bon que cet article se trouvât dans votre numéro du mercredi, faites au reste ce qui convient à votre journal. »50 Ou encore, dans sa lettre du 26 avril 1831, il conseille à Lacoste de publier les discours de plusieurs hommes d’État français parmi lesquelles figurent Lamarque et Lafayette. Il explique à Lacoste, qu’il les trouvera dans le numéro 57 du National51. Parfois, Joseph adopte un ton de reproche, signifiant à Lacoste les lacunes de sa direction. Dans sa lettre du 26 avril 1831, Joseph, qui vient de rencontrer à Philadelphie des abonnés du Courrier des États-Unis, profite de la situation pour reprocher à Lacoste le contenu de son journal : « […] vous mettez trop d’articles de haute science et même de littérature dans un temps où l’on est avide de nouvelles politiques »52. Et Joseph de continuer dans cette même lettre, en demandant à Lacoste de publier la correspondance du correspondant parisien du Morning Chronicle de Londres qui signe ses chroniques OPQ. Pour quelle raison ? Parce que l’ancien roi d’Espagne les apprécie. Evidemment, après son premier retour en Europe en 1832, Joseph a beaucoup moins de poids sur le contenu du Courrier. La distance joue sur la relation. Mais, il ne faut pas oublier que Joseph se retrouve dans une situation bien différente de la douce torpeur de Point Breeze qui lui permettait à loisir de lire les publications sur la période napoléonienne et d’écrire ses corrections pour le journal de Lacoste. A Londres, il est
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Bertin (Georges), op. cit., p. 385 & 388. Ibid., p. 377. 51 Ibid., p. 355. 52 Idem.

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sans cesse sollicité. Il est tout proche des évènements français et en subit l’effervescence. Il s’engage également dans la lutte contre la Monarchie de Juillet et pour le rappel de la loi de bannissement qui force à l’exil tous les Bonaparte. La dispute qui éclate entre Joseph et Lacoste à l’été 1833, soit tout juste un an après le retour du premier en Europe, est symptomatique de la baisse d’influence de l’ancien roi d’Espagne sur le Courrier des États-Unis. Lacoste est alors à Londres auprès de Joseph Bonaparte. Pendant ce séjour, Joseph fait plusieurs reproches à Félix sur la manière dont il gère son journal. Il le trouve trop laxiste. Il n’en faut pas plus à Lacoste pour prendre la mouche, écourter son séjour et s’en retourner rapidement à New York. L’intervention de l’ex-femme de Lacoste, ancienne maîtresse de Joseph, mère d’enfants des deux hommes, rétablit la bonne entente53. Deux ans plus tard, Joseph offre d’ailleurs à Félix un magnifique livre ayant appartenu à Louis XV54. Dans ces premières années, le destin du Courrier des États-Unis est intrinsèquement lié à Joseph Bonaparte et à Félix Lacoste et aux relations qu’ils entretiennent entre eux.

B – Une influence bonapartiste qui va au-delà de Joseph Bonaparte
L’influence de Joseph Bonaparte est évidente sur le Courrier des États-Unis, même si elle s’estompe lors de son séjour en Europe. Durant cette période, le journal n’en poursuit pas moins ses publications sur un ton nettement bonapartiste. Il semble même que le retour de Joseph sur le vieux continent et la multiplication de ses efforts pour défendre la maison Bonaparte fassent des émules à la rédaction du Courrier.

La littérature bonapartiste Avant même le départ de Joseph pour l’Europe en 1832, le Courrier des ÉtatsUnis s’est fait une réputation de journal littéraire. Nous l’avons vu, Joseph reproche même à Lacoste d’insérer dans ses colonnes plus de littérature et d’articles scientifiques que d’informations en provenance du Vieux Monde. Dans toutes ces publications littéraires, nous trouvons régulièrement des récits, des mémoires, des aventures liées à la période napoléonienne. Leurs auteurs peuvent être des grands noms de la littérature ou
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Stroud (Patricia Tyson), op. cit., p. 166. Ibid., p. 183.

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de la poésie française, tels Chateaubriand, Barthélémy, Méry, Béranger qui ont fait survivre à leur façon l’Empire, ses guerres, sa société. Il y a également d’illustres inconnus dont les récits sont tombés dans l’oubli, dont la prose n’avait pas le génie nécessaire, mais qui restent des témoignages intéressants, entretenant le mythe napoléonien. La nature de ces publications littéraires, quant à elle, est diverse. Il s’agit de récits de bataille, de campagne, des mémoires de soldats, d’officiers. Nous rencontrons également des histoires non militaires qui se déroulent par exemple dans l’Italie du tout début du XIXe siècle ou encore dans l’Espagne agitée par la guérilla, qui célèbrent l’amour, décrivent des villes, dépeignent des soirées mondaines. Cette concentration de publications littéraires autour de la période napoléonienne prend fin avec le départ de Lacoste du Courrier. Elle renaîtra brièvement, mais sans avoir la même vigueur, dans les années 1840, avant et autour du retour des cendres de Napoléon. Quoi qu’il en soit, il est intéressant de regarder de plus prêt cette littérature bonapartiste. Avant Lacoste, sous Hoskins, le Courrier laisse peu de place au mythe napoléonien. Nous trouvons une vingtaine d’articles sur la période impériale sous Hoskins. Si certains d’entre eux font référence aux soldats, à leurs qualités humaines et à leurs défauts, aux anecdotes qu’auraient pu se raconter des grenadiers autour d’un bivouac, d’autres – essentiellement ceux qui parlent de Napoléon – sont vraiment négatifs. A partir de juin 1828, le Courrier publie ainsi plusieurs extraits d’un essai du général Foy sur l’armée anglaise. Etrangement, tous ces articles traitent de la période napoléonienne et attaquent Napoléon lui-même. Il n’est plus le stratège extraordinaire que certains dépeignent encore aujourd’hui, mais juste un général qui profite de deux éléments propres aux armées françaises de l’époque : la vitesse et l’effet de surprise qu’elle permettait. Et Foy de continuer : « profond dans l’art d’émouvoir les imaginations, le jour où on ne le [Napoléon] croirait plus sur parole, son astre devait pâlir dans sa course. »55. De manière encore plus explicite, le Courrier des États-Unis publie le 10 mai 1828 un récit sur la conspiration de Malet, ce général qui tente en 1812 un coup d’État contre Napoléon56. La description est bouffonne. Malet et ses acolytes sont dépeints comme des fous échappés d’un hôpital qui profitent de la crédulité de plusieurs fonctionnaires pour les abuser l’espace d’une nuit. Pourtant, il n’en reste pas moins que
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Courrier des États-Unis, volume I, numéro 17, 21 juin 1828. Courrier des États-Unis, volume I, numéro 11, 10 mai 1828.

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la folie de conquêtes de Napoléon est critiquée ouvertement. La morale de ce texte étant : la France en avait à ce point assez de Napoléon qu’elle était prête à accepter les facéties d’un fou qui voulait l’en débarrasser : « la France rassasiée de gloire et de conquêtes était lasse du despotisme de l’Empereur. »57 Traiter Napoléon de despote est loin du discours de Joseph Bonaparte et des bonapartistes qui, à l’inverse, glorifient en lui le protecteur et le promulgateur des principes de la Révolution. Le retour de Lacoste à New York et à la direction de son journal, tandis que Hoskins reste encore à la rédaction, est tout de suite marquée par le changement de nature des publications littéraires ayant pour thème la période napoléonienne. Dès l’automne 1828, le ton de ces publications est plus positif et leur nombre plus important. La dernière publication littéraire ouvertement négative à Napoléon date du 13 septembre 182858. Autour d’un extrait des mémoires de Savary, duc de Rovigo, la rédaction du Courrier des États-Unis se permet quelques commentaires acerbes à l’égard de l’Empire. Dans les lignes qui précèdent les mémoires, la rédaction décrit le lien entre l’empereur et les Français comme un lien marqué essentiellement par l’obéissance à laquelle étaient tenus ces derniers. Au sujet de cette obéissance, le Courrier ajoute qu’il est difficile aujourd’hui de comprendre comment les Français ont pu l’accepter. Il parle d’« un déplorable engourdissement de la liberté humaine ». Savary, quant à lui, y est dépeint comme un être sans grande intelligence : juste ce qu’il fallait pour un ministre de la police, fidèle et sachant suivre les ordres de l’empereur. Le Courrier explique que ses mémoires ne sont guères intéressants. Il s’agit tout au plus d’autres mémoires expliquant la Campagne d’Égypte, celles d’Italie, des manœuvres militaires. Le seul intérêt qu’un lecteur peut y trouver est lié au passage de Savary au ministère de la police, ses connivences avec Fouché, la manière dont il organise ses services, les quelques affaires qu’il a à gérer et surtout, selon les mots du Courrier : « son embarras et ses ressources ». En fait, le Courrier n’apprécie que les passages qui dépeignent le régime impérial comme un empire policier et contrôlant. Il cite d’ailleurs ce regret qu’exprime Savary à Napoléon : « Sire, je peux bien me mettre entre deux têtes qui conspirent, mais je ne puis me loger dans une seule. »

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Idem. Courrier des États-Unis, volume I, numéro 29, 13 septembre 1828.

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Enfin, la rédaction du Courrier en profite encore pour glisser quelques mots sur Malet et sa tentative de prise de pouvoir. Nous retrouvons le même ton que celui des commentaires faits dans l’article du 10 mai 1828 consacré uniquement à Malet. Le Courrier écrit à ce sujet : « La clé de cette scène de féerie, qui, par des tours de gibecière, des escamotages de consignes, renverse et rétablit l’Empire en quatre heures. » Malet est, là encore, le maître de carnaval d’un coup d’État de pacotille révélant le manque de soutien à l’Empire. Après le 13 septembre 1828, le ton des publications littéraires change du tout au tout. Les dix autres publications qui vont suivre seront franchement bonapartistes. Les mémoires de Savary se poursuivent le 4 et le 18 octobre. On n’y parle plus de pouvoir policier, ni de Malet, mais des campagnes militaires qu’il y a quelques semaines encore, la rédaction décrivait comme ennuyeuses. Dans le numéro du 18 octobre, le Courrier commente une nouvelle fois, mais d’une manière toute différente, les mémoires en question59. Cette palinodie nous semble illustrer parfaitement le changement d’orientation du Courrier et surtout le retour de Lacoste aux commandes du journal. Napoléon est auréolé de gloire. D’ailleurs, dans ces commentaires, nous rencontrons à de nombreuses reprises les mots gloire, glorieux, admiration, fabuleux, brillant, magnanime, etc. Le Courrier va jusque qu’à justifier la conduite du général Bonaparte à l’hôpital de Jaffa, pendant la campagne d’Égypte. Il avait alors demandé au médecin militaire Desgenettes d’administrer de l’opium aux soldats atteints de la peste bubonique afin de mettre fin à leurs souffrances. Desgenettes avait refusé. Le Courrier parle ici de calomnies contre Napoléon. Et il entend bien révéler la vérité sur sa « conduite si magnanime » en publiant un extrait des mémoires de Savary sur cet évènement. En réalité, l’extrait ne parle pas de la demande d’euthanasie de Bonaparte à Desgenettes mais plutôt des deux visites qu’il fait aux pestiférés, qui ont inspiré la fameuse toile d’Antoine-Jean Gros. Cette toile, rendue publique quelques mois avant le sacre de décembre 1804, permet d’inscrire Napoléon dans la tradition thaumaturgique des rois de France. Que le Courrier s’attarde sur cet événement n’est pas un hasard. De plus, la rédaction souligne la sagesse de Napoléon, « cette présence d’esprit et cette fertilité de ressources qui ne l’abandonnaient jamais ». Bref, Napoléon, encore général Bonaparte au moment des faits, est décrit comme un « grand homme », un « jeune héros
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Courrier des États-Unis, volume I, numéro 34, 18 octobre 1828.

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dont la gloire naissante était si brillante et si pure ». La période impériale, quant à elle, n’est plus liberticide, policière, mais : « cette époque mémorable où la France préludait à sa suprématie militaire ». Nous ne sommes pas surpris de constater que les passages choisis de ces mémoires de Savary, sont également extrêmement positifs et soulignent le passé glorieux de la France napoléonienne, du régime impérial. Le Courrier vient de rentrer dans sa période bonapartiste. Il commence à diffuser et à entretenir le mythe napoléonien. À partir de la fin novembre 1828, les publications littéraires liées à la période impériale se multiplient. Ainsi du 29 novembre au 27 décembre, dernier journal de l’année 1828, il n’y a pas un numéro qui ne compte pas de textes de ce genre. Le départ de Hoskins est annoncé le 20 décembre. Et déjà, nous rencontrons dans les cinq numéros qui se succèdent en cette fin d’année, toutes les variantes des publications littéraires bonapartistes qui fleuriront dans les colonnes du Courrier de 1829 à 1836 : mémoires de Norvins, lettres diverses de Joséphine, d’Eugène de Beauharnais et de Joseph Bonaparte, littérature romancée, poèmes de Béranger, témoignage et analyse historique. L’automne 1828 est bien symptomatique du retour de Lacoste et de la reprise en main du contenu du journal.

Graphique 1 : Les publications littéraires bonapartistes dans le Courrier des États-Unis

80 70 Nombre de publications 60 51 50 40 30 21 20 10 0
Année 1828 Année 1829 Année 1830 Année 1835 Année 1836 Année 1840

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Le Graphique 1 ci-dessus reprend le nombre de publications littéraires bonapartistes publiées dans le Courrier des États-Unis des années 1828, 1829, 1830, 1835, 1836 et 1840. Qu’entendons-nous par publications littéraires bonapartistes ? Il s’agit de tous les romans, mémoires, récits historiques, témoignages qui traitent de la période bonapartiste. Cela ne signifie pas que nous trouvons exclusivement des romans mettant en scène les faits d’armes de Napoléon et de ses grognards. Ainsi, nous avons retenu les textes littéraires qui prennent place sous le régime napoléonien tels que les histoires d’amour, de mœurs qui se déroulent entre 1798 et 1815. Nous avons exclu les textes littéraires qui dénoncent la période ou qui mettent positivement en avant des personnes ou des personnages contre-révolutionnaires ou ennemis de Napoléon et de son régime. En un mot, nous avons rejeté tout texte allant à l’opposé du mythe napoléonien. Notons que ce type de textes est totalement absent du Courrier des ÉtatsUnis sous la direction de Félix Lacoste. Nous en avons trouvé quelques-uns en 1836, alors que Charles de Behr est directeur. Le Graphique 1 permet de constater que, pour les deux années qui suivent l’année de fondation, ce sont 51 publications littéraires bonapartistes en 1829 et 55 en 1830 qui prennent place dans les colonnes du Courrier des États-Unis. C’est plus du double de ce que nous rencontrons en 1828, alors que Félix Lacoste n’est pas le rédacteur en chef. En 1836, année pendant laquelle le journal passe de Félix Lacoste à Charles de Behr, le nombre de ces publications chute drastiquement. Et même lors du retour des cendres de Napoléon en 1840, les publications littéraires alimentant la légende napoléonienne n’arrivent pas à atteindre les résultats de 1829, 1830 et 1835. La conclusion qu’impose l’analyse du Graphique 1 est simple. De 1829 à 1835, c’est-à-dire sous la direction de Félix Lacoste, le Courrier des États-Unis ouvre ses colonnes aux publications littéraires bonapartistes et leur laisse une place privilégiée.

Joseph Bonaparte en Europe Le Courrier va également suivre les pérégrinations de Joseph Bonaparte entre l’Ancien et le Nouveau Monde. Un mois à peine après avoir défendu Joseph Bonaparte contre une rumeur voulant qu’il ait abandonné sa nationalité française et soit devenu

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citoyen états-unien60, le Courrier des États-Unis traduit un article de la National Gazette sur son séjour à Washington, avant son retour en Europe61. Cet article décrit comment Joseph a été reçu par le président des États-Unis ainsi que les membres de son gouvernement lors d’une réception qui lui était spécialement dédiée. L’éloge à l’égard de l’ancien roi d’Espagne est sincère, souligne son amour pour les États-Unis, ses fidélités aux principes républicains et libéraux mais surtout, afin d’éviter toute brouille diplomatique avec la France, qu’on recevait non pas l’homme politique mais : « […] l’homme éclairé, aimable, dont les sentimens [sic] et la conduite pendant 17 ans de résidence parmi nous lui ont donné droit à l’estime et aux bons offices de tout citoyen américain […] ». Il ne faut pas être surpris que la National Gazette, un des journaux politiques les plus lus et appréciés de Philadelphie, ville dans laquelle Joseph a de nombreuses relations, publie un article aussi positif et sympathique à son égard62. Il ne faut pas non plus être surpris de voir le Courrier s’empresser d’en publier une traduction. Il est certainement plus simple pour Lacoste de laisser un autre encenser Joseph Bonaparte. S’il avait été l’auteur de ces lignes, on aurait tôt fait de souligner ses amitiés avec Joseph, son manque d’impartialité et surtout le fait que le Courrier est un organe à la solde de l’ancien roi d’Espagne. Quoi qu’il en soit, dix-huit jours plus tard, le Courrier des États-Unis annonce le départ de Joseph pour l’Europe63. En troisième page, il lui consacre plus des trois-quarts de sa première colonne dans un article élogieux. Tout d’abord, il rappelle les raisons qui poussent Joseph à nouveau vers l’Europe. Il ne faudrait pas y voir des motivations politiques. Loin de là, Joseph se rend au chevet de Laetitia Bonaparte, sa mère, mais il va également voir sa femme, malade elle aussi. Pourtant, plus loin dans le texte, la politique refait surface. Le statut de Joseph, chef de la famille Bonaparte, est affirmé : « justement fier des titres glorieux de frère aîné de Napoléon, d’oncle du duc de Reichstadt ». Le Courrier ajoute même à son sujet, en s’inscrivant dans la phraséologie bonapartiste du moment qui fait de la famille Bonaparte la continuatrice et la protectrice des principes de la Révolution : « prince français élu par les votes et la libre volonté de la nation ». Cette dénomination qu’on
Courrier des États-Unis, volume V, numéro 29, 9 juin 1832. Courrier des États-Unis, volume V, numéro 37, 7 juillet 1832. 62 Mott (Frank Luther), American journalism, a history : 1690-1960, New York, The MacMillan Company, 1962, p. 188. 63 Courrier des États-Unis, volume V, numéro 42, 25 juillet 1832.
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donne à Joseph attaque la légitimité du roi des Français Louis-Philippe, qui a récupéré le pouvoir que grâce à l’intervention de Lafayette au soir des Trois Glorieuses, sans qu’aucune élection ou aucun vote populaire ne soit venu sanctionner sa prise de pouvoir. Contrairement à ce qu’on peut lire dans le Courrier, le voyage de Joseph Bonaparte en Europe est éminemment politique. Le nouveau régime est peu favorable aux Bonaparte et maintient la loi d’exil qui frappe leur famille. Celle-ci bannit sans exception tous ses membres de France, des frères de l’empereur au plus jeune de ses petits-neveux. Cette loi a été votée le 1er janvier 1816, alors que le Chambre introuvable dominée par les ultras continue d’armer par sa véhémence la terreur blanche. Nous sommes alors dans un contexte de réaction contre-révolutionnaire, de retour de l’ancien régime, d’attaque contre tout ce qui peut représenter l’Empire ou la Révolution. Les Trois Glorieuses de juillet 1830 ne changent pas la situation pour les Bonaparte. La loi du 10 avril 1832, qui bannit les membres de la branche aînée des Bourbons, confirme également l’exil des membres de la famille impériale. Pensant à l’avenir de son neveu le duc de Reichstadt, Joseph décide de retourner en Angleterre. Plus proche de la France, il espère que si la Monarchie de Juillet, en proie à de furieuses révoltes ouvrières, légitimistes et républicaines, venait à être renversée, il pourrait alors intervenir pour mettre son neveu sur le trône. Le nouveau régime est en effet instable, menacé sur sa droite par les carlistes qui souhaitent le retour de la branche aînée des Bourbons, sur sa gauche par les bonapartistes et les républicains qui essaient de récupérer le sentiment d’insatisfaction contre le régime et l’accusent d’avoir volé la Révolution de Juillet. La déclaration de Joseph et son allusion à une « Vendée napoléonienne »64 s’inscrivent directement dans ce contexte de tension. Au printemps 1832, les carlistes, sous l’impulsion de la duchesse de Berry tente de renverser le régime. La Vendée se soulève. Le 5 juin 1832, à l’occasion des funérailles du général Lamarque, les républicains tentent une insurrection à Paris. Elle échoue mais la sévère répression qui s’en suit dure tout l’été. Si après plus de quinze ans d’exil, de complots et de répressions, les bonapartistes sont alors moins présents et décidés, il n’en reste pas moins que, le duc de Reichstadt aidant, le sentiment bonapartiste perdure en France et inquiète le régime. Le 5 mai 1831, alors que la reine Hortense et son fils Louis-Napoléon Bonaparte sont de passage à Paris pour demander
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Ici Joseph Bonaparte fait référence à la révolte de la Vendée royaliste en 1832.

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le rappel de la loi d’exil, une manifestation populaire a lieu sur la place Vendôme. Elle commémore l’anniversaire de la mort de Napoléon aux cris de « Vive l’Empereur ! »65. L’année suivante, le 5 mai 1832, la commémoration doit à nouveau se tenir. Mais le gouvernement n’y tient guère. La veille, plusieurs participants sont arrêtés, tandis que la journée même est marquée par une certaine agitation66. Il faut ajouter qu’à l’été 1831, un complot bonapartiste, composé de divers officiers en garnison dans l’Est de la France est découvert et avorte67. Enfin, pour ce qui est de la révolte républicaine du 5 juin 1832, les bonapartistes, s’ils n’en sont pas les organisateurs ni les instigateurs, sont de la partie. Lamarque, dont les obsèques sont prétexte au rassemblement, est un général d’Empire, qui fut, à Naples, le chef d’État-major de Joseph Bonaparte. Siégeant à plusieurs reprises à l’assemblée aux côtés des républicains, il n’en est pas moins un fidèle de l’empereur, un de ceux qui l’ont rallié pendant les Cent-Jours, une icône de la légende napoléonienne. Depuis son exil de Sainte-Hélène, Napoléon lui-même l’a nommé maréchal. Il illustre ce rapprochement entre les bonapartistes et les républicains, tous les deux héritiers à leur façon des principes de la Révolution. Ce 5 juin 1832, les obsèques de Lamarque commencent avec l’union symbolique entre les deux tendances, en procession jusqu’à la colonne Vendôme. Mais lorsque le drapeau rouge est sorti, que les républicains les plus extrêmes récupèrent le mouvement, Exelmans, autre général d’Empire, et les bonapartistes sont presque expulsés, sommés de quitter le mouvement de foule qui devient alors révolutionnaire. Le retour en Europe d’une telle personnalité a de quoi inquiéter en France, mais également dans les autres cours européennes. Il faut donc rassurer. C’est ce que fait Lacoste dans son journal. Un peu à la manière d’un Napoléon III qui, au discours de Bordeaux, clamera « L’Empire c’est la paix. », le Courrier se veut rassurant sur les ambitions de Joseph. Non seulement, il rentre en Europe pour des raisons personnelles, mais il ne vient pas comploter contre le régime en place. Ici le Courrier développe les déclarations de Joseph : « Nous savons que les derniers évènements de Paris […] lui [Joseph Bonaparte] ont fourni l’occasion de s’exprimer avec la plus grande franchise sur le but et les motifs de son voyage […] il repousse toute idée de complot,

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Bluche (Frédéric), op. cit., p. 209. Lucas-Breton (Jean), op. cit., p. 308. 67 Bluche (Frédéric), op. cit., p. 210.

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d’anarchie, de guerre civile, et jamais il ne consentirait à rentrer en France à la suite d’une Vendée napoléonienne ». Le Courrier sert de porte-parole à Joseph Bonaparte pour clarifier les raisons de son retour. Une fois Joseph arrivé en Europe, le Courrier des États-Unis se fait régulièrement l’écho de ses prises de position, de son actualité et de ses rencontres. Ainsi dans le numéro du 9 janvier 1833, le journal note la rencontre intervenue entre le chef de la famille Bonaparte en exil et son neveu Louis-Napoléon Bonaparte qui, depuis la mort du duc de Reichstadt, est l’héritier de la couronne impériale68. Un peu plus d’un mois plus tard, à l’occasion de la publication à Paris d’une biographie sur Joseph Bonaparte, le Courrier insère dans ses colonnes une copie de la lettre que Joseph, alors sur son domaine de Point Breeze, adressait aux députés de l’Assemblée nationale française le 18 septembre 1830. Dans cette adresse, Joseph dénonce le choix de LouisPhilippe comme roi. Il fait du duc de Reichstadt le candidat du peuple et de la liberté, proclamé empereur en 1815 par la Chambre des députés, représentant la volonté populaire69. Le 3 avril 1833, le Courrier consacre plus d’une page à Joseph70. Il publie un article d’une « source respectable » sur la biographie de Joseph dont il était question dans le numéro de 20 février 1833. Dans cet article, l’auteur continue d’opposer la famille Bourbon, de droit divin, jalouse de ses prérogatives, avec la famille Bonaparte, portée au pouvoir par le peuple. Il souligne l’humilité de Joseph qui ne réclamait pas en 1830 la couronne pour lui mais pour le duc de Reichstadt. Sur la même page, nous trouvons également, une courte lettre de Joseph pour l’éditeur de la biographie qui lui est consacrée. L’ancien roi d’Espagne y explique qu’il a trouvé cette biographie très réaliste et bien documentée. Il en profite encore pour insister sur le dévouement de l’empereur à la France et toujours sur l’aspect légitime, représentatif de la volonté populaire, des aspirations des Bonaparte : « Sa mort [celle du duc de Reichstadt] à jamais déplorable m’impose aujourd’hui un autre devoir, celui de rester plus que jamais fidèle à la déclaration du Peuple français, de l’an 13 de la République (27 novembre 1804), jusqu’à ce qu’il plaise à la nation d’en décider autrement. […] Que sont quelques individus
Courrier des États-Unis, volume V, numéro 90, 9 janvier 1833. Joseph Bonaparte apprend la nouvelle de la mort du duc de Reichstadt lorsqu’il arrive en Angleterre durant l’été 1832. 69 Courrier des États-Unis, volume V, numéro 102, 20 février 1833. 70 Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 10, 3 avril 1833.
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en face de la nation ! notre exil, la mort même sur le sol étranger, nous paraîtraient des offrandes patriotiques s’ils étaient imposés aux Français par des nécessités plus fortes que leurs sympathies pour nous. Tout pour le Peuple Français fut la devise de Napoléon : tout pour le Peuple Français et par le Peuple sera aussi la devise des héritiers de son nom. » Un extrait de la biographie en question suit cette lettre. Il s’agit du départ de Joseph de Paris en 1814, alors que les alliés envahissent la France. Joseph y est présenté comme un homme qui suit scrupuleusement les ordres de son frère mais qui a aussi le souci de protéger l’impératrice et le jeune prince Napoléon. Dans ce texte, il est également le protecteur du corps législatif, du Sénat, donc de ceux qui représentaient la volonté du peuple. Enfin, l’auteur de la biographie le dépeint comme un homme de paix qui tente de convaincre Napoléon qu’il est peut-être temps de déposer les armes. Pourtant, jusqu’au bout il respecte ses ordres, abandonnant à contre-cœur Paris. Ce départ est souvent reproché à Joseph par ses détracteurs. Dans ce passage, l’auteur de la biographie justifie le choix qu’a fait Joseph en se retirant sur Blois, avec l’impératrice et le roi de Rome. Dans ses numéros du 20 février et du 3 avril, le Courrier continue de suivre Joseph en Europe. Il poursuit surtout son rôle de propagateur des idées de Joseph, des intérêts de la famille Bonaparte. À cette date, la mort du fils de Napoléon et de MarieLouise d’Autriche, le duc de Reichstadt intervenue en 1832, le vieillissement des têtes de file de la famille Bonaparte, ainsi que la stabilisation du régime de Juillet, mettent à mal la position des bonapartistes. Joseph adapte son discours à une nouvelle réalité, dans laquelle il n’a plus les moyens de ramener un Bonaparte sur le trône. C’est ce que nous pourrions appeler aujourd’hui une opération de communication qui permet à Joseph de replacer ses priorités. Ses stratégies sont alors plus terre à terre. Il doit temporiser tout en continuant de s’inscrire dans la lignée de l’empereur, de la République. Pour lui, l’Empire a protégé les principes républicains de la Révolution. Il est un compromis qui a permis d’éviter la dérive anarchique tout en poursuivant l’œuvre de modernisation de la Révolution. Joseph s’efforce également de mettre un terme à l’exil dont est frappée sa famille ; un exil qui la tient loin de la France, loin de toutes les possibilités de profiter d’un contexte favorable à un retour sur le devant de la scène, voire sur le trône. Nous retrouvons ce nouveau positionnement des Bonaparte dans les lettres que Joseph et son frère Lucien envoient à la Tribune, journal républicain de

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Paris. Nous ne serons pas surpris de les rencontrer dans les colonnes du Courrier des États-Unis du 18 septembre 183371. Dans son numéro du 29 juillet 1833, la Tribune des départements dénonce l’absence des Bonaparte à Paris, alors qu’une cérémonie officielle place à nouveau au sommet de la colonne Vendôme, dite de la Grande Armée, une statue de Napoléon. Lors de l’entrée des alliés à Paris en 1814, l’ancienne statue, le représentant en César, a été bien vite descendue de son fût majestueux et fondue pour devenir la statue d’Henri IV sur le Pont Neuf. Cette fois, lors d’une cérémonie officielle, les autorités placent en haut de la colonne Vendôme, un Napoléon moins impérial, mais dans la seule tradition que le régime veuille bien lui accorder pour s’inscrire lui-même dans sa lignée : la gloire militaire de la France. Le sculpteur Seurre a donné à l’empereur les allures de militaire en campagne bien connu de l’imaginaire populaire, avec sa capote de grenadier de la garde sur le dos et son bicorne fixé sur la tête. Après avoir pourtant exprimé son refus de la loi d’exil, la Tribune attaque directement les Bonaparte encore vivants qu’elle trouve bien prompts à réclamer leur retour en France depuis l’étranger, mais incapables de venir à Paris pour assister à cette cérémonie en l’honneur de leur membre le plus illustre. Elle accuse : « Pas un en France ! Pas un parmi les jeunes ou les vieux qui ait eu le courage de venir sur cette place revendiquer du peuple assemblé son titre de citoyen ! » La Tribune conclut que les Bonaparte sont aujourd’hui : « sans force, sans imagination, sans audace, sans jeunesse ! ». Le fait que la Tribune soit un journal républicain, et parmi tous les journaux républicains un de ceux qui ont le plus contribué à la préparation des Trois Glorieuses en étant une couverture pour la Charbonnerie, est symptomatique du divorce entre bonapartistes et républicains après les journées de Juillet72. Quoi qu’il en soit, ces quatre carences qui affectent les Bonaparte, sont bien celles que Joseph essaie de combler. Sa lettre et celle de Lucien, adressées à la Tribune et surtout à ses lecteurs, s’inscrivent dans la droite ligne de la nouvelle stratégie de communication que la réalité leur inspire. Leur chance est passée. Le duc de Reichstadt est mort et Joseph exècre le nouveau prétendant : Louis-Napoléon Bonaparte qui, l’avenir le prouvera à Strasbourg en 1836 et à Boulogne-sur-Mer en 1840, aura plus d’entêtement que de force, plus d’espoirs que d’imagination, plus d’impétuosité que
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Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 58, 18 septembre 1833. Gilmore (Jeanne), op. cit., p. 88-89.

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d’audace, plus d’ambition que de jeunesse. Les thèmes abordés dans les deux lettres sont similaires, même si le style de Lucien est à la fois plus pompeux et plus agressif. Tous les deux dénoncent la loi d’exil, comme étant injuste. Ils rappellent que cette loi est le fait de la branche aînée des Bourbons, qu’elle leur a été dictée par les Alliés. Lucien ajoute que la Monarchie de Juillet l’a maintenue sans sourciller. Pourtant, tous les deux annoncent qu’ils ne peuvent aller à l’encontre de la loi de leur pays, en fussentils les victimes malheureuses. Joseph cite une devise chère à son frère dont il fait l’apanage de la famille Bonaparte : « Tout pour la nation ! ». Pour que soit levée cette loi, ils en appellent aux institutions : « au gouvernement constitutionnel, aux chambres, aux collèges électoraux et à la France toute entière » pour Lucien ; à la « majesté nationale », « aux électeurs de la France » afin qu’ils « se fassent les interprètes de la France, en imposant un mandat aussi populaire à leurs députés » pour Joseph. L’un et l’autre s’affichent également en protecteur de l’ordre. Le retour d’un Bonaparte lors de cette cérémonie ayant forcément été source de désordre, d’agitation populaire, ils auraient ainsi trahi leur devoir. Ils invoquent également tous les deux le modèle de leur frère qui, par deux fois en 1814 et en 1815, a préféré abdiquer plutôt que de plonger la France dans ce que Lucien nomme « la guerre civile ». Étranges lettres que celles de ces deux frères qui ne s’apprécient pas73, aux caractères si différents, aux liens avec Napoléon si opposés74 et développant des idées conservatrices d’ordre social, d’obéissance aux lois tellement similaires qu’ils s’empruntent les exemples et les arguments. C’est cette réalité d’un bonapartisme qui semble s’essouffler depuis la mort du duc de Reichstadt, sans champion populaire à porter au pouvoir, qui le pousse vers sa tendance première d’ordre. On peut comprendre que les républicains ne reconnaissent plus dans ces alliés d’autrefois avec lesquels ils ourdissaient des complots, subissaient les attaques réactionnaires des tenants de l’ancien régime restauré, l’ambition de renverser le régime. C’est que leur projet à eux, ne repose pas sur un seul homme. Là encore, dans ce numéro de septembre 1833, le Courrier propage les idées de Joseph et plus largement des Bonaparte dont il est le chef de file. Ce journal se fait l’écho de ses combats, de ses soubresauts, de ses nouvelles orientations que la nécessité
Stroud (Patricia Tyson), op. cit., p. 174. Joseph sert Napoléon dans les affectations royales qui lui sont confiées à Naples et en Espagne. Il a des responsabilités dans la hiérarchie impériale et joue un rôle important dans les desseins de son frère. De son côté, Lucien se fâche rapidement avec Napoléon, si bien que dès le Consulat, il est exilé en Espagne puis, après un bref retour en France, en Italie, où il recevra la principauté de Canino et une belle rente du Pape.
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lui dicte. Il suit toujours Joseph même s’il se trompe parfois comme ce 5 mars 1834, lorsque le Courrier des États-Unis annonce que, d’après une lettre reçue à New York, le retour de Joseph en Amérique devrait avoir lieu en juin de la même année. Joseph ne rentre finalement qu’en novembre 1835. Ce retour à l’automne 1835 ne laisse pas indifférent. Alors qu’il annonce l’arrivée de Joseph aux États-Unis, le Courrier des États-Unis se doit également de prendre sa défense. Le 4 novembre 1835, la rédaction répond aux attaques de la Quotidienne contre Joseph Bonaparte75. Ce journal royaliste et légitimiste de Paris, se basant sur des informations reçues d’un correspondant hollandais, affirme que le retour de Joseph Bonaparte aux États-Unis a pour but de rompre les relations déjà incertaines entre Washington et Paris. Joseph chercherait en fait à provoquer une guerre pour servir ses propres desseins et il aurait en poche un budget de 25 millions de francs pour soulever la France et l’Espagne. Stupidité clame le Courrier français. Stupidité reprend le Courrier des États-Unis en louant la sagesse de ce journal libéral qu’il cite pour soutenir ses propos. Et de continuer sur les arguments déjà rencontrés dans d’autres numéros qui font des frères de Napoléon des patriotes au service de la France : « Le grand nom de Bonaparte est resté à ce jour éminemment français, et aucun des frères de celui qui le rendit si illustre ne le ternira jamais par des alliances ou même des vœux anti-nationaux. » Entre son départ en 1832 et son retour en 1835, les articles derrière lesquels on pouvait directement reconnaître le griffe de Joseph se font rares. Moins de lettres inédites tirées de ses archives, moins de mémoires ni de récits annotés et corrigés par ses soins. Pourtant, le Courrier continue de le suivre. Il se fait l’écho de ses nouvelles orientations idéologiques et devient son défenseur lorsqu’il est directement pris à partie. Les liens entre Joseph Bonaparte et le Courrier, et plus largement les États-Unis, se distendent durant ces mois. Joseph quitte à nouveau l’Amérique pendant l’été 1836, laissant entendre à ses amis qu’il ne reviendra plus. Il met de l’ordre dans ses affaires, offre de précieux cadeaux. Signe de l’importance qu’a eu Félix Lacoste et son journal durant son exil américain, le directeur du Courrier des États-Unis reçoit le fauteuil qu’occupait Napoléon au conseil de la Chambre au château de la Malmaison : un cadeau inestimable qui appartient aujourd’hui à la New York Historical Society76.
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Courrier des États-Unis, volume VIII, numéro 66, 4 novembre 1835. Stroud (Patricia Tyson), op. cit., p. 197-198.

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La défense des intérêts de la famille Bonaparte Au-delà de Joseph, c’est pour l’ensemble de la famille Bonaparte que le Courrier prend fait et cause. Il défend ses intérêts. Il dénonce en particulier la loi d’exil dont elle est victime, publiant son point de vue sur cette loi ou des lettres des Bonaparte à ce sujet. Ainsi, le 14 mai 1831, le Courrier des États-Unis reproduit les débats de la Chambre des députés dans lesquels la proposition de Gaëtan Murat77 d’abroger la loi d’exil est débattue78. Le 9 juin 1832, le Courrier dénonce ouvertement la toute récente loi du 10 avril 183279. Dans cet article très partisan, deux éléments sont mis en opposition : d’un côté les intérêts de la nouvelle dynastie des Orléans et de l’autre ce que le Courrier appelle « les plus chères sympathies nationales » ou encore « les affections nationales », c’est-à-dire le sort de la famille Bonaparte. Il souligne également, comme à son habitude, le courage des Bonaparte en exil et surtout leur attachement au titre de citoyen français qu’ils ont tous jalousement gardés alors qu’ils étaient éparpillés un peu partout, en Italie, en Angleterre, en Amérique. A ce titre, le Courrier ouvre ses colonnes à la demande de Joseph Bonaparte envoyée à la législature de l’État de New York le 1er mars 1825. Joseph demande alors une dérogation pour pouvoir être propriétaire terrien sans avoir la nationalité états-unienne, afin de rester citoyen français. Le 10 mai 1834, c’est une lettre de Joseph Bonaparte publiée dans la presse anglaise qui est reprise par le Courrier des États-Unis80. Cette lettre s’adresse aux signataires d’une pétition demandant à la chambre des députés le retrait de la loi d’exil. Enfin, le 18 septembre 1833, nous retrouvons les lettres de Lucien et Joseph à la Tribune des départements, dans lesquelles il est question de l’exil de tous les Bonaparte81. La démarche du Courrier est cependant vaine. Il faut attendre le 14 octobre 1848 pour que la loi d’exil concernant les Bonaparte soit abrogée.

Gaëtan Murat (1798-1847) possède le titre de comte Murat. Il est le frère de Joachim Murat, le célèbre maréchal, prince d’Empire, roi de Naples. À l’inverse de ses neveux Achille et Lucien Murat, Gaëtan n’est pas membre de la famille Bonaparte et n’est donc pas touché par la loi d’exil. 78 Courrier des États-Unis, volume, numéro, 14 mai 1831. 79 Courrier des États-Unis, volume V, numéro 29, 9 juin 1832. 80 Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 21, 10 mai 1834. 81 Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 58, 18 septembre 1833.

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Si la loi d’exil constitue le principal obstacle au retour de la famille Bonaparte aux affaires, à l’inverse, le duc de Reichstadt porte en lui l’avenir de cette famille en France, son rétablissement dans ses droits et son honneur. Avant sa mort en 1832, il occupe une place particulière dans les colonnes du Courrier des États-Unis. Nous le rencontrons dès 1829. Le 30 octobre 1829, le Courrier fait état de rumeurs de révoltes bonapartistes qui, selon ses rédacteurs, auraient provoqué la chute du gouvernement Martignac et l’arrivée de Polignac au pouvoir82. Ces rumeurs sont alimentées par un voyage en Suisse de Marie-Louise d’Autriche, la veuve de Napoléon et la mère du duc de Reichstadt. Le Courrier ironise sur la peur de ceux qu’il appelle les « apostoliques », c’est-à-dire les tenants du régime en place, les ennemis de la Charte, les amis de Polignac. Il place dans la bouche de ces conservateurs de grotesques frayeurs qui néanmoins posent les titres du duc de Reichstadt. On parle de lui comme du « redoutable enfant », du « fils de l’homme du destin ». On va jusqu’à le nommer sans ambages « Napoléon II ». Par la suite, le Courrier des États-Unis glisse son nom dans ses colonnes au gré de ses éditoriaux et quand la révolution de 1830 éclate, la rédaction annonce fièrement que le candidat du peuple est le jeune duc de Reichstadt83. Plus tard en juin 1831, la rédaction souligne la connaissance que le duc de Reichstadt a de son père et de son pays, la France84. Et puis vient la terrible nouvelle, celle de la mort du jeune homme. Le Courrier l’annonce à la fin d’un article sur les partis en France soulignant la force du Parti bonapartiste et l’importance du duc de Reichstadt pour l’avenir de ce parti. Il conclut : « sa mort est une calamité pour la France »85. Quelques jours plus tard, comme pour exorciser cette mort inattendue, ce journal revient sur le duc de Reichstadt et le présente comme le champion des tenants d’une « monarchie républicaine », permettant de combiner les acquis de la Révolution et l’ordre86. Enfin le 13 octobre 1832, en guise de dernier hommage, le Courrier des États-Unis offre sa première page au duc de Reichstadt et décrit ses derniers instants avec une grande solennité qui en fait le digne successeur de son père Napoléon.

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Courrier des États-Unis, volume II, numéro 36, 30 octobre 1829. Courrier des États-Unis, volume III, numéro 57, 11 septembre 1830. 84 Courrier des États-Unis, volume IV, numéro 32, 18 juin 1831. 85 Courrier des États-Unis, volume V, numéro 54, 5 septembre 1832. 86 Courrier des États-Unis, volume V, numéro 57, 15 septembre 1832.

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Le Courrier des États-Unis intervient à d’autres moments pour rappeler l’honneur de la famille Bonaparte, son sens du dévouement et les moments difficiles qu’elle traverse en exil. Ainsi, dans le numéro du 15 décembre 1832, le Courrier rend hommage au prince Paul Bonaparte, mort en Grèce en décembre 182787. Lorsque la rumeur attaque la fortune de Laetitia Bonaparte, la mère de l’empereur, et prétend que son argent lui vient des coffres de l’État, de l’argent public que Napoléon dépensait pour sa famille, la rédaction du Courrier monte au créneau et balaye la critique88. Dans le même numéro, nous apprenons que Joseph Bonaparte, chef de la maison Bonaparte, rencontre à Londres l’héritier du trône impérial, Louis-Napoléon Bonaparte. Le 25 mai 1833, le Courrier des États-Unis publie la chronique du correspondant parisien du Morning Chronicle de Londres qui signe ses articles des initiales : OPQ89. Dans cette chronique, l’auteur prend fait et cause pour le retour de la famille Bonaparte et la mise en place d’un empire parlementaire, représentant une bonne alternative entre la monarchie et la république. OPQ souligne l’attachement des Français pas seulement pour feu le duc de Reichstadt, mais aussi pour toute la famille Bonaparte. La rédaction du Courrier approuve totalement le contenu de cet article. Il fait de la famille Bonaparte la source de la « régénération sociale » de la France.

Le réseau bonapartiste autour du Courrier des États-Unis Le Courrier des États-Unis est un journal qui sert les intérêts de Joseph Bonaparte et de sa famille, qui diffuse la légende napoléonienne et les idées bonapartistes. Il n’est pas surprenant que ce journal soit imbriqué dans le réseau des bonapartistes en exil mais également en France et que Joseph Bonaparte qui anime ce réseau, le fasse graviter autour du journal de Lacoste. Ainsi, dans la correspondance de Joseph Bonaparte depuis Point Breeze, nous trouvons des lettres à l’attention de ses amis en France auxquels il recommande la lecture du Courrier des États-Unis90. Parmi ces amis, nous trouvons le baron de Méneval, ancien secrétaire de Napoléon, qui est un des correspondants les plus réguliers de Joseph91. En ce qui concerne le Courrier des

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Courrier des États-Unis, volume V, numéro 83, 15 décembre 1832. Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 90, 9 janvier 1833. 89 Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 25, 25 mai 1833. 90 Fleischmann (Hector), op. cit. 91 Stroud (Patricia Tyson), op. cit., p. 153.

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États-Unis, soit Joseph lui envoie directement ce journal, soit il lui demande de le faire parvenir à d’autres connaissances92. Autour du Courrier des États-Unis, à New-York et plus largement dans le Nord-Est des États-Unis, nous rencontrons de nombreux bonapartistes, anciens officiers en exil pour la plupart. Tout d’abord, dans l’entourage immédiat de Joseph Bonaparte, nous avons Louis Mailliard, dont la famille fera souche en Californie. Il est le secrétaire particulier de Joseph et l’accompagne depuis son départ de France en 1815. Dans une lettre de Joseph Bonaparte à Félix Lacoste, nous apprenons que Mailliard est chargé de récolter l’argent des abonnés du Courrier des États-Unis dans le New Jersey et à Philadelphie93. Par la suite, ce sont des bonapartistes plus ou moins connus que nous rencontrons dans le Courrier. Le général Lallemand, général d’Empire, fonde dans les années 1820 un établissement scolaire à New York. Cette institution est régulièrement présente dans les colonnes du Courrier, et ce dès la première année de ce journal. Une première courte publicité est publiée dans le numéro du 30 août 182894. Mais deux numéros plus tard, dans celui du 13 septembre, c’est la première page qui est consacrée à l’institution du général Lallemand95. Deux des trois colonnes de cette page décrivent l’intérêt de cette institution, ses méthodes d’éducation, les cours qui y sont donnés. Le Courrier est extrêmement positif dans sa description. Il en fait tout bonnement l’apologie expliquant que cette école forme des hommes. Il conclut : « […] tout fait espérer que les jeunes gens confiés aux soins du général Lallemand trouveront dans son institution ce qui fait l’homme aussi parfait que possible, une âme saine dans un corps bien portant ». Lallemand est un général d’Empire. S’étant rallié à Napoléon dès le début des Cent-Jours, il est condamné à mort par contumace et contraint à l’exil. Ses pérégrinations l’entraînent à Smyrne, en Égypte puis finalement aux États-Unis en 1816. Il est le fondateur du camp du Champ d’Asile au Texas. Il regroupe une troupe d’anciens soldats de l’armée impériale dans ce projet dont l’objectif reste encore incertain : coloniser un nouveau territoire, délivrer Napoléon à Sainte-Hélène. La présence de ces militaires dans ce qui prend les allures d’un fort a tôt fait d’alerter les
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Fleischmann (Hector), op. cit., p. 151 et 154. Bertin (Georges), op. cit., p. 379. 94 Courrier des États-Unis, volume I, numéro 27, 30 août 1828. 95 Courrier des États-Unis, volume I, numéro 29, 13 septembre 1828.

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autorités espagnoles et états-uniennes qui mettent fin à cette aventure. Il est une figure importante des bonapartistes installés aux États-Unis. Nous ne sommes pas surpris de trouver une telle promotion dans les pages du Courrier. Les publicités pour l’institut du général Lallemand apparaissent régulièrement dans les colonnes du Courrier réservées aux annonces commerciales. Lorsque, au lendemain des Trois Glorieuses, Charles Lallemand quitte les États-Unis pour retourner en France, le Courrier des États-Unis insère en deuxième page de son numéro du 15 décembre 1830 un entrefilet sur la vente de la bibliothèque du général qui annonce également que son institution est passé sous la direction d’un dénommé Coudert96. Là encore, il s’agit d’un traitement de faveur, le Courrier ne publiant alors les annonces commerciales qu’à la quatrième page. Qui est ce Charles Coudert qui prend la suite du général Lallemand ? Nous pouvons nous demander s’il n’est pas le Charles Coudert, membre de la Charbonnerie, sous-officier du régiment des chasseurs d’Ariège impliqué dans la tentative d’insurrection de Saumur en décembre 182197. Selon la publicité passée par Coudert dans le Courrier du 29 mars 1834, nous apprenons que son établissement, qui s’appelle le New York Lyceum naît de la fusion de trois écoles : le New York Lyceum qu’il fonde en 1826 lors de son arrivée en Amérique, l’institution du général Lallemand ainsi que l’établissement scolaire des frères Peugnet, bonapartistes et, eux aussi, membres de la Charbonnerie98. Le New York Lyceum de Coudert résulte de la fusion avec deux autres établissements appartenant à des représentants influents du réseau bonapartiste new-yorkais. De plus, dans la liste des personnes recommandant l’établissement de Coudert, figure le nom de Félix Lacoste. Quoiqu’il en soit, le New York Lyceum connaît une certaine longévité puisqu’en 1854 nous retrouvons encore la trace de Coudert et de son établissement99. Il semble alors jouir d’une notoriété qui s’étend des États-Unis à l’Amérique du Sud. Dans le même numéro que celui où paraît la première annonce pour le New York Lyceum, nous rencontrons également une autre annonce pour deux établissements scolaires tenus par les frères Peugnet100. Ceux-ci ouvrent un nouvel établissement, alors

Courrier des États-Unis, volume III, numéro 84, 15 décembre 1830. Récamier (Julie), Mémoires et correspondances, Paris, Michel Lévy frères, Tome I, 1859, p. 373. Voir également : Gilmore (Jeanne), op. cit., p. 48-49. 98 Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 9, 29 mars 1834. 99 McLaurin (William S.), Self-instructing writing books, New York, Charles B. Norton, 1854, p. 30. 100 Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 9, 29 mars 1834.
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que leur précédent, situé à Greenwich Village est cédé à Charles Coudert. Nous ne disposons malheureusement d’aucune information sur les raisons de cette cession. Néanmoins, l’annonce pour leur nouvel établissement, rappelle la qualité de l’enseignement de celui de Greenwich ainsi que le soutien de « quelques-uns des citoyens les plus distingués des États-Unis ». Parmi ces citoyens distingués, nous pourrions reconnaître Joseph Bonaparte. Nous savons qu’en 1825, les frères Peugnet sont à New York et qu’ils fréquentent Joseph Bonaparte ainsi que Félix Lacoste101. Si précédemment ils se sont départis de leur précédent établissement scolaire au profit de Coudert, ils ont tout de même conservé l’Ecole française pour jeunes demoiselles que tient Mme H. Peugnet, la femme de l’un des frères, et sa sœur Melle Joseph. Dans cette annonce, nous apprenons que l’Ecole française pour jeunes gens, que sont alors en train d’ouvrir les frères Peugnet, a pour objectif de préparer leurs jeunes élèves au commerce, aux collèges états-uniens et à l’Ecole de West Point. Ces frères Peugnet sont au nombre de trois. Deux d’entre eux, les plus âgés, sont d’anciens officiers de l’armée française102. L’un était sous-lieutenant au 29ème régiment de ligne103 tandis que l’autre servait dans l’artillerie104. Au début des années 1820, comme Coudert, ils sont membres de la Charbonnerie. A ce titre, ils participent à l’organisation de l’insurrection de la fin de 1821 dont le plan prévoit deux zones de soulèvement : dans l’Ouest (La Rochelle, Angoulême, Saumur, Thouars, Nantes) et dans l’Est (Belfort). À l’Est, le signal doit être donné par l’arrivée du général Lafayette à Belfort105. Le 29ème régiment de ligne est d’ailleurs en garnison dans trois villes d’Alsace : Belfort, Newbrisack et Huningue. Au soir du 1er janvier 1822, le sous-lieutenant Peugnet participe à la tentative de soulèvement de son bataillon situé à Belfort. Mais tout est découvert trop tôt par les autorités locales. Peugnet arrive à fuir, après une rocambolesque aventure qui le fait tirer sur le lieutenant du roi Toustain, commandant la place de Belfort106. Le fait que ces Peugnet de Belfort soient les mêmes que les Peugnet de New York nous est confirmé par les mémoires du commandant Persat107. Lors d’un séjour à New York en 1825,
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Du Casse (Albert), op. cit., p. 102. Idem. 103 De Vaulabelle (Achille), Chute de l’Empire, histoire des deux restaurations jusqu’à Charles X, Paris, Perrotin, 1910, Tome V,p. 265 et 267. 104 Du Casse (Albert), op. cit., p. 102. 105 Gilmore (Jeanne), op. cit., p. 40-49. 106 De Vaulabelle (Achille), op. cit., p. 279. 107 Persat (Maurice), Mémoires 1806 à 1844, Paris, Plon-Nourrit, 1910, p. 164-165.

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Persat, ancien officier de l’armée impériale, retrouve les frères Peugnet. Il les présente comme étant bien de ceux qui ont participé activement au complot de Belfort. Nous pouvons lui faire confiance parce qu’il se dit lui-même ami de Carrel – un des organisateurs du complot – et que c’est à ce titre qu’il a pu rencontrer les frères Peugnet. Persat nous apprend également deux éléments qui viennent confirmer ce qu’on sait des frères Peugnet. Tout d’abord, Persat nous dit qu’ils sont arrivés à New York avec des lettres d’introduction auprès de Joseph Bonaparte signée par Lafayette. Nous savons aussi que ce sont eux qui envoient Persat vers Joseph Bonaparte à Philadelphie. Dès lors, les liens avec Joseph sont confirmés. Ils existent depuis leur arrivée aux ÉtatsUnis. Ensuite, Persat indique que grâce à leur excellente éducation, les frères Peugnet ont tout de suite trouvé une place dans un des meilleurs collèges de New York. Nous ne nous étonnons pas de les retrouver presque dix ans plus tard toujours dans le milieu de l’éducation new-yorkaise. Le général Simon Bernard est un autre de ces officiers généraux exilés aux États-Unis que nous rencontrons dans le Courrier. Aide de camp de Napoléon, il fait lui aussi partie de ces officiers qui se rallient à Napoléon pendant les Cent-Jours et qui paient ce choix par l’exil au lendemain du 18 juin 1815. À son arrivée aux États-Unis, il entre au service de l’armée états-unienne. Nous croisons le général Bernard brièvement dans le Courrier des États-Unis. Dès que la nouvelle des Trois Glorieuses arrive aux États-Unis, le Courrier organise une levée de fonds pour aider les blessés de ces journées. Dans son numéro du 29 septembre 1830, la liste des souscripteurs est publiée108. Parmi ceux là, nous retrouvons Joseph Bonaparte qui donne 200 dollars, mais également le général Bernard qui souscrit pour 100 dollars. Dans le numéro suivant du 2 octobre 1830, la liste des souscripteurs s’allonge109. Charles Coudert verse alors cinq dollars, tandis que le capitaine Sari, que nous savons être un bonapartiste convaincu et un proche de Joseph à Point Breeze110, verse dix dollars. Dans la liste de souscripteurs du 29 septembre, un autre nom apparaît : celui du docteur Berger. Il s’agit d’une personne du commun qui n’a pas laissé son nom à la postérité. Néanmoins, les hasards de la vie le font rencontrer à Paris, en 1843, le tout
Courrier des États-Unis, volume III, numéro 62, 29 septembre 1830. Courrier des États-Unis, volume III, numéro 63, 2 octobre 1830. 110 Du Casse (Albert), op. cit., p. 102. Voir également : Beaucour (Fernand), Un fidèle de l’Empereur en son époque, Jean Mathieu Alexandre Sari (1792-1862), Thèse de Doctorat en Histoire, sous la direction de Louis Trénard, Université de Lille, 1973 ainsi que Mailliard’s Family Papers, Group 341, Box 2, Manuscript and Archives, Yale University Library.
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jeune Charles-Édouard Fabre, Canadien français, futur évêque de Montréal, qui tient un journal de voyage111. Dans ce journal, d’ordinaire si laconique, Charles-Édouard décrit pourtant avec plus de détails une anecdote de la vie du docteur Berger de New York. Selon ce jeune homme, ce médecin aurait rencontré sa femme pendant la période des Cent-Jours alors qu’il était officier dans l’armée impériale. Voici encore un bonapartiste en exil. Dans le numéro du 28 février 1829, le Courrier publie la lettre engagée que lui adresse un bonapartiste d’Utica dans l’État de New York qui signe Colonel G112. Cette lettre ayant pour thème le patriotisme glorifie Napoléon, loue son génie, attaque ses détracteurs. L’auteur conclut avec grandiloquence :« si Napoléon est tombé avec sa pyramide, son véritable monument couvre la France. » Un autre exemple du réseau bonapartiste s’agitant autour du Courrier des États-Unis, l’utilisant et l’alimentant, concerne la situation en Italie au lendemain de la Révolution de Juillet. Le Courrier publie alors une série d’articles retraçant l’histoire italienne et les attentes des Italiens face à la Révolution de Juillet. Bien sûr, ces textes sont orientés et soulignent le morcellement de l’Italie, les effets bienheureux de la Révolution de 1789 et de l’Empire sur la péninsule mais surtout l’état déplorable des familles régnantes, toutes à leurs intérêts personnels. Le premier de ces articles prend place dans le numéro du 29 septembre 1830113. La rédaction du Courrier précise alors que l’auteur de cette série d’article est une personne fuyant les « persécutions politiques de son pays » qui a trouvé refuge aux États-Unis. Mais le plus important est que cette personne est présentée comme un proche d’Eugène de Beauharnais, fils de l’impératrice Joséphine et surtout vice-roi d’Italie de juin 1805 à avril 1814.

La fin de la période bonapartiste Le Courrier des États-Unis change de propriétaire sans qu’on s’y attende vraiment. L’annonce surprend le lecteur en deuxième page du numéro du samedi 2 avril 1836114. Dans le bilan que publie l’ancienne rédaction, celle de Lacoste, nous

Fabre (Charles-Édouard), Journal de voyage à Paris, Archives de la chancellerie de l’archevêché de Montréal, Fonds C.-É. Fabre, RCD 29. 112 Courrier des États-Unis, volume II, numéro 1, 28 février 1829. 113 Courrier des États-Unis, volume III, numéro 62, 29 septembre 1830. 114 Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 10, 2 avril 1836.

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n’apprenons rien sur cette cession du Courrier. La raison est-elle financière ? Il ne semble pas. L’ancienne rédaction explique dans son bilan : « Pendant son existence de huit années, ce journal a vu progressivement accroître le nombre de ses souscripteurs ; et le haut point de prospérité auquel il est arrivé est un sûr garant de sa stabilité. » En 1835 et 1836, le Courrier des États-Unis est victime de deux incendies. Pendant la nuit du 12 au 13 août 1835, un premier incendie détruit les ateliers du journal et l’empêche de paraître pendant seize jours115. La reprise de la publication se fait le 29 août 1835. Le Courrier change alors de présentation le temps d’acheter une nouvelle presse et de faire fondre de nouveaux caractères. Quatre mois plus tard, le sort s’acharne. Un second incendie ravage le Courrier des États-Unis pendant la nuit du 30 janvier 1836116. Cette fois, la publication s’arrête pendant quatorze jours. Les incendies sont des ennemis redoutables pour la presse. Lorsqu’ils détruisent un atelier, ils réduisent en cendres tout le matériel essentiel à la production d’un journal. Les propriétaires doivent réinvestir dans des presses, dans des caractères d’imprimerie en fonte, dans du papier. Il leur faut avoir d’importantes ressources financières. Et le Courrier se relève deux fois sans difficulté. Dans son numéro du 13 février 1836, la rédaction précise : « Nous sommes préparés à tous les évènements. Nous avons les moyens de réparer toutes nos pertes, dussent-elles se répéter plus souvent encore ; et nos nombreux lecteurs ne doivent avoir aucune crainte sur la stabilité et l’exactitude du Courrier des États-Unis ». La réponse à la vente du journal semble tenir dans la participation financière de Joseph Bonaparte. Début juillet 1836, soit deux mois après la cession du Courrier à un nouveau propriétaire, Joseph s’embarque pour l’Europe117. Il faut dire que depuis 1832, date du premier départ de Joseph pour l’Europe, les relations avec Félix Lacoste sont houleuses et Joseph n’est plus là pour alimenter directement le directeur du Courrier en information, le semoncer lorsque la ligne éditoriale s’éloigne de ses attentes. Les bonapartistes en Amérique sont également moins présents. Le réseau étatsunien s’étiole. Nombreux sont ceux qui sont retournés en France où la Monarchie de
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Courrier des États-Unis, volume VIII, numéro 47, 29 août 1835. Courrier des États-Unis, volume VIII, numéro 92, 13 février 1836. 117 Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 36, 2 juillet 1836 et Stroud (Patricia Tyson), op. cit., p. 182.

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Juillet a su les récupérer. Les généraux Lallemand et Bernard qui avaient trouvé refuge aux États-Unis sont réintégrés dans l’armée française. Lallemand est élevé au rang de Pair de France, tandis que Bernard reçoit le grade de lieutenant-général du Génie. Des figures charismatiques de l’Empire se sont, elles aussi, rangées aux côtés de LouisPhilippe : Soult est ministre, rétabli comme chef militaire et même président du Conseil du roi de 1840 à 1847 ; le général Gérard dont Lacoste avait été aide de camp en 1815 est nommé Maréchal de France. Enfin, le régime de Juillet est plus fort, plus stable. Il ne craint plus qu’une révolution vienne le renverser. Alors quel est l’intérêt pour Joseph de conserver ce journal, d’y maintenir son investissement ? Il sait qu’il rentre en Europe. Il sait que ce retour pourrait être définitif. Sa mère, qui vit en Italie, est âgée. Ses filles vivent en Europe. Et lui-même vieillit. Un évènement vient peut-être également accélérer son retrait du journal de Lacoste. Le 9 mars 1836, le Courrier des États-Unis répond à une attaque d’un journal états-unien118. Ce journal n’est pas nommé. Néanmoins son attaque est claire : il dénonce l’influence de Joseph Bonaparte sur la rédaction du Courrier et affirme qu’il en a la propriété. Le Courrier dément : « Nous devons à la vérité de déclarer que M. le comte de Survilliers n’a aucun intérêt dans le Courrier des États-Unis, et qu’il est aussi étranger à sa rédaction et à l’esprit dans lequel il est rédigé qu’à sa propriété ». Nous avons pu constater à de nombreuses reprises que cette allégation est totalement fausse. Mais il est vrai que Joseph a toujours pris un grand soin à rester discret, ne signant jamais ses articles, ne faisant jamais de déclaration directe dans le Courrier. La réponse de Lacoste dans ce numéro du 9 mars 1836 met en exergue le malaise autour de cette affirmation qui vient publiquement pointer du doigt ses liens avec Joseph Bonaparte. Moins d’un mois après cet évènement, le Courrier change de direction. Dans le dernier article de la direction de Lacoste aux lecteurs, il se justifie encore sur son indépendance, comme si le coup porté en mars 1836 avait fait mouche. « Si des idées d’opposition et de libéralisme exprimées sans contrainte n’ont pu trouver grâce quelquefois auprès de partisans plus décidés d’un système qu’ils ne sauraient approuver, on ne pourra, du moins, leur reprocher d’avoir manqué d’indépendance, de franchise et de patriotisme. »
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Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 3, 9 mars 1836.

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Le hasard fait que c’est dans ce même numéro qui marque la fin de la période bonapartiste que la mort de Laetitia Bonaparte est annoncée. Son fils s’installe à Londres. Quant à Félix Lacoste, il semble quitter New York en 1836, peut-être pour aller vivre en France. Quoi qu’il en soit, il revient dans la métropole états-unienne en 1851 avec un statut bien particulier : celui de consul général, donné par le princeprésident Louis-Napoléon Bonaparte. Sa fidélité à la famille Bonaparte se trouve récompensée. Néanmoins, il reste peu de temps en poste : il décède en 1853. Il aura survécu neuf ans à son ami Joseph Bonaparte, qui meurt à Londres en 1844.

La période allant de mars 1828 à avril 1836 est indubitablement celle d’une direction bonapartiste qui s’appuie sur la communauté des bonapartistes en exil aux États-Unis. Nous rencontrons d’ailleurs des noms connus et moins connus de cette communauté : Lallemand, Simon, Peugnet, Sari, etc. Malgré le déni du numéro du 9 mars 1836, Joseph Bonaparte est présent partout : dans le financement du journal, dans sa ligne éditoriale aussi bien politique que littéraire, dans la mise à disposition du réseau bonapartiste aux États-Unis et en France. Le Courrier des États-Unis est pour lui un outil de propagande qui lui permet d’attaquer la Monarchie de Juillet, de construire la légende napoléonienne, de corriger selon sa vision des choses les récits historiques et de défendre la famille Bonaparte en exil. Bien sûr, il n’est pas constamment présent. Lacoste est le directeur et propriétaire officiel du Courrier des États-Unis. Mais la marque de Joseph se fait régulièrement sentir. Il suffit que Joseph s’éloigne pour que la ferveur soit moins grande, pour que des dissensions entre lui et Lacoste naissent. Pourtant, malgré cet éloignement, Lacoste reste un bonapartiste convaincu qui continue à faire vivre la légende, à dénoncer la politique des ministres de Louis-Philippe à travers son journal.

III – Charles de Behr, de libraire à directeur de journal
Charles de Behr, a d’autres ambitions pour le Courrier. Le changement de propriétaire, qui est annoncé dans l’édition du 2 avril 1836 prend le lectorat du journal par surprise. Difficile de savoir qui est ce personnage. Françoise Granger-Remington le

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présente comme un prussien immigré aux États-Unis119. Malheureusement, Françoise Granger-Remington n’explique pas d’où elle tient cette information. Nous ne pouvons donc pas être sûr de la nationalité de Charles de Behr. Ce sont les seules informations dont nous disposons sur ses origines. Là encore, c’est le Courrier des États-Unis qui va nous permettre de mieux connaître cet homme.

A – Les librairies de Charles de Behr
L’histoire de Charles de Behr avec la presse new-yorkaise et avec le Courrier des États-Unis commence très tôt, dès 1828. Charles de Behr est un libraire installé à New-York. Dès le premier numéro du Courrier, nous trouvons des publicités informant les lecteurs des activités de Charles de Behr120. A cette époque, il est associé à un dénommé Kahl et leur affaire porte le nom de librairie Behr et Kahl. Pourtant, cette association ne dure pas. Le 4 avril 1829, une annonce publiée dans le Courrier informe les lecteurs de la vente du fonds de commerce de la librairie Behr et Kahl121. La vente se fait au plus offrant. Les personnes intéressées doivent contacter Charles de Behr ou le syndic désigné. Le fonds en question est constitué d’ouvrages en français, en espagnol, en italien, en allemand, en grec et en latin. Cette librairie ne vend aucun livre en anglais, uniquement de la littérature étrangère ou classique. Les raisons pour lesquelles la librairie Behr et Kahl doit cesser ses activités ne nous sont pas connues. Décès ou retour de Kahl en Europe ? Mésentente entre les deux hommes ? Impossible à dire. Mais il est sûr que, grâce à l’immigration européenne vers les États-Unis, le commerce des livres de langue étrangère à New York est viable. D’ailleurs, Charles de Behr continue à tenir seul une librairie de ce genre jusqu’en 1839. Dans ce numéro du 4 avril 1829, l’annonce de la vente du fonds de la librairie Behr et Kahl est enchâssée entre deux autres publicités de Charles de Behr. L’une de ces publicités invite les lecteurs à venir acheter chez lui les nouvelles gravures et lithographies qu’il vient de recevoir de France. La seconde publicité informe les lecteurs du Courrier que les activités de Charles de Behr en tant que libraire à New York se poursuivent. Cette annonce rassure ses clients : Charles de Behr sera toujours
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Granger-Remington (Françoise), op. cit., p. 16. Courrier des États-Unis, volume I, numéro 2, 15 mars 1828. 121 Courrier des États-Unis, volume II, numéro 6, 4 avril 1829.

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approvisionné par « les meilleurs maisons de France et d’Allemagne ». Nous apprenons également que Charles de Behr a des arrangements avec les dénommés C. et G. Carvill de New York pour son approvisionnement en livres. Ce qui est sûr c’est que le réseau d’approvisionnement européen de Charles de Behr dépend uniquement de lui et non pas de Kahl. Alors qu’il est encore associé avec Kahl, Charles de Behr publie des annonces où il fait état de son statut d’agent à New York de plusieurs libraires parisiennes122. Dans ces annonces, il n’est pas question de la librairie Behr et Kahl. Dans les annonces commerciales du Courrier du 8 août 1829, nous en apprenons plus sur les accords qui existent entre Charles de Behr et les Carvill123. Dans ce numéro, il est annoncé que les Carvill viennent de créer deux librairies, une à New York et l’autre à Philadelphie. Elles portent toutes les deux le nom de Foreign and Classical Bookstore et vendent des livres dans plusieurs langues étrangères dont le français, l’allemand ou encore l’italien. Les Carvill confient la direction de ces deux établissements à Charles de Behr. Qui sont ces Carvill ? Il s’agit d’éditeurs new-yorkais qui éditent aussi bien des livres que des journaux et revues. En 1826-1827, les Carvill publient la United States Review and Literary Gazette124. Sur la page de garde du premier volume de cette publication, l’adresse des Carvill indique le 108 Broadway à New York. Le quatrième volume de l’American Quarterly Register datant de 1832, fait référence à un ouvrage récemment publié par les Carvill et cite leur adresse toujours au 108 Broadway125. Cette adresse est également celle du Foreign and Classical Bookstore de New York dont Charles de Behr est le directeur. En 1831, les Carvill publient des annonces commerciales dans le Courrier des États-Unis126. Nous y apprenons qu’avec Charles de Behr, ils reçoivent les publications du libraire parisien Thoisnier-Desplaces et se chargent de les vendre. Le Courrier des États-Unis est prisé par Charles de Behr et les Carvill pour annoncer leurs nouveaux arrivages de livres puisque l’annonce des Carvill au sujet des ouvrages publiés par Thoisnier-Desplaces paraît à 14 reprises entre le 10 août et le 7 décembre 1831. De plus, en 1831 également, Huttner, le responsable du Foreign and Classical Bookstore de Philadelphie qui travaille sous l’autorité de Charles de Behr,
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Courrier des États-Unis, volume I, numéro 11, 10 mai 1828. Courrier des États-Unis, volume II, numéro 24, 8 août 1829. 124 United States Review and Literary Gazette, volume I, 1er octobre 1826 – 1er avril 1827. 125 American Quarterly Register, volume 4, 1832, p. 140. 126 Courrier des États-Unis, volume IV, numéro 47, 10 août 1831.

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publie cinq annonces dans les colonnes du Courrier entre le 16 mars et le 2 avril. Charles de Behr, quant à lui, publie beaucoup plus. En 1831, il est un des plus gros annonceurs avec 59 publicités placées dans le Courrier. Ces publicités concernent essentiellement le Foreign and Classical Bookstore. Charles de Behr et les Carvill restent associés jusqu’à l’année 1832. À cette époque, Charles de Behr déménage au 102 Broadway. Son établissement n’utilise plus que rarement la dénomination Foreign and Classical Bookstore. Nous le rencontrons sous le nom de Librairie française, italienne et espagnole ou encore sans nom particulier. De plus, Charles de Behr élargit ses activités. De libraire, il devient également éditeur d’ouvrages en langue étrangère. C’est peut-être ce qui explique la fin de l’association avec les Carvill, dont il devient alors un concurrent. Charles de Behr a bonne réputation aux États-Unis et pas seulement à New York. En 1832, la bibliothèque du South Carolina College achète des livres auprès d’un libraire de Charleston qui s’approvisionne chez Charles de Behr, présenté comme le directeur du Foreign and Classical Bookstore de New York127. De la même manière, Emma Willard, une États-unienne installée à Londres dans les années 1830, recommande dans une lettre à une de ses amies de se procurer des ouvrages en français au Foreign and Classical Bookstore de Charles de Behr à New York128. Nous l’avons vu, lorsque la librairie Behr et Kahl est en liquidation, Charles de Behr s’empresse de rassurer ses clients : son réseau d’approvisionnement européen reste intact. Son réseau de contacts est son fond de commerce, ce qui lui permet d’avoir toujours des ouvrages récents et variés, dans différentes langues. Il est difficile de savoir qui sont ses approvisionneurs. Nous pouvons très bien imaginer qu’il s’agit de libraires et d’éditeurs de Paris ou de Leipzig. D’ailleurs, Frances Everhart, dans son article sur la bibliothèque du South Carolina College, annonce que Charles de Behr s’approvisionne en Europe à Paris, Leipzig, Hambourg et Bruxelles, sans plus de détails129. Toutefois, nous retrouvons deux noms d’éditeurs/libraires parisiens associés à Charles de Behr. Il s’agit de Thoisnier-Desplaces et de Bossange. Ces deux libraires sont connus pour leurs réseaux internationaux de distribution du livre. Nous avons vu qu’en 1831, Charles de Behr et les Carvill se présentent comme étant les vendeurs des ouvrages publiés par la
Everhart (Frances), « The South Carolina College Library », Journal of Library History, volume III, numéro 3, Juillet 1968, p. 225. 128 Willard (Emma), Journal and Letters from France and Great-Britain, Troy, M. Tuttle, 1833, p. 303. 129 Everhart (Frances), op. cit., p. 225.
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librairie Thoisnier-Desplaces à Paris. Thoisinier-Desplaces est lui-même annonceur dans le Courrier des États-Unis entre 1829 et 1831. Sa première publicité est publiée le 5 décembre 1829130. Il se présente comme libraire à Paris et à New-York. Il dispose d’une boutique new-yorkaise située sur Exchange-Place. Mais dès 1830, tout en continuant de publiciser l’existence de sa succursale à New York, Thoisnier-Desplaces annonce le dépôt et la vente de ses livres chez les Carvill et « leur librairie française » dirigée par Charles de Behr131. Par contre, après l’été 1831, les annonces du libraire parisien ne citent plus sa boutique new-yorkaise. Elles listent les ouvrages qu’on ne peut trouver dorénavant qu’en dépôt chez les Carvill et en vente au Foreign and Classical Bookstore. Hector Bossange, quant à lui, fait partie d’une famille de libraires qui, dans la décennie 1810, possède des succursales à New York et en Amérique du Sud132. Hector apprend d’ailleurs le métier de libraire à New York entre 1813 et 1814 avant de tenir sa propre librairie à Montréal entre 1815 et 1819133. Frappé par la crise de juillet 1830 en France, la librairie d’Hector Bossange dépose le bilan le 10 mars 1831. Dans son dossier de faillite, le Foreign and Classical Bookstore de New York figure parmi ses clients. Hector y entrepose également des marchandises134. Hector Bossange se relève rapidement de cette faillite puisqu’il ouvre une autre librairie à Paris, au 21 quai Voltaire dans le courant des années 1830. Il reprend alors son commerce international du livre. De plus, un entrefilet dans le Courrier des États-Unis du 25 décembre 1830, nous permet de constater que Charles de Behr dispose d’un réseau d’amis parisiens ayant leurs entrées auprès du monde culturel de Paris135. La rédaction du Courrier explique que, par l’entremise de ses amis de Paris, Charles de Behr a obtenu des poèmes et des textes inédits d’écrivains célèbres dont Victor Hugo et le comte de Ségur. Charles de Behr a ainsi constitué un petit volume qu’il vend au Foreign and Classical Bookstore. Cette production se nomme le Keepsake américain136. Pour le constituer et le publier,

Courrier des États-Unis, volume II, numéro 43, 5 décembre 1829. Courrier des États-Unis, volume III, numéro 29, 5 juin 1830. 132 Felkay (Nicole), « La librairie Bossange », Galarneau (Claude) et Lemire (Maurice), Livre et lecture au Québec (1800-1850), Québec, IQRC, 1988, p. 48. 133 Lamonde (Yvan), « La librairie Hector Bossange de Montréal (1815-1819) et le commerce international du livre », Galarneau (Claude) et Lemire (Maurice), op. cit., p. 61-62. 134 Felkay (Nicole), op. cit., p. 49. 135 Courrier des États-Unis, volume III, numéro 87, 25 décembre 1830. 136 Le Keepsake américain est conservé à la New York Public Library.
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Charles de Behr s’associe au libraire parisien Alphonse Levavasseur. Ce Levavasseur est une personne qui entretient des relations avec plusieurs auteurs connus. Ainsi, il est l’éditeur de plusieurs ouvrages de Musset, Janin, Vigny et Balzac137. Dans la correspondance que Levavasseur entretient avec Balzac, nous apprenons qu’un de ses amis imprimeurs, André Barbier, a approché Balzac pour qu’il publie un texte dans le Keepsake américain138. Balzac a accepté. Levavasseur s’associe également à plusieurs reprises à Urbain Canel, ami intime de nombreux écrivains parmi lesquels Musset, Balzac, Lamartine, Hugo, Nodier, etc.139. Au 1er janvier 1830, Levavasseur et Canel signent un contrat avec Balzac pour la publication du livre Physiologie du mariage140. Au début de cette même année 1830, le projet de créer le Keepsake américain publié par Charles de Behr et Levavasseur prend consistance. Il est finalement publié en novembre 1830. Nous pouvons imaginer que Canel permet à Levavasseur d’avoir des contacts avec plusieurs de ses illustres amis afin qu’ils donnent aux éditeurs du Keepsake américain des textes inédits. La publication du Keepsake américain fait l’objet d’un article dans la Revue encyclopédique d’octobre-décembre 1830141. La critique est acerbe à l’égard des textes publiés. Selon Edmé Héreau l’auteur de l’article, plusieurs de ces textes ne sont même pas inédits. Malgré la critique en France, un second volume du Keepsake est publié par Levavasseur et Charles de Behr l’année suivante.

B – Les tentatives dans la presse new-yorkaise
Si le métier premier de Charles de Behr est la librairie, il n’en reste pas moins qu’il essaie à plusieurs reprises de se faire une place dans le milieu de la presse newyorkaise. Ainsi, nous découvrons un Charles de Behr rédacteur en chef et éditeur de plusieurs publications fondées par lui entre 1828 et 1835. Sa première tentative est annoncée dans les colonnes du Courrier des ÉtatsUnis réservées aux publicités. Dans le numéro du 13 septembre 1828, nous retrouvons

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De Balzac (Honoré), Correspondance, Paris, Gallimard, 2006, Tome I, p. 1562. Ibid., p. 344. 139 Ibid., p. 1537. 140 Ibid., p. 289. 141 Revue encyclopédique, Tome XLVIII, octobre-décembre 1830, p. 487-490.

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un long texte de Charles de Behr décrivant sa publication142. Elle porte le nom de Bibliographie française ou journal général des productions littéraires et scientifiques de la France, de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, etc.. Charles de Behr part d’un constat simple : il y a un trop grand nombre de publications qui circulent ce qui empêche les personnes instruites de pouvoir connaître toutes les nouveautés littéraires et scientifiques. Cette revue mensuelle qu’il se propose de publier a pour objectif de faire un résumé des actualités littéraires et scientifiques européennes. Pour ce faire, la Bibliographie française s’approvisionne auprès de tout un ensemble de revues européennes et américaines dont il reproduit les analyses et articles. Les revues citées comme sources sont : la Revue encyclopédique, la Revue trimestrielle, le Bulletin des sciences, la Foreign Quarterly Review, la Monthly Review ainsi que des journaux littéraires allemands. La fréquence de publication de la Bibliographie française est d’un numéro par mois. Cette revue doit contenir entre seize et vingt-quatre pages en grand infolio. Le prix d’abonnement est de trois dollars. Charles de Behr se présente comme en étant l’éditeur, le rédacteur et le propriétaire. Dans le numéro suivant, celui du 20 septembre, l’annonce pour la Bibliographie française est encore présente mais nous ne la rencontrons plus par la suite dans la partie publicité du Courrier143. Il faut attendre le numéro du 15 novembre 1828, pour y retrouver sa trace144. Mais il ne s’agit pas d’une annonce. La rédaction du Courrier insère en deuxième page un entrefilet sur la revue de Charles de Behr. La qualité de cette publication est saluée mais il y a quelques différences avec ce qui était annoncé en septembre 1828. Tout d’abord le titre n’est pas en français, ce qui porte à croire que Charles de Behr publie sa revue en anglais. Ensuite, le titre en anglais n’est pas French Bibliography, comme nous aurions pu nous attendre à le voir traduit, mais : Foreign Bibliography or Universal Journal of the Literary and Scientific Publications of France, Germany, Italy, etc.. Cela laisse à penser que Charles de Behr a fait passer cette revue du français à l’anglais pour toucher un plus large public et qu’il ne veut pas la limiter seulement aux francophiles mais à tous les amateurs de productions étrangères. Enfin, le Courrier nous apprend que l’objectif de cette revue n’est plus de publier les analyses d’autres publications européennes, mais bien de reprendre l’ensemble des ouvrages publiés en Europe et d’en faire le résumé,

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Courrier des États-Unis, volume I, numéro 29, 13 septembre 1828. Courrier des États-Unis, volume I, numéro 30, 20 septembre 1828. 144 Courrier des États-Unis, volume I, numéro 38, 15 novembre 1828.

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l’analyse et la critique. Par la suite, nous ne lisons plus une seule annonce ni un seul article sur la Foreign Bibliography. Il semble que cette revue n’a pas l’effet escompté. La publication annuelle d’un ouvrage littéraire plus conséquent est alors envisagée par Charles de Behr qui va publier avec Levavasseur le Keepsake américain, dont nous avons déjà parlé. Après l’échec de la Foreign Bibliography, Charles de Behr décide de tenter à nouveau sa chance dans la presse new-yorkaise. Cette fois, il n’est pas l’éditeur, ni le propriétaire et encore moins le rédacteur en chef. Il est l’agent new-yorkais d’une revue française bien établie, existant depuis 1807 : le Bulletin universel des sciences et de l’industrie. Il publie une première annonce dans le Courrier des États-Unis le 26 février 1831 afin de présenter les coûts et les différentes formules d’abonnement disponibles145. La position d’agent étant plus confortable et moins risquée que celle de propriétaire d’un journal, Charles de Behr se fait l’agent new-yorkais d’une autre publication. Le 16 novembre 1831, il publie une nouvelle annonce dans les colonnes du Courrier dans laquelle nous découvrons qu’il est dorénavant l’agent d’une revue cubaine publiée en espagnol, la Revista y Repertorio, bimestre de la Ila de Cuba146. Mais la position d’agent ne convient pas à Charles de Behr, toujours habité par l’envie de posséder un journal. En juillet 1835, Charles de Behr lance le Voleur, gazette des journaux français. La première annonce pour cette publication paraît dans le Courrier du 22 juillet 1835147. Le Voleur est l’homonyme d’un journal parisien qui porte presque le même sous-titre : le Voleur, gazette des journaux français et étrangers. Le Voleur de Charles de Behr se veut différent de son homonyme parisien. Selon l’annonce qu’il publie dans le Courrier des États-Unis, le Voleur est un journal bimensuel dont le contenu reprend les articles de différents journaux et revues européens. D’ailleurs, parmi ces journaux auxquels le Voleur de New York emprunte son contenu, nous retrouvons le Voleur de Paris. Charles de Behr annonce que son journal offre à ses lecteurs des gravures de la mode parisienne et anglaise. Là encore, cette nouvelle tentative de Charles de Behr semble se solder par un échec. Nous ne rencontrons aucune trace de ce journal en 1835 ou en 1836. Il faut reconnaître qu’il doit faire face à la concurrence d’un journal francophone bien installé dans les habitudes des

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Courrier des États-Unis, volume III, numéro 105, 26 février 1831. Courrier des États-Unis, volume IV, numéro 75, 16 novembre 1831. 147 Courrier des États-Unis, volume VIII, numéro 41, 22 juillet 1835.

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Français et des francophiles d’Amérique et de New York depuis maintenant sept ans : le Courrier des États-Unis. Qu’à cela ne tienne, Charles de Behr va saisir sa chance…

C – Charles de Behr, propriétaire du Courrier des États-Unis
Nous l’avons vu les liens entre Charles de Behr et le Courrier des États-Unis existent depuis les débuts de ce journal. Charles de Behr publie des annonces dans le Courrier depuis le 15 mars 1828. Il va utiliser ce journal pour promouvoir ses activités entre 1828 et 1836 sans interruption. Entre 1828 et 1831, Charles de Behr est le plus important annonceur du Courrier. Pendant ces quatre années, il publie 174 annonces dans les colonnes de ce journal. Cela fait de Charles de Behr un client de la première heure, un partenaire fidèle sur lequel on peut compter, qui assure au journal des revenus réguliers. C’est peut-être pour cela que le Courrier offre à Charles de Behr des avantages particuliers lorsqu’il s’agit de promouvoir ses activités. La rédaction du Courrier des États-Unis a offert au général Lallemand un espace en dehors de la zone réservée aux annonces commerciales pour la promotion de son établissement scolaire. Elle fait de même avec Charles de Behr lorsqu’il s’agit de promouvoir son Foreign Bibliography le 15 novembre 1828 ou encore son Keepsake américain, le 25 décembre 1830. Les deux articles sont élogieux et engagent directement la rédaction du Courrier dans son appréciation de ces publications. Bien avant de devenir le propriétaire du Courrier des États-Unis, Charles de Behr publie une chronique dans les colonnes du journal. Cette chronique qui paraît le 16 août 1834 décrit le séjour que fait Charles de Behr à Paris148. Le libraire new-yorkais n’aborde aucunement la situation politique française mais se borne à décrire ce qu’il a vu au Théâtre des variétés. Quoi qu’il en soit, le 2 avril 1836, la direction du Courrier des États-Unis passe officiellement de Félix Lacoste à Charles de Behr. Le numéro du 6 avril 1836 est le premier rédigé sous la nouvelle direction149. Il contient une nouvelle profession de foi. Celle-ci constate le succès qu’a rencontré le Courrier des États-Unis au cours de ses huit premières années d’existence. Ce succès a consisté à :

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Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 49, 16 août 1834. Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 11, 6 avril 1836.

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« affermir et resserrer les liens de cette grande famille [la nombreuse population française répartie sur la surface du Nouveau Monde], en entretenant parmi ses membres les souvenirs de la mère-patrie, et en leur parlant de sa gloire, de ses travaux, de sa prospérité croissante, en les initiant à sa politique, à son mouvement intellectuel, aux intérêts qui s’y débattent, à sa marche constante en tête de la civilisation européenne ». En d’autres termes, la nouvelle direction va continuer sur la même voie que la précédente. Pourtant, Charles de Behr prend une première fois ses distances avec Félix Lacoste lorsqu’il le décrit comme « un homme de cœur et de convictions » avec lequel il annonce ne pas partager les mêmes idées politiques. Charles de Behr se propose de revenir au principe édicté dans le premier numéro du Courrier en mars 1828 : rester neutre, aussi bien sur ce qui se passe en Europe que sur ce qui se passe en Amérique. Pour ce faire, il compte donner des faits avec un minimum de commentaires afin de laisser les lecteurs se faire leur propre opinion. Il compte sur leur « sagacité ». Les raisons de cette neutralité souhaitée sont plus construites et argumentées que celles présentées dans le numéro de mars 1828. Charles de Behr en distingue deux. La première c’est la distance des Français des Amériques avec les passions politiques françaises qui fait que dans le Nouveau-Monde, ils sont : « Français et frères avant d’être hommes de parti ». La seconde raison évoquée par Charles de Behr est la distance de la rédaction avec les évènements qui se produisent en Europe. Selon lui, cette distance est un handicap pour toute tentative d’analyse de ces évènements parce que la rédaction du journal n’a pas en sa possession toutes les informations nécessaires pour en comprendre les tenants et les aboutissants. Elle ne vit pas ces évènements. En résumé, il veut faire du Courrier des États-Unis un journal apolitique piochant dans les journaux européens les articles dont il a besoin. Cela ressemble à son projet de journal qui avait amené à la création du Voleur, gazette des journaux français. Bien évidemment, aux vues de ses précédentes tentatives dans la presse newyorkaises et de son expérience d’éditeur d’ouvrages littéraires, Charles de Behr insiste pour que le Courrier mette l’accent sur l’information culturelle et scientifique. Pour ce qui est de l’aspect littéraire, il annonce : « […] nous ne négligerons aucun des écrits consciencieux qui sont la vraie gloire de la France. Des morceaux choisis de ces ouvrages, des contes, des nouvelles aux idées morales et riantes, puis des analyses et des critiques tirées

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des revues les plus célèbres […] tiendront nos lecteurs au courant de la littérature du jour. » En ce qui concerne l’actualité scientifique, Charles de Behr veut tout couvrir : le droit, l’économie, « la science sociale », l’industrie, le progrès technique, les inventions, les découvertes, etc. Par contre, contrairement à la profession de foi de mars 1828, il n’est pas question de l’actualité états-unienne ou américaine. Il annonce qu’il y aura des « nouvelles d’Amérique » mais sans préciser la place qu’elles occuperont ni si la position de la rédaction sera aussi neutre que pour les informations européennes. Si l’argument de la distance est avancé pour justifier la neutralité à l’égard de l’Europe, il n’a plus lieu d’être lorsqu’il s’agit des États-Unis. La rédaction autant que les lecteurs du Courrier sont les premiers spectateurs des évènements américains et en sont parfois les acteurs. Charles de Behr fait partie de ces libraires entrepreneurs qui savent comment vendre du contenu et du texte. Pour lui, il n’y a pas d’un côté ses activités de libraire et de l’autre celles de propriétaire et éditeur du Courrier. Ces deux activités sont complémentaires et doivent se servir l’une et l’autre. Ainsi, le Courrier est un bon moyen de faire connaître l’actualité de sa librairie, les nouveaux arrivages d’ouvrages à moindre coût mais également à un plus grand nombre, étant donné que ce journal se vend sur tout le continent. Les annonces du libraire Charles de Behr continuent d’être publiées dans les colonnes du Courrier des États-Unis. Ce journal est aussi un moyen d’intéresser ses lecteurs à la littérature française, de leur faire connaître les plus récentes publications en France, de leur mettre l’eau à la bouche en publiant des extraits d’ouvrages nouveaux ou peu connus qu’on a en stock ou qu’on vient de commander à Paris. La littérature occupe une place de choix dans les colonnes du Courrier, d’autant plus qu’elle est alimentée par les réseaux de Charles de Behr et sa connaissance du monde littéraire. D’ailleurs, très rapidement après avoir acheté le Courrier des États-Unis, à la fin d’avril 1836, Charles de Behr publie un nouveau journal qui vient compléter le Courrier150. Il le nomme fort astucieusement le Petit courrier des dames, afin de rappeler ses liens avec le Courrier et de préciser sa particularité et la clientèle visée : les dames. Il dispose également d’un titre en anglais : Monthly Journal of Fashions. Mais le
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Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 19, 30 avril 1836.

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Petit courrier des dames est également le nom d’un journal littéraire français publié depuis 1816. Comme il l’a fait avec le Voleur, Charles de Behr utilise un nom déjà connu. C’est plus vendeur. Mais il a également passé des accords avec le Petit courrier des dames de Paris afin de pouvoir disposer des gravures et de certains articles de ce journal avant sa mise en vente pour pouvoir les insérer dans sa publication homonyme new-yorkaise. Ce Petit courrier de New York est une revue littéraire mensuelle traitant également de la mode. Un article en deuxième page du Courrier du 13 août 1836, nous en apprend plus sur le Petit courrier151. Il s’agit d’un journal publié uniquement en anglais. Charles de Behr se doit de traduire les articles qu’il reçoit du Petit courrier de Paris. De plus, il ne paraît pas chaque mois tel qu’annoncé en avril 1836, mais tous les quinze jours. Difficile de savoir quelle est sa longévité. Mais il semble que cette publication se prolonge tout au long de 1836 et en 1837. Le Monthly Magazine or Monthly Abstract of General Knowledge, publié à Boston, New York et Cincinnati en 1837, fait une excellente critique du Petit courrier des dames152 de Charles de Behr. Il précise qu’il compte de plus en plus d’abonnés et recommande les gravures qu’il contient. De plus, en juillet 1836, Charles de Behr, alors associé avec un nouveau partenaire du nom d’Astoin, publie un extrait du catalogue de sa librairie153. Cette publication s’étale sur deux pages entières du Courrier des États-Unis, juste avant la partie réservée aux annonces commerciales, dans lesquelles nous retrouvons une autre publicité pour Charles de Behr. Le Courrier est donc bel et bien un moyen de faire connaître les activités de l’entrepreneur Charles de Behr, de leur donner une place particulière bien visible pour les lecteurs de son journal. Les activités liées au Courrier et à la librairie sont liées et imbriquées dans la stratégie de leur propriétaire. Dans la profession de foi du numéro du 6 avril 1836, Charles de Behr laisse entendre que l’information européenne occupera la majeure partie des actualités retranscrites dans le Courrier des États-Unis. Pourtant, si nous regardons attentivement les informations présentées sur la première page du Courrier entre 1836 et 1839, année de la cession à Gaillardet, nous constatons deux changements notables154. Tout d’abord, les informations états-uniennes prennent de plus en plus de place. En 1835, alors que
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Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 48, 13 août 1836. Monthly Magazine or Monthly Abstract of General Knowledge, 1837, p. 390. 153 Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 43, 27 juillet 1836. 154 Voir Graphique 14, p. 237.

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Lacoste était le directeur du Courrier, seulement 22,68 % des premières pages du journal offrent une place à l’actualité états-unienne. Dès 1836, ce pourcentage augmente de plus de 10 points en passant à 33,66 % des premières pages. Malgré une baisse en 1838, la croissance se maintient sur la période pour atteindre en 1839 plus de 51,85 %. Cette année là, un numéro sur deux du Courrier des États-Unis présente l’actualité américaine en première page. Ensuite, le deuxième constat que nous pouvons faire, est la baisse régulière de l’actualité européenne en première page. En 1835, 93,81 % des premières pages du Courrier des États-Unis traitent des informations européennes et surtout françaises. En 1836, le recul est minime avec une perte d’un peu plus de 7 points. En 1837, ce pourcentage chute à 69,23 %, avant d’atteindre son minimum pour ces quatre années : 64,08 % en 1838. 1839 voit la part des premières pages contenant de l’information européenne remonter légèrement à 73,15%. Sous Charles de Behr, les informations françaises et états-uniennes commencent à s’équilibrer. Le grand changement dans la ligne rédactionnelle du Courrier n’est pas la neutralité face à l’actualité européenne annoncée dans la profession de foi du 6 avril 1836. Bien au contraire, le Courrier prend des positions. La différence tient à la nature de ses prises de positions. Il n’est plus bonapartiste. Deux mois après le changement de direction, le numéro du 8 juin 1836 rompt brutalement avec les publications littéraires pro-bonapartistes entretenant la légende napoléonienne en publiant un texte qui tourne cette dernière en dérision155. Au vu de tous les écrits qui soulignent le génie et la gloire de Napoléon, son auteur se permet de douter de l’existence même de l’empereur. Selon lui, Napoléon est un personnage allégorique qui représente le soleil au même titre qu’un antique dieu païen. Mêlant humour et ironie, il conclut qu’un être aussi merveilleux n’a pas pu exister. Un tel article n’aurait jamais été publié par le Courrier des États-Unis de Lacoste. Le Courrier de Charles de Behr n’est pas non plus légitimiste. Le 1er juin 1836, la rédaction publie une correspondance qu’elle identifie comme légitimiste156. Elle ajoute que le Courrier ne partage pas ses opinions politiques. Ce qui caractérise le journal de Charles de Behr, c’est le juste milieu, l’orléanisme. Pour lui, la monarchie constitutionnelle est un système qui fait du roi non pas la clef de voûte mais un rouage qu’on peut remplacer si besoin est157. Ce système

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Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 29, 8 juin 1836. Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 27, 1er juin 1836. 157 Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 47, 10 août 1836.

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permet un gouvernement stable, représentant les volontés de la nation, mais cela ne veut pas dire qu’il faille laisser trop de pouvoirs à la Chambre des députés ou que celle-ci doive être dissoute trop rapidement. Pour le Courrier, la priorité c’est la stabilité intérieure et l’ordre. Selon ce point de vue, la dissolution de la Chambre, dont la rumeur court à New York à l’été 1836, créerait : « pour le pays une secousse qu’il est prudent d’éviter, lorsque les circonstances ne le réclament pas impérieusement »158. Et le Courrier des États-Unis n’hésite pas à se réjouir ouvertement quand le régime s’installe plus durablement et résiste aux attaques qui lui sont portées. À ce titre, quand LouisPhilippe est victime d’un second attentat en 1836, le fait qu’il en sorte indemne rassure le Courrier qui conclut : « Ce crime a cependant eu un bon résultat, c’est de faire convenir généralement que le gouvernement de Juillet est fort et que, si des factions existent encore, elles existent dans l’ombre ; c’est de faire avouer par tous les partis […] que sa [le pays] sécurité est durable et le gouvernement affermi ; c’est de leur faire proclamer la nécessité de le maintenir dans toute sa force et toute son étendue. »159 Si dans ce régime que soutient le Courrier, le roi n’est qu’un rouage, ce journal ne cache pas ses sympathies pour le roi des Français. Il loue la sagesse de LouisPhilippe dans les affaires d’Espagne notamment, lorsque le roi refuse l’intervention française en 1836160. Il n’hésite pas non plus à souligner à plusieurs reprises ses qualités personnelles ainsi que celles de ses fils. Ainsi, le 18 juin 1837, alors que Paris célèbre les noces du fils aîné de Louis-Philippe et de la princesse de Mecklembourg-Schwerin, un mouvement de foule sur le Champs de Mars fait vingt-trois morts et douze blessés. Louis-Philippe et son fils, le duc d’Orléans, s’inquiètent alors du sort des victimes et aident leurs familles. Le Courrier des États-Unis porte le monarque et son héritier aux nues et déclare : « la conduite du roi, ainsi que celle du duc d’Orléans mérite toute notre admiration »161. Dans le numéro du 20 septembre 1837, le Courrier décrit l’immense popularité du roi de France et du duc d’Orléans lors de leurs voyages respectifs à Eu et au Havre pendant l’été 1837162.
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Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 43, 27 juillet 1836. Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 49, 17 août 1836. 160 Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 64, 8 octobre 1836. 161 Courrier des États-Unis, volume X, numéro 43, 26 juillet 1837. 162 Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 59, 20 septembre 1837.

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Si le Courrier défend le roi et le gouvernement, il se permet tout de même d’attaquer les ministres qui, selon lui, font des erreurs ou mettent en péril la paix intérieure et extérieure de la France. A la fin de l’été 1836, Thiers, alors président du conseil, souhaite l’intervention militaire de la France dans une Espagne en proie à la guerre civile. Le Courrier le tance alors vertement et n’hésite pas à parler d’obstination de Thiers sur cette question163. Sa démission, dont il est question en France, est souhaitée par le Courrier, même si celui-ci s’interroge sur les conséquences sur la survie du gouvernement. Le Courrier de Charles de Behr n’aime décidément pas l’instabilité politique. Dans son numéro du 5 novembre 1836, le Courrier des ÉtatsUnis s’en prend également à Guizot qui tente alors de mettre sur pied un nouveau gouvernement164. Les attaques de ce journal contre Guizot sont d’ordres idéologiques, puisque selon le Courrier, Guizot est plus proches des légitimistes que des orléanistes : « La France de 1830 ne verra jamais en M. Guizot que le réfugié de Gand, l’homme essentiellement aristocratique […] ; M. Guizot dont le but est d’affermir la puissance monarchique, non sur la volonté des masses, mais sur la prépondérance des grands propriétaires terriens, ne trouvera de suffrages que dans les rangs des légitimistes, ou parmi les doctrinaires. » Sur le plan de la politique étrangère, le Courrier soutient également la politique du régime qui consiste à une alliance avec la Grande-Bretagne. Dans son numéro du 6 août 1836, la rédaction du Courrier répond aux attaques de l’opposition à propos d’une alliance avec l’Angleterre, « l’ennemie héréditaire »165. Toute

l’argumentation du Courrier est axée sur l’équilibre des pouvoirs qui, selon lui, dans les deux pays, suit la même voie et s’organise de la même manière. Ainsi la Chambre des Lords recule face à la Chambre des Communes, tout comme en France, la Chambre des députés prend l’ascendant sur la Chambre des Pairs. Pour le Courrier, cette similarité dans le fonctionnement du régime est source d’intérêts communs, de compréhension commune qu’une alliance va renforcer. L’arrivée de Charles de Behr à la direction du Courrier des États-Unis donne également à ce journal un aspect plus polémiste. Les querelles avec ses collègues de la presse new-yorkaise, française mais également francophone en Amérique – aussi bien

163 164

Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 64, 8 octobre 1836. Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 72, 5 novembre 1836. 165 Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 46, 6 août 1836.

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au Bas-Canada qu’en Louisiane – sont nombreuses pendant toute cette période. Les sujets de disputes sont divers : accusations de plagiats, débats de fonds, remarques assassines, etc. Cet esprit polémiste atteint un pic en juin 1838, lorsque Charles de Behr, lassé des attaques d’un de ses confrères, annonce dans les colonnes du Courrier qu’il vient de provoquer en duel le directeur de ce concurrent166. Ce directeur nommé Robinson – dont le journal n’est pas identifié – a refusé de relever le gant. Le caractère instable de Charles de Behr que nous avons pu constater dans son passé de libraire entrepreneur qui allait de projets en projets, d’associations en associations prend ici une toute autre mesure. Cette agressivité en affaire, cet emportement instinctif dans ses projets, semblent aller de pair avec l’aspect polémiste de cet homme qui, sur un coup de tête, n’hésite pas à provoquer en duel un confrère, à risquer sa vie pour l’honneur. Il a l’air d’être un homme dont l’esprit foisonne d’idées mais qui n’a pas forcément le sens de la gestion, ce sens qui fait du coup d’essai une réalisation concrète qui perdure dans le temps. Nous l’avons vu avec ses tentatives dans la presse. Il s’essaie, il lance un projet et celui-ci ne dure jamais. Avec le Courrier, il a la chance de partir avec du concret, avec une affaire qui tourne depuis plusieurs années et qui est capable de résister aux coups du sort, comme les incendies. Mais nous allons voir que cette instabilité, ce fourmillement de projets, vont prendre une tournure plus dramatique. Les difficultés commencent avec une nouvelle association de Charles de Behr. Dans le numéro du 4 mai 1839, la rédaction du Courrier annonce que l’imprimerie du journal est cédée à Saint-Ange Lesueur167. Depuis 1836, Lesueur dirige l’imprimerie du Courrier. La rédaction souligne ses qualités hors-pair dans la gestion de l’imprimerie. Lesueur ne fonde pas la nouvelle compagnie d’imprimerie tout seul. Il s’associe avec un autre imprimeur, jouissant d’une certaine notoriété à New York selon le Courrier. Malheureusement, il n’est pas identifié. Leur imprimerie porte le nom de MM. Lesueur et Cie. Cette nouvelle imprimerie se voit confier l’impression du Courrier des ÉtatsUnis. Les difficultés surgissent presque six mois plus tard. Charles de Behr est malade. Un curateur est nommé par la chancellerie de l’État de New York pour gérer ses biens. L’imprimerie MM. Lesueur et Cie tente alors de prendre possession du Courrier. Dans le numéro du 18 septembre 1839, la rédaction Courrier des États-Unis décrit ce

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Courrier des États-Unis, volume XI, numéro 35, 30 juin 1838. Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 19, 4 mai 1839.

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conflit168. En fait, Lesueur, profite de la maladie de Charles de Behr pour faire valoir qu’il n’est pas que l’imprimeur du journal, mais qu’il possède également des titres de propriété. L’équipe de rédaction, restée fidèle à Charles de Behr, annonce que c’est la justice qui a dû trancher afin de débouter Lesueur de ses prétentions. Charles de Behr ne guérit pas. Il ne revient pas à la tête du Courrier des ÉtatsUnis. Cette maladie, qui nécessite la nomination d’un curateur, est une maladie mentale. Elle oblige Charles de Behr à un strict repos au Lunatic-Asylum de Bloomingdale. Le changement de propriété est annoncé le 9 novembre 1839169. Cinq numéros plus tard, les colonnes du Courrier nous apprennent que la librairie de Charles de Behr est également en vente170. Enfin, le 1er juillet 1841, le Courrier des États-Unis annonce la mort de son ancien propriétaire Charles de Behr, après « une longue et douleureuse maladie mentale ». La rédaction termine par ces mots : « Du reste, la condition physique de M. de Behr était devenue si digne de pitié, que peut-être doit-on plus remercier qu’accuser la Providence d’avoir mis un terme à ses souffrances ».

IV – Frédéric Gaillardet, un homme de lettres pour la défense de la culture française en Amérique
Le numéro du 9 novembre 1839 qui annonce le changement de direction reste d’abord flou sur le nouveau propriétaire171. Mais il ajoute que la rédaction change également et qu’un nouveau rédacteur va s’installer aux commandes du journal au 1er janvier 1840. Sur l’un et sur l’autre il ne donne que des bribes d’informations. Au sujet du propriétaire, il le décrit seulement comme : « un Français qui depuis plusieurs années habite l’Amérique ». Quant au nouveau rédacteur en chef, il nous est présenté comme : « un nouveau littérateur présentement attaché à la rédaction du Journal des débats, de Paris, et dont le nom est connu, dans les lettres françaises, par de remarquables productions ».

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Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 56, 18 septembre 1839. Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 71, 9 novembre 1839. 170 Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 76, 21 novembre 1839. 171 Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 71, 9 novembre 1839.

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Le mystère reste entier ; du moins jusqu’à la deuxième page. Nous y trouvons une lettre de Frédéric Gaillardet sur le Texas, publiée par le Journal des débats, qui se termine sur une note de la rédaction du Courrier. Le voile est levé. Alors que la première page laisse penser que le propriétaire et le rédacteur en chef sont deux personnes distinctes, la note explique que Frédéric Gaillardet va bien récupérer les deux chapeaux. Le Courrier annonce aussi que Frédéric Gaillardet est toujours au Texas et qu’il doit rejoindre New York pour le 1er janvier 1840. De plus, la rédaction est optimiste et parle d’« une nouvelle ère » pour le journal.

A – Gaillardet, de Paris au Texas
Frédéric Gaillardet est le propriétaire du Courrier des États-Unis qui jouit de la plus grande notoriété au moment de son entrée en fonction. Pourtant, les renseignements en notre possession avant sa prise de possession du Courrier ne sont que quelques bribes de sa vie. Frédéric Gaillardet est d’abord connu pour sa production littéraire. Il est un écrivain qui a rencontré dans sa carrière quelques menus succès. Mais c’est un scandale en particulier qui laisse son nom dans les annales de l’histoire littéraire. Frédéric Gaillardet est l’auteur du fameux drame la Tour de Nesle, joué et publié en 1832172. Mais la paternité de ce projet est également revendiquée par Alexandre Dumas. Dans ses mémoires, ce dernier explique que Gaillardet s’est d’abord associé à Jules Janin pour écrire ce drame173. L’accord entre les deux hommes est alors que Gaillardet cède la moitié de ses droits sur le drame à Janin. Il appert que Gaillardet, alors jeune auteur, a écrit le premier jet, est venu le proposer à Harel, le directeur du Théâtre Saint-Martin. Celui-ci, le trouvant de moyenne qualité avec un cadre et un fond excellents pour un drame, demande à Janin de retravailler le manuscrit avec Gaillardet. Dumas, quant à lui, arrive plus tard lorsque Janin décide de se retirer. Il s’associe à son tour avec Gaillardet mais dans un premier temps, son nom n’apparaît pas à côté de celui de Frédéric. Pourtant, à la suite du succès de la pièce, Dumas fait ajouter son nom au titre. Les évènements s’enchaînent crescendo : une querelle publique, un procès retentissant à la
Krebs (Albert), « Frédéric Gaillardet », Dictionnaire de biographie française, Paris, Librairie Letouzey et Ané, 1982, Tome XV, p. 107. 173 Dumas (Alexandre), Mes Mémoires, Paris, Michel Lévy, 1870, p. 171.
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suite duquel Gaillardet perd la paternité de la Tour de Nesle et un duel au pistolet entre Dumas et Gaillardet. Étrange hasard qui fait que deux directeurs du Courrier des ÉtatsUnis ont, pour des raisons tout à fait diverses, se sont battus en duel des écrivains français célèbres : Lacoste contre Prosper Mérimée et Gaillardet contre Alexandre Dumas. La suite de la carrière littéraire de Frédéric Gaillardet est difficile. Deux drames sont des échecs retentissants en 1833. Il faut attendre 1836 pour qu’il renoue avec un certain succès grâce à son roman les Mémoires du Chevalier d’Éon174. En qui concerne le séjour de Gaillardet aux États-Unis, nous disposons de trois sources : les colonnes du Courrier des États-Unis, l’ouvrage de Gaillardet L’Aristocratie en Amérique175, publié à titre posthume, ainsi qu’un recueil de textes de Gaillardet sur le Texas et la Louisiane176. Selon l’article qu’Albert Krebs a consacré à Gaillardet, ce dernier arrive aux États-Unis en 1837177. Il part avec ses deux frères, dont l’un d’entre eux reste vivre à la Nouvelle-Orléans en tant que médecin. L’objectif de ce voyage consiste à visiter les États-Unis afin d’écrire un livre qui profiterait de l’engouement pour cette partie du monde qu’ont produit en France De la Démocratie en Amérique de Tocqueville et les ouvrages et articles de Gustave de Beaumont et Michel Chevalier. Pourtant, il existe aussi une raison moins noble à ce voyage : le commerce. En 1845, le Courrier des États-Unis publie un article de la Gazette des tribunaux consacré aux déboires de négociant Gaillardet lors de son arrivée aux États-Unis178. Si cet article, comme nous l’annonce le Courrier, fait quelques erreurs concernant la prise de possession de ce journal par Gaillardet, il nous donne toutefois des informations supplémentaires sur les raisons qui poussent le futur directeur du Courrier à venir dans le Nouveau Monde en avril 1837. Selon la Gazette des tribunaux, Gaillardet vient non seulement pour découvrir les États-Unis mais également pour faire des affaires. Il est alors associé avec deux autres personnes : Hector Boussuge, un ami de longue date qui voyage avec lui et ses deux frères et un dénommé Grosjean, négociant en vin à Paris. Frédéric Gaillardet, dans son ouvrage L’Aristocratie en Amérique, parle à demi-mot de cette association :
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Krebs (Albert), op. cit., p. 108. Gaillardet (Frédéric), L’Aristocratie en Amérique, Paris, E. Dentu Editeur, 1883. 176 Gaillardet (Frédéric), Sketches of Early Texas and Louisiana, Austin, University of Texas Press, 1966. 177 Krebs (Albert), op. cit., p. 108. 178 Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 123, 11 décembre 1845.

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« […] des circonstances particulières me décidèrent tout à coup à partir pour la Nouvelle-Orléans avec mes deux frères […] dont l’autre devait diriger une opération commerciale à laquelle je m’étais intéressé. »179 Le second frère dont il est question se nomme Henri. Nous le retrouvons plus tard en tant qu’entrepreneur et agent du Courrier des États-Unis à Paris. Dans le premier chapitre de L’Aristocratie en Amérique, Frédéric reste silencieux sur les « circonstances particulières » qui précipitent son départ. Il avoue bien qu’après le succès du Chevalier d’Eon, il souhaite écrire un autre livre historique, mais rien ne l’entraîne alors vers le Nouveau Monde ni sur les traces de Tocqueville. La réponse semble être dans cette affaire commerciale avec son frère Henri, son ami Boussuge et Grosjean. Selon Gaillardet, cette affaire est celle de son frère et il n’a fait que s’y intéresser. À le lire, on dirait presque qu’il a suivi tout cela de loin. On pourrait suspecter le Frédéric Gaillardet qui, à la fin de sa vie, écrit sur son séjour aux ÉtatsUnis, d’éloigner toute raison commerciale à son voyage pour ne garder que la plus prestigieuse de toutes : la raison littéraire, celle d’un homme qui part et ne vit que pour son art, que pour l’esprit, pas celle d’un négociant qui veut spéculer et faire de l’argent. Pourtant, la Gazette des tribunaux, via le Courrier, nous livre une toute autre réalité180. Tout d’abord, jamais, il n’est question d’Henri Gaillardet. Seuls Frédéric Gaillardet, Boussuge et Grosjean sont les associés officiels dans cette affaire. Etrangement, dans la rétrospective que fait Frédéric Gaillardet de son arrivée aux États-Unis, à aucun moment, le nom de Boussuge n’est cité. Or, ce dernier, ami de Frédéric, meurt à la Nouvelle-Orléans d’une épidémie de fièvre jaune, peu de temps après leur arrivée. Concrètement, quelle est cette affaire commerciale qui entraîne Frédéric en Amérique ? Toujours selon la Gazette des Tribunaux, l’objectif des trois hommes est de faire beaucoup d’argent en important et en écoulant une grosse cargaisons de produits français qu’ils espèrent revendre à prix d’or aux États-Unis181. Les trois associés investissent 250 000 francs dans des marchandises françaises non identifiées qui pourraient être du vin. Gaillardet et Boussuge ont à charge de revendre ces produits à la Nouvelle-Orléans. Malheureusement, Gaillardet arrive au plus mauvais moment. En mai 1837, juste après son arrivée, les États-Unis sont frappés par une importante crise

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Gaillardet (Frédéric), L’Aristocratie…, op. cit., p. 71. Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 123, 11 décembre 1845. 181 Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 123, 11 décembre 1845.

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bancaire qui déstabilise la monnaie et s’étend à toute l’économie. De plus, la fièvre jaune fait des ravages. La juteuse affaire se solde par un échec. Frédéric Gaillardet se trouve alors dans une situation inconfortable. En France, Grosjean fait faillite. Compte tenu de son association avec le négociant parisien, Gaillardet se retrouve débiteur de 100 000 francs auprès des créanciers de Grosjean. Pire, il doit également assumer la part de feu Boussuge. Gaillardet profite d’un voyage à Paris au début des années 1840 pour régler cette affaire et faire valoir que la plupart des dettes qu’on lui demandait de régler ne sont pas de sa responsabilité. La différence entre l’article de la Gazette des tribunaux repris par le Courrier des États-Unis et ce que Gaillardet écrit, ou plutôt n’écrit pas, dans L’Aristocratie en Amérique tient tout simplement au contexte dans lequel ces deux récits sont repris. Nous pouvons supposer, sans trop craindre de nous tromper, que la publication dans les colonnes du Courrier de cet extrait de la Gazette veut blanchir son directeur et rédacteur en chef des différentes rumeurs qui pourraient ou peuvent déjà courir sur sa santé financière mais également sur sa probité lorsqu’il s’agit de rembourser ses créditeurs. Il faut faire le jour sur cette histoire, ne pas hésiter à rappeler les faits. Plus tard, lorsque Gaillardet met sur le papier l’histoire de son séjour aux ÉtatsUnis, il n’a pas à laisser de place à une affaire que tout le monde a oubliée et qu’il a su régler. Il n’a pas non plus à souligner ses échecs financiers. Puisqu’il écrit pour sa postérité, puisqu’il souhaite donner sa vision des États-Unis, il ne peut que souligner son principal succès en affaire qu’est le Courrier des États-Unis, ainsi que sa grande connaissance du pays. Quoi qu’il en soit, l’association avec Grosjean et Boussuge démontre l’intérêt de l’homme de lettres qu’est Gaillardet pour les affaires. Elle annonce le futur achat du Courrier des États-Unis, synthèse totale du goût de l’écriture de Gaillardet, de son engagement politique et de son sens des affaires. Si l’arrivée de Gaillardet est marquée par des déboires financiers, l’écrivain sait rapidement rebondir sur ses pieds. Il revient à ses premières amours : la littérature. Dans l’Aristocratie en Amérique, l’auteur de la Tour de Nesle explique qu’avant son départ Emile de Girardin, directeur du journal la Presse, ainsi qu’Armand Bertin, directeur du Journal des débats, lui ont ouvert leurs colonnes pour publier d’éventuelles lettres sur son séjour dans le Nouveau Monde182. Le contexte se prête à l’intérêt de ces deux journaux pour le voyage de Gaillardet aux États-Unis. Moins de deux ans auparavant, en 1835, Tocqueville publie De la démocratie en Amérique. De plus, en
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Gaillardet (Frédéric), L’Aristocratie…, op. cit., p. 71.

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1837, Tocqueville reçoit la Légion d’honneur pour ses travaux. Également en 1835, Gustave de Beaumont, compagnon de Tocqueville lors de leur séjour en Amérique du Nord, publie un récit romantique sur les États-Unis. Dans cet ouvrage intitulé Marie ou l’esclavage aux États-Unis, Beaumont ajoute de nombreuses notes documentaires. Si l’ouvrage de Tocqueville touche plus l’aspect politique des États-Unis, celui de Beaumont s’intéresse plus aux mœurs états-uniennes et surtout aux différents aspects de l’esclavagisme. Ces deux publications mettent les États-Unis au goût du jour. Plusieurs ouvrages sur l’Amérique du Nord sont alors publiés. Entre autres, nous rencontrons, Jacques-Benjamin-Maximilien Bins de Saint-Victor, homme de lettre français, qui, en 1835, voit plusieurs des lettres qu’il a écrites pendant son séjour aux États-Unis en 1832 et 1833, publiées dans un recueil183. En 1832 également, Michel Chevalier, ancien éditeur du Globe, est envoyé en mission par le ministre Adolphe Thiers aux États-Unis et au Mexique. Plusieurs de ses lettres sont alors publiées dans le Journal des débats dont il sera plus tard l’un des rédacteurs184. En 1836, le libraire Gosselin regroupe toute la correspondance états-unienne de Chevalier et la publie en deux tomes185. Le contexte semble propice à la publication des relations de voyage de Gaillardet par ces deux importants journaux français que sont la Presse et le Journal des débats. Arrivé à la Nouvelle-Orléans en avril 1837, Frédéric Gaillardet semble y rester jusqu’en janvier 1839186. Pendant ces vingt mois sur place, il se fait connaître et noue des liens avec Pierre Soulé. Ce dernier est un Français qui, en 1825, vient s’installer à la Nouvelle-Orléans. Dès 1826, il est admis au barreau et devient rapidement un avocat très influent, à la tête d’une grande fortune. Il épouse également une Créole issue d’une des plus importantes familles de Louisiane. Frédéric Gaillardet profite de sa relation avec Pierre Soulé pour accroître son réseau à la Nouvelle-Orléans. Il fréquente régulièrement sa maison et rencontre d’ailleurs Achille Murat et sa femme187. Soulé connaît également personnellement l’amiral Baudin qui commande la campagne française de 1838 au Mexique pendant ce qu’on appelle la guerre des Pâtisseries188. Ce
Saint-Victor (Jacques-Benjamin-Maximilien Bins), Lettres sur les États-Unis d’Amérique, écrite en 1832 et 1833, et adressées à M. le Comte O’Mahony, Lyon, Périsse, 1835. 184 Ledré (Charles), La presse à l’assaut de la monarchie 1815-1848, Paris, Armand Colin, 1960, p. 246. 185 Chevalier (Michel), Lettres sur l’Amérique du Nord, Paris, Gosselin & Cie, 1836. 186 Les dates de son départ de la Nouvelle-Orléans sont incertaines. Mais ce que nous savons c’est qu’il est au Texas en avril, mai et juin 1839. Il arrive à New York en janvier 1840. 187 Gaillardet (Frédéric), L’Aristocratie…, op. cit., p. 207-208. 188 Ibid., p. 206.
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lien entre Soulé et Baudin est un élément important qu’il faut garder à l’esprit. En novembre 1838, Frédéric Gaillardet reçoit une lettre d’un officier de l’escadre de l’amiral Baudin. Celui-ci lui annonce en primeur la victoire de la flotte française sur la garnison mexicaine de San-Juan-de-Ulúa. Grâce à cette information de première fraîcheur, Gaillardet écrit immédiatement un article à ce sujet qu’il envoie au Journal des débats. Son article est publié avant même que la dépêche officielle n’arrive au gouvernement français. Cela lui vaut de recevoir les remerciements de Louis-Philippe par la bouche de Charles David, consul de France à la Nouvelle-Orléans189. Le réseau de Soulé profite pleinement à Frédéric Gaillardet. Fort de ce succès et après l’échec commercial qu’il connaît à son arrivée, Gaillardet décide, selon ses propres dires, de laisser ses deux frères à la NouvelleOrléans190. Il commence alors un long voyage qui s’étend sur toute l’année 1839. Ce périple va lui permettre de tisser les liens d’un premier réseau mais également de visualiser l’importance et la répartition de la présence française en Amérique. À l’extrême fin de 1838 ou au tout début de l’année 1839, il quitte la Nouvelle-Orléans pour Cuba. Il est alors frappé par l’importance de la communauté française dans cette île191. Il semble, pour la première fois, prendre conscience qu’il existe des communautés françaises en Amérique, hors de la Louisiane, dans des endroits aussi inattendus pour lui que La Havane. Au début du printemps 1839, Frédéric Gaillardet prend la route du Texas, sans repasser par la Nouvelle-Orléans192. Sur place, dans la capitale texane, il rencontre un autre français nommé Alphonse Dubois de Saligny. Il s’agit d’un secrétaire du consulat de New York envoyé sur place par de Pontois, ambassadeur de France à Washington. Arrivé en février 1839 au Texas, Saligny est chargé d’informer de Pontois sur la situation et de créer des liens avec les institutions locales. Il doit également observer ce pays et les intérêts que la France pourrait y trouver si elle acceptait d’être la première nation européenne à le reconnaître193. Gaillardet et Saligny semblent bien s’entendre et voyagent ensemble pour découvrir ce nouveau pays. Nous les retrouvons d’ailleurs dans
Ibid.., p. 72. Ibid., p. 73. 191 Idem. 192 Ibid., p. 76. 193 Lagarde (François), « Diplomacy, Commerce and Colonization : Saligny and the Republic », Lagarde (François) (sous dir.), The French in Texas : History, Migration, Culture, Austin, University of Austin, 2003, p. 108.
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les vestiges du Champ d’Asile, fondé jadis par le général Lallemand. Mais Saligny permet également à Gaillardet de rencontrer des hommes locaux influents. Ainsi, le futur directeur du Courrier des États-Unis fait-il la connaissance du président du Texas Mirabeau Lamar, de son prédécesseur à ce poste, le général Samuel Houston, et de tout le cabinet194. Lors de son séjour au Texas, Gaillardet est une nouvelle fois surpris par la présence de la culture française dans cette partie du monde que ce soit dans la réaction extrêmement positive à son égard de Houston ou de Lamar lorsqu’il annonce qu’il est correspondant pour le Journal des débats ou bien par les quelques traces du Champ d’Asile, qui témoignent de l’implantation d’une colonie française sur place. Saligny et Gaillardet partagent d’ailleurs le même point de vue sur le Texas, ce qui a tôt fait de renforcer leurs liens. Tous les deux sont convaincus que la reconnaissance de la République texane par la France est d’un intérêt crucial. Non seulement, cette reconnaissance permettrait des débouchés pour les produits et les investissements français, mais en plus elle permettrait de faire de la France un acteur majeur sur le continent nord-américain et de bloquer les impérialismes états-uniens et anglais dans la zone195. Frédéric Gaillardet reste au Texas jusqu’en juillet 1839. Saligny, quant à lui, n’y séjourne que de février à mai 1839. Pendant son séjour Gaillardet envoie plusieurs lettres au Journal des débats. Certaines soulignent le travail de Saligny196. Plus tard, en octobre 1839, cinq autres lettres sur le Texas, écrites en mai et juin 1839, sont également publiées par le Journal des débats197. Il ne s’agit pas de récits de voyage mais plus d’articles de fond sur la situation au Texas et les intérêts de la France à reconnaître la jeune république. Leur date de publication par le Journal des débats n’est pas un hasard. Au même moment, à Paris, Henderson, le ministre texan pour l’Angleterre et la France, et de Pontois négocient un accord. Celui-ci aboutit par la signature d’un traité d’amitié, de navigation et de commerce, le 25 octobre 1839198. Saligny, qui a participé aux négociations, rapporte à son ami Frédéric Gaillardet que ses cinq articles ont eu un poids sur les négociations et qu’il a donc joué dans la

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Gaillardet (Frédéric), L’Aristocratie…, op. cit., p. 76. Ibid., p. 77. 196 Gaillardet (Frédéric), Sketches…, op. cit., p. 8. 197 Lagarde (François), op. cit., p. 110. 198 Ibid., p. 112.

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reconnaissance du Texas par la France. Gaillardet s’en targue dans une lettre au président Lamar, datée du 25 novembre 1839199. Il lui écrit : « Mon ami, M. de Saligny, m’a dit que mon travail a été de quelque utilité à la cause du Texas en France, ce qui me remplit de joie »200. Plus tard, dans L’Aristocratie en Amérique, Gaillardet se pose encore comme un des artisans de la reconnaissance du Texas par la France : « dans les lettres que j’adressai aux Débats sur le passé, le présent et l’avenir du Texas, je conclus à l’intérêt qu’avait la France à ne pas laisser les États-Unis et l’Angleterre la devancer dans la reconnaissance officielle de la jeune République. C’était aussi la conclusion de M. de Saligny dans ses dépêches. Je crois, qu’en ce moment, nous avons bien fait l’un et l’autre, quoique nous ayons travaillé, en définitive, pour les Américains »201. Le Courrier des États-Unis publie une des lettres de Gaillardet au Journal des débats en même temps qu’il annonce le changement de direction202. Ce texte de Gaillardet porte un titre qui attire tout de suite l’œil du lecteur : Envahissemens [sic.] de la race anglo-américaine sur le Texas. Dans un premier temps, l’auteur présente les États-uniens installés au Texas comme des conquérants mais également comme des bâtisseurs qui doivent faire face à deux menaces : les Mexicains et les Amérindiens. Certaines des figures marquantes de la récente indépendance texane sont comparées au héros de la mythologie grecque Hector, tandis que Fort Alamo devient une nouvelle Troie. Non seulement Gaillardet est pro-Texas, mais il est également un fervent admirateur des États-uniens. Il se réclame de Jefferson dans sa vision d’une Amérique du nord toute états-unienne et s’exclame : « Avant un quart de siècle, ce continent sera occupé par la race anglo-américaine ! ». Sous sa plume, le Texas n’est plus qu’une étape vers une conquête plus importante – vers le Mexique affirme-t-il – qui confirmera la supériorité des États-uniens sur ce qu’il appelle la race hispano-mexicaine203. Pour argumenter son point de vue, il dresse une rapide rétrospective des tensions entre les États-Unis et le Mexique de la conspiration d’Aaron Burr à l’année 1812. Evidemment,

Gaillardet (Frédéric), Sketches…, op. cit., p. XV. « My friend, Mr de Saligny, told me that my work had been of some use to the cause of Texas in France, which is a great happiness to me » 201 Gaillardet (Frédéric), L’Aristocratie…, op. cit., p.77. 202 Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 71, 9 novembre 1839. 203 Voir également Lagarde (François), op. cit., p. 110.
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dans ce texte, Gaillardet prend position pour une reconnaissance du Texas par la France et souligne l’intérêt commercial et stratégique de ce nouveau pays. Frédéric Gaillardet n’est pas le premier à avoir écrit sur le Texas et ses propos ressemblent à ceux de ses prédécesseurs. Frédéric Leclerc, un jeune médecin de Tours, séjourne quelques mois au Texas en 1838. Il publie à ce titre deux articles dans la Revue des Deux Mondes en 1840. Lui aussi est enthousiasmé par la jeune république où domine ce qu’il nomme également la « race anglo-américaine »204. De la même manière, Eugène Maissin a pris quelques notes sur son séjour au Texas en mai 1839. Maissin est l’aide-de-camp de l’amiral Baudin. Après la victoire de la flotte française au Mexique, cette dernière s’est arrêtée douze jours au Texas. Baudin vient alors vérifier les possibilités de relations commerciales avec le Texas. À son retour en France, Maissin publie une description de la campagne navale de 1838, dans laquelle il traite du Texas. Lui aussi parle de la race anglo-américaine qu’il dit largement supérieur à la race espagnole205 : « (…) chaque jour la population de race anglo-saxone augmente dans le Texas et s’y implante plus profondément ; cette population entreprenante, laborieuse et morale, établie sur un sol vierge et riche, est d’une espèce si supérieure, que, malgré la disproportion numérique actuelle, l’avantage est déjà du côté des Texiens »206. L’amitié entre Saligny et Gaillardet perdure après leur séjour au Texas. Nous l’avons vu, à l’automne 1839, Saligny rapporte à Gaillardet le rôle qu’il prête à ses articles du Journal des débats dans la reconnaissance française du Texas. De plus, quelques années plus tard, en 1841, le Courrier des États-Unis, propriété de Gaillardet, n’hésite pas à défendre la réputation de Saligny, qui est alors Chargé d’affaire de la France au Texas. La réputation du diplomate français est entachée par un scandale qui cache des mésententes avec un influent membre de la chambre des représentants texanes, James Mayfield. Ce scandale, qui a pour nom la guerre des cochons, a pour origine une dette non payée par Saligny207. Dans un premier temps, le Courrier refuse de faire écho aux articles de la presse louisianaise qui s’acharne contre Saligny. Puis, le
Lagarde (François), op. cit., p. 109. Lagarde (François), op. cit., p. 110. 206 Maissin (Eugène), « Note XIII : Texas », Blanchard (Pierre) et Dauzats (Adrien), San-Juan-de-Ulúa ou Relation de l’expédition française au Mexique, Paris, Chez Gide, 1839, p. 526. 207 Lagarde (François), op. cit., p. 113.
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15 juin 1841, il publie la lettre d’un de ses lecteurs de Houston qui entend faire le point sur ces rumeurs208. Cette lettre est extrêmement favorable à Saligny. Le Courrier des États-Unis introduit ce sujet selon des termes qui ne peuvent laisser un seul doute quant à son parti pris : « La lettre suivante, que nous recevons de Houston, nous donne enfin un récit vrai de la difficulté intervenue entre M. de Saligny et le gouvernement texien. Elle venge le Chargé d’affaire de France des insinuations à l’aide desquelles on a cherché à ridiculiser son attitude, justifiée par de trop graves sujets de plainte, en même tems [sic] qu’elle confirme le jugement porté par nous, à l’avance, sur M. de Saligny ». A l’été 1839, Gaillardet quitte le Texas. Mais il ne retourne pas à la NouvelleOrléans. Il décide de remonter le Mississipi jusqu’à l’Ohio, c’est-à-dire avant la ville de Saint-Louis. Tandis qu’il remonte le long fleuve, il ne peut que constater que la présence française est toujours là, vestige du vaste territoire de Louisiane que vend Bonaparte aux États-Unis. Ce ne sont pas que les noms des villes ou des lieux qui lui rappellent la France. Il est surpris de croiser de nombreux descendants de colons français. Dans L’Aristocratie en Amérique, plus de quarante ans après son voyage à l’intérieur des terres, il affirme que ces Français qui vivent le long du Mississipi sont condamnés à ne pas s’intégrer dans la culture de frontière états-unienne : « […] il s’est développé sur le sol de ces divers États [Tennessee, Kentucky, Mississippi], une race américaine nourrie d’une sève naturelle trop sauvage pour que nos colons aient pu s’y acclimater »209. Mais Gaillardet montre bien qu’il est tout sauf un théoricien rigoureux. Il dit souvent tout et son contraire. A peine décrit-t-il les difficultés d’intégration des francophones à la culture états-unienne qu’il va, quelques pages plus loin, illustrer cette force d’intégration. Après son séjour dans la vallée du Mississipi, vers la fin de l’été 1839, il revient à la Nouvelle-Orléans, et c’est là qu’il constate les capacités d’assimilation de la culture états-unienne. Dans le même ouvrage, L’Aristocratie en Amérique, il décrit les réactions des Créoles de la Nouvelle-Orléans face à ce qu’il appelle l’invasion des États-uniens de la Louisiane. Il explique alors que les Créoles qui

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Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 46, 15 juin 1841. Gaillardet (Frédéric), L’Aristocratie…, op. cit., p.97.

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épousent des femmes états-uniennes sont considérés par leurs pairs comme des renégats. Et pour cause, ces traitres à leur culture d’origine change du tout au tout : « Aussitôt qu’un Créole s’unit à des Américains […], il affecte de ne plus parler français, ne porte plus d’habillements français, et ne boit plus que par exception des vins français. Il leur préfère le sherry, le madère ou la bière et porte des habits, des chaussures et des chapeaux venant de Boston »210. Alors qu’il est sur le point de racheter le Courrier des États-Unis, Frédéric Gaillardet s’est déjà fait une opinion : il existe un peu partout en Amérique du Nord des communautés francophones qui sont éloignées les unes des autres et qui survivent difficilement malgré ce qu’il appelle bien plus tard une « résistance patriotique »211. Il pense être l’homme de la situation, celui qui va pouvoir entretenir, raviver et défendre ce sentiment d’appartenance à une culture française en Amérique du Nord.

B – Une ère nouvelle
La plupart des historiens ou des érudits qui traitent du Courrier des États-Unis présentent la période Gaillardet comme étant l’âge d’or de ce journal. C’est peut-être négliger un peu trop vite la période bonapartiste qui assoit le Courrier dans le paysage médiatique new-yorkais mais également dans les habitudes de lecture de nombreux francophones et francophiles. C’est également la gestion de Lacoste qui donne au journal les moyens financiers pour faire face aux incendies et à la direction de Charles de Behr. Lorsque Gaillardet récupère le Courrier des États-Unis, privé d’un propriétaire malade, ce journal est dans une situation délicate. Le nombre des annonces s’est réduit à sa plus simple expression. Devant les pages réservées aux publicités commerciales des numéros du début de l’automne 1839, il pourrait sembler au lecteur qu’il consulte les premiers numéros du Courrier de 1828 dans lesquelles les annonces occupent moins d’une colonne. Le Courrier des États-Unis aurait pu effectivement disparaître, mais l’arrivée de Gaillardet à la direction et à la rédaction donne à ce journal un incroyable coup de fouet. Le numéro du Courrier du 9 novembre 1839 annonce le changement de direction mais explique également que le nouveau directeur ne prendra la tête de la
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Ibid., p. 118. Ibid., p. 120.

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rédaction qu’en janvier 1840212. Pourtant, Gaillardet, le nouveau directeur, a déjà donné ses ordres. Le Courrier poursuit en expliquant à ses lecteurs que le journal alors bihebdomadaire deviendra dès le prochain numéro trihebdomadaire. Et le Courrier d’ajouter : « en attendant l’époque très prochaine où elle sera publiée

QUOTIDIENNEMENT [sic] ». La rédaction, qui assure l’intérim en attendant la prise de direction effective de Gaillardet, est la première à parler de nouvelle ère pour le journal. Tout laisse à croire que l’achat du journal et la transmission des directives à la rédaction se font en personne puisque Frédéric Gaillardet est à New York en novembre 1839. Le 25 novembre, il écrit une lettre de New York au président du Texas Mirabeau B. Lamar dans laquelle il annonce être le nouveau propriétaire du Courrier des ÉtatsUnis. Il laisse entrevoir un de ses projets, qui ne verra jamais le jour, celui de publier deux Courrier en même temps : un en Français et un en Anglais213. Bref, Frédéric Gaillardet fourmille de projets pour son nouveau journal. La prise de possession du Courrier des États-Unis par Gaillardet pose une question essentielle : comment cet écrivain qui n’a pas connu d’assez grands succès littéraires pour avoir une importante fortune, qui vient d’essuyer un échec commercial de taille en arrivant à la Nouvelle-Orléans, qui a passé la dernière année à voyager et qui n’a pas à sa disposition de grands moyens financiers, comment cet homme là, a-t-il pu acheter le Courrier des États-Unis ? Et comment a-t-il pu le lancer dans des changements aussi importants que l’augmentation de sa parution, sans avoir des soutiens financiers ? C’est que Frédéric Gaillardet dispose d’un excellent réseau parmi les Francophones de Louisiane et des différentes communautés qu’il a rencontrées à Cuba, le long du Mississipi et au Texas. Dans ce réseau de connaissances, il jouit également d’une excellente notoriété entretenue par son titre d’auteur de la Tour de Nesle mais également par ses publications dans la Presse et le Journal des débats. Enfin, ce réseau compte des personnes de pouvoir et d’influence. Nous avons pu voir que Pierre Soulé, avocat influent de la Nouvelle-Orléans, et Alphonse Dubois de Saligny sont de ses amis. De plus, lorsque, de retour à la Nouvelle-Orléans à l’automne 1839, Gaillardet parle de fonder un journal francophone à destination de toutes les communautés francophones du Nouveau Monde et non pas seulement de la Louisiane, il
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Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 71, 9 novembre 1839. Gaillardet (Frédéric), Sketches…, op. cit., p. XV.

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reçoit les encouragements chaleureux de Charles David, consul de France à la NouvelleOrléans, mais également de Gaspard Théodore Mollien, consul général à La Havane214. Il semble que Gaillardet utilise son réseau pour récolter les fonds. Ce ne serait pas une première. Selon James Shepherd, qui préface et annote le recueil de textes Sketches of Early Texas and Louisiana, Pierre Soulé, malgré la perte d’une grande partie de sa fortune pendant la crise de 1837, prête à plusieurs reprises de l’argent à Gaillardet215. Quoi qu’il en soit, lorsque le 31 décembre 1839, le Courrier des États-Unis présente ses vœux à ses lecteurs, Gaillardet n’est plus à New York216. Si les vœux du Courrier du 31 décembre 1839 ne sont pas de la plume du nouveau directeur, ils sont influencés par lui. La rédaction livre ici quelques pistes des nouveautés auxquelles les lecteurs doivent s’attendre : de nouvelles correspondances de France mais également en provenance d’autres endroits en Amérique ainsi que l’arrivée de Gaillardet à la rédaction du journal. Le principal changement touche le rôle du Courrier des ÉtatsUnis. Là Gaillardet, fort de ce qu’il a pu observer lors de ses voyages de l’année 1839, impose sa vision. Ainsi, la mission du Courrier change pour devenir ce qui suit : entretenir l’amour de la patrie chez les Français et apprendre aux étrangers à aimer la France. Il ne s’agit plus simplement d’informer des Français sur la situation politique et culturelle de la France. Dans ce numéro, le Courrier annonce une augmentation des souscriptions. Dans L’Aristocratie en Amérique, soit quarante ans plus tard, Frédéric Gaillardet se souvient que lors de son achat du Courrier celui-ci compte 800 à 900 abonnés. Il explique également qu’ils ont tous maintenu leur abonnement217. Si elle est difficile à chiffrer, l’augmentation des souscriptions annoncées par le Courrier des États-Unis repose sur deux éléments : le réseau de Gaillardet que celui-ci semble stimuler comme il l’a fait en envoyant une lettre au président Lamar218 mais également la notoriété de Gaillardet en tant qu’écrivain et journaliste auprès de la Presse et du Journal des débats. Frédéric Gaillardet est de retour à New York le 12 janvier 1840. Le Courrier annonce son arrivée non sans rappeler son passé d’écrivain219. Le journal présente
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Gaillardet (Frédéric), L’Aristocratie…, op. cit., p.120. Gaillardet (Frédéric), Sketches…, op. cit., p.114. 216 Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 93, 31 décembre 1839. 217 Gaillardet (Frédéric), L’Aristocratie…, op. cit., p.121. 218 Gaillardet (Frédéric), Sketches…, op. cit., p. XV. 219 Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 99, 14 janvier 1840.

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d’ailleurs toutes ses œuvres comme étant des succès et ne peut s’empêcher de revenir sur l’affaire de la Tour de Nesle. Bien évidemment, Frédéric Gaillardet a le beau rôle. Il est dépeint comme la victime d’un Alexandre Dumas profitant de la maladie du nouveau propriétaire du Courrier pour revendiquer la paternité de l’œuvre. Pour preuve de la bonne foi de Gaillardet, la justice lui a donné raison. Et Gaillardet dans sa grandeur d’âme a alors concédé à Dumas une collaboration mineure lui permettant d’inscrire le drame dans la liste de ses œuvres complètes. Le Courrier des États-Unis classe toute autre version de cette affaire au rang des « petites médisances honteuses ». C’est le 16 janvier que Frédéric Gaillardet prend officiellement la tête de la rédaction du Courrier des États-Unis220. À cette occasion, il publie une profession de foi en première page. Tout d’abord, Gaillardet est le premier propriétaire-rédacteur de ce journal à donner sa définition du journalisme. Pour lui, le journaliste doit constamment faire passer la morale avant l’aspect commercial de sa tâche. Avant de chercher à convaincre des lecteurs, acheteurs de son journal, il doit défendre les valeurs qui sont les siennes. Dans ce cas, le journaliste a une obligation : être honnête avec ses lecteurs pour qu’ils sachent quelle est sa doctrine politique et quel but moral il poursuit en publiant ses articles. Pour Gaillardet, cette honnêteté intellectuelle – ce que nous appellerions aujourd’hui cette transparence – est une condition essentielle à la création d’un lien de confiance entre le lecteur et le journaliste. Gaillardet nomme ce lien : « la nécessaire communion ». Dans la seconde partie de cette profession de foi, Frédéric Gaillardet met en application les principes qu’il vient d’énoncer. Il explique les buts qui sont les siens en devenant propriétaire et rédacteur du Courrier des États-Unis. Pour ce faire, il cite une lettre qu’il a envoyée, avant de devenir propriétaire du Courrier, à un journal français que nous devinons être le Journal des débats. Le principal objectif de Gaillardet est différent de celui de ses prédécesseurs. Lacoste veut à la fois faire fructifier ses affaires et promouvoir les idées bonapartistes. De Behr, quant à lui, cherche à faire des affaires en entretenant chez les francophones et les francophiles du continent américain le goût de ce qui se passe en France et en Europe. Le point commun entre ces deux directions est la mission du Courrier : informer leurs lecteurs sur l’actualité française, souvent commentée par des éditoriaux politiquement marqués. De Behr, dans sa profession de foi, explique qu’il veut entretenir le souvenir de la patrie, exacerber chez les Français
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Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 100, 16 janvier 1840.

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d’Amérique leurs sentiments patriotiques. Gaillardet est plus tranchant. Son but premier n’est pas de transmettre l’information française à ses lecteurs mais de défendre les intérêts de la nationalité française sur tout le continent américain. Pour comprendre ce que Gaillardet veut réellement dire par le terme nationalité française, il faut retourner à sa fameuse lettre publiée dans le Journal des débats et reprise dans le Courrier des États-Unis du 9 novembre 1839.221 Cette lettre, intitulée Envahissemens [sic.] de la race anglo-américaine sur le Texas, dresse le portrait d’un continent américain où s’affrontent différentes races. Dans la lettre, il en présente trois : la race angloaméricaine qui correspond aux États-uniens, descendants des colons anglais, la race hispano-mexicaine, qui est une branche de la famille hispano-américaine et la race indienne, autrement dit la population amérindienne. Mais dans sa profession de foi de janvier 1840, il en ajoute une autre. La nationalité française en Amérique, telle que la conçoit Gaillardet, peut également être appelée : race franco-américaine. Cette race constitue un ensemble assez hétérogène comprenant les Français de France mais également les Canadiens, les Créoles de Louisiane et ceux des Caraïbes. Dans ce continent où les races s’affrontent, le combat que doit mener la race dite francoaméricaine n’est pas territorial. Il ne s’agit pas, comme au Texas, de se battre pour prendre le contrôle de tel ou tel territoire mais bien de défendre ce qui constitue la nature profonde de cette population : le langage et les mœurs. Pour Gaillardet, le langage est l’élément clef. Il écrit d’ailleurs : « l’influence du langage sur les idées, et sur les habitudes sociales, est immense ». Pour justifier son discours, Gaillardet donne deux exemples. Le premier est celui de la situation au Bas-Canada. Gaillardet affirme que tant que les Anglais n’auront pas réussi à mettre un terme à l’utilisation du français par les Canadiens-français, ils n’arriveront pas à réduire ce qu’il appelle « l’esprit Français » de cette population. Son second exemple est celui de la Louisiane. Pour Gaillardet, dans cette région, l’enjeu réel est celui de l’influence et du maintien d’une culture française. La lutte territoriale n’existe plus, la Louisiane étant déjà partie intégrante des États-Unis. Mais plutôt que de parler des « maîtres » de la Louisiane, il préfère parler de « rivaux » qui s’affrontent en son sein pour contrôler les différents postes d’influence et, ainsi, donner à leur race la possibilité d’exister. Gaillardet détaille ces secteurs clefs où on retrouve des francophones occupant des postes d’influence : « magistrature, barreau, banques,
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Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 71, 9 novembre 1839.

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industrie, commerce ». Et s’ils se sont maintenus à ces postes, c’est uniquement parce qu’ils ont : « maintenu devant eux leur langage originel comme une inébranlable égide ». Comme au Bas-Canada, c’est la langue qui est au cœur du maintien de la race franco-américaine. Sans cette langue, Gaillardet prédit l’éclatement et la disparition de la race franco-américaine, bien conscient de l’immense capacité d’assimilation de la race anglo-américaine : « Au lieu de former une famille et une nationalité, les Louisianais seraient perdus au milieu des hommes de l’Ouest et du Nord, en compagnie des quels l’égalité ne leur serait acquise qu’à la condition de renier leur passé, et d’apostasier ces deux religions si douces, de l’espérance et du souvenir ! ». Cette classification en race que fait Gaillardet ne repose pas sur la couleur de la peau ni sur les théories monogénistes ou polygénistes des races développées à l’époque des Lumières aussi bien par les philosophes anglais, français qu’allemands222. Nous l’avons déjà vu, nous retrouvons le terme de race anglo-américaine dans les écrits d’autres voyageurs au Texas en 1838 et 1839, ceux de Frédéric Leclerc et de l’officier de marine Eugène Maissin223. Il faut y voir un terme général, sans la connotation que nous lui donnons aujourd’hui. Il faut prendre le terme race pour ce qu’il signifie dans la décennie 1830. Pour ce faire, il nous suffit de nous référer à la 6ème édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée entre 1832 et 1835. Une des définitions du mot race est la suivante : « Race se dit, par extension, d'une multitude d'hommes qui sont originaires du même pays, et se ressemblent par les traits du visage, par la conformation extérieure ». Dans l’esprit de Gaillardet, race désigne les différentes populations qu’on peut rencontrer aux Amériques. Ces populations originellement européennes sont venues s’installer en Amérique pour y fonder une souche différente, particulière que la vie dans le Nouveau Monde est venue modifier. Cette modification de la civilisation d’origine se retrouve dans la terminologie qu’il emploie. Il ne s’agit pas de races anglaises ou espagnoles mais bien des anglo-américaines et des hispano-américaines. Il ne reprend

A ce sujet voir l’ouvrage de Poliakov (Léon), Le Mythe Arien, Paris, Pocket, 1994. Leclerc (Frédéric), « Le Texas et sa révolution », La Revue des Deux Mondes, 1er avril 1840, Tome XXII, p. 220-253 et Maissin (Eugène), « Note XIII : Texas », dans Blanchard (Pierre) et Dauzats (Adrien), San-Juan-de-Ulúa ou Relation de l’expédition française au Mexique, Paris, Chez Gide, 1839, p. 522-576.
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pas non plus l’idée de dégénération de la race, créée par Maupertuis. Pour lui, une race peut se perdre, se diluer dans une autre sans effet négatif pour celle qui absorbe le groupe. Ainsi la race franco-américaine peut disparaître et être assimilée pour la race anglo-américaine, sans que cette dernière n’en souffre. Il en est de même au Texas, où l’installation de la race anglo-américaine va permettre l’absorption de la race hispanomexicaine sans autre effet que de devenir un territoire uniquement anglo-américain. Bien sûr, la théorie de Gaillardet est limitée. Ainsi, la race franco-américaine est un fourre-tout où se croisent des cultures et des identités francophones hétérogènes, qui n’ont parfois pas d’autres points communs que leur origine et leur langue. En fait, Frédéric Gaillardet n’est pas un théoricien. Ses deux courts textes regroupent plus des ressentis que des constats rigoureux. Il n’a pas encore vu le Canada. Il ne connaît pas les communautés francophones du Nord-Est des États-Unis, ni des Grands-Lacs. Finalement en janvier 1840, il n’a été en contact qu’avec une partie de la population francophone d’Amérique du Nord. Et encore, pour ce qui est de la population de Louisiane, il n’a pas su différencier les Créoles des Cajuns ou des Français récemment installés. Quoi qu’il en soit, rigoureuse ou pas, sa théorie vient justifier la ligne directrice qu’il entend suivre à la tête du Courrier des États-Unis : la défense des franco-américains où qu’ils se trouvent sur le continent. Il veut en faire : « l’organe de tout ce qui parle français dans l’Amérique »224. D’ailleurs, moins de trois mois après sa prise de fonction effective à la tête du Courrier, il change l’entête du journal225. Ainsi l’Aigle impérial auquel, depuis les débuts du Courrier des États-Unis, était associé le sous-titre : « journal politique et littéraire », disparaît. Dans le premier numéro du volume XIII, il est remplacé par le seul nom du journal, au-dessous duquel le lecteur peut lire : « organe des populations franco-américaines ». Quelques mois plus tard, le Courrier des États-Unis nuance ses objectifs auprès des populations franco-américaines. A l’été 1840, le Courrier de Louisiane, journal bilingue de la Nouvelle-Orléans, attaque la nouvelle direction et ses orientations qu’il prétend pro-françaises. Ce journal louisianais dépeint Gaillardet comme un agent du gouvernement français chargé de semer un sentiment de révolte auprès des populations francophones d’Amérique. Il faut dire que les relations de Gaillardet avec Saligny, David ou Mollien n’aident pas à lui donner l’image d’indépendance qu’il
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Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 100, 16 janvier 1840. Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 1, 3 mars 1840.

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souhaiterait. Le 6 août 1840, Gaillardet, cinglant, répond au Courrier de Louisiane226. Après avoir ridiculisé les accusations qu’on portait contre lui, le directeur du Courrier des États-Unis explique à nouveau que son but n’est pas de pousser les francoaméricains à l’indépendance, ni à la révolte et encore moins de faire flotter sur la Nouvelle-Orléans ou Québec le drapeau tricolore. Il est un peu moins catégorique que dans sa profession de foi et il laisse de côté la lutte des races dont il s’était précédemment fait l’apôtre. Il écrit : « Ils [les rédacteurs du Courrier des États-Unis] cherchent à entretenir sur ce continent la vie des idées, des mœurs et de l’idiôme [sic.] […] pour obtenir, s’il est possible que dans le cœur de ces Américains de souche française le souvenir de l’ancienne patrie l’emporte sur tous les souvenirs étrangers ». Finalement, en mai 1841, Gaillardet, dans le dixième texte d’une série d’articles sur les souvenirs français en Amérique, vient fixer sa position à l’égard des populations francophones d’Amérique227. Il se veut rassurant en expliquant que le but du Courrier des États-Unis n’est pas de mener une lutte pour les droits des populations franco-américaines. Non, son journal veut se faire l’écho de ces luttes isolées pour que tous les francophones d’Amérique puissent s’y reconnaître, se soutenir, s’apercevoir qu’ils ne sont pas seuls, qu’il existe d’autres membres de la famille française en Amérique. Dans ce dessein, le Courrier des États-Unis joue un rôle central de récolte et redistribution de l’information. Bien sûr, Gaillardet est conscient que pour sortir de l’isolement tous ces francophones, pour créer ce sentiment d’appartenance à une même communauté de langage et pour donner une place particulière au Courrier des ÉtatsUnis, il lui faut porter le souvenir français en Amérique, le ranimer dans le cœur de tous ces Français d’origine, répartis un peu partout sur l’ensemble du continent. Pour ce faire, le directeur du Courrier annonce clairement qu’il doit sortir des discussions de parti mais surtout ne pas être le journal d’une communauté locale – celle des Français de New-York ou de la côte Est des États-Unis. Il résume le tout en écrivant : « le journal franco-américain serait une œuvre de conservation et non de conquête ». Ainsi formulée, la mission du Courrier des États-Unis le met dans une situation moins difficile à tenir, moins franco-française, plus respectueuse des réalités locales et surtout plus acceptables par les autorités des pays où sont installées ces communautés.
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Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 69, 6 août 1840. Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 29, 6 mai 1841.

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Toujours dans la profession de foi du Courrier du 16 janvier 1840, Gaillardet aborde la question de la position du journal à l’égard de l’actualité française mais également états-unienne228. Il tombe alors dans les travers de ses prédécesseurs, annonçant une neutralité qu’il ne respecte pas quelques lignes plus loin. Pour ce qui est de l’actualité états-unienne, il parle d’une « parfaite neutralité » tout en précisant : « ce qui ne veut dire ni silence, ni indifférence ». Dans la phrase suivante, il brise déjà son vœu pieu, en expliquant qu’il n’hésitera pas à juger les évènements et les hommes : « nous déverserons l’éloge ou le blâme sur qui nous paraîtra le mériter ». Il semble que, pour Gaillardet, la neutralité ne signifie pas absence de jugement ou de prise de partie mais plutôt le manque de passion dans la description des faits. La période Gaillardet est marquée par une importante place laissée aux actualités états-uniennes229. De 1840 à 1848, 68% des premières pages traitent de l’actualité états-unienne. En 1845, c’est 84,62% des premières pages qui traitent d’évènements états-uniens. Le minimum pour cette période est de 50% en 1847. C’est tout de même nettement plus que le maximum sous la direction de Félix Lacoste. A l’époque de l’administration Lacoste, en 1829, 25,86% des premières pages laissent une place à l’actualité états-unienne. Si Gaillardet accorde une plus grande place aux ÉtatsUnis dans les colonnes de son journal, il ne faut pas oublier qu’il annonce dès janvier 1840 qu’il va porter des jugements sur ces évènements états-uniens. Nous le verrons plus loin, le Courrier se prononce sur les décisions politiques de Washington, donne son opinion sur les sujets chauds du moment : tensions au sein de l’Union, campagnes et résultats des élections politiques locales et nationales, guerre avec le Mexique, expansion vers l’Ouest, etc. Il va également publier des articles dépeignant les mœurs états-uniennes, les violences entre immigrants et natifs, toujours en donnant son avis. Charles de Behr avaient amorcé cette position qui contrastait déjà beaucoup avec un Lacoste uniquement tourné vers l’Europe et servant seulement son idéologie politique. Mais Gaillardet va plus loin qu’un Charles de Behr timide, prêt à ferrailler pour son honneur, mais prudent avec ce pays qui l’a accueilli. Pour ce qui est de l’actualité française, Frédéric Gaillardet promet à peu près la même chose. Il se dit sans parti, ni engagement politique, mais se permettra de juger du bien fondé des décisions politiques. Pour lui, hors de France, les différences de parti
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Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 100, 16 janvier 1840. Voir Graphique 14, p. 237.

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s’estompent, voire disparaissent avec la distance. Et de rajouter fort joliment : « les passions politiques ne sont que des nuances au sein d’une nationalité ». Quoi qu’il en soit, le Courrier de Gaillardet reste du côté du régime, même s’il se veut plus critique. À l’inverse de Charles de Behr, Gaillardet n’est pas un orléaniste qui croit en la personne de Louis-Philippe. Il croit dans le système mis en place par la Monarchie de Juillet, car il lui semble le seul garant de l’ordre. Il expose une première fois ses idées politiques dans un éditorial du 24 mars 1840230. Il y explique clairement que la monarchie d’ancien régime, faisant du roi un monarque de droit de divin, n’a plus sa place en France. Plus généralement, au sujet de la monarchie, il déclare : « Il faut l’avouer, le sentiment monarchique n’existe point en France ; nos douze années de révolution et d’affranchissement absolu ont brisé dans nos cœurs la religion de la royauté ». Au lieu de cette ferveur monarchique, la France est tombée dans la monarchie de raison. Ce système, tel qu’existant dans la Monarchie de Juillet, offre des avantages qu’énumère Gaillardet : l’ordre, la sécurité mais également la liberté. Le directeur du Courrier des États-Unis attaque alors les idées républicaines. Il écrit : « le système républicain a pour lui la logique de la théorie, mais contre lui celle de l’expérience ». Pour lui, la République est une utopie, ne tenant pas compte de la réalité, ne reposant sur rien de concret : « il (le système républicain) n’étudie pas les hommes, il les suppose ». Ainsi, il oppose une monarchie parlementaire concrète, répondant à des problèmes actuels à une république fantasmée, utopiste à mille lieues de tous les enjeux de la société contemporaine. Et si les tenants des idées républicaines veulent prendre le modèle de la République états-unienne comme exemple d’un système républicain qui fonctionne, il leur répond : « Tel gouvernement convient à un peuple, qui sera mortel à un autre ». Autrement dit, ce qui fonctionne aux États-Unis ne convient pas à la France. D’ailleurs, Gaillardet explique ce qui, selon lui, est l’élément clef qui fait que ce régime peut s’établir aux États-Unis, y connaître d’incroyables succès et être un poison pour la France. Il s’agit de la situation politique des deux pays. Contrairement à la France, les États-Unis sont tout seuls sur leur continent, sans avoir à craindre à leur frontière une puissance armée, menaçante et belligérante231. Ainsi, les présidents états-uniens ne sont pas en proie aux ambitions de généraux auréolés de gloire, qui se présentent comme des
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Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 10, 24 mars 1840. Frédéric Gaillardet ne juge pas la présence anglaise au Canada comme une menace.

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sauveurs de la nation et qui ont sous leurs ordres des armées d’abord fidèles à un homme plus qu’à un régime. Cette explication illustre parfaitement les limites de Gaillardet théoricien. Dans sa profession de foi du 16 janvier 1840, il présente la race anglo-américaine comme une race industrieuse mais surtout conquérante232. Il dépeint la situation en Amérique comme une course à la conquête de territoires nouveaux – inoccupés ou occupés comme le Texas -, qui provoque des conflits armés entre les différentes races. Dès lors, entre des États-Unis expansionnistes et militaires tel qu’il les présente en janvier 1840 et des États-Unis sans armée et sans menace dans sa présentation du 24 mars 1840, il y a deux descriptions d’un même pays qui ne correspondent pas, comme s’il changeait ses arguments en fonction de l’idée qu’il veut défendre. Pourtant, il clame quelques lignes plus loin dans son éditorial du 24 mars 1840 : « […] nous apprécions ces faits d’après ce qu’ils sont, et non d’après ce que nous voudrions qu’ils fussent. La mission du journalisme, tel que nous la comprenons, est une mission de vérité ». Toujours dans son éditorial du 24 mars 1840, Gaillardet, après avoir posé ses sympathies pour le régime et dénoncé la cause républicaine en France, se permet d’aller plus loin. Il constate que si la monarchie parlementaire est le seul régime viable, il n’en reste pas moins que ce régime souffre des attaques de ses ennemis. Ils ne sont pas nommés mais nous imaginons qu’il s’agit des républicains d’un côté et des tenants de la monarchie d’ancien régime, les légitimistes, de l’autre. C’est là que son orléanisme diffère de celui de Charles de Behr. Pour Gaillardet, le roi Louis-Philippe est la cause de l’affaiblissement du régime. Il est trop faible, trop impopulaire mais également âgé ; si bien que sa mort, intervenant bientôt, pourrait mettre un terme à la monarchie. La solution que propose Gaillardet consiste à l’abdication du vieux roi des Français au profit de son fils, Ferdinand-Philippe, plus jeune, auréolé de gloire militaire dans différentes campagnes en Belgique et en Algérie, et surtout jouissant d’une immense popularité en France233. Cet espoir autour de la personne du duc d’Orléans est celui de nombreux orléanistes français qui voient en lui le renouveau du régime, son enracinement dans le cœur des Français. Le frère du duc, le prince de Joinville, écrit d’ailleurs quelques années plus tard :
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Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 100, 16 janvier 1840. Robert (Hervé), L’orléanisme, Paris, Presses Universitaires de France, 1992, p. 30.

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« Depuis dix ans, nous tous, et avec nous la France entière, considérions mon frère comme le chef, le chef de demain, le chef des grands jours à venir »234. La position de Gaillardet à l’égard de Louis-Philippe n’est pas toujours aussi intransigeante. Il est clair que le directeur du Courrier des États-Unis n’aime guère Louis-Philippe, le trouvant tantôt trop pacifiste et timoré, trop suiviste vis-à-vis de l’Angleterre, tantôt trop téméraire, prêt à mettre en péril tout le régime pour défendre ses positions contre le gouvernement235. Néanmoins, si le Courrier de Gaillardet ne fait jamais l’éloge du roi des Français, il n’œuvre pas constamment à faire sa critique. D’ailleurs, après le début de l’année 1841, Louis-Philippe n’est que très rarement l’objet des attaques de ce journal. Par contre, Guizot, quant à lui, est populaire dans les colonnes du Courrier des États-Unis. Certes, nous rencontrons quelques critiques ici ou là, très ponctuelles et conjoncturelles, surtout concentrées avant l’été 1842. Nous pouvons citer, à titre d’exemple, celle formulée quelques mois après le début du gouvernement Soult, et qui a trait à la position jugée trop anglophile de Guizot236. Le Courrier est alors partisan d’Adolphe Thiers, de sa politique plus belliciste sur la Question d’Orient et beaucoup moins alignée sur l’Angleterre. Quelques années plus tard, en avril 1843, la première page du Courrier des États-Unis poursuit sa transition vers le soutien à Guizot237. Les deux premières colonnes sont réservées à un portrait de ce ministre. Il y est présenté comme un homme politique de trempe européenne. Sa position sur la question d’Orient n’a pas été des plus heureuses, ni des plus glorieuses. Le Courrier en profite alors pour dénoncer l’égoïsme anglais. Mais surtout, il critique vertement la politique de ce gouvernement de Thiers qui a précédé celui dirigé par Soult et Guizot ; celui-là même que la rédaction soutenait fin 1840. Ce Thiers dont on louait la position guerrière, prêt à défendre les intérêts et l’honneur de la France, est, en 1843, dépeint comme un étourdi qui avait alors fait perdre tous ses alliés européens à la Monarchie de Juillet. Certes Guizot n’a pas agi comme le Courier le souhaitait, mais, avec le temps, la rédaction de ce journal ne peut qu’admettre que sa politique européenne a pu surmonter des crises difficiles. Guizot est l’homme de la situation. Il représente la modération et même la
Idem. Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 115, 21 novembre 1840 et volume XIII, numéro 121, 5 décembre 1840. 236 Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 137, 12 janvier 1841. 237 Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 15, 4 avril 1843.
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« sagesse », affirme le Courrier. Il est un homme d’expérience. Et si le Courrier a du mal à comprendre tous les ressorts de cette politique, il ne lui reste qu’à l’accepter et la suivre, presque admiratif : « […] c’est la politique de l’expérience, et si elle n’a pas invariablement toutes les sympathies des jeunes générations dont nous faisons partie, nous ne pouvons, nous qui écrivons ces lignes, lui refuser le respect parce que nous sentons que nous arriverons, nous aussi, à l’âge de cette expérience ». Dans le numéro du Courrier des États-Unis du 27 janvier 1844, Frédéric Gaillardet publie une lettre de Guizot à son intention qui lui annonce officiellement ce qu’on lui avait déjà appris officieusement : il est nommé chevalier de la Légion d’honneur238. Dans ce numéro, Gaillardet rappelle sa critique de la position du roi et de Guizot sur la question d’Orient en 1840-1841, mais il conclut : « les résultats, qui sont tout en politique, sont venus donner raison au souverain et à son ministre ». Il ajoute, avec une certaine grandiloquence, que cette décoration ne viendra pas modifier ses opinions, ni son indépendance. Quoi qu’il en soit et quoi qu’en puissent dire les mauvaises langues, dans le numéro du 27 février 1844, soit un mois jour pour jour après l’annonce de sa décoration, Gaillardet publie un éditorial sur Guizot239. Ce texte est beaucoup moins timide que les autres. Il fait l’éloge du ministre de l’extérieur qui, lors de la séance de la Chambre du 26 janvier 1844, a dû faire face à une importante offensive de l’opposition. Le Courrier le présente comme un homme seul faisant face avec panache et courage à la multitude enragée. La rédaction de ce journal loue sa verve et justifie même l’attitude passée de Guizot. Lors de cette séance, les détracteurs du ministre de l’extérieur le raillent et l’attaquent sur son séjour à Gand en 1815. On l’accuse d’avoir été au devant du roi Louis XVIII, par lâcheté. Le Courrier le présente alors comme le sauveur de la Charte, comme le chantre de la modération et de la réconciliation nationale qui se rend au devant du roi pour éviter que les royalistes extrémistes ne fassent table rase de la Révolution et ne plongent la France dans un bain de sang inutile et revanchard. C’est peut-être beaucoup prêter à Guizot. Par la suite, Guizot dispose d’un Courrier qui lui est presque toujours favorable. Voici le Courrier des États-Unis de Gaillardet : un journal à l’attention des populations francophones des Amériques, que son directeur relance et redéfinit. Dans
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Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 146, 27 janvier 1844. Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 159, 27 février 1844.

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L’Aristocratie en Amérique, Gaillardet parle de refondation de ce journal240. C’est peutêtre un peu trop fort. Mais il est sûr qu’il relance avec une grande vigueur le Courrier et le marque de sa vision et de sa personnalité, tout en conservant des recettes qui ont fait son succès : pages littéraires, orientation politique orléaniste, ouverture de ses colonnes à d’autres obédiences politiques, etc. Le Courrier des États-Unis est bel et bien entré dans une nouvelle ère.

C – Consolidation des affaires du Courrier des États-Unis
Les idées de Gaillardet pour ce qu’il appelle « son nouveau Courrier des États-Unis », fourmillent lorsqu’il en prend la direction. Plusieurs d’entre elles sont mises en application. L’aigle impérial sur la première page disparaît. Le journal est publié trois fois par semaine au lieu de deux. Les modifications ainsi que la plume de Gaillardet et la place qu’il donne à l’actualité états-unienne sont un succès. Si lorsqu’il achète le Courrier, ce journal ne compte que 800 à 900 abonnés, nous savons qu’il connaît une hausse des souscriptions dès les premières semaines qui suivent l’annonce du changement de direction. En 1846, dans un éditorial, Frédéric Gaillardet annonce que dans les six mois qui ont suivi le changement de direction de 1839, le nombre d’abonnés a augmenté de 1 389 personnes241. Cela veut dire qu’au printemps 1840, le Courrier compte plus de 2 200 abonnés. C’est une belle reprise en main, mais Gaillardet ne se repose pas sur ses lauriers. Bien au contraire, il est décidé à exploiter ce succès et à consolider son journal. Frédéric Gaillardet devient alors le meilleur vendeur de son journal. Il se déplace à de nombreuses reprises pour rencontrer ses lecteurs, produire du contenu pour le Courrier et surtout aller chercher de nouveaux abonnés. De la mi-février 1842 au début de mai de la même année, Frédéric Gaillardet se rend à La Havane et à Santiago sur l’île de Cuba, mais également à la Nouvelle-Orléans, à Pittsburgh ainsi que dans les vallées du Mississipi et de l’Ohio242. La double raison que Gaillardet invoque pour ce premier voyage est :

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Gaillardet (Frédéric), L’Aristocratie…, op. cit., p.120. Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 157, 26 février 1846. 242 Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 31, 10 mai 1842.

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« L’extension qu’à prise la circulation du Courrier des États-Unis […] et la nécessité d’asseoir cet heureux développement sur des bases nouvelles ». Lorsqu’il fait le bilan de ce voyage le 10 mai 1842, le directeur du Courrier revient sur la communion entre le journaliste et ses lecteurs qu’il aborde dans le numéro du 14 janvier 1840 dont nous avons déjà parlé. Il explique : « […] grâce à la communion des pensées, à l’espèce d’alliance et d’intimité morales, qu’à la joie de mon cœur, j’ai partout trouvées établies entre le Courrier des États-Unis et ses lecteurs […] ». Il profite également de ce voyage pour régler des problèmes avec les administrations locales. Ainsi, lors de son séjour à Cuba, il rencontre le capitainegénéral Valdès à La Havane, le gouverneur de Santiago, ainsi que les magistrats responsables de la censure. Il répond aux attentes de ses lecteurs qui se plaignaient des frais postaux qu’on leur charge. Il passe des accords avec les postes locales pour que le Courrier soit livré franco lorsqu’ils ne peuvent pas aller le chercher directement au port243. En contrepartie, il augmente le prix de l’abonnement pour les résidents de Cuba. A la suite de son voyage à Cuba, Gaillardet fait écho à la vie de la communauté française locale. Il publie les chiffres de la Société de bienfaisance française à la Havane244. L’année suivante, à l’été 1843, il se rend au Canada et remonte le SaintLaurent de Québec à Montréal avant de pousser jusqu’à Kingston245. Au printemps 1844, il voyage à nouveau dans l’ouest et le sud des États-Unis. En 31 jours, il traverse Philadelphie, Baltimore, Cincinnati, Louisville, Saint-Louis, Natchez et la Louisiane246. Il explique clairement les objectifs de ce voyage : « […] régulariser et perfectionner, autant que possible, le service du Courrier des États-Unis, et […] organiser celui de nouvelles publications ». En quelque sorte, le directeur du Courrier vient faire une étude de marché pour d’autres produits qu’il se propose de développer.

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Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 25, 26 avril 1842. Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 28, 3 mai 1842. 245 Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 73, 17 août 1843. 246 Courrier des États-Unis, volume XVII, numéro 48, 18 juin 1844.

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De l’été 1845 au mois de décembre de la même année, Gaillardet est à Paris247. Il profite de son séjour sur place pour mettre sur pied différentes affaires. Tout d’abord, il trouve de nouveaux correspondants ou s’assure les anciens, mais également il passe des accords avec plusieurs titres de la presse française pour être sûr de bien recevoir leurs numéros par les steamers transatlantiques. Il souhaite aussi que ces journaux lui fassent parvenir rapidement les épisodes des œuvres littéraires qu’ils publient et qui connaissent le plus de succès248. Ce dernier point permet à Gaillardet d’alimenter une autre publication consacrée uniquement à la littérature que nous détaillerons plus tard et qui s’appelle la Semaine littéraire. Celle-ci jouit déjà du réseau du milieu de l’édition dont dispose l’auteur de la Tour de Nesle en France ainsi que de ses liens avec d’autres écrivains et des journaux tel que le Journal des débats. Mais le voyage à Paris vient définir clairement les ententes prises précédemment par voie postale, ou par contacts interposés. Gaillardet l’annonce clairement à son retour de France : « […] nous avons signé avec le plus grand nombre des journaux et des libraires-éditeurs de Paris des traités par suite desquels la plupart des œuvres nouvelles […] nous serons transmises à l’avance, de façon que la publication puisse avoir lieu à New York en même temps qu’à Paris »249. Il y a un autre élément important que Frédéric Gaillardet met en place lors de son séjour en France en 1845. Depuis 1844, toujours sous l’impulsion de Gaillardet, le Courrier a ouvert ses pages commerciales aux publicités de différents commerces parisiens250. Mais fort de ce développement de la visibilité des produits parisiens en Amérique et de leur achat par des clients du Nouveau Monde, Frédéric Gaillardet comprend qu’il a de quoi faire des affaires lucratives. Ainsi, il s’associe avec son frère Henri, retourné vivre à Paris, et fonde une maison de commission disposant de bureaux dans la capitale française et à New-York251. Cette compagnie, appelée Maison de commission du Courrier des États-Unis, s’offre de commander directement en France auprès des commerçants français publiant leurs annonces dans ce journal les produits dont les lecteurs ont pu voir la description dans les publicités. De plus, la rédaction

Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 53, 1er juillet 1845 et volume XVIII, numéro 128, 23 décembre 1845. 248 Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 117, 27 novembre 1845. 249 Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 128, 23 décembre 1845. 250 Courrier des États-Unis, volume XVII, numéro 52, 27 juin 1844. 251 Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 75, 21 août 1845.

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explique que les clients n’auront pas à payer de commission. Frédéric Gaillardet a directement pris des arrangements avec les commerçants parisiens ; les prix offerts pour le marché américain incluant déjà la marge réservée à la maison de commission du Courrier des États-Unis. Gaillardet suit le cheminement inverse de celui de Charles de Behr. Ce dernier achète le Courrier pour vendre les produits de la librairie qu’il possède déjà depuis plusieurs années. C’est l’intérêt commercial qui motive son achat. Gaillardet, quant à lui, débute avec un seul intérêt journalistique. Il n’a pas eu de succès en affaires et il ne possède aucun commerce que la publication du Courrier pourrait publiciser auprès de ses lecteurs. Fort du succès de son journal, Frédéric Gaillardet comprend rapidement l’intérêt qu’il pourrait avoir et construit autour du Courrier une entreprise lucrative qui repose sur le prestige et le champ de diffusion de ce journal. Quoi qu’il en soit, lors de son retour à New York, Gaillardet annonce différentes nouveautés. Grâce à des accords avec les éditeurs de l’Illustration et de la Revue pittoresque à Paris, la direction du Courrier des États-Unis propose des prix très intéressants d’abonnement jumelés à ce journal et à l’un de ces deux-là. Ce n’est pas la première fois que Gaillardet passe des accords avec d’autres titres de la presse. Le 10 octobre 1843, le Courrier des États-Unis annonce un accord avec le journal de Granier de Cassagnac, publié à Paris mais destiné aux colons francophones et hispanophones des Caraïbes252. Le titre de cette publication est Correo de Ultramar. En apprenant la création de cette publication, la rédaction du Courrier y voit d’abord un concurrent venant lui ravir ses lecteurs des Antilles. D’autant plus que ce journal, fondé après le séjour de Granier de Cassagnac dans la région au début des années 1840 publie mensuellement un recueil de textes littéraires, concurrençant la Semaine littéraire. Mais les deux directions évitent un conflit dangereux pour leurs survies respectives en s’associant. Dès lors, les abonnés du Courrier peuvent prendre un abonnement au Correo ainsi qu’à la revue mensuelle La Revista en s’adressant aux bureaux du Courrier. Pendant toute la durée de la période Gaillardet, plusieurs rumeurs de vente ou de déménagement du Courrier à la Nouvelle-Orléans sont démenties vertement dans les colonnes de ce journal. A chaque fois Gaillardet rit du ridicule de ces affirmations. Nous le comprenons, le Courrier des États-Unis est un journal solide qui se vend bien et
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Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 98, 10 octobre 1843.

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partout en Amérique et Gaillardet, lui-même, jouit d’une excellente réputation qu’il n’aurait peut-être jamais eu en France. Alors pourquoi partirait-il ? Pourtant, le 29 mars 1848, la première page du Courrier annonce, laconique, la vente du journal à Paul Arpin253. C’est la Révolution de février 1848 qui précipite le départ de Gaillardet. Cet évènement est annoncé le 18 mars 1848 dans un numéro spécial du Courrier.254 En moins de dix jours, Frédéric Gaillardet prend sa décision et organise la vente du Courrier des États-Unis. Il retourne en France, appelé par les évènements, bien décidé à y prendre part. Le 4 avril 1848, Gaillardet écrit son dernier éditorial en première page du Courrier255. Il s’agit d’un sincère et poignant message d’adieux à ses lecteurs. Il compare alors ce journal à un enfant, son enfant, orphelin qu’il a recueilli, nourri et vu grandir au-delà de ses espérances. Entre le 4 avril et le 10 avril 1848, Gaillardet assure la rédaction du Courrier en attendant la prise en main par Arpin. Le 8 mai 1848, l’auteur de la Tour de Nesle embarque pour la France256. A son arrivée à Paris, il vit un quiproquo comique. Il s’installe à Auteuil dans la maison de Boileau. Or, la presse française prétend que le prince Louis-Napoléon Bonaparte vient aussi de revenir à Paris et de s’installer dans la même maison. Frédéric Gaillardet est pris pendant quelques jours pour le fameux prince. Il raconte cette anecdote au Courrier257. Son retour en France ne marque pas la fin de sa relation avec ce journal. Il devient son correspondant à Paris le plus régulier et l’alimente de ses articles pendant un peu plus de trente ans. Il décrit alors la situation politique du pays et glisse rapidement du républicanisme dont il se prétendait un soutien au Parti de l’ordre où se retrouvent de nombreux orléanistes. Ses correspondances touchent également la vie mondaine parisienne et l’actualité littéraire française. Elles connaissent dans les colonnes du Courrier un certain succès dont témoigne leur longévité. Frédéric Gaillardet a également des ambitions et veut faire une carrière politique. Dès son arrivée, en 1848, il essaie de se faire élire député à l’Assemblée nationale de l’Yonne. C’est un cuisant échec. Il reprend alors sa plume de journaliste pour plusieurs journaux parisiens dont le Journal des débats. Enfin, de 1869 jusqu’à la fin de sa vie en 1883, il est maire de Plessis-Bouchard, une commune située au nord de Paris.
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Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 14, 29 mars 1848. Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 9, 18 mars 1848. 255 Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 16, 4 avril 1848. 256 Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 35, 9 mai 1848. 257 Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 61, 2 juillet 1848.

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V – Paul Arpin : l’expérience de journaliste au service des idées républicaines
Paul Arpin, le successeur de Frédéric Gaillardet, achète le Courrier des ÉtatsUnis à la fin mars 1848 et en devient le rédacteur en chef à partir du 10 avril 1848. Comme deux de ses trois autres prédécesseurs à la direction du Courrier, nous ne savons que peu de choses sur la vie d’Arpin. Mais son républicanisme convaincu, quant à lui, ne laisse aucun doute.

A – Un directeur d’expérience
La principale, pour ne pas dire la seule, source d’informations sur la vie d’Arpin avant le Courrier des États-Unis est l’œuvre d’Edward Tinker, Les écrits de langue française en Louisiane au XIXe siècle258. Nous y apprenons que Paul Arpin est un journaliste français venu s’installer à la Nouvelle-Orléans vers 1840. Il fait partie de ces journalistes républicains qui quittent la France après les lois promulguées le 9 septembre 1835 qui limitent la liberté de la presse. Ces lois sont désastreuses pour la presse française. Plusieurs titres disparaissent et les autres journaux, surtout ceux de l’opposition, doivent faire preuve de prudence dans leurs propos. Les procès et les attaques du pouvoir contre la presse reprennent dès 1836 et s’intensifient pendant le tout début de la décennie 1840259. Plusieurs journalistes quittent alors la France pour la Louisiane. Le nom de Paul Arpin apparaît pour la première fois dans l’Annuaire de la Nouvelle-Orléans en 1841. Pendant un temps, il est professeur dans une école de la Nouvelle-Orléans et écrit des critiques de théâtre dans plusieurs journaux francophones de Louisiane. En 1845, il devient le rédacteur en chef de la partie francophone du prestigieux journal l’Abeille. Il occupe cette position jusqu’à son achat du Courrier des États-Unis. D’ailleurs, son ancien journal se félicite de le voir passer au Courrier :

Tinker (Edward), Les écrits de langue française en Louisiane au XIXe siècle, essais biographiques et bibliographiques, Genève, Slatkine Reprints, 1975, p. 18. 259 Ledré (Charles), op. cit., p. 170-178.

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« M. Arpin possède éminemment le talent souple et varié du journaliste ; son expérience des hommes et des choses de l’Amérique lui permettra d’imprimer une allure pleine d’intérêt au Courrier des États-Unis et de continuer parmi les populations franco-américaines la noble mission que la feuille de New-York s’est depuis longtemps imposée »260. Comme Gaillardet, Arpin a des projets pour le Courrier des États-Unis. Tout d’abord, il crée un exemplaire spécial du Courrier contenant des informations étatsuniennes et plus largement américaines en français pour toute personne qui voudrait l’envoyer à des amis en France ou en Europe261. Arpin ne le propose plus par la suite, nous pouvons imaginer que ce n’est pas un succès. Mais il n’abandonne pas son projet. En juin 1849, il annonce la création d’une édition spéciale du Courrier des États-Unis devant prendre place dans les steamers qui partent pour l’Europe262. Cette fois, la formule est un peu différente. Si les lecteurs doivent toujours venir se procurer cette édition aux bureaux du Courrier, elle est néanmoins enrichie d’une revue des marchés des principales villes des États-Unis : New-York, Nouvelle-Orléans, Philadelphie, etc. La rédaction explique à ses lecteurs que ce numéro est d’un grand intérêt pour tous les professionnels qui ont des partenariats avec l’Europe. Le succès est au rendez-vous et le Courrier continue d’imprimer l’édition des steamers bien après le départ d’Arpin, jusque dans les années 1880. A notre connaissance, la Bibliothèque nationale de France à Paris est le seul établissement à en posséder quelques rares exemplaires. En Amérique du Nord, il n’existe aucune trace de ces éditions qui, nous le comprenons bien, partaient toutes pour l’Europe. En juin 1850, sur le même modèle que l’édition des steamers européens, le Courrier lance une édition pour la Californie, que nous retrouvons aussi sous l’appellation édition pour la côte pacifique263. Les personnes qui souhaitent l’envoyer à des correspondants ou des partenaires en Californie doivent venir se procurer le numéro qui est imprimé juste avant le départ du steamer pour le Pacifique. Ce qui pousse Arpin à lancer cette édition californienne est certainement le nombre de Français présents à San Francisco que son journal annonce en février 1850264. Le Courrier chiffre la
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Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 16, 4 avril 1848. Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 32, 2 mai 1848. 262 Courrier des États-Unis, volume XXIV, numéro 59, 26 juin 1849. 263 Courrier des États-Unis, volume XXVII, numéro 27, 26 octobre 1850. 264 Courrier des États-Unis, volume XXV, numéro 72, 12 février 1850.

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présence française dans cette ville à 2 000 personnes. Annick Foucrier, spécialiste du phénomène migratoire français vers la Californie, avance que ce sont au total 25 000 à 30 000 Français qui s’installent en Californie au moment de la ruée vers l’or265. La Californie devient un marché intéressant pour le Courrier et Paul Arpin le sait bien. En juin 1850, Arpin décide d’investir pour moderniser les ateliers du Courrier des ÉtatsUnis. Il achète une nouvelle machine à vapeur pour augmenter la cadence d’impression de ses presses266. Enfin, le plus gros projet d’Arpin est à venir. Il est annoncé dès 1839 mais Gaillardet n’a pas pu le mettre en place267. Début mai 1851, la rédaction du Courrier des États-Unis annonce que le journal va devenir quotidien au 1er juin268. Le changement de fréquence de la publication est retardé jusqu’au 10 juin, date du premier numéro quotidien du Courrier269. Trois éditions du Courrier des États-Unis sont alors publiées en même temps. Nous avons vu qu’il existe la version quotidienne. Mais la rédaction annonce qu’elle poursuit également la publication trihebdomadaire du Courrier et en rajoute une version hebdomadaire270. Si nous ajoutons à cela l’édition des steamers pour l’Europe et l’édition californienne, nous avons cinq versions différentes du Courrier des États-Unis. Depuis 1848, sous l’impulsion d’Arpin, ce journal s’est considérablement agrandi et diversifié. Pour ce faire, le Courrier a dû déménager son imprimerie et ses bureaux dans des locaux plus grand, comme l’annonce une circulaire datée du 8 avril 1851 et publiée par la rédaction du Courrier dans le numéro du 8 mai 1851. Mais ce n’est pas tout, le matériel d’imprimerie a dû être augmenté, diversifié et changé pour pouvoir répondre à toutes ces modifications et à l’augmentation du tirage. Ces modifications sont justifiées par le succès que rencontre le Courrier. Dès la prise de possession d’Arpin, le nombre d’inscriptions augmente. Il faut bien sûr mettre cette augmentation des adhérents dans le contexte des évènements en France. Les Français autant que les francophiles du Nouveau Monde veulent suivre l’actualité pleine de rebondissements de la nouvelle République et d’une Europe touchée par la Révolution de 1848. Le Courrier, qui s’alimente directement auprès de correspondants
Foucrier (Annick), Le rêve californien, migrants français sur la côte pacifique (XVIIIe-XXe siècles), Paris, Belin, 1999, p. 112. 266 Courrier des États-Unis, volume XXVI, numéro 51, 14 juin 1850. 267 Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 71, 9 novembre 1839. 268 Courrier des États-Unis, volume XXVIII, numéro 31, 8 mai 1851. 269 Courrier des États-Unis, volume XXVIII, numéro 45, 10 juin 1851. 270 Courrier des États-Unis, volume XXVIII, numéro 31, 8 mai 1851.
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locaux et de journaux français, est une bonne source d’information. Le 25 avril 1848, la rédaction annonce une importante croissance du nombre d’abonnements271. Arpin, constatant que ce sont les évènements français qui sont la cause de cette augmentation, ajoute que son journal s’efforce de retranscrire fidèlement tout ce qui se passe en France. Il en profite pour annoncer la publication par le Courrier d’un ouvrage reprenant tous les évènements de février 1848. Quelques jours plus tard, 13 mai 1848, la rédaction annonce que pour faire face à l’augmentation des abonnés du journal dans la ville de New York, elle engage un nouveau livreur272. En 1852, le New York Times publie une lettre de Paul Arpin qui veut faire jour sur une rumeur voulant que le Courrier des États-Unis connaisse une baisse du nombre de ses abonnés273. Dans cette lettre, nous trouvons des chiffres intéressants permettant de mesurer cette hausse que connaît le Courrier entre 1848 et 1852. Arpin y affirme qu’à partir de sa prise de possession du journal jusqu’à la date de sa lettre, il y a eu 3 725 souscriptions supplémentaires. Dans ce nombre, pour la seule période du 15 décembre 1851 au 1er février 1852, le Courrier en a reçu 512. C’est un beau résultat qui ne peut qu’encourager Arpin dans ses développements. En 1854, soit un an après le départ d’Arpin, le Courrier des États-Unis est en pleine santé. Il compte au total 16 500 abonnés274. Il tire un peu plus que le plus influent journal des immigrés allemands aux États-Unis le New York Staats-Zeitung qui à la même date publie quotidiennement 14 000 numéros275. Si, comme nous l’avons vu dans le numéro du 13 mai 1848, l’augmentation des abonnements du Courrier touche la ville de New York, il faut garder à l’esprit que c’est un phénomène qui s’étend à l’extérieur de la ville, même dans des territoires nouveaux. Cela oblige ce journal à adapter son mode de fonctionnement. Ainsi, en septembre 1850, la rédaction annonce l’engagement d’un nouvel agent qui a à charge de récolter tous les abonnements pour le Michigan et les territoires du Nord-Ouest et qui, pour ce faire, se déplacera de ville en ville276.

Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 28, 25 avril 1848. Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 37, 13 mai 1848. 273 New York Times, 10 février 1852. 274 Ernst (Robert), Immigrant Life in New York City 1825-1863, Syracuse, Syracuse University Press, 1994, p. 156. 275 Ibid., p. 153. Le New York Staats-Zeitung est fondé en 1834 et devient quotidien dès 1842. Il est un des principaux titres de la communauté allemande, nettement plus nombreuse que celle des Français. 276 Courrier des États-Unis, volume XXVII, numéro 13, 28 septembre 1850.
272

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Il est difficile de croire que Paul Arpin, rédacteur en chef de l’Abeille, ait eu assez d’argent pour acheter tout seul un journal de la taille du Courrier des États-Unis. Mais il est encore plus difficile de croire qu’il ait eu les moyens financiers de se lancer en trois ans dans toutes les modifications dispendieuses du Courrier que nous avons listées précédemment. Nous ne lui connaissons aucune fortune personnelle et il faut garder à l’esprit que ce journaliste français, ancien professeur d’un établissement scolaire de la Nouvelle-Orléans, n’est arrivé dans le Nouveau Monde qu’en 1840. Il n’apporte pas à lui tout seul le financement nécessaire et doit chercher des associés. Le Courrier du 16 mai 1850 laisse sous-entendre qu’il y a bien plusieurs propriétaires. Arpin y est présenté comme l’un de ces propriétaires mais également comme le seul éditeur du journal277. Le 8 mai 1851, un autre propriétaire est présenté. Il s’agit de l’imprimeur français installé à New York Charles Lassalle278. À la veille du changement de fréquence du Courrier qui passe de trihebdomadaire à quotidien, Lassalle est nommé directeur de l’imprimerie de ce journal. Il est décrit comme un homme d’expérience. Il devient rapidement le propriétaire de l’imprimerie. Peu de temps après, à l’automne 1851, un second nom est cité dans les colonnes du Courrier des États-Unis. Il s’agit un dénommé Emile Barthe279. Barthe est bien identifié comme un des propriétaires du journal, mais il devient également un deux des éditeurs avec Arpin. Son nom apparaît sur toutes les premières pages du Courrier. Emile Barthe semble être un entrepreneur ayant d’abord vécu en Louisiane où il y a fait des affaires lucratives dans l’industrie de la cane à sucre280. Plus tard, en 1853, il est cité comme étant le responsable de la délégation française lors de l’Exposition des industries de toutes les nations au Crystal Palace de New York, qui a lieu en 1853281.

B – Un républicain engagé pour rédacteur en chef

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Courrier des États-Unis, volume XXVI, numéro 36, 16 mai 1850. Courrier des États-Unis, volume XXVIII, numéro 31, 8 mai 1851. 279 Courrier des États-Unis, volume XXIX, numéro 1, 3 novembre 1851 et New York Times, 10 février 1852. 280 Sitterson (Joseph), Sugar country : the cane sugar industry in the South 1753-1950, Lexington, University of Kentucky Press, 1953, p. 148. 281 New York Times, 17 novembre 1853.

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Avec l’arrivée d’Arpin à la direction et à la rédaction du Courrier des ÉtatsUnis, la ligne éditoriale de ce journal change du tout au tout. Charles de Behr et Frédéric Gaillardet ont fait passer le Courrier du côté du gouvernement et des forces conservatrices, jugeant les différentes oppositions bonapartiste, républicaine et légitimiste dangereuses pour la France et utopistes. Orléanistes, ils souhaitaient l’ordre et voyaient dans la monarchie constitutionnelle du régime de Juillet le meilleur système possible. Arpin, quant à lui, est un républicain engagé. Sa profession de foi du 10 avril 1848 est complètement différente de celle de tous ses prédécesseurs282. Il fait tout de suite tomber les masques derrière lesquels aussi bien Gaillardet que Lacoste ont pu se cacher en leur temps. Tout d’abord, il annonce qu’il compte bien donner son opinion dans les colonnes du Courrier. Il balaye ainsi la fausse pudibonderie de ses prédécesseurs qui disaient vouloir rester neutres. Et pour être bien clair avec ses lecteurs, il explique à propos de lui-même : « Sincèrement républicain avant d’arriver aux États-Unis, son séjour sur cette terre de liberté n’a fait qu’affermir sa foi politique. Il a salué avec joie l’inauguration de la République en France ; et son vœu le plus ardent, c’est de voir s’établir dans son pays natal un système de gouvernement dont il a pu apprécier ici les bienfaits ». Mais Arpin ne fera pas que donner son opinion. Il veut faire du Courrier des États-Unis un organe républicain, un journal engagé politiquement : « […] la ligne que le Courrier des États-Unis suivra, en ce qui touche la politique française : il défendra la cause de la République, mais en même temps il la défendra avec modération. […] Rallier les uns à la cause républicaine, c’està-dire à la cause nationale, calmer l’ardeur des autres, lorsqu’elle lui semblera devoir compromettre les intérêts de cette sainte cause : telle est la mission qu’il cherchera à accomplir […] ». Pour ce qui est des évènements aux États-Unis, il ne s’empêchera pas de faire part de ses remarques ni de ses jugements. Parce que selon lui, l’étude de ce qu’il se passe aux États-Unis ne peut être que bénéfique pour la France, qui se lance elle aussi sur la voie de la République. Contrairement à ses prédécesseurs, Arpin ne parle jamais de neutralité qu’il s’engage à respecter. D’ailleurs que ce soit Lacoste, de Behr ou encore Gaillardet, aucun d’entre eux n’était capable de garder sa neutralité plus que
282

Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 19, 10 avril 1848.

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quelques lignes. Paul Arpin énonce clairement ses intentions et ses opinions. Néanmoins, il se veut respectueux des idées des autres et, pour ce faire, il s’engage à laisser à ces autres opinions une place dans les colonnes du Courrier des États-Unis. Plus tard, dans le numéro du 19 août 1848, Arpin explique qu’il veut maintenir la présence des correspondances d’autres tendances politiques que la sienne dans son journal283. Il en nomme trois : une orléaniste tenue par Gaillardet qui continue de collaborer au Courrier, une légitimiste et une qui reprend les idées des républicains rouges dans lesquelles il ne se reconnaît pas. Pourquoi laisser de la place à ces autres opinions ? Il le dit clairement, sans ambages : « Les pages du Courrier des États-Unis doivent être le miroir fidèle des opinions qui règnent en France aussi bien que des évènements qui s’y accomplissent ». Par contre, il ne s’étend pas sur les francophones en Amérique. Il se borne juste à dire en une ligne que le Courrier restera l’organe des populations francoaméricaines. Il ne parle pas non plus de la partie littéraire qui a fait la réputation et le succès de ce journal. Toute son attention, tout comme celle de la plupart des francophones et de ses lecteurs dans le Nouveau Monde, est tournée vers la France et les évènements inattendus qui s’y produisent. Arpin se tient en partie à sa profession de foi. Il laisse les correspondances des autres obédiences politiques, mais il donne rarement son opinion. Cela ne l’empêche pas de faire quelques sorties. Ainsi, le 25 mai 1848, lui, le républicain modéré attaque ceux qu’il appelle les républicains « exaltés » qui, par leur attitude irresponsable, menacent la République et l’ordre284. Il ne veut pas que les détracteurs de la République puissent à nouveau associer le régime à l’anarchie. D’ailleurs, dans un article du 18 avril 1848 intitulé 1793 et 1848, le nouveau directeur du Courrier dénonce l’association facile que font certains Français entre la République de 1793, c’est-à-dire celle de la Terreur, et la Deuxième République285. Il sait que le nouveau régime traverse des moments difficiles, mais il appelle alors à la confiance dans le peuple et dans la République. Arpin est exactement ce qu’il avait annoncé : un républicain modéré. Lorsque la nouvelle des journées de juin 1848 arrive à New York, le Courrier des États-

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Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 83, 19 août 1848. Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 42, 25 mai 1848. 285 Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 31, 18 avril 1848.

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Unis publie le même jour un numéro spécial et une édition plus détaillée, qui tous les deux affichent un liseré noir en signe de deuil286. Arpin explique alors que ces journées sanglantes ne peuvent que convaincre quiconque que la République se doit d’être « sage et modérée ». Deux jours plus tard, avant la chronique de Gaillardet sur ces évènements, le rédacteur en chef insiste : il faut être prudent dans tout ce qui est dit sur les journées de juin car nombreuses sont les rumeurs287. Les deux camps en présence, celui du général Cavaignac et celui du peuple qui proteste contre la fermeture des Ateliers nationaux, sont présentés comme étant d’un côté les tenants de l’ordre et de l’autre des insurgés composés de « quelques insensés » et « des échappés du bagne ». Arpin soutient le régime en place et continue de dénoncer les agissements de la faction non modérée des républicains. L’autre cible d’Arpin qui commence à apparaître comme une menace sérieuse pour la République est le prince Louis-Napoléon Bonaparte. Le 2 juillet 1848, le Courrier est hautement sarcastique dans un article consacré au « citoyen LouisNapoléon » après son élection à l’Assemblée nationale288. Le chef de la maison Bonaparte est affublé des surnoms tels que « l’étourdi sans consistance », « le héros des échauffourées de Strasbourg et de Boulogne ». Ce n’est pas encore le fameux « Napoléon le petit » de Victor Hugo, mais nous n’en sommes pas loin. Le Courrier écrit même : « ce prétendant, qui cache sous son grand nom son incontestable nullité ». Ce qui déclenche la vindicative haine d’Arpin c’est toute l’agitation autour de cet homme qui attire « les républicains du lendemain », « les réactionnaires » et « les curieux ». Le prince Bonaparte est de plus en plus au centre des attaques du Courrier qui oublie complètement les républicains exaltés. Il concentre ses coups sur LouisNapoléon mais aussi sur ses alliés. Lorsqu’en novembre 1848, Gaillardet envoie une lettre qui prédit que Louis-Napoléon Bonaparte sera élu président, Arpin met en doute la sagacité et le sens de l’observation de l’ancien directeur du Courrier289. Il appelle à ne pas accepter cette vision des choses et à ne pas tomber dans la fatalité. Et encore une fois, il répète que Bonaparte une fois sur le siège présidentiel n’aura qu’une seule ambition : celle de s’asseoir sur le trône impérial. Ce serait la fin tragique de la République, et cela Arpin le refuse catégoriquement. Il appuie tant qu’il le peut
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Courrier des États-Unis, volume XXII, Extra, 13 juillet 1848 et numéro 67, 13 juillet 1848. Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 68, 15 juillet 1848. 288 Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 61, 2 juillet 1848. 289 Courrier des États-Unis, volume XXIII, numéro 34, 11 novembre 1848.

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Cavaignac dans la campagne et ne rate pas une occasion de critiquer Louis-Napoléon Bonaparte. Pourtant le 1er janvier 1849, Arpin accepte le verdict. La République en a décidé ainsi, le fervent républicain qu’il est doit se ranger au résultat290. La résignation n’est que de courte durée. Le 18 janvier, le Courrier publie un article du Corsaire qui dénonce les ambitions impériales du prince-président291. Le 8 juin 1849, c’est cette fois un article de la Presse qui prend place dans les colonnes du Courrier292. Il annonce dans son titre les projets du prince-président et les dangers pour la République : « L.-N. Bonaparte, Empereur ». Arpin entraîne le Courrier dans l’opposition et dénonce ceux qui soutiennent Louis-Napoléon. Thiers est d’abord visé par ce journal lors de la publication d’un rapport sur l’assistance publique293. Puis, le 12 mars 1850, la rédaction écrit : « Ah ! La République est sous bonne garde entre MM. les bonapartistes, les orléanistes et les légitimistes »294. Ainsi passent les années sous le mandat du prince-président, de piques acérées en sarcasmes, d’attaques en bonne et due forme en publications d’articles de la presse républicaine française. D’abord sporadiques, les prises de position du Courrier deviennent plus nombreuses après le coup d’état de décembre 1851. Mais elles sont de plus en plus décriées. Nous avons vu que dans le New York Times du 10 février 1852, Arpin et Barthe s’empressent de mettre un terme à une rumeur sur la santé du Courrier295. Cette rumeur veut que le journal français de New York perde de nombreux lecteurs à cause de ses articles très orientés. De plus, Arpin ne fait pas que défendre les idées républicaines et attaquer le prince-président, il est également un acteur important parmi la communauté des républicains français de New York. Dans le Courrier du 20 avril 1850, nous apprenons que Paul Arpin est le président de l’Association des républicains français de New York296. Si Arpin laisse tout de même des correspondances d’autres obédiences politiques dans son journal, il se permet quelques fois de les commenter ou de marquer son désaccord. Ainsi, le 24 décembre 1851, le

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Courrier des États-Unis, volume XXIII, numéro 58, 1er janvier 1849. 291 Courrier des États-Unis, volume XXIII, numéro 66, 18 janvier 1849. 292 Courrier des États-Unis, volume XXIII, numéro 51, 8 juin 1849. 293 Courrier des États-Unis, volume XXVI, numéro 3, 7 mars 1850. 294 Courrier des États-Unis, volume XXVI, numéro 5, 12 mars 1850. 295 New York Times, 10 février 1852 296 Courrier des États-Unis, volume XXVI, numéro 23, 20 avril 1850.

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Courrier réagit avec vigueur au coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte297. La rédaction dénonce alors l’indulgence de Gaillardet au sujet de sa description des évènements, ainsi que sa confiance dans un avenir d’ordre et de sécurité que garantit le nouveau régime qui s’installe : « […] nous ne pouvons nous dispenser de déclarer que nous n’acceptons en aucune façon l’hospitalité ». Dès lors, cette opposition républicaine d’un Courrier qui se radicalise de plus en plus après le coup d’état de 1851 favorise l’émergence d’une concurrence qui va lui faire du tort. En mai 1851, un autre journal français est fondé à New York298. Il s’agit du Phare. Son nom laisse déjà entrevoir sa mission : rassembler les Français d’Amérique du nord autour de lui, les guider vers le bon chemin, faire la lumière sur ce qui se passe en France. L’éditeur et rédacteur en chef du Phare est un ancien collaborateur du Courrier des États-Unis sous la période Gaillardet : Eugène Masseras299. De l’aveu de Gaillardet, Masseras et lui partagent les mêmes opinions sur la situation en France et sur le rôle que doit jouer un journal français en Amérique du Nord300. De plus, un Français, qui séjourne à New York de 1852 à 1855, écrit, dans un ouvrage retraçant son voyage dans le Nouveau Monde, que Masseras est le continuateur de l’œuvre de Gaillardet301. Nous pouvons, sans trop nous tromper, penser que les deux hommes possèdent les mêmes idées politiques et souhaitent une France où règnent l’ordre et la sécurité. Par la suite, dans les années 1860, Masseras joue un rôle dans l’intervention française au Mexique et l’érection de l’Empire à la tête duquel Napoléon III place Maximilien d’Autriche. A Mexico, il est journaliste et édite une revue qui défend l’Empire du Mexique. Sur place, il prépare également l’arrivée du nouvel empereur en publiant une brochure décrivant le nouveau régime. Proche de Maximilien302, il assiste également l’ambassadeur de France à Mexico303. Par la suite,
Courrier des États-Unis, volume XXVI, numéro 5, 12 mars 1850 Sylvain (Philippe), La vie et l’œuvre de Henry de Courcy (1820-1861), premier historien de l’Église catholique aux États-Unis, Québec, Les Presses universitaires Laval, 1955, p. 237. 299 Gaillardet (Frédéric), L’Aristocratie…, op. cit., p.26. 300 Gaillardet (Frédéric), L’Aristocratie…, op. cit., p.290. 301 Comettant (Oscar), Trois ans aux États-Unis, Etudes de mœurs et coutumes américaines, Paris, Pagnerre, 1857, p. 213. 302 Dubois (Marcel) et Périgny (Maurice), Les États-Unis du Mexique, Paris, E. Guilmoto, 1912, p. 54. 303 Hanna (Alfred), Napoleon III and Mexico: American Triumph Over Monarchy, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1971, p. 131-133.
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la solidarité des

opinions

auxquelles

nous

accordons

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après le retrait du Mexique et la défaite de Sedan en 1870, il est de ceux qui défendent et justifient l’intervention mexicaine et les choix de Napoléon III304. Masseras est un soutien du Second Empire, qui n’hésite pas à mettre sa plume au service de ce régime. Le Phare est tout sauf un journal d’opposition. Plus consensuel, marqué du sceau du conservatisme et du pouvoir en place, il peut facilement faire concurrence à ce Courrier qui, par ses opinions tranchées, froisse certains de ses lecteurs. Si Masseras est l’éditeur et rédacteur en chef du Phare, son propriétaire est une personne que nous avons déjà rencontré. Il s’agit de Charles Lassalle qui possède des parts dans le Courrier et est responsable de son impression. De plus, la lutte contre les idées républicaines du Courrier des États-Unis facilite des rapprochements des amis de l’Empire autour du Phare. Henry de Courcy, Français installé à New York depuis 1845, est un fervent catholique et le correspondant nord-américain du journal français ultramontain l’Univers. Dès 1845, Courcy note la mauvaise influence du Courrier de Gaillardet, trop libéral pour lui, sur la communauté française de New York. Pourtant, Courcy est proche du Phare et de Masseras, ami et collaborateur d’un Gaillardet qu’il a dénoncé en son temps. Courcy n’hésite pas à y publier des articles qu’il envoie par la suite à l’Univers305. Le Courrier des États-Unis doit également faire face aux pressions du Consulat de New York. L’ancien directeur du Courrier, Félix Lacoste est nommé consul à New York en 1850. Il comprend très vite l’importance de disposer d’un Courrier des États-Unis conservateur ou bien de soutenir la création d’un nouveau journal plus consensuel. En janvier 1854, une lettre du successeur de Lacoste, mort brusquement, est adressée au ministre des affaires étrangères à Paris306. Non seulement cette lettre décrit l’activité en la matière de l’ancien directeur du Courrier des ÉtatsUnis mais également les liens que Lacoste entretient avec Charles Lassalle. Il y est question de la fusion du Phare et du Courrier. Ses conséquences sont rapportées par Lacoste avant sa mort et citées par son successeur : « [le Courrier des États-Unis] était rédigé depuis sa fusion avec le Phare avec autant de modération que le permettait les exigences d’opposition de ses abonnés ».
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Lecaillon (Jean-François), Napoléon III et le Mexique, les illusions d’un grand dessein, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 246. 305 Sylvain (Philippe), op. cit., p. 237-238. 306 Archives du Ministère des Affaires Étrangères à Nantes, Fonds du Consulat de New York, Série C, Carton 7.

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Nous y apprenons que Lacoste a fait pression auprès de Lassalle pour que la correspondance républicaine du Courrier soit retirée de ses colonnes. Et le nouveau propriétaire du journal l‘a assuré que la correspondance cesserait d’être publiée pendant quelques temps. Par la suite, dans une lettre datée du 7 mars 1854, le successeur de Lacoste plaide pour le Courrier : « feuille indépendante mais sobre d’observation, rédigée avec talent et plutôt conservateur »307. Lassalle connaît alors quelques déboires avec les autorités cubaines. Le successeur de Lacoste écrit au ministre qu’il est nécessaire de soutenir le Courrier dans ses démarches. Il ajoute : « il est de l’intérêt du gouvernement et de ses agents aux États-Unis de ménager ce journal ». Aux vues de l’intérêt des autorités françaises en place à New York au début des années 1850 pour les journaux français de la ville, ainsi que leur prise de partie et leur soutien affiché à Lassalle, nous ne pouvons que conclure que le Phare profite également du soutien actif d’un Lacoste qui n’apprécie pas un Courrier par trop républicain. La suite ne se fait pas attendre. Le journal d’Arpin connaît des difficultés. Les tensions avec un Lassalle qui ne partage pas ses opinions politiques et qui possède le principal concurrent du Courrier, ne peuvent que s’accroître. Au début de 1853, Arpin cède toutes ses parts à Charles Lassalle. Le Phare est alors absorbé par le Courrier des États-Unis et Masseras en devient le nouvel éditeur et rédacteur en chef308. Le New York Times salue en Arpin un fervent républicain, respecté par les New-yorkais. Nous apprenons aussi dans cet article du Times qu’Arpin est appelé à continuer à publier dans les colonnes du Courrier mais uniquement pour tout ce qui concerne la vie politique états-unienne, les arts et la littérature. Pourtant, Paul Arpin est bien décidé à continuer à défendre ses idées politiques. Ainsi, quelques semaines plus tard, il fonde, avec d’autres républicains, le Républicain, un journal français new-yorkais, concurrent du Courrier des États-Unis. Ce journal passe difficilement l’année 1853 et s’éteint en 1854. L’ancien éditeur du Courrier connaît encore quelques succès en lisant sur scène des ouvrages et poèmes français309. Ses lectures le conduisent même jusqu’à Montréal où il se produit devant l’Institut canadien les 19 et 22 septembre 1854310. Après cela, il disparaît sans que nous ayons pu retrouver sa trace.
Idem. New York Times, 14 mars 1853. 309 New York Times, 7 mars 1854 et 22 mars 1854. 310 Lemire (Maurice) et Saint-Jacques (Denis) (sous dir.), La vie littéraire au Québec, Québec, Presses Universitaires de Laval, 1991, Tome III, p. 154.
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De 1828 à 1851, le Courrier des États-Unis connaît quatre propriétaires différents. Chacun d’entre eux se succède en apportant une couleur politique différente à ce journal mais en lui donnant également un dynamisme différent. Le premier propriétaire est un homme de commerce politisé. Avec l’aide de Joseph Bonaparte, il crée un journal politique, avec pour but de promouvoir la légende napoléonienne et de défendre la doctrine bonapartiste telle que définie par Joseph. Lacoste est celui qui crée un journal viable, mais essentiellement tourné vers la France. Le second est un libraire dont l’histoire avant la direction du Courrier des États-Unis est celle d’un entrepreneur inventif et prolixe qui s’essaie dans de nombreuses associations avec des hommes d’affaires new-yorkais ou parisiens ainsi que dans plusieurs projets de journal. Il est à mi-chemin entre l’homme de commerce qu’est Lacoste et l’homme de lettres qu’est son successeur Gaillardet. Polémiste, Charles de Behr est incapable de garder la neutralité qu’il annonce dès le début de sa direction. Habitué à être sur de nombreux projets, il n’est pas un bon gestionnaire et laisse le Courrier dans une situation difficile qui aurait pu sonner son glas. Celui qui lui succède est un écrivain et un aventurier parisien qui vient de s’installer dans le Nouveau Monde. Frédéric Gaillardet n’a pas de grand passé d’entrepreneur. Homme de lettres, il réussit tout de même à donner au Courrier des États-Unis une nouvelle impulsion à faire de lui un journal plus que jamais à cheval entre l’Amérique et l’Europe, mais surtout, il installe le Courrier dans le conservatisme et le soutien au gouvernement français. Frédéric Gaillardet est celui qui a le plus compris l’importance de fédérer les Français et les francophones sur tout le continent américain afin de faire du Courrier l’organe de toutes ces populations ainsi qu’un journal lu par tous. Après Gaillardet, Paul Arpin représente le retour d’un homme passionné et politisé, à l’image des bouleversements qui secouent la France entre 1848 et 1851. Mais Arpin est également un homme d’expérience qui a fait ses armes dans la communauté francophone de Louisiane à la rédaction du journal l’Abeille. Pourtant, malgré toute son expérience, Arpin ne voit pas le danger de faire du Courrier un journal doctrinaire et engagé. Il perd ainsi le soutien d’une partie non négligeable de ses lecteurs pour lesquels le principal intérêt de lire le journal consiste à pouvoir avoir des nouvelles fraîches en français, tirées de divers journaux de France.

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Chapitre 2 – Les collaborateurs

Si les directeurs marquent considérablement le Courrier des États-Unis en lui donnant le cap à suivre, en y mettant de leur personnalité, en le situant sur l’échiquier politique français, ils ne sont néanmoins pas les seuls à lui avoir donné vie. Pour que le Courrier s’anime, pour qu’il intéresse ses lecteurs et aille en chercher d’autres, il a besoin d’un contenu vivant autre que la copie d’articles tirés de la presse française. Les collaborateurs du journal sont alors des éléments importants dans l’élaboration du contenu du Courrier.

I – Qui sont les collaborateurs du Courrier des États-Unis ?
Durant les vingt-trois années de parution que couvre la période que nous étudions, le Courrier des États-Unis compte de nombreux collaborateurs. Chaque changement de direction apporte ses modifications dans les collaborateurs à l’interne comme les rédacteurs de chroniques, les responsables de l’impression, mais également dans les collaborateurs externes, c’est-à-dire les correspondants. Sur toute la période, comprendre qui sont ces collaborateurs, arriver à les situer est des plus compliqué. Néanmoins, nous pouvons distinguer trois catégories de collaborateurs.

A – Les techniciens
La première catégorie est celle des techniciens. Il s’agit du personnel technique chargé de l’impression du Courrier des États-Unis, mais également des responsables de l’intendance chargés par exemple de l’approvisionnement en papier ou encore, pour la ville de New York, des porteurs de journaux. L’organisation interne du Courrier des États-Unis ne nous est pas connue. Il est impossible de savoir combien de personnes travaillent dans les ateliers du journal, ni même de combien de porteurs il dispose. Et, quand bien même, il y a de fortes chances pour que ces chiffres changent

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régulièrement selon la situation économique du Courrier, ses équipements et les desseins de ses directeurs. Par exemple, en 1835, le Courrier dispose de ses propres ateliers d’impressions, de ses propres presses1. Par la suite, sous Charles de Behr, l’atelier est supprimé et l’impression du journal est confiée à Saint-Ange Lesueur, ancien responsable des ateliers du Courrier qui crée sa propre imprimerie2. Le journal n’a alors plus d’imprimerie propre, il sous-traite l’impression à la compagnie de Lesueur. Par la suite, Gaillardet récupère l’impression. Arpin, quant à lui, cède des parts du Courrier à celui qu’il nomme en même temps directeur de l’imprimerie du journal, Charles Lassalle3. Lassalle, ancien libraire-éditeur installé à Rio de Janeiro, devient vite le propriétaire de l’imprimerie du Courrier. Dès le début de 1852, en première page, sous le titre du journal, s’affiche l’information suivante : « Publié par Ch. Lassalle ». Après le départ d’Arpin, cette information change pour devenir : « Publié et édité par Ch. Lassalle ». Les ateliers d’impression d’un journal au XIXe siècle doivent composer avec d’importants et nombreux progrès techniques qui viennent bouleverser leur organisation, les coûts des matières premières et accroître la vitesse de production. Ces progrès concernent aussi bien la fabrication du papier que l’impression en elle-même. Pour ce qui est du papier, en 1799, le français Nicolas-Louis Robert met au point une machine qui permet de rassembler les différentes étapes de production en une seule et de fabriquer du papier en continu4. Son procédé est repris à Londres par les frères Fourdrinier, puis constamment amélioré pendant tout le XIXe siècle. La vitesse de production de papier s’en trouve accélérée. Avant 1867, la production de papier tend à rejoindre la limite des 2,50 mètres de feuilles de papier par minute5. Dans les années qui suivent, cette limite est largement dépassée. La conception du papier change également avec l’utilisation de la pulpe de bois, procédé découvert en 1844 par F. G. Keller et Henry Voelter6. Les principales conséquences de cette modernisation des techniques de

Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 45, 5 août 1835. Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 19, 4 mai 1839. 3 Courrier des États-Unis, volume XXVIII, numéro 31, 8 mai 1851. 4 Gilmont (Jean-François), Une introduction à l’histoire du livre et de la lecture, du manuscrit à l’ère électronique, Liège, Editions du Céfal, 2004, p. 83. 5 Lee (Alfred M.), The Daily Newspaper in America, The Evolution of a Social Instrument, New York, MacMillan Company, 1937, p. 100. 6 Ibid., p. 98.
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fabrication du papier sont l’augmentation de la production des feuilles de papier et la baisse des coûts.

Image 3 : La presse à cylindre mise au point par Koenig

Source : Gilmont (Jean-François), Une introduction à l’histoire du livre et de la lecture, du manuscrit à l’ère électronique, Liège, Editions du Céfal, 2004, p. 85.

Le XVIIIe siècle a vu le développement de la presse à bras qui consiste à l’apposition de deux plants horizontaux, pressés l’un contre l’autre à l’aide d’une vis et dont la pression se fait grâce à la force humaine7. La pression des deux plans est ensuite augmentée et facilitée grâce à l’utilisation de la vapeur. Cette technique est développée en 1810 par Frédéric Koenig. Elle permet de doubler la rapidité d’impression de la presse à bras en la faisant passer de 100 à 200 copies en une heure. En 1814, le même Frédéric Koenig développe une nouvelle technologie qui consiste à appliquer la feuille de papier sur le plan horizontal à l’aide d’un cylindre8. Sa machine permet également d’encrer automatiquement le plan. Ce système accélère encore plus l’impression en

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Ibid., p. 114. Gilmont (Jean-François), op. cit., p. 85.

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atteignant un rendement de 550 copies par heure9. Ce modèle est amélioré constamment jusqu’en 1845-1847 date à laquelle apparaît la rotative10. Il s’agit alors d’une machine n’ayant plus de plan horizontal mais deux cylindres. La rotative change également le système d’alimentation de la machine. Avant elle, il faut imprimer feuille par feuille. Avec la rotative, l’alimentation se fait en continu au moyen de rouleaux de papier. La vitesse d’impression se trouve augmentée. En 1851, une rotative peut imprimer 10 000 copies par heure11. La stéréotypie, également développée au XVIIIe siècle, est basée sur le principe du moulage des formes typographiques en plomb. L’imprimeur compose donc sa page avec les formes typographiques puis les moules dans un carton mou appelé flan. A partir de ce flan, un cliché en métal est tiré qui permet une conservation de la copie de la composition et une réutilisation régulière12.

Image 4 : La première presse à bras du Courrier des États-Unis en 1828

Source : Courrier des États-Unis, Supplément, 25 décembre 1909

Si l’on en croit le supplément du numéro du Courrier des États-Unis du 25 décembre 1909, ce journal débute avec une presse à bras manuelle en 182813. Il n’est pas le seul puisque, en 1829, le Courier and Enquirer, important journal new-yorkais, est lui aussi imprimé sur une seule presse à bras14. L’innovation technique permet
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Lee (Alfred M.), op. cit., p. 115. Ibid., p. 114. 11 Gilmont (Jean-François), op. cit., p. 86. 12 Ibid., p. 84. 13 Courrier des États-Unis, Supplément, 25 décembre 1909. 14 Lee (Alfred M.), op. cit., p. 116.
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d’augmenter le rendement des impressions mais les coûts d’achat de ces nouvelles machines sont extrêmement élevés15. Tous les journaux ne peuvent donc pas moderniser leur équipement ni acheter dès leurs débuts des machines dispendieuses. Même dans les imprimeries, la mécanisation se fait au fur et à mesure, selon les moyens financiers et s’étale sur l’ensemble du XIXe siècle. Jean-François Gilmont précise d’ailleurs qu’il n’est pas rare de trouver, jusque dans la dernière décennie de ce siècle, de petites imprimeries qui utilisent encore des presses à bras16. Pour un journal, les ateliers où sont imprimés ses numéros forment le centre nerveux de ses activités. Le gros de ses employés s’y trouve. Ces employés doivent avoir des compétences techniques importantes. Tout dépendamment de la taille de l’imprimerie, il peut y avoir une division du travail entre ceux qui composent le texte avec les formes typographiques, créent les flancs, puis les clichés et ceux qui ont à charge de faire fonctionner et d’alimenter la presse. Il faut également un chef d’atelier, une personne capable de coordonner toutes les étapes de la production dans les délais impartis, surtout dans le cas de l’impression d’un journal. Ce chef d’atelier doit veiller à avoir les articles composant le numéro en temps et en heure afin qu’il puisse respecter les délais. Il doit gérer l’approvisionnement en papier, en encre mais également ses employés et leur temps de travail ainsi que l’entretien des machines17. Si un seul problème se produit dans toute la chaîne d’impression, la sortie du journal s’en trouve compromise. Sous la période Lacoste, pendant laquelle le Courrier possède ses propres ateliers, deux noms de chef d’atelier nous sont connus. Le premier d’entre eux est un dénommé Charles Bérault, chef de l’atelier du Courrier qui quitte son poste pour tenter sa chance ailleurs18. Lacoste lui fait une bonne publicité dans ses colonnes et loue ses nombreuses compétences. Le second est Saint-Ange Lesueur, qui fonde, au printemps 1839, sa propre imprimerie dans laquelle est imprimé le Courrier19. La publication de ce journal français impose une condition au recrutement de certains de ses employés. Pour ceux chargés de composer les numéros avec les formes typographiques, il leur est nécessaire de lire et d’écrire le français afin de ne pas faire de fautes dans le texte qui

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Gilmont (Jean-François), op. cit., p. 85. Idem. 17 Lee (Alfred M.), op. cit., p. 167. 18 Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 45, 5 août 1835. 19 Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 19, 4 mai 1839.

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doit être imprimé20. Ce genre d’employés est rare et doit donc être bien traité, bien payé par ses employeurs. Il est courant dans les États-Unis de la première moitié du XIXe siècle que les propriétaires de journaux et les éditeurs états-uniens cherchent à attirer des imprimeurs étrangers, dont la formation est très recherchée21. Le Courrier doit faire face à cette concurrence pour garder ses employés et pour en recruter de nouveaux. Gérer les personnes travaillant dans les ateliers ne se fait pas facilement et peut créer des problèmes à l’employeur. Aux États-Unis, la décennie 1830 est marquée par le développement du syndicalisme chez les ouvriers de l’impression. Ils forment des syndicats puissants qui luttent pour l’augmentation du salaire horaire, pour la baisse du temps de travail, contre la mécanisation des ateliers, contre l’immigration des ouvriers d’imprimerie européens qui viennent leur faire concurrence22. Leur puissance est visible par l’augmentation du salaire horaire et la baisse du temps de travail dans les années 1830 et 1840. En 1830, un employé chargé de composer les pages gagne un dollar par jour et travaille 72 heures par semaine. En 1842, le même employé est payé un dollar et cinquante cents par jour pour une semaine de 60 heures de travail23. La lourdeur de la gestion des ateliers et l’important investissement qu’elle implique en termes de temps et de financement expliquent certainement les différentes stratégies adoptées par les directeurs du Courrier des États-Unis pour l’impression de leurs numéros. Avoir son propre atelier, c’est être indépendant. Félix Lacoste fait ce pari-là. Il doit investir dans une presse à bras, disposer d’un local pour ses bureaux et son atelier. Nous ne savons pas s’il agrandit, s’il modernise ses presses. Charles de Behr, dans un premier temps, maintient l’atelier. Il semble le fusionner avec l’atelier qu’il possède lui-même, puisqu’il édite et imprime des livres et des brochures. D’un autre côté, avoir son propre atelier, c’est augmenter ses coûts de gestion, surtout dans les périodes de modernisation des techniques. Au printemps 1839, lorsque la santé du Courrier des États-Unis, aussi bien que celle de son directeur, est chancelante, Charles de Behr vend son atelier d’impression à celui qui en était le chef, Saint-Ange Lesueur24 et soustraite à ce dernier l’impression du journal. Cette situation lui enlève le poids de la gestion des ateliers, tandis que, pour Lesueur, elle est un bon moyen de diversifier sa
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Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 45, 5 août 1835. Lee (Alfred M.), op. cit., p. 136. 22 Ibid., p. 135. 23 Ibid., p. 151. 24 Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 19, 4 mai 1839.

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production et de rentabiliser son affaire. Il a un client sûr et régulier en la personne de Charles de Behr, mais il peut aussi se consacrer à trouver d’autres clients qui voudraient imprimer des brochures, des livres, etc. Ses bénéfices peuvent alors être consacrés à la modernisation de ses ateliers, à l’entretien des machines. La stratégie de séparer les ateliers d’impression de la rédaction du Courrier s’inscrit dans le mouvement de spécialisation de la profession d’éditeur qui se poursuit pendant tout le XIXe siècle. L’éditeur se spécialise dans le choix des textes à publier, dans le financement de ses publications et dans leur distribution. Il tend alors à se séparer de l’activité technique d’impression25. L’arrivée de Frédéric Gaillardet à la tête du Courrier marque le retour à une stratégie de contrôle de l’impression. Elle donne ainsi au nouveau directeur toute latitude pour augmenter la fréquence de publication de son journal, pour inclure des publicités parisiennes et augmenter son nombre de pages, pour développer ses activités connexes et monter une lucrative entreprise d’édition et d’impression de littérature française en Amérique du Nord. Nous avons vu que ses liens avec le monde de la presse et de l’édition françaises lui permettent de faire circuler au sein du Courrier puis au sein d’autres publications régulières, les derniers romans publiés à Paris et d’inonder le continent. Ce succès lui permet de diversifier ses activités et d’imprimer des ouvrages, des recueils, etc. Pourtant, lorsqu’il achète le Courrier des États-Unis, celui-ci n’a plus d’atelier, puisqu’il a été vendu à Lesueur. Gaillardet doit investir une forte somme pour recréer son imprimerie. Il lui faut trouver un local, acheter les machines, recruter du nouveau personnel. Puis en 1846, Frédéric Gaillardet décide de moderniser son atelier26. L’achat de sa « nouvelle et magnifique presse » nécessite des travaux dans son atelier. Sa machine est achetée chez R. Hoe & Company, société new-yorkaise renommée, fondée en 1803 et spécialisée dans la fabrication de presses27. Cette entreprise joue un rôle essentiel dans l’innovation technique en matière de presses aux États-Unis. Paul Arpin continue sur la lancée de Frédéric Gaillardet et garde ses ateliers. Néanmoins, son projet de faire un Courrier des États-Unis publié quotidiennement nécessite encore une fois la modernisation de son atelier28. Il déménage, achète de nouvelles presses et fait faire des travaux dans ses nouveaux locaux pour pouvoir les y installer. Pour trouver les fonds nécessaires à ces modifications, Paul Arpin cède des parts du journal à Emile
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Gilmont (Jean-François), op. cit., p. 93. Courrier des États-Unis, Supplément, 25 décembre 1909. 27 Lee (Alfred M.), op. cit., p. 116. 28 Courrier des États-Unis, volume XXVIII, numéro 31, 8 mai 1851.

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Barthe et Charles Lassalle. Ce dernier est également nommé directeur de l’imprimerie du Courrier, avant de rapidement en devenir le propriétaire. Arpin change alors de stratégie et sépare les activités d’impression du journal de sa rédaction et de son édition. Être responsable de l’impression est un poste clef. A chaque fois que l’impression du Courrier est confiée à une personne extérieure et/ou indépendante, il en découle soit une crise liée à la propriété du Courrier dans laquelle l’imprimeur réclame des titres de propriété, soit un changement de propriété au profit de l’imprimeur. Le premier cas de figure se produit lors de la maladie de Charles de Behr, pendant laquelle Saint-Ange Lesueur se dit le propriétaire de droit du journal. Il faut une intervention judiciaire pour que l’imprimeur soit débouté de sa réclamation. Le second est celui de Charles Lassalle qui, selon les maigres informations à notre disposition, passe de propriétaire associé et imprimeur du journal à seul propriétaire du Courrier en 1853. La direction d’une imprimerie indépendante chargée d’imprimer le Courrier peut également s’avérer lucrative. Le même Charles Lassalle l’a très bien compris. Dès le début de 1852, il revient à son premier métier de libraire-éditeur. L’imprimerie qu’il dirige et qui prend le nom d’Imprimerie du Courrier des États-Unis publie alors des annonces commerciales dans lesquelles nous retrouvons les nombreux ouvrages qu’il édite et qui sont disponibles à la vente, soit directement en s’adressant au bureau du Courrier, soit en prenant contact avec un des agents de ce journal. Il dispose ainsi d’une excellente visibilité et d’un bon réseau à New York et à travers tous les États-Unis. Ses ateliers impriment non seulement un journal régulier mais ils offrent également tous les services d’impression qu’on peut leur demander : brochures commerciales, calendriers, etc. Le fait qu’il soit également le propriétaire du Phare, journal concurrent du Courrier entre 1851 et 1853, laisse à penser qu’il en est également l’imprimeur. Ainsi, il gagne sur tous les plans et fait fructifier ses affaires. Ces deux situations de prise de contrôle de la propriété du Courrier par les imprimeurs de ce journal soulignent l’importance du contrôle de l’impression mais aussi l’intérêt des imprimeurs de publier un journal en marge de leurs activités premières. Alfred M. Lee explique, dans son ouvrage The Daily Newspaper in America, que, dans les États-Unis du XIXe siècle, la plupart des imprimeurs sont propriétaires d’un ou de plusieurs journaux et revues qui viennent augmenter les revenus de leur imprimerie29.

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Lee (Alfred M.), op. cit., p. 165.

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Les techniciens forment un groupe important de ces hommes qui font quotidiennement le Courrier. Le peu de connaissance que nous avons sur leurs identités ne doit pas masquer leur importance et les enjeux autour de leur travail. Ils sont la main d’œuvre essentielle. Mais ils sont aussi à l’image de ce journal : ils sont des francophones installés à New York.

B – Les rédacteurs
Si les directeurs participent à la rédaction du Courrier des États-Unis et à ses choix éditoriaux, ils ne peuvent néanmoins pas gérer un journal comme celui là tout seul. Ils s’adjoignent des rédacteurs. Le travail de ces collaborateurs consiste à écrire des articles ou des chroniques, à trouver des articles de la presse européenne ou américaine pouvant être insérés dans les colonnes du Courrier. Ils doivent également assurer l’intérim lorsque le directeur est absent ou malade. Dans ces cas-là, ils doivent, en plus de leurs tâches régulières, fixer la ligne éditoriale du journal. Pendant toute la période, chaque directeur est, à un moment ou à un autre indisponible ou en déplacement, c’est-à-dire incapable d’être rédacteur. Charles de Behr est absent pour cause de maladie grave à la fin de 1839. Lacoste rentre en Europe plusieurs fois entre 1828 et 1836. Et Frédéric Gaillardet est lui-même en Europe en 1845, mais se déplace régulièrement aux États-Unis, au Canada ou dans les Caraïbes. Arpin, lui aussi, se déplace plusieurs fois au sein des États-Unis à Washington et en Louisiane. Pendant chacune de ces périodes, les pages du Courrier sont composées par des rédacteurs. Cela n’enlève rien à l’importance du rôle des directeurs, bien au contraire. Pendant les absences de Gaillardet, le Courrier des États-Unis garde sa ligne éditoriale, sa mission, fixées par le directeur. Par contre, lors de la maladie de Charles de Behr, la rédaction est comme figée et, nous l’avons vu précédemment, le journal sombre petit-à-petit. Personne n’est là pour donner le cap. Là aussi, il nous est difficile de bien comprendre le fonctionnement interne de la rédaction sous chacun des directeurs. Il est sûr que, en plus de leurs absences, les directeurs occupent une place éditoriale bien différente les uns des autres. Gaillardet, par exemple, est omniprésent. Il fixe la mission, il écrit de nombreux articles et bulletins, et parfois même des correspondances. Son style, sa fougue, ses thèmes de prédilection sont faciles à reconnaître. Lacoste, quant à lui, est limité par l’influence de

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Joseph Bonaparte qui vient régulièrement lui dire quoi faire, quoi inclure dans ses colonnes et quoi écrire. Charles de Behr, de son côté, est un entrepreneur du milieu de l’édition et ne nous est pas connu pour être un rédacteur chevronné. D’ailleurs, selon Françoise Granger-Remington, il est d’origine allemande et le français n’est pas sa langue maternelle. Néanmoins, sa ligne éditoriale, ses positions politiques sont claires et il n’hésite pas à les défendre au prix de sa vie lorsqu’un confrère attaque le Courrier des États-Unis. Identifier les rédacteurs, savoir quand ce sont eux et non pas le directeur qui écrivent un article est très compliqué. Rarement, les articles ou les commentaires d’articles des rédacteurs sont signés. Lorsqu’ils le sont, il s’agit généralement de chroniques culturelles new-yorkaises et seules des initiales nous permettent de savoir qui en est l’auteur. Mais là encore, il faut être prudent. Il arrive souvent que des Français de New York décident d’envoyer au Courrier une série de quelques articles sur un spectacle en particulier que ce journal publie sans préciser que ce n’est pas l’œuvre d’un membre de l’équipe de rédaction. Ainsi, en août et septembre 1841, un lecteur du Courrier signant Amédée envoie trois articles sur des évènements culturels se déroulant à New York et à Saratoga. De la même manière, d’octobre à décembre 1832, le Courrier publie 8 articles signés GD sur l’opéra italien de New York. Si pour Asmodée, il est clair qu’il s’agit d’un lecteur, nous sommes incapables de savoir si, pour les articles de GD, nous avons affaire à un membre de la rédaction, à un chroniqueur régulier engagé par le Courrier ou bien s’il s’agit d’un lecteur. Les exemples en la matière sont légions. D’ailleurs, Régis de Trobriand, écrivain et rédacteur en charge des pages culturelles de ce journal à partir de 1850, est d’abord publié par le Courrier en tant que lecteur. Il envoie alors ses impressions sur l’opéra italien de New York sous forme d’articles à partir de décembre 1847. En règle générale, dans les colonnes du Courrier des États-Unis, il est rarement question des rédacteurs. Malgré ces difficultés, nous avons pu trouver quelques noms ici ou là. Sous la direction de Charles de Behr, nous savons qu’un de ses rédacteurs se nomme Pérénet30. Il rentre alors en Europe pour raisons de santé. A la fin de la période de Charles de Behr et avant que Frédéric Gaillardet prenne réellement la tête du Courrier en janvier 1840, un autre rédacteur est nommé. Il s’agit d’un certain H. Latrade. En mars 1840, il devient le collecteur du Courrier des États-Unis pour New
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Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 71, 2 novembre 1836.

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York, chargé de récolter les abonnements des souscripteurs pour cette ville31. Sous Gaillardet, nous avons déjà rencontré un des rédacteurs les plus marquants, Eugène Masseras qui, après le départ d’Arpin, devient le rédacteur en chef du Courrier. Masseras et Gaillardet partagent les mêmes idées politiques, les mêmes points de vue et ce, même après le retour de Gaillardet en France. Nous l’avons déjà dit, après la période Arpin, il s’impose comme le continuateur de Frédéric Gaillardet. Reste la période pendant laquelle Paul Arpin est à la direction. C’est celle où nous connaissons le mieux les rédacteurs qui secondent le directeur. Nous avons trois noms. Le premier de ces noms est le moins connu. Il s’agit d’un dénommé A.F. Gandon. Dans le dernier numéro du Courrier sous la direction de Paul Arpin, il écrit un mot louant les qualités de son ami de toujours qui lui a confié un poste de rédacteur dans son journal32. Lui et Paul Arpin se sont connus vingt ans plus tôt sur les bancs du collège Louis-le-Grand, à Paris. Gandon est un infatigable voyageur. Il a vécu en Afrique et est venu s’installer aux États-Unis à la demande de son ami. Une fois sa collaboration au Courrier terminée, il annonce son départ pour la Nouvelle-Orléans et, peut-être de là, vers la Californie. Gandon apparaît comme le bras droit d’Arpin, celui qui le seconde constamment. Leur vieille amitié aide à entretenir une bonne complicité de travail. Il est un peu pour Arpin ce que Masseras fut pour Gaillardet. Henry-Emile Chevalier est un autre collaborateur de Paul Arpin. Lui aussi doit quitter le Courrier des États-Unis lorsque Charles Lassalle en récupère l’entière propriété33. Avec Gandon et Arpin, ses amis républicains, il est alors devenu persona non grata à la rédaction. Chevalier est une personne qui nous est plus connu que Gandon. Ancien militaire, il fonde en 1851 un journal républicain intitulé le Progrès de la Côte-d’Or. Il utilise ce journal comme tribune contre les bonapartistes et plus particulièrement le princeprésident, si bien qu’à la fin de 1851, il est emprisonné et doit partir en exil. Il se réfugie à New York où il devient rédacteur au Courrier des États-Unis34. Après le départ d’Arpin, lui aussi quitte le journal pour rejoindre un autre foyer de la francophonie en Amérique. Il se rend alors au Bas-Canada où il est successivement directeur de deux journaux la Ruche littéraire et le Moniteur canadien. Il retourne en France en 1860. Là,
Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 3, 7 mars 1840. Courrier des États-Unis, volume XXX, numéro 60, 12 mars 1853. 33 Idem. 34 Prevost (M.), « Henri-Émile Chevalier », Dictionnaire de biographie française, Paris, Librairie Letouzey et Ané, 1982, Tome VIII, p. 1059.
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il continue de collaborer à différents journaux et publie des romans dont l’action se situe au Canada. Par la suite, dans les années 1870, il est élu au conseil municipal de Paris où, toujours marqué par ses idées républicaines, il siège à l’extrême-gauche. La vie de Henry-Emile Chevalier après le Courrier des États-Unis a fait l’objet d’une thèse de doctorat soutenue en 199235. Arpin, Gandon et Chevalier forment ce trio républicain qui place clairement le Courrier dans une idéologie politique en opposition avec les conservateurs du Parti de l’ordre et les bonapartistes. Nous pouvons comprendre aisément qu’avec un groupe d’hommes comme ceux-là au Courrier, Charles Lassalle, Eugène Masseras ou encore Henry de Courcy, ne peuvent que s’organiser au sein du Phare pour contrebalancer leur influence et lutter contre leurs idées trop libérales. Le dernier des rédacteurs de l’équipe de rédaction de Paul Arpin que nous connaissons est Régis de Trobriand. Nous présenterons en détails un peu plus loin cet écrivain français que nous rencontrons à plusieurs reprises dans les colonnes du Courrier des États-Unis à partir de 1840. Sous la période Arpin, de Trobriand s’occupe des chroniques culturelles de la ville de New York. Arpin ne le laisserait pas s’occuper d’autre chose, puisque de Trobriand est connu pour être un légitimiste convaincu. Il rejoint officiellement les rangs des rédacteurs du Courrier en novembre 185036. N’étant pas marqué politiquement en tant que républicain, il reste rédacteur du journal après le départ d’Arpin et collabore sans difficulté avec Eugène Masseras à partir de 1854. Dans la première chronique qu’il publie dans le Courrier du 11 décembre 1854, inaugurant ainsi sa nouvelle collaboration, il écrit un texte qui résume bien des tribulations qui le ramènent toujours à New York et dans les bureaux de ce journal : « Il est donc vrai que la peau du renard revient toujours à la boutique du pelissier. […] L’on reprend le chemin de Paris et… un beau jour, de l’un de ces steamers, merveilles des mers dont la chaîne mouvante lie les deux mondes l’un à l’autre, on débarque tout étourdi au milieu de ce chaos tumultueux qui caractérise les abords maritime de la reine commerciale des États-Unis. Au milieu des hôtels gigantesques, des palais innombrables, des magasins splendides, des rues fraîches écloses et des quartiers nouveaux élevés là où l’on n’avait vu, quelques années auparavant, que des livery stables fétides, des

Beauchamp (Claude), Henry-Emile Chevalier et le feuilleton canadien-français (1853-1860), Thèse de Doctorat en Littérature française, sous la direction d’Yvan Lamonde, McGill University, 1992. 36 Courrier des États-Unis, volume XXVII, numéro 32, 7 novembre 1850.

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masures de bois démantelées, des pâtis où les oies prenaient paisiblement leurs ébats, on a grand peine à se reconnaître ; mais Broadway est le fil d’Ariane toujours offert à l’étranger, et l’on finit par retrouver son chemin jusqu’au bureau du Courrier des États-Unis. La peau du renard est revenue à la boutique du pelissier »37.

C – Les correspondants
Ce qui caractérise le plus le Courrier des États-Unis c’est la présence de correspondants qui livrent leurs opinions sur les évènements politiques et culturels français. Et les opinions différentes de celles de la rédaction et de la direction sont tout à fait admises dans les colonnes du journal. D’ailleurs, c’est parfois très troublant pour son lecteur d’aujourd’hui ou d’hier. Il est alors difficile de bien percevoir les tendances politiques de ses propriétaires. Une première lecture laisserait tout un chacun dubitatif. D’ailleurs, Oscar Comettant, qui séjourne aux États-Unis de 1852 à 1855, résume bien la conclusion facile à laquelle peut arriver un lecteur superficiel : « […] la couleur politique du Courrier des États-Unis est parfois si singulièrement changeante, et […], souvent même, ce journal se montre à la fois, et dans un même numéro de tel ou tel parti »38. Il faut garder à l’esprit qu’en France, la presse est avant tout une presse d’opinion. Ses journaux sont les fers de lance de doctrines politiques qui s’affrontent aussi bien dans la passion des chambres d’assemblée que dans les déchaînements de violence dans la rue. Le Courrier des États-Unis, quant à lui, se présente constamment comme le représentant de tous les Français et les francophones d’Amérique du Nord, toutes tendances politiques confondues. Chacun de ses directeurs a beau avoir ses opinions politiques, ils annoncent tous dans leur profession de foi l’ouverture de leurs colonnes à d’autres idées. La profession de foi du premier numéro en mars 1828 pose ce principe clairement et résume parfaitement ce qui est la position officielle du Courrier pour les années suivantes :
Krebs (Albert), « Régis de Trobriand et le Courrier des États-Unis, journal français de New York (1841-1865) », la Revue d’histoire moderne et contemporaine, octobre-décembre 1971, Tome XVIII, p. 574-575. 38 Comettant (Oscar), Trois ans aux États-Unis, Etudes de mœurs et coutumes américaines, Paris, Pagnerre, 1857, p. 213.
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« En avouant avec franchise, en exposant avec fermeté leurs propres opinions touchant les meilleurs moyens de parvenir au bonheur de tous les hommes, ils [les rédacteur du Courrier] traiteront avec égard les opinions de ceux qui croiront atteindre le même but par des voies différentes »39. Même un Paul Arpin, attaqué par ses détracteurs sur ses positions, dénoncé comme utilisant le Courrier des États-Unis pour promouvoir les idées républicaines et faire barrage aux bonapartistes, maintient ce principe. Il le rappelle à plusieurs reprises : dans sa profession de foi, mais également avant certaines correspondances qui sont aux antipodes de ses idées. Quelques mois après son achat du Courrier, il explique clairement sa position sur les correspondances : « Les pages du Courrier des États-Unis, doivent être le miroir fidèle des opinions qui règnent en France, aussi bien que des évènements qui s’y accomplissent […]. Nous voulons être encore plus scrupuleux à l’égard de celles là, et nous les accueillons même lorsqu’elles ne sont pas d’accord avec nos propres sympathies »40. Dans le même texte, Arpin s’interdit toute censure ou toute modification sur les correspondances qu’il reçoit : « […] nous donnons nos correspondances telles que nous les recevons. Nous nous garderions bien d’y toucher, de peur de leur faire perdre leur caractère individuel, de peur surtout de leur rien enlever de leur sincérité ». Il lui arrive même de défendre ces correspondances et la place qu’il leur donne dans les colonnes du Courrier. Ainsi, le 23 décembre 1848, Paul Arpin répond à des plaintes de ses lecteurs au sujet d’un des correspondants41. Ce correspondant n’est nul autre que l’ancien directeur du Courrier des États-Unis, Frédéric Gaillardet. Nous l’avons vu plus tôt, ce dernier est loin d’être un fervent républicain et, le temps passant, ses idées rejoignent celles du Parti de l’ordre. Il se pose de plus en plus en soutien à Louis-Napoléon Bonaparte. Bien évidemment, ses correspondances parisiennes traduisent ses opinions politiques. Face au vindicatif de ses abonnés mécontents, Arpin réagit en justifiant la place qu’il donne à Gaillardet :

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Courrier des États-Unis, volume I, numéro 1, 1er mars 1828. Courrier des États-Unis, volume XXIII, numéro 83, 19 août 1848. 41 Courrier des États-Unis, volume XXIII, numéro 54, 23 décembre 1848.

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« […] il importe aujourd’hui, comme toujours, de laisser se produire toutes les opinions. […] Le Courrier des États-Unis ne pouvait se passer d’avoir une correspondance napoléonienne, il se trouve que c’est M. Gaillardet qui la lui fournit, voilà tout ». Si Arpin est le plus grand défenseur d’un Courrier ouvert à toutes les opinions, s’il refuse de censurer ou de modifier les correspondances qu’il publie, il se permet tout de même de commenter ou de critiquer les prises de position de ses correspondants. Pendant la campagne présidentielle française de l’automne 1848, alors que les deux candidats les plus sérieux, Louis-Napoléon Bonaparte pour le Parti de l’ordre et le général Cavaignac pour les républicains, exacerbent les tensions partisanes jusqu’à New York, nous pouvons relever les critiques les plus acerbes d’Arpin à l’égard de ses correspondants. Ainsi, en novembre 1848, il dénonce les projections de Gaillardet sur le résultat du scrutin et ses déclarations sur la victoire, qu’il dit inévitable, du chef de la maison bonapartiste42. Un mois plus tard, le 15 décembre, Paul Arpin met en cause la partialité de Gaillardet lorsqu’il retranscrit des évènements qui mettent directement en cause le général Cavaignac43. Mais il ne met pas en cause que Gaillardet. Bien au contraire, il s’attaque aussi à l’un de ses correspondants républicains et lui reproche de ne pas servir la cause républicaine en parlant trop dans ses lettres du socialisme qui effraie les électeurs44. La critique des correspondants n’est pas le seul fait d’Arpin, mais c’est pourtant lui qui exprime ses différences d’opinion le plus clairement. Sous Gaillardet, les prises de distances se font d’une manière plus polie, moins radicale. La rédaction écrit alors une phrase qui permet la prise de distance avec les idées avancées. Il s’agit souvent d’une formule qui ressemble à celle là : « voici une lettre d’un de nos correspondants dont nous ne partageons pas les opinions ». Paul Arpin est, avec Félix Lacoste, un des directeurs du Courrier les plus engagés politiquement. Pourtant, il est un de ceux qui ouvre le plus ses colonnes aux correspondances d’autres opinions politiques. Ainsi, en 1848, nous avons recensé 22 correspondances politiques républicaines contre 68 correspondances d’autres

obédiences, c’est-à-dire, légitimiste, bonapartiste ou orléaniste. Pour 1848, nous avons un ratio d’un peu plus de trois correspondances conservatrices pour une républicaine.

42 43

Courrier des États-Unis, volume XXIII, numéro 34, 11 novembre 1848. Courrier des États-Unis, volume XXIII, numéro 51, 15 décembre 1848. 44 Courrier des États-Unis, volume XXIII, numéro 54, 23 décembre 1848.

155

En 1849, le nombre de correspondances républicaines est de 33, tandis que les correspondances conservatrices se maintiennent à 68. Le ratio pour l’année 1849 se réduit à deux correspondances conservatrices pour une républicaine. En 1850, les tendances s’équilibrent. Si nous comptons 51 correspondances républicaines, nous dénombrons 52 correspondances conservatrices. Si nous regardons la période de Félix Lacoste, la seule correspondance politique que compte le Courrier entre 1828 et 1836 se situe dans l’opposition au régime en place. Il s’agit d’une correspondance bonapartiste ou républicaine, ces deux idéologies étant alors très liées dans l’opposition à la restauration et à la monarchie de Juillet de la première moitié des années 1830. Comme Arpin, Frédéric Gaillardet laisse la place à toutes les opinions. Nous trouvons des républicains, des légitimistes et des orléanistes de différentes tendances. Ainsi de 1840 à 1847, ce n’est pas moins de 197 correspondances républicaines qui sont publiées dans les colonnes du Courrier. Pour la même période, nous comptons 22 correspondances légitimistes et 114 orléanistes. Le graphique 2, ci-dessous, permet de voir le nombre de correspondances publiées par le Courrier des États-Unis entre 1828 et 1850. Par correspondance, nous entendons toutes les lettres et articles envoyés par des correspondants situés hors de New York. Il est souvent difficile de bien différencier les correspondants réguliers de ce journal des lettres de lecteurs ou encore de chroniques et correspondances de journaux français repris par la rédaction du Courrier. Dans nos correspondances, nous avons pris en compte tous les articles et lettres identifiés au moins une fois comme ayant été écrits par un correspondant régulier. Ce graphique nous permet de distinguer plusieurs périodes. La première est celle de la direction Lacoste. Jusqu’en 1832, le nombre de correspondances se maintient au-dessus de vingt par an. En 1833, après le premier retour de Joseph Bonaparte en Europe, ce chiffre chute drastiquement jusqu’à être nul. En 1837, Charles de Behr publie vingt correspondances. Mais l’année d’après ce nombre retombe à un avant de revenir à zéro. Il faut attendre 1840 et l’arrivée de Gaillardet pour que les correspondances occupent une place centrale dans le Courrier des États-Unis. Nous en comptons 70 en 1840, pour atteindre 113 en 1841. Sous Gaillardet, le nombre de correspondances oscille d’une année sur l’autre. Il atteint son plus bas en 1847 avec 61 correspondances. Avec Paul Arpin, nous assistons à une croissance constante du nombre de correspondances. En 1850, le Courrier des ÉtatsUnis publie 134 correspondances.

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Graphique 2 : Les correspondances publiées par le Courrier des ÉtatsUnis entre 1828 et 1850

140 120 100 80 60 40 20
1828 1829 1830 1831 1832 1833 1834 1835 1836 1837 1838 1839 1840 1841 1842 1843 1844 1845 1847 1848 1849 1850

0

Années Nombre de correspondances

Le graphique 3 permet de constater que les correspondances européennes, en fait essentiellement parisiennes, sont les plus nombreuses. A part en 1850, pour toutes les autres années, elles représentent plus de 80% des correspondances publiées par le Courrier des États-Unis. Parmi les correspondances hors Europe nous ne retrouvons que des correspondances du continent américain.

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Graphique 3 : Les correspondances européennes publiées par le Courrier des États-Unis entre 1828 et 1850

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Nombre correspondances Europe

Nombre correspondances Hors-Europe

Enfin, le graphique 4, quant à lui, nous permet de visualiser le nombre de correspondants pour chacune des années de la période 1828-1850. Ce nombre de correspondants fluctue d’une année sur l’autre. Ces fluctuations se poursuivent sur toute la période. En comparant le graphique 2 avec le graphique 4, nous nous apercevons que l’évolution du nombre de correspondants et celle du nombre de correspondances publiées ne sont pas liées. Certes, il y a bien une hausse du nombre de correspondants avec l’arrivée de Frédéric Gaillardet en 1840 et ce nombre se maintient au-dessus de dix correspondants jusqu’en 1850. Mais si nous regardons l’année 1841, pendant laquelle le Courrier publie 113 correspondances, nous avons douze correspondants. Par contre, en 1847, le nombre de correspondances publiées tombe au plus bas, avec 61 articles, tandis que le nombre de correspondants est plus élevé qu’en 1841. Nous en comptons alors quinze. Par contre, en 1844, le nombre de correspondants monte à 24, sans que le

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1850

0%

nombre de correspondances publiées ne connaisse une hausse proportionnelle. De plus, la tendance du nombre de correspondants sous Arpin, entre 1848 et 1850 est clairement à la baisse, alors que le nombre de correspondances connaît une importante hausse.

Graphique 4 : Le nombre de correspondants du Courrier des États-Unis entre 1828 et 1850

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Années Nombre de correspondants

Tous ces constats nous aident à bien comprendre ce qu’implique pour le Courrier des États-Unis le virage de 1840 qui donne une place très importante aux correspondances. Avant 1840, les correspondances sont quantités négligeables. Avoir un ou deux correspondants ajoute un contenu original au journal. Un des changements majeurs qu’apporte Gaillardet au Courrier est la publication de correspondances. Les correspondants, plus ou moins réguliers, qui écrivent leurs chroniques depuis Paris ou depuis d’autres lieux du continent américain viennent apporter leurs témoignages sur la vie locale mais aussi sur des évènements importants auxquels ils assistent ou encore participent. Nous l’avons vu, ils représentent également un moyen pour la rédaction d’intéresser toutes les tendances politiques présentes dans la population française

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1850

0

dispersée en Amérique et surtout de ne pas en négliger une, de ne pas froisser des susceptibilités partisanes. La véritable difficulté de Gaillardet, et plus tard d’Arpin, est le maintien des correspondants et la régularité de leurs articles. Les graphiques 2 et 4 montrent des années 1840-1850 avec un seuil minimal de correspondants et de correspondances plus élevé que précédemment, mais surtout des nombres en dents de scie d’une année sur l’autre. Cela caractérise parfaitement ces difficultés de recrutement et de régularité. Lorsque Frédéric Gaillardet prend effectivement la tête du Courrier des États-Unis en 1840, sa première démarche consiste à trouver des correspondants. Il cherche alors dans son réseau. Il fait marcher ses contacts dans le milieu littéraire et journalistique à Paris mais également ceux qu’il a pu créer lors de ses déplacements aux États-Unis entre 1837 et 1839. Il arrive alors à mobiliser seize correspondants, dont cinq dans les Amériques. Les onze autres sont tous des correspondants parisiens. Les thèmes des correspondances sont divers : situation à Haïti ou en Floride, actualités de la NouvelleOrléans, politique française, chronique mondaine, articles scientifiques, description de la mode parisienne. L’année suivante, il compte douze correspondants, dont trois seulement du continent américain. Nous ne retrouvons alors que le quart des correspondants de 1840. En 1842, le nombre de correspondants remonte à quinze. Parmi ces derniers, sept d’entre eux sont déjà présents en 1841. Entre 1841 et 1842, Gaillardet doit renouveler presque 50% de ses correspondants. En 1843, c’est aussi 50% de ses correspondants de 1842 qui sont à remplacer. En 1844, année pendant laquelle le Courrier a 24 correspondants, nous rencontrons 75% de nouveaux correspondants. En 1845, que le renouvellement des correspondants tend à se stabiliser. Sur quatorze correspondants, neuf d’entre eux ont déjà été publiés l’année précédente. Cela signifie que 64% des correspondants de 1845 était correspondants en 1844. De plus, seulement deux correspondants de 1845 signaient déjà des articles en 1840. Rechercher des correspondants prend du temps et demande beaucoup d’énergie à la rédaction. Trouver un correspondant ne signifie pas qu’on va avoir une personne régulière dans ses envois. En 1840, seulement trois des seize correspondants du Courrier, soit 18,75% d’entre eux, écrivent plus de cinq articles. En 1841, ils sont un peu moins de la moitié, soit sept d’entre eux, à faire parvenir plus de cinq textes à Gaillardet. En 1845, c’est 28,5% des correspondants qui écrivent plus de cinq articles. Si nous prenons le correspondant qui signe ses articles DD, il publie pour la première

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fois en 1840 et nous le rencontrons jusqu’en 1845. En 1840, il écrit quinze correspondances. En 1841, ce nombre tombe à six. En 1842, il n’envoie aucune correspondance. Puis en 1843, ainsi qu’en 1844, il n’en fait parvenir que deux au Courrier. Finalement, en 1845, nous ne rencontrons qu’une seule correspondance signée de sa main. Cela signifie que même un correspondant qui reste attaché pendant cinq ans au Courrier peut être irrégulier dans ses envois et sa participation. Nous pouvons facilement imaginer le travail de relance et de suivi nécessaire qui se rajoute au démarchage pour trouver de nouveaux correspondants. Et le tout se fait à distance via les réseaux en place à Paris. Il n’est pas non plus facile d’identifier les correspondants et de savoir quand il s’agit d’un correspondant du Courrier des États-Unis ou bien de la reprise d’une chronique parisienne déjà parue dans un journal français. Nous avons été confrontés à ce problème à plusieurs reprises. Ainsi, la chronique parisienne d’un dénommé Pierre Durand qui signe de ses initiales PD a tout d’une correspondance du Courrier des ÉtatsUnis. Les articles de Pierre Durand s’étalent sur plusieurs années avec une excellente régularité et la rédaction ne signale à aucun moment que ces textes sont tirés d’un journal français. Il faut attendre plusieurs années et la publication des chroniques de l’écrivain Eugène Guinot pour découvrir que ce Pierre Durand n’est qu’un prête-nom que le rédacteur du Siècle utilise depuis la fin des années 1830 pour signer ses fameuses chroniques parisiennes qu’on trouve alors dans la Revue de Paris45. Ni Pierre Durand, ni Eugène Guinot ne sont à aucun moment des correspondants du Courrier des ÉtatsUnis. De la même manière, il faut être prudent car certains articles des correspondants du Courrier publiés dans ses colonnes ne sont pas écrits pour le journal new-yorkais mais ont été trouvés par la rédaction dans les journaux parisiens. C’est le cas d’Eugène Briffault qui envoie régulièrement une correspondance des salons parisiens écrite uniquement pour Gaillardet, mais qui connaît également en France un grand succès avec ses chroniques mondaines parisiennes. Il faut bien différencier les articles pour le Courrier des autres sous peine de fausser nos statistiques. Enfin, la plupart des correspondants signent leurs articles de leurs initiales ou en utilisant un surnom. Cela rend particulièrement difficile de savoir qui sont réellement les correspondants du Courrier des États-Unis. Il faut être attentif et guetter l’indice ou
Blémont (H.), « Eugène Guinot », Dictionnaire de biographie française, Paris, Librairie Letouzey et Ané, 1989, Tome XVII, p. 298.
45

161

la révélation que la rédaction du Courrier laisse passer lorsqu’elle parle de ses correspondants. Nous avons néanmoins trouvé quelques noms connus. Nous avons vu qu’un des correspondants du Courrier des États-Unis se nomme Eugène Briffault. Il s’agit d’un écrivain connu dans le milieu parisien46. Pendant les années 1830, il est rédacteur dans plusieurs journaux parisiens d’opposition : le Corsaire, le

Constitutionnel, le Courrier français, le Charivari, la Presse, le Temps, le Figaro ou encore le Siècle. Ses chroniques parisiennes connaissent un grand succès dans les années 1840. C’est une recrue de choix pour Frédéric Gaillardet. Ses correspondances dites de salon sont publiées dans le Courrier des États-Unis entre 1840 et 1844. Nous en avons recensées 71 pour ces cinq années. Il est l’auteur d’un peu plus de 15% des correspondances publiées dans le Courrier entre 1840 et 1845. Jusqu’en 1848, nous rencontrons régulièrement des extraits de ses chroniques parisiennes tirées de la presse française qui sont publiées dans les colonnes du Courrier. Parmi les nouvelles recrues de Gaillardet en 1840, Degouve-Denuncques n’est pas une des moindres. Edouard Degouve-Denuncques est le fils d’un homme politique qui, au début de la Monarchie de Juillet, est un conseiller de Louis-Philippe et qui, par la suite, se rapproche des républicains. Edouard, quant à lui, rejoint dès 1830, à 19 ans, la presse libérale d’opposition et s’y fait un nom47. Il signe ses correspondances du Courrier des ÉtatsUnis des lettres DD. Ses textes portent soit le titre de « correspondance politique » ou de « correspondance radicale ». Son premier article date de 1840 et son dernier de 1845. Il est un correspondant irrégulier. Nous avons compté un total de 26 textes signés par lui et publiés par le Courrier. Eugène Chapus est un autre des correspondants clairement identifiés. Il ne publie que deux articles dans le Courrier en 1842. Chapus est rédacteur au journal français la Quotidienne48. Il est également un ami personnel de Frédéric Gaillardet49. Ces trois correspondants, Briffault, Degouve-Denuncques et Chapus, nous permettent de voir les ramifications du réseau parisien dont dispose Gaillardet mais également la pertinence des approches qu’il fait. Ces trois personnes sont toutes issues

Galerie de la presse, de la littérature et des beaux arts, 1ère Série, 1839 et Prevost (M.), « EugèneVictor Briffault », Dictionnaire de biographie française, Paris, Librairie Letouzey et Ané, 1956, Tome VII, p. 310. 47 Decoster (C. J.), « Edouard-Albert-François-Joseph Degouve-Denuncques » Dictionnaire de biographie française, Paris, Librairie Letouzey et Ané, 1965, Tome X, p. 552. 48 Prevost (M.), « Eugène Chapus », Dictionnaire de biographie française, Paris, Librairie Letouzey et Ané, 1982, Tome VIII, p. 458-459. 49 Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 137, 13 janvier 1842.

46

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du milieu de la presse parisienne. Il s’agit de littérateurs, de rédacteurs, de personnes reconnues pour leur plume et qui ont aussi un accès privilégié aux salons parisiens mais surtout aux évènements politiques en France. Par exemple, en 1832, Briffault, alors rédacteur au Corsaire, est le premier à annoncer la grossesse de la duchesse de Berry, ce qui lui vaut un duel avec des légitimistes qui le laisse estropié du bras droit50. Aussi bien Briffault que Degouve-Denuncques sont aux premières loges des journées de Juillet auxquelles ils participent. La plupart des autres correspondants ne sont pas identifiés autrement que par leurs initiales. C’est bien dommage parce que nous ne connaîtrons jamais l’identité de ceux qui ont été le plus publiés dans le Courrier. Ainsi, entre 1828 et 1850, deux correspondants se partagent le plus grand nombre d’articles publiés. Il s’agit d’un dénommé AT et d’un AP. Ce dernier, républicain, apparaît dans les colonnes du Courrier dès 1840. Il envoie essentiellement des correspondances politiques, mais également des textes sur les sciences ou sur la vie mondaine parisienne. Après 1845, nous ne trouvons plus de trace de lui dans le Courrier des États-Unis. AT, quant à lui, est un orléaniste convaincu. Sa première correspondance date de 1842. Il continue d’alimenter le Courrier jusqu’en 1850. Pour l’un et l’autre, nous avons dénombré 163 correspondances publiées : le record sur la période. Après 1840, les correspondants deviennent des collaborateurs essentiels qui permettent d’intéresser les lecteurs et de représenter toutes les tendances politiques qu’on peut alors retrouver parmi eux. Pourtant, la gestion de ces correspondants est une tâche très délicate qui nécessite un constant renouvellement ainsi que de régulières relances pour maintenir le flot de leurs productions.

Le point commun entre tous les collaborateurs du Courrier des États-Unis est la difficulté que nous rencontrons pour les identifier. Nous en connaissons très peu, comparativement au nombre de ceux qui ont réellement collaboré au Courrier. Et parmi les quelques-uns que nous connaissons, rares sont ceux sur lesquels nous possédons assez d’informations pour détailler et étudier leur vie. Si l’effectif permanent du journal change en fonction des stratégies et des directeurs, nous pouvons quand même nous faire une idée du personnel que le Courrier emploie. Le journal doit compter sur au
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Galerie de la presse, de la littérature et des beaux arts, 1ère Série, 1839.

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moins deux ou trois rédacteurs, en plus du rédacteur en chef. A cela il faut ajouter des techniciens, un comptable. L’effectif minimal d’employés travaillant au Courrier doit tourner autour de dix personnes. Il y a de fortes chances que ce nombre augmente fortement lorsque les ateliers du Courrier diversifient leurs activités.

II – Deux portraits de collaborateurs : Régis de Trobriand et PierreJoseph-Olivier Chauveau
Au vu des sources dont nous disposons, nous ne pouvons nous arrêter en détails que sur deux des collaborateurs du Courrier :Régis de Trobriand, un des rédacteurs des pages culturelles et Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, le correspondant du journal au Bas-Canada. Que savons-nous d’eux ? Et quelle a été leur contribution au Courrier ?

A – Régis de Trobriand
Régis de Trobriand mène une vie hors du commun qui l’entraîne de la France à l’Amérique, de la carrière de fonctionnaire à celle d’écrivain puis au grade de général dans l’armée des États-Unis en pleine guerre civile, du camp légitimiste au service de la République des États-Unis Durant quelques années, il participe également à l’aventure du Courrier des États-Unis.

Avant l’établissement à New York

Régis de Trobriand est issu d’une vieille famille noble bretonne aux origines irlandaises. Par sa grand-mère espagnole, Régis est également lié à Bolivar, dont il est cousin51. Pendant la Révolution sa famille se réfugie d’abord en Autriche où le père de Régis, Joseph, fait toutes les campagnes de 1794 à 1806 sous les ordres de l’Archiduc d’Autriche Charles52. Finalement en 1806, il rejoint la France où il sert dans les armées
Post (Marie-Caroline), The Life and Mémoirs of Comte Régis de Trobriand, Major-General in the Army of the United States, New York, E. P. Dutton & Company, 1910, p. 5. 52 Ibid., p. 11-12.
51

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de l’Empire. Sous la restauration, il a le rang de général. Lorsque la Révolution de Juillet éclate et que Louis-Philippe monte sur le trône, le père de Régis de Trobriand démissionne et retourne sur ses terres dans la région de Tours. Régis de Trobriand voit le jour le 4 juin 1816. La situation de son père lui permet d’être choisi comme futur page du roi Charles X et d’étudier un temps au collège Saint-Louis, aux côtés de Baudelaire53. Après des études de droit, en 1840, Régis entre finalement au ministère de l’Intérieur. C’est également à cette période qu’il débute sa carrière littéraire. Il écrit d’abord des poèmes avant de publier un roman intitulé Les Gentilshommes de l’Ouest qui prend place pendant la révolte vendéenne de 1832 menée par la duchesse de Berry. Cet ouvrage l’identifiant comme étant légitimiste l’oblige à quitter son poste en 184154. Acceptant au pied levé la proposition d’un de ses amis, le comte de Mac Carthy, partant quelques jours plus tard pour les Amériques, il embarque en avril 1841 pour New York. En 1841 et 1842, il visite les États-Unis et le Canada et profite des nombreuses connaissances de Mac Carthy pour étoffer son réseau sur place. Lors de son séjour au Canada, il ramasse les matériaux nécessaires à l’écriture d’une nouvelle sur la révolte des patriotes de 1837 qu’il intitule Le Rebelle. Elle connaît un certain succès. Elle est d’ailleurs publiée dans le Courrier des États-Unis en décembre 1841. L’éditeur canadien de Régis est d’ailleurs arrêté pour avoir édité cette nouvelle. Pendant cette période, Régis rencontre sa future femme, fille d’un influent et riche banquier new-yorkais. En mai 1842, Régis embarque pour la France avec sa future belle-famille pour célébrer ses noces55. Pendant plus d’un an le couple voyage à travers l’Europe. En 1844, il finit par s’installer à Venise et devient intime avec la duchesse du Berry et son fils le comte de Chambord, que les légitimistes voudraient installer sur le trône de France. Régis de Trobriand et sa femme vont vivre à Venise jusqu’en 1847. Des problèmes familiaux les obligent alors à retourner à New York où ils s’installent durablement.

Collaborations au Courrier des États-Unis

53 54

Ibid., p. 50. Krebs (Albert), « Régis de Trobriand… », op. cit., p. 576. 55 Post (Marie-Caroline), op. cit., p. 59.

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Le retour de Régis de Trobriand à New York marque le début de sa collaboration au Courrier des États-Unis. Pourtant avant 1847, nous y trouvons tout de même des traces de Régis de Trobriand. Sa nouvelle canadienne Le Rebelle est d’abord publiée sous la forme d’un feuilleton dans les colonnes du Courrier en décembre 184156. Gaillardet, lui aussi homme de lettre, et Régis de Trobriand se sont rencontrés pendant le séjour new-yorkais de ce dernier en 1841. Par la suite, au tout début de 1842, deux imprimeurs canadiens, Aubin et Rowen, décident d’éditer Le Rebelle. Le résultat n’est pas le succès escompté mais plutôt des poursuites judiciaires. Le roman traitant d’un sujet encore chaud, Aubin est condamné par la justice à six mois de prison et la nouvelle est interdite. Le Courrier publie alors une lettre de Régis de Trobriand qui réagit vigoureusement à ce qu’il appelle, non sans ironie, « le libéralisme anglais »57. De Trobriand quitte les États-Unis en mai 1842, mais le Courrier de Frédéric Gaillardet continue de nous informer sur son sort. Le 23 février 1843, il annonce la bonne nouvelle du mariage de Régis de Trobriand et nous livre la liste des témoins tels qu’ils ont été cités dans la Presse et dans le Galignani’s Messenger de Paris58. De la même manière, lorsqu’en 1847, un membre de la famille de Régis, le général de Trobriand est nommé grand-officier de la Légion d’honneur, le Courrier se permet de rappeler que ce nom est bien connu à New York59. Finalement, à l’automne 1847, Régis de Trobriand fait parvenir au Courrier des États-Unis des articles sur les représentations de l’Opéra italien de New York. Ils connaissent un grand succès, si bien que N. P. Willis, éditeur du Home Journal de New York demande à Régis s’il peut les traduire en anglais pour les insérer dans son journal60. Régis lui donne l’autorisation et se trouve publié en Français et en Anglais dans deux journaux new yorkais. Régis de Trobriand n’est pas alors un rédacteur du Courrier des États-Unis. Il n’est alors qu’un lecteur, ami du directeur Gaillardet, qui envoie des textes sur les spectacles auxquels il assiste.

56

Le premier épisode est publié le 2 décembre 1841 : Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 119, 2 décembre 1841. 57 Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 15, 2 avril 1842. 58 Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 158, 25 février 1843. 59 Courrier des États-Unis, volume XXI, numéro 26, 30 octobre 1847. 60 Post (Marie-Caroline), op. cit., p. 163-168.

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Après février 1848, Régis de Trobriand décide de retourner en France pour voir par lui-même cette nouvelle révolution. Il reçoit un passeport états-unien signé par le secrétaire d’État James Buchanan. Il retourne en France avec un statut de messager auprès de l’ambassade des États-Unis à Paris61. Les journées de juin 1848 lui laissent un goût amer. Il rentre rapidement aux États-Unis à l’été 1848. Il s’est alors engagé à publier dans l’Illustration mais également dans le Home Journal un article sur les chutes du Niagara. Le Courrier des États-Unis s’en fait l’écho dans son numéro du 14 septembre 184862. Un mois plus tard, la rédaction du Courrier informe ses lecteurs que l’article de Régis de Trobriand vient d’être publié dans le Home Journal63. Il se réjouit également de la qualité de la traduction qu’a faite Willis. En plus de cet article, Régis a réalisé des peintures à l’huile des chutes. Le Courrier en loue la qualité et explique à ses membres qu’elles vont être lithographiées et mises en vente. Dans le même temps, à partir de novembre 1848, Régis de Trobriand reprend ses envois d’articles culturels au Courrier des États-Unis. Tout laisse supposer que Paul Arpin, grand amateur de littérature et de spectacles, s’entend bien avec Régis de Trobriand. Le 11 juillet 1849, le Courrier des États-Unis annonce la création d’une nouvelle publication appelée la Revue du Nouveau-Monde.64 Son fondateur et rédacteur en chef n’est autre que Régis de Trobriand. Le Courrier est extrêmement positif sur cette nouvelle revue. Pour lui, il ne s’agira pas d’un concurrent, mais bien d’un confrère qui viendra le compléter. Paul Arpin avoue ici que les évènements politiques en France ne lui ont pas laissé le temps d’offrir à ses lecteurs les publications littéraires qui faisaient la particularité et le succès du Courrier. Nous apprenons aussi que ce sont les presses du Courrier des États-Unis qui imprimeront toutes les éditions de la Revue du Nouveau Monde. Le premier numéro est prévu pour le 1er octobre. Cette revue se veut la version américaine de la Revue des Deux Mondes parisienne65. Nous y trouvons des œuvres littéraires, des articles ayant traits à la culture et une chronique culturelle new yorkaise. Régis de Trobriand en profite pour y publier ses propres nouvelles. Le premier numéro sort finalement le 1er novembre 1849. La revue de Régis de Trobriand est publiée toutes les deux semaines et compte à chaque fois une soixantaine de pages. Un
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Ibid., p. 171. Courrier des États-Unis, volume XXIII, numéro 8, 14 septembre 1848. 63 Courrier des États-Unis, volume XXIII, numéro 22, 17 octobre 1848. 64 Courrier des États-Unis, volume XXIV, numéro 67, 11 juillet 1849. 65 Krebs (Albert), « Régis de Trobriand… », op. cit., p. 578.

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volume correspond à trois mois. La Revue du Nouveau-Monde ne dépasse pas la fin de l’année 1850. Il en publie donc quatre. La raison de l’échec de cette revue est le manque d’abonnés. Dans le dernier numéro de la revue, Régis de Trobriand insère un épilogue, un long texte qui annonce la fin de cette aventure littéraire66. Le ton est amer et sarcastique. Il explique que malgré des débuts encourageants, son nombre d’abonnés a vite plafonné à 600. En dehors de New York, il n’a eu que peu de succès. New York compte sept fois plus d’abonnés que pour toute la Louisiane, et plus de dix-huit fois plus que pour la Nouvelle-Orléans. Pour ce qui est du Canada, New York représente douze fois plus de souscripteurs. Dans son épilogue, Régis de Trobriand passe en revue toutes ces régions des Amériques où il attendait plus de succès. Et il résume son échec de la manière suivante : « […] nous avons oublié que ces œuvres de nos premiers écrivains étaient conçues et publiées pour une société beaucoup plus vieille que celle-ci, et par conséquent beaucoup plus mure pour l’intelligence de ces matières ». L’échec de la Revue du Nouveau-Monde fait au moins un heureux : Paul Arpin. Début novembre 1850, Régis de Trobriand reprend ses articles au Courrier des États-Unis. Le 7 novembre 1850, il y publie une première chronique où il y parle brièvement de ses insuccès précédents et ajoute : « […] nous y avons même laissé quelques plumes : mais il nous en reste encore une qu’en renaissant nous rapportons au Courrier des États-Unis »67. Mais cette fois, Régis de Trobriand a un autre statut. Le numéro du Courrier du 12 novembre 1850 annonce le retour de de Trobriand mais également sa collaboration « entière et exclusive »68. Autrement dit, l’auteur du Rebelle est chargé de la vie culturelle new yorkaise et surtout de ce qui a fait son succès : ses critiques de l’opéra italien. La participation de Régis de Trobriand au Courrier des États-Unis est de courte durée puisqu’au printemps 1851, il doit retourner en France à cause de la santé de sa fille. Il y reste trois ans, jusqu’en avril 1854.

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Revue du Nouveau-Monde, volume IV, 15 octobre 1850. Courrier des États-Unis, volume XXVII, numéro 32, 7 novembre 1850. 68 Courrier des États-Unis, volume XXVII, numéro 34, 12 novembre 1850.

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A son retour à New York, il se voit tout de suite proposer de rejoindre à nouveau la rédaction tenue par Eugène Masseras69. Il accepte sans hésitation. Le voila paré du titre officiel de rédacteur en chef adjoint au Courrier des États-Unis. Sa collaboration est alors beaucoup plus régulière. De décembre 1854 jusqu’aux débuts de la guerre civile en 1861, Régis de Trobriand publie chaque lundi, en plus de ses autres articles, un feuilleton, en fait une chronique culturelle new yorkaise qui connaît un énorme succès.

Image 5 : Régis de Trobriand, colonel du 55ème Régiment de Volontaires de l’État de New York, en 1862

Source : Post (Marie-Caroline), The Life and Mémoirs of Comte Régis de Trobriand, MajorGeneral in the Army of the United States, New York, E. P. Dutton & Company, 1910.

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Post (Marie-Caroline), op. cit., p. 189.

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Le général de Trobriand

Ce qui vient transformer la douce quiétude d’un Régis de Trobriand peintre, écrivain et rédacteur, c’est la guerre civile états-unienne. En juillet 1861, Régis de Trobriand est élu colonel des Gardes Lafayette70. Ce régiment de volontaires composé de Français a été fondé en 1847. Sorte de milice française, il fait quelques manœuvres et beaucoup de défilés dans les rues et les environs de New York. Ce régiment participe à toutes les activités qui impliquent la communauté française. Par exemple, lors des célébrations organisées à New York pour célébrer la Révolution de 1848, les Gardes Lafayette sont de la partie. Lorsque la guerre civile éclate, les Gardes Lafayette sont incorporés dans l’armée nordiste et complètent les rangs du 55ème régiment de volontaires de l’État de New York. Sur les 650 hommes que compte ce régiment, Régis de Trobriand dénombre 200 Français. C’est à la tête du 55ème régiment que Régis de Trobriand participe à la guerre de sécession. D’abord attaché à la défense de Washington en 1861, il participe par la suite à plusieurs batailles dont les plus importantes : Yorktown, Fredericksburg, Chancellorsville et Gettysburg. Pendant la guerre, il continue d’envoyer des correspondances au Courrier des États-Unis. En 1865, il passe son brevet de major général des volontaires71. Puis, en 1866, il quitte le rang des volontaires pour rejoindre l’armée régulière ave le grade de colonel, puis celui de général de brigade72. Ce commandement l’entraîne à l’Ouest dans le Dakota, l’Utah, le Montana mais aussi dans le Sud, en Louisiane. Régis de Trobriand continue à écrire. En 1868, il publie un ouvrage sur la guerre civile intitulé Quatre ans dans l’Armée du Potomac. En 1879, il prend sa retraite militaire et retourne en France où il meurt en 189773.

B – Pierre-Joseph-Olivier Chauveau
Pierre-Joseph-Olivier Chauveau est un personnage bien différent d’un Régis de Trobriand haut en couleur à la fois militaire et poète. Chauveau est né en 1820, dans
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Krebs (Albert), « Régis de Trobriand… », op. cit., p.585. Post (Marie-Caroline), op. cit., p. 236. 72 Ibid., p. 343. 73 Après sa mort son journal sur sa vie militaire dans le Dakota est publié : de Trobriand (Régis), Vie militaire dans le Dakota, notes et souvenirs (1867-1869), Paris, H. Champion, 1926.

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un milieu aisé de commerçants et d’avocats. Il suit sa scolarité au séminaire de Québec avant d’entrer en 1837 à l’étude de ses oncles maternels. S’il ne participe pas aux combats de 1837 et 1838, Chauveau soutient tout de même les Patriotes. Il commence une carrière littéraire en envoyant des poèmes patriotiques au journal le Canadien de Parent qui les publie aussitôt. Admis au barreau en 1841, il s’associe à l’un de ses oncles. Mais il continue à fréquenter les cercles littéraires du Bas-Canada. En 1842, il fait partie des membres fondateurs de la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec et également de la Société canadienne d’études littéraires et scientifiques. C’est là qu’il commence sa carrière politique en faisant des discours où il expose ses idées libérales74.

Image 6 : Pierre-Joseph-Olivier Chauveau

C’est à la même époque que Pierre-Joseph-Olivier Chauveau commence à collaborer au Courrier des États-Unis. Son statut est celui de correspondant canadien du journal. Son premier article est inséré dans le numéro du 20 mai 184175. C’est Chauveau lui-même qui nous permet de savoir comment il est entré en contact avec Frédéric Gaillardet. En 1841, à 21 ans, Pierre-Joseph-Olivier Chauveau s’est fait un nom dans la presse canadienne de Québec aussi bien auprès du Fantasque de Napoléon Aubin

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Hamelin (Jean) et Poulin (Pierre), « Pierre-Joseph-Olivier Chauveau », Dictionnaire biographique du Canada en ligne, http://www.biographi.ca/. 75 Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 35, 20 mai 1841.

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qu’auprès du Canadien d’Etienne Parent. De son côté, Frédéric Gaillardet poursuit ses efforts pour recruter de nouveaux collaborateurs au Courrier des États-Unis. Les rébellions de 1837 et de 1838 sont encore proches et, dans le Canada-Uni, les combats politiques se poursuivent. Gaillardet, qui veut faire du Courrier un organe de toutes les populations franco-américaines, se tourne vers le Canada, conscient qu’il lui est important de disposer d’un correspondant local, capable d’apporter un témoignage original, non recopié de la presse canadienne. Le directeur du Courrier se tourne tout naturellement vers Etienne Parent, le rédacteur en chef d’un des journaux les plus prestigieux du Bas-Canada, le Canadien. Ce dernier lui recommande alors PierreJoseph-Olivier Chauveau avec lequel il le met en contact76. Le choix de Pierre-Joseph-Olivier Chauveau se trouve être le bon. Sur toute la période 1828-1851, il est le seul correspondant américain du Courrier des États-Unis aussi régulier. De plus, il n’y aura pas d’autre correspondant canadien-français. En 1849, lorsque Chauveau cesse d’envoyer ses articles, le Courrier ne lui trouve pas de remplaçant canadien-français. C’est par ses textes que les lecteurs francophones du reste de l’Amérique ou d’Europe suivent et découvrent la réalité de la communauté des Canadiens français ainsi que leurs luttes politiques. Françoise Le Jeune, dans un article sur les rébellions de 1837 et 1838 dans la presse française, démontre que l’essentiel de l’information sur la situation canadienne que reprennent les rédacteurs parisiens est tirée de la presse anglaise77. Il n’y a pas de relation directe entre la presse canadienne et la presse française. Tout est filtré par le prisme de lecture britannique. Il est sûr qu’à cette époque-là le Courrier des États-Unis connaît une période difficile. Charles de Behr perd ses clients, a du mal à maintenir le Courrier. Mais sous Gaillardet les choses changent. Le Courrier des États-Unis est de plus en plus lu en Europe. Il dispose de deux agents à Paris. Il est repris régulièrement par la presse parisienne. Frédéric Gaillardet reçoit d’ailleurs la Légion d’honneur pour son travail au Courrier. Les articles de PierreJoseph-Olivier Chauveau prennent une dimension toute autre. Il est, par l’intermédiaire du Courrier des États-Unis, le premier contact direct entre les évènements canadiens et la presse française. Certes, Chauveau n’a pas une grande influence sur une France qui se préoccupe peu de ce qui se passe au Canada. Il ne révolutionne pas les relations entre le
Chauveau (Pierre-Joseph-Olivier), François-Xavier Garneau, sa vie et ses œuvres, Montréal, Beauchemin & Valois, 1883, p. IX. 77 Le Jeune (Françoise), « La presse française et les rébellions canadiennes de 1837 », Revue d’histoire de l’Amérique française, volume 56, numéro 4, printemps 2003, p. 481-512.
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Bas-Canada et la France. Mais il serait intéressant d’aller chercher dans la presse parisienne de 1841-1848, dont on connaît les liens qu’elle entretient avec Gaillardet, si le traitement du Canada qu’on y trouve y est différent et subit son influence. Entre 1841 et 1849, Pierre-Joseph-Olivier Chauveau envoie vingt-cinq articles au Courrier des États-Unis. L’année pendant laquelle il est le plus actif est 1841 : il écrit alors six articles. D’avocat et jeune auteur engagé, la carrière de Chauveau change en 1844 lorsqu’il s’engage en politique, sous les couleurs du parti de LaFontaine. Il remporte alors une éclatante victoire. Cette position ne peut que satisfaire Frédéric Gaillardet qui voit son correspondant prendre de l’importance, ce qui donne à ses articles une plus grande valeur et plus de poids. D’autant plus que Pierre-Joseph-Olivier Chauveau défend avec beaucoup d’éloquence et de cœur l’usage du français à l’Assemblée législative. Il y a là de quoi plaire à un Gaillardet qui se veut le défenseur des franco-américains et de la langue française en Amérique. La carrière politique de Chauveau se poursuit bien après la fin de sa collaboration avec le Courrier des ÉtatsUnis. Homme influent, il devient en juillet 1867 le premier Premier ministre de la nouvelle province de Québec dans la confédération canadienne.

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Conclusion de la première partie
Le manque de connaissances des historiens sur les hommes qui ont fait le Courrier des États-Unis ou qui y ont collaboré, a souvent limité la portée de leurs analyses. Ici Joseph Bonaparte était le fondateur du journal, là c’était à un riche newyorkais que revenait ce titre. Certains plaçaient même la fondation en 1839. On suspectait les orientations politiques des directeurs sans vraiment les connaître. On supposait l’identité de quelques collaborateurs. On ignorait l’histoire et l’origine de tel ou tel directeur. Ce qui ressort de cette partie sur les hommes du Courrier, c’est l’importance de ses directeurs qui marquent très fortement de leur empreinte la ligne éditoriale du journal. Si la mission générale du Courrier reste à peu près la même – informer les Français vivant dans les Amériques ainsi que les communautés francophones et les francophiles de l’actualité politique et culturelle de la France –, chacun des directeurs la modifie, la réduit ou l’élargit. Félix Lacoste se sert de son journal pour véhiculer la légende napoléonienne, pour faire opposition au régime de Charles X mais également pour tenter de déstabiliser une Monarchie de Juillet encore fragile. Son information est toute tournée vers la France. À l’inverse, Frédéric Gaillardet, orléaniste, décoré de la Légion d’honneur par Guizot, cherche à s’adresser à tous les Franco-américains, à créer entre eux des liens de solidarité, à favoriser l’émergence d’un sentiment d’appartenance à une même communauté francophone en ravivant chez eux le souvenir de la France, en soulignant le grandiose de ses lettres et de son histoire. C’est de ces hommes avant tout que dépend la santé du journal, en particulier au temps de Charles de Behr et de Frédéric Gaillardet. Le premier laisse le Courrier des États-Unis moribond. Le second lui redonne vie et le fait entrer dans son âge d’or. Mais ces directeurs ne sont pas seuls. A leurs côtés, nous trouvons des rédacteurs qui le composent, lui donnent aussi ses couleurs politiques, des correspondants qui l’alimentent en nouvelles fraîches et originales, des techniciens qui impriment et distribuent le journal. Eux aussi font le Courrier. Par exemple, Paul Arpin forme avec ses rédacteurs Chevalier et Gandon un trio qui entraîne le Courrier des États-Unis dans l’opposition et le prosélytisme républicains après le coup d’État de 1851. Le Courrier est alors le bastion défendant une République présentée comme

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menacée de l’intérieur par ses élus et son président. Ils n’hésitent pas à s’opposer à un des propriétaires et à une grande partie de leur lectorat. Dans d’autres cas, l’unité, la cohésion entre les hommes du Courrier, est balayée par les ambitions personnelles. Ainsi, les imprimeurs du journal ont tendance à vouloir se l’approprier, bien conscients des possibilités que leur offrirait un journal aussi prestigieux. Ce sont tous ces hommes, dans leur diversité, qui font le Courrier des États-Unis. Diversité tout d’abord des origines. Les hommes qui œuvrent au Courrier ne viennent pas tous de France. Charles de Behr est prussien, E. W. Hoskins est états-unien. Nous trouvons aussi un Canadien français en la personne de Pierre-Joseph-Olivier Chauveau. Diversité de vie au ÉtatsUnis. Certains comme Henry-Emile Chevalier arrivent directement à New York, d’autres comme Gaillardet ou Arpin s’installent d’abord en Louisiane. Félix Lacoste et Charles de Behr font partie d’une génération d’immigrants antérieure aux années 1830, tandis que Gaillardet et Arpin immigrent plus tardivement après 1835. Diversité des milieux professionnels. Les entrepreneurs Félix Lacoste et Charles de Behr n’ont pas grand-chose à voir avec l’écrivain et publiciste Frédéric Gaillardet ou le journaliste Paul Arpin. Diversité des destinées. Après leur passage au Courrier des États-Unis, ces hommes connaissent des destins différents. Félix Lacoste revient à New York en tant que consul de France. Charles de Behr meurt fou dans un asile. Frédéric Gaillardet continue d’écrire des articles pour différents journaux français et pour le Courrier et se présente plusieurs fois à des élections législatives ou municipales en France. HenryEmile Chevalier poursuit avec succès son travail de journaliste au Bas-Canada. Et Régis de Trobriand devient général de l’armée fédérale pendant la guerre de Sécession. Néanmoins, malgré cette diversité, ils sont pour la plupart des Français et donnent au Courrier des États-Unis un caractère français avant d’être francophone ou francoaméricain.

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Deuxième Partie : De l’évènement jusqu’au lecteur

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Les hommes, directeurs et collaborateurs, qui donnent vie au Courrier des États-Unis, jouent un rôle essentiel dans la circulation de l’information. Les bureaux du journal, où ils s’activent, sont un centre vers lequel convergent les actualités européennes et américaines avant de rebondir, sous une autre forme, via les numéros du Courrier, à travers tout le continent. Ce rôle d’intermédiaire entre l’évènement et le lecteur met les hommes du Courrier dans une position de dépendance à l’égard de plusieurs éléments. Parmi ces éléments, deux niveaux peuvent-être distingués : un amont à la publication du Courrier des États-Unis et un aval. L’amont correspond à tout ce qui permet d’aboutir à la publication du Courrier. Le principal élément est alors la nature et l’importance des évènements mondiaux, les évolutions culturelles et sociales, qui déterminent le contenu du Courrier des États-Unis, mettent les directeurs et les rédacteurs devant des choix éditoriaux et de gestion. Ils forment la matière première de leur contenu. Cet élément est indissociable d’un autre, tout aussi primordial : la circulation de l’information entre l’Ancien et le Nouveau Monde, mais aussi au sein du continent américain. Celle-ci joue sur la fréquence de parution, sur les sources du Courrier, sur la forme de l’information même qui lui parvient. Les innovations techniques du XIXe siècle révolutionnent et accélèrent la circulation de l’information, ce qui transforme considérablement le monde de la presse. En aval, une fois l’information centralisée, traitée, mise dans une nouvelle forme, elle est à nouveau en mouvement via le vaste réseau de diffusion du Courrier des États-Unis qui s’étend à travers tout le contient américain. La diffusion du Courrier, s’appuie sur les réseaux postaux en place, peut être cartographiée grâce à la présence d’agents qui le représentent. Ces agents, dispersés un peu partout à travers le continent, enregistrent les nouveaux abonnements et servent de relais entre la direction du journal et ses adhérents. Leur répartition et leur concentration permettent de distinguer les zones où les adhérents sont plus nombreux. Finalement, chaque numéro du Courrier des États-Unis arrive dans les mains de ses adhérents et dans celles de ses lecteurs français, francophones, francophiles ou intéressés par l’actualité de France. Les adhérents sont ceux qui paient un abonnement au Courrier, tandis que les lecteurs sont plus nombreux : membres de la famille des adhérents, amis, réseau social, membres d’un institut culturel, d’un club social abonné au journal. L’un et l’autre sont la dernière étape du voyage au long court qu’a suivi

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l’information, depuis l’Europe, depuis New York. Ils sont aussi la raison d’être du Courrier. Chacun de ses numéros est rédigé, composé et édité pour ces abonnés. Chacun doit répondre à leurs attentes, doit leur correspondre, doit maintenir leur intérêt et leur fidélité. Dès lors, s’ils sont en aval de la publication du Courrier, ils jouent tout de même un rôle sur sa composition, sur ses orientations, sur la place qu’il donne aux actualités européennes et américaines, à la culture et à la littérature. D’origine diverse, de milieu divers, les abonnés ne forment pas un groupe homogène et concentré dans un même pays, ce qui rend d’autant plus difficile l’entretien de leur fidélité au Courrier. De passage à Montréal à l’été 1843, Frédéric Gaillardet, au contact de plusieurs lecteurs canadiens-français, résume en quelques mots la répartition du lectorat de son journal dans les Amériques : « […] j’ai le bonheur de pouvoir dire aujourd’hui qu’il se trouve peu d’hommes d’origine française, jetés par le destin dans les villes et les villages les plus reculés du Nouveau Monde depuis le Canada jusqu’aux dernières cités des Antilles et de l’Amérique du Sud, qui ne connaissent l’existence du Courrier des États-Unis et qui n’apprennent par lui à aimer la mère-patrie absente, à la suivre par la pensée dans la carrière de gloire et de civilisation où la France est à la tête du reste de l’univers. »1.

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Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 73, 17 août 1843.

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Chapitre 3 – En amont de la publication du Courrier des États-Unis
En amont de la publication du Courrier des États-Unis, se trouve posée la question des sources, de l’obtention de l’information, mais également du traitement, de la nouvelle mise en forme que ce journal en fait. Le contenu du Courrier est déterminé par ses sources et sa position géographique où confluent les informations européennes et les informations nord-américaines. Il est donc important de bien comprendre les réseaux de circulation de l’information et comment le Courrier des États-Unis s’y insère. Une fois placé dans son contexte, une fois sa relation à l’information comprise, nous pouvons mieux appréhender son contenu, comprendre sa forme, sa fréquence de parution.

I – La circulation de l’information
Le Courrier des États-Unis est publié à New York. Or cette ville occupe une position clef dans les réseaux de circulation de l’information entre l’Ancien et le Nouveau Monde. Entre les années 1820 aux années 1840, New York se hisse au premier rang des ports états-uniens, s’impose comme la première porte d’entrée des immigrants et des marchandises européennes, le plus important centre financier et journalistique des États-Unis et des Amériques. Le Courrier se trouve au cœur même du centre nerveux de l’Amérique du Nord. Parallèlement à cela, ce journal profite de la révolution technique des moyens de communication qui accélèrent la circulation de l’information.

A – L’accélération de la circulation de l’information entre l’Europe et les Amériques
De Paris jusqu’à l’Atlantique

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Le développement du chemin de fer en Angleterre, et plus lentement en France, est un élément déterminant dans la première étape de circulation de l’information avant qu’elle n’arrive aux bureaux du Courrier des États-Unis. Avant que l’information ne traverse l’océan Atlantique, encore faut-il qu’elle arrive jusqu’à un port d’où partent des navires pour les Amériques et plus précisément New York. Dès lors, lorsqu’un évènement se produit à Paris, la circulation de l’information liée à cet évènement peut emprunter plusieurs routes. L’une des possibilités est le port le plus proche de Paris : Le Havre. Pour cette période, il existe plusieurs moyens pour que l’information aille de Paris au Havre. De 1828 à 1840, l’information sous forme de dépêches, de lettres et de journaux est transportée par diligence jusqu’au port et il faut plus de vingt heures pour faire ce trajet2. Il existe également un télégraphe aérien à signaux mis en place sous le Directoire en 1798 qui permet de faire passer des informations brèves entre Paris et Le Havre3. Mais son utilisation est essentiellement militaire. La navigation fluviale sur la Seine est un autre moyen de communication. Mais il est assez lent du fait de la sinuosité de fleuve, mais aussi des marées avec lesquelles les navires doivent composer lorsqu’ils vont au Havre. En 1838, un navire à vapeur qui va seulement de Rouen au Havre met en moyenne 7 heures 15 minutes4. La loi du 15 juillet 1840 autorise l’établissement d’un chemin de fer entre Paris et Rouen5. Mais, cette ligne n’est ouverte qu’en mai 18436. Le trajet entre Paris et Le Havre s’en trouve bouleversé. Michel Chevalier, dans un article publié dans la Revue des Deux Mondes, estime que la durée du voyage en train entre Paris et Rouen ne serait que de 11 heures7. Dans les faits, autour de 1845, le trajet Paris-Rouen prend à peu près 9 heures8. Mais le réseau s’améliorant régulièrement, la puissance des locomotives se décuplant au

Chevalier (Michel), « Du réseau des chemins de fer en France, tel qu’il pourrait être établi aujourd’hui », La Revue des Deux Mondes, 1er avril 1838, Tome XIV, p. 178. 3 Chappe (Ignace), Histoire de la télégraphie, Paris, Imprimerie de Crapelet, 1824, p. 188. 4 Chevalier (Michel), « Du réseau des chemin de fer… », op. cit,. p. 178. 5 Bulletin des lois du Royaume de France, IXème série, deuxième semestre de 1840, Tome XXI, février 1841, p. 267-362. 6 Armand (Louis), Histoire des chemins de fer en France, Paris, Société nationale des chemins de fer français, 1963, p. 48. 7 Chevalier (Michel), « Du réseau des chemin de fer… », op. cit., p. 178. 8 Lobet (Jean), Des chemins de fer en France et des différents principes appliqués à leur tracé, à leur construction et à leur exploitation, Paris, Parent-Desbarres, 1845, p. 467.

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gré des innovations techniques, la durée du trajet se réduit régulièrement. Presque trente ans plus tard, en 1869, le chemin de fer met Rouen à 2h35 de Paris9. Jusqu’en 1847, une fois arrivée à Rouen, pour se rendre jusqu’au Havre, l’information circule par un autre moyen que le train : les diligences ou malles-postes. Il faut attendre mars 1847 pour que soit ouverte la ligne de chemin de fer Rouen-Le Havre10. Une fois qu’une ligne est ouverte, le chemin de fer devient le principal moyen de circulation de l’information grâce à sa vitesse, au détriment de ses concurrents : la navigation fluviale, les diligences, etc.11. Un autre élément bouleverse la circulation de l’information. Il s’agit du télégraphe électrique. La ligne allant de Paris à Rouen est ouverte en décembre 1844, un an après celle de chemin de fer entre ces deux villes12. Elle est prolongée jusqu’au Havre en 1847, en même temps que la ligne ferroviaire13. L’avantage du télégraphe électrique est la quasi-simultanéité de la transmission de l’information. Il ne faut que quelques minutes pour transférer de Paris au Havre l’information. La limite du télégraphe est cependant la quantité de mots qu’il peut transmettre par minute. Son faible nombre de mots par minutes rend long et fastidieux l’envoi de l’intégralité des lettres des correspondants du Courrier des États-Unis. Par conséquent, on recourt généralement aux dépêches pour annoncer les évènements, tandis que le récit détaillé auquel il donne lieu circule par le chemin de fer et la route, dans les malles via les journaux, les lettres, etc. Il faut garder à l’esprit que toutes les informations de France et d’Europe, que reçoit le Courrier des États-Unis, ne circulent pas forcément par Le Havre ou un autre port français. Tant que la navigation transatlantique n’est pas à l’âge des steamers, elle reste longue et erratique. Avant la décennie 1840, tous les navires sont donc susceptibles d’apporter des nouvelles fraîches en provenance d’Europe, qu’ils viennent du Havre, de Bordeaux ou de Southampton. Néanmoins, la circulation des navires de marchandises et de passagers à destination des États-Unis partant de Liverpool est

Bussi (Michel) et Guermond (Yves), Rouen, la métropole oubliée ?, Paris, L’Harmattan, 2008, p. 27. Audiganne (Armand), Les chemins de fer aujourd’hui et dans cent ans chez tous les peuples, économie financière et industrielle, politique et morale des voies ferrées, Paris, Capelle Libraire-Editeur, 1858, p. 423. 11 Ibid., p. 436. 12 Figuier (Louis), « La télégraphie électrique », La Revue des Deux Mondes, 1er juillet 1849, Tome III, p. 618. 13 Moigno (François), Traité de télégraphie électrique, Paris, Franck Libraire-Editeur, 1852, p. 536.
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beaucoup plus importante et régulière que celle du Havre. Il faut donc envisager la circulation de l’information de Paris jusqu’à Liverpool via Londres. Le projet d’un chemin de fer jusqu’à Calais est clairement posé dans la loi du 26 juillet 1844 intitulée Loi relative au chemin de fer de Paris sur la frontière de Belgique et sur l’Angleterre14. En 1846, la ligne Paris-Lille est ouverte15. Il faut attendre 1848-1849 pour que les différents tronçons de la ligne Calais-Lille soit complétés et réunis16. Mais Calais n’est pas la seule ville qui permet de faire le lien avec l’Angleterre. La ligne Paris-AmiensBoulogne est un autre vieux projet que nous rencontrons dans la loi du 26 juillet 1844. Cette ligne est finalement fonctionnelle en avril 1848. Le télégraphe, quant à lui, suit rapidement chaque ouverture de ligne de chemin de fer à destination de ces villes. Cela signifie que, avant 1846, la principale route de circulation de l’information parisienne à destination de l’Angleterre passe par Calais ou Boulogne, puis rejoint Douvres par la mer. Le télégraphe entre Douvres et Calais n’entre en service qu’en 185017. La circulation en bateau entre Boulogne ou Calais et Douvres ne prend que quelques heures18. Une autre route de communication, moins utilisée, relie directement Calais ou Boulogne à Londres, par la mer. Le trajet est alors un peu plus long. En 1842, il dure un peu plus de treize heures19. Une fois en Angleterre, depuis Douvres, les nouvelles et les courriers à destination des États-Unis suivent la principale voie postale à destination de Liverpool. Celle-ci passe tout d’abord par Londres. La ligne télégraphique Douvres-Londres est mise en place au tout début de 1848. Le chemin de fer entre Douvres et Londres, quant à lui, est actif à la fin des années 1830. Selon l’historien Fabrice Bensimon, en 1848, il faut une douzaine d’heures pour qu’une nouvelle se rende de Paris à Londres20. Dans cette Angleterre des chemins de fer, en avance de plus de dix ans sur la France, la dorsale Londres-Birmingham ainsi que son importante bifurcation vers Liverpool sont
Bulletin des lois du Royaume de France, IXème série, deuxième semestre de 1844, Tome XXIX, février 1845, p. 171-176. 15 Barré (Alain) et Ménereault (Philippe), « Gares et centralités à Lille : un siècle de projets », Dolez (Bernard) et Paris (Didier), Métropoles en construction : territoires, politiques et processus, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 128. 16 Dehay (Charles), Histoire des territoires ayant formé le département du Pas-de-Calais, Paris, Brunet, 1946, p. 334 17 Kieve (John), Electric telegraph, Londres, Newton Abbot, 1973, p. 103. 18 Journal des chemins de fer, 1ère année, numéro 27, 8 octobre 1842. 19 Idem. 20 Bensimon (Fabrice), Les Britanniques face à la Révolution française de 1848, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 189 et 192.
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toutes les deux terminées et ouvertes au public en 183721. Elles accélèrent considérablement le trafic et renforcent la position de Liverpool comme port commercial et de passagers pour les États-Unis et le Canada. En 1838, Liverpool n’est plus qu’à cinq heures de Birmingham et il faut ajouter un peu plus de six heures pour faire Birmingham-Londres22. Il ne faut pas oublier le télégraphe qui lui aussi continue de se développer, parallèlement au chemin de fer. La ligne entre Liverpool et Londres est la première mise en place et testée par son inventeur Wheatstone en 1838. La ligne est améliorée en 184023. Quant au réseau, il se développe pendant toute la décennie 1840 jusqu’à finir par relier toutes les grandes villes du Royaume-Uni. Liverpool, quant à elle, ayant déjà bien profité de la mise en place de la ligne avec Manchester, continue son développement avec l’ouverture des lignes de chemin de fer et du télégraphe la reliant à Londres. Elle devient le port le plus important du Royaume-Uni et grouille constamment d’activités. Un article publié dans la Revue des Deux Mondes nous décrit l’importance de Liverpool et l’agitation qui y règne : « Ces paquebots continuent les chemins de fer qui unissent Liverpool à Birmingham, à Londres, à Leeds et à Lancaster. Ils abordent l’Irlande […], le nord de l’Angleterre […], l’Ecosse […], et mettent l’Angleterre en communication avec les États-Unis, le Portugal, Gibraltar et les pays riverains de la Méditerranée. C’est un incessant va et vient d’hommes et de marchandises. Plus de deux milles personnes quittent chaque jour Liverpool par les chemins de fer et les bateaux à vapeur. Autant arrivent des villes de l’Angleterre et du dehors. A peine un paquebot a-t-il débarqué ses passagers sur le quai, qu’un autre l’accoste, et vous voyez fumer à l’horizon la cheminée de quelque bateau à vapeur qui va dans dix minutes prendre la place de celui-ci »24. La rédaction du Courrier des États-Unis n’indique que de manière irrégulière l’origine des navires qui lui apportent des nouvelles fraîches de Paris. Il est donc difficile de savoir la proportion des navires venant de Liverpool, du Havre ou d’autres
Les travaux entre Londres et Birmingham mais aussi entre Birmingham et Liverpool commencent en 1832, deux ans après que la ligne Liverpool-Manchester soit entrée en service. Cf. Perdonnet (Auguste), Traité élémentaire des chemins de fer, Paris, Garnier Frères, 1865, Tome I, p. 35 et Osborne (E. C.) et Osborne (W.), Osborne’s guide to the Grand Junction or Birmingham, Liverpool, and Manchester Railway, Birmingham, E. C. & W. Osborne, 1838, p. 43. 22 Osborne (E. C.) et Osborne (W.), op. cit., p. 66-67. 23 Figuier (Louis), op. cit., p. 615. 24 Faucher (Léon), « Études sur l’Angleterre, partie III Liverpool », La Revue des Deux Mondes, 1er octobre 1843, Tome IV, p. 807.
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villes. La rédaction du Courrier n’indique pas non plus la date à laquelle le bateau est parti de son port d’attache. Nous ne pouvons donc pas faire de statistiques sur l’origine des informations et le temps de trajet d’une nouvelle entre Paris et Le Havre, Paris et Liverpool. Néanmoins, dans les cas où le Courrier cite le port de départ des navires, Liverpool est de loin le plus cité. Il semble bien être le premier port par où circulent les nouvelles d’Europe. C’est d’autant plus vrai avec l’arrivée des steamers, puisque la plupart partent de Liverpool. Il faut attendre la fin des années 1840 pour qu’entre en service une ligne états-unienne reliant Le Havre à New York25. Et c’est seulement en juin 1847, qu’une compagnie française de steamers fait le trajet du Havre à New York, avec peu de succès26. Ici et là, nous trouvons des bribes d’informations qui nous permettent d’estimer le temps de circulation de l’information entre Paris et Liverpool. En 1830, il faut compter entre quatre à cinq jours pour qu’une nouvelle circule de Paris à Liverpool27. En 1839, ce délai est de moins de quarante-huit heures28. Le navire le Liverpool, parti de Liverpool le 6 février 1830, apporte des nouvelles de Paris datées du 4 du même mois. Mais il est difficile de savoir si le Liverpool est parti le matin du 6 février ou le soir, ce qui change de beaucoup le délai. En juin 1848, le Courrier publie des nouvelles de Paris pour lesquelles il a fallu vingt-quatre heures pour rejoindre Liverpool et être embarquée sur un steamer29. Ces innovations ont des conséquences certaines sur le Courrier des ÉtatsUnis. Elles accélèrent la circulation terrestre des informations. Dès lors, grâce au télégraphe les dernières nouvelles de Paris, datant de quelques heures ou de moins de vingt-quatre heures selon qu’elles arrivent au Havre ou à Liverpool, embarquent avec le navire qui part pour traverser l’Atlantique. Il s’agit alors de brèves, de quelques lignes sur des évènements politiques ou sur des catastrophes, des cours de la bourse de Paris, de l’annonce de la mort de telle ou telle personnalité publique. Le reste, le détail, les numéros complets des journaux que reçoit le Courrier des États-Unis et ses confrères new-yorkais, les correspondances, quant à eux, arrivent plus tard, empruntant les routes

Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 17, 8 avril 1845. Berchon (Ernest), En steamer d’Europe aux États-Unis : histoire, souvenirs, impressions de voyage, Le Havre, Pelletier, 1867, p.66. 27 Courrier des États-Unis, volume III, numéro 55, 4 septembre 1830. 28 Courrier des États-Unis, volume XI, numéro 104, 27 février 1839. 29 Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 53, 15 juin 1848.
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ou, lorsqu’ils existent, les chemins de fer. Ils embarquent alors sur le navire suivant. Cette situation existe avant même le développement du télégraphe et du train. La nouvelle brève est transportée plus rapidement par une estafette peu chargée qui précède la malle-poste contenant le détail. Finalement, le Courrier des États-Unis se trouve souvent dans une situation ambiguë. Il a bien des nouvelles à annoncer mais il ne peut les détailler, en comprendre toute la portée par faute de contenu. Il doit alors attendre le prochain navire d’Europe. Parfois, ces nouvelles brèves sont des fausses rumeurs, dont certains sont volontairement créées. C’est ce qu’on appelle un hoax. Cela oblige le Courrier à souvent rester dans la réserve, à attendre de recevoir plus de détails venant confirmer ou infirmer la nouvelle brève reçue. La première étape de trajet de l’information entre le lieu où se déroule l’évènement, et le port, d’où part le navire, peut avoir des effets frustrants. Les navires partant pour le continent américain n’attendent pas après l’information. Ils partent quand le bateau est chargé, que la marée ou les vents sont propices ou encore, à l’époque des steamers, à la date et à l’heure prévue. Dès lors, l’information peut être parcellaire. Elle laisse la rédaction au milieu d’un évènement important s’étendant sur plusieurs jours : un débat à l’Assemblée nationale, une crise diplomatique entre deux pays, une révolution. C’est le cas lors de la Révolution de juillet 1830. Le 1er septembre 1830, le Courrier publie les dernières nouvelles de Paris datées du 20 juillet. Le 4 septembre 1830, il avance la publication de son numéro du samedi au vendredi pour annoncer l’incroyable nouvelle des Trois Glorieuses30. Le paquebot à voile l’Hibernia, parti de Liverpool le 4 août, lui a apporté les nouvelles de Paris jusqu’au matin du 30 juillet. Il est difficile pour le directeur du Courrier et, par conséquent, pour ses lecteurs de savoir quelle va être la suite des évènements. La suite leur arrive onze jours plus tard, le 15 septembre avec des nouvelles apportées par un autre navire de Liverpool. Elles ne vont que jusqu’au 6 août31. L’automne 1830 prend donc la forme d’un incroyable feuilleton à suspens où toute la presse attend l’arrivée des bateaux d’Europe en espérant trouver à leur bord des nouvelles fraîches. Dix-huit ans plus tard, lors des journées de février 1848, qui sonnent le glas de la Monarchie de Juillet, le même phénomène se produit. Dans son numéro du 18 mars 1848, le Courrier des États-Unis publie les informations de Paris datée du 25 février 1848 que lui a apportées le Cambria de
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Courrier des États-Unis, volume III, numéro 55, 4 septembre 1830. Courrier des États-Unis, volume III, numéro 58, 15 septembre 1830.

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Liverpool32. Ses correspondances et le contenu plus détaillé provenant directement de Paris sont datés du 23 février. Les informations du 25 février sont celles que la presse de Londres a reçues et publiées et qui est livrée à Liverpool juste avant le départ du steamer. Ainsi, il est difficile au lecteur du Courrier de bien saisir l’étendue des évènements se produisant les 24 et 25 février. Le 24, Louis-Philippe a abdiqué en faveur de son petit-fils. Le 25, la République est proclamée. C’est ce qu’annonce le Courrier, sans avoir plus de détail que les maigres informations et spéculations de la presse londonienne, souvent partiale et peu favorable à la France. De la même manière, le Caledonia, arrivé à New York le 9 juillet 1848, apporte les nouvelles de Paris jusqu’au 23 juin, alors que se dressent les premières barricades. Les informations sur cette journée du 23 juin ne sont que parcellaires. Il s’agit de dépêches très sommaires. Le Courrier des États-Unis est donc laissé dans l’attente, incapable de connaître le sort des armes, ni les conséquences politiques de ces journées de juin 1848.

D’un côté de l’Atlantique à l’autre

Une fois arrivée au port, l’information doit encore traverser l’Atlantique pour se rendre jusqu’aux États-Unis et, plus précisément, aux bureaux du Courrier des ÉtatsUnis. A l’instar de la circulation terrestre, la vapeur bouleverse les voyages transatlantiques et réduit les distances. Les techniques autour de la vapeur ne cessent de s’améliorer et d’augmenter la vitesse de navigation. A titre d’exemple, en 1840, un steamer transatlantique, c’est-à-dire un navire à vapeur, navigue à une vitesse moyenne de huit nœuds, alors que quarante ans plus tard, cette vitesse a plus que doublé33. Et l’utilisation de la vapeur dans la navigation explose entre 1840 et 1850 : elle augmente de 417% en Angleterre et de 613% en France34. Sur la période 1828-1851 qui nous intéresse, nous assistons à l’arrivée de la navigation à vapeur et à la réduction de la durée de traversée de l’Océan atlantique. De 1828 à l’arrivée des premiers steamers dans le port de New York, en 1838, la navigation à voile règne en maître. Les départs depuis les ports anglais sont nombreux. En 1822, Francis Depau fonde une première ligne régulière de navires à

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Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 9, 18 mars 1848. Le Scal (Yves), La grande épopée des Cap-Horniers, Louviers, Edition l’Ancre de Marine, 2005, p. 33. 34 Ibid., p. 31.

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voile transatlantique entre Le Havre et New York. Il est vite imité par des concurrents en 1827 et 183135. En 1819, un premier essai de navigation à vapeur est effectué entre Savannah en Georgie et Liverpool. Le navire qui s’appelle comme son port d’attache, Savannah, combine la navigation à voile et à vapeur. Il met vingt-cinq jours pour rejoindre Liverpool et utilise la vapeur pendant dix-huit jours36. En 1833, l’expérience est à nouveau tentée : le Royal Williams fait, cette fois, toute la traversée de l’Atlantique à la vapeur37. Après l’arrivée le même jour à New York des steamers Great Western et Sirius, le 25 avril 1838, nous assistons à une phase de transition pendant laquelle le nombre de navires à vapeur entre New York et l’Angleterre ne cesse d’augmenter. La circulation transatlantique est partagée entre ces steamers, qui mettent alors les deux côtes à moins de vingt jours l’une de l’autre, et la marine à voile, beaucoup plus lente. Mais les navires à vapeur ne sont pas encore assez nombreux pour n’être que le seul moyen de transport de l’information. Entre leurs voyages il s’écoule plusieurs semaines qui laissent à la voile un rôle non négligeable dans la circulation de l’information. Mais chaque nouveau steamer mis en service vient réduire la part des voiliers. 1840 marque le début de l’ère des steamers. La compagnie Cunard signe le 4 juillet 1839 un contrat avec le gouvernement britannique pour le transport semi-mensuel du courrier entre Liverpool, Halifax et Boston38. L’Unicorn, le premier steamer de Cunard, entre à Boston le 5 juin 184039. Ce contrat avec Cunard crée un service régulier de navigation à vapeur entre l’Ancien et le Nouveau Monde. Mais l’arrivée de la concurrence multiplie le nombre de steamers et accélère d’autant plus la circulation de l’information. Des lignes anglaises, françaises mais aussi états-uniennes apparaissent pour profiter de la manne que représentent les voyages transatlantiques de passagers, de courrier et d’argent. Plusieurs échouent, comme la compagnie française qui veut relier directement Le Havre à New York. En septembre 1848, le Courrier des États-Unis annonce la création de la compagnie américaine de steamers transatlantiques Collins40. Cette dernière, avec cinq navires à vapeur, devient rapidement la principale concurrente de Cunard. Néanmoins, la compagnie canado-anglaise créée par Samuel Cunard, originaire
Rémond (René), op. cit., p. 28. Berchon (Ernest), op. cit., p.59. 37 Rémond (René), Les États-Unis devant l’opinion française, 1815-1852, Paris, Armand Colin, 1962, Tome I, p. 28. 38 Berchon (Ernest), op. cit., p.63. 39 Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 43, 6 juin 1840. 40 Courrier des États-Unis, volume XXIII, numéro 5, 9 septembre 1848.
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de Nouvelle-Ecosse, domine toute la décennie 1840. D’ailleurs, en 1849, le Courrier des États-Unis annonce le début du service d’été des steamers de Cunard, à raison d’un navire en provenance de Liverpool tous les huit jours41. A partir de la fin des années 1840, l’installation d’une ligne de télégraphe entre Saint-John au Nouveau-Brunswick et New York permet d’aller récupérer les grands titres des nouvelles lorsque certains steamers relâchent à Halifax. Le Courrier des ÉtatsUnis décrit alors la méthode adoptée : lorsque le steamer arrive à Halifax, un coursier est envoyé par la terre jusqu’à la ville de Digby Gut d’où un autre steamer part pour rejoindre Saint-John42. De là, le télégraphe prend le relais jusqu’à New York. Mais le résultat est mitigé. Les dépêches télégraphiques n’arrivent à Boston ou New York que quelques heures avant le steamer qui les a transmises. Par la suite, au cours de l’année 1849, la ligne du télégraphe s’étend jusqu’à Halifax. Non seulement, elle évite le genre de gymnastique que nous venons de décrire, mais cette ligne permet d’avoir des dépêches un peu moins de vingt quatre heures avant l’arrivée du steamer. Si le nombre de steamers augmente constamment sur toute la période 18401851, les progrès techniques réduisent aussi le nombre de jours nécessaires pour la traversée. Les machines à vapeur sont plus performantes. Le mode de propulsion passe de la roue à aube à l’hélice dans les années 1844-184543. En 1838, lors de son premier voyage, le Great Western met un peu plus de 14 jours pour relier Bristol à New York, tandis qu’il faut dix-sept jours au Sirius pour faire le trajet depuis Cork44. Le 12 octobre 1840, l’Acadia met Liverpool à douze jours de Boston, avec un arrêt à Halifax. Le 10 mai 1850, l’Atlantic de la ligne Collins effectue la traversée Liverpool-New York en onze jours et quatre heures. Quelques jours plus tard, le 28 mai 1850, l’Asia ne met que dix jours et 30 minutes pour aller de Liverpool à Boston via Halifax45. La différence entre le début de la période où n’existe que la navigation à voile et la fin où les steamers vont toujours plus vite est impressionnante. Lorsque, au début des années 1830, un navire à voile met un peu plus de vingt jours pour traverser l’Atlantique, la traversée est jugée très rapide. En 1850, les steamers mettent normalement entre dix et douze jours.

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Courrier des États-Unis, volume XXIV, numéro 27, 26 avril 1849. Courrier des États-Unis, volume XXIII, numéro 83, 24 février 1849. 43 Figuier (Louis), Les merveilles de la science, Paris, Furne, Jouvet et Cie Editeurs, 1867, p. 225. 44 Berchon (Ernest), op. cit., p.61. 45 De Bow’s Review of the southern and western states, volume IX, juillet-décembre 1850, p. 550.

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L’information prend donc presque deux fois moins de temps pour aller d’Angleterre aux États-Unis. Que ce soit la navigation à voile ou celle à vapeur, elles ont toutes les deux un point commun qui vient modifier leur temps de traversée et sur lequel elles n’ont aucune emprise. Il s’agit, bien sûr, des conditions météorologiques. La force du vent, ses conséquences sur l’état de la mer mais également le sens dans lequel il souffle peuvent accélérer la traversée comme la ralentir ou même l’interrompre. Ainsi, en 1836, le paquebot à voile François Ier, parti du Havre le 5 février, affronte de violents vents contraires qui l’obligent à faire relâche à Portsmouth en Angleterre le 10 février46. Il n’en repart que le 17 et il n’arrive à New York qu’à la fin mars. A l’inverse, grâce à de forts vents porteurs, le packet England de Liverpool traverse l’Atlantique jusqu’à New York en dix--neuf jours47. La navigation à vapeur est, elle-aussi, sujette aux vents. Un vent de dos l’aidera à moins consommer de charbon tandis qu’un vent de face aura l’effet contraire. En 1838, le steamer Liverpool rencontre ce genre de problèmes48. Des vents violents venant de face lui font brûler les deux tiers de sa cargaison de charbon. Il est alors contraint de faire demi-tour. Il se réfugie à Cork où il peut refaire le plein de combustible. Entre son départ de Liverpool le 20 octobre et son arrivée à New York le 23 novembre, il s’est écoulé plus d’un mois. Nous sommes loin des rapides traversées en quinze jours. Quelques mois plus tard, en avril 1839, c’est la traversée du Great Western qui est ralentie par la tempête49. Cette situation n’est pas liée aux débuts de la navigation à vapeur transatlantique. Si nous allons plus loin dans le temps, nous constatons que les difficultés liées aux conditions météorologiques et aux vents sont toujours des problèmes auxquels doivent faire face les steamers. En décembre 1850, le Baltic, en provenance de Liverpool, rencontre des vents violents, pendant les cinq premiers jours, qui retardent sa route et qui l’obligent à s’arrêter à Provincetown dans le Massachusetts pour y faire le plein de combustible50. Il entre finalement à New York le 1er janvier 1851, soit dix-huit jours après avoir quitté Liverpool. Le Courrier des ÉtatsUnis souligne d’ailleurs la longueur de cette traversée. Les conditions de traversée

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Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 9, 30 mars 1836. Courrier des États-Unis, volume XI, numéro 21, 12 mai 1838. 48 Courrier des États-Unis, volume XI, numéro 77, 24 novembre 1838. 49 Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 14, 17 avril 1839. 50 Courrier des États-Unis, volume XXVII, numéro 57, 31 décembre 1850 et numéro 59, 4 janvier 1851.

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optimales sont rencontrées pendant la période allant de fin mars à fin septembre51. C’est alors que les vents sont jugés plus favorables. Nous l’avons constaté, c’est à partir d’avril que la ligne Cunard augmente le nombre des départs en allant jusqu’à un steamer tous les huit jours. Il faut également garder à l’esprit que ce genre de voyages comporte toujours des risques. En décembre 1850, le Baltic voit plusieurs des fenêtres de l’avant et du grand salon brisées par les vents et la force des vagues52. Cette situation crée un risque d’inondation qui limite la bonne marche du navire. Parfois, les conséquences sont plus graves. En avril 1841, le Courrier des États-Unis rapporte la nouvelle du naufrage du steamer Président entre New York et Liverpool53. Autour de la disparition de ce navire plane l’incertitude de son sort. Parti de New York en février 1841, les semaines passent sans que les navires venant d’Europe ne signalent son arrivée à Liverpool. Plusieurs rumeurs viennent amplifier le phénomène. Finalement, le Président a disparu corps et biens sans que personne ne sache ce qui lui est arrivé. Un an plus tard, le Caledonia est également en retard. La comparaison avec le Président se fait tout de suite dans l’esprit des rédacteurs du Courrier. Plusieurs navires d’Europe rapportent bien le départ du Caledonia, mais personne ne sait où il est. Le 14 mars 1842, le Courrier des États-Unis annonce la rassurante nouvelle : le Caledonia a brisé son gouvernail et est allé difficilement trouver refuge en Irlande pour réparer ses avaries54. En juin 1849, alors qu’un épais brouillard limite toute visibilité, le steamer Europa frappe de plein fouet le trois mats Charles Bartlett. Ce dernier coule en quelques instants. Seulement treize de ses 176 passagers sont recueillis par l’Europa55. Pendant la période 1828-1851, le développement de la navigation à vapeur a une autre conséquence sur la circulation transatlantique de l’information. Elle bouleverse complètement le lieu d’arrivée de ces informations aux États-Unis. Avant 1840, New York est le principal – pour ne pas dire le seul – port d’arrivée des informations fraîches que publie le Courrier des États-Unis. Avec la navigation à vapeur et la signature du contrat entre Cunard et le gouvernement britannique sur la

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Rémond (René), op. cit., p. 11. Courrier des États-Unis, volume XXVII, numéro 59, 4 janvier 1851. 53 Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 25, 26 avril 1841. 54 Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 25, 14 mars 1842. 55 Courrier des États-Unis, volume XXIV, numéro 73, 23 juillet 1849.

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création d’une ligne Liverpool-Halifax-Boston, le port de Boston vient concurrencer New York. Le graphique 5, ci-dessous illustre parfaitement ce phénomène.

Graphique 5 : La part des nouvelles fraîches en provenance de Boston et de New York publiées dans le Courrier des États-Unis entre 1839 et 1850
0 22,5 54,6 51,43 45,1 62,5 55,88 58,82 54,84 60,78 38,46

100% 90% 80% 70% 60% 50% 40% 30% 20% 10% 0%

100 75 45,4 48,57 54,9 37,5 44,12 41,18 45,16 39,22 61,54

1839 1840 1841 1842 1843 1844 1845 1847 1848 1849 1850 New York Boston

Les données du graphique 5 ne tiennent pas compte de toutes les arrivées de steamers en provenance d’Europe et arrivant à Boston ou à New York. Ce graphique ne prend en compte que les navires à vapeur apportant des nouvelles fraîches d’Europe qui sont publiées dans le Courrier des États-Unis. En effet, un steamer arrivant d’Europe mais n’apportant pas des nouvelles plus récentes que celles apportées par un autre navire n’est pas pris en compte. Nous ne nous intéressons ici qu’à la mise à jour de l’information européenne qui est forcément reprise par le Courrier. Ce graphique nous permet de constater comment se partage la circulation de la nouvelle européenne à l’arrivée aux États-Unis. Pour chacune des années entre 1828 et 1839, New York est presque à hauteur de 100% le port par lequel arrivent les nouvelles fraîches d’Europe que publie le Courrier. L’année 1840 marque déjà l’important changement et l’entrée en concurrence de Boston. Cette année-là, le 5 juin, le premier steamer de la ligne Cunard entre dans le port de Boston56. De 1841 à 1848, plus de la moitié des nouvelles
56

Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 43, 6 juin 1840.

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européennes fraîches que nous retrouvons dans le Courrier sont arrivées à Boston. A partir de 1848, la ligne Cunard envoie en alternance un steamer sur deux jusqu’à New York. Puis en 1850, la compagnie états-unienne Collins vient concurrencer les navires de Cunard en reliant directement New York et Liverpool. Cela explique le retour de New York comme principal port d’arrivée des nouvelles fraîches européennes. Il faut aussi ajouter à cela les autres lignes qui relient New York à l’Europe. Elles sont moins rapides que la ligne pour Liverpool mais jouent un rôle lorsque les steamers de Cunard sont moins nombreux ou ralentis par le temps. En février 1850, le Courrier liste ces nouvelles lignes qui se multiplient en ce début d’année57. La rédaction parle de l’ouverture de la ligne Collins mais également d’une ligne qui reliera New York à Glasgow, d’une autre qui la mettra en lien directement avec Hambourg. Et il ne faut pas oublier qu’il existe deux autres compagnies en place depuis la fin des années 1840. Il s’agit de la Ocean Steam Navigation Company qui depuis janvier 1847 effectue les trajets New York-Southampton-Brême et de la New York and Havre Steam Navigation Company qui, depuis 1848, relie New York au Havre avec un arrêt à Southampton58.

Graphique 6 : Les compagnies de navigation transatlantiques arrivant à New York et apportant des nouvelles fraîches d’Europe publiées dans le Courrier des États-Unis entre 1847 et 1851

100 90 80 Pourcentages 70 60 50 40 30 20 10 0 1847 1848 1849 CUNARD 1850 1851 COLLINS

AUTRES COMPAGNIES

57 58

Courrier des États-Unis, volume XXV, numéro 80, 28 février 1850. De Bow’s Review and Industrial Resources, Statistics, etc., volume XIV, janvier-juillet 1853, p. 579.

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Le graphique 6, ci-dessus, illustre l’augmentation des compagnies qui ramènent New York au rang de premier port pour les nouvelles fraîches d’Europe que nous retrouvons dans le Courrier des États-Unis. Ainsi, en 1847, la ligne Cunard n’envoyant pas de navire sur New York, ce sont d’autres compagnies qui apportent l’information plus récente au Courrier. En 1848, lorsque Cunard décide d’envoyer en alternance un steamer sur deux à New York, ses navires deviennent les principaux transporteurs de nouvelles fraîches dans cette ville. Cette tendance s’accentue en 1849. A cela s’ajoutent les navires de la ligne Collins en 1850 qui, dès leur première année d’activité, viennent concurrencer les steamers de Cunard en transportant 25% des nouvelles fraîches qui arrivent à New York. Pour les six premiers mois de l’année 1851, les steamers de la compagnie états-unienne rejoignent presque les navires de Cunard. Une fois le navire à quai à New York ou à Boston, il lui reste un dernier voyage avant de rejoindre les presses du Courrier des États-Unis. Dans le cas de Boston, ce voyage est plus long. Une fois dans le port du Massachusetts, l’information doit atteindre New York à quelques 300 kilomètres plus au sud. Cela se fait grâce aux trains ou aux bateaux à vapeur longeant les côtes, ou encore en cumulant les deux moyens de transports. Dès 1835, la compagnie Harnden & Cie est la première à organiser des transports express de petits paquets et de lettres entre New York et Boston59. Lorsque les steamers de Cunard arrivent à New York, la compagnie Harnden passe un accord pour avoir le monopole de la circulation des malles entre Liverpool et New York via Boston. Cette compagnie, qui dispose d’un agent à Liverpool, récupère les malles des steamers de Boston en les envoyant par train jusqu’à Providence avec le Boston and Providence Railroad, puis de là par steamer jusqu’à New York avec la Long Island Sound Steamboat60. Le Courrier des États-Unis fait l’éloge de la Harnden & Cie dans son numéro du 5 novembre 1840 en la qualifiant de « si intelligente et si active »61. Cela n’empêche pas les difficultés. Ainsi, il arrive parfois que le train et les steamers aient du mal à se coordonner. C’est le cas en décembre 1841, lorsque le train de la Boston and Providence Railroad ne peut attendre le steamer Acadia qui arrive au quai
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McGregor (John), Progress of America, From the discovery by Colombus to the year 1846, supplements to Volume I, London, Whittaker and Co, 1847, p. 76. 60 Ripley (George) et Dana (Charles A.), The New American Cyplopedia, New York, Appleton and Company, 1860, Volume VII, p. 376. 61 Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 108, 5 novembre 1840.

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dix minutes après le départ du train62. Ou encore, en février de la même année, un steamer régulier faisant le trajet Boston-New York vient suppléer aux problèmes de coordination avec le chemin de fer63. D’autres fois, ce sont les postes états-uniennes à Boston qui ralentissent la circulation de l’information entre les deux villes de la côte est. Selon l’heure d’arrivée des steamers, selon le jour, selon la quantité de courrier à traiter, la poste de Boston retarde le départ des malles pour New York. La rédaction du Courrier des États-Unis peste régulièrement à leur égard en dénonçant leur « négligence »64. L’arrivée du télégraphe entre Boston et New York vient accélérer la circulation des brèves, mais ne change pas l’attente du Courrier à l’égard des malles qui transportent le détail et le contenu nécessaire pour remplir les colonnes du journal. Il permet néanmoins au Courrier des États-Unis de préparer ses pages, ses titres, de s’organiser en conséquence lorsqu’il apprend par le télégraphe que tel ou tel steamer vient de s’amarrer au quai de Boston. Le télégraphe entre Boston et New York, annonçant les grands titres des nouvelles apportées par le Niagara, permet d’ailleurs au Courrier de tirer un numéro spécial, surnommé extra, le 13 juillet 1848 au matin65. La rédaction s’empresse de publier les terribles nouvelles des journées de juin 1848 à Paris. Il annonce alors qu’il publiera un autre numéro en soirée lorsque les malles de Boston seront arrivées. Il produit en soirée un nouveau numéro avec plus de détails et de contenus sur les évènements parisiens66. Parfois le télégraphe n’est pas fiable. Par exemple, la ligne Boston-New York est interrompue en novembre 1848 et laisse le Courrier dans l’incertitude de l’arrivée de l’Acadia67. Le 23 juillet 1849, un autre problème de télégraphe empêche l’annonce de l’arrivée du Caledonia à Boston68. Et le Courrier est surpris par l’arrivée d’une malle qu’il n’attend pas et l’oblige à sortir un numéro en dehors de ses jours normaux de publication. Lorsque les navires arrivent directement à New York, l’information met, normalement, moins de temps à parvenir au Courrier des États-Unis. Ils accostent au port, les nouvelles brèves se répandent rapidement et le journal peut préparer ses pages.
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Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 122, 9 décembre 1841. Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 156, 25 février 1841. 64 Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 30, 7 mai 1842. 65 Courrier des États-Unis, volume XXII, Extra, 13 juillet 1848. 66 Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 67, 13 juillet 1848. 67 Courrier des États-Unis, volume XXIII, numéro 37, 18 novembre 1848. 68 Courrier des États-Unis, volume XXIV, numéro 73, 23 juillet 1849.

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Les malles et l’information détaillée sont, quant à elles, déchargées par les services de poste. Mais là aussi les postes new-yorkaises font régulièrement défaut, ce qui ralentit la transmission des journaux et correspondances européennes à la rédaction du Courrier. A ce titre, le 7 janvier 1841, le journal voit les journaux qu’apporte le paquebot à voile England bloqué sans raison par les postes69. Par contre, un autre navire à voile, le Duchesse d’Orléans, qui arrive quelques heures plus tard et qui apporte des nouvelles plus récentes du Havre, ne connaît pas ce problème. Les journaux sont tout de suite donnés au Courrier. La rédaction en perd son latin devant toutes ces situations qui lui semblent contradictoires et dénonce vigoureusement les lacunes de l’administration des postes. En mai 1840, la poste égare le sac contenant des journaux français à destination du Courrier70. Penaud, le fonctionnaire des postes explique à la rédaction que le problème est peut-être dû à une erreur et qu’un autre journal new-yorkais a certainement récupéré le sac. Il invite alors le Courrier à faire le tour des journaux de la ville pour essayer de récupérer son sac. La concurrence entre les journaux peut aussi être un élément qui retarde l’acheminement des journaux européens jusqu’à la rédaction du Courrier des ÉtatsUnis. Les vols des journaux sont fréquents. Dans son numéro du 4 mai 1840, la rédaction explique comment, parfois, certains membres des équipages des steamers sont complices de ces vols et comment ils aident à détourner les sacs aux profits d’autres journaux qui payent bien71. Mais, avant l’arrivée des steamers, le problème existe déjà. Entre 1837 et 1840, le Courrier des États-Unis rapporte plusieurs affaires de vol. Le 10 juin 1837, la rédaction, victime depuis mars de plusieurs vols de journaux européens qui lui sont destinés, promet une récompense de 250 dollars à toute personne pouvant lui permettre de démasquer le voleur72. En août 1838, le Courrier parle encore de vols de journaux, mais cette fois, il a identifié son voleur. Il s’agit ni plus ni moins d’un de ses influents confrères de New York : le Courier and Enquirer73. Le Courrier des ÉtatsUnis confie que son confrère lui vole des journaux depuis de nombreux mois sans s’en cacher. En février et mars 1839, une autre affaire de vol de journaux touche le Courrier

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Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 136, 8 janvier 1841. Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 29, 4 mai 1840. 71 Idem. 72 Courrier des États-Unis, volume X, numéro 30, 10 juin 1837. 73 Courrier des États-Unis, volume XI, numéro 44, 1er août 1838.

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des États-Unis qui offre alors 500 dollars de récompense. Et cette fois encore, le voleur est un confrère : l’Estafette, un autre journal français de New York74. D’autre fois, ce sont plusieurs journaux qui sont mis en cause dans des affaires de détournement de l’information. En 1850, le Courrier des États-Unis reprend dans ses colonnes une étrange affaire autour du télégraphe entre Halifax et New York. Cette affaire concerne des actes de vandalisme contre la ligne de télégraphe à Saint-John au Nouveau-Brunswick, qui se produisent depuis l’automne 1849. Le 3 janvier 1850, le Courrier annonce l’arrestation d’un dénommé Anderson qui coupait les fils de la ligne75. Craig, agent des journaux associés de New York à Halifax, semble alors lié à cette affaire. Le Courrier l’accuse de profiter des coupures du télégraphe pour vendre à prix d’or les informations européennes en sa possession à Halifax ou pour favoriser les journaux associés de New York. Comment envoie-t-il ses informations jusqu’à New York si la ligne de télégraphe est coupée ? Il utilise une méthode qui a déjà fait ses preuves : des pigeons voyageurs76. La crise s’envenime pendant tout le mois de janvier en opposant d’un côté les journaux associés de New York et de l’autre la compagnie de télégraphe entre Portland et Boston qui refuse de faire passer les nouvelles européennes pour les journaux associés tant que Craig sera leur agent à Halifax77. Quoi qu’il en soit, les coupures de fil du télégraphe se produisent encore fin janvier 1850. Parfois, l’absence de journaux pour le Courrier des États-Unis est tout simplement due à une erreur des agents de ce journal à Liverpool ou à Paris. Ceux-ci doivent choisir par quels navires ils envoient les journaux pour le Courrier. Leur objectif est bien évidemment que le contenu des journaux européens arrive au plus vite à New York. Mais ces choix sont difficiles et il leur arrive de les embarquer sur des navires qui mettront plus de temps à arriver à New York. Le détail de l’information reçu par le Courrier des États-Unis est alors dépassé par un autre navire plus rapide. Cette situation est courante avant 1838, pendant la période où la marine à voile est le seul moyen de traverser l’Atlantique. Totalement sujettes aux vents, les traversées ont des durées totalement erratiques : selon le temps et les choix de route d’un capitaine, un navire peut mettre aussi bien 25 jours que 45 pour aller de Liverpool à New York. Ce phénomène existe encore entre 1838 et 1840, à une époque pendant laquelle la
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Courrier des États-Unis, volume XI, numéro 104, 27 février 1839. Courrier des États-Unis, volume XXV, numéro 55, 3 janvier 1850. 76 Courrier des États-Unis, volume XXV, numéro 62, 19 janvier 1850. 77 Courrier des États-Unis, volume XXV, numéro 67, 31 janvier 1850.

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navigation à vapeur ne dispose pas d’assez de navires pour être assez régulière dans ses arrivées à New York. Après 1840, avec la ligne Cunard et la multiplication des steamers, le phénomène devient plus rare. La course à l’information, ou pour en priver ses concurrents est courante. Il arrive même qu’elle accélère la circulation de l’information. Les journaux ne manquent pas d’imagination pour être les premiers à avoir la primeur des nouvelles européennes. En mai 1840, le Courrier des États-Unis nous informe que plusieurs journaux newyorkais envoient, à la rencontre des steamers transatlantiques qui s’avancent vers le port, de petits bateaux à vapeur plus légers et plus rapides78. Sur ces bateaux des employés des journaux montent à bord des steamers et, en payant l’équipage, arrivent à récupérer leurs sacs de journaux et parfois, plus malhonnêtement, ceux de leurs confrères. Ils gagnent ainsi quelques heures sur le déchargement et disposent à la fois des dernières nouvelles et du contenu nécessaire pour tirer leur édition complète. En 1848, plusieurs journaux new-yorkais s’associent également pour affréter un steamer entre Halifax, où relâchent quelques heures les steamers de Cunard, et New York79. A peine le vaisseau transatlantique arrivé à Halifax, le steamer spécial affrété par la presse charge les sacs de journaux et lève l’ancre à toute vapeur pour New York. Parfois, la presse new yorkaise vient pallier un problème de coordination entre les steamers arrivés à Boston et le Boston and Providence Railroad. Ainsi, en décembre 1841, alors que l’Acadia accoste dix minutes après le départ du train, le correspondant du Sun de New York affrète un autre train qu’il charge de la malle postale contenant tous les journaux européens80. Ce convoi spécial réussit alors à rallier Providence avant que ne parte le steamer pour New York. Il arrive donc à temps pour que la presse new-yorkaise puisse recevoir les précieuses informations européennes. L’affaire du télégraphe entre Halifax et New York en 1849-1850 révèle l’existence d’associations de journaux qui tentent de contrôler la circulation de l’information à leur profit. Ces associations apparaissent tardivement, dans le milieu des années 1840, et ont pour objectif la mise en commun des moyens financiers et humains de plusieurs journaux afin de réduire les coûts dans la collecte et la réception des nouvelles. Il suffit à l’association de ne payer qu’un agent à Halifax au lieu que chaque

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Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 29, 4 mai 1840. Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 56, 22 juin 1848. 80 Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 122, 9 décembre 1841.

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journal ait à en payer un sur place. De la même manière, les journaux s’abonnent collectivement à des journaux d’Angleterre pour réduire les coûts. Ces associations sont à l’origine des agences de presse, fournisseurs de nouvelles, qui se développeront après la guerre civile, dans les années 1860. A la fin des années 1840 et au début des années 1850, trois principales associations de journaux s’opposent à New York. La première regroupe le Courier and Enquirer et le Journal of Commerce. La deuxième a pour membre l’Express, le Mercantile Advertiser et la Gazette. Enfin, la troisième est composée du Commercial Advertiser, de l’Evening Star et de l’American.81 Le Courrier des États-Unis ne traite de ces associations de journaux que lors de l’affaire du télégraphe entre Halifax et New York. Il n’explique pas laquelle de ces trois associations est mis en cause dans cette affaire. Le vol de journaux, les associations de plusieurs titres new-yorkais et les différents exemples illustrant l’immense intérêt et avidité de la presse états-unienne pour les informations européennes, témoignent de l’importance primordiale de la nouvelle. Gerald J. Baldasty, dans son ouvrage The Commercialization of News in the Nineteenth Century, rappelle à juste titre que, si les directeurs de journaux de la première moitié du XIXe siècle servent leurs idées politiques et leurs engagements, ils sont aussi des entrepreneurs et des investisseurs, qu’ils cherchent à faire des bénéfices. Il ajoute que la nouvelle a alors une valeur marchande essentielle qui peut faire augmenter le chiffre des ventes, réduire celui de la concurrence82.

Des Amériques à New York

New York est le principal centre vers lequel convergent de plus en plus vite les informations européennes. Mais il est également le point de convergences des informations états-uniennes, nord-américaines et plus largement sud-américaines. C’est de son port que partent les nouvelles américaines pour traverser dans l’autre sens l’Atlantique vers Liverpool, Southampton, Le Havre, Hambourg, Brême, etc. Mais c’est aussi de New York que partent les nouvelles européennes vers le reste des États-Unis, vers le Canada. New York est donc un lieu de foisonnement de l’information. Là aussi,
Lee (James Melvin), History of American Journalism, New York, The Garden City Publishing Co., 1924, p. 275-276. 82 Baldasty (Gerald J.), The Commercialization of News in the Nineteenth Century, Madison, University of Wisconsin Press, 1992, p. 81.
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la vapeur et le télégraphe viennent accélérer la circulation de l’information dans les années 1830 et 1840. La navigation à vapeur sur les fleuves états-uniens s’est développée dès les années 181083. Très vite, les premiers steamboats apparaissent dans l’État de New York, sur l’Hudson et relient New York à Albany mais aussi au Canada et aux Grands Lacs via le canal Erié entre Albany et Buffalo84. L’ouverture de ce canal en 1825 relie directement New York à tout le Middle West85. De plus, sur le canal Erié, se fixent plusieurs embranchements qui drainent le territoire de l’État de New York et le relient à Syracuse, au Lac Champlain, etc.86. Selon un guide à destination des nouveaux immigrants daté de 1845, le voyage entre New York et Albany, qui fait un peu plus de 200 kilomètres, prend dix heures grâce aux bateaux à vapeur qui remontent l’Hudson87. Il faut aussi ajouter le développement de la navigation à vapeur le long des côtes qui mettent New York en lien avec Washington et les États du Sud. Un article de la De Bow’s Review de 1853 liste les lignes de bateaux à vapeurs qui existent entre New York et les ports du sud des États-Unis mais aussi ceux des Caraïbes88. L’auteur de cet article dénombre dix-sept navires à vapeur de sept compagnies différentes qui relient New York à huit ports du Sud : Charleston, Mobile, Nouvelle-Orléans, Savannah, Floride, Richmond, Petersburgh, Norfolk. En 1848, The Pacific Mail Steamship Company relie New York à la Californie89. Cette compagnie compte à elle seule dix-sept steamers. Ses navires passent par le Cap Horn ou transbordent leurs passagers par l’Isthme de Panama selon la saison. Mais ce n’est pas la seule compagnie qui effectue des voyages vers le Pacifique. Il existe d’autres lignes. Par exemple, la United States Mail Steamship Company effectue des voyages entre l’actuel Panama, alors partie du territoire colombien, et New York via La Havane et s’entend avec la Pacific Mail Steamship Company pour que ses passagers puissent embarquer sur la côte pacifique du Panama vers la Californie90. La Vanderbilt’s California Line of Steamer, quant à elle, envoie ses
Greeley (Horace), The Great Industries of the United States, Hartford, J. B. Burr & Hyde, 1872, p. 96. Mémoires et compte rendu des travaux de la société des ingénieurs civils, année 1876, p. 324. 85 Kaspi (André), Les Américains, Naissance et essor des États-Unis 1607-1945, Paris, Seuil, 1986, p. 137. 86 Mémoires et compte rendu des travaux de la société des ingénieurs civils, année 1876, p. 325. 87 Wiley’s and Putnam’s Emigrant Guide, London, 1845, p. 122. 88 De Bow’s Review and Industrial Resources, Statistics, etc., volume XIV, janvier-juillet 1853, p. 580581. 89 Ibid., p. 583. 90 Ibid., p. 584.
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steamers vers la Californie via le Nicaragua91. Cette multiplication des lignes de steamers à New York vers le reste de l’Amérique s’ajoute aux lignes transatlantiques et donne au port une incroyable activité. Le Courrier des États-Unis, dans un article d’avril 1851, décrit cette activité portuaire, cet incessant va-et-vient qui fait de New York un des principaux centres de convergences des hommes, des marchandises et des nouvelles : « La semaine dernière a vu entrer dans le port de New York six des steamers qui naviguent sur l’Océan : le Southerner venant de Charleston ; l’Alabama de Savannah ; le Philadelphia de la Nouvelle-Orléans ; le Prometheus et le Cherokee de Chagres ; enfin le Pacific de Liverpool. C’est là sans contredit un beau mouvement de grande navigation à vapeur ; et ce mouvement tend encore à devenir chaque jour plus considérable »92. Le train aussi se développe tout azimut. Un premier chemin de fer est ouvert dans l’État de New York en 183193. Il s’agit du Mohawk and Hudson Railroad qui devient en 1847 l’Albany and Schenectady Railroad. Pendant les décennies 1830 et 1840, le chemin de fer progresse continuellement dans l’État de New York mais également dans tous les États au nord du Potomac. La ville de New York et celle de Boston deviennent rapidement les plus importants centres ferroviaires des États-Unis94. En 1832, l’État de New York compte un peu moins de 30 kilomètres de lignes ouvertes95. Un an plus tard, la distance a plus que doublé avec presque 60 kilomètres. En 1840, le kilométrage des voies ferrées dépasse les 600 kilomètres. Entre 1832 et 1850, la croissance moyenne annuelle des lignes de chemin de fer de l’État de New York est de 132%. Si jusque dans les années 1850, il n’y a pas de ligne de chemin de fer directe entre Boston et New York, la ligne Camden-South Amboy reliant pratiquement New York et Philadelphie est complétée dès le milieu des années 183096. Elle continue de s’améliorer et de se diversifier au fur et à mesure jusqu`à ce que New York et Philadelphie soient directement reliées. Cette ligne continue aussi vers le sud et met New York en contact avec Baltimore et la capitale fédérale Washington. Le Wiley’s and
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Ibid., p. 585. Courrier des États-Unis, volume XXVIII, numéro 24, 23 avril 1851. 93 Poor (Henry Varnum), History of the Railroads and Canals of the United States of America, New York, John H. Schultz & Co., 1860, volume I, p. 218. 94 Kaspi (André), op. cit., p. 138. 95 Poor (Henry Varnum), op. cit., p. 228. 96 Ibid., p. 377.

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Putnam’s Emigrant Guide décrit les différentes combinaisons possibles de modes de transport entre les chemins de fer et les steamboats au milieu des années 184097. Là où le développement des lignes ne permet pas des contacts directs, des bateaux à vapeur partent de New York pour rejoindre directement le terminus de la ligne. Ainsi, le voyageur pour Buffalo peut, en 1845, prendre le bateau jusqu’à Albany où il pourra récupérer la ligne ferroviaire pour Buffalo. Il peut aussi voguer jusqu’à Bridgeport dans le Connecticut où il trouvera une ligne de chemin de fer directe pour Albany. Celui qui veut se rendre à Boston doit prendre le bateau pour New London ou Providence. Le chemin de fer permet lui aussi une révolution du temps de transport. En 1829, par diligence, il faut un peu moins de 30 heures pour faire New York-Boston98. Au début des années 1840, on compte un peu plus de dix heures avec la combinaison train et steamers. Cette situation permet au Courrier de recevoir rapidement les informations de la région de Buffalo et du lac Erié en 1837 et 1838, au moment où la rébellion des patriotes agite le Haut-Canada. La région de Buffalo est touchée par cette agitation et plusieurs États-uniens soutiennent activement les patriotes du Haut-Canada99. Le télégraphe, nous l’avons vu avec la ligne Halifax-New York, fait lui aussi partie de ces progrès techniques qui connaissent un développement sur tout le territoire et réduit incroyablement les distances. De par sa position géographique, ses liens vers le reste du pays et l’Europe ainsi que son poids économique et financier, New York est un point de convergence des informations envoyées par télégraphes. La première ligne télégraphique états-unienne est mise en place en mai 1844 entre Washington et Baltimore100. Devant le succès, elle est tout de suite allongée jusqu’à Philadelphie et New York. Finalement en 1845, cette ligne est étendue jusqu’à Boston. En 1849, Washington est relié à la Nouvelle-Orléans. Il ne faut donc que quelques heures pour qu’une dépêche aille du Golfe du Mexique jusqu’au port de New York. Toujours en 1849, les États-Unis comptent plus de longueur de ligne télégraphique que de ligne de chemin de fer avec plus de 16 000 kilomètres de fil de cuivre. A partir de 1849, le Courrier des États-Unis commence à citer le télégraphe comme source pour les
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Wiley’s and Putnam’s Emigrant Guide, London, 1845, p. 120-130. Stimson (Alexander Lovett), History of the Express Business: Including the Origin of the Railway System in America, and the Relation of Both to the Increase of New Settlements and the Prosperity of Cities in the United States, New York, Baker & Godwin, 1881, p. 17. 99 Read (Colin) et Stagg (Ronald J.), The Rebellion of 1837 in Upper Canada, A Collection of Documents, Toronto, The Champlain Society, 1985, p. lxxxv. 100 Moigno (François), op. cit., p. 520.

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informations en provenance de Montréal ou de la Nouvelle-Orléans. Le télégraphe apporte d’ailleurs à New York la nouvelle de l’incendie du parlement canadien par les tories le 25 avril au soir, après le vote des indemnités liées aux rébellions des patriotes en 1837 et 1838101. Les dépêches arrivent à New York le 26 avril et le Courrier avance sa date de publication pour tirer un numéro spécial dans la nuit du 26 au 27102. Le Courrier des États-Unis est idéalement situé. Il est publié à New York, centre névralgique où convergent à la fois les informations européennes et américaines. Les progrès techniques que sont la vapeur, le chemin de fer et le télégraphe viennent non seulement accélérer la circulation de l’information en Europe, en Amérique et entre les deux continents mais également renforcer la position qu’occupe New York dans ce vaste réseau international.

B – Les délais de publication dans le Courrier des États-Unis
Le Courrier des États-Unis est donc situé au meilleur endroit aux États-Unis pour recevoir l’information française et européenne ainsi que les nouvelles américaines. Totalement dépendant du flux de circulation des informations, il bénéficie pleinement de son accélération grâce aux progrès techniques. Tout cela a des conséquences sur les délais de publication des informations venues d’Europe. Tout d’abord, comme le montre le graphique 7, le nombre moyen de jours entre un évènement et sa mention dans le Courrier a tendance à diminuer pendant toute la période 1828-1850. En 1828, l’information française la plus récente publiée dans le Courrier des États-Unis est en moyenne vieille de 40 jours. En 1850, elle date d’un peu plus de quinze jours. Nous voyons ici tous les gains de temps que permettent les progrès techniques. Cette courbe peut néanmoins être découpée en trois périodes.

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Lacoursière (Jacques), Provencher (Jean) et Vaugeois (Denis), Canada-Québec, Synthèse historique, 1534-2000, Québec, Septentrion, 2001, p. 275-276. 102 Courrier des États-Unis, volume XXIV, numéro 28, 27 avril 1849.

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Graphique 7 : Un accès à l’information de plus en plus rapide
45 40 35 30 25 20 15 10 5 0
2 9 30 31 2 18 18 8 83 833 3 4 35 ée ée ée 1 e 1 1 7 36 18 18 8 nn nn nn e n e 18 183 83 839 40 A A né né 1 e A 2 1 An An né né 1 n ée ée 18 1 84 84 843 44 n A n 5 n ée ée A 1 n A 1 nn nn ée ée 47 A 1 8 184 48 A nn nn ée ée 49 A 18 50 A nn nn 18 ée ée A 18 A nn nn e 18 ée A é A nn n e ée A n A n An An né An An ée 18 28

Nombre de jours moyen entre la date de publication et la date de l'information française publiée

La première période couvre les années de 1828 à 1837 et correspond à l’époque de la marine à voile. En moyenne, pendant cette période, trente-neuf jours et demi s’écoulent entre le moment où un évènement se produit à Paris et l’annonce de cet évènement dans les colonnes du Courrier des États-Unis. Entre 1828 et 1837, le nombre moyen de jours connaît une légère baisse malgré une hausse en 1829. Cette baisse se chiffre à deux jours et un tiers. Comment pouvons-nous l’expliquer ? Tout d’abord, le Courrier est un journal hebdomadaire jusqu’en octobre 1829. Avant cette date, si le Courrier reçoit une information d’un navire venu d’Europe un dimanche, il attend jusqu’à sa date normale de parution, c’est-à-dire le samedi, pour la publier. A partir d’octobre 1829, cette information arrivée un dimanche trouve sa place dans l’édition du mercredi. Nous gagnons ici quelques jours. Si dans les années 1830, la vapeur est le progrès majeur qui vient bouleverser la navigation transatlantique, il n’en reste pas

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moins que la marine à voile continue ses progrès. De plus, les voyages entre les deux continents se multiplient. La seconde période est une période de transition. Entre 1838 et 1840, la navigation à vapeur vient bouleverser la circulation de l’information. A cause du faible nombre de steamers en circulation, la circulation de l’information ne connaît pas immédiatement une accélération fulgurante. En 1838, ce sont quatre steamers qui apportent des nouvelles fraîches à New York ; ce qui représente 9,75% des mises à jour de l’actualité française103 faites dans le Courrier pour cette année. En 1839, ce nombre monte à seize steamers, soit 42,10% des mises à jour. En 1840, année pendant laquelle les steamers de Cunard commencent leurs traversées, sur les quarante mises à jour de l’actualité française que nous trouvons dans le Courrier, vingt d’entre elles sont faites grâce à l’information qu’apportent les navires à vapeur, soit 50%. La différence avec 1841, année qui commence la période suivante, est claire puisque la part des mises à jour du Courrier grâce aux steamers atteint alors plus de 80%. Dès lors entre 1838 et 1840, le délai moyen entre le moment où un évènement se produit en France et la date de sa parution dans le Courrier des États-Unis est d’un peu plus de trente jours et demi ; soit neuf jours de moins que pour la période 1828-1837. Entre 1837 et 1838, le nombre de jours passe de presque trente-huit jours à trente-quatre. Cette baisse de quatre jours est plus importante que la baisse sur l’ensemble de la période 1828-1837. Entre 1838 et 1840, la tendance, toujours à la baisse, s’accélère. Le nombre moyen de jours entre la date d’un évènement français et sa publication dans le Courrier passe de trente-quatre jours à un peu plus de vingt-sept, soit six jours et demi de moins sur trois ans. La dernière période couvre les années entre 1841 et 1850. L’année 1841 est la première année complète pendant laquelle la ligne Cunard effectue les trajets LiverpoolHalifax-Boston. En conséquence, le nombre moyen de jours entre la date d’un évènement français et sa publication dans le Courrier des États-Unis chute fortement. Entre 1840 et 1841, il baisse de plus de cinq jours. Sur toute la période 1841-1850, la baisse est identique à celle de la période précédente même si elle s’étend sur plus d’années : six jours et demi de moins. La moyenne pour toute la période 1841-1850 est d’un peu plus de vingt jours, soit presque deux fois moins que durant la période 18281837. Nous voyons ici que la navigation à vapeur a considérablement diminué le
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Par mise à jour de l’actualité française, nous comprenons toutes les fois où le Courrier publie une information dont la date est postérieure à un des numéros précédemment tirés.

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nombre de jours entre le moment où un évènement se produit à Paris et sa publication dans les colonnes du Courrier des États-Unis. Entre 1841 et 1847, la moyenne se maintient au-dessus de vingt-et-un jours. Une cassure fait basculer le nombre de jours en dessous des vingt en 1848. La raison de cette cassure est double. Tout d’abord, l’information française continue d’arriver toujours plus vite à Londres et Liverpool. N’oublions pas que c’est en avril 1848 que la ligne de chemin de fer Calais-Boulogne est ouverte à la circulation. Ensuite, en 1848, les navires de la ligne Cunard arrivent une fois sur deux à New York et non plus à Boston. Cela réduit le temps d’attente dû au transfert de la malle jusqu’à New York via le train et un autre bateau à vapeur. Mais la baisse se poursuit, en 1848 et 1850, elle gagne encore plus de deux jours. L’arrivée des steamers Collins qui vont directement de Liverpool à New York accélère le délai de publication. En 1829, il faut en moyenne plus de quarante-trois jours pour qu’un évènement parisien soit mentionné dans les colonnes du Courrier. En 1850, ce délai est tombé à quinze jours. Nous voyons ici les conséquences directes des progrès techniques sur le Courrier des États-Unis. Ces moyennes annuelles masquent la réalité mensuelle. Le tableau 1, cidessous, nous donne un bon aperçu des différences qui existent entre les mois d’une même année. Il nous permet de distinguer des mois pendant lesquels le délai est plus court, c’est-à-dire les mois pendant lesquels les conditions météorologiques permettent une traversée de l’Atlantique plus rapide. Le tableau 1 permet plusieurs constats. Tout d’abord, pour un même mois d’une même période, le nombre de jours varie beaucoup. Ainsi, entre 1828 et 1837, nous avons un mois de mars pour lequel le minimum rencontré est de vingt-neuf jours et le maximum cinquante-huit jours, soit presque trente jours. Ces importantes variations, que nous pouvons trouver dans plusieurs mois de la période 1828-1837, se rencontrent beaucoup moins pendant les périodes suivantes. En effet, pour la période 1838-1840, les variations pour les mêmes mois ne dépassent pas treize jours. Pour la période suivante 1841-1850, elles ne dépassent que rarement vingt jours. Néanmoins les variations se maintiennent et les mois ne semblent pas homogènes. Il n’y a pas un mois de mars entre 1828 et 1837 mais aussi entre 1838 et 1850 avec le même nombre de jour qu’un autre mois de mars. Il faut garder à l’esprit que les conditions météorologiques sont imprévisibles et jamais identiques d’une saison sur l’autre. Or, nous l’avons vu, même si la vapeur vient limiter les effets des conditions météorologiques sur la navigation

207

transatlantique, il n’en reste pas moins que ces effets jouent sur la traversée. Nous utiliserons donc les moyennes pour analyser les tendances par mois.

Tableau 1 : Le nombre moyen de jours entre la date de publication dans le Courrier des États-Unis et la date de l’information française la plus récente publiée entre 1828 et 1851, ventilé par mois.
Janv.
Année 1828 Année 1829 Année 1830 Année 1831 Année 1832 Année 1833 Année 1834 Année 1835 Année 1836 Année 1837 1828-1837 Année 1838 Année 1839 Année 1840 1838-1840 Année 1841 Année 1842 Année 1843 Année 1844 Année 1845 Année 1846 Année 1847 Année 1848 Année 1849 Année 1850 Année 1851 1841-1851

Fév. 45 41 42 42 40 61 36 38 47 43 39 34 44 39 28 45 30 28 33 20 20 18 19 17 26 35

Mars 29 58 53 40 41 33 38 40 34 36 40 37 37 29 34 23 37 26 32 19 22 21 20 22 15 24 32

Avril 45 48 34 36 37 35 33 28 46 30 37 30 33 29 30 23 28 28 30 21 28 19 18 17 15 23 30

Mai 35 46 37 40 36 40 36 32 36 37 37 27 32 20 26 24 22 20 19 20 21 16 15 15 14 19 28

Juin 36 38 49 33 36 38 38 40 26 37 37 30 22 25 25 19 19 23 19 18 22 16 14 13 18

Juil. 42 50 44 44 40 42 41 37 36 38 41 35 32 24 30 19 20 17 19 20 19 15 16 15 18

Août 49 45 42 43 41 33 37 39 35 42 41 19 23 19 20 20 19 19 17 17 18 17 15 13 17

Sept. 40 43 40 40 41 36 39 38 35 35 39 38 28 29 32 18 19 23 19 20 18 17 15 14 18

Oct. 37 38 44 45 37 39 39 34 39 34 38 26 29 18 24 21 21 18 19 20 18 16 15 15 18

Nov. 36 41 32 45 41 40 34 37 35 32 37 24 28 22 25 20 19 21 20 21 22 17 18 16 19

Déc. 49 33 44 50 44 41 31 42 45 46 42 43 30 31 35 23 22 21 23 19 26 20 18 16 21

44 37 31 51 43 62 29 37 42 42 40 35 32 36 25 34 30 27 35 30 24 18 17 18 26 34

28 30 28 29 28 28 32 MOYENNE Vert : période de domination de la marine à voile 1828-1837 ; Orange : période de transition marine à voile/marine à
vapeur 1838-1840 ; Bleu : période de domination de la marine à vapeur 1841-1851.

Avec les moyennes mensuelles par période, nous pouvons distinguer les mois pendant lesquels l’information au sujet des évènements français voyagent plus vite jusqu’au Courrier des États-Unis. René Rémond, dans sa thèse sur les États-Unis et l’opinion publique française, explique que c’est entre fin mars et fin septembre qu’on

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trouve les conditions les plus propices à une traversée rapide de l’Atlantique104. Le tableau 1 nous permet d’affiner cette affirmation pour chacune des trois périodes que nous avons distinguées. Entre 1828 et 1837, la barre des quarante jours semble être un bon repère. Durant six mois de l’année, le nombre de jours moyens entre le moment où un évènement a lieu en France et le moment où il est rapporté dans les colonnes du Courrier tombe en dessous de quarante. Il s’agit des mois d’avril, mai et juin puis de septembre, octobre et novembre. Pour chacun de ces six mois, la moyenne oscille entre trente-sept et trente-huit jours. Pour la période 1838-1840, nous pouvons constater des changements. Le seuil qui pourrait caractériser une meilleure circulation de l’information nous semble être la limite des trente jours. D’avril jusqu’à novembre, soit huit mois, nous avons une large période pendant laquelle les informations françaises citées dans le journal ont trente jours ou moins. Pour octobre et novembre, la moyenne mensuelle tombe même en dessous des vingt-cinq jours. Enfin pour la période 18411850, nous distinguons huit mois consécutifs pendant lesquels les informations publiées dans le Courrier des États-Unis ont vingt jours ou moins. Il s’agit des mois allant de mai jusqu’à décembre. Le mois d’août 1850 enregistre la meilleure moyenne. Les informations françaises publiées dans les numéros de ce mois se sont produites seulement treize jours auparavant. C’est quarante-huit jours de moins que la plus mauvaise moyenne entre 1828 et 1850 ; celle de janvier 1834 qui frôle les soixante-deux jours. Le délai entre le moment où un évènement se produit en France et le moment où il est mentionné dans les colonnes du Courrier des États-Unis masque un autre problème. Il s’agit celui de la fréquence de l’arrivée des informations fraîches. Il y a des périodes où deux navires arrivent à New York avec des nouvelles fraîches d’Europe dans la même semaine et d’autres où le délai entre les deux navires peut-être de plusieurs semaines. Cela signifie qu’il y a des périodes de mise à jour du Courrier plus régulières que d’autres. Le nombre moyen de jours entre le moment où a lieu un évènement en France et le moment de sa publication ne nous apprend rien sur ces mises à jour. Le graphique 8, ci-dessous, reprend pour chaque année le pourcentage de numéros du Courrier des États-Unis qui contiennent une mise à jour de l’information française. Pour l’établir, nous avons répertorié tous les numéros du Courrier contenant une information sur la France dont la date est plus récente que celle des numéros
104

Rémond (René), op. cit., p. 20.

209

précédents. Un premier coup d’œil sur le graphique 8 peut surprendre. Malgré la réduction des délais de publication dans le Courrier d’un évènement se produisant en France, il n’y a pas d’augmentation du nombre de numéros mis à jour. Au contraire, sur la majeure partie de la période 1828-1850, soit entre 1828 et 1841, le nombre de mises à jour de l’actualité française du Courrier est en baisse. Il passe alors de 75% des numéros du Courrier des États-Unis à 21%. Il s’agit d’une chute de 54 points sur quatorze ans, soit une moyenne annuelle de -3,85 points.

Graphique 8 : Le ralentissement des mises à jours du Courrier des ÉtatsUnis entre 1828 et 1850

80,00 70,00 60,00 50,00 40,00 30,00 20,00 10,00 0,00
An né An e 1 né 82 8 An e 1 né 829 An e 1 né 83 0 An e 1 né 83 1 An e 1 né 832 An e 1 né 83 3 An e 1 né 83 4 An e 1 né 835 An e 1 né 83 6 An e 1 né 83 7 An e 1 né 838 An e 1 né 83 9 An e 1 né 84 0 An e 1 né 841 An e 1 né 84 2 An e 1 né 84 3 An e 1 né 844 An e 1 né 84 5 An e 1 né 84 7 An e 1 84 né 8 An e 1 84 né e 9 18 50

Pourcentages

Pourcentages des numéros mis à jours

210

Pour expliquer cette situation, nous pouvons là aussi utiliser le découpage des trois périodes : 1828-1837, 1838-1840 et 1841-1850. Pour la première partie allant de 1828 à 1837, le nombre de mise à jour est en baisse. Il est surtout marqué par des irrégularités et des chiffres en dents de scie. En 1828 et 1829, le nombre de mise à jour est très élevé. Il dépasse les 60%. Cela s’explique en partie par la fréquence de publication du Courrier des États-Unis. Ce journal est alors hebdomadaire. Dès lors, à chaque parution, il y a plus de chances pour que le Courrier ait reçu des nouvelles fraîches d’Europe. Lorsque, fin 1829, le Courrier des États-Unis devient bihebdomadaire, le pourcentage de numéros contenant des mises à jour tombe à 45,63%, soit une chute de 18 points entre 1829 et 1830. Ensuite, entre 1830 et 1837, le pourcentage de numéros mis à jours oscille irrégulièrement entre 40 et 60%. Nous l’avons vu, la navigation à voile est des plus irrégulières et imprévisibles dans ses temps de traversée. A ce nombre de mises à jour de l’actualité française, il faut ajouter des périodes creuses. Pendant la période 1828-1837, il n’est pas rare que le Courrier reste plusieurs semaines sans recevoir des nouvelles d’Europe comme il s’en plaint en décembre 1830105. Entre le 27 novembre et le 22 décembre, le Courrier des États-Unis ne reçoit aucune nouvelle d’Europe. Dans la même année 1830, entre le 17 avril et le 26 mai, le Courrier se trouve dans la même situation. Il se passe alors plus d’un mois sans que le journal de Félix Lacoste ne puisse mettre à jour ses informations européennes. Cette situation n’est pas nouvelle et a déjà été rencontrée en février et mars 1829. Et elle se reproduit régulièrement dans les années qui suivent. La rédaction qualifie ces longues semaines sans nouvelles européennes de « disette d’information ». Si nous superposons les périodes de disette aux années où le Courrier connaît des pourcentages de mise à jour inférieurs à 45%, nous avons une assez bonne explication de ces résultats. C’est encore et toujours le mauvais temps qui joue. La période 1838-1840 est marquée par une courbe descendante plus régulière. Sur ces trois années, la baisse est de 14,50 points. Pourquoi, alors qu’arrivent les premiers steamers qui traversent l’Atlantique en moins de vingt jours, assistons-nous à une baisse continue du nombre de mises à jour dans le Courrier des États-Unis ? La réponse nous est apportée par la rédaction de ce journal en juin 1839 :

105

Courrier des États-Unis, volume III, numéro 84, 15 décembre 1830.

211

« […] nous sommes dans une disette absolue de nouvelles d’Europe, et nous n’avons aucune espérance d’en recevoir bientôt : le Great Western est trop expéditif dans ses traversées, et laisse trop loin derrière lui tous ses compétiteurs »106. Effectivement, les années 1838-1840 sont des années de transition. Quelques steamers sont en service et apportent une partie seulement de l’information européenne. Le reste est envoyé par les navires à voile. Or, si le Great Western met quinze jours pour traverser l’Atlantique, un navire à voile en met au mieux vingt et le plus souvent entre vingt-cinq et trente. Avant 1838, les départs s’échelonnent et les navires mettent à peu près le même temps. Sauf dans les cas de tempête, le Courrier dispose d’arrivées régulières. Avec un navire qui met presque deux fois moins de temps pour traverser l’Atlantique, il faut attendre au moins une à deux semaines avant de recevoir une information fraîche d’Europe. De la même manière, les navires à voile partis vingt jours avant les navires à vapeur se font dépasser et lorsqu’ils arrivent dans le port leur information est déjà surannée. Tout cela vient jouer sur la mise à jour du Courrier des États-Unis. Enfin, pour ce qui est de la dernière période allant de 1841 à 1850, nous pouvons la diviser en deux. De 1841 à 1847, le nombre de mises à jour du Courrier est stable. Il est situé entre 20 et 23% des numéros. Le nombre de steamers n’est pas à son plus haut mais, pendant cette période, le flot est régulier. La ligne Cunard, entre autre, régularise, avec un calendrier des départs bien fixé et assez de navires pour être constant sur l’année, la circulation de l’information. En 1841, 80% des mises à jours du Courrier sont faites grâce à de l’information apportée par des steamers. Entre 1841 et 1847, ce pourcentage de mises à jour du Courrier grâce aux steamers oscille entre 73 et 80%. De 1848 à 1850, deuxième phase de cette période, le nombre de mises à jour augmente. Le pourcentage de numéros du Courrier des États-Unis contenant une mise à jour de l’actualité française oscille cette fois autour des 30%. Il faut garder à l’esprit que pendant cette phase la ligne Cunard augmente le nombre de ses navires et que d’autres lignes apparaissent ou font de même. C’est l’âge de raison du steamer. Il est intéressant de constater que, alors, le taux de mises à jour du Courrier effectuées grâce à de l’information apportée par des steamers est supérieure à 96% et atteint même en 1850 les 100%.
106

Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 30, 12 juin 1839.

212

L’accélération de l’information liée aux progrès techniques que sont le train, les bateaux à vapeur et le télégraphe joue un rôle non négligeable sur la fréquence de publication du Courrier.

II – Forme et régularité de la publication
Entre 1828 et 1850, le Courrier des États-Unis a changé à quatre reprises de directeur, chacun d’entre eux ayant une relation différente au journal et aux objectifs qu’il doit remplir. Ce journal est également marqué par les innovations techniques qui lui ramènent de plus en plus rapidement les informations d’Europe et d’Amérique. Ces facteurs humains et technologiques jouent sur la forme et la régularité de publication du Courrier des États-Unis.

A – Forme et apparence du Courrier des États-Unis
Il y a des éléments de la forme du Courrier que nous ne pouvons pas rapporter ici. Nous avons consulté les numéros de ce journal sur microfilms et nous n’avons donc pas pu le voir concrètement. La collection complète des numéros du Courrier des ÉtatsUnis est conservée à la New York Public Library et nous n’avons pas pu nous déplacer là-bas pour consulter la version papier. Dès lors, il nous est impossible de voir si le format du journal change selon les époques, ou si le type de papier utilisé est le même. Nous nous bornerons donc, ici, à rapporter les constats que nous permettent de faire les microfilms sur l’apparence et la forme de ce journal. Sur l’apparence du Courrier des États-Unis, deux grandes périodes peuvent être clairement définies. Nous pouvons les nommer en fonction des sous-titres du journal pendant ces périodes. La première est celle du « journal politique et littéraire » allant de mars 1828 à mars 1840. La seconde est celle de l’« organe des populations franco-américaines » de mars 1840 jusqu’en 1851.

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Figure I : Les différents aigles figurant en première page du Courrier des États-Unis entre 1828 et 1840
Aigle apparaissant en première page entre 1828 et 1829 :

Aigle apparaissant en première page entre 1830 et 1835 :

Aigle apparaissant en première page entre 1835 et 1840 :

La figure I, ci-dessus, montre à la fois la caractéristique de la période dite du « journal politique et littéraire » mais également les modifications que connaît l’apparence du Courrier des États-Unis à cette époque. La principale caractéristique est

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la présence de cet aigle impérial en première page du journal. Il est l’emblème du Courrier pendant toute la première partie de sa vie. Bien évidemment, la présence de cet aigle est due à l’orientation politique du journal qui défend alors les idées bonapartistes. Entre les trois versions de l’entête, il existe des constantes. Tout d’abord, l’aigle en tant que tel change peu. Il reste dans la même posture : ailes déployées, tête tournée vers sa droite et serres tenant une branche d’olivier et une autre de chêne. Les deux branches symbolisent respectivement la paix et la sagesse. Ensuite, le nom du journal apparaît devant le corps de l’aigle entre sa tête et les deux branches. La police reste la même. Pour ce qui est des différences, elles sont plus nombreuses. Dans la première version de l’entête, le sous-titre « journal politique et littéraire » est inscrit dans une banderole que pince le bec de l’aigle. A partir de la seconde version, la banderole disparaît et le sous-titre est placé sous l’aigle. De plus, dans la première version, le nom de la ville de New York, dans une police élégante, occupe une place bien visible sous l’aigle. Elle disparaît aussi sous les autres versions. Le style de l’aigle et des branches de chêne et d’olivier est différent dans chacune des trois versions. Par exemple, l’expression de la tête de l’aigle de la dernière version est moins agressive, moins grave que celles des versions précédentes. Le détail du plumage de l’oiseau de proie, la force avec laquelle ses serres saisissent les rameaux sont également d’autres différences. Enfin, dans la seconde version, l’aigle est auréolé de rayons comme si cette lumière émanait de lui. Cela lui donne de la puissance mais, étant à l’origine de cette lumière, nous pouvons nous permettre une interprétation : il éclaire ses lecteurs et fait jour sur l’actualité française. Le soleil, le phare, l’éveil, la sentinelle sont souvent des noms que nous retrouvons dans la presse de l’époque et portent la même idée de mettre à jour, de guider, de veiller. Il nous semble que l’aigle auréolé va dans ce sens. Il ne faut pas oublier non plus que le soleil est un symbole relié à Napoléon. A Austerlitz, le soleil impérial se lève. Nous retrouvons Napoléon auréolé d’un même halo lumineux dans la toile d’Antoine-François Callet intitulée Allégorie de la victoire d’Austerlitz, conservée au Château de Versailles. Bien plus tard, en 1833, dans son tableau allégorique montrant Napoléon gravant les lois, Jean-Baptiste Mauzaisse nimbe lui aussi l’empereur. Entre octobre et décembre 1829, l’aigle disparaît brièvement. À cette époque, le Courrier des États-Unis se prépare à devenir bihebdomadaire. Il fait donc fondre de nouveaux caractères, ce qui provoque d’ailleurs un retard du changement de fréquence

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de publication107. Et même quand celle-ci est effectivement en place, début décembre 1829, l’aigle n’est toujours pas de retour en tête du journal. Il est certainement en cours de production. Nous le retrouvons à nouveau en première page dès janvier 1830. Le changement de fréquence de publication de la fin 1829 nécessite le changement des caractères du Courrier des États-Unis. La police utilisée est plus grande ce qui donne au texte une allure plus aérée. Si nous regardons attentivement les numéros du Courrier sur microfilms, il semble également que le format du journal change entre ces deux époques. A partir de 1830, il a l’air plus grand qu’en 1828-1829. Sur la première page, l’aigle occupe un peu moins d’espace. Sur la version 1828-1829, une colonne en première page compte quatre-vingt-deux lignes pour soixante-dix caractères par ligne. Sur les numéros d’après 1830, une colonne en première page compte quatre-vingt-cinq lignes pour soixante caractères par ligne. Après 1840, pendant la période « organe des populations franco-américaines », l’aigle disparaît et l’en-tête se simplifie. Il ne s’agit plus que du titre du journal dans une grosse police gothique, au-dessus d’un sous-titre plus sobre. L’espace occupé par l’entête est plus petit, si bien que le nombre de lignes par colonne monte à cent dix-sept. Le nombre de caractères par ligne change aussi et tourne autour de soixante-cinq. La police est légèrement plus petite. Pendant la période 1840-1850, la police et le nombre de ligne changent à plusieurs reprises. Mais ces modifications sont minimes et changent peu la physionomie du journal. Malgré ces modifications de l’apparence, le Courrier des États-Unis garde une mise en page identique. Chacune de ses pages compte trois colonnes qui occupent toute leur longueur, à part sur la première page où l’en-tête prend plus ou moins de place selon les époques. Il arrive quelques fois que la rédaction insère en bas des deux premières pages un cadre dans laquelle figure un texte, souvent une chronique ou un article de la rédaction. C’est le cas en mai 1840. Dans ce cadre, nous trouvons un article de la rédaction sur l’actualité culturelle de New York108. Le phénomène est plutôt rare. Enfin, jamais le Courrier des États-Unis n’insère dans ses colonnes de gravures. Son contenu est uniquement composé de textes. Lorsqu’il lui arrive de vouloir présenter une illustration à ses abonnés, elle prend place en fin de numéro. Après la victoire de Louis-Napoléon Bonaparte aux élections de 1848, le Courrier des États107 108

Courrier des États-Unis, volume II, numéro 38, 14 novembre 1829. Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 34, 16 mai 1840.

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Unis publie un portrait du nouveau président. Il est annoncé en première page mais apparaît en fin de numéro109. Les seules gravures que nous rencontrons dans les pages régulières du journal trouvent place dans les colonnes réservées aux annonces commerciales. En 1828-1829, le nombre régulier de pages d’un numéro du Courrier des États-Unis est de huit. La dernière page est réservée aux publicités commerciales étatsuniennes qui occupent entre deux colonnes et demie et moins d’une colonne. Lorsque le Courrier devient bihebdomadaire à la fin de 1829, le numéro du samedi conserve ses huit pages tandis que le numéro de la semaine compte généralement quatre pages, dont toujours une page d’annonces. Il en est de même lorsque le journal devient trihebdomadaire en 1840. Le numéro du samedi compte invariablement huit pages tandis que ceux de la semaine ont, en général, quatre pages. Dans la réalité, il arrive que ce nombre de pages soit dépassé. Lorsqu’un évènement important se produit en Europe, ou encore lorsque, après plusieurs semaines sans nouvelle européenne un ou plusieurs navires arrivent avec des informations détaillées, la rédaction du Courrier augmente le nombre de page. Ce sont souvent les numéros de la semaine qui sont touchés car, dans ceux du samedi, il n’est pas nécessaire d’augmenter le nombre de page, il suffit de diminuer la place consacrée au contenu culturel. Dans l’augmentation du nombre de pages, la rédaction adopte deux attitudes : soit elle augmente normalement le nombre de pages du numéro en fonction de ses besoins, soit elle ajoute un supplément en fin de numéro, après les annonces commerciales. Le supplément apparaît plus généralement après une période de disette d’informations européennes. Nous y rencontrons souvent des extraits de débats autour de projets de lois ou de questions politiques bien particulières qui ont lieu dans les deux Chambres de la monarchie française. A l’inverse, lorsqu’il s’agit d’un évènement important, le nombre de pages du numéro augmente. Ce phénomène existe surtout pendant la décennie 1830. A partir de 1840, les périodes de disette d’information disparaissent et, lorsqu’un évènement important se produit en Europe, la rédaction préfère l’édition d’un numéro spécial ou d’un extra. La multiplication des annonces parisiennes à partir de 1845 fait exploser le nombre de pages du Courrier. Celles-ci sont placées en toute fin de numéro, après les annonces états-uniennes situées en page 4 ou en page 8, selon que nous soyons en
109

Courrier des États-Unis, volume XXIII, numéro 58, 1er janvier 1849.

217

semaine ou un samedi. Elles occupent entre une et trois, voire quatre pages selon les époques. Si bien que des numéros de semaine contenant habituellement quatre pages grimpent jusqu’à huit pages grâce aux annonces parisiennes. Par contre, en règle générale, les numéros du samedi ne dépassent pas la limite de dix pages.

B – Du journal hebdomadaire au quotidien
Pendant les vingt-trois premières années de sa vie, le Courrier des États-Unis ne cesse d’augmenter sa fréquence de publication jusqu’à devenir quotidien en juin 1851. Jusqu’à présent, seule la recherche de Françoise Granger-Remington donnait des informations sur les changements de fréquence de parution de ce journal110. Mais là encore, nous trouvons de nombreuses erreurs qu’il nous faut rectifier. Le Courrier des États-Unis naît hebdomadaire. Il est publié tous les samedis. Cette journée reste jusqu’en 1851 un jour de publication du Courrier. Le 3 octobre 1829, la rédaction annonce que le journal devient bihebdomadaire avec l’ajout d’une publication le mercredi111. Mais la modification de la fréquence de publication est retardée jusqu’en décembre. Ce report est dû au retard de la fonte des nouveaux caractères du journal112. Le 18 novembre, un premier numéro du Courrier est publié le mercredi113. Le samedi et le mercredi suivant, la nouvelle fréquence de publication semble être mise en place, mais le Courrier ne paraît pas le samedi 28 novembre. La rédaction n’explique pas la raison de l’absence du numéro du samedi. Il semble que le changement de fréquence de publication pose quelques problèmes. Finalement, c’est le 2 décembre 1829 que le rythme de publication bihebdomadaire devient pleinement effectif114. La rédaction a peut-être préféré attendre ce jour si important pour les bonapartistes qu’est le 2 décembre : anniversaire d’Austerlitz et anniversaire du sacre de l’empereur. D’ailleurs, Louis-Napoléon Bonaparte choisit le 2 décembre pour faire son coup d’État en 1851 et pour proclamer l’Empire en 1852. Quoi qu’il en soit, le 2

Granger-Remington (Françoise), Le Courrier des États-Unis 1828-1870, Thèse de Doctorat en Littérature française, sous la direction de Madeleine Fargeaud-Ambrière, Université de Paris IV, 1981. 111 Courrier des États-Unis, volume II, numéro 32, 3 octobre 1829. 112 Courrier des États-Unis, volume II, numéro 38, 14 novembre 1829. 113 Courrier des États-Unis, volume II, numéro 39, 18 novembre 1829. 114 Courrier des États-Unis, volume II, numéro 42, 2 décembre 1829.

110

218

décembre 1829, le soleil se lève pour le Courrier bihebdomadaire et il brille pendant toute la décennie. En novembre 1839, la rédaction par intérim, qui assure la gestion du Courrier en attendant l’arrivée à New York du nouveau propriétaire Frédéric Gaillardet, annonce que, dès le prochain numéro, le journal devient trihebdomadaire115. Contrairement à l’annonce sans effet d’octobre 1829, le journal change bien de fréquence de publication dès le mardi 12 novembre116. Il est alors publié trois fois par semaine les mardis, les jeudis et les samedis. Difficile de savoir pour quelles raisons la nouvelle direction met en place cette nouvelle fréquence de publication. Pour ce qui est de la circulation des informations, nous sommes en période de transition, les steamers raccourcissant la durée du voyage mais n’étant pas assez nombreux pour rendre l’arrivée d’informations régulière. Bien au contraire, comme nous l’avons déjà vu, l’apparition des steamers vient créer des périodes de creux dans l’arrivée d’informations européennes fraîches. Il n’y a pas de raisons structurelles ou conjoncturelles qui expliquent cette modification de la fréquence de parution. L’explication la plus crédible tient à l’ambition de Frédéric Gaillardet de faire du Courrier des États-Unis un journal professionnel et lu. Changer la fréquence de parution, changer l’apparence de la première page du Courrier sont des messages aux lecteurs et aux francophones des Amériques. Ils viennent clairement marquer le changement de direction d’un journal apathique, presque moribond. Le pari de Frédéric Gaillardet d’augmenter le tirage du Courrier sans augmenter le coût des abonnements est rapidement gagné puisque sa feuille voit son nombre d’abonnés augmenter. La fréquence trihebdomadaire fonctionne parfaitement puisqu’elle perdure jusqu’en juin 1851, date à laquelle le Courrier devient quotidien. Comme le montre le graphique 9, une des conséquences normales de l’augmentation de la fréquence du Courrier des États est l’augmentation du nombre de numéros publiés. Les années 1848, 1849 et 1850 ont un nombre de numéros particulièrement élevés comparé au reste de la décennie 1840. Or, la fréquence de publication est la même, à savoir trois fois par semaine. Ces chiffres expliquent le passage du Courrier des États-Unis vers la quotidienneté.

115 116

Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 71, 9 novembre 1839. Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 72, 12 novembre 1839.

219

Graphique 9 : Le nombre annuel de numéros du Courrier des États-Unis entre 1828 et 1850
200 180
162 158 157 157 153 157 170 174 168

Nombre de numéros

160 140 120 100 80 60 40 20 0
58 44 103 103 99 103 94 104 103 108 97 101

Paul Arpin. C’est un vieux rêve de son prédécesseur Frédéric Gaillardet. En novembre 1839, la rédaction par intérim, qui a reçu les ordres du directeur sur les changements qui vont affecter le journal, annonce en première page que le Courrier devient trihebdomadaire mais, surtout, que dans un avenir proche, il sera publié sur une base quotidienne117. L’enthousiasme est tel que le mot « quotidiennement » est imprimé en majuscule. Si Gaillardet n’arrive pas à mettre en place un journal quotidien, il n’en reste pas moins que la multiplication des steamers transatlantiques viennent illustrer les limites de la publication trihebdomadaire. Comme le montre le graphique 9, ci-dessus, à partir de 1848, le Courrier des États-Unis publie plus de numéros que ce que sa fréquence de publication devrait lui permettre. A raison de trois numéros par semaine et de 52 semaines par an, le nombre annuel de numéros du Courrier devrait tourner autour de 156. Mais pour les trois dernières années de la période, les ateliers de ce journal

117

Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 71, 9 novembre 1839.

né An e 1 né 82 8 An e 1 né 82 9 An e 1 83 né 0 An e 1 né 83 1 An e 1 né 832 An e 1 né 833 An e 1 né 834 An e 1 né 83 5 An e 1 né 83 6 An e 1 83 né 7 An e 1 né 838 An e 1 né 839 An e 1 né 840 An e 1 né 841 An e 1 né 84 2 An e 1 84 né 3 An e 1 né 844 An e 1 né 845 An e 1 né 848 An e 1 né 849 e 18 50

An

Nombre annuel de numéros du Courrier des Etats-Unis

Le tropisme de la quotidienneté n’arrive pas au Courrier des États-Unis avec

220

impriment au moins douze numéros au-dessus de la moyenne normale. Douze numéros c’est un mois complet de publication régulière du Courrier en plus. Dans le numéro du 2 mars 1850, la rédaction du Courrier explique bien quel problème elle rencontre118. La multiplication des steamers fait que ces derniers arrivent plusieurs fois par semaine avec des nouvelles fraîches d’Europe. Parfois, ces informations fraîches européennes arrivent à quelques heures de différences qui peuvent déterminer si elles sont publiées dans le numéro en cours de préparation ou si elles devront attendre deux jours. Le Courrier se trouve dans une situation bien particulière : celle de l’abondance d’informations. S’il attend trop pour publier les informations qu’il reçoit, il se retrouve avec de nouvelles informations fraîches à publier. Dès lors, la rédaction ne peut pas s’étendre sur des sujets, ne peut les documenter plus en détail et est limitée dans un de ses rôles : retracer et expliquer la suite des évènements depuis la dernière mise à jour de l’actualité européenne. Le Courrier doit aussi faire face à la concurrence des autres journaux new-yorkais, dont beaucoup sont quotidiens, qui publient les informations européennes dès qu’elles arrivent. Or, les lecteurs du Courrier, même s’ils sont francophones, maîtrisent tout de même l’anglais et pourraient lui préférer d’autres journaux plus rapides à les informer sur l’actualité européenne. Si le journal français de New York veut conserver sa position de publication de référence sur l’actualité française, s’il veut pouvoir débattre avec ses confrères sur les dernières nouvelles arrivées d’Europe, il ne peut pas attendre qu’un évènement devienne moins intéressant car suranné, sans qu’il ait pu le publier et le commenter dans ses colonnes. Au fur et à mesure de la multiplication des steamers, cette position pousse le Courrier à des constants réajustements de sa fréquence de publication. Le graphique 10 illustre les modifications de la fréquence de parution liées à l’arrivée des navires d’Europe avec des nouvelles fraîches permettant une mise à jour du Courrier des ÉtatsUnis. Pour l’ensemble de période 1841-1850, 50,31% des mises à jour de l’actualité européenne dans ce journal provoquent des modifications ponctuelles de la fréquence de parution. A part pour l’année 1847, pour l’ensemble des autres années de la période, ce pourcentage est au-dessus de la barre des 40%. Cela signifie que la rédaction du Courrier est obligée d’ajuster sa fréquence de parution à l’arrivée des steamers depuis l’Europe. Il faut ajouter que pour chacune de ces années 100% des modifications sont liées à l’arrivée des steamers. Après 1848, avec l’installation de la ligne Cunard à New
118

Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 1, 2 mars 1850.

221

York, la mise en place de la ligne Collins, c’est au minimum 55% des mises à jour européennes du Courrier qui provoquent des modifications ponctuelles de sa fréquence de parution. Le phénomène s’accentue donc dans les dernières années qui précèdent le passage à la publication quotidienne.

Graphique 10 : Les conséquences de la mise à jour de l’information européenne fraîche du Courrier des États-Unis sur la fréquence de parution entre 1841 et 1850
70,00 60,00 50,00 40,00 30,00 20,00 10,00 0,00
18 41 18 42 18 44 18 47 18 43 18 45 18 48 18 49 18 50 né e né e né e né e né e né e né e né e né e 84 M oy .1 118 50

64,71 58,82 54,55 48,57 53,13 47,06 41,18 29,03 55,77 50,31

An

An

An

An

An

An

An

An

Pourcentage du nombre de mises à jour de l'actualité européenne modifiant la fréquence de parution du Courrier des Etats-Unis

Le graphique 11, ci-dessous, permet de mieux comprendre les conséquences concrètes des modifications ponctuelles de la fréquence de parution. Chaque modification de la fréquence de parution ne touche pas le même nombre de numéros. Pendant les années 1841-1847, c’est entre quatorze et vingt numéros du Courrier des États-Unis qui paraissent en dehors des jours normaux de publication de ce journal. La rédaction s’adapte à l’arrivée d’un steamer. Le contenu détaillé des nouvelles fraîches européennes est dilué dans les numéros suivant sans qu’on soit obligé d’ajouter un numéro ou de modifier les jours de parution. Les conséquences sont donc bien maîtrisées. A partir de 1848, le phénomène devient difficilement contrôlable. En 1848,

222

An

pour trente mises à jour modifiant la fréquence de parution, ce sont trente-neuf numéros qui paraissent en dehors des jours normaux de publication. Pour l’année suivante, nous comptons trente-trois mises à jour modifiant la fréquence de parution pour cinquantequatre numéros. En 1850, le nombre de mises à jour entraînant la modification des dates de publication tombe à vingt-neuf, tandis que le nombre de numéros publiés en dehors des jours normaux de parution est de quarante-trois. Ces chiffres sont énormes puisqu’ils représentent plus 20% de l’ensemble des numéros publiés pendant ces trois années. En 1849, la modification de la fréquence de publication atteint plus de 31% des numéros publiés pendant toute cette année, soit presque un tiers.

Graphique 11 : Les modifications ponctuelles de la fréquence de parution entre 1841 et 1850
60 nombre de numéros 50 40 30 20 10 0 Année Année Année Année Année Année Année Année Année 1841 1842 1843 1844 1845 1847 1848 1849 1850 Nombre de numéros touchés par les modifications ponctuelles de parution

Concrètement, ces modifications de plus en plus fréquentes ne peuvent que mettre à mal le système de gestion du Courrier des États-Unis. Il oblige ses techniciens et ses rédacteurs à plus de flexibilité lorsqu’il faut, au pied levé, composer le contenu d’un numéro et l’imprimer. Pour les lecteurs également, ces changements de parution

223

ont des conséquences. Tout d’abord, ils reçoivent plus de numéros que prévus. Ensuite, avec les annonces parisiennes, le journal compte plus de pages. Comme pour plusieurs journaux et revues de l’époque, les lecteurs du Courrier des États-Unis ont l’habitude de faire relier les numéros du journal à chaque changement de volume. L’augmentation du nombre de pages et de numéros a des répercussions sur le coût de reliure par les lecteurs. Sous Gaillardet, en 1847, la direction décide de modifier le système des volumes. Entre 1828 et 1847, le journal est séparé en volumes qui vont du 1er mars d’une année au 28 février de l’année suivante. A partir de 1847, une année compte deux volumes : le premier va du 1er mars au 31 août et le second du 1er septembre au 28 février. Enfin, pour la direction, il lui faut gérer ces difficultés et tenter de trouver des solutions tout en continuant à publier aussi rapidement les nouvelles d’Europe. Un an avant de lancer le Courrier dans l’aventure du quotidien, Arpin modernise ses presses pour augmenter la cadence d’impressions119. Au printemps 1851, le Courrier poursuit ses efforts de modernisation et continue d’investir dans de nouvelles presses et machines afin de pouvoir être publié quotidiennement120. Il se prépare également à déménager sur Franklin Street, dans de nouveaux locaux plus adaptés aux modifications en cours de préparation121. Finalement, après quelques retards liés à l’installation des nouvelles machines, le premier numéro quotidien du Courrier des États-Unis est distribué le 10 juin 1851122. Pendant la période allant de mars 1828 à juin 1851, le Courrier des États-Unis change deux fois d’apparence et connaît trois fréquences de publications. Ces changements sont dictés par les directeurs et l’orientation qu’ils veulent donner au journal. C’est le cas pour la disparition de l’aigle impérial en janvier 1840 et le passage à une publication trihebdomadaire fin 1839 qui viennent marquer le nouveau dynamisme du journal, presque sa renaissance. Mais le succès du Courrier, les progrès techniques et les bouleversements que connaît la navigation transatlantique jouent également un rôle dans toutes ces modifications d’apparence et de fréquence. D’ailleurs, le passage à la publication quotidienne en juin 1851 est plus une obligation d’adaptation dictée par la multiplication des steamers que la réalisation du vieux rêve de Gaillardet.

119 120

Courrier des États-Unis, volume XXVI, numéro 51, 14 juin 1850. Courrier des États-Unis, volume XXVIII, numéro 42, 3 juin 1851. 121 Courrier des États-Unis, volume XXVIII, numéro 22, 19 avril 1851 et numéro 35, 17 mai 1851. 122 Courrier des États-Unis, volume XXVIII, numéro 45, 10 juin 1851.

224

III – Un « digest » européen et américain
Yvan Lamonde, dans un article sur le Courrier des États-Unis, parle de ce journal comme étant un « digest » européen et américain123. Il nous semble que la formule représente bien ce qu’est le Courrier des États-Unis. Certes, ses colonnes comprennent des correspondances européennes et américaines écrites uniquement pour lui. Mais ce qui, depuis les débuts en 1828, caractérise le plus le Courrier ce sont tous les articles d’autres journaux qu’il insère dans ses pages.

A – Les sources européennes
Comme le montre le graphique répertoriant le pourcentage des premières pages du Courrier traitant de l’Europe (cf. graphique 12 ci-dessous), l’information européenne occupe une place importante dans le Courrier des États-Unis. Il est sûr que, entre 1828 et 1850, les premières pages de la presse n’ont pas la même fonction que plus tard lorsque la une devient une valeur importante du milieu journalistique où doivent figurer les articles les plus importants, les inédits, les scoops. Néanmoins, dans la première moitié du XIXe siècle, elles ouvrent chaque numéro du journal et les rédacteurs ont tendance à y placer les informations qu’ils jugent les plus pertinentes. Elles peuvent donc être un bon élément pour mieux saisir l’importance donnée selon l’année à tel ou tel type d’information. Quoi qu’il en soit, le graphique 12 nous permet de constater l’omniprésence de l’information européenne en première page pendant toute la période bonapartiste du journal. Entre 1829 et 1836, nous retrouvons des éléments de l’actualité européenne dans plus de 80% des premières pages du Courrier des États-Unis. Après 1836, les résultats sont en dents de scie. Néanmoins, le pourcentage se maintient au-dessus des 50%, à part pour les années 1843, 1844 et 1845 pendant lesquelles il oscille entre 30 et 45%. Ces évolutions sont liées aux évènements qui se produisent en France, plus largement en Europe mais également aux évènements américains qui peuvent aussi
123

Lamonde (Yvan), « Le Bas-Canada et le Courrier des États-Unis », Les Cahiers des dix, numéro 56, 2002, p 219.

225

attirer l’attention des lecteurs. Par exemple, l’année 1848 marque un pic avec 92,35% des premières pages qui traitent de l’Europe. La révolution française et ses conséquences européennes sont bien sûr à l’origine de cette remontée de presque 30 points par rapport à l’année précédente. Il faut aussi préciser que dans la plupart des cas, c’est l’actualité française qui prime au sein de l’actualité européenne.

Graphique 12 : L’actualité européenne en première page du Courrier des États-Unis entre 1828 et 1850
100,00 90,00 80,00 70,00 60,00 50,00 40,00 30,00 20,00 10,00 0,00
28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 47 48 49 50 18 18 18 18 18 18 18 18 18 18 18 18 18 18 18 18 18 18 18 18 18 18 ée ée ée ée ée ée ée ée ée ée ée ée ée ée ée ée ée ée ée ée ée ée nn Ann Ann Ann Ann Ann Ann Ann Ann Ann Ann Ann Ann Ann Ann Ann Ann Ann Ann Ann Ann Ann A

% des premières pages traitant de l'Europe

Ces données confirment l’importance qu’a pour le Courrier des États-Unis une bonne circulation de l’information entre l’Europe et les États-Unis. Mais le graphique 12 montre également que le Courrier n’attend pas d’avoir des nouvelles fraîches d’Europe pour traiter de la situation de Vieux Monde en première page. Par exemple, pour l’année 1841, le pourcentage de numéros où l’actualité française et européenne est mise à jour est de 21,85%. Or, durant cette même année, ce sont 63,89% des premières pages du Courrier des États-Unis qui traitent de l’Europe. Le graphique 13, ci-dessous, permet de constater que la mise à jour de numéros ne joue pas sur la place de l’information européenne en première page.

226

Graphique 13 : La mise à jour des informations européennes du Courrier des États-Unis et la place de l’Europe en première page.
100,00 80,00 60,00 40,00 20,00 0,00
An né An e 1 né 82 An e 1 8 né 82 An e 1 9 né 83 An e 1 0 né 83 An e 1 1 né 83 An e 1 2 né 83 An e 1 3 né 83 An e 1 4 né 83 An e 1 5 né 83 An e 1 6 né 83 An e 1 7 né 83 An e 1 8 né 83 An e 1 9 né 84 An e 1 0 né 84 An e 1 1 né 84 An e 1 2 né 84 An e 1 3 né 84 An e 1 4 né 84 An e 1 5 né 84 An e 1 7 né 84 An e 1 8 né 84 e 9 18 50
% des premières pages traitant de l'Europe % des mises à jour de l'actualité européenne

Le graphique 13 permet de faire deux constats. Le premier est que le poids des numéros contenant une mise à jour des informations européennes n’influe pas directement sur la place des actualités européennes en première page. Ce n’est pas parce que le nombre de mises à jour baisse que les premières pages laissent moins de place aux évènements européens. Deuxièmement, la place des actualités européennes en première page reste loin devant le nombre de mise à jour. A part en 1828 et en 1844, la différence entre le pourcentage de mises à jour et le pourcentage de premières pages traitant de l’Europe ne descend jamais en dessous des 20 points. Elle dépasse même les 50 points à trois moments, dont le plus important est 1848 où cette différence atteint 62,35 points. La différence moyenne entre ces deux pourcentages pour l’ensemble de la période est de 36,78 points. Concrètement, ce graphique permet de comprendre le traitement de l’information européenne que reçoit le Courrier. Chaque navire arrivant à New York et à Boston lui apporte ses correspondances ainsi que des journaux français et européens qui lui sont exclusivement destinés. En règle générale, la rédaction cherche dans les

227

journaux des articles complets, ou bien des extraits, qui lui permettent de dresser un état des évènements les plus marquants. La rédaction ajoute parfois des commentaires contenant quelques informations aidant à comprendre le contexte ou faisant le lien avec d’autres faits de l’actualité. Le premier travail de la rédaction consiste à comprendre ce qui s’est passé dans l’Ancien Monde et surtout à Paris entre la dernière mise à jour de l’actualité française et celle qui doit être imprimée dans quelques heures. Ce n’est pas toujours facile parce que l’information arrivée est forcément parcellaire. Tout d’abord, pour comprendre la succession des évènements, le Courrier se repose sur des journaux français partisans. Leur lecture est donc orientée et peut passer sous silence certains aspects des évènements. Pour résoudre ce problème, la rédaction du Courrier doit diversifier ses sources et recevoir plusieurs journaux représentant toutes les tendances politiques. Dès lors, les vols de journaux par des concurrents, leur perte par la poste ou par les steamers ou encore l’absence de journaux à cause d’une erreur d’envoi d’un agent du journal en Europe met la rédaction du Courrier dans une situation difficile. Nous avons vu pour lui l’importance de ses sources. En mars 1837, il est prêt à payer deux cents cinquante dollars pour découvrir le voleur124. Il se lamente à chaque fois qu’un navire arrive sans ses journaux comme c’est le cas en septembre 1839 lorsque le British Queen arrive sans feuille française. La rédaction écrit à ce sujet quelques lignes qui soulignent clairement l’importance qu’elle attache à ses sources, c’est-à-dire à la presse française : « Par une fatalité dont nous avons déjà éprouvé plusieurs fois les mauvais effets, nous nous trouvons privés de nos journaux français. Nous ne savons à qui attribuer ce désappointement qui nous contrarie d’autant plus que, dans le moment actuel, nous avons besoin plus que jamais, d’être bien renseignés ; car si, à la vérité, nous avons la ressource de prendre dans les feuilles anglaises l’ensemble de ce qu’il importe à nos lecteurs de connaître […], nous n’y trouvons pas ce caractère qui révèle clairement les véritables projets du cabinet français »125. L’importance des sources françaises est une constante du Courrier des ÉtatsUnis quelle que soit la direction. Sa déception est à chaque fois la même, que le directeur soit Lacoste, de Behr ou Arpin, lorsqu’elle n’a pas reçu ses informations
124 125

Courrier des États-Unis, volume X, numéro 3, 8 mars 1837. Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 58, 25 septembre 1839.

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françaises. Quand elle n’a pas ses journaux français, la rédaction a alors trois solutions. La première consiste à utiliser la presse anglaise. Ses confrères de New York l’utilisent allègrement pour tout ce qui concerne les affaires européennes. Il n’y a donc aucune difficulté à en trouver des numéros ou encore à traduire des articles de journaux étatsuniens qui citent la presse anglaise. Mais lorsque le Courrier se voit obligé d’utiliser la presse anglaise pour comprendre les évènements français, il le précise à chaque fois et reste prudent sur les informations qu’il en tire. Ses directeurs jugent généralement que les journaux anglais ne sont pas fiables, déforment l’information et critiquent la France. La deuxième solution repose encore sur une bonne collaboration avec la presse newyorkaise. Si ses confrères anglophones reçoivent en priorité la presse anglaise, certains d’entre eux sont tout de même abonnés à quelques journaux français. Si la relation entre le Courrier et un journal new-yorkais est bonne, alors ils lui prêteront les journaux français en leur possession. Cette solution est appliquée de nombreuses fois durant la période Lacoste. Ainsi le Courier and Enquirer, le Daily Advertiser et le New York American pallient souvent l’absence des journaux français du Courrier en lui prêtant les leurs entre 1830 et 1836. Sous Charles de Behr, c’est plus le Journal of Commerce et l’Evening Post qui font ce genre de gestes. Une des principales limites de cette solution tient au fait que la presse new-yorkaise ne reçoit pas un éventail de journaux français aussi large que le Courrier ou correspondant à ses propres opinions politiques. Ainsi, lorsqu’en août 1830, le Courrier se trouve sans ses journaux français, l’Evening Post lui prête les deux journaux qu’il reçoit126. Il s’agit du Journal du Commerce, à cette époque-là plutôt apolitique127, et du Messager des Chambres, journal légitimiste mais qui est alors en opposition avec le ministère Polignac128. Nous pouvons comprendre que la rédaction du Courrier des États-Unis, alors clairement bonapartiste, doivent faire avec ce qu’elle a, même si cela la conduit à n’utiliser que des titres prônant des idées politiques aux antipodes des siennes. La troisième solution qui s’offre au Courrier des États-Unis consiste à aller chercher les journaux français auprès de Français vivant aux États-Unis. Certains d’entre eux sont abonnés à un ou plusieurs journaux français. Ils prêtent alors leurs journaux à la rédaction du Courrier. Nous rencontrons ce genre de

126 127

Courrier des États-Unis, volume III, numéro 47, 7 août 1830. Ledré (Charles), op. cit., p. 254. 128 Ibid., p. 255.

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situation deux fois. Une fois en septembre 1833129 et une seconde fois en novembre 1839130. Néanmoins, pour la période Lacoste, nous avons déjà vu que Joseph Bonaparte transmet des journaux français à la rédaction en leur demandant de publier tel ou tel article. Nous pouvons imaginer que, dans les cas où il ne reçoit pas ses journaux, Lacoste se tourne vers son ami et protecteur. Là aussi, le prêt de journaux français par des particuliers a le désavantage de limiter les sources du Courrier, puisque les Français qui reçoivent des journaux d’Europe n’ont pas forcément les moyens financiers, ni le temps, ni les besoins d’être abonnés à plusieurs titres parisiens. Un autre élément rend l’information que le Courrier reçoit parcellaire. Il s’agit des problèmes liés à la navigation. Il arrive régulièrement qu’au gré des arrivages de navire, le Courrier se retrouve avec des journaux qui ne couvrent pas toute la période pour laquelle la rédaction attend une mise à jour. Par exemple, la dernière mise à jour du Courrier donne de l’information sur les évènements parisiens jusqu’au 1er janvier. Or, le bateau qui rentre dans le port de New York apporte des journaux qui couvrent l’actualité française entre le 10 et le 20 janvier. Mais que s’est-il exactement passé entre le 1er et le 10 janvier ? Cette situation se produit essentiellement entre 1828 et 1840, c’est-à-dire avant le règne des steamers qui régularise l’arrivée d’informations d’Europe. Il est donc difficile pour le Courrier des États-Unis, qui se retrouve avec des informations lacunaires, de pouvoir dresser un portrait fidèle des évènements et de leurs conséquences. Dans ces cas-là, le Courrier essaie de trouver ce qui lui manque dans la presse anglaise, tout en sachant que l’information sera moins détaillée et peut-être aussi moins fiable. Parfois, il arrive à la rédaction de s’appuyer sur les correspondances privées de Français vivant à New York qui, dans leurs lettres, ont des informations lui permettant d’affiner son tableau de l’actualité française. Toutefois, cette situation étant souvent le fait d’un navire à voile allant plus vite qu’un autre parti plus tôt, le Courrier attend l’arrivée de cet autre navire et de ses journaux pour compléter ses informations. Si le premier travail de la rédaction est de comprendre les évènements politiques et économiques européens et surtout parisiens afin de choisir et de mettre en ordre les articles tirés de la presse française pour composer le prochain numéro du Courrier, elle doit aussi compléter ses colonnes avec des faits divers, des actualités

129 130

Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 59, 21 septembre 1833. Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 79, 28 novembre 1839.

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régionales131 ou encore des informations de seconde importance. Ce type d’information compose le gros des pages du Courrier des États-Unis dédiées à l’actualité européennes. Il joue plusieurs rôles. Tout d’abord, il permet de donner du contenu au journal. Les informations les plus importantes prennent de la place, mais la rédaction ne dédie que très rarement un numéro complet à un évènement particulier. Les rares exceptions se rencontrent essentiellement lorsque le Courrier des États-Unis annonce les révolutions de 1830 et de 1848 et les journées de juin 1848. Il faut combler les colonnes vides et ce type d’informations est fort utile. De plus, parce que leur importance est moindre, elles sont intemporelles. Un fait divers, le début des vendanges à Laon132, une affaire de mœurs, peuvent trouver une place dans les colonnes du Courrier des mois après qu’ils se soient produits. Les affaires judiciaires les plus diverses intéressent les rédacteurs du Courrier. Ainsi des extraits du procès de Marie Lafarge sont publiés dans le Courrier pendant tout l’automne 1840, bien après que cette femme, accusée d’avoir empoisonné son mari, ait été condamnée en septembre 1840. En août 1836, le journal publie un entrefilet sur une décision de la cour de cassation de Bordeaux sur une affaire de duel133. La mère du duelliste mort demande des dommages et intérêts à celui qui a tué son fils. D’autres fois, il s’agit d’extraits de procès qui prêtent à rire. En mars 1840, le Courrier publie un extrait procès d’un jeune homme de Reims qui n’a pas respecté les conditions d’une première condamnation134. La description de l’accusé, ses justifications grivoises et vaudevillesques devant le juge, les coups de poing qu’il se sert lui-même pour se punir, toute la situation est comique. Lorsque le Courrier des États-Unis connaît une période de « disette » d’informations européennes, ou encore lorsque l’actualité européenne est peu palpitante, ce type d’informations est un bon moyen de compléter ses colonnes. Ensuite, les lecteurs du Courrier des États-Unis sont friands de ce genre d’informations. Les faits divers alimentent la curiosité. Les informations régionales viennent informer les Français de ce qui se passe dans la région dont ils sont originaires. Quant aux informations nationales de seconde importance, elles répondent aux intérêts personnels de certains de ses lecteurs : les cours de la bourse de Paris, tel ou tel projet d’urbanisation, la progression du chemin de fer en France, les dernières nouvelles d’Algérie, etc.
131 132

Il s’agit essentiellement de faits divers locaux. Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 78, 26 novembre 1836. 133 Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 49, 17 août 1836. 134 Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 1, 3 mars 1840.

231

Ces informations de seconde importance sont versées en vrac, bien souvent sans ordre ni logique dans les colonnes des pages intérieures. Selon les directions, ces informations sont regroupées sous des catégories intitulées : « faits divers européens », ou « actualités européennes » ou encore « brèves d’Europe ». Les colonnes où prennent place ces informations forment un fourre-tout peu rigoureux. La plupart du temps, ces informations sont tirées telles quels de la presse provinciale, parisienne ou européenne. Parfois, elles sont reformulées par la rédaction. Les sources, quant à elles, sont citées ou pas, sans que nous ne sachions vraiment ce qui détermine la mention du nom du journal ou son absence. Quoi qu’il en soit, le Courrier des États-Unis tire ces informations de la presse provinciale ou européenne. Il les récupère également de la presse parisienne qui les a prise elle-même dans les titres de province. Il s’agit du phénomène de circulation circulaire de l’information que Bourdieu a déjà identifié lorsqu’il traite du fonctionnement des médias et du journalisme à l’ère de la télévision135. Il précise alors que personne ne lit plus les journaux que les journalistes. Il s’agit d’un vieux mécanisme du journalisme qui, pour aller chercher de l’information, utilise d’autres journaux. Il est néanmoins difficile d’identifier les sources journalistiques de ces informations de seconde importance. Le problème est le même pour les informations de première importance auxquelles la rédaction du Courrier des États-Unis consacre plus de place et de temps et pour lesquelles elle essaie de comprendre la succession des évènements. Les sources ne sont pas forcément citées. Il est souvent difficile de savoir d’où le Courrier tire tel ou tel article. Les sensibilités des directeurs et les orientations politiques du Courrier des États-Unis sont néanmoins des pistes. Par exemple, sous Gaillardet, nous savons que le Journal des débats est une référence souvent utilisée. Sous Arpin, ce sont du Corsaire et du Siècle que sont tirés les articles les plus favorables à la république et les plus agressifs à l’égard du prince-président. Mais il nous a été impossible de chiffrer leur poids réel, d’autant plus que la neutralité, dont se réclament tous les directeurs dans leur profession de foi respective, se manifeste essentiellement par la publication d’articles issus de toute la presse française, aussi bien la presse conservatrice que celle de l’opposition. Cette position nécessite évidemment de recevoir de nombreux journaux et pas seulement les plus grands titres de la presse parisienne. De cet approvisionnement en
135

Bourdieu (Pierre), Sur la télévision, Paris, Raisons d’agir Editions, 2006, p. 22-29.

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informations et en contenu, dépend le succès et la survie du Courrier des États-Unis. Il apparaît que pour gérer son approvisionnement en journaux français, le Courrier a employé deux méthodes. La première est utilisée jusqu’au début des années 1840. Le Courrier des États-Unis paye alors des abonnements auprès des titres français qu’il veut recevoir. La méthode est dispendieuse puisque, en 1837, abonnements et frais postaux compris, la rédaction avoue qu’il lui en coûte cinquante dollars par an par journal136. Les années 1840 marquent un changement dans ses relations avec la presse française. La direction opte pour un échange de titres. Ainsi la direction du Courrier des ÉtatsUnis passe un accord avec la direction d’un journal français pour recevoir gratuitement les numéros de ce journal. En échange le Courrier s’engage à envoyer gratuitement au journal français ses numéros. Pour que ce système fonctionne, il faut soit avoir des connaissances dans la presse française, soit être un journal jouissant d’une certaine notoriété. A son arrivée à la tête du Courrier, Frédéric Gaillardet sait qu’il récupère un journal moribond. Mais il dispose d’un bon réseau parisien. Il a lui-même été publié à plusieurs reprises dans la Presse et dans le Journal des débats. Les premiers accords ont pu être passés assez tôt avec ces titres prestigieux de la presse française, comme le confirme un article en première page du Courrier du 13 janvier 1842137. Par la suite, pendant le voyage de Gaillardet à Paris en 1845, des accords avec d’autres journaux sont passés. Il s’agit d’accord qui font du Courrier l’agent de ces journaux pour toute l’Amérique138. Gaillardet propose même des prix pour un abonnement jumelé au Courrier et à l’Illustration ou à la Revue pittoresque. Ce qui est sûr c’est qu’en 1845 Gaillardet jouit d’une certaine notoriété puisqu’il a déjà reçu la Légion d’honneur pour son œuvre journalistique aux Amériques139. Son journal y gagne une reconnaissance toute nouvelle. De plus, il est d’un grand intérêt pour la presse française : il la met directement en contact avec l’actualité états-unienne par le biais de ses textes en français ; ce qui n’est pas rien. Les arguments sont là pour favoriser la mise en place de ce système d’échange. Il est difficile d’identifier tous les journaux qui ont accepté cet accord. Il semble plus judicieux de penser que le système des échanges et le système des abonnements se sont côtoyés pendant toute la décennie 1850. Quoi qu’il en soit, l’avantage pour la direction du Courrier n’est pas que financier. Il s’agit pour lui d’être
136 137

Courrier des États-Unis, volume X, numéro 30, 10 juin 1837. Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 137, 13 janvier 1842. 138 Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 128, 23 décembre 1845. 139 Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 146, 27 janvier 1844.

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connu, de continuer à se faire un nom en France et de devenir une source de premier plan sur les Amériques pour la presse parisienne. A partir de l’été 1848, le Courrier des États-Unis consacre une partie de ses colonnes à une nouvelle catégorie d’informations. Cette catégorie est regroupée sous la rubrique « sommaire télégraphique » ou « dépêches télégraphiques ». Elle contient les nouvelles télégraphiques transmises depuis Londres avant le départ du steamer. La présence de cette rubrique est aléatoire. Pendant tout l’été 1848, elle trône fièrement en première page du Courrier, puis par la suite, elle disparaît, réapparaît selon une logique difficile à comprendre. Parfois ces brèves télégraphiques sont mélangées avec les faits divers européens. Quoi qu’il en soit, elles ne remplacent pas le besoin de contenu étoffé et varié, d’articles tirés de la presse française.

B – Les sources américaines
Les problèmes d’identification des sources liées aux informations

européennes, sont les mêmes pour les sources américaines. Les articles tirés de la presse états-unienne ou canadienne sont souvent non identifiés, surtout lorsqu’il s’agit de faits divers. Là aussi, il nous est difficile de savoir quels titres de la presse états-unienne sont les plus utilisés. Il semble que le Courrier ait assez varié dans ses choix de source. A partir de 1840, il a quelques correspondants américains. Mais leur nombre est réduit comparé aux correspondants parisiens. Même s’il est directement en contact avec l’information et que, grâce au développement du chemin de fer, la capitale fédérale ou d’autres grandes villes comme Philadelphie ou Boston sont relativement proches, le Courrier des États-Unis n’envoie jamais de journalistes sur le terrain. Il ne fait pas d’enquêtes. Il n’envoie personne décrire des réunions politiques d’importance, assister à l’inauguration d’une nouvelle ligne de chemin de fer, écouter le discours d’investiture d’un nouveau président. Toutes les informations relatives à des évènements se déroulant aux États-Unis, ou plus largement en Amérique, sont tirées de la presse new-yorkaise ou locale. Néanmoins, lorsque ces évènements concernent la communauté française de New York ou encore lorsque ces évènements se déroulent sous les yeux de la rédaction, le Courrier des États-Unis publie des témoignages de son cru. Lorsque le 19 juillet 1845, un important incendie ravage le quartier commercial de New York pendant plus de onze heures, la rédaction publie un long article décrivant l’incroyable fournaise

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qu’elle a pu voir s’étendre sous ses yeux ainsi que les nombreux ravages que les flammes ont pu semer140. L’auteur de cet article – peut-être Masseras puisque Gaillardet est alors à Paris – décrit, presque heure par heure, rue par rue, l’inexorable marche du feu. Il tient en haleine ses lecteurs devant l’impuissance des New-yorkais à maîtriser l’incendie. Il loue les efforts des pompiers de New York, mal équipés mais luttant contre les flammes avec zèle et courage. Il cite les conséquences pour la communauté française de New York, nommant les personnes touchées. Et finalement, il dénonce les coupables : des lois municipales inadéquates, des législateurs médiocres et incapables de doter New York des moyens nécessaires pour se protéger contre le feu. Mais le Courrier n’est pas constant dans ses réactions face à l’actualité locale dont il peut être témoin. Ainsi, lorsque le 16 décembre 1835, un incendie aussi dévastateur ravage New York, la rédaction, toute occupée qu’elle est par l’actualité française, ne produit aucun article. C’est à peine s’il en est question dans les faits divers américains. En fait, le travail de journaliste au Courrier des États-Unis consiste uniquement à lire la presse états-unienne, à en récupérer les articles sur l’actualité politique et économique ainsi que les faits divers avant de les traduire pour les insérer dans le prochain numéro. En règle générale, le contenu américain du Courrier est composé d’extraits d’articles tirés de la presse américaine et traduits en français. Un des rôles importants du Courrier des États-Unis face à l’actualité étatsunienne concerne la traduction en français des discours présidentiels, des allocutions d’hommes politiques, mais également d’autres documents importants pour les Français des États-Unis et de France tels que le Tarif douanier. Le Courrier est d’ailleurs utilisé par les représentants de la France aux États-Unis dans les rapports qu’ils font au gouvernement. Ce journal est une source prisée qui évite aux consuls de France à New York d’avoir à traduire des documents officiels états-uniens en français. C’est en 1832, que, pour la première fois, nous en trouvons trace dans le fond très parcellaire des archives du consulat de New York conservé à Nantes. Dans une lettre au ministre des Affaires étrangères à Paris, datée du 8 décembre 1832, le consul de France précise qu’il joint un exemplaire du discours du président des États-Unis Andrew Jackson lu le 3 décembre devant le congrès141. Il est précisé que ce document est tiré du journal français

Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 62, 21 juillet 1845. Archives du Ministère des Affaires Étrangères à Nantes, Fonds du Consulat de New York, Série C, Carton 6.
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de New York, le Courrier des États-Unis. L’utilisation des traductions de discours et de documents officiels se poursuit pendant toute la période jusqu’en 1850. Le fond du Consulat général de New York à Nantes étant limité à quelques pièces, il est difficile de bien pouvoir juger de la fréquence d’utilisation du Courrier. Pourtant, la décennie 1840 contient plus de onze lettres faisant référence à des traductions de documents officiels états-uniens publiées par le Courrier et envoyées à Paris142. Lacoste, ancien directeur du Courrier devenu consul de France à New York après l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République, fait de même. Le 12 septembre 1853, il joint à une lettre au ministre à Paris une traduction d’une déclaration officielle du secrétaire d’État William L. Marcy tirée du Courrier des États-Unis.143 Il arrive même que les traductions du Courrier révèlent aux consuls des erreurs de compréhension des textes anglais qu’ils avaient précédemment eus entre les mains. À l’automne 1842, le consul envoie à Paris une traduction du nouveau Tarif faite par le Courrier. Il termine son texte en expliquant benoîtement qu’il se doit de constater en lisant la traduction du Courrier que la précédente analyse du document qu’il a envoyé à Paris est totalement fausse144. Il arrive parfois que le Courrier soit plus actif dans son traitement de l’actualité états-unienne. Ainsi, en décembre 1837, il publie une lettre de l’ambassadeur du Mexique au secrétaire d’État Forsyth, alors que les relations entre le Mexique et les États-Unis connaissent des tensions liées à l’indépendance du Texas. Cette indiscrétion du Courrier vient mettre à mal les discussions, ce qui est reproché par Forsyth lui-même dans son rapport sur les relations entre les États-Unis et le Mexique145. Une polémique sur la manière dont le Courrier s’est procuré cette lettre de l’ambassadeur mexicain met en cause un membre du corps diplomatique français. La rédaction nie, sans pour autant dévoiler ses sources. Le graphique 14, ci-dessous, permet de voir la place donnée à l’actualité des différentes zones américaines (États-Unis, Amérique latine et Caraïbes, Canada) en première page du Courrier des États-Unis.
Archives du Ministère des Affaires Étrangères à Nantes, Fonds du Consulat de New York, Série B, Carton 7. 143 Archives du Ministère des Affaires Étrangères à Nantes, Fonds du Consulat de New York, Série C, Carton 7. 144 Archives du Ministère des Affaires Étrangères à Nantes, Fonds du Consulat de New York, Série B, Carton 7. 145 Courrier des États-Unis, volume X, numéro 84, 16 décembre 1837.
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Graphique 14 : Les actualités européennes, états-uniennes, sudaméricaines et canadiennes en première page du Courrier

100,00 90,00 80,00 70,00 60,00 50,00 40,00 30,00 20,00 10,00 0,00
né An e 1 8 n é 28 An e 1 n é 829 An e 1 8 n é 30 An e 1 8 n é 31 An e 1 8 n é 32 An e 1 n é 833 An e 1 8 n é 34 An e 1 8 n é 35 An e 1 n é 836 An e 1 8 n é 37 An e 1 8 n é 38 An e 1 8 n é 39 An e 1 n é 840 An e 1 8 n é 41 An e 1 8 n é 42 An e 1 8 n é 43 An e 1 n é 844 An e 1 8 n é 45 An e 1 8 n é 47 An e 1 n é 848 e An 1 8 n é 49 e 18 50
% de premières pages traitant des Etats-Unis % des premières pages traitant de l'Europe % des premières pages traitant d'Amérique latine et des Antilles % des premières pages traitant du Canada

An

Tout d’abord, la période bonapartiste est marquée par un désintéressement à l’égard des informations américaines. C’est l’actualité française et européenne qui intéresse la rédaction. Le plus bas niveau est atteint entre 1830 et 1834, période pendant laquelle les actualités américaines sont présentes dans à peine 10% des premières pages. La Révolution de 1830, l’instabilité du régime et la stratégie d’opposition complète à la Monarchie de Juillet expliquent l’absence d’intérêt et de place pour les Amériques en première page du Courrier. Dans les pages intérieures, leur place est tout aussi réduite. Sur la fin de la période bonapartiste, l’actualité américaine revient timidement en première page mais l’actualité s’y prête. Les relations entre la France et les États-Unis

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sont tendues. La question des indemnités que réclame le gouvernement états-unien à la France, à la suite du blocus mis en place par Napoléon contre l’Angleterre, ressurgit avec une nouvelle vigueur en décembre 1834, après le discours du président Jackson au Congrès. Cette question occupe les relations entre la France et les États-Unis pendant toute l’année 1835. Le Courrier suit bien sûr ce dossier ce qui explique la remontée de l’actualité états-unienne en première page du journal. Elle passe de 8,74% des premières pages à 22,68%. Il est intéressant de noter que les actualités canadiennes sont totalement absentes des premières pages pendant toute la période bonapartiste, ce qui traduit un manque d’intérêt pour le Canada. Sous Charles de Behr, l’actualité américaine retrouve un certain intérêt. La rédaction s’intéresse à ce qu’il se passe dans le Nouveau Monde. Le contexte y est favorable. Le Courrier titre encore sur la crise des indemnités entre la France et les États-Unis, pendant laquelle ces derniers demandent le paiement des dommages encourus par la marine commerciale états-unienne lors du blocus continental mis en place sous Napoléon. La guerre d’indépendance du Texas contre le Mexique en 1836 trouve aussi sa place en première page. Les Indiens Creeks et Séminoles se soulèvent en 1836. 1837 est marqué par le début de la crise économique aux États-Unis. En 1837 et 1838, les révoltes des patriotes canadiens du Haut et du Bas-Canada débordent à la frontière états-unienne. Enfin, contrairement à la période bonapartiste, le Courrier de Charles de Behr prend position et juge la politique états-unienne, ce qui a pour principale conséquence de le mettre au cœur de nombreuses polémiques avec la presse new-yorkaise. En 1839, pour la première fois dans l’histoire du Courrier des ÉtatsUnis, plus de 50% des premières pages traitent de l’actualité états-unienne. L’arrivée de Frédéric Gaillardet à la tête du Courrier des États-Unis vient consolider la place donnée aux informations américaines. Après 1840, jamais le pourcentage de premières pages du Courrier des États-Unis traitant de l’actualité étatsunienne ne descend en dessous de 50%. La moyenne des premières pages laissant une place aux États-Unis entre 1840 et 1847146 est de 67%, avec un pic à presque 85% en 1845. On accorde ainsi plus de place aux informations états-uniennes qu’à celles en provenance de l’Europe qui, sur la période, occupent en moyenne 56,39% des premières pages. Quant à l’actualité de l’Amérique latine et des Caraïbes, elle est présente en
Nous ne prenons que les années complètes sous la direction de Frédéric Gaillardet soit 1840 et 1847 alors que l’achat du Courrier est effectué en décembre 1839 et la vente en mars 1848.
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moyenne dans presque 32% des premières pages entre 1840 et 1847. Plusieurs éléments viennent jouer dans ce nouvel intérêt du Courrier des États-Unis pour les Amériques. Tout d’abord, Frédéric Gaillardet est venu aux États-Unis pour écrire des articles sur ce pays. Il en a publié plusieurs dans le Journal des débats et dans la Presse. Lorsqu’il prend la direction du Courrier, il poursuit l’écriture d’articles de fonds sur les ÉtatsUnis et leurs mœurs politiques. Comme de Behr, il juge également les décisions politiques et participe aux débats. En fait, l’intérêt de Gaillardet, sa curiosité envers les États-Unis se maintiennent pendant toute sa direction du Courrier. Qui plus est, Frédéric Gaillardet a bien expliqué dans sa profession de foi qu’il veut faire de son journal l’organe des populations francophones des Amériques. Cela nécessite d’informer régulièrement tous ces francophones de l’actualité locale et de ce qui se passe dans les autres communautés. Ainsi en 1841 et 1842, le Courrier des États-Unis dénonce la situation politique du Canada alors que l’union entre le Haut et le BasCanada est mise en place147. L’actualité canadienne est présente dans 30,57% des premières pages du Courrier en 1841 et dans 22,88% en 1842. Sur l’ensemble de la période Gaillardet, nous rencontrons l’actualité canadienne dans 13,79% des premières pages. La situation en Louisiane, les échanges avec la presse louisianaise sont aussi des éléments qui augmentent le poids de l’actualité états-unienne dans les premières pages du Courrier. Enfin, à partir du 12 novembre 1839, le Courrier des États-Unis devient trihebdomadaire. Il augmente d’un tiers le nombre annuel de ses numéros. Or, nous avons pu constater que la multiplication des steamers permet la mise en place d’une circulation plus régulière de l’information. Une de ces premières conséquences est la diminution du nombre des mises à jour de l’actualité européenne dans les colonnes du Courrier ; et cela aussi bien en chiffres absolus qu’en valeurs relatives. La rédaction du journal se doit donc de trouver plus de contenu pour compléter ses colonnes. Les actualités américaines lui fournissent de quoi les remplir. Sous Arpin, entre 1848 et 1850, la réalité est la même. L’actualité états-unienne présente en premières pages du Courrier se maintient au-dessus des 70%, tandis les informations européennes reculent. Elles passent de 92,35% des premières pages pendant la très suivie année 1848 à

Après les rébellions de 1837 et de 1838, les deux colonies du Haut et du Bas-Canada sont fusionnées au sein du Canada-Uni. Les autorités coloniales espèrent ainsi mettre en minorité les francophones à l’Assemblée et favoriser leur assimilation.

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67,86% en 1850. En moyenne, entre 1848 et 1850, nous rencontrons les informations d’Amérique latine et des Caraïbes dans 42,64% des premières pages. Pour récupérer les informations de la presse états-unienne et américaine, le Courrier doit recevoir et lire ces journaux. Le système qui semble le plus répandu – si ce n’est pas le seul –, et cela dès le début de l’existence du Courrier, est l’échange de journaux. Le Courrier passe des accords avec la presse new-yorkaise, états-unienne mais aussi louisianaise et canadienne. Il leur envoie gratuitement à chaque publication un de ses exemplaires. En échange, ces journaux font de même, heureux qu’ils sont d’avoir accès aux extraits de la presse française présents dans les colonnes du Courrier. En termes d’actualités américaines, le Courrier produit quelques fois des articles. Mais l’essentiel de son contenu est le fait de traductions de documents officiels ou de la traduction d’articles ou d’extraits d’articles. Ses confrères états-uniens de New York ou de Washington forment la principale source d’information sur les États-Unis.

C – Les éditoriaux, commentaires et articles de la rédaction Malgré le fait que la plupart des informations contenues dans ses colonnes soient des articles tirés de journaux français et américains, la rédaction du Courrier des États-Unis a tout de même un rôle d’écriture. Tout d’abord, nombreux sont les articles tirés d’autres journaux qui sont modifiés et mis en forme pour être compréhensibles par les lecteurs. Cet effort de reformulation ou de clarification s’accentue sous Gaillardet et perdure sous Arpin. Ensuite, certains de ces articles sont commentés. Avant d’être cité in extenso ou reformulé, un commentaire est quelques fois présent donnant le plus souvent le contexte de cette information et parfois l’opinion du Courrier des États-Unis. Il s’agit de quelques lignes. Enfin, la plus importante et régulière production écrite de la rédaction du Courrier des États-Unis concerne l’éditorial. Cette rubrique n’a pas jamais été identifiée sous cette appellation. Quelques fois, nous la rencontrons sous le nom de « bulletin » mais la plupart du temps, elle n’a pas de titres. Qu’est-ce que l’éditorial du Courrier des États-Unis ? Il s’agit avant tout d’un résumé des actualités et des évènements européens et américains qui se sont produits et dont la nouvelle est arrivée à New York depuis le dernier numéro. Selon les directions, le contenu porte essentiellement sur l’actualité européenne ou embrasse aussi bien les nouvelles européennes qu’américaines. Toujours

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selon la direction, mais aussi en fonction des évènements, ces résumés sont soit teintés par quelques phrases qui viennent illustrer la position de la rédaction à leur égard, soit bien marqués par la position idéologique et politique de la rédaction et du directeur. Ainsi, sous Lacoste, les éditoriaux sont essentiellement tournés vers l’Europe et servent de tribune pour promouvoir les idées bonapartistes et républicaines, leur lecture des évènements et pour attaquer le régime de Louis-Philippe. Les éditoriaux se raffinent sous Gaillardet. Avant 1840, ils ont tendance à être plus courts, mal organisés et placés un peu partout dans les colonnes du Courrier. Parfois, nous les retrouvons juste avant les actualités européennes en deuxième voire troisième page, d’autres fois ils sont en première page. A partir de 1840, les éditoriaux sont presque toujours en première page. Il arrive parfois qu’une information de grande importance ou une traduction d’un discours présidentiel américain les chassent plus loin dans les pages intérieures. Mais la règle s’établit petit-à-petit : l’éditorial apparaît dans la première colonne de la première page du Courrier des États-Unis. Gaillardet organise mieux le contenu de l’éditorial. Après le titre de la rubrique, nous trouvons un petit menu des différents thèmes que nous rencontrerons dans l’éditorial. La taille du texte, quant à elle, fluctue en fonction de l’actualité et de l’arrivée d’un steamer d’Europe. C’est également sous Frédéric Gaillardet que ces éditoriaux présentent régulièrement l’opinion de la rédaction sur les évènements qui y sont résumés. Les articles du Courrier se distinguent des éditoriaux. Ils sont consacrés à un évènement ou à une question en particulier. Nous en rencontrons deux types : soit il s’agit d’une description d’évènements à laquelle peut s’adjoindre une analyse, une opinion, soit il s’agit d’un article engagé, analysant un phénomène de société, défendant une idéologie ou dénonçant une décision politique. Nous nommerons le premier type : articles descriptifs. Ceux du second type seront nommés articles d’opinion. Pour les articles descriptifs, nous avons déjà cité celui sur l’incendie qui ravage le quartier commercial de New York en juillet 1845148. Une partie est consacrée à la description des faits tandis que la seconde analyse et dénonce les manques et erreurs des politiciens. De la même manière, en octobre 1844, le Courrier des États-Unis publie en première page, bien avant son éditorial, un article sur les résultats d’élections locales dans vingtet-un États149. Il décrit dans un premier temps les résultats des élections, déplorant de
148 149

Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 62, 21 juillet 1845. Courrier des États-Unis, volume XVII, numéro 102, 17 octobre 1844.

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n’avoir pas encore ceux de la Caroline du Sud et de l’Arkansas. Puis, à partir de ceux de Pennsylvanie, de l’Ohio, du New Jersey et de Georgie sur lesquels il se concentre, il se permet d’analyser les perspectives des démocrates pour les prochaines élections présidentielles. Pour les articles d’opinion, la dynamique est bien souvent inversée. La rédaction utilise un ou plusieurs évènements pour pouvoir s’étendre sur un sujet qui lui tient à cœur. Par exemple, en mai 1836, le Washington Globe et le Courier and Enquirer louent l’attitude du président Andrew Jackson pendant la crise des indemnités entre la France et les États-Unis. Le Courrier des États-Unis profite de ces articles pour donner son point de vue sur cette crise150. Ne s’attardant pas sur les faits, il défend mordicus une France qui ne craint pas les intimidations, qui ne se fait dicter aucune condition et qui était, depuis le début de la crise, décidée à payer. La rédaction profite alors de l’occasion pour dresser le portrait d’un régime de Juillet responsable, fort, conscient de ses devoirs et qui ne brade pas son honneur pour des questions d’argent. En mars 1840, à l’occasion d’une émeute électorale à New York, la nouvelle rédaction du Courrier juge sévèrement les mœurs politiques états-uniennes151. Pour le journal, ces violences sont courantes et mettent en péril l’avenir de la République. Il prophétise que, un jour, la nation états-unienne, lasse de ces violences, ira chercher l’ordre chez quelques opportunistes qui sauront rétablir le pouvoir à leur profit. L’utilisation d’évènements comme argument pour pouvoir faire passer ses points de vue et ses idées politiques est régulier, quelle que soit la direction. D’autres fois, la rédaction n’a pas besoin d’un évènement pour publier un article d’opinion. Ainsi, en septembre 1832, le Courrier des États-Unis publie une série de trois articles sur les partis en France152. En fait, il distribue les bons points et donne son opinion sur les trois partis d’opposition : les légitimistes, les bonapartistes et les républicains. Il faut dire qu’à partir de la Révolution de 1830, le journal de Lacoste entre dans une opposition vindicative contre la Monarchie de Juillet. Il utilise ses colonnes pour faire passer ses idées. Quelques mois plus tard, en avril 1833, le Courrier publie un autre article engagé sur la possibilité d’une république en France. Il se prononce sur la santé du régime. Il annonce que la France n’est actuellement pas prête à
Courrier des États-Unis, volume IX, numéro 22, 14 mai 1836. Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 13, 31 mars 1840. 152 Courrier des États-Unis, volume V, numéro 53, 1er septembre 1832, numéro 54, 5 septembre 1832 et numéro 56, 12 septembre 1832.
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recevoir la république et prône l’idée d’une alliance entre les bonapartistes et les républicains. Il dénonce également le rôle de l’aristocratie, de la monarchie et du clergé qui, par leurs attaques contre la république, sont les principaux responsables de la Terreur de 1793153. Ce genre d’articles d’opinion ne touche pas que l’actualité française. Par exemple, en février 1843, Frédéric Gaillardet publie un texte intitulé « Des corps délibérants et de la souveraineté populaire »154. Il donne son opinion sur les différences entre la Chambre des Représentants, décrite comme inconstante et bien souvent irresponsable dans ses votes, et le Sénat, plus sage qui vient contrebalancer l’action des Représentants. Il s’étend également sur le peu de fiabilité des votes populaires et sur la facilité à manipuler le peuple. Il arrive que le contenu des éditoriaux et les articles se complètent. C’est le cas lors d’affrontements qui prennent place à Philadelphie entre mai et juillet 1844. Les affrontements qui opposent des États-uniens de souche avec des étrangers, essentiellement des Irlandais catholiques, trouvent d’abord leur place dans la partie éditoriale. La rédaction n’en est pas moins engagée et dénonce vertement le mouvement nationalitaire nativiste mais aussi l’intransigeance et les violences des Irlandais. Le 11 mai 1844, le Courrier continue de traiter de l’affaire dans son éditorial avant de lui consacrer un article plus détaillé qui s’en tient à décrire les évènements et à dénoncer tout recourt à la violence155. La rédaction continue de suivre les tensions entre les nativistes et les étrangers à Philadelphie dans ses éditoriaux pendant tout le mois de mai et de juin. Finalement, le 9 juillet 1844, il publie un article très détaillé sur le regain de violence qui suit la fête d’indépendance du 4 juillet156. Puis, là encore, cette actualité, essentiellement l’état des destructions et l’enquête qui s’en suit, reprend place dans les éditoriaux du Courrier. Au vu de tous ces éléments, on peut affirmer que le contenu politique, économique et de société du Courrier des États-Unis repose sur trois éléments : des articles de la presse française et européenne, des articles de la presse états-unienne et américaine et une production de textes divers rédigés par la rédaction. La partie la plus importante de ce contenu est celle tirée d’autres journaux. Cette situation lui donne l’aspect d’un « digest » européen et américain. Mais il faut être prudent et ne pas le
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Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 17, 27 avril 1833. Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 151, 9 février 1843. 155 Courrier des États-Unis, volume XVII, numéro 32, 11 mai 1844. 156 Courrier des États-Unis, volume XVII, numéro 57, 9 juillet 1844.

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réduire à ce seul aspect. Les éditoriaux, les articles descriptifs, les articles d’opinion et les commentaires de la rédaction occupent une place non négligeable. Toutes ces productions font du Courrier un journal donnant son opinion sur la situation politique en France, en Europe mais aussi aux États-Unis et plus largement aux Amériques.

IV – Une place importante accordée à la culture
Depuis ses débuts le Courrier des États-Unis est tourné vers l’actualité culturelle. Entre 1828 et 1840, le Courrier a pour sous-titre : journal littéraire et politique. Mais l’aspect littéraire de ce journal n’est pas uniquement présent dans son sous-titre. Il se concrétise régulièrement dans ses pages. Effectivement, en règle générale, la rédaction consacre la moitié de chaque numéro à des extraits d’œuvres littéraires, mais également à des informations culturelles, artistiques voire scientifiques. Par exemple, le 31 janvier 1843, le Courrier annonce que ses lectrices peuvent s’abonner à une revue spéciale de mode parisienne que ce journal publiera quatre fois par mois157. Pendant la décennie 1830, nous retrouvons à plusieurs reprises des partitions de chants populaires français en fin de numéros. Pendant la décennie 1840, les correspondances mondaines, dites de salon, comme celles d’Eugène Briffault, occupent une place importante dans le dispositif de correspondants mis en place par Gaillardet. Nous retrouvons aussi régulièrement des correspondances scientifiques qui s’ajoutent aux travaux de vulgarisation publiés dans d’autres journaux parisiens et insérés dans les colonnes du Courrier. Nous l’avons vu Charles de Behr, Frédéric Gaillardet et même Paul Arpin sont liés au monde littéraire et artistique. Et pour Félix Lacoste, la littérature bonapartiste est un bon moyen de propager la légende napoléonienne. De la même manière, nous rencontrons, parmi les collaborateurs du Courrier à différentes époques, des écrivains ou des amateurs de littérature comme Régis de Trobriand, Pierre-JosephOlivier Chauveau qui publie des poèmes engagés ou encore Henry-Emile Chevalier qui, bien qu’ancien militaire, est responsable des chroniques culturelles du journal et devient plus tard le directeur de la Ruche littéraire au Canada. Nous consacrons moins de temps à l’étude de ce contenu littéraire, de ces œuvres, textes, extraits de romans, poèmes tirés
157

Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 147, 31 janvier 1843.

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de la littérature française contemporaine parce que celui-ci a déjà fait l’objet d’une thèse de doctorat, celle de Françoise Granger-Remington158. Pourtant, cela ne signifie pas que le contenu culturel occupe une place moindre dans les colonnes du Courrier tout comme dans l’esprit des hommes qui lui donnent vie. Il est intéressant de voir sous quelle forme et de quelle manière l’actualité culturelle est insérée et utilisée par la rédaction de ce journal. Nous nous attarderons sur trois facettes de ce Courrier culturel : la vie culturelle en Amérique du Nord, la place de la littérature française dans les colonnes du Courrier et les liens avec les milieux de la librairie parisienne.

A – Suivi de la vie culturelle en Amérique du Nord
Un des premiers intérêts du Courrier des États-Unis pour la vie culturelle en Amérique du Nord concerne les spectacles qui se donnent à New York. Les représentations de l’opéra italien sont celles qui vont, plus que tous autres spectacles, intéresser le Courrier entre 1830 et 1850 et trouver régulièrement une place dans les colonnes du journal. Chose rare pour le Courrier, en plus des commentaires de la rédaction, nous rencontrons des articles sur ces représentations envoyés par des abonnés. Nous avons déjà traité des envois d’articles de Régis de Trobriand au Courrier des États-Unis, alors qu’il est seulement un abonné de ce journal. Ses textes, qui traitent essentiellement de l’opéra italien, s’échelonnent entre l’automne 1847 et l’hiver 18471848, puis reprennent à l’automne 1848, lorsqu’il revient de France. Régis de Trobriand n’est pas le premier lecteur à avoir soumis ses textes avec plus ou moins de régularité au Courrier. Entre 1833 et 1835, un lecteur signant ses textes de la lettre Z envoie 20 articles au Courrier des États-Unis. Toutes ses productions concernent la vie culturelle new yorkaise. Sur ses vingt articles, dix-sept concernent l’opéra italien. Avant ce mystérieux et prolixe Z., le 13 avril 1833, le texte d’un autre lecteur, signant X., traitant lui aussi d’une représentation de l’opéra italien, est publié dans les colonnes du Courrier159. Entre octobre et décembre 1832, l’opéra italien est toujours à l’honneur puisque 8 articles signés GD sont publiés sur ce thème. Mais dans ce cas, il nous est

158 159

Granger-Remington (Françoise), op. cit. Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 13, 13 avril 1833.

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impossible de savoir si ce GD est un collaborateur du Courrier des États-Unis ou un lecteur qui envoie quelques textes. Mais il n’y a pas que l’opéra italien qui fasse l’objet d’envois de lecteurs ou d’articles de la rédaction. Par exemple, en mai 1840, dans un autre registre, le Courrier publie une lettre d’un lecteur qui se propose de faire, à New York, des leçons et démonstrations publiques du système photographique alors très populaire : le daguerréotype. En août 1841, un autre lecteur, signant Asmodée, fait parvenir au Courrier trois articles sur des spectacles qui ont lieu à New York ou à Saratoga, où toute la haute société new-yorkaise va prendre les eaux chaque été. Le Courrier des États-Unis suit également divers artistes européens se produisant à New York. En 1840, la rédaction s’intéresse particulièrement à la danseuse autrichienne Fanny Essler. Lorsqu’elle arrive aux États-Unis en 1840, elle a déjà conquis Paris. Charles de Boigne, dans ses Petits mémoires de l’Opéra, dresse les louanges de Fanny Essler en ces termes : « Fanny Essler a prouvé qu’on pouvait être une adorable danseuse, sans vivre au milieu des airs et des sylphides. Fanny Essler ne s’envole jamais, elle reste sur terre, sans doute pour qu’on la voit de plus près, pour qu’on admire cet ovale si pur, si coquet, si piquant, cette taille si souple et si cambrée, ce regard si doux mais si provoquant, qui promet beaucoup plus qu’il ne tient. Fanny Essler est l’expression la plus ravissante, la plus parfaite de la danse terrestre et sensuelle »160. Fanny Essler fait grande impression à New York. Le souvenir qu’elle laisse dans cette ville est encore vivant lorsque, dix ans plus tard, Régis de Trobriand, dans un article à la Revue du Nouveau-Monde, lui compare une autre danseuse européenne en tournée aux États-Unis : « […] elle est certainement, selon nous, ce que New York a possédé de plus remarquable depuis Fanny Essler »161. Frédéric Gaillardet tombe lui aussi sous le charme de la danseuse. En mai 1840, le directeur du Courrier avance la publication de son journal au mercredi et vendredi matin au lieu des traditionnels jeudis et samedis162. Il ne cache pas la raison de

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De Boigne (Charles), Petits mémoires de l’Opéra, Paris, Librairie Nouvelle, 1857, p. 80. Revue du Nouveau-Monde, volume IV, 15 octobre 1850. 162 Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 35, 18 mai 1840.

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ce changement à ses lecteurs : il souhaite assister aux représentations de Fanny Essler. Il conclut : « Qu’est-ce qui ne sacrifie pas tout aujourd’hui, dans New York, à ce grand intérêt qui domine tous les autres, à Fanny Essler ? ». Pendant toute l’année 1840, pendant laquelle Fanny Essler se produit essentiellement à New York, le Courrier des États-Unis lui consacre régulièrement des articles élogieux ou prend sa défense contre les esprits critiques. La présence de la danseuse autrichienne est même source de conflit entre le Courrier et des journaux newyorkais. Frédéric Gaillardet se fait le champion de la jeune femme et repousse dans un même article les attaques de l’Evening Signal et du Morning Herald avec une fougue et une exaltation surprenante163. Il arrive également que les artistes français, conscients du poids du Courrier des États-Unis sur l’actualité culturelle new-yorkaise, se rendent directement aux bureaux du journal en espérant que la rédaction et/ou le directeur voudront bien écrire quelques lignes sur leurs prochains spectacles dans cette ville. Le 2 octobre 1841, le Courrier annonce que Mme Bamberger, une cantatrice française se produisant généralement au Théâtre français de la Nouvelle-Orléans a rendu visite à Frédéric Gaillardet pour lui parler de ses prochains concerts à New York164. Des spectacles dans d’autres villes du Nouveau Monde, le Courrier ne dit presque rien à moins qu’ils ne soient donnés par des artistes européens en tournée aux Amériques. Le Courrier des États-Unis se fait régulièrement l’écho des succès de ces artistes. Ainsi, le 12 août 1843, il décrit l’engouement des Canadiens pour des artistes français qui se produisent à Montréal
165

. Il suit les activités de la troupe théâtrale

française qui joue régulièrement à la Nouvelle Orléans et se déplace parfois en tournée. Il informe ses lecteurs sur l’actualité de Mademoiselle Calvé, cantatrice française qui reprend la scène à la Nouvelle-Orléans mais qu’il voudrait voir chanter à New York166. A la même époque, la rédaction suit également Mademoiselle Arnoult, une autre chanteuse française dans ses déplacements aux États-Unis et au Canada. Elle cite même les articles élogieux de la Minerve et de l’Aurore de Montréal sur ses deux premiers concerts, tout en regrettant qu’elle aussi soit loin de New York. Pendant l’année 1850,
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Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 39, 28 mai 1840. Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 93, 2 octobre 1841. 165 Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 71, 12 août 1843. 166 Courrier des États-Unis, volume XVII, numéro 92, 24 septembre 1844.

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le Courrier décrit avec admiration plusieurs représentations de Jenny Lind, chanteuse lyrique suédoise qui fait une tournée exceptionnelle aux États-Unis. Fanny Essler, la coqueluche du Courrier des États-Unis en 1840 et 1841, se déplace également en Amérique du Nord et à Cuba. Le Courrier informe avec un grand intérêt ses lecteurs sur l’actualité de la danseuse. Ainsi, le 15 août 1840, ce journal explique que Fanny Essler a rompu son contrat avec l’Opéra de Paris pour pouvoir effectuer une grande tournée dans le Nouveau Monde167. Il liste les villes qui auront la chance de pouvoir la recevoir : Boston, Buffalo, Pittsburgh, Cincinnati, Louisville, Saint-Louis, la Nouvelle Orléans et La Havane. En février 1841, le Courrier se fait l’écho du triomphe que Fanny Essler rencontre à Cuba168. Il informe ses lecteurs qu’elle allonge son séjour à La Havane et que d’autres villes de l’île souhaitent qu’elle vienne en leurs murs effectuer quelques représentations. Il plaint les habitants que la Nouvelle-Orléans qui vont devoir attendre encore avant de pouvoir la voir sur scène. Par contre, en octobre 1841, la rédaction exulte de joie en annonçant le retour de Fanny Essler à New York plus tôt que prévu, avant de se rendre à Boston puis de revenir brièvement dans cette première ville169. Le Courrier annonce tristement, quelques lignes plus loin, que la danseuse quittera le Nouveau Monde pour toujours en novembre. Parfois, nous retrouvons aussi des articles qui s’intéressent plus à la vie culturelle des francophones vivant en Amérique du Nord. Le 2 mars 1841, Frédéric Gaillardet, dans une série d’articles intitulés « Souvenirs de l’Amérique française », consacre une partie d’un texte sur la Nouvelle-Orléans au Théâtre français de cette ville170. Gaillardet commence cette partie par un constat terrible : « les arts et la littérature sont restés en jachère dans la Louisiane ». Il présente le Théâtre français de la Nouvelle Orléans comme le dernier temple de la civilisation française en Louisiane. Il rappelle d’ailleurs que s’y produisent essentiellement des artistes français ayant commencé leur carrière à Paris. Ici, nous revenons sur une des missions que Gaillardet donne au Courrier des États-Unis lorsqu’il en prend la direction : défendre la culture française en Amérique du Nord. L’art, la culture et la littérature sont pour lui des piliers de la civilisation française.

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Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 73, 15 août 1840. Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 142, 23 février 1841. 169 Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 93, 2 octobre 1841. 170 Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 1, 2 mars 1841.

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B – La dimension littéraire du Courrier des États-Unis
À ce titre, la littérature occupe une place essentielle dans les colonnes du Courrier des États-Unis. Dans la plupart des cas, un peu moins de la moitié des pages d’un numéro parle de littérature française. Françoise Granger-Remington, dans sa thèse de doctorat, s’est essentiellement attardée sur le contenu littéraire et culturel du Courrier171. Elle détaille toutes les œuvres, nouvelles, textes littéraires, mémoires publiés dans ce journal entre 1828 et 1870. Néanmoins, nous avons pu constater à plusieurs reprises des lacunes dans le recensement et la classification de Françoise Granger-Remington.

Tout d’abord, dans ses annexes, elle nomme les auteurs de ces textes comme étant des collaborateurs. Or, avec l’état actuel des connaissances du Courrier des ÉtatsUnis que nous avons, nous savons qu’il ne s’agit pas de collaborateurs de ce journal, selon notre définition. D’ailleurs, comme le précise Philippe Sylvain, nombreux sont ces auteurs qui ne se doutent pas qu’ils sont publiés dans un journal français d’Amérique et lus un peu partout dans le Nouveau Monde172. L’absence de droits d’auteurs, les liens particuliers du Courrier des États-Unis avec le milieu de la librairie française sont autant d’éléments qui permettent à ce journal de publier ces œuvres sans demander d’autorisation aux auteurs173. Il faut donc bien garder à l’esprit que rares sont les accords de collaboration passés entre le Courrier et des auteurs. Eugène Briffault, littérateur parisien reconnu, envoie pendant plusieurs années des correspondances rédigées uniquement pour le Courrier des États-Unis. De la même manière, la nouvelle de Régis de Trobriand, le Rebelle, est d’abord publiée dans les colonnes de ce journal par son ami Gaillardet avant d’être éditée à Montréal. Mais il s’agit d’exceptions. De plus, dans la liste des collaborateurs dressée par Françoise Granger-Remington dans sa seconde annexe, nous rencontrons des noms connus dont Napoléon Bonaparte,

Granger-Remington (Françoise), op. cit. Sylvain (Philippe), La vie et l’œuvre de Henry de Courcy (1820-1861), premier historien de l’Église catholique aux États-Unis, Québec, Les Presses universitaires Laval, 1955, p. 62. 173 Ibid., p. 60.
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Champollion ou encore Brissot174. Or, il est évident que nous ne pouvons pas parler de collaboration entre ces personnages historiques et le Courrier des États-Unis. En fait, dans la plupart des cas, les mots collaborateur et collaboration sont mal choisis et ne correspondent pas au contenu littéraire du Courrier. Ensuite, dans une de ses annexes, Françoise Granger-Remington regroupe les auteurs en différents genres littéraires175. Le choix de ces catégories est contestable. Nous en comptons six : Romanciers/Conteurs/Nouvellistes, Grands Auteurs, Poésie, Théâtre, Littérature de voyage et Récits sur l’Amérique du Nord. Nous trouvons des genres littéraires à proprement parler comme le théâtre, la poésie, mais également une catégorie fourre-tout celle des Romanciers/Conteurs/Nouvellistes et une autre catégorie très subjective : les Grands Auteurs. Si nous nous attardons sur cette dernière, nous comptons dix-huit noms. Or sur ces dix-huit noms, nous trouvons des auteurs de romans tels qu’Honoré de Balzac, George Sand, mais également des auteurs qui n’ont rien de littéraire : Alexis de Tocqueville ou encore Benjamin Constant. Par contre, Eugène Sue et Alexandre Dumas (père et fils) ne sont pas dans la catégorie Grands Auteurs, alors que leurs noms jouissent d’une notoriété certaine au panthéon des auteurs du XIXe siècle. De plus, les personnes regroupées dans cette catégorie sont sorties de leur genre littéraire pour former cette liste artificielle. Dès lors, les poèmes d’Alfred de Vigny, d’Alfred de Musset ou encore d’Alphonse de Lamartine ne sont pas comptabilisés dans la catégorie Poésie. Nous trouvons aussi des incohérences. Ainsi Victor Hugo figure pour trois de ses textes dans la catégorie Grands Auteurs et pour quinze autres dans la partie Poésie. Quels sont les critères qui ont déterminé le classement de ces trois textes dans la catégorie Grands Auteurs. De plus, les textes de Benjamin Constant retenus dans la catégorie Grands Auteurs sont des lettres écrites pendant son exil en 1815-1816. Dans ce cas-là, pourquoi est-ce que la correspondance inédite de Joseph Bonaparte publiée à plusieurs reprises n’est pas comptabilisée dans les œuvres littéraires ? Ces catégories ignorent le nom et les œuvres de plusieurs littérateurs que nous rencontrons souvent dans le Courrier des États-Unis. Ainsi, les chroniques parisiennes de Charles de Boigne ou d’Eugène Briffault tirées de la presse française ne sont pas comptabilisées. Pourtant, nous trouvons bien les chroniques américaines du premier, publiées dans la presse française lors de son séjour aux États-Unis. Nous ne pouvons
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Granger-Remington (Françoise), op. cit., p. 340-360. Ibid., p. 302-313.

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que nous interroger sur les critères qui ont déterminé le choix des chroniques américaines et pas celui des chroniques parisiennes. De la même manière, Mme de Girardin, qui utilise le pseudonyme Vicomte de Launay pour publier dans la presse ses chroniques parisiennes, est bien présente dans la catégorie

Romanciers/Conteurs/Nouvellistes dressée par Françoise Granger-Remington. Quatre de ses textes y sont comptabilisés pour 1838-1849. Or, nous savons que ces chroniques sont très appréciées par la rédaction du Courrier des États-Unis et publiées très régulièrement. Ils dépassent donc largement les quatre textes retenus. Eugène Guinot a lui aussi publié ses chroniques parisiennes dans la presse française sous son vrai nom ou sous le pseudonyme Pierre Dupont. Plusieurs de ses textes sont retenus, mais ses chroniques ont été ignorées. Il nous semble qu’il y a un vrai problème de définition des catégories et des critères d’acceptation et de rejet des textes. Enfin, le dernier problème que pose le travail de Françoise GrangerRemington tient à la manière dont elle a colligé les informations pour chacun des auteurs. Ainsi, nous ne savons pas s’il s’agit d’une œuvre en entier ou d’extraits. Il nous est également impossible de savoir si ces textes sont publiés une seule ou plusieurs fois sous la forme d’un feuilleton. Par exemple, la nouvelle de Régis de Trobriand, le Rebelle, est publiée dans 4 numéros différents. Or, si nous cherchons le nom de cet auteur dans la liste de Françoise Granger-Remington nous ne trouvons que la date du premier numéro du Courrier des États-Unis publiant la première partie de la nouvelle. La division des textes en feuilleton est une méthode utilisée par la rédaction du Courrier depuis sa fondation en 1828. Les chiffres qu’avance Françoise Granger-Remington sont donc incomplets et à prendre avec précaution. Néanmoins, ils nous permettent de nous faire une idée à minima de l’importance de la littérature dans le Courrier des ÉtatsUnis. Le graphique 15, ci-dessous, nous donne des indications sur l’importance de la littérature en général et par période dans les colonnes du Courrier. Nous constatons que le nombre annuel moyen d’œuvres littéraires est le plus haut en 1828/1837 puisqu’il atteint vingt-huit œuvres par an. Pour la décennie suivante, il chute à dix-neuf par an. Enfin pour la période 1848/1852, la moyenne annuelle est d’un peu plus de quinze œuvres. Cette importance tend donc à baisser, d’autant plus que ces chiffres ne prennent pas en compte l’augmentation de la fréquence de publication du Courrier. Nous l’avons vu le Courrier est d’abord hebdomadaire et devient par la suite bihebdomadaire et

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trihebdomadaire. Or, il ne semble pas que l’augmentation du nombre de numéros de ce journal fasse augmenter le nombre d’œuvres littéraires que nous y rencontrons. Cela signifie que plus le Courrier tire annuellement de numéros, moins les œuvres littéraires occupent une place importante dans ses colonnes.

Graphique 15 : Nombre annuel moyen d’œuvres littéraires publiées par le Courrier des États-Unis d’après Françoise Granger-Remington

30 25

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19 20 15 10 5 0 1828/1837 1838/1847 1848/1852 Nombre moyen annuel d'œuvres littéraires 15,4

A première vue, cette baisse du poids des œuvres littéraires dans le Courrier des États-Unis est surprenante. En 1836, Charles de Behr, libraire, devient propriétaire du journal avec l’intention de l’utiliser pour populariser les ouvrages français que les lecteurs peuvent trouver dans son magasin. Entre 1840 et 1848, avec Frédéric Gaillardet à la tête du journal, la rédaction est plus proche des milieux littéraires et journalistiques français. Elle est plus sensible que jamais à tout ce qui s’écrit à Paris. De plus, la multiplication de la fréquence de parution du Courrier des États-Unis offre plus de place disponible pour la littérature mais aussi plus de besoin pour combler ces vides. Or, la littérature est un bon moyen de remplir les colonnes à moindres coûts. Pourtant, cette baisse du poids des œuvres littéraires est facilement explicable. Tout d’abord, il tient à

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la manière dont Françoise Granger-Remington a colligé les œuvres littéraires. Elle a exclu de son décompte une grande partie des chroniques parisiennes ou culturelles tirées de la presse française qui sont de plus en plus nombreuses à partir de 1840 et qui grignotent de l’espace sur les colonnes consacrées aux œuvres littéraires. Également à partir de la décennie 1840, le Courrier des États-Unis se dote d’une revue annexe bien particulière qui vient lui ôter une partie non négligeable de son contenu littéraire. Cette revue s’appelle la Semaine littéraire du Courrier des États-Unis. Elle est uniquement consacrée aux œuvres littéraires. Elle est publiée par la direction du Courrier et sa promotion est faite régulièrement en première page de ce journal. L’idée d’une revue uniquement littéraire en marge du Courrier des États-Unis mais profitant de son réseau n’est pas nouvelle. Le 7 décembre 1833, Lacoste annonce la création d’une nouvelle revue intitulée la France littéraire176. Il s’agit alors pour le directeur du Courrier de regrouper dans une même publication bimensuelle, tous les textes littéraires publiés dans les numéros réguliers de son journal. Le lecteur peut ainsi avoir dans un même volume tout le contenu littéraire du Courrier sans avoir les pages consacrées à l’actualité européenne ou américaine. La direction annonce que la publication prendra la forme d’un ouvrage in-octavo d’une centaine de pages et que les caractères d’impression seront neufs et différents de ceux utilisés pour imprimer le Courrier des États-Unis. Le prix de l’abonnement est fixé à quatre dollars par an. La cible est clairement identifiée : les personnes voulant apprendre et améliorer leur français et les amateurs de littérature française. Le premier numéro est effectivement lancé le 14 décembre 1833177. Il nous est difficile de savoir si la France littéraire a connu le succès, néanmoins, cette revue existe toujours sous Charles de Behr puisqu’en janvier 1839, le Courrier en fait mention178. Mais, compte tenu de la santé financière du Courrier des États-Unis à la fin de l’année 1839, nous ne savons pas si la France littéraire est toujours en place à l’arrivée de Gaillardet. Charles de Behr peaufine l’idée de Lacoste et publie entre 1836 et 1837 une revue littéraire en anglais intitulée le Petit courrier des dames.

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Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 81, 7 décembre 1833. Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 83, 14 décembre 1833. 178 Courrier des États-Unis, volume XI, numéro 94, 26 janvier 1839.

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Frédéric Gaillardet, quant à lui, annonce le lancement de la Semaine littéraire du Courrier des États-Unis dans son numéro du 2 février 1843179. Contrairement à la France littéraire, la Semaine littéraire ne reprend pas le contenu littéraire publié dans les colonnes des numéros réguliers du Courrier. Frédéric Gaillardet montre là tous ses talents d’homme d’affaires. Constatant l’intérêt grandissant de ses lecteurs pour la littérature française, il crée donc une revue qui va profiter du réseau d’agents du Courrier des États-Unis et également de ses colonnes puisque ce journal annoncera régulièrement en première page l’actualité de la Semaine littéraire. D’un autre côté, il est soucieux de ne pas mettre en concurrence ces deux publications. Il ne veut pas que les lecteurs qui lisent le Courrier pour son contenu littéraire cessent de lire ce journal et ne prennent qu’un abonnement à la Semaine littéraire. Il décide donc que le contenu de la Semaine littéraire ne sera jamais le même que le contenu littéraire du Courrier des États-Unis. La règle est simple : le Courrier ne contiendra plus d’œuvres littéraires dont le nombre de pages les feraient s’étendre dans plus de dix numéros du journal180. De plus, il explique que seuls les abonnés du Courrier des États-Unis recevront la Semaine littéraire en payant un surplus de deux dollars à leur abonnement normal de huit dollars. Autrement dit, si vous voulez avoir accès aux derniers ouvrages littéraires français il vous faut être abonné au Courrier. Mais le succès pousse Gaillardet à ouvrir la revue littéraire à tous ceux qui sont intéressés. Il met alors en place des tarifs d’abonnements pour les personnes qui ne sont pas abonnés au Courrier, tandis que pour les abonnés de ce journal les prix sont plus intéressants181. Pour la première catégorie, il leur en coûte six dollars tandis que pour les personnes de la seconde, il leur faut débourser quatre dollars, soit deux dollars de plus que le premier coût annoncé en février 1843. Enfin, pour lancer son nouveau produit, Frédéric Gaillardet choisit de mettre en vedette un ouvrage qui connaît un immense succès en France et que tous les amateurs de littérature française du Nouveau Monde attendent avec intérêt. Il s’agit des Mystères de Paris d’Eugène Sue. Dès l’annonce de la création de la Semaine littéraire, le 2 février, le directeur du Courrier met bien l’accent sur le succès du roman en Europe182. Le choix est bon puisque dès ses débuts, les amateurs de littérature s’arrachent la Semaine littéraire. Le 7 mars, Gaillardet annonce dans le Courrier que les
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Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 148, 2 février 1843. Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 148, 2 février 1843. 181 Semaine littéraire du Courrier des États-Unis, XVème série, volume I, 1847. 182 Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 148, 2 février 1843.

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3 500 numéros de la Semaine littéraire contenant la suite des Mystères de Paris se sont tous vendus sur le marché new-yorkais183. Il ajoute qu’il va lui falloir en imprimer d’autres pour répondre à la demande du reste des États-Unis et du continent. L’attente de la suite des Mystères de Paris, arrivant d’Europe par les steamers, est insoutenable. Gaillardet est d’ailleurs forcé, pendant un temps, de changer la fréquence de publication de la Semaine littéraire184. La fréquence hebdomadaire de la revue déplait aux lecteurs impatients. Le directeur du Courrier s’adapte donc et s’engage à publier la Semaine littéraire après chaque arrivée de steamer, à condition que le navire apporte la suite d’ouvrages littéraires déjà publiés dans la revue. Certains de ses abonnés vont même jusqu’à accuser Frédéric Gaillardet de retenir volontairement la publication de la suite des Mystères de Paris pour exciter l’intérêt de ses lecteurs et ainsi augmenter ses ventes de journaux185. En 1845, Frédéric Gaillardet ajoute une autre revue portant le titre de la Bibliothèque littéraire du Courrier des États-Unis. Cette revue ne remplace pas la Semaine littéraire, elle vient la compléter186. La Bibliothèque littéraire est publiée le jeudi tandis que la Semaine littéraire est publiée le samedi. Gaillardet profite de son séjour en France en 1845 pour passer des accords avec la presse parisienne afin que les principaux titres lui fournissent de la matière pour remplir ses deux revues littéraires. La Semaine littéraire survit au départ de Gaillardet puisque nous en trouvons toujours trace dans le Courrier des États-Unis en 1849187. Mais il n’est alors plus question de la Bibliothèque littéraire. Dès lors, il apparaît clairement que si les œuvres littéraires occupent moins de place dans le Courrier des États-Unis après 1840, c’est surtout à cause des revues qui viennent drainer le contenu littéraire du journal. Mais cela ne doit pas cacher la réalité : le Courrier, sa direction, sa rédaction, son imprimerie sont au cœur de la diffusion de la littérature française en Amérique du Nord. Et, comme l’écrit Philippe Sylvain, Frédéric Gaillardet par le biais du Courrier, de son réseau d’agents et de connaissance, son réseau de lecteurs, anime cet exceptionnel mouvement de diffusion dans le Nouveau Monde188. Gaillardet profite également d’un contexte
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Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 3, 7 mars 1843. Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 2, 4 mars 1843. 185 Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 37, 25 mai 1843. 186 Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 117, 27 novembre 1845. 187 Courrier des États-Unis, volume XXIV, numéro 4, 8 mars 1849. 188 Sylvain (Philippe), op. cit., p. 61.

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favorable. A Paris, à la fin des années 1830, le roman-feuilleton, publié dans la presse sous la forme d’un feuilleton se continuant d’un numéro sur l’autre, connaît un développement sans précédent189. Frédéric Gaillardet bénéficie donc de cette nouvelle forme de littérature et l’utilise dans la Semaine littéraire et dans les colonnes du Courrier des États-Unis.

C – Les liens avec les libraires français
Cette place centrale du Courrier des États-Unis dans la circulation des œuvres littéraires dans les Amériques vient également souligner les liens de ce journal avec le milieu de la librairie parisienne. Lorsqu’il passe sous la direction de Charles de Behr et devient une des activités du libraire allemand, le Courrier se rapproche des réseaux de libraires parisiens. Nous avons vu les liens de Charles de Behr avec les libraires Thoisnier-Desplaces et Hector Bossange. Mais à cette période, le Courrier des ÉtatsUnis n’est pas au centre. Il gravite autour de la librairie de Charles de Behr et reste un outil pour publiciser ses catalogues et ses activités, pour intéresser d’éventuels lecteurs aux œuvres françaises. Frédéric Gaillardet vient tout bouleverser. Il place rapidement le Courrier au centre de ses réseaux parisiens. Ce journal est, pour lui, la garantie d’une reconnaissance. Le succès de sa feuille et le sien sont complètement liés. Autrement dit, il mise tout sur le Courrier et c’est peut-être la raison de son succès. L’auteur de la Tour de Nesle dispose de liens privilégiés avec les milieux littéraires et journalistiques français. Il les utilise pour, dans un premier temps, alimenter le Courrier, puis, dans un second temps, créer les revues littéraires que sont la Semaine littéraire et la Bibliothèque littéraire. La publication par le Courrier des États-Unis de l’ouvrage de Thiers intitulé Histoire du Consulat et de l’Empire soulève une polémique qui vient nous donner des informations intéressantes sur les liens qu’entretient Frédéric Gaillardet avec des libraires français. Dans son numéro du 20 mars 1845, le Courrier annonce qu’il retarde la publication de cet ouvrage prévue plus tôt dans la Semaine littéraire. La raison de ce retard est la décision de Thiers de repousser la publication à Paris alors qu’il est au
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Dumasy (Lise) (sous dir.), La querelle du roman-feuilleton, littérature, presse et politique, un débat précurseur, 1836-1848, Grenoble, Éditions littéraires et linguistiques de l'Université de Grenoble, 2000, p. 7.

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centre de plusieurs « excitations politiques », selon les propres termes de la rédaction190. Or, le Courrier qui avait déjà annoncé qu’il détenait l’ouvrage de Thiers et allait le publier rapidement se trouve alors au cœur d’une polémique entre Paulin, l’éditeur du livre de Thiers, et Henri Gaillardet, son agent à Paris. Fin février 1845, Paulin, apprenant que le Courrier annonce la publication très prochaine du livre de Thiers à New York, envoie une lettre ouverte à plusieurs journaux. Dans cette lettre, il attaque directement le Courrier des États-Unis, explique qu’il ne peut posséder l’ouvrage de Thiers et parle d’une « indigne supercherie ». Henri Gaillardet répond publiquement dans plusieurs journaux de la capitale. Il explique clairement comment la rédaction du Courrier s’est trouvée en possession de l’ouvrage de Thiers un mois plus tôt. Selon son explication, Paulin a signé un contrat avec la maison d’édition de Philadelphie Carey and Hart pour que ceux-ci puissent traduire et éditer l’ouvrage de Thiers aux États-Unis. Hector Bossange, libraire parisien spécialisé dans l’exportation de livres vers les Amériques, s’est d’ailleurs chargé d’envoyer à Carey and Hart le premier volume de l’Histoire du Consulat et de l’Empire. Par la suite, les éditeurs de Philadelphie ont passé un contrat avec le Courrier des États-Unis pour que celui-ci publie la version française du livre de Thiers dans la Semaine littéraire et sous la forme d’un ou plusieurs volumes reliés. Devant ces explications, Paulin s’excuse publiquement dans le Siècle et le Journal des débats et envoie une lettre personnelle à Frédéric Gaillardet. Ce que nous apprend cette petite polémique c’est essentiellement l’importance d’Henri Gaillardet dans les relations avec le milieu de la librairie parisienne. Avant même le début de cette affaire, son frère lui envoie de New York une copie du contrat entre Paulin et Carey and Hart et de celui entre cette dernière maison d’édition et le Courrier des États-Unis. Si bien que, lorsque Paulin accuse le Courrier, Henri Gaillardet dispose de toutes les informations et documents nécessaires pour prouver la véracité de sa version. Or, à ce moment là, il n’est qu’un représentant du Courrier à Paris. Nous pouvons imaginer qu’il est le relais idéal pour Frédéric Gaillardet avec les correspondants du journal, avec les journaux parisiens et avec les libraires de la capitale française qui l’approvisionnent également en œuvres littéraires. Mais la possession d’informations aussi pointues que les contrats, le nom de celui qui a fait parvenir à Philadelphie les premiers volumes de l’Histoire du Consulat et de l’Empire semble démontrer qu’il est plus qu’un relais. Il est le représentant officiel du Courrier à Paris.
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Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 9, 20 mars 1845.

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D’ailleurs, l’association entre Frédéric Gaillardet et son frère Henri prend une nouvelle forme, plus officielle, lors du séjour de ce premier à Paris à l’été 1845. Le numéro du 21 août 1845 annonce la création de la Maison de commission du Courrier des États-Unis dont le responsable est Henri Gaillardet191. Le rôle de cette maison est simple : faire parvenir aux lecteurs du Courrier des États-Unis les produits parisiens dont ils ont pu voir la publicité dans les colonnes du journal et qu’ils ont pu directement commander en se rendant au bureau du journal à New York ou en passant par un de ses agents locaux. Henri Gaillardet a d’autres obligations. Tout d’abord, il se doit d’aller chercher des annonceurs parisiens. C’est un succès puisque dès 1845, les publicités françaises occupent entre une et quatre pages en fin de numéros du Courrier, c’est-àdire beaucoup plus que pour les annonces américaines qui dépassent rarement une page. Ensuite, il doit négocier les prix pour les marchandises puisque le Courrier annonce que les personnes passant commande n’auront pas à payer plus que ce qui est annoncé dans le catalogue. Officiellement, aucune commission ne sera prise puisque celle-ci sera comprise dans le prix de vente. De plus, la Maison de commission du Courrier des États-Unis s’engage à ce que ses prix soient 10% moins chers que ceux d’autres commissionnaires sur les mêmes produits. Le groupe des librairies parisiennes forme un des plus importants et réguliers groupes d’annonceurs. Bien avant que soit mise en place la Maison de commission du Courrier des États-Unis, les annonces commerciales parisiennes apparaissent en fin de numéro et sont le plus souvent composées de libraires. La rédaction se permet un petit entrefilet dans son numéro du 27 juin 1844 afin de signaler l’arrivée des annonces parisiennes192. Elle insiste en particulier sur les livres annoncés dans les publicités de libraires parisiens que les lecteurs peuvent se procurer aux bureaux du journal. À partir de 1844, nous rencontrons entre autres les librairies de Simon, d’Hector Bossange, de Treuttel et Wurtz, de Boizard, d’Hachette, de Béchet, etc.. Ils annoncent soit plusieurs ouvrages, ou une partie de leur catalogue soit un seul livre mis en vedette. Au bas de ces annonces, nous trouvons les adresses américaines où le ou les produits peuvent être achetés. Nous n’avons pas fait l’analyse des annonces des libraires parisiens dans le Courrier des États-Unis. Néanmoins, il nous apparaît que ce travail pourrait faire l’objet d’une excellente recherche permettant de voir les ouvrages annoncés et vendus aux
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Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 75, 21 août 1845. Courrier des États-Unis, volume XVII, numéro 52, 27 juin 1844.

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Amériques mais également les réseaux respectifs de chacune de ces librairies dans le Nouveau Monde. Parmi tous ces éditeurs, Hector Bossange est celui sur lequel nous nous attarderons. Il est issu d’une famille de libraires tournés vers l’international dès le tout début du siècle. Dans la décennie 1810, Hector fait ses classes à New York dans une succursale locale de la librairie de son père Martin avant d’aller fonder sa propre maison à Montréal. Il se marie avec une Canadienne, la soeur d’Edouard-Raymond Fabre qui est lui-même formé chez Martin Bossange à Paris en 1822 et 1823. Edouard-Raymond rachète le fond de commerce de ce qui fut la librairie d’Hector Bossange à Montréal193. Edouard-Raymond Fabre est un membre influent du mouvement patriote des années 1830, un proche de Louis-Joseph Papineau. Il est également maire de Montréal de 1849 à 1851 et agent du Courrier des États-Unis à Montréal depuis le début des années 1830. Un de ses fils, Charles-Edouard s’oriente vers la carrière religieuse pendant son séjour à Paris chez Hector Bossange en 1843-1844, avant de devenir bien plus tard archevêque de Montréal194. Hortense, une des filles d’Edouard-Raymond Fabre, épouse l’avocat et homme politique influent Georges-Etienne Cartier en juin 1846. Cartier devient ministre dans les années 1850 et, avec John MacDonald, un des deux pères de la confédération du Canada en 1867. Hector Bossange dispose donc d’un incroyable réseau au Canada. D’ailleurs, tous les Canadiens de passage à Paris gravitent autour de Bossange et de son réseau : des hommes politiques comme LaFontaine ou Papineau pendant son exil parisien ou bien des religieux influents195. Son fils, Edouard Bossange, se marie d’ailleurs avec une des filles du riche homme d’affaires canadien Joseph Masson, ce qui renforce encore les liens canadiens. Après une faillite en 1830, Hector Bossange remonte son commerce et poursuit l’exportation de livres vers le Nouveau Monde. Dans les années 1840, son quotidien est marqué par les visites de personnes originaires des Amériques : citoyens des États-Unis, Brésiliens, etc196. Son réseau couvre donc tout le continent américain dont beaucoup de libraires. Nous rencontrons également dans ce réseau des membres importants de la communauté des Français vivant aux États-Unis. Ainsi, au printemps 1843, le docteur Berger, membre de la Société de bienfaisance
Grolleau-Fricard (Anthony), « Le réseau Bossange dans trois récits de voyages », Lamonde (Yvan) et Poton (Didier) (sous dir.), La Capricieuse (1855) : poupe et proue, les relations franco-québécoises (1760-1914), Québec, Presses de l’Université Laval, 2006, p. 50. 194 Ibid., p. 38. 195 Ibid., p. 67-68. 196 Ibid., p. 55-58.
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française de New York, dîne chez Hector Bossange et rencontre plusieurs fois EdouardRaymond Fabre, lui aussi en séjour à Paris197. En juin 1844, Hector Bossange héberge également chez lui une jeune fille française dont la famille est installée à Philadelphie198. Il s’agit de la fille d’un dénommé Charles Picot dont le Courrier des États-Unis parle à deux reprises. La première fois, nous le rencontrons en tant que consul de France à Philadelphie par intérim199 Il accueille le prince de Joinville dans cette ville lors de son voyage américain de 1841. La seconde fois, Charles Picot est présenté comme le propriétaire d’une école française de Philadelphie et l’auteur d’un ouvrage sur l’apprentissage du français publié aux États-Unis connaissant un certain succès200. La relation d’affaires entre Hector Bossange et le Courrier des États-Unis apparaît dès juin 1842, date à laquelle Hector devient le seul agent de ce journal à Paris. En 1845, leur relation prend d’autres formes. Le 2 juin 1845, le Courrier publie une annonce des libraires Bossange et René pour l’ouvrage Voyage autour de la chambre des députés201. Déjà, le réseau d’agents du Courrier des États-Unis est mis au service de Bossange. A partir du 2 juin 1845, les annonces où figure le nom de Bossange seul, ou associé aux noms d’autres libraires parisiens comme celui de Paulin, ne cessent de paraître dans chaque numéro contenant des annonces parisiennes. Après cette première annonce, Bossange met de l’avant un titre qui en dit long sur ses liens avec les ÉtatsUnis : « agent des libraires américains »202. Nous avons vu que dans la polémique autour de l’Histoire du Consulat et de l’Empire, Hector Bossange sert d’intermédiaire entre Paulin et la maison d’édition Carey and Hart. Ces derniers seront souvent cités dans les annonces où figure le nom de Bossange. Nous savons également que, en avril 1844, lors de son voyage à Paris, l’éditeur new-yorkais, qui se lance également dans le commerce international du livre en 1838, George Palmer Putnam visite Bossange à plusieurs reprises203. Les rencontres d’avril 1844 ne sont pas des évènements ponctuels.

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Ibid., p. 57. Idem. 199 Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 93, 2 octobre 1841. 200 Courrier des États-Unis, volume XVII, numéro 92, 24 septembre 1844. 201 Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 41, 2 juin 1845. 202 Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 43, 7 juin 1845. 203 Grolleau-Fricard (Anthony), op. cit., p. 56.

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Lors de ses passages à Paris, il s’arrête régulièrement chez Hector Bossange qu’il décrit comme : « one of the best men in the world »204. 1845 marque une stratégie d’implantation plus importante sur le marché nordaméricain. Pendant cette année, les annonces de Bossange dans le Courrier des ÉtatsUnis apparaissent. Hector fonde également une succursale de sa librairie parisienne à New York. Hector Bossange confie cette tâche à son fils aîné, Edouard. Celui-ci connaît bien le travail de son père puisqu’il l’a formé dans ses bureaux à Paris205. Le Courrier des États-Unis publie alors un entrefilet sur la nouvelle maison Bossange qui vient de s’ouvrir à New York206. Le texte est extrêmement élogieux. Il rappelle le rôle d’intermédiaire des libraires états-uniens que joue Bossange à Paris. Hector centralise tous les achats de livres français que lui commandent les libraires de New York, Philadelphie ou encore Boston. La rédaction du Courrier écrit alors : « […] un intermédiaire plus honorable et mieux placé ne pouvait être choisi par les libraires américains. La maison Bossange est non seulement une des maisons de Paris qui a le plus de relations, mais encore une de celles qui jouissent de l’estime la plus générale ». Edouard Bossange arrive donc à New York pour faciliter les achats des libraires états-uniens. Son père a d’ailleurs mis en place un catalogue avec un classement spécifique que loue la rédaction du Courrier. Le fils Bossange installe ses locaux au 46, Broad Street, inconscient du sort qui le guette. Ses locaux sont ravagés par le grand incendie du 19 juillet 1845 en même temps que trois cents autres édifices commerciaux situés entre Broad Street et Broadway207. A la même époque, Frédéric Gaillardet est en voyage à Paris. Il met alors en place plusieurs accords avec des journaux parisiens. Une rencontre entre Gaillardet et Bossange, son agent à Paris depuis 1842208, est plus qu’une possibilité, surtout dans le contexte du nouveau déploiement nord-américain du libraire et de la recherche de collaborations plus régulières avec les milieux littéraires et journalistiques par le directeur du Courrier des États-Unis. Quoi qu’il en soit, le numéro de ce journal daté du

Greenspan (Ezra), George Palmer Putnam : Representative American Publisher, University Park, Pennsylvania State University Press, 2000, p. 97. 205 Grolleau-Fricard (Anthony), op. cit., p. 47. 206 Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 52, 28 juin 1845. 207 Sylvain (Philippe), op. cit., p. 298. 208 Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 151, 15 février 1842.

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13 novembre 1845, publie la liste des agents du Courrier des États-Unis209. A partir de cette date, Bossange n’est plus le seul agent du Courrier à Paris : Henri Gaillardet a également ce statut. Le contenu culturel du Courrier des États-Unis occupe une place essentielle dans les colonnes du journal ; il forme, avec l’actualité française, un des deux éléments de son succès. La principale caractéristique de ce contenu culturel est son aspect européen et français. Que ce soit sous la direction de Lacoste ou sous celle de Gaillardet, l’actualité des artistes est centrée sur celle des européens en tournée à New York ou en Amérique. Il en est de même pour la littérature, essentiellement française. A ce titre, le Courrier joue un rôle clef dans la diffusion des œuvres littéraires françaises les plus populaires. Hugo, Chateaubriand, Balzac, de Vigny et bien d’autres sont publiés dans les colonnes du Courrier ou dans celles d’une des revues annexes spécialisées dans la littérature. Le contenu culturel, en fait surtout la littérature, explose sous Frédéric Gaillardet qui fait jouer ses réseaux parisiens dans les milieux de la littérature, de la presse et de l’édition. C’est que, sous cette figure particulière qu’est Gaillardet, le directeur du Courrier concentre des réseaux parisiens en lien avec les activités du journal, un excellent sens des affaires, une très bonne gestion de son entreprise et une vision claire et bien définie des objectifs qui doivent être ceux d’un journal français dans les Amériques. Le contenu culturel est pour lui un moyen de raviver le sentiment d’appartenance à une vaste communauté franco-américaine. L’objectif principal que remplit autant le contenu culturel que les informations politiques françaises est celui clairement énoncé dans le numéro du 6 août 1840 : « […] obtenir, s’il est possible, que dans le cœur de ces Américains de souche française le souvenir de l’ancienne patrie l’emporte sur tous les souvenirs étrangers »210.

En amont de la publication du Courrier des États-Unis, la dépendance à l’égard des informations européennes et américaines est essentielle et intervient à plusieurs niveaux : dans la fréquence de parution, dans l’accès aux sources, dans le contenu du Courrier des États-Unis. Nous découvrons un journal qui s’adapte à
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Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 111, 13 novembre 1845. Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 69, 6 août 1840.

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l’accélération de la circulation de l’information. De plus, le Courrier s’affirme bien comme un « digest », c’est-à-dire, comme un journal qui emprunte la plus grande partie des informations et des articles qu’il publie à d’autres journaux européens ou américains. Cette situation accentue d’autant plus sa dépendance à la circulation des informations.

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Chapitre 4 – En aval de la publication du Courrier des ÉtatsUnis
L’information arrivée dans les bureaux du Courrier des États-Unis, chaque numéro monté et imprimé doit alors être diffusé à travers tout le continent. En aval de la publication de ce journal, se posent différentes questions : celle des méthodes utilisées par le Courrier pour être diffusé, celle de la répartition géographique de sa diffusion. Il est également important de bien connaître ceux qui reçoivent le Courrier, ceux pour lequel il est imprimé : ses abonnés. Lorsque le Courrier arrive entre leurs mains, ils sont la dernière étape de la circulation de l’information. Le nombre des abonnés est difficile à chiffrer. Nous n’avons pas de sources à ce sujet. Nous savons seulement qu’en 1855, bien après la fusion entre le Phare et le Courrier des États-Unis, ce dernier compte 16 500 abonnés1. Néanmoins, il est plus simple d’identifier leur profil, leur répartition à travers tout le continent américain.

I – La distribution du Courrier des États-Unis
La distribution du journal à travers le continent est le principal souci des directeurs du Courrier des États-Unis. Celui-ci ne vend pas ses numéros dans la rue. Ne reçoivent le Courrier que les personnes et les associations et institutions inscrites auprès du journal. La diffusion de ce journal est essentielle puisque ce sont les abonnés qui apportent directement – par leurs abonnements – ou indirectement – leur nombre attire plus ou moins d’annonceurs – des revenus. Il faut donc que le Courrier puisse en atteindre le plus grand nombre.

A – Les méthodes de distribution du Courrier des États-Unis

Ernst (Robert), Immigrant Life in New York City 1825-1863, Syracuse, Syracuse University Press, 1994, p. 156.

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Il existe deux principales méthodes de distribution du Courrier des États-Unis sur le continent américain. La première est limitée à la ville de New York. Elle repose sur les porteurs de journaux directement payés par le Courrier qui vont déposer chacun des numéros chez les abonnés vivant à New York. Cette proximité géographique entre les bureaux du journal et ses abonnés new-yorkais ne signifie pourtant pas que la distribution ne connaisse aucun problème. Ainsi, en décembre 1831, la grippe vient empêcher plusieurs porteurs du Courrier des États-Unis de faire leur travail2. En mars 1847, le Courrier se voit obligé de remplacer les porteurs qui couvrent le Upper New York à cause de négligences ayant pour conséquence des irrégularités dans les livraisons3.Ce mode de distribution a également des conséquences sur la publication des revues annexes du Courrier des États-Unis. En janvier 1845, en prévision de la parution de l’Histoire du Consulat et de l’Empire, la rédaction avance la date de publication de la Semaine littéraire afin de ne pas surcharger ses porteurs4. Comme tous les journaux états-uniens, le Courrier des États-Unis envoie ses numéros à ses abonnés hors de New York via le système de la poste fédérale. L’ouvrage de Richard B. Kielbowicz, News in the Mail, détaille le fonctionnement de la distribution des journaux par les postes états-uniennes entre 1700 et 18605. Aux ÉtatsUnis, les liens entre la poste et la presse sont anciens. Le premier journal fondé dans les treize colonies est le Boston News-Letter de John Campbell. Celui-ci est alors le Postmaster de Boston. Sa position lui permet de récolter l’information et de la faire circuler. De plus, les cinq successeurs de Campbell au poste de Postmaster se transmettent la publication d’un journal, la Boston Gazette6. Benjamin Franklin explique clairement les avantages que son journal a pu tirer de sa nomination au poste de Postmaster de Philadelphie en 1737 : « J’acceptais ce poste aisément et je le trouvais plein d’avantages ; en dépit d’un salaire peu élevé, il facilitait la circulation de mon journal, augmentait le

Courrier des États-Unis, volume IV, numéro 80, 3 décembre 1831. Courrier des États-Unis, volume XX, numéro 3, 6 mars 1847. 4 Courrier des États-Unis, volume XVII, numéro 141, 16 janvier 1845. 5 Kielbowicz (Richard B.), News in The Mail : The Press, Post Office and Public Information, 17001860s, New York, Greenwood Press, 1989. 6 Ibid., p. 14.
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nombre de lecteurs aussi bien que celle des publicités à y insérer, ce qui, finalement, me permit de recevoir des revenus considérables »7. La poste est alors le seul moyen pour que l’information, sous forme de lettres ou d’imprimés, circule à travers les États-Unis. Richard B. Kielbowicz affirme que, entre 1812 et 1845, à la suite de l’augmentation de la demande locale, le nombre de bureaux de poste connaît une croissance deux fois plus grande que celle de la population. En 1845, il existe 14 183 bureaux de postes à travers tout le pays et les routes postales totalisent alors 231 680 kilomètres8. Les diligences sont le principal moyen de circulation mais le développement, dans un premier temps, de la navigation à vapeur sur les fleuves et les rivières et du cabotage, puis dans un deuxième temps des chemins de fer accélère et modifie progressivement la circulation du courrier et des journaux. Si en 1835, le chemin de fer ne convoie que 1% des journaux et des lettres, en 1843, il en transporte 16,1%9. Le poids des journaux et des magazines dans le transport des services postaux est considérable. En 1832, selon les chiffres d’un groupe d’éditeurs de Boston, 1 275 000 journaux sont annuellement envoyés hors de cette ville par la poste. 750 000 sont transportés sur plus de 160 kilomètres10. En 1838, les bureaux de poste de la ville de New York, de Philadelphie, de Baltimore, de Washington D.C. et de Richmond, qui représentent 50% des papiers transportés par la poste cette année-là, comptabilisent : 20 189 kilogrammes de journaux, 4 021 kilogrammes d’autres périodiques pour seulement 869 kilogrammes de lettres11. En 1832, les envois quotidiens du bureau de poste de Washington D.C. vers le Sud représentent généralement vingt sacs de journaux pesant de 70 à 90 kilogrammes et un sac presque plein de lettres12. Le coût du transport des journaux et des magazines par la poste fait l’objet de plusieurs débats entre 1830 et 1860. En 1825, le congrès fixe le prix de transport d’un journal à 1 cent par numéro lorsque celui-ci est transporté à moins de cinquante kilomètres et 1,5 cents lorsqu’il dépasse les cinquante kilomètres et quelle que soit sa
Ibid., p. 16. « I accepted it readily and found it of great advantage ; for, though the salary was small, it facilitated the correspondence that improved my newspaper, increased the number demanded as well as the advertisements to be inserted, so that it came to afford me a considerable income » 8 Ibid., p. 58. 9 Ibid., p. 74. 10 Ibid., p. 62. 11 Idem. 12 Ibid., p. 71.
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destination dans le pays. Ce système ne prend en compte ni la taille, ni le poids du journal13. En 1845, le Postal Reform Act fait payer le transport du courrier en fonction de son poids, de sa taille et de la distance. Pour les distances de moins de cinquante kilomètres, le transport des journaux est gratuit. Pour tous les journaux de moins de 12 258 centimètres carrés envoyés au-delà des cinquante kilomètres, ils payent 1,5 cents. Les journaux dont le format est supérieur à 12 258 centimètres carrés et qui pèsent moins de vingt-neuf grammes, passent dans la catégorie des magazines. Il en coûte alors 2,5 cents le numéro transporté quelle que soit la distance. De plus, chaque tranche de vingt-neuf grammes supplémentaire augmente le prix d’un cent14. En 1847, la loi connaît quelques ajustements. La gratuité pour les journaux transportés à moins de cinquante kilomètres est annulée et remplacée par un coût d’un cent. De plus, les frais pour les journaux à destination de la Californie ou de l’Oregon passent à 4,5 cents15. En mars 1851, une nouvelle loi modifie encore les tarifs postaux. La gratuité pour le transport local des journaux est rétablie, mais seulement s’il s’agit d’un hebdomadaire. Par contre, le terme local ne correspond pas à la limite des cinquante kilomètres mais désigne le comté dans lequel est imprimé le journal. De plus, un système de six zones est mis en place pour les journaux dont le poids ne dépasse pas quatre-vingt-cinq grammes16. Trop compliquée, cette loi est remplacée en août 1852 et les zones sont supprimées17. En 1844-1845, le Courrier des États-Unis suit de loin la réforme postale qui pourtant le concerne au même titre que tous les autres journaux états-uniens. Il faut dire que, à cette période, le débat sur l’annexion du Texas et celui sur l’Oregon occupent une grande place dans l’actualité politique états-unienne et dans les débats au Congrès. Néanmoins, en mars 1844, la rédaction du Courrier informe brièvement ses lecteurs sur le début des discussions des parlementaires au sujet du projet de réforme postale18. Il s’intéresse alors plus au prix des envois de lettres de particuliers qu’aux modifications des coûts pour les journaux dont il ne dit presque rien. Il s’étend un peu plus sur les privilèges des membres du Congrès qui semblent devoir conserver dans la nouvelle loi
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Ibid., p. 58. Ibid., p. 84. 15 Ibid., p. 85. 16 Ibid., p. 88. 17 Ibid., p. 89. 18 Courrier des États-Unis, volume XVII, numéro 13, 28 mars 1844.

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la gratuité de l’affranchissement aussi bien pour les plis reçus que pour ceux envoyés. Le 2 mai 1844, la rédaction traite encore de la loi sur les postes mais, encore une fois, ne s’attarde que sur les conséquences pour les particuliers19. Par la suite, il faut attendre le 1er mars 1845 pour que le Courrier publie quelques lignes sur la réforme postale dans son éditorial de la première page20. Il est alors très critique vis-à-vis de la Chambre des Représentants et des modifications qu’elle veut apporter au texte de loi. Il juge brièvement les conséquences sur la presse des changements souhaités par les Représentants : « […] les rigueurs dont le nouveau bill menace la presse littéraire, […] abandonnant les journaux à leur malheureux sort ». Mais la rédaction ne décrit pas les modifications pour la presse ni ses conséquences sur la gestion du Courrier des États-Unis. Par contre, elle insiste fortement sur les coûts pour les particuliers. Enfin, trois jours plus tard, ce ne sont que quelques lignes qui annoncent l’adoption du Postal Reform Act21. Contrairement à d’autres journaux états-uniens, sans que nous ne sachions trop pourquoi, le Courrier ne s’est pas engagé dans ce combat et n’a défendu à aucun moment de propositions favorables à la presse. Par contre, en 1847, alors que le Congrès adopte rapidement des réformes de la loi postale sans qu’ait lieu un long débat, le Courrier consacre un article en première page à la réforme22. Cette fois, la rédaction prend clairement partie et explique son point de vue à ses lecteurs. Si, dans un premier temps, elle loue les nouvelles routes postales ouvertes et les quelques mesures qui, selon elle, vont dans le sens du progrès, elle dénonce vertement ce qu’elle appelle le « pas en arrière dans la voie des libertés publiques ». Elle s’étend peu sur les conséquences pour les particuliers. Pour ce qui est des mesures touchant la presse, le Courrier axe son discours sur les conséquences pour le commerce. Selon ses rédacteurs, la fin de la gratuité pour les distances de moins de cinquante kilomètres oblige les directeurs de journaux à augmenter leurs prix pour les annonces commerciales. Enfin, il en appelle à une réaction de l’opinion publique : « […] la nouvelle loi a été en général assez mal accueillie, et l’on ne peut se dissimuler que ce n’était pas sans quelque raison : non seulement le régime
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Courrier des États-Unis, volume XVII, numéro 28, 2 mai 1844. Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 1, 1er mars 1845. 21 Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 2, 4 mars1845. 22 Courrier des États-Unis, volume XX, numéro 7, 16 mars 1847.

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postal s’est arrêté dans sa voie de progrès, mais il a fait un premier pas rétrograde qui nous en présage d’autres si l’opinion publique n’y met ordre »23. Ici la rédaction reprend des arguments utilisés pendant toute la décennie 1830 ainsi que dans les débats au Congrès en 1844 et 1845. Comme la plupart des éditeurs de journaux et des citoyens du Nord-Est des États-Unis, le Courrier prend position en faveur de la démocratisation de l’information et, donc, d’une baisse des taxes et frais postaux pour les publications périodiques24. Mais le Courrier des États-Unis n’est pas seulement distribué aux États-Unis. La poste reste le seul moyen d’envoyer les journaux à ses clients en Amérique latine, dans les Caraïbes et au Canada. Les envois à destination de Cuba sont ceux que nous connaissons le mieux. Le principal problème pour la distribution du Courrier est sa circulation avec les villes à l’intérieur des terres ou sans contact maritime avec les ÉtatsUnis. Pour se rendre jusqu’à un port régulièrement desservi, les frais sont ceux que les postes cubaines et états-uniennes ont établis. Les frais supplémentaires sont alors défrayés dans le prix de l’abonnement. En 1842, pour recevoir le Courrier des ÉtatsUnis lorsqu’on est installé à Cuba, il en coûte neuf dollars et cinquante cents par an alors que le prix pour les personnes installées aux États-Unis est de huit dollars. Par contre, pour les abonnés à l’intérieur des terres, ou ceux vivant dans des ports qui n’ont pas des contacts maritimes directs et réguliers avec les États-Unis, il leur faut payer des suppléments aux postes cubaines. Le voyage de Frédéric Gaillardet à Cuba a pour objectif de trouver une solution à ce problème qui rend particulièrement incertaine et chère la distribution du journal en plusieurs points de l’île. Le 26 avril 1842, le Courrier annonce que le directeur du journal a négocié un accord avec la poste cubaine pour que les abonnés reçoivent les journaux franco de port25. Les coûts supplémentaires liés à la distribution par les bureaux de poste locaux sont alors défrayés par l’ensemble des abonnés cubains, qu’ils soient à La Havane ou à Villa-Clara. Dès lors, le prix du Courrier à destination de Cuba monte à douze dollars. Ce système de partage des frais pour tous semble déplaire aux abonnés cubains vivant dans des ports directement reliés aux États-Unis. En 1845, le Courrier rappelle que le montant de douze dollars ne s’applique qu’aux abonnés de Saint-Yago, Trinidad, Puerto-Principe, Baracoa et des

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Idem. Kielbowicz (Richard B.), op. cit., p. 59. 25 Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 25, 26 avril 1842.

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autres villes situées à l’intérieur des terres26. Dans le même numéro, la rédaction explique que les postes cubaines ont revu à la hausse l’accord passé en 1842. Mais la rédaction n’augmentera pas ses coûts pour autant. La situation cubaine nous donne une bonne idée de la réalité de la distribution du Courrier en dehors des États-Unis. Les routes postales les plus empruntées ne posent pas de problèmes comme c’est le cas pour Montréal ou les villes côtières ou fluviales disposant d’un contact maritime régulier avec les États-Unis. En dehors des abonnés vivant dans ces zones là, la distribution devient plus difficile, plus chère, et nécessite des accords supplémentaires avec les postes locales.

B – Les difficultés de distribution du Courrier des États-Unis
Les difficultés du Courrier des États-Unis avec les postes états-uniennes sont régulières. Nous en avons relevé plus de cinquante entre 1828 et 1851. La rédaction se permet d’ailleurs à de nombreuses reprises d’être vindicative à l’égard de l’administration locale et fédérale des postes. Le 27 février 1845, elle écrit : « le brigandage organisé qu’on appelle service de la poste »27. Le premier problème apparaît dans les colonnes du journal un mois et demi après le premier numéro en mars 182828. Le Courrier est alors confronté à la distance qui le sépare de certains de ses abonnés et retarde considérablement sa distribution. Par la suite, les problèmes postaux se morcèlent entre 1828 et 1851 avec des concentrations à certaines périodes. Ainsi au printemps 1833, la fréquence des problèmes de distribution vers la Nouvelle-Orléans est plus importante tout comme à l’automne 1841, pendant l’hiver qui suit, puis pendant la période de novembre 1843 à février 1844 et celle de janvier à mars 1845. L’automne et l’hiver sont les saisons les plus délicates pour la distribution du Courrier. Ce problème ne touche pas que le Courrier des États-Unis. La presse étatsunienne est, elle aussi, victime de la poste. Ainsi en mars 1833, alors que l’administration des postes égare des journaux du Courrier, la rédaction explique que le

26 27

Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 53, 1er juillet 1845. Courrier des États-Unis, volume XVII, numéro 159, 27 février 1845. 28 Courrier des États-Unis, volume I, numéro 8, 19 avril 1828.

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New York American et l’Evening Post ont connu le même problème29. Ces problèmes postaux sont divers. Il peut s’agir de retard dans la distribution ou de perte pure et simple de numéros. Le second cas se traduit par une perte d’argent pour la direction du Courrier qui se doit alors d’envoyer à nouveau les numéros manquant aux abonnés qui ne les ont pas reçus. Parfois, les problèmes postaux ne touchent pas les journaux mais l’envoi d’argent des agents du Courrier ou des abonnés. En février 1844, la rédaction annonce que ce sont quatre lettres à son intention, en provenance de la NouvelleOrléans, et contenant un total de 4 000 dollars qui ont été perdus30. Le court entrefilet dénonce non seulement le vol en expliquant qu’il est étrange que ce ne soient que les lettres contenant de l’argent qui disparaissent, mais également le temps qu’il a fallu au service de la poste pour lui annoncer la nouvelle du vol. En mai de la même année, c’est une lettre contenant 300 dollars en billets payables à New York qui est volée31. Elle, aussi, est postée en Louisiane. La Louisiane et plus généralement le Sud des États-Unis sont les zones pour lesquelles le Courrier annonce le plus souvent des problèmes de distribution liés au service de la poste. La Nouvelle-Orléans et Opelousas sont les deux destinations de Louisiane pour lesquelles le Courrier parle souvent de problèmes postaux. Dans un article paru en janvier 1840, la rédaction explique que les retards de courriers venant du Sud font que les informations en provenance de la Nouvelle-Orléans sont parfois presque aussi anciennes que celles apportées par les steamers transatlantiques32. Le problème de circulation des envois postaux se fait dans les deux sens puisque, ajoute le Courrier, les journaux de la Nouvelle-Orléans s’en plaignent. A ce titre, soulignant l’état de désorganisation des postes dans le sud, le 17 novembre 1839, la presse de la Nouvelle-Orléans annonce que dans une même journée ce ne sont pas moins de 18 courriers quotidiens qui sont arrivés en même temps. Le problème est tellement important que le Courrier cherche par lui-même à trouver des solutions pour ses envois vers le Sud. En 1833, il propose aux abonnés de la Nouvelle-Orléans qui le souhaitent de ne plus passer par le système des postes33. Il propose de leur envoyer directement leurs journaux par le paquebot qui relie New York à la Nouvelle-Orléans.
29 30

Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 5, 16 mars 1833. Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 156, 20 février 1844. 31 Courrier des États-Unis, volume XVII, numéro 87, 14 septembre 1844. 32 Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 97, 9 janvier 1840. 33 Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 23, 18 mai 1833.

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L’administration des postes essaie, elle aussi, de résoudre le problème. En 1845, le Courrier salue la signature d’un accord entre les postes et une compagnie de chemin de fer qui doit rendre réguliers et plus rapides les échanges de courriers entre New York et la Nouvelle-Orléans34. La proximité n’empêche pas la perte ou les retards du Courrier. Ainsi, Philadelphie, pourtant proche de New York, est citée à plusieurs reprises. De plus, en mars 1845, la rédaction est confrontée à d’importants problèmes de distribution à Philadelphie et dans le New Jersey. Elle écrit alors : « […] il semble que plus le lieu de destination est rapproché, moins on a de chance de recevoir ses journaux » 35. En avril 1844, las des pertes et difficultés que lui occasionne le système fédéral des postes, le Courrier des États-Unis se réjouit du résultat d’un procès intenté par la direction générale des postes contre des concurrents privés36. Le plaignant vient alors de perdre son procès et la rédaction se plaît à croire que cette situation va le forcer à améliorer ses services. Elle prédit : « […] le service, déjà si vicieux, si monstrueux, des postes nationales serait immédiatement étouffé par la concurrence et l’activité industrielle particulière ». Pourtant, il n’y a pas qu’aux États-Unis que le Courrier connaît des problèmes de distribution. Parfois, ces problèmes n’ont rien à voir avec les postes, comme c’est le cas à l’automne 1841. A cette date, l’envoi de trois numéros différents du Courrier des États-Unis pour l’ensemble des abonnés cubains sombre avec la goélette chargée de les livrer à La Havane37. Le Courrier ne peut même pas envoyer des copies de ces numéros à ses lecteurs puisque la réserve qu’il conserve est épuisée. Il se trouve dans l’obligation d’imprimer à nouveau les numéros en espérant que, cette fois, le navire arrivera à bon port. En 1839, les abonnés de La Havane connaissent des problèmes de réception et s’en plaignent au directeur du Courrier des États-Unis38. Celui-ci leur répond que les difficultés ne sont pas de son fait. Ils ne sont pas dus non plus aux postes mais plutôt aux agents du journal dans cette ville qui retiennent les numéros. Il invite alors ses abonnés à directement voir avec eux.
34 35

Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 112, 15 novembre 1845. Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 6, 13 mars 1845. 36 Courrier des États-Unis, volume XVII, numéro 20, 13 avril 1844. 37 Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 120, 4 décembre 1841. 38 Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 43, 27 juillet 1839.

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Mais il arrive tout de même que les postes soient aussi responsables des problèmes de distribution hors des États-Unis. Par exemple, en janvier 1842, la rédaction du Courrier des États-Unis fait état de ses démarches auprès des postes anglaises et françaises39. Dans cet article, elle explique que les numéros du journal à destination de ses abonnés en France et des titres de la presse parisienne avec lesquels elle effectue des échanges sont envoyés par steamers via Liverpool. Les taxes qu’exigent de lui les postes anglaises sont considérables et mettent à mal sa distribution en France. Or, le Courrier des États-Unis, de part son statut de journal français imprimé aux États-Unis se retrouve dans une situation difficile. Il ne rentre pas dans les accords postaux entre la France et l’Angleterre. Figure dans ce texte une copie de la réponse du directeur général des postes de France qui confirme que le Courrier ne peut pas bénéficier des accords. La rédaction du journal exulte devant cette injustice. Elle fait appel une nouvelle fois au directeur des Postes et cite l’exemple du journal états-unien de Paris le Galignani’s Messenger qui, lui semble-t-il, ne paye pas de taxes aussi prohibitives alors que lui aussi fait traverser l’océan via Liverpool à plusieurs de ses journaux. La distribution du Courrier des États-Unis se fait de deux manières : par le biais de porteurs de journaux pour la ville de New York et par les postes fédérales et locales aux États-Unis et ailleurs dans le monde. La dépendance à l’égard des postes ne se fait pas sans difficulté. C’est régulièrement que des retards se produisent, que des journaux se perdent ou que les modifications des coûts postaux nécessitent des interventions et des négociations de la part du Courrier avec les autorités postales.

II – Le réseau d’agents du Courrier des États-Unis
Il est difficile de savoir où le Courrier des États-Unis est distribué et en quelle quantité. Nous ne disposons pas d’archives nous permettant d’avoir une bonne représentation de la distribution du journal. Néanmoins, ce journal dispose d’un réseau d’agents à travers tout le continent américain pouvant nous donner une idée des zones de distribution de ce journal. La liste des agents est plus ou moins régulièrement publiée
39

Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 137, 13 janvier 1842.

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en fin ou en début de journal entre 1828 et 1842. Nous nous sommes donc basé sur ces listes pour tenter de mieux comprendre la distribution du journal. Pendant la période 1828-1842, l’année 1832 est absente. Pendant cette année, le Courrier n’a publié aucune liste de ses agents. Après 1842, il n’y a plus eu de nouvelles publications de la liste des agents, à part une fois en novembre 1845. Il arrive que cette liste change au cours d’une même année, nous avons pris pour chaque année la première liste publiée.

A – Qui sont les agents du Courrier des États-Unis ?
Le rôle des agents du Courrier des États-Unis est avant tout celui de représentant local du journal. Les clients peuvent s’abonner directement auprès de lui, ils peuvent également lui remettre directement l’argent qu’ils doivent au journal. Ces agents jouent également le rôle de collecteurs des adhésions et il leur arrive de rappeler à l’ordre certains abonnés en retard dans leurs paiements. Enfin, certains abonnés préfèrent que les numéros du Courrier aillent directement jusque chez l’agent où ils iront les récupérer. Les agents ne sont pas des employés du journal. Ils ont leurs propres activités et semblent percevoir un pourcentage sur les abonnements passés auprès d’eux. Parfois, la probité et l’intégrité de ces agents est mise en cause. C’est le cas en 1839 à Cuba40. Les retards dans les livraisons sont alors imputés aux agents du Courrier. Le Courrier des États-Unis parlant très peu de ses agents et des conditions d’entente qu’il a avec eux, il est difficile d’en dire plus sur le rôle de ces hommes. Néanmoins, une étude minutieuse des listes d’agents publiées par le Courrier des ÉtatsUnis nous permet de tirer quelques constats généraux. Tout d’abord, nous avons quelques pistes sur les professions premières de ces agents. La profession de ces personnes n’est pas toujours inscrite. Par conséquent, les chiffres que nous donnons sont alors des minima. Les métiers liés à l’édition, que ce soit de livres ou de journaux, forment le plus gros effectif des agents. De 1828 à 1845, les libraires, éditeurs, directeurs de journaux, représentent, en moyenne, 19% des agents. Ils forment un groupe assez stable. A l’image d’Edouard-Raymond Fabre de Montréal, de José de la Cova à La Havane ou de la librairie Carey and Hart de Philadelphie, nous rencontrons

40

Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 43, 27 juillet 1839.

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des noms qui apparaissent au début des années 1830 et traversent les années jusque dans la décennie suivante. A côté de cette profession, nous pouvons ajouter un autre groupe : celui des directeurs de bureaux locaux de poste. Ils ne sont identifiés comme directeur de la poste qu’entre les années 1830 et 1840. A l’instar des métiers liés à l’édition, ils forment également un groupe très stable et important. Entre 1830 et 1840, ils représentent environ 19% des agents. Leur particularité tient au fait que tous les agents identifiés comme directeurs de poste sont exclusivement situés en Louisiane Etant donné la rareté des informations au sujet des agents du Courrier, nous n’avons pas pu former un autre groupe de professions. Mais, isolément, nous avons pu connaître la profession d’autres agents. Ainsi, nous avons rencontré un docteur, mais également un commissaire-priseur de Port-Royal en Martinique et quelques professeurs dont un de West Point nommé Bériard. Mais Julian Molinard, dont le nom apparaît en 1845 en tant qu’agent à Albany, est lui aussi un ancien professeur de West Point. Qui plus est, c’est également un ancien soldat de Napoléon41. Paul Negrin, agent du Courrier des États-Unis, est, quant à lui, bijoutier et horloger à Nashville dans le Tennessee42. Quant à l’agent de Saint-Louis, Paul Gabriel, il est un réfugié de SaintDomingue devenu le premier architecte à s’installer à Saint-Louis43. A ce titre, il a d’ailleurs supervisé la construction de la cathédrale de Saint-Louis en 181844. Nous trouvons aussi un marchand de Richmond, descendant d’une famille française huguenote réfugiée aux États-Unis45. Il s’agit de Richard Davenport Sanxay. A Augusta en Georgie, en 1845, l’agent du Courrier se nomme A. Gardelle, banquier et homme d’affaire local46. A quelques reprises le Consulat de France ou un agent consulaire en particulier sont cités comme agents du Courrier. Ainsi en 1839, nous rencontrons le nom d’un agent du Consulat comme agent du journal à Savannah. Pascal Schisano est un agent du
Transactions of the Albany Institute, Albany, J. Munsel, volume IV, 1858-1864, p. 253. Hale (Will T.) et Merritt (Dixon L.), A History of Tennessee and Tennesseans: The Leaders and Representative Men in Commerce, Industry and Modern Activities, New York, The Lewis publishing company, 1913, p. 1329. 43 Elliott (Cecil D.), The American Architect from The Colonial Era to The Present, New York, McFarland, 2003, p. 40. 44 Reavis (L. U.), Saint-Louis the Future Great City, Saint-Louis, Hobart & co, 1873, p. 88 45 Sanxay (Theodore Frederic), The Sanxay Family, BiblioBazaar, 2008, p. 195. 46 Schweikart (Larry), Banking in the American South from the Age of Jackson to Reconstruction, BâtonRouge, LSU Presse, 1999, p. 193.
42 41

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Courrier des États-Unis constamment cité entre 1828 et 1845. Il est un vendeur de poteries et de verreries françaises47 mais est également le vice-consul de France pour le port de Norfolk en Virginie48. En 1841, pour les villes de Mexico, de Tampico mais également de Rio de Janeiro, de Montevideo et de Buenos-Aires, les agents du journal pour ces villes sont tout simplement les consuls de France qui y sont installés. Enfin, ces agents semblent en majorité être des francophones. En effet, 56,25% des noms cités entre 1828 et 1845 sont de consonance française. Leur proportion augmente considérablement sous Frédéric Gaillardet puisqu’elle atteint 74% en 1842 et 79,31% en 1845. Ce dernier fait alors jouer son réseau de connaissances parmi les différentes communautés francophones du continent et s’appuie de plus en plus sur des francophones. Nous pouvons supposer sans trop nous tromper que cette stratégie a le double intérêt d’être en accord avec l’objectif de Gaillardet de faire du Courrier l’organe des populations franco-américaines et d’augmenter les ventes de son journal. Des agents francophones seront mieux implantés auprès des communautés francophones et pourront donc plus facilement le faire connaître et augmenter son nombre d’abonnés. La liste des villes où nous pouvons trouver des agents du Courrier des ÉtatsUnis permet de connaître la bonne santé du journal. Ainsi, entre 1836 et 1840, soit sous la direction de Charles de Behr, alors que le journal connaît d’importantes difficultés financières, le nombre de villes américaines où le journal à des agents passe de quarante-sept à quarante-et-un. Le graphique 16, ci-dessous, illustre bien la santé du Courrier. Entre 1828 et 1836, le journal connaît une période de croissance régulière ; de toute évidence, le journal s’installe de plus en plus dans les habitudes des francophones d’Amérique ainsi que dans le paysage médiatique nord-américain. Son réseau de distribution via ses agents se développe. Entre 1836 et 1840, la période de difficultés du Courrier sous Charles de Behr marque une cassure dans la période de croissance puis une décroissance. Enfin, avec l’arrivée de Frédéric Gaillardet, le Courrier connaît un renouveau et, très rapidement, le nombre des villes où sont installés des agents franchit les cinquante pour atteindre cinquante-huit en 1845. La corrélation entre le nombre d’agents et la santé du Courrier des États-Unis est essentiellement due au statut de ces

Forrest (William S.), The Norfolk Directory for 1851-1852, Norfolk, W. S. Forrest, 1851, p. 75. Burton (Harrison W.), The History of Norfolk, Virginia, Norfolk, Norfolk Virginian Job Print, 1877, p. 139.
48

47

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agents. Pour ceux-ci, le Courrier est un revenu complémentaire. Ils ne prennent cette charge que si elle peut leur rapporter assez de revenus pour être intéressante. Il faut donc soit qu’ils constatent l’intérêt des lecteurs dans leur localité pour ce journal, soit qu’ils espèrent que ce journal attirera assez d’intérêts dans leur ville.

Graphique 16 : L’évolution du nombre de villes américaines où sont installés des agents du Courrier des États-Unis 1828-1845
70 60 50 40 30 20 10 0
Année Année Année Année Année Année Année Année Année Année Année Année Année Année Année 1828 1829 1830 1831 1833 1834 1835 1836 1837 1838 1839 1840 1841 1842 1845
Nombre de villes où sont installés des agents du Courrier des Etats-Unis

B – Les agents aux États-Unis
Si le nombre de villes où sont installés des agents du Courrier des États-Unis connaît, sur l’ensemble de la période, une tendance à la hausse, il est important de savoir où le journal s’installe le plus et où il est le plus diffusé. Le graphique 17, cidessous, nous permet de constater la part écrasante des villes états-uniennes dans le réseau d’agents du Courrier sur le continent américain. En moyenne, sur l’ensemble de la période 1828-1845, 64% des villes ayant un agent sont situées aux États-Unis.

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Graphique 17 : Le poids moyen des villes états-uniennes où sont installés des agents du Courrier des États-Unis pour la période 1828-1845

36%

64%

Part des villes états-uniennes ayant un agent du Courrier Part des villes du continent américain hormis les Etats-Unis ayant un agent du Courrier

La graphique 18, quant à lui, nous permet de mieux comprendre l’évolution du poids des villes états-uniennes dans le réseau d’agents du journal et, par conséquent, dans sa distribution à travers le continent. A part pendant l’année de fondation en 1828, le pourcentage de villes états-uniennes ne descend jamais en dessous des 50%. Entre 1829 et 1840, ce pourcentage se maintient au-dessus de la barre des 60% avec un pic à 75% en 1830 et un autre à 71,5% en 1839. En termes de chiffres absolus, le maximum est atteint entre 1835 et 1838 : trente-deux villes états-uniennes comptent alors un agent du Courrier des États-Unis sur leur territoire. Entre 1841 et 1845, ce chiffre se maintient à trente-et-une villes.

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Graphique 18 : La répartition des villes où sont installés des agents du Courrier des États-Unis sur le continent américain entre 1828 et 1845
100% 90% 80% 70% 60% 50% 40% 30% 20% 10% 0%
An né e 18 An 28 né e 18 An 29 né e 18 An 30 né e 18 An 31 né e 18 An 33 né e 18 An 34 né e 18 An 35 né e 18 An 36 né e 18 An 37 né e 18 An 38 né e 18 An 39 né e 18 An 40 né e 18 An 41 né e 18 An 42 né e 18 45
Part des villes du continent américain hormis les Etats-Unis ayant un agent du Courrier Part des villes états-uniennes ayant un agent du Courrier

La répartition au sein des États-Unis est très hétérogène. Il existe un important pôle d’agents en Louisiane puis les autres sont répartis essentiellement à l’Est du Mississipi. Le poids de la Louisiane est considérable. Sur l’ensemble de la période 1828-1845, cet État regroupe en moyenne 42,36% des villes états-uniennes ayant un agent. A partir de 1833, il n’y a pas une seule année où le poids des villes de Louisiane tombe en dessous de 40%. En 1839 et 1840, il atteint même 50% et 53,57%. En chiffres absolus, entre 1836 et 1842, le nombre maximum de villes de Louisiane comptant des agents du Courrier des États-Unis est atteint et reste stable à quinze villes. Comme nous pouvons le constater dans la carte de la figure III (voir plus bas) représentant la distribution des agents dans les États-Unis de 1834, elle est le seul État qui compte cinq agents ou plus. La figure IV (voir plus bas) contenant la même carte mais pour l’année 1845, nous permet de constater que la Louisiane reste le seul État avec cinq agents ou plus. Il s’agit donc d’un État clef pour le Courrier des États-Unis. Il faut néanmoins attendre 1833 avant que la Louisiane ne prenne une place si importante dans le réseau d’agents. En 1828, il n’y a aucun agent dans une ville de Louisiane. En 1829, la Nouvelle-Orléans devient la première et seule ville de cet État comptant un agent sur

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son territoire. Puis, en 1830 et 1831, ce chiffre grimpe à sept villes, représentant un tiers des villes états-uniennes où est présent un agent du Courrier. La figure II, ci-dessus, permet de voir la répartition géographique de l’ensemble des villes de Louisiane ayant eu un agent du Courrier des États-Unis sur leur territoire entre 1828 et 1845.Tout d’abord, les deux-tiers des villes de Louisiane ayant eu un agent de ce journal sont situées dans ce que nous appelons aujourd’hui les paroisses acadiennes49, qui sont traditionnellement connues pour être le pays cadien où la population francophone est plus concentrée au XIXe siècle. Sur ce territoire, deux zones peuvent être distinguées : les villes situées le long du Mississippi et celles au cœur du pays cajun autour des villes plus importantes de Lafayette et d’Opelousas. La comparaison avec l’actuelle concentration de population d’origine française en Louisiane50 permet d’extrapoler sur le lien entre la présence d’agents du Courrier et la présence de populations francophones. Nous partons ici du postulat que les paroisses contenant encore une forte présence francophone (plus de 9%) sont, au XIXe siècle, des paroisses où les francophones sont déjà bien installés et nombreux. Seules trois paroisses en dessous des 9% de population d’origine française ont des villes avec un agent du Courrier. Pour la paroisse d’Orléans, la présence d’un agent est due au fait que c’est sur son territoire qu’est située la ville de la Nouvelle-Orléans, capitale culturelle et économique de la Louisiane et des populations francophones de cet État. Les paroisses contenant moins de 5% de la population d’origine française n’ont aucun agent du Courrier des États-Unis. Tout cela nous laisse à penser que la clientèle de Louisiane du Courrier des États-Unis repose essentiellement sur les communautés francophones locales.

En Louisiane, le terme paroisse (parish en anglais) correspond aux comtés que nous retrouvons ailleurs aux États-Unis. Il est un héritage de l’administration de la Louisiane par la France et l’Espagne au XVIIIe siècle, puissances catholiques qui avaient partagé le territoire en paroisses. 50 Il s’agit des chiffres de 1990. Nous n’avons pas pu trouver de cartes avec ces chiffres pour des années antérieures et surtout pour le XIXe siècle.

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Figure II : Les villes de Louisiane ayant eu un agent du Courrier des États-Unis entre 1828 et 1845

Source : carte établie à partir de Division of Administration, State of Louisiana, http://doa.louisiana.gov/census/demographic_themes.htm

La figure III, ci-dessous, permet de voir l’implantation du Courrier des ÉtatsUnis à travers les États de l’Union en 1834. Nous avons choisi cette date, car à ce moment, le Courrier atteint un maximum dans le nombre de villes états-uniennes hors de la Louisiane avec dix-huit d’entre elles ayant un agent. L’année 1834 est également pertinente parce que le réseau d’agent et de distribution du journal aux États-Unis n’est plus en phase de développement et de constitution. Il est alors, et pour la première fois, pleinement fonctionnel. Les modifications des années suivantes ne sont que réajustement conjoncturels. Dans l’analyse de cette carte, et dans celle de l’année 1845 de la figure IV, il faut toujours garder à l’esprit qu’elles ne représentent pas le nombre de lecteurs et la réalité de la distribution du Courrier des États-Unis à travers tout le

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pays. Dans les États sans agent, il peut y avoir des lecteurs qui passent directement par les bureaux du Courrier à New York pour recevoir leur journal. Néanmoins, comme nous l’avons dit plus haut, il nous semble que la présence d’agents est significative d’un groupe d’abonnés plus important dans la ville ou dans sa région proche. La répartition par État peut être trompeuse, ainsi la région de Philadelphie, Baltimore et Washington D.C. forment une zone plus petite où se trouvent trois agents. D’un autre côté, pour l’État de Pennsylvanie seule sa partie Est est desservie par Philadelphie. De plus, l’État du New Jersey ne compte aucun agent, mais la proximité de Philadelphie et celle de New York font que les lecteurs locaux n’ont pas forcément besoin d’un agent. Ils peuvent s’adresser aux représentants du journal dans les deux grandes villes voisines.

Figure III : La distribution des agents du Courrier des États-Unis selon les États en 1834

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Le premier constat que nous permet de faire la carte de l’année 1834 est la présence d’agents du Courrier dans de nombreux États. Sur les vingt-quatre États qui composent alors l’Union, quatorze, soit un peu plus de 58% d’entre eux, disposent d’agents. Trois États comptent plus d’un agent et moins de cinq : la Georgie, la Virginie et l’État de New York. Pour ce dernier, le bureau du Courrier dans la ville de New York n’est pas compté comme un agent. L’État de New York est le mieux desservi. Il y a un agent dans la capitale de l’État à Albany, un autre à West Point, où est présente une communauté de professeurs français51, et un dernier à Utica plus à l’ouest. En Virginie, ce sont Richmond et Norfolk, deux villes importantes, qui sont citées comme ayant un agent. En Georgie, les deux villes sont Savannah et Augusta. Le lien avec des communautés francophones est plus difficile à faire qu’en Louisiane. A part Saint-Louis dans le Missouri qui compte un agent, les villes citées dans l’Ohio, la Virginie, l’État de New York, le Kentucky, ou encore le Tennessee ne sont pas connues pour l’existence de communautés francophones. Il est même surprenant de voir que le Courrier, journal publié en français, est assez distribué dans ces États pour qu’un agent puisse s’y installer. La présence d’agents du Courrier des États-Unis semble dépendre d’autres facteurs comme la taille des villes, la concentration des pouvoirs économiques et politiques qui en sont conséquents. Ainsi, si nous regardons la liste des dix villes les plus peuplées des États-Unis en 183052, Sept d’entre elles ont un agent. Pour la Georgie, par exemple, Savannah et Augusta sont les deux plus grandes villes de l’État, bien avant Atlanta, et font partie des cinquante plus grandes villes du pays avec respectivement 7 303 et 6 710 habitants. Augusta, deuxième établissement de population de l’État au XVIIIe siècle, est, en 1834, un important centre de l’industrie du textile et de la poudre à canon. Savannah, quant à elle, est le port le plus important de l’État. Il en est de même pour Nashville dans le Tennessee, ville la plus peuplée de l’État et sa capitale. De plus, ce n’est pas parce que ces agents sont installés dans ces villes importantes, que leurs clients ne viennent que de ces villes. Nous pouvons supposer sans trop nous tromper que l’installation des agents dans ces villes, vers lesquelles convergent les réseaux

Cotte (Michel), De l’espionnage industriel à la veille technologique, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2005, p. 216-218. 52 Chiffres fournis par le U. S. Census Bureau : Recensement de 1830, http://www.census.gov/population/www/documentation/twps0027/tab06.txt

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économiques et de pouvoir régionaux, leur permet de couvrir un espace beaucoup plus important que le seul territoire à proximité de la ville. L’autre constat que nous permet de faire la carte de la figure III est celui de la clientèle sudiste du Courrier des États-Unis. En 1834, sur les quatorze États ayant un agent du Courrier, neuf d’entre eux sont situés au sud de la ligne Mason-Dixon, ce qui représente vingt-quatre des trente-et-un agents de ce journal aux États-Unis. Cela laisse à penser que la plupart des abonnés du Courrier des États-Unis en dehors de New York sont installés dans les États esclavagistes du Sud. D’ailleurs, dans les colonnes de ce journal plusieurs éléments nous montrent l’importance de la clientèle du Sud. Tout d’abord, nous comprenons mieux l’importance que revêt, pour la direction, une bonne circulation des informations en provenance et à destination du Sud. Nous avons déjà vu les retards de distribution du journal dans le Sud et comment le Courrier s’en plaint. De plus, dans un des numéros de la Semaine littéraire mettant en vedette le roman d’Eugène Sue, les Mystère de Paris, Frédéric Gaillardet explique que ses 3 500 numéros ont tous été vendus à New York53. Il ajoute que tous ces numéros ont été vendus sans que ne soit prise en compte la distribution dans le Sud, ce qui laisse à penser qu’il s’agit d’un grand centre de demandes de littérature française. Régis de Trobriand, dans le dernier numéro de la Revue du Nouveau-Monde, explique également que son échec est dû au manque d’abonnés de Louisiane sur lesquels il comptait pour rendre sa publication viable54. Si nous comparons la carte de 1834 à celle de l’année 1845 à la figure IV, ciaprès, il appert que les États du Sud comptent plus d’agents que ceux du Nord. Le Courrier est distribué dans dix États esclavagistes, soit un de plus qu’en 1834, tandis que le total des États où il est distribué se maintient à quatorze. Vingt-cinq des trente-etun agents du Courrier aux États-Unis sont dans le Sud, soit 80% d’entre eux. Les principaux changements entre 1834 et 1845 sont la perte du Maine et du Tennessee et l’apparition du Texas et du Mississippi. De plus dans le Nord, l’État de New York ne dispose plus que d’un seul agent à Albany. Par contre, l’Ohio passe de un à trois agents. L’apparition du Texas avec un agent dans le principal port de cet État à Galveston est à mettre en lien avec le réseau français et local de Frédéric Gaillardet au Texas55. Il suffit
Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 3, 7 mars 1843. Revue du Nouveau-Monde, volume IV, 15 octobre 1850. 55 L’expérience du Champ d’Asile, tentative de colonie militaire organisée par des bonapartistes a laissé une certaine présence française au Texas.
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de nous rappeler ses liens avec Saligny, le représentant de la France dans la République indépendante du Texas, mais également comment il a profité de son séjour sur place pour nouer des contacts avec des hommes influents tels que Houston et Lamar.

Figure IV : La distribution des agents du Courrier des États-Unis selon les États en 1845

C – Les autres points de distribution
Mais le Courrier des États-Unis n’est pas distribué qu’aux États-Unis. Nous rencontrons ses agents dans d’autres régions du Nouveau Monde et aussi en Europe. En ce qui concerne le réseau des agents du Courrier au Canada, il y a peu à dire. Brièvement en 1829, la ville de Trois-Rivières, située entre Montréal et Québec sur le Saint-Laurent, dispose d’un agent. Par contre, dès 1828 et jusqu’en 1845, nous trouvons les deux principales villes du Bas-Canada, Montréal et Québec, dans la liste des villes ayant un agent du Courrier. Les libraires sont bien représentés. De 1829

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jusqu’en 1836, Samuel Neilson, libraire et fils de John Neilson, homme politique influent proche du Parti canadien jusque dans les années 1830, est l’agent du Courrier dans la ville de Québec. A Montréal, Edouard-Raymond Fabre, beau-frère d’Hector Bossange, ami de Louis-Joseph Papineau, libraire influent, est l’agent du Courrier dans cette ville à partir de 1833. Son nom apparaît encore dans la liste de 1845 et nous pouvons aisément imaginer qu’il reste agent jusqu’à sa mort en 1854. L’Amérique latine et les Caraïbes forment une vaste zone dans laquelle le Courrier des États-Unis va peu à peu étendre son réseau d’agents. Le graphique 19, cidessous, illustre la progression du journal dans cette partie des Amériques. Entre 1828 et 1840, le nombre de villes avec un agent du Courrier se maintient au dessous des treize. En 1835, les agents du Courrier sont beaucoup plus présents dans les Caraïbes que sur le continent avec onze villes dans les îles. Nous rencontrons des agents dans les colonies françaises du Golfe du Mexique : la Guadeloupe et la Martinique. Cuba, quant à elle, compte trois villes avec des agents. Cette île compte une veille présence française depuis la deuxième moitié du XVIIIe siècle et est traditionnellement francophile56. En Haïti, ancienne colonie française devenue indépendante après la révolution dirigée par Toussaint-Louverture, nous en comptons deux. Sur le continent, les deux villes sont Veracruz, porte d’entrée maritime du Mexique, et Carthagène, port de Colombie. Nous verrons plus tard que, non seulement, il existe dans les grands ports d’Amérique latine des communautés françaises mais que les élites de ces pays sont souvent francophiles et parlent le français. Il faut ajouter à cela que la Révolution française et l’Indépendance des États-Unis sont, au moment du mouvement d’émancipation de l’Amérique espagnole des modèles et marquent profondément ces sociétés. Nombre de Français installés dans les colonies espagnoles de l’Amérique latine participent activement au mouvement d’indépendance dans la décennie 181057. Après 1840, avec l’arrivée de Frédéric Gaillardet à la tête du Courrier des États-Unis, le nombre d’agents en Amérique latine et dans les Caraïbes double, passant de onze villes avec des agents à vingt-deux. En 1845, ce nombre atteint vingt-cinq. Les îles des Caraïbes restent majoritaires avec dix-sept villes. Cuba compte désormais cinq

Yacou (Alain), « Francophobie et francophilie à Cuba au temps des révolutions françaises et haïtiennes », Lamore (Jean) (sous dir.), Cuba et la France, actes du colloques de Bordeaux (décembre 1982), Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 1995, p. 57-84. 57 Buchet (Christian) et Vergé-Franceschi (Michel) (sous dir.), La mer, la France et l’Amérique latine, Paris, Presses universitaires Paris- Sorbonne, 2006, p. 409.

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villes, tout comme l’île de Porto Rico. La Guadeloupe et la Martinique restent représentées. Sur le continent, le réseau d’agents du Courrier s’étend plus au sud jusqu’à Montevideo et touche même l’Amérique lusophone à Rio de Janeiro. Le Mexique compte deux villes avec des agents : Veracruz et la capitale Mexico. Le Vénézuela entre également dans le réseau des agents du Courrier avec trois villes dont la capitale. Il y a donc là une véritable stratégie d’implantation de la direction du Courrier des États-Unis dans le reste du continent. Il s’implante dans quatre nouvelles capitales d’États continentaux. Cuba devient un centre important du réseau, d’ailleurs Frédéric Gaillardet se rend sur place pour assurer une meilleure distribution du Courrier en 1842.

Graphique 19 : Le réseau d’agents du Courrier des États-Unis en Amérique latine et dans les Caraïbes entre 1828 et 1845
30 25 20 15 10 5 0
18 né 28 e An 182 9 né e 18 An né 30 e An 183 1 né e An 183 3 né e A n 18 né 34 e An 183 5 né e 18 An né 36 e A n 18 né 37 e An 183 8 né e 18 An né 39 e A n 18 né 40 e An 184 1 né e An 184 2 né e 18 45 An né e An

Nombre de villes d'Amérique latine et des Caraïbes ayant un agent du Courrier

Il reste l’Europe, ou plus précisément la France. Seule la France compte des agents, tous situés à Paris. Ils apparaissent tardivement dans le réseau d’agents du Courrier. Nous rencontrons pour la première fois le libraire Hector Bossange comme agent parisien en 1842. En 1845, Henri Gaillardet, le frère de Frédéric, dont nous avons

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vu les liens d’affaires et de représentation du Courrier qu’il exerce à Paris, s’ajoute au fameux libraire parisien. Il est difficile de savoir si ce faible nombre d’agents en France est une volonté de la direction du Courrier ou lié au faible nombre d’abonnés. Néanmoins, leur apparition si tardive doit être replacée dans une stratégie plus large d’augmentation du nombre d’agents du Courrier en Amérique latine et en France. Le Courrier des États-Unis est donc distribué à travers tout le continent américain essentiellement via les services de poste. Les agents de ce journal forment un réseau qui nous permet de situer les points de distribution les plus importants. Les ÉtatsUnis sont le pays où le Courrier est le plus distribué, et au sein des États-Unis, les États esclavagistes sont les plus représentés. Avec l’arrivée de Gaillardet et sa volonté de faire du Courrier l’organe des populations franco-américaines, c’est-à-dire de toutes les communautés francophones des Amériques, la distribution vers l’Amérique latine prend un nouvel essor et étend la distribution du Courrier à travers les ports les plus importants où sont présentes des communautés francophones. Maintenant que nous avons une vision d’ensemble de la diffusion du Courrier à travers les États-Unis et tout le continent, nous nous proposons de descendre un peu plus dans le détail, pour dresser une esquisse des lecteurs de ce journal à travers le monde. Qui sont ces personnes qui lisent le Courrier ? Francophones ? Francophiles ? Et pour quelles raisons lisent-ils ce journal ?

III – Le lectorat aux États-Unis
Les lecteurs du Courrier vivant aux États-Unis peuvent être séparés en deux grands ensembles : ceux qui composent une communauté francophone disparate et les États-uniens. Les premiers obligent le Courrier à être un journal communautaire dans lequel la communauté de New York occupe la première place.

A – Les communautés francophones aux États-Unis
La communauté francophone aux États-Unis est un groupe hétérogène, si bien qu’il vaut mieux parler des communautés francophones. Parmi ces communautés nous

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trouvons des Créoles, blancs d’origine française nés en Louisiane ou dans les Caraïbes. Ce groupe-là, exclusivement installé dans l’État de Louisiane, compte des Créoles originaires de Louisiane et d’autres qui ont fui Haïti dès les débuts de la Révolution haïtienne en 1791 et qui sont venus grossir les rangs des francophones de la Louisiane. Parmi les francophones de Louisiane, les Cadiens, descendants des Acadiens déportés des actuelles provinces canadiennes de l’Ile-du-Prince-Edouard, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse par les autorités anglaises en 1755, forment un groupe bien particulier. Ils sont surtout concentrés dans les actuelles paroisses acadiennes de l’État de Louisiane, c’est-à-dire dans le Sud-Ouest. Ils se mélangent peu avec les Créoles qui se tiennent dans les grandes villes comme la Nouvelle-Orléans et forment l’élite. Toujours sur le territoire de l’État de Louisiane, nous trouvons une autre population francophone. Il s’agit des Français qui émigrent aux États-Unis pour des raisons politiques ou économiques. Paul Arpin, par exemple, est un de ceux-là puisqu’il fuit les lois de censure de la presse en France. Frédéric Gaillardet, quant à lui, arrive avec ses frères à la Nouvelle-Orléans en souhaitant s’enrichir. Les contacts entre Français exilés et Créoles sont plus nombreux. En 1860, on estime que 15 000 Français nés en France vivent en Louisiane58. Créoles et Français émigrés aux États-Unis vivent le plus souvent dans les mêmes villes, ils forment une société commune et se mélangent facilement. D’ailleurs le terme Créole désigne alors, en Louisiane, aussi bien les Créoles locaux ou des Antilles que les Français nouvellement arrivés. Ce sont ces Créoles-là ainsi que les Français installés en Louisiane qui forment le principal bassin des lecteurs du Courrier. En 1830, le nombre de francophones à la Nouvelle-Orléans est estimé à un peu plus de 30 000 personnes, soit les deux tiers de la population. En 1870, la part des francophones a baissé. Ils sont 70 000 habitants de la Nouvelle-Orléans à parler le Français, soit 34,56% des habitants de la ville59. Mais la présence d’agents de ce journal ailleurs que dans les deux grandes villes de Louisiane – la Nouvelle-Orléans et Baton-Rouge –, soit autour de Lafayette, à Napoleonville, à Opelousas ou encore à Thibodaux, en plein pays cadien montre que les Cadiens sont également des lecteurs qu’il ne faut pas sousestimer. De plus, il reste ici et là des communautés francophones sur l’ancien territoire de la Louisiane française60, surtout le long du Mississippi. Frédéric Gaillardet en parle
Smith-Thibodeaux (John), Les Francophones de Louisiane, Paris, Editions Entente, 1977, p. 30. Idem. 60 La Louisiane française forme au XVIIe et au XVIIIe siècle un vaste territoire autour de la vallée du Mississippi, contrôlé par la France. En 1803, Bonaparte la vend aux États-Unis.
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un peu dans plusieurs articles. Il cite d’ailleurs la ville de Saint-Louis dans le Missouri comme un centre autour duquel gravitent des descendants de Français. Mais nous n’avons trouvé aucun document sur ces communautés francophones. Les Canadiens français forment un autre groupe important aux États-Unis. Ils sont alors installés dans la région des Grands-Lacs. Vers 1850, l’actuel Michigan compte 20 000 habitants qui se disent Canadiens français dont 14 000 sont nés dans le Haut ou le Bas-Canada61. Dans l’Illinois, c’est dans le comté de Kankakee, où est présent un vieux comptoir de traite de fourrure française, que se développe un autre groupe de Canadiens français. Dans la première moitié des années 1840, 1 000 familles canadiennes-françaises s’installent dans le comté de Kankakee62. Chicago, Detroit, disposent également de petites colonies canadiennes-françaises. De plus, les activités minières et forestières dans le Wisconsin et le Michigan attirent une immigration saisonnière de jeunes Canadiens français63. Mais il s’agit de groupes composés de paysans et d’ouvriers, de personnes qui ne sont pas assez lettrées pour lire le Courrier des États-Unis. Notons également qu’après 1837 et 1838, plusieurs Canadiens français viennent s’installer en Nouvelle-Angleterre et dans l’État de New York. Il s’agit exclusivement de patriotes en exil. Certains se regroupent dans le Vermont et fondent le journal le Patriote canadien. Amédée Papineau, le fils de Louis-Joseph, chef de file des patriotes, s’installe par exemple à New York où il ouvre un cabinet d’avocat. Même si la plupart de ces exilés politiques ont toutes les chances d’être des lecteurs du Courrier des États-Unis, ils ne forment pas une communauté assez nombreuse et bien établie. De plus, la plupart d’entre eux retournent au Bas-Canada dans les années 1840. Quant à l’immigration des Canadiens français vers les usines de la Nouvelle-Angleterre, elle est d’abord saisonnière dans les années 1850 avant de devenir plus importante à partir 1860 et de s’installer durablement dans ces États sous la forme de communautés64. A partir du moment où la population canadienne-française se fixe plus durablement, elle développe rapidement une presse communautaire dans les différentes villes où elle est installée. Il y a peu de chance qu’elle lise le Courrier des États-Unis.
McQuillan (Aidan), « Les communautés canadiennes-françaises du Midwest américain au dixneuvième siècle », Louder (Dean R.) et Waddell (Eric) (sous dir.), Du continent perdu à l’archipel retrouvé. Le Québec et l’Amérique française, Québec, Pressses de l’Université Laval, 1983, p. 99. 62 Ibid., p. 105-107. 63 Roby (Yves), Les Franco-américains de la Nouvelle-Angleterre 1776-1930, Québec, Septentrion, 1990, p 18. 64 Weil (François), Les Franco-américains, Paris, Belin, 1989, p. 14.
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Il reste donc les Français qui émigrent aux États-Unis mais qui ne s’installent pas en Louisiane. Eux aussi arrivent dans le Nouveau Monde pour des raisons politiques. Chaque révolution jette sur les côtes des États-Unis un flot d’opposants politiques fuyant un nouveau régime dans lequel ils ne se reconnaissent pas et qui leur laisse peu de place. Ces Français ne vont pas tous en Louisiane. Par ordre chronologique, les premiers d’entre eux sont les aristocrates qui fuient la Révolution. La première vague d’immigration, celle de la noblesse française fuyant la Révolution, débute dès 1789. Le flux se tarit en 1797. Cette vague royaliste se mélange à l’immigration en provenance d’Haïti entre 1791 et 1792. Elle compte des grands noms de la noblesse française dont les trois fils de Philippe-Egalité ou encore l’écrivain Chateaubriand. Ceux qui ne vont pas vers la Louisiane se laissent tenter par les grandes villes de l’Est : Philadelphie, New York, Boston et Charleston65. Mais cette vague royaliste n’est pas composée que de nobles français. La Marquise de La Tour de Pin débarquant à Boston en 1794 note que, à son arrivée, elle rencontre « des gens fort communs : des marchands ruinés ; des ouvriers qui cherchaient du travail »66. Avant la révolution, il existe déjà des journaux francophones tenus par des Français à Philadelphie et à Boston67. Néanmoins la vague royaliste vient ajouter un nombre plus conséquent de Français. Ainsi entre 1792 et 1799, sept journaux français sont fondés essentiellement à Philadelphie68. Mais New York dispose également d’un journal ayant une longue longévité : la Gazette française et américaine, qui est publiée de juillet 1795 à octobre 1799, est installée à New York. Ronald Creagh, dans son ouvrage sur les Français aux États-Unis, explique bien que si l’on parle de vague royaliste, la communauté française n’est alors ni homogène en tant que corps social – nous n’y trouvons pas que des nobles – ni homogène dans ses tendances politiques puisque les Français originaires des Antilles comptent de nombreux républicains dans leurs rangs69. Si la plupart des aristocrates rentrent en France après 1802 et surtout après 1815, bon nombre des réfugiés de Saint-Domingue, ayant fui la Révolution haïtienne et étant incapable de récupérer leurs biens dans ce nouveau territoire indépendant de la France,
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Creagh (Ronald), Nos cousins d’Amériques, Histoire des Français aux États-Unis, Paris, Payot, 1988, p. 209. 66 Ibid., p. 210. 67 Grolleau-Fricard (Anthony), Le Québec et le Canada dans la presse francophone états-unienne au XIXe siècle, Mémoire de DEA en Histoire, sous la direction d’André Kaspi, Université de Paris 1, 2001, p. 81. 68 Idem. 69 Creagh (Ronald), op. cit., p. 218.

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restent aux États-Unis. Ils s’ajoutent au socle de la communauté française installée durablement aux États-Unis. Deuxième vague d’immigration française, les bonapartistes et les républicains arrivent à leur tour à partir de 1815. Ils s’ajoutent aux 25 000 Français émigrés toujours installés aux États-Unis70. Nous avons vu précédemment l’importance du réseau bonapartiste autour du Courrier des États-Unis. Là aussi, nous retrouvons des grands noms de la période napoléonienne, dont le frère aîné de l’empereur, mais également des anciens soldats, demi-soldes fuyant la répression en France. La révolution de 1830 et la politique d’ouverture de Louis-Philippe à l’égard des anciens bonapartistes favorisent le retour de nombre d’entre eux dont le général Lallemand. Pourtant, d’autres comme le prince Lucien Murat ou encore les Lacoste, Coudert et Peugnet restent plus longtemps aux États-Unis. Les bonapartistes aux États-Unis portent des projets d’implantation qui n’aboutiront jamais comme Démopolis et Aigleville en Alabama, ou encore le Champ d’Asile au Texas71. Néanmoins, ils se concentrent plus en Louisiane, à Philadelphie et à New York. Après l’échec de l’implantation à Aigleville, en Alabama, quelques-uns des membres de cette communauté s’installent à Mobile72. Cela explique la présence d’un agent du Courrier dans cette ville dès 1830. Celui-ci se nomme Basil Meslier. En 1818, l’association chargée d’implanter une colonie bonapartiste en Alabama le charge d’explorer différents sites dont celui sur lequel il est finalement décidé de fonder Démopolis73. Joseph Lakanal, ancien conventionnel et régicide, fait partie de ces bonapartistes et républicains qui tentent de s’installer à Démopolis puis à Aigleville et qui, par la suite, s’installent à Mobile74. Enfin, à l’autre bout du continent, en Californie, se développe une communauté française d’abord réduite. Dans les années 1830, il s’agit de pionniers : médecins, enseignants, viticulteurs75. Les installations se poursuivent dans les années

Ibid., p. 229. Ibid., p.230. 72 Saugera (Eric), Renaître en Amérique ?, Réfugiés et exilés français aux États-Unis : l’aventure de la vigne et de l’olivier 1815-1865, Thèse de Doctorat en Histoire, sous la direction de Jacques Weber, Université de Nantes, 2007, p. 378. 73 Pickett (Albert James), History of Alabama and Incidentally of Georgia and Mississippi, from The Earliest Period, Charleston, Walker and James, 1851, volume II, p. 388. 74 Dawson (John Charles), Lakanal, The Regicide; a Biographical and Historical Study of The Career of Joseph Lakanal, Mobile, University of Alabama, 2003, p. 142-164. 75 Foucrier (Annick), Le rêve californien, migrants français sur la côte pacifique (XVIIIe-XXe siècles), Paris, Belin, 1999, p. 51-56.
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1840. Les Français deviennent alors des éleveurs de bétail76. Nous les retrouvons aussi dans le commerce77. Mais leur nombre reste faible. En 1836, deux recensements du district de Los Angeles chiffrent le nombre de Français à cinq et neuf personnes78. La découverte d’or dans le nord de la Californie provoque la fameuse première ruée à laquelle participent des Français. Il s’agit d’abord des Français déjà installés en Californie79. Par la suite, la Californie marque l’imaginaire d’une population française aux prises avec une situation économique difficile. Le rêve californien attire entre 25 000 et 30 000 Français80. Devant la croissance incroyable de cette communauté française, le Courrier des États-Unis lance une édition californienne en juin 1850. Royalistes, bonapartistes, républicains se succèdent pendant la première moitié du XIX siècle. Personnages renommés, bourgeois, hommes du commun, leurs destinées sont diverses et se cristallisent autour de la Louisiane mais également à Boston, à New York et à Philadelphie, tout comme à Mobile dans l’Alabama. A ces différentes vagues d’immigration, s’ajoutent les Français qui, comme Gaillardet et ses frères, viennent faire des affaires, tenter de gagner beaucoup d’argent. La communauté des Français aux États-Unis est donc un vaste ensemble hétérogène constamment en mouvement entre la France et les États-Unis mais aussi au sein de ce pays et du continent américain. Lassalle, directeur du Courrier à partir des années 1850, est libraire à Rio de Janeiro dans les années 1840. Masseras, rédacteur adjoint de Gaillardet puis rédacteur en chef du Courrier des États-Unis en 1853, quitte New York dans les années 1860 pour aller au Mexique. Arpin et Gaillardet, mais aussi Barthe, un temps copropriétaire du Courrier, s’installent d’abord en Louisiane avant de tout quitter pour tenter leur chance à New York. Il est donc difficile de bien identifier cette communauté française, d’autant plus qu’elle est dispersée un peu partout à travers l’Union. Quoi qu’il en soit, et n’en déplaise à Frédéric Gaillardet, le Courrier des ÉtatsUnis est d’abord le journal de la communauté française de New York. Certes, en janvier 1834, la rédaction chiffre ses lecteurs new-yorkais à un sixième de ses abonnés81. Mais nous savons qu’en 1843, la plupart des 3 500 numéros de la Semaine littéraire
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Ibid., p. 57. Ibid., p. 59-62. 78 Ibid., p. 73. 79 Ibid., p. 106. 80 Ibid., p. 112. 81 Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 94, 25 janvier 1834.

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fraîchement publiés disparaissent rapidement à New York, alors que les autres demandes comme celles de Louisiane ne sont pas encore arrivées82. Henry de Courcy, lorsqu’il débarque à New York en 1845, constate l’influence et la diffusion du Courrier des États-Unis dans la communauté française de la ville. Il écrit alors à l’Univers, dont il est le correspondant, que le Courrier « est sur toutes les tables françaises »83. Mais qu’en est-il du poids de cette communauté new-yorkaise ? François Weil, dans son ouvrage Histoire de New York, chiffre la présence française dans cette ville à 5 000 personnes en 1850 et 10 000 en 188084. Pourtant, plusieurs sources contemporaines nous permettent de croire que les Français installés à New York sont alors plus nombreux. La première source est une lettre, datée du 15 août 1842, envoyée par le Consulat de France au Ministère à Paris85. Le consul y répond à des questions de Paris sur le nombre de Français à New York. Tout d’abord, il fait le constat de son incapacité à connaître exactement ce nombre. Les Français arrivant aux États-Unis n’ont pas d’obligation d’immatriculation ou de déclaration de présence auprès des bureaux consulaires. Néanmoins, il estime le nombre de New-yorkais français ou d’origine française à 30 000 personnes. New York comptant 312 710 habitants en 184086, la population française représenterait alors un peu moins de 10% des New-yorkais. Pour être plus précis dans ses estimations, le consul tente de réduire ce chiffre aux seuls Français. Il définit lui-même ce qu’il entend prendre en compte : « […] ceux qui ne sont arrivés dans New York que depuis une époque […] rapprochée pour que leur fusion dans la population américaine n’ait pas encore reçu la fonction du temps, et ceux qui n’ont pas été naturalisés encore ». Sa définition est délicate. Qu’il compte tous les Français qui ne sont pas devenus citoyens des États-Unis, soit. C’est une bonne méthode de calcul. Mais pourquoi rajouter ceux qui n’ont pas été encore américanisé. Cela signifie-t-il que dans son estimation il retire les Français non naturalisés mais qu’il considère déjà comme

Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 3, 7 mars 1843. Sylvain (Philippe), La vie et l’œuvre de Henry de Courcy (1820-1861), premier historien de l’Église catholique aux États-Unis, Québec, Les Presses universitaires Laval, 1955p. 63. 84 Weil (François), Histoire de New York, Paris, Fayard, 2005, p. 123. 85 Archives du Ministère des Affaires Étrangères à Nantes, Fonds du Consulat de New York, Série B, Carton 7. 86 Chiffres fournis par le U. S. Census Bureau : Recensement de 1840, http://www.census.gov/population/www/documentation/twps0027/tab07.txt
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trop proches de la culture locale ? Il s’agit d’une définition qui rend son estimation complètement subjective. Il évalue le nombre de Français tels qu’il les a définis à 10 000 personnes. Il ajoute que, dans ce total, les Français récemment arrivés sont majoritaires. Ensuite, il estime que les Français installés à New York depuis dix ou douze ans représentent 10 000 autres personnes. Sur ces Français-là, la grande majorité est naturalisée. Voila des calculs d’apothicaires qui compliquent plus qu’ils ne simplifient les estimations du consul. Une partie de ces 10 000 Français installés depuis longtemps ne sont ni naturalisés, ni américanisés et sont donc également compris dans l’autre estimation des 10 000 Français installés à New York. Au total, combien représentent les personnes nées en France et vivant à New York, naturalisées ou pas ? Difficile à dire. Entre plus de 15 000 et moins de 20 000. Pour bien comprendre les estimations du consul, il faudrait alors ajouter un minimum de 10 000 personnes supplémentaires d’origine française mais pas nées en France. Nous aurions donc un bassin non négligeable de francophones. Bien évidemment, il n’y a pas 30 000 lecteurs potentiels du Courrier. Ce chiffre prend en compte des familles entières et des milieux différents sans distinction. Henry de Courcy offre une autre source nous permettant d’estimer, à peu près à la même époque, le nombre de Français à New York. Il ne s’embarrasse pas des détails de la naturalisation ou de l’acculturation. Il ne semble prendre en compte que le nombre de Français nés en France. En 1845, il chiffre à 15 000 individus la communauté française locale87. Si nous faisons un rapprochement avec les chiffres donnés par le consul, nous sommes bien dans la fourchette du plus de 15 000 et moins de 20 000. Henry de Courcy nous donne une autre information sur cette communauté. Selon lui, elle est au moins pour moitié composée de familles de négociants aisés. Enfin, notre dernière source est le Courrier des États-Unis. A plusieurs reprises, il donne des chiffres sur la communauté française de New York ainsi que des informations sur sa composition. Le 24 juin 1837, le Courrier dénonce les propos du journal new-yorkais l’Express qui attaque la France et les Français88. La rédaction du Courrier tente alors de prouver aux New-yorkais que les Français n’ont rien à voir avec le portrait peu flatteur de mendiants, de spéculateurs qu’en dresse l’Express. Elle s’appuie sur l’exemple des Français de New York, qu’on ne rencontre jamais dans les
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Sylvain (Philippe), op. cit., p. 53. Courrier des États-Unis, volume X, numéro 35, 24 juin 1837.

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prisons de l’État, ni à mendier sur les trottoirs. Et lorsque la crise frappe, comme celle qui touche alors les États-Unis, que les établissements ferment les uns après les autres, le Courrier met au défi ses lecteurs de trouver une maison française en faillite. Dans ce texte, la rédaction fait une estimation du nombre de Français installés dans la ville impériale. Selon lui, il y aurait plus de 12 000 Français à New York. Un an plus tard, en juin 1838, le Courrier nous donne d’autres informations sur la communauté de New York89. Il la chiffre à 20 000 Français et ajoute qu’une grande partie des membres de cette communauté travaille dur et n’a pourtant pas les moyens de payer l’instruction de leurs enfants. Tout cela confirme la fourchette de 15 000 à 20 000 Français vivant à New York entre 1835 et 1845. Mais l’image d’une communauté aisée que nous donne Henry de Courcy est écornée. Il ne faut pas ignorer la présence d’une population composée d’artisans, d’ouvriers, de gens du peuple venus en Amérique en espérant trouver une meilleure vie et vivant dans des situations précaires. La Société française de bienfaisance de New York nous permet de constater l’existence de cette frange de la population française dans cette ville. Fanny Grolleau, dans son mémoire de Master, a cherché dans le Courrier des États-Unis les articles traitant de cette société90. Elle a ainsi pu retracer son histoire et ses activités sur l’ensemble de la période. Le Courrier des États-Unis nous livre un bref historique de la Société de bienfaisance dans un article publiée en janvier 1829. Fondée le 8 octobre 1806, son objectif principal est de « procurer des secours aux Français et aux Suisses qui, dans cette ville, pourraient se trouver dans le besoin »91. Destinée uniquement aux Français92, regroupant uniquement des Français, il s’agit d’une association communautaire importante qui prône des principes de solidarité entre les membres d’une même communauté. Elle est gérée par des administrateurs élus, selon une charte accordée par l’État de New York en 1819 et une constitution interne adoptée en 182393. Son financement se fait essentiellement sur la base des cotisations annuelles des membres. Ils sont 220 en 1845 et 330 en 185094. Les donations, les ventes de charité et les intérêts sur les sommes placées et non
89 90

Courrier des États-Unis, volume XI, numéro 31, 16 juin 1838. Grolleau (Fanny), Le Courrier des États-Unis et les Français de New York 1828-1850, Mémoire de Master en Histoire, sous la direction de Mickael Augeron, Université de La Rochelle, 2008. 91 Courrier des États-Unis, volume I, numéro 46, 10 janvier 1829. 92 L’élément suisse de la Société n’est plus présent au moment de la fondation du journal en 1828. 93 Grolleau (Fanny), op. cit., p. 61. 94 Ibid., p. 95-96.

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dépensées viennent augmenter les recettes. Ses dépenses sont destinées à améliorer le sort des Français de New York dans la détresse. L’aide prend la forme de donations en argent ou biens matériels. Elle aide aussi à rapatrier des Français en France ou à s’installer dans l’Ouest95. Après 1835, elle ouvre également une école gratuite pour les enfants de Français96. Sur l’origine de ces Français dans le besoin, nous avons quelques informations. Dans la première moitié de la décennie 1830, les demandeurs sont surtout des Français installés depuis longtemps dans la ville et des réfugiés de Saint-Domingue. Par contre, dans la seconde moitié de cette décennie, la Société est plus sollicitée pour venir en aide à des Français du Haut et du Bas-Rhin97.

Graphique 20 : Les comptes de la Société française de bienfaisance de New York entre 1828 et 1850
4 500,00 $ 4 000,00 $ 3 500,00 $ 3 000,00 $ 2 500,00 $ 2 000,00 $ 1 500,00 $ 1 000,00 $ 500,00 $ 0,00 $

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Dépenses

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Sources : Grolleau (Fanny), Le Courrier des États-Unis et les Français de New York 18281850, Mémoire de Master en Histoire, sous la direction de Mickael Augeron, Université de La Rochelle, 2008, p. 97.

95 96

Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 137, 13 janvier 1846. Grolleau (Fanny), op. cit., p. 60. 97 Ibid., p. 61.

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L’étude du graphique 20, ci-dessus, permet de constater deux choses. Tout d’abord les recettes de la Société française de bienfaisance de New York ne sont pas régulières. Néanmoins la tendance sur la période 1828-1850 est à la hausse puisque elle connaît une croissance de ses revenus de 279,73% en deux ans. 1833 est la seule année pendant laquelle les recettes sont inférieures aux dépenses de 30 dollars. De plus, entre 1836 et 1839, la différence entre les entrées et les sorties est supérieure à 1 000 dollars. Cela signifie que la société est bien gérée et bien implantée dans la communauté française pour drainer les dons et les adhésions. Pour ce qui est des dépenses, elles ont aussi une tendance à la hausse. Elles augmentent de 252,16% en douze ans. Cette augmentation est peut-être accentuée par la grande marge de manœuvre que permettent une hausse des recettes et des bénéfices constants. Néanmoins, l’existence continue de la Société et de ses activités, l’étude de ses dépenses toujours en accord avec ses objectifs valident l’idée que, effectivement, les besoins des Français en difficultés sont en augmentation. Dès lors, la communauté française de New York ne semble pas aussi homogène qu’un Henry de Courcy semble le dire. D’ailleurs celui-ci, dès son arrivée en 1845, adhère et siège parmi les administrateurs de la Société de bienfaisance98. Il y a de vrais besoins. Une partie non négligeable des Français de New York vivent des situations difficiles. A l’inverse, l’image des Français de New York, tout milieu confondu, n’est pas des meilleures, malgré les déclarations du Courrier de juin 1837, qui les présente comme des modèles de la société new-yorkaise99. En juillet 1841, Julie Papineau, la femme du chef des patriotes canadiens, alors en exil à Paris, écrit à son fils Amédée récemment installé à New York ce peu élogieux jugement sur les Français : « Défie-toi des Français, car à New York c’est souvent la lie du peuple qui y est et, comme tu es jeune et sans expérience, ils pourraient te faire travailler sans te payer »100. Voila donc le rapide portrait de la communauté française de New York dans laquelle vivent les directeurs et les rédacteurs du Courrier des États-Unis. C’est également dans cette communauté que ce journal va chercher son premier bassin de lecteurs. Si nous regardons les annonces publiées en fin de journal, il s’agit

98 99

Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 141, 22 janvier 1846. Courrier des États-Unis, volume X, numéro 35, 24 juin 1837. 100 Papineau (Julie), Une femme patriote, correspondance, 1823-1862, Québec, Septentrion, 1997, p. 230.

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essentiellement de publicités pour des commerces ou des activités situées à New York, parfois à Philadelphie ou à Saratoga, mais jamais pour la Nouvelle-Orléans ou des commerces français installés à Saint-Louis ou à Mobile. Or, le nombre d’annonces du Courrier ne cesse d’augmenter en même temps que le réseau d’agents du Courrier s’étend. Entre 1828 et 1845, nous passons d’un total annuel de quatre-cent-vingt annonces publiées à 3 994101. Pourtant, les publicités états-uniennes insérées dans les colonnes du Courrier ne sont que des publicités pour des établissements new-yorkais et, en grande majorité, français. Par exemple, sur les huit cents dix-sept annonces publiées dans le Courrier en 1832, seulement deux cent vingt-et-une d’entre elles sont des publicités pour des établissements ou des particuliers états-uniens102. Le reste représente essentiellement des annonces d’établissements français de New York. Si nous revenons à la Société française de bienfaisance de New York, son actualité, ses décisions, la composition de son comité d’administrateur mais également son bilan annuel sont régulièrement publiés dans les colonnes du Courrier des ÉtatsUnis et cela dès janvier 1829. Par contre, nous ne trouvons que rarement les mêmes informations pour les Sociétés françaises de bienfaisance de la Nouvelle-Orléans ou de Philadelphie. En règle générale, c’est toute la vie de la communauté française de New York que nous retrouvons en filigrane à travers les numéros du Courrier des États-Unis. Cette situation illustre l’importance du lectorat new-yorkais et souligne le fait que le Courrier est avant tout un journal communautaire new-yorkais. Ainsi, lors de la venue du prince de Joinville aux États-Unis en 1841, la rédaction du journal ne dit que quelques mots, même pas la moitié d’une colonne, sur la réception du prince par les Français de Philadelphie103. Par contre, les préparatifs à New York sont clairement annoncés en septembre 1841 par une lettre du consul de France, détaillés avec la liste des organisateurs, les discussions autour de la formule choisie, etc.104. Dans ce même numéro, le Courrier s’attarde sur le succès du navire du prince, la Belle-Poule, alors amarrée dans le port de New York. Les curieux se pressent le long du quai et paient même des bateliers pour pouvoir s’approcher encore plus près. Enfin, le 25 septembre, il

Grolleau (Fanny), op. cit., p. 84. Ces chiffres ont été obtenus grâce aux travaux de Fanny Grolleau sur les annonces dans le Courrier des États-Unis . Grolleau (Fanny), op. cit.. 103 Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 93, 2 octobre 1841. 104 Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 89, 23 septembre 1841.
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publie une description de la réception des Français de New York en l’honneur du prince de Joinville105. La plupart des organisations françaises installées à New York trouvent une place dans les colonnes du Courrier. Ainsi, en 1830, ce journal informe ses lecteurs sur les préparatifs d’une fête organisée par la ville de New York en l’honneur de la Révolution de Juillet. Dans un article daté du 20 novembre, le Courrier décrit la composition du comité de Français chargé de représenter la communauté française newyorkaise106. Nous trouvons dans cet article les tâches de chacun des membres du comité, ses décisions. Quelques jours plus tard, la fête est détaillée dans un autre article, sur trois colonnes, occupant pratiquement toute la page107. Des célébrations, de réactions de Français dans d’autres villes, nous n’en trouvons aucune trace. En novembre 1834, des Français de New York se déplacent jusqu’aux bureaux du Courrier des États-Unis pour faire le jour sur les réunions d’une association de Français et d’Italiens naturalisés qui se prétendent représentants des Français et Italiens de New York démocrates et républicains108. Cet évènement montre l’importance du Courrier pour la communauté française de New York. Les noms de certains Français ont été utilisés par cette association sans qu’ils ne donnent leur assentiment et alors qu’ils n’en étaient pas membres. La rédaction tente de clarifier la situation et dénonce la position de cette association franco-italienne. Suite à cela, et toujours autour de cette association, le 8 novembre, le Courrier des États-Unis se fait l’écho des querelles entre deux Français en publiant leur correspondance109. D’autres disputes franco-françaises à New York trouvent régulièrement leur place dans les colonnes du Courrier. Pour revenir aux associations françaises de New York, l’actualité de l’Assemblée des Français démocrates de cette ville, qui devient plus tard la Société démocratique des républicains français de New York, est reprise dans le Courrier dès mars 1848110. Là aussi, nous ne trouvons pas d’informations sur d’autres associations du même genre qui ont dû s’organiser ailleurs aux États-Unis.

105 106

Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 90, 25 septembre 1841. Courrier des États-Unis, volume III, numéro 77, 20 novembre 1830. 107 Courrier des États-Unis, volume III, numéro 80, 1er décembre 1830. 108 Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 72, 5 novembre 1834. 109 Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 90, 8 novembre 1834 110 Courrier des États-Unis, volume XXII, numéro 10, 21 mars 1848.

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Le Courrier va suivre avec beaucoup d’intérêt l’actualité de la milice française organisée à New York. Déjà, en 1841, lors de la venue du prince de Joinville, il est question de créer une compagnie d’artillerie française dans cette ville111. Le Courrier des États-Unis est très emballé par ce projet qui n’aboutit finalement pas. En 1847, l’idée est à nouveau lancée et la rédaction annonce fièrement que cette compagnie de milice, portant l’uniforme français, composée de Français, est assez organisée pour défiler à New York lors des célébrations du 4 juillet 1847112. Lorsque, dans le numéro du 6 juillet, le Courrier décrit la fête de l’indépendance, il s’arrête un temps sur les Gardes Lafayette : « La compagnie de milice française a fait son apparition parmi les régiments de la ville impériale, et elle a pris place, du premier coup, parmi les corps les plus brillants de la milice citoyenne. Sa tenue était excellente et son uniforme, composé d’une tunique bleue et d’un pantalon garance, qui rappelle les plus gracieux régiments de notre armée, a charmé les yeux des Américains tandis qu’il faisait battre le cœur des Français »113. Par la suite, le Courrier des États-Unis suit l’actualité des Gardes Lafayette. Le 8 septembre 1849, la rédaction décrit longuement la succession des toasts et les festivités que les gardes font à l’occasion de l’anniversaire du général Lafayette114. Sur le chemin pour se rendre au Lamartine Cottage, restaurant d’Hoboken tenu par un Français où se déroulent les festivités, le commandant de compagnie fait arrêter ses hommes devant les bureaux du Courrier. Il demande à voir Paul Arpin, alors absent et laisse une élogieuse lettre à son intention. Cet évènement et cette lettre illustrent, une fois de plus, la place importante du Courrier au sein de la communauté française de New York. Toute la compagnie des Gardes Lafayette défile dans les rues de New York avant d’aller fêter l’anniversaire du fameux général leur donnant son nom. Et leur officier fait arrêter toute sa troupe devant les bureaux du Courrier. Le Consulat de France à New York est à la fois un grand utilisateur du Courrier des États-Unis et un grand lecteur. Nous avons déjà vu comment le consul et ses employés tirent de ce journal des informations qu’ils transmettent à Paris : des statistiques sur le port de New York, les traductions des discours du président et du
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Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 90, 2 octobre 1841. Courrier des États-Unis, volume XX, numéro 55, 3 juillet 1847. 113 Courrier des États-Unis, volume XX, numéro 56, 6 juillet 1847. 114 Courrier des États-Unis, volume XXV, numéro 4, 8 septembre 1849.

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Tarif, etc. Mais le Consulat utilise également le Courrier afin d’informer les Français de la ville. Ainsi, régulièrement, en première page du journal ou encore avec les annonces commerciales, nous trouvons des informations officielles, des listes de personnes que le Consulat recherche ou à qui il doit transmettre des documents. Par exemple, dans une lettre au ministre datée du 9 novembre 1830, le consul de New York explique que, pour donner toute la « publicité convenable », il a fait publier, dans le Courrier, l’ordonnance royale du 26 août qui annule tous les jugements rendus en France depuis juillet 1815 pour des raisons politiques115. Seul le consulat de New York utilise le Courrier. Aucun autre consul ne publie dans les colonnes de ce journal d’informations officielles à l’attention des Français de sa circonscription. Cette situation renforce la position d’un Courrier organe de la communauté française de New York avant d’être organe des populations franco-américaines. La lecture du Courrier des États-Unis est donc fort utile au consul dans plusieurs de ses tâches, et parfois dans les situations les plus inattendues. Ainsi, en octobre 1832, le consul apprend par le Courrier qu’un dénommé Rostan, prédicateur de la congrégation française réformée de New York, est sur le point de retourner en France en tant que missionnaire évangélique. Le consul prend alors immédiatement sa plume pour écrire à Paris. Dans une lettre datée du 31 octobre, il informe le ministre du retour de ce Rostan, plus connu de ses services pour avoir détourné 10 000 Francs du Consulat général de France à La Havane alors qu’il en était le chancelier quelques années plus tôt116. Le Courrier informe aussi le consul des changements de postes dans les consulats aux Amériques, avant même de recevoir l’information de Paris. Le 15 mars 1850, Félix Lacoste, alors consul de France à New York, écrit au vice-consul à San Francisco : « […] si je dois en croire un article que je trouve ce matin dans le Courrier des États-Unis, le gouvernement aurait prévenu votre désir d’être remplacé en nommant M. Dillon, consul de France à San Francisco »117. Les colonnes du Courrier sont donc tournées vers l’actualité de la communauté française de New York et de ses institutions les plus importantes : la société de bienfaisance et les Gardes Lafayette. Mais le Courrier des États-Unis laisse tout de même un peu place à la Louisiane ou à d’autres évènements français aux ÉtatsArchives du Ministère des Affaires Étrangères à Nantes, Fonds du Consulat de New York, Série C, Carton 7. 116 Idem. 117 Idem.
115

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Unis. Par exemple, en avril 1828, la rédaction s’attarde sur des questions qui intéressent tous les Français aux États-Unis et pas seulement ceux de New York. Elle publie, en première page, trois articles sur les formalités juridiques à remplir pour les mariages des Français installés dans l’Union118. Plus tard en 1848 et 1849, elle informe ses lecteurs sur l’installation des Icariens au Texas119 ou encore à Nauvoo, dans l’Illinois120. Quant à la Louisiane, le Courrier est tour à tour le témoin presque neutre de querelles au sein des Francophones qui y vivent et acteur de ces querelles. La Louisiane, par son histoire et son actualité, intéresse le Courrier. De plus, dans la première partie du XIXe siècle, cet État absorbe au moins la moitié des émigrants français aux États-Unis121. Sous Lacoste et de Behr, il est rare que des articles soient consacrés à la Louisiane. Mais à l’époque de Frédéric Gaillardet, qui y a vécu quelques temps et y entretient un réseau, la Louisiane est plus présente. Le journal suit plus l’actualité du Théâtre français de la Nouvelle-Orléans. D’ailleurs, juste après l’achat du Courrier par Gaillardet, en novembre 1839, le journal publie des lettres du nouveau propriétaire sur la Louisiane et son histoire122. Les articles ne traitent que rarement de la vie des communautés francophones, et lorsque c’est le cas, ils ne s’intéressent qu’à la Nouvelle-Orléans. Les textes ne sont pas tous positifs à l’instar de celui publié le 2 mars 1841, dans lequel Gaillardet fait le constat d’une communauté francophone de Louisiane en train de perdre toute sa culture française123. Ces déclarations entraînent bien évidemment des réactions de la presse louisianaise. Les disputes sont courantes pendant toute la décennie 1840. En septembre 1840, la rédaction du Courrier écrit au sujet des tensions : « Le pauvre Courrier des États-Unis est décidément devenu la bête noire de la presse louisianaise. Elle aboie après lui de la façon la plus comique »124. Pendant toute la décennie, il y a deux causes principales de disputes. La première est la critique du Courrier à l’égard des communautés francophones. La

Courrier des États-Unis, volume I, numéro 6, 5 avril 1828, numéro 7, 12 avril 1828 et numéro 9, 25 avril 1828. 119 Courrier des États-Unis, volume XXIII, numéro 45, 5 décembre 1848. 120 Courrier des États-Unis, volume XXIV, numéro 32, 5 mai 1849. 121 Roussel (Julie), Les Français à Boston et sa région dans la 2ème moitié du XIXe siècle, Mémoire de Maîtrise en Histoire, sous la direction d’Yves-Henri Nouailhat, Université de Nantes, 1996, p. 54. 122 Courrier des États-Unis, volume XII, numéro 90, 24 décembre 1839. 123 Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 1, 2 mars 1841. 124 Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 82, 5 septembre 1840.

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seconde est l’intention que la presse louisianaise prête au Courrier de vouloir soulever la population francophone pour servir les desseins de la France. Il faut dire que le projet de Gaillardet de faire de son journal un « organe des populations franco-américaines » et de raviver le souvenir de l’ancienne métropole est propre à semer le doute, à armer ses détracteurs. Dans son numéro du 5 septembre 1840, le Courrier répond à trois journaux de Louisiane en même temps : le Native American, le Courrier de Louisiane et l’Abeille. Tous les trois lui reprochent, de manière différente, en étant plus ou moins vindicatifs, de pousser les francophones à trahir les États-Unis. Le Native American menace les lecteurs du Courrier, qui se laisseraient convaincre par ses projets, de finir à la potence ou en prison. A ces deux causes de dispute, il faut ajouter l’orgueil des rédacteurs locaux qui savent que le Courrier est bien distribué en Louisiane et qui ont du mal à souffrir cette concurrence new-yorkaise sur leur terrain. Le Courrier de Louisiane est à ce titre l’adversaire le plus revêche du Courrier des États-Unis. Et lorsque, dans la deuxième moitié de l’année 1845, le Courrier de Louisiane attaque personnellement Gaillardet et la légion d’honneur qu’il a reçue, leurs tensions passent de petites piques acerbes à un conflit ouvert. A ce moment-là, tous les coups sont permis et le Courrier de Gaillardet place ceux qu’il réserve à son adversaire en première page. A partir de 1842 et jusqu’en 1844, le Courrier des États-Unis devient le témoin privilégié d’une dispute interne à la communauté francophone de la NouvelleOrléans. En août 1842, Mgr Blanc, évêque du diocèse de la Nouvelle-Orléans, s’oppose aux marguilliers de la paroisse de l’église Saint-Louis autour de la question de la nomination du nouveau curé125. Les marguilliers réclament le droit de patronage, c’està-dire celui d’élire le prochain curé. Ils n’acceptent donc pas la nomination faite par Mgr Blanc. Le 13 septembre 1842, soit quelques semaines après le début de la crise, le Courrier publie une lettre décrivant l’histoire de ce que les habitants de la NouvelleOrléans appellent désormais le schisme religieux126. Face à cette situation, le Courrier, qui n’est pourtant pas très connu pour ses sympathies envers le clergé, reste à distance. Il rapporte les évènements et ajoute quelques commentaires ici et là mais en prenant bien garde de juger. Il sait que, dans cette crise où ses lecteurs louisianais se déchirent, il doit être prudent dans ses prises de position, sous peine de se mettre à dos un nombre
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Mélanges religieux, Montréal, volume IV, numéro 23, 20 septembre 1842. Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 87, 13 septembre 1842.

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important de ses abonnés. Avec la lettre publiée le 13 septembre, le Courrier ouvre ses colonnes aux lecteurs de Louisiane. Ils ne se privent pas pour lui envoyer leurs points de vue. Il faut dire que la distance et les retenues du journal vis-à-vis du schisme sont autant d’éléments qui incitent les lecteurs à envoyer leurs lettres. D’autant plus que la presse louisianaise est elle-même déchirée par ces passions communautaires. Mais la rédaction du Courrier est prudente. En janvier 1843, elle publie une lettre d’un lecteur et précise en introduction de ce texte : « Nous avons cru devoir faire à la lettre, que nous publions ci-dessous, quelques coupures que son auteur nous pardonnera. Si l’esprit général de cette lettre démontre évidemment qu’elle émane d’un honnête homme, ami de son pays, il y avait, il y a peut-être encore trop de sévérité dans le jugement qu’il porte sur certains abus et, en particulier, sur le caractère de la presse louisianaise »127. Voila une introduction qui sait ménager toutes les susceptibilités. Mais cette censure du Courrier vis-à-vis des lettres reçues n’empêche pas l’évêque de la NouvelleOrléans, Mgr Blanc, d’intervenir à son tour dans une lettre ouverte128. Il dénonce alors une correspondance signée H. de Bissy et insérée dans les colonnes du Courrier du 24 janvier 1843. Le prélat tente de faire le jour sur des évènements qui y sont décrits. Le Courrier, même s’il s’excuse auprès de l’évêque pour avoir fait publicité à de faux évènements, essaie toujours d’exprimer au minimum son opinion sur cette affaire et surtout de ménager toutes les parties. Il est d’ailleurs révélateur que la presse louisianaise, avec laquelle les relations sont souvent difficiles, n’ait jamais été attaquée sur cette question par le Courrier ni qu’elle ne l’ait jamais attaqué à son tour. Les lecteurs francophones du Courrier des États-Unis sont regroupés autour de deux grands pôles. Le premier est la communauté française de New York. Le Courrier y joue le rôle d’un journal communautaire, informant constamment ses membres sur l’actualité culturelle locale mais aussi sur les activités de ses institutions. Le second est celui des francophones de Louisiane. Les Créoles et les Français de la Nouvelle-Orléans, qui forment une élite locale, sont des lecteurs assidus du Courrier. Mais le journal est également distribué dans plusieurs autres points de la Louisiane et touche d’autres populations francophones. L’importance de la distribution du Courrier
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Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 136, 5 janvier 1843. Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 1, 2 mars 1843.

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dans cet État et à la Nouvelle-Orléans le met au centre de conflits incessants avec la presse locale. Mais pourtant, l’actualité des communautés locales trouve relativement peu de place dans les colonnes du Courrier. De plus, lorsqu’il s’agit d’une crise importante divisant clairement ses lecteurs, la rédaction ouvre ses colonnes aux différents protagonistes mais tente de conserver de la distance, de ne pas s’engager trop avant dans les disputes. Entre ces deux pôles de lecteurs, il y a néanmoins un déséquilibre numérique important puisque le bassin de lecteurs potentiels du Courrier en Louisiane est nettement plus important que celui de New York.

B – Les lecteurs états-uniens
Par lecteurs états-uniens, nous ne comprenons pas les lecteurs français naturalisés. Nous nous intéressons uniquement aux lecteurs dont le français n’est pas la langue maternelle. Il s’agit donc de tous les autres habitants des États-Unis. S’il est facile d’identifier les communautés francophones où le Courrier est le plus lu, l’exercice est plus délicat avec les lecteurs états-uniens. Pourtant, quelques éléments nous permettent d’esquisser un rapide portrait de ces lecteurs. Tout d’abord, New York semble être le lieu où le Courrier est le plus lu par des États-uniens. Le Courrier est bien installé dans la ville et, nous l’avons vu, un de ces rôles est d’informer la communauté française sur sa vie interne. Il semble également que la France et sa culture attirent la curiosité des New-yorkais. Par exemple, en janvier 1843, le Courrier écrit sur un prédicateur catholique français dont les prêches font sensation à l’église française Saint-Vincent de New York129. Or, ajoute la rédaction, ce prêcheur n’attire pas que des Français et pas que des catholiques : « […] dans cette foule, nous avons remarqué bon nombre de ladies et de gentlemen appartenant à l’élite de la société de New York. Quelqu’uns de ces gentlemen n’étaient pas catholiques et ne parlaient que peu le français ; ils étaient venus là attirés par la réputation naissante du prédicateur, comme à une école de beau langage […] ». Cet intérêt pour la France et la culture française est marquée à plusieurs reprises lorsque le prince de Joinville vient à New York en 1838 et en 1841, mais
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Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 139, 12 janvier 1843.

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également lorsque des artistes français passent par cette ville. Nous devons aussi nous rappeler la place donnée aux Français de New York pendant la cérémonie en l’honneur de la Révolution de Juillet en novembre 1830130. La parade qui s’étire alors entre Canal Street et Washington Square est toute aux couleurs tricolores, jusqu’aux bas de certaines femmes. Un autre indicateur est l’écho que les articles du Courrier trouvent dans la presse new-yorkaise. Là aussi, beaucoup de tensions et de conflits existent, surtout après l’arrivée de Charles de Behr à la direction. En fait, nous constatons un vrai parallèle entre le moment où le Courrier laisse plus de place à l’actualité états-unienne, la commente, et l’augmentation des tensions. Par exemple, sous la période Lacoste, le Courier and Enquirer est un journal extrêmement sympathique à l’égard du Courrier des États-Unis. Il lui prête d’ailleurs ses journaux européens lorsque le Courrier n’a pas reçu les siens. Mais à partir du moment où Charles de Behr est directeur, le Courier and Enquirer devient plus agressif et attaque la rédaction à plusieurs reprises. La relation entre les deux journaux s’envenime encore plus avec un Frédéric Gaillardet qui non seulement commente allègrement l’actualité états-unienne, mais publie des articles d’analyse peu élogieux sur les mœurs locales et défend bec et ongle la France et son honneur contre toute critique journalistique. L’Evening Post, l’Express, le New York American, le Commercial Advertiser ou l’Albion, journal anglais publié à New York, sont d’autres de ses adversaires de plume réguliers. Par contre, il arrive que la presse états-unienne et surtout new yorkaise fasse l’éloge du Courrier. Ainsi, dans son numéro du 21 décembre 1843, le Courrier des États-Unis traduit un article du New York Plebeian qui en recommande la lecture aux États-uniens : « Le français est le langage des cours, le langage universel du monde moderne, comme le latin a été celui du monde savant. C’est le lien des rapports diplomatiques et le langage des traités. Il se publie dans New York un journal des plus recommandables, le Courrier des États-Unis, qui renferme d’habiles commentaires sur nos affaires politiques, des correspondances de Paris, les nouvelles des deux mondes et de charmantes nouvelles des écrivains les plus populaires de France. Ceux qui veulent faire apprendre le français à leurs enfants doivent prendre ce journal. […] Il n’y a pas, à notre connaissance, de moyens

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Courrier des États-Unis, volume III, numéro 80, 1er décembre 1830.

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plus efficaces d’apprendre le français que de lire les publications vivantes du moment »131. Le compliment n’est pas unique. Le 6 février 1844, le Courrier des États-Unis explique à ses lecteurs que quatre journaux viennent de le recommander132. Il s’agit du Transcript, du Daily Advertiser de Boston, du Sun de New York et du New World. Pour ce dernier, la rédaction cite l’élogieux article en anglais et se réjouit que les 40 000 abonnés de cette revue puissent lire de tels compliments : « Nous avons eu précédemment l’occasion de recommander le Courrier des États-Unis à nos concitoyens. Nous renouvelons cette recommandation ; bien que son grand succès ne la rende inutile. Tous les articles originaux qu’il contient, traitant aussi de sujets de politiques que de nouvelles artistiques, sont écrits avec vigueur, discernement et beaucoup de style. Les correspondances étrangères sont nombreuses et excellentes – en un mot, c’est un journal de première qualité »133. Dès lors, que ce soit en bien ou en mal, le Courrier des États-Unis est très présent dans la presse new-yorkaise des années 1840. Ses positions sont commentées, ses informations sur la France sont reprises. Il est le principal fournisseur de nouvelles françaises qu’elles soient politiques ou littéraires. D’ailleurs, en avril 1845, le Courrier sermonne un de ses confrères, le Mirror de New York, qui pioche dans ses colonnes des extraits de ses correspondances et ses articles en laissant à penser qu’elles lui arrivent directement de France134. La rédaction du Courrier s’en étonne d’autant plus que le Mirror a l’habitude de lui emprunter des textes, mais il avait jusqu’à présent toujours cité ses sources. Cette présence importante du Courrier dans les colonnes de la presse new-yorkaise ne peut que favoriser la curiosité et la lecture de ce journal par les lecteurs états-uniens. Ceux de New York sont les premiers sollicités et intéressés. Mais la diffusion de la presse new-yorkaise à travers tous les États-Unis via la poste ne peut que populariser le Courrier en dehors de la seule ville de New York135.
Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 129, 21 décembre 1843. Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 150, 6 février 1844. 133 « We have on a former occasion recommanded the Courrier des États-Unis to the notice of our citizens. We now renew that recommandation ; althought its great success renders such praise from us unnecessary. All the original articles which it contains, whether referring to matters of politics, news or the fine arts are written with vigor, discimination, and good taste. The foreign correspondance is ample and exceedingly good – in a word, it’s wanting in none of the requisites of a first-rate news-paper » 134 Courrier des États-Unis, volume XVIII, numéro 24, 26 avril 1845. 135 Kielbowicz (Richard B.), op. cit., p. 74.
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Les lecteurs états-uniens du Courrier des États-Unis sont essentiellement des personnes qui lisent le français et qui ont assez de moyens pour s’abonner à un journal français aux États-Unis en plus de tout autre abonnement à un journal local ou newyorkais. Ses lecteurs sont donc issus de la bourgeoisie états-unienne, de l’élite. Et parmi les quelques noms que nous avons pu trouver, figurent des hommes de lettre, comme Francis Lieber. En avril 1832, Lieber, fondateur et éditeur de la prestigieuse Encyclopaedia Americana, envoie une lettre au Courrier des États-Unis136. Nous rencontrons également des hommes politiques. Dans un premier temps, sous la période bonapartiste, nous pouvons aisément supposer que les proches de Joseph Bonaparte reçoivent également le Courrier. Ainsi, l’amiral Charles Stewart, ancien commandant du Mediterranean Squadron, voisin et ami du comte de Survilliers, Joseph Hopkinson, ancien sénateur et homme de loi, mais également William Short, ancien ambassadeur des États-Unis à Paris, et Charles J. Ingersoll, homme politique de l’État de Pennsylvanie, sont certainement des lecteurs de ce journal137. Par la suite, dans le Courrier, nous rencontrons le nom d’Alexander McNutt, gouverneur du Mississippi entre 1838 et 1842138. Alors que la rédaction du journal traite de la vindicative sortie de McNutt contre le banquier Rothschild, elle ajoute que le bouillant gouverneur lui doit la rondelette somme de 50 dollars de frais d’abonnement en retard. Elle lui demande de les lui payer au plus vite. Nous rencontrons, ici et là, d’autres noms comme ceux du maire de Boston et du représentant Caleb Cushing qui vont tous les deux écrire au Courrier. En 1843, le Courrier des États-Unis reçoit une lettre de Martin Brimmer, alors maire de Boston139. Il y explique que, dans un article publié précédemment dans les colonnes du journal sur la visite du président Tyler à Boston, la rédaction lui a prêté des propos malencontreux. Il envoie au Courrier une version exacte de son texte afin qu’il puisse corriger son erreur. La rédaction du journal se confond en excuse et se justifie en expliquant qu’elle a utilisé comme source un article du Herald. Elle s’interroge également en ces termes : « […] c’est pour nous étonner de l’honneur que nous a fait le maire de Boston, en découvrant, sous le voile de notre traduction, une imposture, outrageante pour

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Courrier des États-Unis, volume V, numéro 17, 28 avril 1832. Nabonne (Bernard), Joseph Bonaparte, le roi philosophe, Paris, Hachette, 1949, p. 219. 138 Courrier des États-Unis, volume XIV, numéro 1, 2 mars 1841. 139 Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 56, 8 juillet 1843.

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lui, qu’il avait laissé passer inaperçue dans le Herald, dont la voix est, cependant, bien autrement plus retentissante que la nôtre ». Cette lettre de Martin Brimmer vient présenter un aspect intéressant du Courrier. Il montre l’importance du journal pour les affaires intérieures aux États-Unis et, plus précisément pour la zone du Nord-Est où il est installé. Non pas que le Courrier soit plus important aux yeux des politiciens que le Herald. La correction de Brimmer envoyée au Courrier plutôt qu’au Herald est : soit une erreur de sa part, soit due au fait qu’il ne tient pas le Herald en haute estime et qu’il met l’erreur du Courrier sur une erreur de traduction plus que sur une volonté de lui nuire. Ce qui est intéressant ici c’est que Brimmer ait daigné écrire à ce journal français de New York en lui demandant de corriger l’erreur : « […] persuadé que vous en regarderez la publication comme un devoir envers vous et envers moi, afin de rectifier l’erreur dans laquelle vous avez été induit ». Que le maire de Boston prenne le temps de communiquer avec un journal français et francophone de New York afin qu’il corrige une erreur, voila qui vient indiquer que le Courrier joue un rôle non négligeable dans la presse états-unienne mais qu’il est aussi distribué auprès d’États-uniens éminents. Les propos désobligeants que la rédaction prête à Brimmer doivent être corrigés publiquement pour que tous les lecteurs puissent bien voir qu’il y avait erreur. Brimmer n’aurait vraisemblablement pas demandé la même chose à un journal communautaire de Saint-Louis ou de Louisiane. En avril 1842, le Courrier des États-Unis publie la lettre que lui adresse Caleb Cushing, représentant du Massachusetts au Congrès et président du comité des affaires étrangères de la Chambre des représentants140. Dans cette lettre, Cushing s’intéresse aux relations anglo-américaines et à la crise dite du « droit de visite » qui les met à mal. Deux choses intéressantes sont à noter autour de cette publication. Tout d’abord, ce texte est envoyé par Cushing uniquement au Courrier des États-Unis. Sa lecture du droit de visite, qui permet à la marine britannique de saisir tout navire qu’elle suspecte d’avoir participé à la traite des Noirs, est surtout centrée sur les conséquences communes pour les États-Unis et la France. Il cherche à s’attacher les sympathies françaises et espère clairement que son message se rendra jusqu’en France. Il écrit d’ailleurs :

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Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 27, 30 avril 1842.

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« Ce serait un spectacle vraiment sublime, de voir la France et les États-Unis défendant la liberté des mers menacée par l’ambition envahissante de l’Angleterre, et cela, en présence de l’assoupissement honteux de l’Europe »141. Ce texte n’est donc pas à destination de ses compatriotes. Il ne cherche pas à y justifier son opinion et ses décisions devant des électeurs potentiels. Il utilise le Courrier comme une tribune à l’attention des Français des États-Unis, des Français des Antilles mais aussi des Français de France. Cela nous montre que, pour les lecteurs états-uniens, le Courrier est vraiment le plus important organe francophone aux ÉtatsUnis et qu’on le sait capable de toucher une population plus large que la presse louisianaise. Parce que, s’il n’avait voulu que toucher les Antilles et la Louisiane, le réseau louisianais aurait été suffisant. N’oublions pas que la population francophone de Louisiane est composée de deux groupes influents ayant de forts liens avec les Antilles françaises : les Créoles et les émigrants français. Le choix du Courrier se veut un choix stratégique qui couvre l’ensemble des groupes visés par cette lettre. Ensuite, à travers cette lettre, nous entrevoyons un des intérêts des hommes politiques états-uniens pour le Courrier des États-Unis. Nous l’avons déjà dit, ce journal est non seulement la principale source directe d’information française mais il est aussi la plus abondante source d’information. Il est donc un outil intéressant et fort utile pour suivre l’actualité française, les débats des parlementaires, mais également pour tenter de saisir la politique étrangère de la France. Sa position vis-à-vis du droit de visite est connue grâce aux rapports officiels de l’ambassade à Paris, mais aussi grâce aux articles du Courrier des États-Unis. Une autre catégorie de lecteurs états-uniens est celle des femmes sachant lire le français et issues d’un milieu aisé. Les magazines pour femmes, contenant la plupart du temps des articles littéraires et sur la mode, connaissent déjà un certain succès dans les États-Unis du début du XIXe siècle142. Grâce à son contenu littéraire, le Courrier des États-Unis vient donc intéresser les femmes. Nous avons vu que Charles de Behr tente de séduire plus les femmes états-uniennes en fondant son Petit courrier des dames, publié en anglais.

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Idem. Zuckerman (Mary Ellen), A History of Popular Women’s Magazines in The United States, 1792-1995, Wesport, Greenwood Press, 1998, p. xii.

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En mai 1835, la rédaction du Courrier insère la lettre d’une lectrice de Philadelphie dans ses colonnes143. Elle dit écrire au nom d’un groupe de jeunes gens et demande au Courrier des États-Unis de ne plus publier les textes littéraires sous la forme de feuilleton. Elle préfèrerait que chaque numéro contienne un texte complet. La rédaction du journal prête le texte à une jeune États-unienne de Philadelphie. Elle salue son orthographe et son écriture si excellentes. Elle ajoute : « Ce n’est pas la première fois que des belles de Philadelphie nous ont reproché de ne pas donner nos articles littéraires en entier ». De plus, en janvier 1841, un lecteur écrit au Courrier des États-Unis une petite chronique qu’il commence en ces termes : « Le Courrier des États-Unis est devenu un journal fashionable dans New York. L’avoir dans leur salon, c’est de la part de nos dames montrer qu’elles parlent français, et vous savez que la connaissance de cette langue est aux ÉtatsUnis, comme partout, le signe distinctif d’une belle éducation »144. Cela ne fait que confirmer l’idée que, parmi le lectorat états-unien, nous trouvons un nombre non négligeable de femmes. Elles lisent le Courrier pour son contenu littéraire mais aussi pour briller en société. Le lectorat états-unien est donc composé d’une élite bourgeoise, aisée formée d’hommes et de femmes qui lisent le Courrier pour des raisons diverses. Actualité politique et économique de la France pour les premiers, œuvres littéraires pour les secondes. Parmi ces hommes nous trouvons des personnalités publiques issues souvent du milieu politique. Mais il est impossible de chiffrer la part des lecteurs états-uniens. Il semble néanmoins que la diffusion du Courrier auprès d’eux dans les années 1840 est plus forte que jamais.

IV – Le lectorat en Amérique latine et dans les Caraïbes
Nous avons vu que la distribution du Courrier des États-Unis dans les Caraïbes et en Amérique latine augmente considérablement dans la décennie 1840.

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Courrier des États-Unis, volume XI, numéro 26, 30 mai 1838. Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 139, 16 janvier 1841.

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Néanmoins, dès la fondation de ce journal, il y a déjà des lecteurs dans cette partie du Nouveau Monde.

A – Les Français dans cette partie du monde
Les Français forment, là aussi, le lectorat de base du Courrier. Mais ils sont dispersés sur de longues distances, à travers de nombreuses entités : colonies, États indépendants, sur des îles ou sur le continent. Pour ces groupes, le Courrier est le meilleur moyen de recevoir de l’information de France et des États-Unis en français. Pour un groupe comme celui des Français vivant dans les colonies de la Martinique ou de la Guadeloupe, le Courrier est une étrange publication. Les colonies des Antilles ont leur propre presse, forment une partie de la France outre-Atlantique, ont pour langue le français et reçoivent directement les nouvelles de France. Pour eux, le Courrier est un journal français publié à l’étranger et qui reçoit en primeur, c’est-à-dire plus vite qu’eux et en plus grand nombre, les nouvelles d’Europe et des États-Unis avant de les redistribuer à travers tout le continent. Le Courrier est donc un journal important et très lu. En mars 1843, Jollivet, député de la Martinique, écrit au Courrier un texte qui vise à sensibiliser les États du Sud à l’abolition de l’esclavage dans les colonies des Antilles françaises et à la contagion qui viendrait toucher les États-Unis145. Il annonce la création d’une délégation de Guadeloupe et de Martinique qui va se déplacer dans le Sud et dans les anciennes colonies espagnoles pour tenter de faire un front commun contre les courants abolitionnistes. Dans le même numéro, à la suite du texte de Jollivet, nous trouvons une lettre d’Alphonse Ride de Courtenot, auteur d’un ouvrage publié cette même année et intitulé : Esclavage et liberté. Cet ouvrage défend l’esclavagisme. D’ailleurs, nous pouvons y lire quelques axiomes du genre : « L’état d’esclavage est plus favorable au développement de l’intelligence de l’ouvrier et à la perfection des arts mécaniques que l’état de liberté ».146 La lettre de Ride est vraisemblablement tirée de la correspondance privée de Gaillardet. Envoyée de Paris, tout comme la lettre de Jollivet, mais quelques jours plus tard, elle informe le directeur du Courrier de la création de la délégation et de ses
Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 12, 28 mars 1843. Ride de Courtenot (Alphonse), Esclavage et liberté, existence de l’homme et des sociétés en harmonie avec les lois universelles, Paris, Dalloye, 1843, Tome II, p. 5.
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objectifs dans les États du Sud. La délégation en question est, à la fin de l’été 1843, un échec. Et l’immobilisme de Ride, toujours prompt à réclamer des fonds mais peu enclin à faire les démarches nécessaires pour servir sa cause, y est pour quelque chose147. Quoi qu’il en soit, ces deux lettres viennent souligner les liens qui existent entre le Courrier des États-Unis et les Créoles des Antilles françaises mais également entre Frédéric Gaillardet et Alphonse Ride de Courtenot. Le projet d’alliance panaméricaine des sociétés esclavagistes qu’elle défend a déjà été développé dans les colonnes du journal. Quelques mois plus tôt, le Courrier publie deux articles de son cru qui prônent justement l’alliance entre les États du Sud et les colonies françaises dans les Antilles. Le 17 septembre 1842, il titre en première page : « détresse des colonies françaises – urgente nécessité d’une alliance entre elles et les populations du Sud des États-Unis et des îles espagnoles »148. Il décrit la situation des colons. Il se fait l’écho des nombreuses adresses des conseils coloniaux aux autorités soulignant leur précarité et demandant des mesures importantes telles que l’ouverture des ports. Dans un second article, le 27 septembre 1842, le Courrier analyse la situation149 et s’attache essentiellement à défendre le système esclavagiste dans les colonies et à faire le lien entre la victoire de l’abolitionnisme dans les colonies et celle qui suivrait alors dans les autres régions esclavagistes. Pendant tout l’automne 1842 et l’hiver qui suit, le Courrier offre une place de choix à la situation dans les colonies françaises. En décembre, il analyse les délibérations des conseils coloniaux sur l’abolition de l’esclavage à partir de documents qui lui ont été remis par le même député Jollivet. Le 9 mai 1843, le Courrier dénonce vertement le rapport rendu par la commission chargée par le gouvernement d’examiner la question de l’abolition dans les colonies150. Il parle de « comité philosophico-libéral » et pour lui ses propositions sont des « élucubrations ». Elles sont « fatalement inspirées », « impraticables », « absurdes ». Et surtout elles créeront « un abîme d’anarchie et de misère ». Le Courrier se pose en défenseur des colons. Il diffuse leur point de vue, argumente en leur sens et entretient des liens avec des chefs de file de leur mouvement : Jollivet et Ride de Courtenot. Si le message des colons est essentiellement à l’attention
Jennings (Lawrence C.), French Anti-Slavery, the Movement for the Abolition of Slavery in France 1802-1848, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, p. 223-224. 148 Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 89, 17 septembre 1842. 149 Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 93, 27 septembre 1842. 150 Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 30, 9 mai 1843.
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des Louisianais, des planteurs du Sud des États-Unis et du reste du continent, nous pouvons avancer, sans trop nous tromper, que la convergence de point de vue et de valeurs, en plus de l’apport de nouvelles fraîches européennes et états-uniennes, font du Courrier un journal très lu et très apprécié parmi les colons. Pour ce qui est des Français dans les Caraïbes, nous savons qu’ils sont nombreux sur l’île de Cuba et de Porto Rico où les agents du Courrier se multiplient entre 1835 et 1845. Malheureusement, nous n’avons pas trouvé de chiffres et d’estimations de cette présence française. En dehors de la Martinique et de la Guadeloupe, les Français qui vivent en Amérique latine et dans les Caraïbes forment des petites communautés et sont isolés de la France. Le Courrier des États-Unis leur permet donc de se tenir au courant de l’actualité politique et culturelle française, d’entretenir un lien privilégié avec leur patrie d’origine. En Amérique centrale, par exemple, ces Français sont essentiellement des marchands et des commerçants qui, avant les années 1820, forment un groupe dynamique et économiquement important dans les ports de la côte pacifique151. Après 1820, la présence française décline. Mais il existe toujours des groupes de marchands et de commerçants. Thomas Schoonover estime le nombre de Français au Guatemala en 1827 à 100 personnes, essentiellement des marchands et des commerçants152. En novembre 1847, Antonin de Barruel, entrepreneur français de Saint-Jean-de-Nicaragua, écrit au Courrier des États-Unis pour lui faire part du soutien que les Français locaux ont reçu du consul anglais installé à Blewfields, dans le Royaume des Mosquitos153.Dans cette lettre, Antonin de Barruel donne le nombre de Français vivant au Nicaragua, soit dix-huit personnes. Au travers de ce texte, nous comprenons la réalité difficile des Français des Amériques, loin de la France. Tout d’abord, dans le cas des Français du Nicaragua, le consul dont ils dépendent est situé au Guatemala, soit à 45 jours de distance de Saint-Jean. La situation s’est améliorée puisque, vingt ans plus tôt, à la fin des années 1820, il n’y a pas de consul de France au Guatemala154. Ensuite, les Français subissent les pressions des autorités locales. Selon Antonin de Barruel, sur les
Schoonover (Thomas David), The French in Central America : Culture and Commerce 1820-1930, New York, Rowan & Littlefield, 1999, p. 1. 152 Ibid., p. 6. 153 Courrier des États-Unis, volume XXI, numéro 34, 18 novembre 1847. 154 Schoonover (Thomas David), op. cit., p. 6.
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dix-huit Français du Nicaragua, seize d’entre eux ont déjà été emprisonnés « plus ou moins arbitrairement ». L’intervention du consul britannique tombe à point nommé pour sortir l’associé de Barruel de prison. Selon Thomas Schoonover, Vinchon de Quémont, Français installé au Guatemala dans les années 1820, faisant parti de ceux qui demandent rapidement l’installation d’un consul en Amérique centrale, utilise comme argument l’insécurité latente pour les ressortissants français dans cette partie du continent155. Plus au nord, au Mexique, la situation des Français est aussi incertaine. Déjà, en 1838, l’intervention française au Mexique, dirigée par l’Amiral Baudin et qui porte le nom de Guerre des Pâtisseries, est due au pillage de la boutique d’un pâtissier français par des Mexicains. Mais l’insécurité perdure pour les commerçants français. Ainsi, le 20 mai 1844, le Courrier dénonce la mise en application d’un décret par le gouvernement mexicain interdisant aux étrangers de détenir des commerces de détail156. Et la rédaction d’ajouter : « Un grand nombre de Français avaient déjà fermé leurs magasins et avaient éprouvé des pertes considérables par suite de la brusque cessation de leurs activités commerciales ». Au Mexique justement, nous rencontrons le même genre de population française : des commerçants et des marchands regroupés dans les villes et les ports les plus importants tels que Veracruz ou Mexico. Selon le récit d’Isidore Löwenstern, voyageur français au Mexique en 1838, les Français forment la plus grosse communauté étrangère de Mexico157. Selon lui, la capitale, compte 2 600 à 2 800 Français, négociants et artisans pour la plupart. D’ailleurs, à Mexico, les Français publient un journal intitulé le Courrier français de Mexico, que le Courrier des États-Unis cite régulièrement quand il traite du Mexique. De son côté, à la fin de la décennie 1830, Veracruz ressemble plus à une concession des pays occidentaux qu’à une ville mexicaine, comme le décrit Löwenstern qui arrive au Mexique par ce port : « Quant aux étrangers que l’appât du gain attire dans ce lieu destructeur, […] leur nombre augmente journellement, et Vera Cruz compte aujourd’hui près de 11 000 habitants, principalement Allemands, Français et Anglais »158.

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Idem. Courrier des États-Unis, volume XVII, numéro 36, 20 mai 1844. 157 Löwenstern (Isidore), Le Mexique, souvenirs d’un voyageur, Paris, Arthus Bertrand, 1843, p. 75. 158 Ibid., p. 15.

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Il existe également des colonies françaises installées au Mexique. La colonie de Jicaltepec, située au nord de Veracruz, est celle qui perdure le plus dans le temps. Elle est fondée en 1831 et se compose essentiellement de Franc-comtois et de Savoyards159. Quoi qu’il en soit, dans un rapport traitant des crédits supplémentaires relatifs à l’expédition contre le Mexique présenté à la Chambre des députés en juin 1839, le nombre de Français au Mexique est estimé à 6 000 personnes, possédant une valeur totale de biens de 50 millions de Francs160. Parmi tous ces Français installés au Mexique, il en est un qui jouit d’une certaine notoriété et d’une grande influence. Il s’agit du général Woll, militaire français ayant fait carrière au Mexique. Dans son numéro du 13 décembre 1842, le Courrier des États-Unis nous livre une correspondance privée entre Woll et un de ses amis français de New York161. Dans cette lettre, Woll demande à son ami de publier plusieurs documents sur la situation au Texas dans des journaux états-uniens. Le général ajoute : « particulièrement dans le Courrier des États-Unis ». Avant la lettre, la rédaction du journal se permet quelques commentaires. Tout d’abord, elle découvre elle-même que Woll est Français et rappelle brièvement ses états de service comme lieutenant dans l’armée impériale de Napoléon. Ensuite, elle explique qu’elle publie cette lettre pour avoir une autre version de la situation au Texas que celle qui émane des autorités de la république texane. Il s’agit ici de défendre la réputation de ce général français qui sert au Mexique. La rédaction rappelle d’ailleurs fort précautionneusement que, lors de la Guerre des Pâtisseries, Woll a refusé de commander les troupes contre ses compatriotes français. Elle loue sa « noble conduite ». Plus au sud encore, les lecteurs du Courrier des États-Unis sont encore des marchands et des entrepreneurs comme ce dénommé A. Lacombe de Caracas. Il envoie à la rédaction de ce journal une lettre sur les tractations entre la France et le Vénézuéla en vue de signer un accord commercial162. Il informe alors le Courrier que ces négociations viennent d’aboutir. Il s’attarde également sur un projet de colonie composée de 400 Allemands et Alsaciens. Cette lettre cite diverses implantations
Charles (L.), « Les Français au Mexique », Revue française de l’étranger et des colonies, Tome I, numéro 2, février 1885. 160 De Martens (George Frederic) et Murhard (Frederic), Supplément au recueil des principaux traités d’alliance, de paix, de trêve, de neutralité, de commerce, de limites, d’échange, etc., Goetingen, Dieterich, 1842, p. 611. 161 Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 126, 13 décembre 1842. 162 Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 33, 16 mai 1843.
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françaises au Vénézuéla. Les Français installés dans ce pays se sont cotisés pour envoyer de l’argent au gouverneur de Guadeloupe afin d’aider les habitants de cette colonie victimes d’un tremblement de terre. Il dresse ensuite une liste des différentes communautés françaises qui ont participé à la collecte. Nous trouvons les villes de Caracas, La Guaira, Maracaïbo, Puerto Cabello et Angostura, toutes situées au bord de la mer, places propices au commerce français. Un autre gros pôle de population française sur le continent sud-américain est celui qui s’étend sur les rives du Rio de la Plata. Dans un rapport daté de juillet 1848 à l’attention du comité des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, il est question du nombre de Français dans cette partie du monde163. Ce rapport les chiffre à 18 000 personnes, dont 4 000 à Buenos-Aires et 10 000 à Montevideo. Le reste de la population est répartie dans les campagnes environnantes. La population française de Buenos-Aires est essentiellement composée de commerçants et de marchands. Celle de Montevideo est à 90% composée d’artisans et d’ouvriers, tandis que les Français dans les campagnes sont essentiellement des propriétaires terriens qui élèvent une grande quantité de bétail. Lorsqu’à la fin de 1843, en pleine guerre civile, Montevideo est cernée par les armées du général Oribe, le Courrier des États-Unis prend la défense des Français sur place164. Il dénonce l’exécution de ceux d’entre eux qui ont joint les rangs des ennemis d’Oribe. A leur sujet, le Courrier parle de massacre et oppose le droit de guerre dont peut disposer ce général et le droit de l’humanité qui s’oppose à la manière dont il leur a ôté la vie. Il appert que les lecteurs français du Courrier des États-Unis installés dans les Caraïbes et en Amérique latine forment de nombreuses communautés éparses et diverses. Les gros pôles sont les Antilles françaises mais également Mexico, Cuba et les rives du Rio de la Plata. Ces lecteurs sont de condition aisée : commerçants, planteurs, propriétaires terriens. Il est difficile de savoir si le Courrier est également lu dans les milieux ouvriers et artisans que nous retrouvons nombreux à Montevideo. Par contre, le Courrier est régulièrement utilisé par les membres de ces communautés comme une tribune, un espace où publier des lettres, des avis et des rapports intéressant leur propre communauté mais aussi à destination des autres Français qu’ils se trouvent dans les

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De Martens (George Frederic) et Murhard (Frederic), Nouveau receuil de traités, conventions et autres transactions remarquables, Goetingen, Dieterich, 1855, p. 644. 164 Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 137, 9 janvier 1844.

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Amériques ou en France. Ce journal prend d’ailleurs régulièrement la défense des Français des Amériques où qu’ils se trouvent. Il s’attarde sur leur situation, la commente et dénonce, lorsqu’il le faut, ce qu’il considère comme des abus à leur égard.

B – Les autres lecteurs
Pour ce qui est des autres lecteurs du Courrier des États-Unis en Amérique latine et dans les Caraïbes, nous sommes là aussi confrontés au problème des sources et aux difficultés à identifier ces lecteurs ou ces groupes de lecteurs. Nous savons néanmoins que dans la première moitié du XIXe siècle, la culture française et ses produits de luxe sont très appréciés des élites d’Amérique latine et des Antilles165. Le succès du Courrier des États-Unis auprès des lecteurs locaux dont le français n’est pas la langue maternelle repose sur cet intérêt. Comme pour les lecteurs états-uniens, les lecteurs de cette région du monde font partie de l’élite. Ils doivent lire le français et avoir les moyens de s’abonner au Courrier, d’autant plus que la distance augmente les coûts de transport. Quoi qu’il en soit, le Courrier est bien lu en Amérique du Sud par d’autres personnes que des Français. En mai 1842, Frédéric Gaillardet écrit un article en première page sur son séjour à Cuba166. Il commence son texte en indiquant que le nombre de lecteurs « indigènes » ne cesse d’augmenter dans l’île. De plus, il précise que, lors de son séjour, il a rencontré des autorités cubaines très favorables au Courrier dont le capitaine-général Geronimo Valdès et le gouverneur de Santiago de Cuba, le général Juan Tello. Nous retrouvons ici le même profil que celui de lecteurs étatsuniens : hommes influents, exerçant des pouvoirs et devant, par là même, se tenir au courant de l’actualité européenne mais aussi états-unienne. Nous avons vu qu’au Mexique, le Courrier possède un lecteur influent en la personne du général Woll. Mais il est également lu par le général Juan Pablo Anaya167. En octobre 1840, le Courrier reçoit plusieurs lettres d’un lecteur Français installé à Tabasco, décrivant la situation commerciale sur place. Mais le 27 octobre, il publie plusieurs décrets relatifs au
Schoonover (Thomas David), op. cit., p. 1. Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 31, 10 mai 1842. 167 Il ne faut pas confondre le général Juan Pablo Anaya avec son homonyme, lui aussi général mexicain, qui occupe le poste de président du Mexique par intérim une première fois en 1847 et une autre fois en 1847 et 1848.
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commerce maritime de ce port qui lui sont envoyés directement par le général Anaya168. Ancien député du premier congrès du Mexique en 1821-1822, ancien ministre et ancien gouverneur du Chiapas, le général Juan Pablo Anaya est justement, à cette époque, le gouverneur du port de Tabasco169. Autre élément que nous pouvons déduire de la lecture du Courrier des ÉtatsUnis, la presse locale lit ce journal. Il est, pour les titres d’Amérique latine et des Caraïbes, une bonne source d’informations diverses sur les États-Unis et la France. Ils piochent donc dans ses colonnes les extraits que la rédaction a elle-même été chercher dans les colonnes de la presse états-unienne et française. Mais lorsque le Courrier traite de la situation dans les pays d’Amérique latine ou des Caraïbes, les réactions ne se font pas attendre. Par exemple, en juillet 1843, le Courrier échange des mots durs avec le Semanario de Carthagène, en Colombie. Les 14 et 21 janvier, la rédaction du Courrier publie deux articles sur le commerce extérieur de la Colombie170. Il s’agit essentiellement de statistiques qui servent de base à l’analyse. Le Courrier s’avance alors à conclure que la faiblesse du commerce entre la France et la Colombie est due à la neutralité de la France et des Français sur place lors des différents évènements qui ont conduit à la sécession du Vénézuéla et de l’Equateur de la République de Colombie. Une autre cause que le Courrier identifie est la mésentente qui existe entre le Colombie et la France depuis la fastidieuse affaire de l’emprisonnement du consul Adolphe Barrot en 1833 par les autorités de Carthagène. Le 25 juillet 1843, la rédaction décrit la réponse agressive du Semanario à l’égard de ces deux articles171. Le Courrier des ÉtatsUnis ayant cité le Consulat comme source de ses chiffres, la polémique, alimentée par la virulence du Semanario, devient un scandale plus important qui met en cause le consul du moment. Le journal de Carthagène fait des deux articles publiés dans le Courrier des textes dictés par le consul lui-même. Il existe une communauté francophone qui par sa composition et son histoire entre dans cette catégorie des autres lecteurs. Il s’agit des Haïtiens. Après l’obtention de leur indépendance en 1804, les Haïtiens forment un groupe de lecteurs francophones bien spécifique. Le pays est constamment frappé par des coups d’États et des guerres
Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 104, 27 octobre 1840. Ses papiers sont conservés dans la Benson Latin American Collection à l’Université du Texas à Austin. http://www.lib.utexas.edu/taro/utlac/00001/00001-P.html 170 Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 140, 14 janvier 1843 et numéro 143, 21 janvier 1843. 171 Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 63, 25 juillet 1843.
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endémiques. Son commerce est aux mains des étrangers dont les Français. Aux vues des relations délicates entre la France et Haïti, il est extrêmement difficile de savoir si l’élite locale lit bien le Courrier des États-Unis. Par contre, ses articles sont repris par la presse locale. En septembre 1841, la rédaction ouvre ses colonnes au journaliste français Bernard-Adolphe de Granier de Cassagnac. Ce virulent partisan de l’esclavagisme effectue, à cette époque, un voyage dans les Caraïbes. La Feuille de commerce, journal de Port-au-Prince, l’ayant attaqué sur ses convictions à l’égard du système esclavagiste, Granier de Cassagnac envoie au Courrier une lettre répondant à l’attaque du journal haïtien. Quelques semaines plus tard, le 25 septembre, le Courrier nous informe des conséquences de la réponse de Granier de Cassagnac en Haïti : « La publication de la lettre de M. G. de Cassagnac (…) a soulevé de vives clameurs contre le Courrier des États-Unis. D’après ce qui nous est rapporté, le journal le Manifeste a épuisé contre nous le vocabulaire de l’injure la plus ordurière et la plus rageuse » 172. En mars 1843, au gré d’une nouvelle insurrection haïtienne, le Courrier devient une tribune pour des insurgés cherchant à renverser le régime en place. Le 25 mars 1843, un groupe, qui s’intitule Comités populaires de Cayes et de Jérémie, fait parvenir à la rédaction du journal un texte qui doit servir, selon ses propres mots, « la révolution du peuple haïtien contre le président Boyer »173. L’imposant plaidoyer, attaquant le président actuel et annonçant une prochaine victoire, est publié en première page du Courrier sous le titre : « Relation et manifeste officiels des insurgés haïtiens ». Le texte est détaillé, bien construit et argumente sa position. Il insiste sur le fait que le mouvement est bien populaire, c’est-à-dire qu’il dispose d’une troupe assez nombreuse, mais ajoute fort judicieusement sur le chef de cette révolte, Charles Hérard, qu’il a le premier mené la révolte sur sa plantation. Hérard, une fois Boyer renversé, sera d’ailleurs élu président d’Haïti. Du côté de Boyer se rangent l’injustice, la misère et même des chefs « anthropophages » : tout ce qui est ennemi de la civilisation. Ce manifeste a deux cibles : les marchands européens et français installés dans ce pays et la classe aisée des Haïtiens. Il veut les rassurer, leur montrer l’importance du mouvement, le soutien qu’il a parmi la population, mais surtout que ses chefs ne sont pas issus du peuple, qu’ils sont, eux-aussi, des membres de la classe aisée, comme Hérard qui
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Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 77, 25 septembre 1840. Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 11, 25 mars 1843.

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possède une plantation. Parmi les signataires de la lettre qui accompagne le manifeste et demande la publication dans le Courrier, nous trouvons le nom d’Honoré Féry, le chef de la révolte à Jérémie174. Ce document illustre l’importance du Courrier et comment les insurgés l’utilisent pour véhiculer leur propagande officielle à l’attention de leurs concitoyens ; ce qui nous laisse à penser que ce journal est également très lu par la bourgeoisie locale de ce pays. Le Courrier des États-Unis est donc lu par les élites d’Amérique latine et des Caraïbes. Son contenu est également suivi par la presse locale et peut, nous l’avons vu, être source de tensions. Nous retrouvons ici un modèle de lecteurs, dont le français n’est pas la langue maternelle, qui est similaire à celui des lecteurs états-uniens.

V – Le lectorat au Bas-Canada
Le Bas-Canada est une région des Amériques bien différente de toutes celles que nous avons pu voir jusqu’à maintenant. Il forme un espace où les francophones sont majoritaires et solidement implantés le long du Saint-Laurent. L’Empire britannique cherche d’ailleurs à mettre en minorité ces francophones en tentant d’unir le Haut et le Bas-Canada dans la colonie du Canada-Uni. Contrairement à toutes les autres communautés francophones, cette population constitue un groupe homogène. A l’instar d’Hector Bossange dans la décennie 1810, de Napoléon Aubin dans les années 1830 ou encore d’Henry-Emile Chevalier dans les années 1850, des Français ou plus largement des francophones d’Europe s’y installent. Mais ils ne forment pas un groupe à part et se fondent relativement bien dans la population locale. En plus du territoire, les Canadiens français disposent de trois éléments qu’ils défendent comme étant des piliers de leur culture et de leur survie : la langue, le droit et la religion catholique. Contrairement aux autres communautés francophones du continent, un mouvement nationalitaire prenant plusieurs formes, dont celle des rébellions de 1837 et 1838, est omniprésent dans la vie politique des Canadiens français. Enfin, ancienne colonie française, alors colonie anglaise, le Bas-Canada est limité dans ses relations directes avec la France. L’historiographie traditionnelle québécoise tend d’ailleurs à faire de la période allant de
Brière (Jean-François), Haïti et la France 1804-1848, le rêve brisé, Paris, Editions Karthala, 2008, p. 281.
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1763, date de la cession par la France, à 1855, année où les relations officielles avec la France reprennent, une époque pendant laquelle les relations entre la France et le BasCanada sont au plus bas. Le colloque d’octobre 2005, intitulé La Capricieuse [1855] : poupe et proue, les relations France-Québec (1760-1914), est venu démontrer que, pendant la période 1763-1855, les relations France-Bas-Canada prennent d’autres formes dont celles des voyages de Français au Canada, de l’arrivée de religieux et du réseau familial et d’affaires Papineau-Bossange-Fabre-Masson175. Nous le voyons, le lectorat canadien français du Courrier des États-Unis forme, à bien des égards, un groupe particulier sur le continent nord-américain.

A – L’importance du Courrier des États-Unis dans la presse canadienne française
L’influence du Courrier des États-Unis sur la presse canadienne-française se manifeste de deux façons : sur le contenu qui est tiré des colonnes du journal français de New York mais aussi dans les liens qui existent avec cette presse du Bas-Canada. Le poids du Courrier des États-Unis sur la presse canadienne-française est la partie de l’histoire de ce journal la plus documentée. Les travaux de Louis-Georges Harvey sur l’influence du modèle états-unien sur les patriotes et leur discours, se sont basés, entre autres choses, sur l’image des États-Unis dans la presse patriote. Le deuxième chapitre de sa thèse de doctorat sur ce sujet est une mine d’or176. Il a donc identifié le poids des informations états-uniennes ainsi que leurs sources pour la décennie 1830. Tout d’abord, il note que New York, véritable capitale du journalisme états-unien, est la ville qui fournit le plus de nouvelles sur les États-Unis. 51,8% des citations de journaux pour 1831-1837 sont tirées de titres new-yorkais. Pour la période précédente, 1815-1830, New York occupe une place moins importante mais reste tout

Lamonde (Yvan) et Poton (Didier), « Eléments de conclusion », Lamonde (Yvan) et Poton (Didier), (sous dir.), La Capricieuse (1855) : poupe et proue, les relations franco-québécoises (1760-1914), Québec, Presses de l’Université Laval, 2006, p. 371-376. 176 Harvey (Louis-Georges), Importing the Revolution : The Image of America in French-Canadian Political Discourse, 1805-1837, Thèse de Doctorat en Histoire, sous la direction de Pierre Savard, Université d’Ottawa, 1990. Nous n’avons malheureusement pas pu consulter la thèse de M. Harvey en version papier. Mais celui-ci a eu la gentillesse de nous communiquer une version électronique de son second chapitre, non paginée. Ce qui explique que nous ne pouvons pas donner de numéros de pages pour cette source.

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de même la première ville d’où sont originaires les nouvelles états-uniennes : 31% des citations de journaux sont tirées de la presse new-yorkaise.

Tableau 2 : Les journaux états-uniens les plus fréquemment cités par la presse canadienne-française 1831-1837
Journaux Courrier des États-Unis Abeille de la Nouv. Orléans New York Enquirer New York Daily Advertiser New York Daily Express Courrier de la Nouv. Orléans New York Commercial Advert. National Intelligencer New York Evening Star New York Evening Post National Gazette (Phil.) Washington Globe Albany Argus Echo de la Louisiane Baltimore American New York American United States Gazette New York Times New York Journal of Commerce Baltimore Gazette New York Mercantile Adver. Boston Daily Advertiser Total Nombre de citations 132 59 23 23 17 17 15 14 14 13 13 11 11 11 9 8 8 8 8 8 7 7 436 Pourcentages 24.7% 11.0% 4.3% 4.3% 3.2% 3.2% 2.8% 2.6% 2.6% 2.4% 2.4% 2.1% 2.1% 2.1% 1.7% 1.5% 1.5% 1.5% 1.5% 1.5% 1.3% 1.3% 81.5%

Source : Harvey (Louis-Georges), Importing the Revolution : The Image of America in French-Canadian Political Discourse, 1805-1837, Thèse de doctorat en Histoire, sous la direction de Pierre Savard, Université d’Ottawa, 1990

Louis-Georges Harvey détaille également le nom de ces journaux et leur poids dans l’apport d’informations. Pour la période 1815-1830, le Courrier des États-Unis n’apparaît pas. Néanmoins, Louis-Georges Harvey note que, malgré la fondation de ce journal, tardive pour la période, son contenu est très rapidement repris par la presse canadienne-française. Par contre, pour la période 1831-1837, tel que nous le montre le

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tableau 2 ci-dessous, ce journal devient la première source d’informations étatsuniennes. Il représente 24,7% des citations de journaux états-uniens. Soit presque 13 points avant le second titre le plus cité : l’Abeille de la Nouvelle-Orléans. Il est intéressant de noter que, pour la période 1831-1837, la presse francophone états-unienne est la principale source. De la même manière, Constant Tzournavelis, dans son mémoire de Maîtrise, a démontré que, dès 1828 et 1829, le Courrier des États-Unis est une source privilégiée pour le journal montréalais le Spectateur canadien177. Les informations concernant l’indépendance grecque et l’intervention européenne en Orient sont directement tirées des colonnes du Courrier. Son utilisation par la presse canadienne-française se fait donc très tôt. Comme le précise Louis-Georges Harvey, la principale motivation de la presse canadienne-française, pour aller chercher les informations sur les États-Unis dans la presse francophone états-unienne, tient au fait qu’elle n’a pas à traduire ces articles. Si la traduction est l’élément principal à l’origine de la reprise des articles du Courrier dans la presse canadienne française, alors les chiffres produits par Louis-Georges Harvey sont des minimas. Le Courrier des États-Unis traduit lui-même de nombreux articles de la presse états-unienne et surtout new-yorkaise. D’ailleurs, comme nous l’avons vu précédemment, le Courrier ne disposant pas de journalistes sur place, les nouvelles états-uniennes, que nous rencontrons dans ses colonnes, sont essentiellement des nouvelles tirées des pages de ses confrères états-uniens. Dès lors, nous pouvons nous demander si le Courrier ne joue pas un rôle encore plus important que celui identifié par Louis-Georges Harvey. Il se peut que la presse canadienne française, toujours pour faciliter son travail et s’éviter la traduction, publie des articles qu’elle dit venir de journaux états-uniens alors qu’elle les tire des colonnes du Courrier des ÉtatsUnis. Il faut ajouter à cela le fait que le Courrier se plaint de nombreuses fois de la presse canadienne-française qui pioche dans ses colonnes des articles sans le citer comme source. Il nous semble que le poids du Courrier dans l’apport d’informations états-uniennes au Bas-Canada est clairement sous-estimé. De plus, Louis-Georges Harvey ne s’est pas étendu à la décennie 1840. Or, nous savons que, sous Gaillardet et Arpin, l’actualité états-unienne occupe une place de plus en plus importante, s’installant
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Tzournavelis (Constant), Représentation de la révolution grecque dans la presse écrite du BasCanada (1821-1831), Mémoire de Maîtrise en Études néo-helléniques, sous la direction de Jacques Bouchard, Université de Montréal, A paraître, p. 55-56.

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régulièrement en première page. Nous pouvons donc supposer que la part du Courrier dans la circulation de l’information états-unienne reprise par la presse canadiennefrançaise s’accentue dans les années 1840. Concrètement, cela signifie que la lecture de l’actualité mais également la perception des États-Unis par la presse canadiennefrançaise et ses lecteurs est tamisée, pour ne pas dire orientée, par les choix éditoriaux et rédactionnels des rédacteurs du Courrier. Le poids des nouvelles internationales dans la presse canadienne-française est considérable. D’après Gérard Laurence, dans la première moitié du XIXe siècle, les nouvelles de l’extérieur du Bas-Canada dominent en nombre dans les journaux locaux178. Nous avons vu que, pour ce qui est de l’actualité états-unienne, le Courrier des États-Unis est la principale source. Mais qu’en est-il de l’actualité française ? Gilles Gallichan explique que de nombreux titres de la presse française sont reçus par les éditeurs de journaux canadiens-français179. Il appuie son affirmation sur le fait que la presse canadienne-française cite de nombreux titres de la presse française. Il note que, à l’automne 1840, 22 journaux français sont cités comme sources par le Canadien. Parmi ces titres, nous trouvons des grands noms de la presse parisienne, ainsi que des titres régionaux moins connus tels que l’Echo de Lorient, le Courrier de Bordeaux, Courrier de la Moselle, le Courrier de Lyon et la Vigie de Dieppe180. Tout d’abord, il est difficile de croire que la presse canadienne-française, au nombre d’adhérents limités181, donc aux revenus limités, puisse s’abonner à tous ces titres. Il est aussi peu probable que les éditeurs du Bas-Canada fassent des échanges gratuits de numéros avec la presse française. Comme l’a démontré Françoise Le Jeune, pendant les rébellions patriotes de 1837 et 1838, la presse française s’alimente sur la situation au Canada, essentiellement auprès des journaux anglais182. Avant le début des le

Laurence (Gérard), « Les journaux dans la Province de Québec et au Bas-Canada », Flemming (Patricia), Gallichan (Gilles) et Lamonde (Yvan), Histoire du livre et de l’imprimé au Canada, des débuts à 1840, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2004, p. 251. 179 Gallichan (Gilles), « La page avant la voile : le livre et l’imprimé dans les relations France-Québec (1840-1855) », Lamonde (Yvan) et Poton (Didier), op. cit., p. 182. 180 Ibid., p. 190. 181 Le nombre de lecteurs d’un journal au Bas-Canada en 1830 ne dépasse que rarement 1.500 abonnés. En 1840, le Jean-Baptiste pose le nombre de 2.000 abonnés comme l’objectif idéal pour une feuille francophone. Cf. Laurence (Gérard), op. cit., p. 252. 182 Le Jeune (Françoise), « Les relations France-Bas-Canada entre 1837 et 1855 : Le Canada reconquis par la France ou la France reconquise par le Canada », Lamonde (Yvan) et Poton (Didier), op. cit., p. 99132.

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rébellions, il n’y a guère que le National qui s’intéresse brièvement au Canada183. Et après 1839, l’intérêt à l’égard des Canadiens français disparaît complètement184. Il semble bien plus probable que la présence d’autant de nouvelles françaises de sources aussi diverses dans la presse canadienne-française soit due au repiquage d’articles présents dans les colonnes du Courrier des États-Unis. Au lieu de citer le Courrier comme source, les rédacteurs du Bas-Canada citent le journal que le Courrier cite luimême comme source de l’information. Par exemple, en mars 1841, le journal montréalais la Minerve résume une correspondance du Courrier en le citant comme source, puis, dans l’article suivant, elle reprend l’annonce du mariage de Régis de Trobriand en citant le journal parisien la Presse comme source185. Or, l’annonce du mariage et la correspondance résumée figurent dans le même numéro du Courrier, qui semble bien être en fait la même source pour les deux articles186. Ce phénomène de repiquage ne peut que s’accentuer pendant l’hiver qui empêche l’arrivée de nouvelles fraîches européennes directement au Bas-Canada par voie maritime. Elles arrivent donc par les ports atlantiques de la côte est des États-Unis, soit New York et Boston187. Nous pouvons supposer que, à cette époque de l’année, la presse canadienne-française est alors encore plus dépendante des pages du Courrier des États-Unis pour les nouvelles et les faits divers français. A la fin des années 1840, l’arrivée du télégraphe permet aux rédacteurs de la presse du Bas-Canada d’être plus indépendants à l’égard des nouvelles brèves. Mais il reste toujours le contenu détaillé qu’ils ne peuvent trouver que dans des feuilles françaises ou dans le Courrier des ÉtatsUnis. L’utilisation du Courrier des États-Unis comme source ne concerne pas que les actualités françaises ou états-uniennes. Par exemple, la Minerve du 14 septembre 1842 publie un article sur la situation en Chine tiré du Courrier188. Le 26 septembre 1842, la brève nouvelle d’un important ouragan à La Havane est publiée par la Minerve qui utilise comme source le Courrier des États-Unis189. Dans le Courrier de Saint-

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Ibid., p. 104-107. Ibid., p. 112. 185 La Minerve, volume XII, numéro 58, 16 mars 1843. 186 Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 158, 25 février 1843. 187 Gallichan (Gilles), op. cit., p. 181. 188 La Minerve, volume XII, numéro 2, 14 septembre 1842. 189 La Minerve, volume XII, numéro 7, 26 septembre 1842.

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Hyacinthe du 12 juillet 1853, l’actualité de Chine est également tirée du Courrier des États-Unis190. L’influence du Courrier des États-Unis sur la presse canadienne-française s’étend aussi à la littérature. Nous avons vu que, en 1841, Régis de Trobriand publie sa nouvelle le Rebelle dans le journal de son ami Frédéric Gaillardet. Le texte est repris quelques mois plus tard au Bas-Canada par Napoléon Aubin et l’imprimeur Rowen afin d’être publié sous la forme d’un livre191. Malheureusement, l’ouvrage est interdit par les autorités coloniales et Aubin condamné à six mois de prison. Gilles Gallichan relève, dans le Canadien du 22 janvier 1841, l’annonce de la publication d’un ouvrage sur le Canada à Paris, par l’ancien rédacteur du journal montréalais l’Ami du peuple, des lois et de l’ordre192. Il tire cette information du Courrier des États-Unis. De plus, nous avons dépouillé les six premiers mois de l’année 1831 de la Minerve afin de rechercher des textes littéraires dont les auteurs sont identifiés comme des écrivains français. Sur la vingtaine de textes parus dans la Minerve entre janvier et juin 1831, seulement quatre d’entre eux sont l’œuvre d’auteurs français. Les autres textes sont des poèmes ou des récits écrits par des Canadiens français. Nous avons alors vérifié si ces textes d’écrivains français figurent dans les annexes de la recherche de Françoise Granger-Remington193 listant les publications littéraires parues dans le Courrier des États-Unis. Sur les quatre textes en question trois d’entre eux sont bien publiés par le Courrier quelques semaines plus tôt. Ainsi, le poème A la jeune France de Victor Hugo paraît dans le Courrier des États-Unis en octobre 1830194 et est repris par la Minerve à la fin de janvier 1831195. En avril 1831, le journal de New York publie La Varsovienne196 de Casimir Delavigne qui est inséré dans les colonnes de la Minerve197 à la mi-mai. Enfin, le texte, Une aventure de Jacques Callot, publié par la

Courrier de Saint-Hyacinthe, 12 juillet 1853. Courrier des États-Unis, volume XV, numéro 15, 2 avril 1842. 192 Gallichan (Gilles), op. cit., p. 182. 193 Granger-Remington (Françoise), Le Courrier des États-Unis 1828-1870, Thèse de Doctorat en Littérature française, sous la direction de Madeleine Fargeaud-Ambrière, Université de Paris IV, 1981. 194 Courrier des États-Unis, volume III, numéro 69, 23 octobre 1830. 195 La Minerve, volume IV, numéro 101, 31 janvier 1831 et numéro 102, 3 février 1831. 196 Courrier des États-Unis, volume IV, numéro 17, 27 avril 1831. 197 La Minerve, volume V, numéro 27, 16 mai 1831.
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Minerve le 23 juin 1831198 est vraisemblablement tiré d’un numéro du Courrier de décembre 1830199. Nous avons fait la même chose avec les numéros de la Minerve de septembre à décembre 1842. Le choix de 1842 est tout simplement dû au fait qu’à cette époque Gaillardet est bien installé dans son poste de directeur-rédacteur du Courrier, mais également que la Semaine littéraire, qui prive le journal de nombreuses publications, n’est pas encore fondée. De plus, nous voulions nous porter dix ans dans le temps. Or, la Minerve n’est pas publiée entre 1838 et 1841. Ludger Duvernay en reprend l’édition en septembre 1842. Le résultat de ce dépouillement est surprenant. Sur les 4 mois de la période dépouillée, nous avons compté onze textes d’auteurs français dans la Minerve. Il s’agit, pour la plupart, d’extraits d’écrivains connus : Sue, Dumas, Berthoud, Guinot, de Kock, etc. Selon la recherche de Françoise Granger-Remington, aucun de ces textes n’est publié par le Courrier des États-Unis. Après un nouveau dépouillement de la Minerve, de janvier à juin 1847, aucune occurrence entre les publications littéraires de ce journal et les textes littéraires français n’a pu être trouvée. En 1847, la Semaine littéraire existe et publie de nombreux textes qu’on ne trouve pas de le Courrier. Mais, malheureusement, nous n’avons pas pu comparer le contenu littéraire de la Minerve avec celui de la Semaine littéraire. Quoi qu’il en soit, si nous pouvons bien constater une influence du Courrier sur les publications littéraires de la Minerve au début des années 1830, cette influence a totalement disparu sous la période Gaillardet. Il est paradoxal de constater un net recul de l’influence littéraire du Courrier des États-Unis sur la Minerve à partir de 1840 alors qu’il s’agit de la période de l’histoire du journal français de New York pendant laquelle les liens avec les milieux littéraires, d’édition et journalistiques parisiens sont les plus forts. Lorsque le Courrier des États-Unis doit subir la concurrence du Phare de Masseras à New York, son influence auprès de la presse canadienne-française ne semble pas en pâtir. Nous avons recherché dans les numéros de la Minerve de juin et juillet 1851 les articles tirés du Courrier des États-Unis et du Phare. Le Phare étant fondé en mai 1851, nous pouvions voir la réaction d’un journal comme la Minerve devenu, depuis les rébellions de 1837-1838, d’obédience conservatrice. Autrement dit, abandonne-t-elle directement un Courrier connu pour être alors républicain ? La
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La Minerve, volume V, numéro 38, 23 juin 1831. Courrier des États-Unis, volume III, numéro 81, 4 décembre 1830.

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réponse est non. En juin et juillet 1851, nous avons dénombré 26 articles du Courrier répartis dans treize numéros de la Minerve. Pour le Phare, ce ne sont que sept articles répartis dans quatre numéros de la Minerve. Le Courrier des États-Unis mène avec une large avance devant le Phare. Nous nous sommes demandé si ces faibles résultats du Phare n’étaient pas dus à sa toute récente fondation. Il ne dispose pas du même réseau que le Courrier, ni du même prestige. Nous avons donc décidé d’effectuer la même recherche mais pour les mois de juin et juillet 1852. Le résultat de ce dépouillement nous permet de constater que l’influence du Courrier des États-Unis face à un Phare, qui a alors plus d’un an d’existence, est à peine émoussée. Nous avons compté 24 articles tirés du Courrier répartis dans treize numéros de la Minerve, contre 4 articles du Phare répartis dans deux numéros. En mars 1853, le Courrier des États-Unis et le Phare fusionnent pour faire du premier un journal conservateur. Mais la domination du Courrier des États-Unis est à nouveau vite contestée. Cette fois, il s’agit de républicains qui fondent un journal dont le nom annonce clairement ses orientations politiques : le Républicain. Ce journal est fondé en mai 1853 par Eugène Quesne avec la collaboration de Paul Arpin, en réaction à son départ et à celui de son équipe républicaine du Courrier. Eugène Quesne n’est pas n’importe quel républicain. A Nancy, en 1848, il fonde un journal déjà intitulé le Républicain. En 1851, au moment du coup d’État du prince-président, il est déporté à Cayenne. Il réussit néanmoins à s’échapper du bagne avant de venir trouver asile à New York. Le Républicain de New York existe pendant un peu plus d’un an puisqu’il cesse ses activités en décembre 1854. Pourtant, Eugène Quesne ne baisse pas les bras et fonde quelques temps plus tard un autre journal à New York : le Messager franco-américain, qui aura une plus grande longévité que le Républicain200. Au Bas-Canada, la fondation de ce nouveau journal a des conséquences. La presse locale, très politisée, va se positionner en fonction de ses idées politiques vis-à-vis du nouveau journal newyorkais. La Minerve, qui soutient les conservateurs, ceux qu’on appelle plus fréquemment les bleus, n’apprécie pas les articles du Républicain et place la lecture de ce journal au milieu des positionnements politiques au Bas-Canada : « C’est la suspension du Phare, ou plutôt sa fusion avec le Courrier des ÉtatsUnis, maintenant l’organe des doctrinaires modérés, qui a donné lieu à la fondation du Républicain. Ce fait seul veut dire que le Républicain sera l’organe
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La Cloche, 2 novembre 1868.

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des idées extrêmes. Les organes des ci-devant rouges du Canada, qui ont pu en juger plutôt que nous, le recommandent beaucoup. Il pourrait bien y avoir au fond identité de principes entre eux. Quoiqu’il en soit, l’un des premiers articles éditoriaux du premier numéro que nous recevons commence par la phrase suivante, qui nous donne la mesure de son respect pour le clergé catholique […] »201. L’association entre les rouges du Bas-Canada et les républicains en France n’est pas nouvelle puisque la Minerve le fait déjà en janvier 1852 dans un article sur l’influence et le peu succès des rouges au Bas-Canada202. A l’inverse, le Pays, journal rouge qui se veut tout de même modéré et qui vise un lectorat démocrate large, réagit très positivement à l’arrivée du Républicain. Il dénonce également la position du Courrier depuis la fusion avec le Phare : « Nous accusons avec plaisir réception de ce nouveau journal publié à New York dans les intérêts démocratiques. Un journal de cette opinion, la seule qui ait chance de succès aux États-Unis, se faisait vivement sentir, surtout depuis que le Courrier des États-Unis a pris la livrée de M. Louis-Napoléon Bonaparte. Aussi nous ne doutons pas que le Républicain soit beaucoup encouragé – et c’est ce que nous lui souhaitons de tout cœur […] »203. Nous assistons donc à une véritable cassure entre des journaux bleus qui restent fidèles à un Courrier des États-Unis redevenu conservateur et une presse rouge qui, quant à elle, se tourne vers le Républicain. Dans les faits, cela signifie que le Courrier perd sa position de source principale d’informations internationales pour plusieurs titres de la presse canadienne française. Par exemple, sur la période juinoctobre 1853, nous avons dépouillé le Courrier de Saint-Hyacinthe, dont le directeur est Louis-Antoine Dessaulles, neveu de Louis-Joseph Papineau et chef de file des rouges du Bas-Canada. Pour cette période, nous avons compté 12 numéros citant le Courrier des États-Unis comme source. Par contre, le Républicain est cité comme source dans 25 numéros du Courrier de Saint-Hyacinthe. De plus, d’août à octobre 1853, le Courrier des États-Unis n’est pas cité une seule fois. Le Républicain est alors devenu la principale source d’information.
La Minerve, volume XXV, numéro 92, 19 mai 1853. Bernard (Jean-Paul), Les Rouges, libéralisme, nationalisme et anticléricalisme au milieu du XIXème siècle, Montréal, Presses de l’Université du Québec, 1971, p. 103. 203 Le Pays, volume II, numéro 18, 18 mai 1853.
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Entre le Courrier des États-Unis et la presse canadienne-française, il n’y a pas qu’une relation liée à l’influence du contenu. Dans la décennie 1840, le Courrier de Frédéric Gaillardet dispose également de liens privilégiés avec ses confrères de la presse canadienne-française. Nous avons vu que, pour trouver un correspondant canadien français, Gaillardet passe directement par le journal le Canadien qui le met en contact avec Chauveau. Plus tard, à l’été 1843, lors de la visite de Frédéric Gaillardet au Canada-Uni, il est extrêmement bien reçu par les Canadiens français de Montréal. La Minerve décrit à cette occasion la réception qui est donnée en l’honneur de Gaillardet mais aussi le discours qu’il y prononce. Dans son numéro du 17 août 1843, le Courrier des États-Unis reprend, en première page, l’article de la Minerve204. Ce dernier journal est extrêmement élogieux à propos du directeur du Courrier, soulignant « l’avantage » de l’avoir à Montréal, décrivant sa « plume si féconde, si sublime, retrempée dans un cœur si généreux » et concluant par ces mots : « un homme que tout bon Canadien aime et doit aimer de tout son cœur ». Nous apprenons surtout que cette réception n’est pas une soirée officielle mais plus « un banquet, donné par quelques amis ». Le rédacteur de la Minerve fait partie de ces amis et se réjouit d’avoir eu « le bonheur » d’y assister. Nous ne savons rien des autres amis de Gaillardet, organisateurs de cette soirée à Montréal. Il est également difficile de savoir si les liens personnels avec le rédacteur de la Minerve existent avant ce banquet ou bien s’ils se tissent pendant. Néanmoins, il faut noter que ce déplacement de Frédéric Gaillardet fait partie de sa stratégie de voyages en Amérique du Nord et dans les Caraïbes, qui vise à développer son réseau, augmenter son nombre de lecteurs et à donner une bonne visibilité au Courrier des États-Unis dans ces régions. Le 2 septembre 1843, le Courrier des ÉtatsUnis publie un court article sur la Société française en Canada, installée à Québec. Le 15 août précédent, elle se réunit et porte différents toasts en l’honneur de Napoléon, de la reine Victoria, du prince de Joinville et de Frédéric Gaillardet, qui se retrouve ainsi associé à des noms aussi illustres. Le Courrier annonce que des Canadiens français ont participé à cette soirée. Parmi ceux-ci nous pouvons trouver Napoléon Aubin, le rédacteur du Fantasque qui donne le lendemain deux de ses colonnes au récit de la soirée et à la liste des toasts205. Le Canadien consacre également un article à cette soirée. Quoi qu’il en soit, Frédéric Gaillardet est très bien reçu et jouit d’une certaine
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Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 73, 17 août 1843. Le Fantasque, volume 4, numéro 93, 16 août 1843.

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notoriété au Bas-Canada, d’autant plus qu’il n’est pas alors auréolé du prestige de la Légion d’honneur206. Les journaux, tels que la Minerve, le Canadien ou le Fantasque, aident à lui donner une bonne image. La ville de Québec est le centre du réseau journalistique canadien du Courrier des États-Unis que nous connaissons le mieux. Le journal le Canadien, grâce à qui Gaillardet est en contact avec Chauveau, est publié à Québec. De plus, le journal satirique le Fantasque, publié par Napoléon Aubin, est lui aussi installé à Québec. Chauveau, qui a publié plusieurs poèmes et textes dans le Canadien, a également collaboré au Fantasque207. Frédéric Gaillardet est un grand amateur du journal satirique d’Aubin. A plusieurs reprises, dans les colonnes du Courrier des États-Unis, le travail d’Aubin est mis de l’avant et souligné pour sa qualité. D’ailleurs, en mars 1844, lorsque les bureaux du Fantasque sont détruits par un incendie, le Courrier se fait l’écho de l’appel lancé par le Canadien pour que les lecteurs aident financièrement à relancer ce journal208. C’est également cet Aubin-là qui, avec son associé l’imprimeur Rowen, édite la nouvelle de Régis de Trobriand Le Rebelle, publiée dans un premier temps dans les colonnes du Courrier des États-Unis.

B – Les lecteurs canadiens-français du Courrier des États-Unis
Le Courrier des États-Unis est très présent dans la presse canadienne-française qu’il alimente en nouvelles internationales. Il est donc lu indirectement par de nombreux Canadiens français. Mais ici, nous allons nous efforcer d’identifier qui sont les lecteurs directs, c’est-à-dire les abonnés, du Courrier. Tout d’abord, il nous faut nous demander qui lit la presse au Bas-Canada dans la première moitié du XIXe siècle. Selon Michel Verrette, le taux d’alphabétisation au Bas-Canada pour la période 1830-1839 est de 25,4%209. La population qui sait lire est essentiellement concentrée dans les villes. Ce taux comprend aussi bien les francophones que les anglophones et ne reflète pas la différence d’alphabétisation entre
Frédéric Gaillardet reçoit la lettre de Guizot l’informant qu’il va recevoir la Légion d’honneur en janvier 1844. Cf. Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 126, 27 janvier 1844. 207 Lareau (Edmond), Histoire de la littérature canadienne, Montréal, Lovell, 1874, p. 286 et David (Laurent-Olivier), Biographies et portraits, Montréal, Beauchemin & Valois, 1876, p. 194. 208 Courrier des États-Unis, volume XVII, numéro 12, 26 mars 1844. 209 Verrette (Michel), « L’alphabétisation », Fleming, (Patricia), Gallichan (Gilles) et Lamonde (Yvan), op. cit., p. 178.
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les deux groupes. Les anglophones sont, en règle générale, plus alphabétisés que les francophones. Cela signifie que le lectorat potentiel du Courrier des États-Unis au BasCanada est en dessous des 25% de la population. Néanmoins, le taux d’alphabétisation augmente dans la population canadienne-française pendant toute la première moitié du XIXe siècle. La croissance de ce taux connaît une accélération après 1840 grâce, entre autres, au développement de l’instruction publique et de la presse imprimé dont les bas coûts permettent de toucher plus de lecteurs210. Pendant la première moitié du XIXe siècle, le taux d’alphabétisation est plus important chez les élites qui comptent 80% d’alphabétisés. Il s’agit de personnes issues des professions libérales, mais également d’officiers, de marchands, de commerçants et de membres du clergé. L’alphabétisation progresse donc plus vite parmi la classe intermédiaire, celle des artisans, boutiquiers et fonctionnaires211. Enfin, la population alphabétisée est concentrée dans les villes, même si l’alphabétisation s’installe de plus en plus dans les campagnes dans la fin de la première moitié du XIXe siècle212. Elle se manifeste d’ailleurs par le développement d’une presse régionale comme c’est le cas dans l’actuelle Montérégie avec la création du Courrier de Saint-Hyacinthe par Louis-Antoine Dessaulles en 1853. Notons également que les personnes ne sachant pas lire ont tout de même accès à la presse grâce à la lecture publique de journaux en chaire ou sur le perron des églises le dimanche213. Mais, il y a peu de chance que le Courrier des États-Unis, qui n’est pas un journal canadien-français, qui traite relativement peu de l’actualité du Bas-Canada et qui n’est pas un ami du clergé catholique, soit lu par les prêtres les jours de messe. Ces informations nous permettent de dresser le portrait des lecteurs canadiens français du Courrier des États-Unis. Comme nous avons pu le voir, il s’agit essentiellement de la classe supérieure de la population. Il faut également prendre en compte le facteur de l’argent et des coûts d’abonnement au Courrier, ce qui a tendance à exclure la classe inférieure, qui va prioriser la presse locale, moins chère et laissant plus de place à l’actualité canadienne. Le Courrier des États-Unis nous donne quelques noms de ses lecteurs au Bas-Canada. En août 1838, la rédaction demande au juge Vallières de Saint-Réal, qui vient d’être nommé au Conseil Exécutif par le gouverneur Colborne, de payer les 60 dollars qu’il doit au Courrier des États-Unis pour ses 7 ans et
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Ibid., p. 179. Ibid., p. 177. 212 Ibid., p. 178. 213 Laurence (Gérard), op. cit., p. 249.

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demi de souscription non payée214. En novembre 1843, c’est le nom de René-Edouard Caron, alors président du Conseil législatif, qui est cité215. Frédéric Gaillardet l’a rencontré pendant son séjour au Canada, l’été précédent. Caron est alors présenté comme étant un lecteur du Courrier. D’ailleurs, le séjour de Gaillardet lui a permis de rencontrer de nombreuses personnes influentes au Canada, des membres de cette classe supérieure où se trouve l’essentiel de ses lecteurs. Le Courrier du 17 août 1843 décrit l’accueil des élites que Frédéric Gaillardet a reçu lors de son voyage au Haut et au BasCanada : « Les ministres de Kingston, les maires et les principaux personnages de Montréal et de Québec l’ont honoré du plus brillant accueil »216. Bien évidemment la rédaction du Courrier insiste sur cet accueil et sur les personnalités qui rencontre Frédéric Gaillardet, mais il n’en reste pas moins que comme à Cuba, comme au Texas, comme en Louisiane, Frédéric Gaillardet entre rapidement en contact avec les personnes influentes et s’efforce d’entretenir avec elles des relations. Mais surtout, ce que nous montre cette courte introduction du Courrier à l’article de la Minerve sur le banquet montréalais, c’est que la catégorie de personnes, qui se déplacent pour rencontrer le directeur de ce journal, sont essentiellement des hommes politiques, des membres de la classe supérieure. A l’inverse d’un Mgr Forbin-Janson qui, dans son voyage au Bas-Canada, déplace les foules, Frédéric Gaillardet, quant à lui, déplace l’élite de la population canadienne-française. En cela, son séjour, quoi que bien plus court, ressemble à celui d’Alexandre Vattemare, ventriloque français qui, au tout début de la décennie 1840, passe par le Bas-Canada. Il essaie alors de mettre en place un système d’échange de livres entre les bibliothèques françaises et les bibliothèques canadiennes et états-uniennes. Pour Vattemare également, le réseau de Canadiens français qu’il déplace est essentiellement celui des journalistes et des membres de la classe supérieure217. D’autres sources nous permettent d’identifier des noms de lecteurs du Courrier des États-Unis. Nous découvrons, par exemple, dans l’ouvrage de Philippe-

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Courrier des États-Unis, volume XI, numéro 46, 8 août 1838. Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 115, 18 novembre 1843. 216 Courrier des États-Unis, volume XVI, numéro 73, 17 août 1843. 217 Gallichan (Gilles), op. cit., p. 180.

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Baby Casgrain sur Luc Letellier de Saint-Just que ce dernier, notaire à Kamouraska218, ami de Chauveau, est un grand amateur du Courrier des États-Unis219. Le cas de ce lecteur est intéressant puisqu’il nous montre que le Courrier n’est pas lu que par les notables des villes mais également par ceux des campagnes. Robert Rumilly, dans un article encyclopédique sur Letellier de Saint-Just précise que celui-ci aime à se réunir avec d’autres notables de sa région pour discuter220. En fait, il existe à travers les campagnes du Bas-Canada des genres de salons où les notables se réunissent pour parler entre autres choses de politique. Le Courrier, par son contenu politique et littéraire varié, apporte donc à Letellier, ainsi qu’à d’autres notables de campagne, l’information nécessaire pour briller et échanger en société. La correspondance ou les journaux intimes des membres de la famille de Louis-Joseph Papineau, le chef du Parti patriote, nous permettent également de constater que le Courrier des États-Unis fait parti de leurs lectures régulières. Dans une lettre à son fils Amédée, écrite de Paris le 27 février 1842, Louis-Joseph Papineau dénonce les orientations éditoriales de John Neilson, éditeur de la Gazette de Québec, et d’Etienne Parent du Canadien, face à l’union du Haut et du Bas-Canada et à la politique de LaFontaine221. Il ajoute à la courte liste des journaux victimes de ses récriminations un titre qu’il nomme le Courrier français. Il ajoute qu’il est publié à New York : « […] sous le patronage du consulat français et peut-être, qui sait, avec l’aide des fonds secrets du ministère ». Il n’existe pas de journal francophone et français portant le titre de Courrier français qui soit publié à New York. Et il est clair qu’il ne s’agit pas du Courrier français publié à Paris. Le seul journal dont il peut être question est le Courrier des États-Unis. Dans ce début des années 1840, la librairie Bossange, que nous avons déjà rencontrée précédemment, est alors le centre d’information parisien pour tous les Canadiens français en exil, aux études ou en voyage à Paris222. Ils vont consulter ou emprunter dans les bureaux d’Hector Bossange des numéros de la presse états-unienne
Kamouraska est une petite ville située sur la rive sud du Saint-Laurent à un peu plus de 150km au nord est de Québec. 219 Casgrain (Philippe-Baby), Letellier de Saint-Just et son temps, Québec, C. Darveau, 1885, p. 45. 220 Rumilly (Robert), « Letellier de Saint-Just, Luc », Dictionnaire biographique du Canada, http://www.biographi.ca/. 221 Papineau (Louis-Joseph), Lettres à ses enfants, (1825-1854), Montréal, Les Editions Varia, 2004, Tome I, p. 142. 222 Grolleau-Fricard (Anthony), « Le réseau Bossange dans trois récits de voyages », Lamonde (Yvan) et Poton (Didier) (sous dir.), op. cit., p. 50.
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et canadienne que celui-ci reçoit223. Rappelons-nous que, depuis 1842, Hector Bossange est également l’agent du Courrier des États-Unis à Paris. Plus tard, en 1848, Papineau, alors installé dans son manoir de Montebello, souhaite avoir plus d’information sur la situation en France et en Europe. Dans une lettre datée du 16 juillet, il demande à son fils Amédée de bien vouloir lui envoyer les derniers numéros du Courrier des États-Unis224. Nous savons également qu’il est abonné pendant de nombreuses années au Courrier225. Son fils Amédée est lui aussi du nombre des abonnés de ce journal226. Etabli comme avocat à New York en 1841, Amédée connaît quelques difficultés pour se faire une clientèle227. Il décide donc de publier une annonce dans les colonnes du journal français de New York, le Courrier des États-Unis, en espérant que sa maîtrise de l’anglais et du français lui attireront des clients français. Celle-ci est publiée entre le 24 juin et le 25 septembre 1841. Enfin, le journal intime d’Amédée contient plusieurs références au Courrier des États-Unis228. De plus, le 8 août 1843, alors qu’il est de passage à Montréal, Amédée Papineau rencontre Frédéric Gaillardet qui effectue, lui-même, son périple canadien229. Cette rencontre se déroule chez le libraire Edouard-Raymond Fabre, agent du Courrier des États-Unis à Montréal, fidèle ami de Louis-Joseph Papineau, et beau-frère d’Hector Bossange230. La circulation du Courrier des États-Unis parmi les notables de la population canadienne-française n’est pas sans inquiéter les autorités coloniales du Bas-Canada, échaudées par les Rébellions de 1837 et de 1838. D’autant plus que la direction de Gaillardet fait l’apologie de la défense de la culture et de la langue française chez les populations franco-américaines à travers tout le continent, alors que l’Union du Haut et du Bas-Canada vise justement à réduire le poids des Canadiens français et à favoriser
Ibid., p. 42. Papineau (Louis-Joseph), op. cit., p. 220. 225 Lamonde (Yvan) et Hardel (Frédéric), « Lectures domestiques, d’exil et de retraite de Louis-Joseph Papineau (1823-1871) », Lamonde (Yvan) et Montreuil (Sophie) (sous dir.), Lire au Québec au XIXe siècle, Montréal, Fides, 2003, p. 63. 226 Lamonde (Yvan), « La lecture et le livre d’histoire chez Amédée Papineau », Lamonde (Yvan) et Montreuil (Sophie) (sous dir.), op. cit., p. 76. 227 Labonté (François), « La famille Bossange dans la correspondance de la famille Papineau », Lamonde, (Yvan) et Poton (Didier) (sous dir.), op. cit., p. 91. 228 Lamonde (Yvan), « La lecture et le livre d’histoire… », op. cit., p. 76. 229 Idem. 230 Il ne s’agit pas de la même soirée organisée en l’honneur de Gaillardet, citée par la Minerve du 10 août et repris par le Courrier du 17 août 1843.
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leur assimilation à la population anglophone. Le 15 octobre 1840, alors que les nouvelles d’Europe annoncent une guerre imminente et décrivent la France de Thiers isolée et menacée sur la question d’Orient, le Courrier des États-Unis publie, en première page, un article intitulé : « De la politique des États-Unis et du Canada français en cas de guerre européenne »231. Dans ce texte qui porte incontestablement la griffe de Frédéric Gaillardet, l’idée d’un engagement états-unien aux côtés de la France est abordée. Gaillardet pointe du doigt l’existence même des colonies anglaises au nord des États-Unis qui menacent l’Union : « L’Amérique ne sera véritablement indépendante que le jour où elle aura rompu tous les liens qui rattachent son territoire au bras des puissances européennes ; en délivrant le Canada de l’Anglais qui y caserne, le peuple américain mettrait le dernier sceau à son affranchissement ; il aurait un ennemi de moins, et un frère de plus ». Mais Frédéric Gaillardet joue également sur la corde sensible des Canadiens français. Il explique que, plus que jamais, la France se souvient de son ancienne colonie et que, dans la guerre qui s’annonce, selon un plan organisé par le ministre de la marine, l’Amiral Roussin, 20 000 hommes seront envoyés au Canada. Emporté par sa fougue patriotique, le directeur du Courrier ajoute : « Il n’en faudrait pas la moitié, avec l’aide de la vieille population, pour balayer le sol des derniers débris du despotisme britannique ». Dans ce texte, le pouvoir colonial est « despotique ». Il est qualifié également de « tyran » et de « maître » des Canadiens français. Gaillardet parle d’« oppression » et des « chaînes » de cette population. Il souhaite leur « émancipation ». Quoi qu’en dise par la suite son auteur, cet article est subversif. Tout est là pour chercher à provoquer une nouvelle rébellion ou préparer le terrain pour un prochain soulèvement : des ÉtatsUnis dont l’intérêt est de libérer le Canada, une ancienne métropole qui se souvient des Canadiens français, une armée de 20 000 soldats français prêts à venir libérer leurs frères et un pouvoir colonial odieux qui cherche à détruire les francophones. La réaction du gouverneur Poulett Thomson ne se fait pas attendre. Le Courrier des États-Unis est interdit au Haut et au Bas-Canada. La rédaction apprend la décision via la presse canadienne-française. Dans son numéro du 7 novembre, elle cite

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Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 99, 15 octobre 1840.

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la Gazette de Québec et le Canadien comme sources232. Ces deux journaux prennent la défense du Courrier, tandis que la presse anglophone adopte différentes positions. Par exemple, selon le Canadien, le Morning Courier de Montréal attaque l’article de Gaillardet. Par contre, le Quebec Mercury cite à peine la nouvelle de l’interdiction du Courrier des États-Unis dans son numéro du 27 octobre, puis ne s’intéresse plus du tout à cette question233. Quoi qu’il en soit, cette interdiction sert le Courrier. Il se pose en martyre et conclut que l’interdiction devrait le rapprocher des Canadiens français : « Leur anathème serait pour nous un titre au prosélitisme [sic.] parmi les Canadiens. Entre eux et nous, les liens de la fraternité devraient être et ont été resserrés par la persécution. La polémique est en politique ce qu’est le martyre en religion ; l’un sert la foi, l’autre la liberté ; tous deux profitent non aux bourreaux mais aux victimes ». Le Courrier apprend dix jours plus tard que l’interdiction est levée par le gouverneur Poulett Thomson234. Son article du 7 novembre n’y est pour rien. Il doit plutôt remercier la levée de boucliers du Canadien et de la Gazette de Québec. Le lectorat du Courrier des États-Unis au Bas-Canada ressemble beaucoup au modèle des lecteurs états-uniens dont le français n’est pas la langue maternelle. Il s’agit essentiellement de lecteurs issus des classes aisées, capables de lire, ayant les moyens et l’intérêt pour s’abonner au Courrier. Dès lors, nous retrouvons parmi ces lecteurs des hommes politiques influents comme Papineau, Caron, Fabre ou encore Chauveau. Le Courrier intéresse également toutes les générations puisque Louis-Joseph Papineau et son fils sont des lecteurs réguliers de ce journal ; tout comme nous rencontrons un Vallières de Saint-Réal né en 1787 et un Letellier de Saint-Just né 33 ans plus tard, en 1820. La particularité du Courrier des États-Unis au Bas-Canada tient surtout à l’influence qu’il exerce sur le contenu international de la presse canadienne-française.

Le lectorat du Courrier des États-Unis peut être divisé en trois grands groupes. Tout d’abord, nous rencontrons les Français installés dans les Amériques, qui trouvent dans la lecture de ce journal un intérêt commercial et culturel, un medium qui leur

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Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 109, 7 novembre 1840. Quebec Mercury, 27 octobre 1840. 234 Courrier des États-Unis, volume XIII, numéro 113, 17 novembre 1840.

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permet de rester en contact avec la France. Le Courrier est donc le journal de toutes ces communautés françaises à travers le continent et dans les Caraïbes. Mais il est aussi plus particulièrement le journal de la communauté de New York, ville où il est installé. Dans ce premier groupe de lecteurs, nous trouvons des personnes issues de milieux aisés : des entrepreneurs français qui font des affaires entre la France et les Amériques. Nous rencontrons donc beaucoup de commerçants et d’importateurs. Ensuite, le second groupe est celui des populations autochtones, c’est-à-dire des Américains, au sens des personnes originaires et nées sur le continent. Ce groupe ne comprend que des Américains dont le français n’est pas la langue maternelle. Il s’agit donc également de personnes ayant une bonne situation. Les hommes politiques, les détenteurs de l’autorité locale, c’est-à-dire des personnes influentes, mais aussi les journalistes et les éditeurs de journaux, forment une partie non négligeable de ce groupe. L’apport d’informations directes et variées de France, sans passer par le prisme de la presse anglaise, est leur principale raison pour lire le Courrier. Mais l’intérêt pour la civilisation, les lettres et la culture françaises, ainsi que le luxe qu’on y associe, ne sont pas à négliger. Il apporte à ce groupe plusieurs lectrices, souvent passionnées et impatientes, comme nous avons pu le voir. Enfin, il reste un troisième groupe, celui des Américains dont le français est la langue maternelle. Il s’agit des Créoles de Louisiane, des Cadiens mais également des Haïtiens et des Canadiens français, installés hors des États-Unis. Ils ont la même caractéristique que les autres lecteurs Américains. Ils sont issus d’un milieu aisé. Ce groupe est surtout composé d’hommes de lettres évoluant dans les presses locales, d’entrepreneurs, de planteurs mais également d’hommes politiques et de pouvoir. Leur relation avec l’ancienne métropole est bien différente. Pour les Haïtiens, l’histoire les a imprégnés d’une culture d’amour-haine ayant des manifestations souvent violentes. Pour les Créoles, la France reste un modèle de civilisation. Ils entretiennent avec elle des relations privilégiées même s’ils se sentent États-uniens avant tout. Ils se mélangent facilement avec les Français qui viennent s’installer en Louisiane. Quant aux Canadiens français, la relation est plus complexe. Marqués par une tradition contre-révolutionnaire après 1793 et par un fort loyalisme à l’égard de la nouvelle métropole, qui s’effrite dans les années 1830, les Canadiens français ont relativement peu de contacts avec la France. L’image qu’ils construisent d’elle est celle qui passe par les différents réseaux de liens qui existent encore : le clergé français qui vient s’installer au Bas-Canada, le commerce international du livre, les relations familiales, d’amitiés et d’affaires qui subsistent ici et

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là. Quoi qu’il en soit, l’élément commun à ces trois groupes reste la recherche d’information en provenance de France. Pour tous, le Courrier des États-Unis vient offrir une information en français, directement tirée de plusieurs titres de la presse parisienne. Il vient donc modifier les perceptions et les constructions mentales de ces lecteurs sur la France.

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Conclusion de la deuxième partie
La publication du Courrier des États-Unis à New York est un élément essentiel pour comprendre son succès et son contenu. Tout d’abord, elle donne à ce journal un aspect bien particulier. Il est publié en dehors de la Louisiane qui est alors le principal centre du journalisme francophone aux États-Unis. Cette situation le place à mi-chemin des plus importants groupes francophones du continent : ceux de Louisiane, de la vallée du Mississippi et des Grands-Lacs, et les Canadiens français du BasCanada. Mais surtout, le Courrier est publié dans la ville qui reçoit le plus rapidement l’information européenne et française et qui s’affirme comme le centre nerveux du réseau de communication nord-américain, voire continental. Cette position lui permet d’avoir la primeur des informations françaises et de les diffuser rapidement à l’ensemble des francophones vivant en Amérique. Le contenu du Courrier des États-Unis est essentiellement orienté vers la France. Les informations politiques et culturelles y prennent la place principale. Le contenu littéraire du journal connaît un grand essor sous la direction de Frédéric Gaillardet qui, profitant du développement des romans-feuilletons en France et de son réseau parisien, popularise en Amérique du Nord la littérature française. Néanmoins, les informations états-uniennes tendent à prendre plus de place après 1840, avec les directions de Frédéric Gaillardet et de Paul Arpin. L’accélération de la circulation de l’information joue un rôle important dans l’augmentation de la publication des actualités états-uniennes, canadiennes et, plus largement, américaines. L’information française arrive rapidement et régulièrement par les steamers transatlantiques et oblige les rédacteurs du Courrier des États-Unis à remplir leurs numéros entre deux arrivages de France avec l’actualité américaine. De plus, la circulation de l’information en Amérique du Nord vers New York se fait de plus en plus vite et donne d’autant plus de contenu au Courrier. L’extension de la diffusion du Courrier des États-Unis à l’extérieur des ÉtatsUnis joue également sur l’augmentation de l’information états-unienne et canadienne dans ses colonnes. Ses lecteurs d’Europe ou d’Amérique latine et des Caraïbes veulent être informés de l’actualité française mais aussi des évènements survenus aux ÉtatsUnis et au Bas-Canada. A l’instar de la presse états-unienne, la majeure partie du contenu du Courrier des États-Unis est extraite d’autres journaux, français ou états-uniens pour la plupart. Il ne cite pas toujours ses sources. Le point de vue de la rédaction sur les évènements dont

traite le Courrier est tout de même donné par le biais de commentaires ou d’articles plus complets. Le Courrier est donc un journal qui donne son point de vue, qui défend ses idées mais qui ouvre ses colonnes à toutes les opinions politiques. Là encore la période postérieure à 1840 marque une différence avec la décennie précédente. Frédéric Gaillardet écrit de nombreux articles et affirme clairement son opinion. Après lui, Paul Arpin se présente ouvertement comme républicain mais laisse une grande place aux correspondances légitimistes et conservatrices. La diffusion du Courrier des États-Unis est une autre caractéristique de ce journal. Aux États-Unis, sa distribution déborde du cadre de la ville de New York. Il est distribué à travers tout le pays, aussi bien dans le Nord que dans le Sud ou l’Ouest. Il profite pleinement du système postal états-unien. La Louisiane est un pôle de distribution important pendant toute la période 1828-1851. Mais le Courrier est également diffusé en dehors des États-Unis. Pour la décennie 1830, Cuba et le BasCanada sont les deux principaux centres de diffusion à l’extérieur du pays. A partir de 1840, la distribution du Courrier s’étend rapidement dans les Caraïbes et en Amérique latine. Le Courrier des États-Unis est le seul journal francophone d’Amérique diffusé sur un espace aussi large, de Québec au Rio de la Plata, de New York à San Francisco. Le lectorat du Courrier des États-Unis est varié. Il repose à la fois sur les Français et les francophones installés sur le continent Américain et sur des lecteurs non francophones, mais souvent francophiles. Parmi les francophones d’Amérique nous retrouvons des lecteurs très divers, tels que les commerçants et les importateurs français de New York, des Cadiens et des Créoles de Louisiane, la classe politique du BasCanada. Le point commun entre tous ces francophones, mais aussi avec les lecteurs non francophones, est le fait que le Courrier est essentiellement lu par la bourgeoisie et l’élite. Pourtant deux grands pôles de lecteurs peuvent être distingués. Ils sont ceux qui influent le plus sur le contenu du Courrier des États-Unis. Le premier groupe de lecteurs influents est celui des Français de New York. Malgré sa diffusion à travers tout le continent, le Courrier est un journal communautaire, celui de la communauté française de New York. Les actualités politiques et culturelles new-yorkaises y ont la place principale. Le second groupe est celui des francophones de Louisiane. A plusieurs reprises le Courrier ou la Revue du Nouveau-Monde de Régis de Trobriand soulignent l’importance économique du Sud et de la Louisiane dans le succès de publications francophones new-yorkaises. L’absence d’intérêt des francophones de Louisiane pour la 344

Revue du Nouveau-Monde lui est d’ailleurs fatale. Ces deux grands pôles de lecteurs illustrent la dualité d’un Courrier implanté dans le Nord, publiant des actualités locales et communautaires prisées par les Français et les États-uniens du Nord, mais très lu dans le Sud. Enfin, le Courrier jouit d’une grande influence au Bas-Canada. La presse canadienne-française est essentiellement alimentée par le Courrier pour tout ce qui concerne les actualités françaises, états-uniennes et plus largement internationales. Cela signifie que les Canadiens français qui ne sont pas abonnés au Courrier des États-Unis lisent tout de même indirectement ce journal en s’abonnant à des feuilles comme la Minerve, le Canadien, le Spectateur canadien ou encore le Courrier de SaintHyacinthe. Dans le cadre des réflexions des historiens sur les liens entretenus entre la France et le Bas-Canada entre 1763 et 1855 – année souvent utilisé par les historiens pour marquer la reprise officielle des relations entre la métropole et son ancienne colonie1 –, le Courrier confirme l’idée que ces liens se maintiennent. A l’instar des relations personnelles, comme c’est le cas avec le réseau Bossange-Fabre-Papineau, des relations entre ordres religieux et des relations économiques, le Courrier des États-Unis joue le rôle d’un trait d’union entre le Bas-Canada et la France.

L’arrivée à Québec de la frégate française la Capricieuse en 1855 est utilisée par de nombreux historiens pour marquer la reprise des relations officielles entre la France et le Bas-Canada. Mais cette date est de plus en plus remise en question. Cf. Lamonde (Yvan) et Poton (Didier) (sous dir.), La Capricieuse (1855) : poupe et proue, les relations franco-québécoises (1760-1914), Québec, Presses de l’Université Laval, 2006 et Le Jeune (Françoise), « La France et le Canada du milieu du XVIIIe au milieu du XIXe siècle : cession ou conquête ? », Joyal (Serge) et Linteau (Paul-André), France-Canada-Québec, 400 ans de relations d’exception, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2008, p. 57-94.

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Troisième Partie : La France, les États-Unis et le Canada dans le Courrier des États-Unis

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Le Courrier des États-Unis est publié à New York, port de la cote Est, au cœur des relations entre l’Amérique et l’Europe. Il est également dans une position idéale pour desservir l’ensemble des communautés francophones des Amériques et, plus régulièrement, plus rapidement, celles des États-Unis et du Bas-Canada. Situé en ce point géographique si particulier, ce journal est également très bien placé pour recevoir l’information en provenance de France mais aussi celle originaire des États-Unis et du Canada. La lecture que le Courrier des États-Unis fait des évènements qui se déroulent dans ces trois pays – France, États-Unis et Canada – véhicule, parmi ses lecteurs, non seulement l’actualité brute de ces nations, mais des images bien différentes de leur fonctionnement, de leurs mœurs, de leur situation économique, politique, sociale et culturelle. Or cette lecture est marquée par les orientations politiques des directeursrédacteurs du journal. Il nous semble donc important, pour tout historien souhaitant utiliser le Courrier des États-Unis comme référence, de bien comprendre quelles sont les différentes lectures qui sont faites des actualités françaises, états-uniennes et canadiennes. D’autant plus que les directeurs qui se succèdent ont des points de vue aux antipodes les uns des autres. En effet, les quatre directeurs, à la tête du journal entre 1828 et 1851, portent des idées politiques différentes qui font passer le Courrier de l’opposition au soutien à la Monarchie de Juillet, puis au républicanisme modéré qui glisse, après le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, vers l’opposition au bonapartisme et au Parti de l’ordre. Ces opinions politiques, toutes françaises qu’elles sont, teintent également la lecture des évènements états-uniens et canadiens. Ainsi l’image de la République des États-Unis n’est pas la même d’un directeur à l’autre. Tantôt auréolée de gloire et modèle pour les républicains de France, elle est critiquée et présentée sous un jour défavorable lorsque ses directeurs sont orléanistes et défendent la Monarchie de Juillet contre les menaces de républicains séditieux. Briser le mythe d’une république étatsunienne vertueuse et fonctionnelle, c’est combattre l’argument des républicains français qui se réfèrent constamment au modèle états-unien pour prouver que ce régime peut être établi en France, sans craindre un dérapage vers la terreur, comme ce fut le cas en 1793. Analyser de plus prêt la lecture des actualités françaises, états-uniennes et canadiennes dans le Courrier des États-Unis permet également d’affiner l’image qu’il en renvoie. Prendre chacune des directions comme un seul bloc, donnant la même lecture du début à la fin, serait une erreur. Nous avons vu qu’à l’intérieur de chaque période, le point de vue change, est confronté aux évènements. La stratégie, le message 348

que veut faire passer la rédaction, change alors tout autant. Il nous apparaît donc important de bien saisir ces sensibilités différentes au sein d’une même période et de comprendre quels peuvent en être les ressorts idéologiques, les arguments et les thèmes. Les colonnes du Courrier des États-Unis contiennent essentiellement des extraits plus ou moins longs d’articles d’autres journaux français, européens ou américains. La rédaction, bien qu’elle ouvre ses colonnes à toutes les tendances politiques, publie tout de même son point de vue sur les évènements soit dans ses éditoriaux, soit dans des articles d’opinion, ou encore dans les commentaires qui précèdent les textes tirés des colonnes de ses confrères. Cette situation complique l’analyse de la lecture de l’actualité. En effet, il existe un manque de constance dans le suivi de l’actualité américaine qui donne l’impression d’un manque de cohérence. Sauf dans certains cas et dans certaines situations qui perdurent, la rédaction du Courrier semble bondir de nouvelles en nouvelles. Par exemple, à l’automne 1834, le Courrier s’intéresse à une émeute lors d’élections à Montréal1. Or, cette affaire surgit sans que nous ayons été seulement avertis que des élections se tenaient au Bas-Canada. Dans le numéro suivant nous pouvons lire d’autres informations sur ces troubles2, mais après cela, nous n’avons plus d’articles sur la situation politique au Bas-Canada avant juillet 1836. Dans le cas des actualités françaises, le phénomène existe mais est différent dans ses causes. A chaque arrivée de nouvelles fraîches d’Europe, le Courrier s’efforce dans les numéros suivants de reconstruire le fil de l’actualité française, de donner à ses lecteurs un portrait de la succession des évènements. Il est donc plus facile de resituer dans son contexte, dans le flot continu de l’histoire, les évènements français et les prises de position du Courrier des États-Unis. Néanmoins, comme nous l’avons déjà souligné, la rédaction est poussée par les impératifs de publier les dernières nouvelles quand elles arrivent. Dès lors, selon le flot d’arrivée des navires en provenance d’Europe, le Courrier n’a pas forcément le temps de s’étendre, de donner, voire de développer, son point de vue, pire, de prendre le temps de bien dresser la suite des évènements français. Ainsi, il laisse de côté ou s’étend à peine sur la conclusion de telle affaire, effacée par l’arrivée d’une nouvelle plus importante, plus récente. Cela donne aussi l’impression que la rédaction manque de cohérence et de constance dans son traitement de l’actualité.

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Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 78, 26 novembre 1834. Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 79, 29 novembre 1834.

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Cette situation rend donc l’analyse de la lecture du Courrier de l’actualité française plus erratique.

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Chapitre 5 – La période bonapartiste (1828-1836)
Entre 1828 et 1836, à part lorsque son rédacteur en chef est E. W. Hoskins, le Courrier des États-Unis est un organe bonapartiste qui, nous l’avons vu, entretient la légende napoléonienne et véhicule les orientations prises par le chef de la famille Bonaparte en exil, Joseph. Cette orientation politique pose la question du traitement de l’actualité française par le Courrier. Se place-t-il constamment dans l’opposition aux deux régimes monarchiques qui se succèdent : la Restauration et la Monarchie de Juillet ? Quelle lecture fait-il de l’actualité française mais aussi des évènements qui se déroulent aux États-Unis et au Bas-Canada ?

I – Les années d’opposition aux régimes français
Durant la période 1828-1836, pendant laquelle le Courrier des États-Unis est bonapartiste, la situation politique en France est marquée par deux régimes monarchiques, la Restauration et la Monarchie de Juillet, ainsi que par une instabilité sociale. Les Trois Glorieuses de juillet 1830 ouvrent une période d’agitation qui culmine en juin 1832 avec un soulèvement royaliste en Vendée et une insurrection républicaine à Paris. Les deux monarchies qui se succèdent acceptent différemment les acquis de la Révolution de 1789, repris dans la Charte de 1814 et réaffirmés dans celle de 1830. La Monarchie de Juillet est d’ailleurs de plus en plus attaquée par ses ennemis tout comme par l’opposition dynastique1 qu’est le Mouvement sur le non respect de la Charte. De plus, ces régimes se méfient des bonapartistes. Ils maintiennent la loi d’exil qui touche la famille Bonaparte. La Monarchie de Juillet tente même de se rattacher les bonapartistes en réinstallant des anciens officiers de l’armée dans leurs postes et en s’associant au mythe napoléonien. Le retour des cendres de Napoléon en 1840 en est l’exemple le plus flagrant. Tout cela place le Courrier dans l’opposition au régime.

L’appellation « opposition dynastique » désigne l’aile gauche des orléanistes, également appelée le Mouvement. Il ne s’agit pas d’une opposition à la dynastie ni au régime mais bien de l’opposition gouvernementale.

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A – Contre l’absolutisme (1828-1830)
L’histoire du Courrier des États-Unis commence dans un contexte bien particulier. Son fondateur est un bonapartiste proche de Joseph Bonaparte, chef de la maison Bonaparte en exil aux États-Unis. En France, en 1828, le régime et le gouvernement portent des valeurs totalement opposées à celles des bonapartistes. Le régime lui-même est fondé sur la défaite de Waterloo, sur le rejet du système impérial. Au même titre que les républicains, nombre de bonapartistes restés en France souffrent encore de la répression pour leurs idées politiques. De plus, Charles X s’affirme comme l’incarnation d’un retour à l’Ancien Régime, de la Contre-Révolution. Dans ce contexte, le Courrier ne peut commencer son existence qu’en se plaçant dans les rangs de l’opposition : opposition au régime, opposition au gouvernement. Pourtant, les débuts du Courrier ne le placent pas dans une opposition farouche au régime. En l’absence d’un Félix Lacoste en voyage en France, pendant ses premiers mois d’existence, le Courrier des États-Unis est marqué par les idées

politiques d’un États-Unien, le rédacteur en chef E. W. Hoskins, que nous avons vu peu favorable au bonapartisme. En fait, dans sa position à l’égard de la France, il pourrait être classé parmi les doctrinaires, situés au centre de l’échiquier politique de la Restauration, prônant la monarchie modérée, l’application de la Charte de 1814. La position du Courrier sous Hoskins est visible dans deux articles. Le premier a pour titre « Esquisse historique – la faction anti-nationale » et est publié le 7 juin 18282. Il s’agit d’un long article historique qui replace les ultras, ce parti de droite royaliste prônant le retour à l’Ancien Régime et la Contre-Révolution, dans l’histoire politique française depuis 1789. Hoskins, très critique vis-à-vis d’une Révolution violente et marquée par le stigmate de 1793, dénonce tout de même les abus de l’Ancien Régime, du clergé et de l’aristocratie d’avant 1789. Il rappelle que la Révolution de 1789 était nécessaire à titre de « réformation sociale ». Il s’attarde également sur une description de Louis XVI qu’il dépeint comme le premier combattant des abus et animé d’un esprit réformateur. Il souligne aussi les efforts de Louis XVIII pour appliquer la Charte de 1814. Mais sa position à l’égard de Charles X est plus surprenante. L’ancien comte d’Artois est connu pour ses sympathies ultras, pour son rejet du parlementarisme, pour sa défiance vis-à-vis

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Courrier des États-Unis, volume I, numéro 15, 7 juin 1828.

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de la Charte3. Pourtant, Hoskins fait du monarque celui qui libère la France de la faction anti-nationale, celui qui a sorti les ultras du gouvernement. Cette remarque a toute son importance puisque, quelques mois auparavant, le chef du gouvernement est alors Joseph de Villèle, chef de file des ultras. Villèle dirige le gouvernement depuis 1822. Le couronnement de Charles X en 1824 permet au gouvernement ultra de Villèle de trouver dans la personne du roi une convergence d’idées et de projet politique. Or, en novembre 1827, après plusieurs décisions impopulaires, dont la dissolution de la Chambre, les élus ministériels perdent les élections, forçant Villèle à démissionner en janvier 18284. Charles X est contraint de nommer à la tête du gouvernement Martignac, un doctrinaire. La remarque d’Hoskins faisant de Charles X celui qui a libéré la France d’un gouvernement ultra est donc totalement infondée. Elle traduit soit une naïveté politique soit une méconnaissance des jeux politiques en France que nous pourrions imputer au fait qu’Hoskins n’est pas français. La semaine suivante, dans un article intitulé cette fois « Esquisse historique – Etats actuels des partis », Hoskins continue d’indiquer ses opinions politiques5. Pour lui, et au vu de l’expérience révolutionnaire française, la monarchie est le régime qui convient le mieux à la France. Quant à la Charte, elle est la meilleure garantie de réconciliation nationale en incluant les acquis de la Révolution. Enfin, il se réjouit que la Chambre compte dans ses rangs d’aussi nombreux soutiens à la Charte. Il note que l’extrême-gauche, c’est-à-dire les républicains et les bonapartistes, a disparu. Par la suite, le Courrier des États-Unis ne compte plus d’articles dévoilant aussi clairement une sympathie doctrinaire et la foi dans une monarchie ayant un gouvernement de cette obédience politique. Nous pouvons imaginer que les amis bonapartistes de Félix Lacoste, ainsi que son principal bailleur de fonds, Joseph Bonaparte, ont dû faire des pressions sur Hoskins. A l’automne 1828, Félix Lacoste reprend la direction et la rédaction du Courrier. La position change drastiquement et place le journal dans une opposition forcenée au régime et au gouvernement. Le Courrier axe son discours non pas sur le renversement du régime mais sur les limitations des libertés, sur le peu de place donnée à la Charte et sur l’absolutisme qui se cache derrière toutes les intentions du roi et de son ministre ultra nommé en août 1829, Jules de Polignac.
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Tulard (Jean), Les révolutions de 1789 à 1851, Paris, Fayard, 1985, p. 349-350. Ibid., p. 354. 5 Courrier des États-Unis, volume I, numéro 16, 14 juin 1828.

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En avril 1829, la rédaction ouvre ses colonnes à une lourde offensive contre le gouvernement de Martignac6. Elle profite du discours de la couronne, rédigé par ce gouvernement, pour dénoncer tout ce qu’il représente : « l’ambiguïté, le mensonge et l’outrage envers les peuples ». De temps en temps, dans les discours du ministère, le citoyen peut y trouver la vérité mais, la rédaction explique : « […] nous sommes sûr que les gouvernemans [sic.] ne la font connaître que pour servir leurs intérêts et non ceux des peuples, ou que, si elle est contraire aux intérêts des premiers, ils ne la manifestent que parce que déjà elle était connue et que tous les efforts auraient été inutiles pour la cacher ». Dans cet article, le Courrier profite du discours de la Couronne pour analyser les différences de traitement entre la Chambre des Pairs et la Chambre des députés. Il décrit la manière dont le roi a reçu les délégations de ces deux Chambres pour leur lire le discours en question. Le Courrier note plusieurs différences dans le traitement que reçoivent les Pairs et les députés. Tout d’abord, le nombre comparé des députés et des Pairs reçus par le roi est peu représentatif de leur poids et de leur importance respectifs. Ensuite les Pairs sont les premiers reçus dans la salle du trône. Enfin, le roi ne s’adresse directement qu’aux Pairs et semble ignorer la délégation des députés. Le Courrier voit dans ces différences des insultes et des humiliations faites aux députés et, à travers eux, au peuple qu’ils représentent. Mais le Courrier ne s’arrête pas là. Il poursuit son article sur un sujet d’actualité. Pour lui, derrière la question d’Orient, se cachent les intérêts de la Sainte-Alliance, déterminée à maintenir l’absolutisme et le conservatisme en Europe, et les intérêts des ultras à l’intérieur du pays. Ultras et Sainte-Alliance poursuivent le même dessein : « attacher de nouveau la France au joug de la féodalité, de l’arbitraire et du servage ». La rédaction ajoute prophétiquement que ce projet ne peut que provoquer des luttes « sanglantes » et « dangereuses » en France et en Europe. Autrement dit, la révolution. Déjà, le Courrier identifie ses ennemis, les ultras, alliés aux absolutistes européens. Dans ce texte, il attaque à la fois le régime qui insulte le peuple et favorise les Pairs mais également le gouvernement Martignac, trop doctrinaire et complaisant à son goût. Ses attaques contre Martignac se poursuivent régulièrement. En juillet 1829, il en fait le responsable des maux de la population, après sa décision d’augmenter les

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Courrier des États-Unis, volume II, numéro 6, 4 avril 1829.

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impôts7. Il dénonce son attitude qui privilégie les Pairs au lieu de voir à une réforme électorale et à l’établissement d’institutions municipales plus représentatives. Cinglant, le Courrier conclut : « voila comment le ministère a répondu aux besoins de la France, il l’a traitée en pays ennemi ». Le constat que fait le Courrier est le suivant : le régime en lui-même est pourri et au service des intérêts de quelques-uns, les ultras. Sous le gouvernement Villèle, ils l’ont gangréné en plaçant leurs « créatures » dans une Chambre des Pairs qui bloque les décisions des députés, représentant le peuple8. Dans un article du 19 septembre 1829, le Courrier profite de la fin de la session des Chambres pour énumérer les échecs de Martignac et son incapacité à appliquer tous les principes de la Charte9. Il attaque aussi le gouvernement Villèle et rappelle toutes les décisions arbitraires qu’a pu prendre en son temps ce « ministère déplorable ». La Chambre des députés, elle aussi, est au banc des accusés. Elle a été trop pusillanime et n’a pas su répondre aux attentes du peuple. Ici encore, le Courrier insiste sur le peuple, principale légitimité de tout pouvoir. Mais la médiocrité d’un gouvernement et d’une chambre incapables de donner du « bonheur au peuple » a des conséquences sur d’autres sphères que l’économie, la politique étrangère et la société : elle limite le développement culturel de la France10. Pour les rédacteurs du Courrier des États-Unis, il apparaît clairement que le développement des sciences, des arts et de la culture, essentiels au bonheur du peuple et à la France, dépend de la liberté et non pas des privilèges qui sont maintenus par tous les gouvernants. Si Martignac, doctrinaire, donc issu du centre droit, attire les attaques du Courrier, l’arrivée de Polignac au gouvernement, ultra et protégé de Charles X, ne déchaîne pourtant pas les passions dans les colonnes de ce journal. Certes, pour lui, la nomination du nouveau président du Conseil n’est que le fait de « misérables intrigues »11. Pourtant, le Courrier ne fait pas siennes les attaques de la presse libérale française contre Polignac. Elle rappelle son passé d’homme de Coblence, de la première immigration et de conspirateur royaliste aux côtés de Cadoudal en 180412. De la même manière, il n’attaque pas personnellement les membres du gouvernement comme La Bourdonnaye, ministre de l’Intérieur, représentant la réaction ultra de 1815 aux Cent7 8

Courrier des États-Unis, volume II, numéro 22, 25 juillet 1829. Courrier des États-Unis, volume II, numéro 30, 19 septembre 1829. 9 Idem. 10 Courrier des États-Unis, volume II, numéro 22, 25 juillet 1829. 11 Courrier des États-Unis, volume II, numéro 36, 31 octobre 1829. 12 Ledré (Charles), La presse à l’assaut de la Monarchie 1815-1848, Paris, Armand Colin, 1960, p. 87-91.

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Jours. Il est pourtant de ceux qui refusent que la loi d’amnistie de 1815 s’applique à tous ceux qui ont reconnu et suivi Napoléon à son retour de l’île d’Elbe. De son côté, la presse française épingle à loisir La Bourdonnaye13. Par contre, le Courrier se permet de rappeler le passé de Bourmont, général d’Empire et ministre de la Guerre sous le gouvernement Polignac. Sans modération, il le décrit comme le traître et le déserteur de Waterloo14. Pendant les Cent-Jours, Bourmont rejoint d’abord Napoléon. Placé à la tête d’une division, il déserte quelques jours avant la bataille de Waterloo. Cette trahison de l’empereur est plus condamnable aux yeux du Courrier que sa participation à un gouvernement ultra. La fin de 1829 est donc pleine d’une inattendue retenue. Le Courrier des États-Unis est dans l’attente d’un retrait du ministère, incapable de se maintenir sans utiliser la force15. Et si Polignac s’appuie sur la force, le journal prophétise : « […] un combat à mort, au milieu duquel la sûreté du trône serait compromise mais d’où la nation sortirait victorieuse »16. Le Courrier ne croit pas que le régime soit assez fou pour s’entêter. D’ailleurs, il est convaincu que la nation rejette les principes de l’Ancien Régime sur lesquels s’appuient les ultras. En novembre 1829, il constate que les titres de noblesse distribués par le régime par complaisance, pour acheter les services de certains, n’intéressent plus personne17. Le Courrier rappelle à cette occasion la définition de la noblesse d’Empire, une noblesse de talents et de mérites, la seule noblesse qui a sa place en France. Il la nomme la « noblesse réelle ». Il l’oppose bien sûr au vieux patriarcat de l’Ancien Régime, à cette noblesse du sang, « membre inutile du corps social ». Il rappelle que cette « caste » est connue depuis l’Ancien Régime, mais aussi sous la Restauration, pour : « lutter continuellement contre le peuple, s’efforcer de l’opprimer de plus en plus ». En décembre 1829, le ton change. Dans un article publié le 9 de ce mois, le Courrier décrit les tentatives du gouvernement pour lier des officiers de la garde royale, fidèles à la monarchie, avec des officiers de régiments de ligne, afin d’étendre son influence sur une armée peu attachée au régime18. Il s’attarde sur les pressions faites à
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Tulard (Jean), op. cit., p. 357. Courrier des États-Unis, volume II, numéro 44, 9 décembre 1829. 15 Courrier des États-Unis, volume II, numéro 33, 10 octobre 1829. 16 Courrier des États-Unis, volume II, numéro 44, 9 décembre 1829. 17 Courrier des États-Unis, volume II, numéro 41, 25 novembre 1829. 18 Courrier des États-Unis, volume II, numéro 44, 9 décembre 1829.

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un journal parisien pour ne pas ébruiter cette affaire. Toujours dans cet article, la rédaction dépeint la position précaire de Charles X, son entêtement, ses colères et son refus de voir les dangers de la situation en face. Elle écrit : « Si du moins l’on pouvait supposer que Charles X ignore les dangers auxquels il expose la monarchie de l’État, on conserverait quelque espoir de détruire sa fatale erreur et de prévenir de très grands maux ; mais ces dangers, il ne les ignore pas ; c’est avec une entière connaissance et de gaité de cœur qu’il se précipite au devant d’eux et y entraîne son peuple ». Il y a dans tout cet article du 9 décembre des relents d’un fatalisme qui ne déplaît pas au Courrier. Le roi, les ministres, les députés, tous marchent vers l’inévitable crise, vers la conflagration de la cour, du régime et de la nation. La France que présente le journal est un pays divisé en deux, mais pas encore irréconciliable. Il suffirait d’un peu moins d’entêtement et d’ouverture pour que la situation s’améliore. Contrairement au Journal des débats plus enclin à s’attaquer aux ministres qu’au monarque19, le Courrier ne distingue pas le roi et son gouvernement, pour lui c’est tout le régime qui se fourvoie et montre au grand jour son vrai visage. Il ne s’attache pas aux personnes. Il affute ses arguments et continue sur son crédo : la défense des libertés et la dénonciation du tropisme du gouvernement et du régime vers l’absolutisme. Ses attaques sont de plus en plus violentes. En janvier 1830, la rédaction publie un virulent article en réaction à l’ordre du préfet intimant au journal le Constitutionnel de publier une déclaration ministérielle20. Elle écrit : « Qui peut lire ces effusions ministérielles sans éprouver un profond sentiment de dégout, et ne pas s’élever avec toute la force d’une juste indignation contre l’aveuglement fanatique de ces hommes, qui, pour caresser les antiques prétentions d’une seule famille, cherchent à détruire les libertés d’une des nations les plus nobles, et les plus éclairées de la terre, lorsque ces mêmes libertés conquises au prix de sacrifices immenses, et de torrents de sang, sont réellement, la seule garantie de sa tranquillité ». Là encore, le gouvernement et le roi sont coupables. Dans cet article, la rédaction insiste sur le fait que le peuple ne cherche pas les troubles. Bien au contraire, il souhaite le calme et la paix. Il rejette « tout effort extraordinaire », tandis que le régime l’y contraint. Face aux abus, la France s’organise dans une résistance
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Ledré (Charles), op. cit., p. 96. Courrier des États-Unis, volume II, numéro 58, 23 janvier 1830.

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« mesurée ». Les institutions elles-mêmes ne lui sont pas odieuses tant qu’elles garantissent ses libertés. Le tort vient du régime qui a insulté la France en choisissant des ministres comme Polignac et Bourmont. Le Courrier voit dans ces choix, dans ces orientations l’influence de l’étranger et de la Sainte-Alliance. Cette idée que les tenants de l’absolutisme, les ennemis de la liberté et ceux qui se sont opposés à Napoléon soient ceux qui poussent le régime à l’intolérance est à nouveau mise en avant en mars 1830. Le 6 mars, la rédaction du journal oppose alors la défense des droits sacrés du peuple aux intrigues du gouvernement avec l’étranger21. Wellington, l’ennemi de Napoléon, le vainqueur de Waterloo, imposante figure du conservatisme anglais, est pointé du doigt. Son soutien indéfectible au gouvernement français est à l’origine de la témérité de Polignac et de Charles X : « Tant que Wellington règnera au ministère, il est présumable que les ministres français braveront la voix de la nation […] » Le Courrier compare alors la situation en Angleterre avec celle de la France. Il parle de « terreur » que Wellington fait régner dans ce pays et qui n’est pas sans rappeler la Terreur blanche de 1815. Il est lui-même coupé du peuple anglais et de ses réalités. Il mène contre la nation une politique intransigeante. Le 7 avril 1830, à l’occasion de l’ouverture du parlement, le Courrier continue de décrire une France coupée en deux22. Le gouvernement est « menaçant » et « méprisé ». Pourtant, il juge encore triste et fatale la séparation du trône et de la nation. Il aborde rapidement l’idée d’un changement de dynastie, sans avancer le nom de LouisPhilippe d’Orléans, ni celui du duc de Reichstadt. Mais il en profite pour faire une rapide relecture de l’histoire des deux Restaurations. Selon lui, la Restauration de 1814 est un moment pendant lequel le peuple se rend compte de l’intransigeance et des véritables intentions réactionnaires des Bourbons. La rédaction décrit le retour de la vieille noblesse en ces termes : « Ce fut un hourra de vanité, d’avidité et de vengeance. […] ceux-ci [la vieille noblesse et le clergé] s’établissaient comme conquérants dans les pays de guerre civile, entourés de quelques paysans couverts de crimes ; tous demandaient et même prenaient ce qu’ils appelaient leurs biens ; droits féodaux, dîmes, places, pensions, décorations, titres, on n’entendait que ces cris ; ils étouffèrent bien vite quelques signes heureux ».
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Courrier des États-Unis, volume III, numéro 3, 6 mars 1830. Courrier des États-Unis, volume III, numéro 12, 7 avril 1830.

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Autrement dit, les premiers mois du retour de Louis XVIII, les premiers gestes significatifs, comme la Charte, ne sont que jeux politiques pour cacher les desseins des royalistes fervents. Dans cet article, toute l’histoire des deux Restaurations est placée sous le sceau du complot des ultras et de la monarchie pour rétablir les privilèges de l’Ancien Régime et l’absolutisme. Le Courrier rappelle le rôle de Napoléon pendant les Cent-Jours. Il le présente comme le « vengeur », le « libérateur », « l’homme du peuple et de la révolution ». Les Cent-Jours sont eux aussi des moments de liesse populaire, de gloire, la réconciliation entre un Empire égaré mais enfant de 1789 et les principes de la Révolution. L’évocation du changement de dynastie et la description édulcorée d’un Empire pouvant être généreux n’est pas innocente. Face à l’agitation de ce début d’année 1830, le Courrier commence donc à placer ses idées. Mais il reste toujours prudent. Il ne veut pas être taxé de révolutionnaire. Joseph Bonaparte et le bonapartisme veulent avant tout se poser comme une alternative et une bonne synthèse entre la Révolution et l’ordre. En conséquence, le Courrier se retient de tout appel à la sédition et à la révolution. Le 10 avril, il revient sur le changement de dynastie et se fait plus timide23. Dans la situation actuelle, il a été envisagé par tous. Mais selon ce journal, la situation n’est pas encore assez extrême pour que la France en arrive là. Il écrit d’ailleurs : « la nation française a un jugement trop sain, pour vouloir s’engager dans la révolution ». Le 29 mai 1830 marque une autre sortie vindicative du Courrier contre le gouvernement24. Il loue les députés libéraux pour leur attitude conciliante malgré toutes les bravades et les insultes de la cour et du gouvernement. Il les dépeint comme les représentants éclairés de la nation et les gardiens de la stabilité. Il dénonce les « projets de l’administration de marcher dans les voies de la monarchie absolue ». Après cet article du 29 mai, le Courrier reste dans une position attentiste. Il poursuit ses petites piques mais sans développer plus avant ses idées. Depuis le début de l’année 1830, la position du Courrier est donc celle du bonapartisme qui espère et attend d’être rappelé par la Chambre des députés pour remplacer la dynastie en place. Après tout, plusieurs éléments soutiennent cette stratégie. En 1814, ce sont le Sénat et le Corps législatif qui votent la déchéance de Napoléon et offrent le trône à Louis XVIII. En 1815, la Chambre des députés proclame le fils de Napoléon empereur, avant que les

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Courrier des États-Unis, volume III, numéro 13, 10 avril 1830. Courrier des États-Unis, volume III, numéro 27, 29 mai 1830.

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armées coalisées ne rétablissent Louis XVIII25. De plus, lors des deux rencontres entre Lafayette et Joseph Bonaparte aux États-Unis, en septembre 1824 et en juillet 1825, les deux hommes se sont entendus sur la nécessité d’un changement de régime et sur le choix du duc de Reichstadt pour monter sur le trône26. La France de cette fin de règne de Charles X, que décrit le Courrier des ÉtatsUnis, est un pays divisé, où les privilèges de l’aristocratie foulent au pied tous les principes de la Révolution de 1789. Le régime est dans l’illégalité en bafouant la Charte de 1814. Il s’entend avec l’étranger et trahit la France. La nation, quant à elle, croit encore dans les institutions et espère que le roi et son gouvernement reviennent à de meilleures intentions, cessent de la pousser vers un irrémédiable divorce, vers une nouvelle révolution. Le portrait que le Courrier dresse de la France est celui d’un pays au bord de l’explosion. Rien ne bouge, rien n’est positif.

B – L’ère des bons sentiments (1830-1831)
Même s’il prophétise depuis longtemps – plus qu’il ne la souhaite – la cassure violente entre la France et le régime, le Courrier est surpris par la nouvelle des Trois Glorieuses, qui arrive à New York le 3 septembre 183027. Bien sûr, elle le satisfait amplement. Sa réaction le prouve : « Sourd à la voix de la raison et de l’expérience, entouré d’odieux et d’imbéciles conseillers, Charles X a voulu ramener une nation généreuse sous le joug de l’arbitraire et du bon plaisir et il a été renversé du trône. Le sang a coulé dans la capitale, de courageux citoyens ont perdu la vie en défendant la cause de la liberté, mais la France est libre et le drapeau tricolore flotte de nouveau sur le palais des Tuileries ». Le numéro du 3 septembre est consacré à la description des faits. Il faut donc attendre le numéro suivant pour connaître un peu mieux le point de vue du Courrier. Pour lui, cette révolution est le fait d’une nouvelle génération jalouse de ses droits28. Il loue son incroyable vitalité et son sens des responsabilités. Il souligne également la
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Stroud (Patricia Tyson), The Man Who Had Been King, The American Exile of Napoleon’s Brother Joseph, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2005, p. 146. 26 Ibid., p. 117. 27 Courrier des États-Unis, volume III, numéro 55, 3 septembre 1830. 28 Courrier des États-Unis, volume III, numéro 56, 8 septembre 1830.

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force qui lui a permis, avec peu d’armes et beaucoup de volonté, de renverser un régime disposant du soutien de tous les rois d’Europe et d’une puissante armée. Les révolutionnaires de 1830 sont dépeints comme des héros de la nation. Pourtant, le Courrier commence à s’inquiéter pour l’avenir. Toujours convaincu du complot des régimes absolutistes, il craint que les rois d’Europe ne s’unissent pour rétablir les Bourbons. Mais il les prévient : la France de 1830 pourra, comme celle de 1793, résister à tous ses ennemis. Le 11 septembre, le Courrier s’intéresse plus particulièrement aux conséquences politiques de la Révolution29. Il fait confiance à la nation, qui a su se débarrasser des Bourbons, pour choisir le régime qui suivra. Il liste trois possibilités : un changement de roi avec le couronnement de Louis-Philippe d’Orléans, le retour de l’Empire avec le duc de Reichstadt ou l’établissement d’une république. Il appelle à des élections et craint que la Chambre des députés, qui vient de nommer Louis-Philippe lieutenant-gouverneur du Royaume30, ne dépasse ses prérogatives et choisisse, au nom du peuple, un nouveau régime. Il affirme que si les députés se prononcent, il y a de fortes chances que le trône revienne au duc d’Orléans. Par contre, si on laisse le peuple choisir, alors le choix se portera sur le duc de Reichstadt. Le duc d’Orléans est présenté comme un personnage connu seulement à Paris, pusillanime, amateur de richesses, sans véritable soutien populaire mais qui dispose d’importants moyens financiers. Le portrait n’a rien de flatteur. Ce texte vient poser les bases d’arguments que nous retrouverons régulièrement par la suite : celui d’une coterie parisienne, issue des institutions de la Restauration, qui vole la Révolution de Juillet au peuple. Enfin, pour ce qui est de la république, le Courrier est persuadé que ses partisans ne sont pas assez forts et que le souvenir de la Terreur est encore trop présent dans les mémoires. Le Courrier ne voit le salut des idées républicaines que dans le ralliement de ces factions au duc de Reichstadt. D’ailleurs, au même moment, Joseph Bonaparte écrit à Lafayette pour lui rappeler leurs discussions de 1824 et 1825 et que le duc de Reichstadt est aussi le candidat des républicains31. Le 18 septembre, le Courrier continue de faire état de ses craintes d’une nomination d’un nouveau roi sans l’assentiment populaire, pourtant seule source de

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Courrier des États-Unis, volume III, numéro 57, 11 septembre 1830. Tulard (Jean), op. cit., p. 366. 31 Stroud (Patricia Tyson), op. cit., p. 146.

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légitimité32. Il critique le gouvernement provisoire et la Chambre des députés. Pour lui, ils sont manipulés : « […] sous l’influence de quelques intrigans [sic.] jaloux de conserver une position que la tyrannie leur a faite au dépens du peuple […] ». Après la mise en place de la Monarchie de Juillet, le Courrier des États-Unis adopte une position d’ouverture. Jusqu’en 1831, il fait preuve de clémence à l’égard du nouveau régime. Comme sous la Restauration, il explique qu’il ne souhaite que l’application de la Charte de 1830 ainsi qu’un gouvernement s’appuyant sur le peuple. Dès lors, son opposition n’est pas celle d’un opposant au régime, mais bien d’un opposant au gouvernement, voire au roi. Ainsi le 2 octobre 1830, il fait état de la perplexité des Français vis-à-vis du roi et du gouvernement33. Il craint que le régime ait du mal à se stabiliser du fait de son manque de soutien dans la population. L’entrée au gouvernement de membres du Parti du Mouvement34, comme Jacques Laffitte, qui lui sont sympathiques, le laisse dans une position attentiste. D’autant plus que, dans le reste de l’Europe, les évènements se bousculent et qu’il se doit de laisser une importante place à leur description. Le 12 février 1831, le Courrier devient plus critique35. Devant la situation en Europe et l’agitation en France autour du procès des ministres de Charles X, la rédaction doute des compétences de Jacques Laffitte mais aussi de celles du gouvernement : « […] les hommes qui gouvernent aujourd’hui la France ne sont pas à la hauteur des évènements […] ». Alors que la France a besoin de mesures concrètes, les gouvernants se perdent en vaines discussions. Ils ont les intentions mais pas le sens de l’action. Le Courrier souhaite la guerre pour renforcer la position de la France et soutenir les peuples qui se sont révoltés. Il accuse le gouvernement de refuser le conflit. Malheureusement, dans cette affaire le Courrier se trompe. Le gouvernement souhaite une intervention en Italie

Courrier des États-Unis, volume III, numéro 59, 18 septembre 1830. Courrier des États-Unis, volume III, numéro 63, 2 octobre 1830. 34 Le Mouvement est le nom de la mouvance libérale qui soutient le régime, porte un élan de réforme et souhaite l’application de la Charte de 1830, la démocratisation de la vie politique. Elle s’oppose à la Résistance, plus conservatrice. Cf. Robert (Hervé), L’Orléanisme, Paris, Presses universitaires de France, 1992, p. 22-23 ; Lamarque (Gwenaël), « Le moment Périer : perspectives et héritages du système du 13 mars », Harismendy (Patrick) (sous dir.), La France des années 1830 et l’esprit de réforme, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, p. 267. 35 Courrier des États-Unis, volume III, numéro 101, 12 février 1831.
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et en Pologne, agitées par la fièvre révolutionnaire36. C’est Louis-Philippe qui s’y refuse. Pour ce qui est du roi, le Courrier ne le condamne pas encore. Il le décrit en mauvaise posture avec un gouvernement passif et la perte d’un Lafayette qui vient de quitter le commandement de la Garde nationale. Mais la situation change rapidement. Le 5 mars 1831, le Courrier dénonce la position de Louis-Philippe face à la situation en Belgique37. La Belgique s’est révoltée en août 1830 et se cherche un nouveau roi. Plusieurs candidats sont en vue dont le fils de Louis-Philippe. Pour la rédaction, le candidat idéal est celui que les bonapartistes français soutiennent : le fils du prince Eugène de Beauharnais. Louis-Philippe refuse catégoriquement cette candidature qui mettrait à sa frontière une monarchie pro-bonapartiste. La rédaction ne voit pas d’autre explication dans l’attitude de Louis-Philippe que sa volonté de placer un Bourbon sur le trône de Belgique. Pour elle, le monarque n’oublie pas ses origines. C’est encore une fois mal connaître la position de Louis-Philippe qui sait que les affaires de Belgique peuvent créer des tensions avec l’Angleterre et la Prusse. Il ne souhaite pas placer son fils en Belgique et n’envisage pas plus une annexion par la France. Lorsque le Congrès belge élit le duc de Nemours roi des Belges, le 5 février 1831, Louis-Philippe refuse la couronne offerte à son fils pour ménager l’Angleterre38. Bien évidemment, le 12 février 1831, le Courrier ne connaît pas cette information. Les affaires de Belgique alimentent d’ailleurs le mécontentement du Courrier à l’égard du gouvernement. Pour ce journal, il n’y a que deux solutions : l’accession d’Alexandre de Beauharnais à la couronne de Belgique ou l’annexion pure et simple de ce nouvel État. Mais en aucun cas, il ne faut laisser l’Angleterre ou les tenants de la Sainte-Alliance mettre la main sur la Belgique39. Ce serait affaiblir la France issue de la Révolution de Juillet. Fort de ce point de vue, le Courrier continue d’appeler à la guerre, à des actions énergiques, au soutien des révolutions nationales en Europe afin d’affaiblir les monarchies absolues. Selon lui, leur réaction n’est qu’une question de temps. Jusqu’à ce que le gouvernement Laffitte tombe, le Courrier des États-Unis ne cesse de critiquer son action, trop molle à son goût. Le 6 avril 1831, il dénonce son

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Tulard (Jean), op. cit., p. 375. Courrier des États-Unis, volume IV, numéro 2, 5 mars 1831. 38 Tulard (Jean), op. cit., p. 378. 39 Courrier des États-Unis, volume IV, numéro 11, 6 avril 1831.

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incapacité à maîtriser le « bas-peuple », sa faiblesse à l’intérieur et à l’extérieur40. Cette frange du peuple qui, selon le Courrier est le seul auteur des troubles qui agitent la France de décembre à mars41, n’a rien à voir avec le peuple, au sens de la nation. Il est odieux au Courrier et les troubles qu’il provoque ne sont jamais justes et légitimes. Le Courrier souhaite donc un gouvernement fort, capable de juguler les tensions intérieures, de mettre au pas cette partie de la population qui profite de sa faiblesse. Seule la Garde nationale, garante de la Révolution de Juillet, maintient le nouvel ordre des choses et fait barrage au bas-peuple. La France de ces premiers mois de la Monarchie de Juillet est faible, à l’image de son gouvernement, incapable d’agir. Déjà le Courrier est convaincu que le régime trahit la Révolution, dont il est issu, en refusant de soutenir les peuples révoltés. Mais le journal est encore plein de bons sentiments : il donne une chance au régime.

C – Contre le système du 13 mars (1831-1836)
Louis-Philippe profite de la question belge et de l’insécurité du régime pour faire tomber le ministère de Laffitte. Celui-ci est remplacé le 13 mars 1831 par CasimirPerier, doctrinaire du Parti de la Résistance, dont les idées conservatrices sont plus en accord avec celles du roi. La nouvelle du changement de ministère est annoncée dans les colonnes du Courrier des États-Unis, le 16 avril 1831 sans pour autant susciter quelques remarques de la part de la rédaction42. Mais cette situation ne dure pas. L’arrivée de ce ministère marque, pour le Courrier, le début d’un système de fonctionnement qui s’oppose à ses propres convictions et aux principes de la Révolution de Juillet. La politique menée, celle du Parti de la Résistance, définit les fondements mêmes d’une Monarchie de Juillet conservatrice43 et s’identifie au régime44, si bien que ses partisans restent au pouvoir de mars 1831 à février 1848. Le système est dit du 13 mars même si le ministère de Casimir-Perier est remplacé en 1832. Le Courrier de Félix Lacoste se place rapidement en opposant au système du 13 mars et à sa politique, peut-être parce que, justement, il devient indissociable du
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Idem. Tulard (Jean), op. cit., p. 375. 42 Courrier des États-Unis, volume IV, numéro 14, 16 avril 1831. 43 Robert (Hervé), op. cit., p. 23. 44 Rémond (René), Les droites en France, Paris, Aubier, 1982, p. 84.

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régime et du roi. Dès lors, le Courrier se pose également en opposant à la Monarchie de Juillet et à Louis-Philippe. La politique du système du 13 mars peut être résumée par la phrase de Casimir-Perier : « Au-dedans, l’ordre sans sacrifices pour la liberté ; au-dehors la paix sans qu’il en coûtât rien à l’honneur »45. A première vue, ces valeurs pourraient être celles du Courrier. Celui-ci n’aime guère les émeutes et des troubles à l’intérieur. Ses critiques contre le ministère Laffitte concernent, pour beaucoup, son incapacité à ramener l’ordre. Il tient également à défendre la liberté du peuple garantie par la Charte de 1830. Pour ce qui est de la paix à l’extérieur, le Courrier n’est pas contre. Ce qui lui importe le plus c’est l’honneur national. Tant que le peuple n’est pas blessé dans son honneur, la guerre n’est pas nécessaire. Sur ces deux domaines, nous allons voir que la grande différence tient à la Révolution de Juillet et à la situation quasi-insurrectionnelle qui dure jusqu’en 1832 et entretient l’espoir d’un changement de régime au profit des bonapartistes. Pendant tout le printemps 1831, le Courrier constate les faiblesses du gouvernement. A l’extérieur, la rédaction maintient sa position sur la Belgique et sur la guerre nécessaire contre les puissances absolutistes que sont la Hollande et la Prusse. Pour la rédaction, la paix à l’extérieur, défendue par Casimir-Perier, se fait au prix de l’honneur : « Décidé à tous les sacrifices d’intérêt, d’amour-propre, d’honneur pour conserver la paix, il [le gouvernement Casimir-Perier] consent à être le complice ou le jouet de Metternich, et à livrer la France à la haine des peuples après avoir excité leur admiration. Il s’inquiète peu d’être d’accord avec la nation s’il obtient l’assentiment des cabinets étrangers […] »46. Nous retrouvons ici des critiques formulées contre Charles X et Polignac. Pour le Courrier, le changement de régime n’a pas modifié les liens avec les monarchies absolutistes européennes. Les réflexes de la Monarchie de Juillet sont les mêmes que ceux de la Restauration bourbonienne, préférant les liens du sang avec les monarques étrangers aux volontés et intérêts de la nation. Pour le journal, l’alliance avec les puissances absolutistes est forcément une alliance qui se fait au détriment des libertés du peuple puisque ces premières cherchent inlassablement à détruire l’héritage des

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Lamarque (Gwenaël), op. cit., p. 273. Courrier des États-Unis, volume IV, numéro 24, 21 mai 1831.

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Révolutions de 1789 et de 183047. Le Courrier est partisan d’une guerre de soutien aux peuples révoltés, réaction et argument très proches de ceux de la période révolutionnaire des années 1790. La guerre portait alors la Révolution à l’extérieur de la France et la protégeait contre la réaction des monarchies. La paix intérieure est donc irrémédiablement liée à la politique extérieure de la France. Dès juin 1831, le Courrier des États-Unis ne se fait plus d’illusion sur la situation à l’intérieur. Il constate que l’ordre politique passe avant les libertés publiques. Le gouvernement trahit la Révolution de Juillet. Dans un article du 15 juin 1831, il s’attarde sur la médaille remise aux combattants des Trois glorieuses48. Sur une des faces de celle-ci devaient figurer les mots « Honneur et Patrie » que Louis-Philippe a remplacés par « Donnée par le Roi ». Il trouve ce changement représentatif de la volonté du régime d’effacer les mots d’ordre qui ont animé les journées de juillet 1830 et de replacer la monarchie et le roi en personne au cœur de cette révolution. Fataliste et désabusé, le Courrier conclut son éditorial par ces termes : « la glorieuse et inutile révolution de juillet ». Il espère un temps que les élections de l’été 1831 obligeront le ministère Casimir-Perier à changer de politique. Son attente déçue, il espère encore que, malgré des résultats qui donnent les ministériels victorieux, les députés sauront se détacher du système du 13 mars49. Un temps également, le Courrier voit dans le vote de l’abolition de l’hérédité de la Pairie par la Chambre des députés une réaction libérale, le retour des principes de Juillet50. Mais il continue de souligner les intentions d’un gouvernement et d’un régime opposés par principe et par ses alliances avec les monarchies européennes aux libertés. Après un léger flottement dans ses articles d’opinion, le Courrier se place, comme en 1829-1830, dans une position d’opposition coûte que coûte au régime. A partir de mars 1832, il dénonce la différence de traitement faite, selon lui, aux républicains et aux carlistes, c’est-à-dire aux légitimistes qui espèrent le retour de la branche aînée des Bourbons. Les républicains, dans les rangs desquels il faut compter les bonapartistes, sont considérés comme les ennemis du régime tandis que les complots carlistes sont sous-estimés, que ceux-ci ont moins à souffrir de la répression policière51.

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Courrier des États-Unis, volume IV, numéro 77, 23 novembre 1831. Courrier des États-Unis, volume IV, numéro 31, 15 juin 1831. 49 Courrier des États-Unis, volume IV, numéro 54, 3 septembre 1831. 50 Courrier des États-Unis, volume IV, numéro 77, 23 novembre 1831. 51 Courrier des États-Unis, volume V, numéro 7, 24 mars 1832.

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Pourtant la rédaction du Courrier craint plus les carlistes que tous les autres partis à cause de ses liens avec la Sainte-Alliance. En mai 1832, le journal affirme que, grâce à ce soutien étranger, une nouvelle restauration est possible52. L’opposition du Courrier au régime atteint un pic de juin 1832 à juillet 1833. Encouragé par la révolte royaliste de Vendée dirigée par la duchesse de Berry et par la révolte républicaine de juin 1832, le Courrier attaque de plus en plus régulièrement la politique du gouvernement et les positions du roi. Le retour de Joseph Bonaparte en Europe, à l’été 183253, est aussi un élément déclencheur. Le chef de la maison Bonaparte en exil retourne officiellement en Europe pour être plus près de sa famille. Mais en réalité, il a appris de l’été 1830. Lafayette, dans une lettre envoyée après les journées de juillet 1830, lui explique clairement quelle est la faiblesse des bonapartistes et ce qui les a desservis alors : ils sont éparpillés aux quatre coins du monde et leur chef est de l’autre côté de l’Atlantique54. Joseph Bonaparte se rapproche du théâtre des opérations pour pouvoir réagir plus rapidement en cas de chute du régime. Le Courrier, de son côté, s’efforce de discréditer le régime et d’annoncer bientôt sa chute. Le 18 août 1832, la rédaction dresse le bilan du système du 13 mars avec, dit-elle, « impartialité »55. Partout, affirme-t-elle, le gouvernement a reculé, s’est compromis avec les ennemis de la liberté et n’a tenu aucune de ses promesses. Le résultat est catastrophique : « […] la Charte est violée, le commerce est nul ; et nous souffrons tous les maux que la guerre civile et la tyrannie traînent à leur suite. Il n’y avait que deux systèmes : celui de la paix à tout prix, et celui d’une paix honorable et digne d’un peuple libre, ou de la guerre. Les faits ayant prouvé l’erreur ou l’absurdité du premier, tout l’avantage reste au second ». Dans cet article, la rédaction du Courrier des États-Unis fait de ses positions, les seules qui puissent sauver la France et les principes de la Révolution de 1830. Elle persiste et signe en écrivant le 22 août que le gouvernement viole les lois et la Constitution56. Pour elle, cette situation est la preuve même que le gouvernement n’a plus de légitimité et doit se retirer. Comme pour le gouvernement Polignac en 1829 et

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Courrier des États-Unis, volume V, numéro 26, 30 mai 1832. Stroud (Patricia Tyson), op. cit., p. 160. 54 Ibid., p. 147. 55 Courrier des États-Unis, volume V, numéro 49, 18 août 1832. 56 Courrier des États-Unis, volume V, numéro 50, 22 août 1832.

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1830, le Courrier l’accuse de s’enfermer dans l’arbitraire et de s’appuyer sur les baïonnettes. La comparaison entre le gouvernement, mais aussi Louis-Philippe, avec les hommes de la Restauration est récurrente. L’opposition dynastique à la Chambre des députés est également victime des attaques du Courrier. Le 28 mai 1832, 41 députés de l’opposition se réunissent chez le banquier Laffitte pour signer un manifeste dans lequel ils se déclarent prêts à prendre la tête d’un gouvernement pour sauver une France que l’agitation met en péril. Le Courrier, à l’instar de plusieurs journaux parisiens, condamne leur timide texte57. Leur pusillanimité est, pour la rédaction, le principal problème de l’opposition. Souligner l’incapacité de l’opposition, c’est montrer que la situation en France ne trouvera pas de solutions dans ses institutions et ses hommes politiques. A l’inverse, les chefs de la presse républicaine, comme Armand Carrel du National, sont présentés comme des héros, des personnes qui respectent l’ordre et font passer leurs idées politiques après le salut de la France58. Le fonctionnement même du régime est critiqué et le Courrier s’efforce de lui retirer toute légitimité populaire. Le cens électoral est odieux au Courrier qui rappelle que les décisions de la Chambre des députés, élue au suffrage censitaire, ne reflètent pas la volonté du peuple59. Ainsi, lorsque le gouvernement a la majorité à la Chambre, cela ne signifie pas qu’il a le soutien de la majorité de la nation. Le choix même de LouisPhilippe comme roi est décrit comme un abus des partis politiques qui ont outrepassé leur droit60. Un régime discrédité et sans légitimité, un roi hypocrite qui s’appuie sur la force, un gouvernement manipulateur. Il n’en faut pas plus au Courrier des États-Unis pour parler de changement de régime, d’une nouvelle révolution. Le 5 septembre 1832, la rédaction parle déjà d’une « probable révolution » qui renversera le régime61. Dix jours plus tard, le Courrier annonce que Louis-Philippe n’a plus les moyens de se maintenir sur le trône62. Le 22 septembre, après avoir placé une nouvelle fois la Monarchie de Juillet dans le même camp que la Restauration en la qualifiant de « quasi-

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Courrier des États-Unis, volume V, numéro 39, 14 juillet 1832. Courrier des États-Unis, volume V, numéro 53, 1er septembre 1832. 59 Courrier des États-Unis, volume V, numéro 91, 12 janvier 1833. 60 Courrier des États-Unis, volume V, numéro 57, 15 septembre 1832. 61 Courrier des États-Unis, volume V, numéro 54, 5 septembre 1832. 62 Courrier des États-Unis, volume V, numéro 57, 15 septembre 1832.

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légitimité », le Courrier explique que la France cherche mieux63. En octobre, il insiste sur l’impossibilité d’une réconciliation entre la nation et Louis-Philippe64. Parallèlement à cela, le Courrier s’efforce de défendre le projet républicain. Le 22 décembre 1832, il différencie bien les idées républicaines et la mise en place de la république du souvenir de la Terreur de 179365. D’ailleurs, selon la rédaction, la Terreur était essentiellement due aux ennemis de la Révolution qui la menaçaient plutôt qu’aux vrais républicains ou aux institutions républicaines. La légende bonapartiste et la maison Bonaparte sont également mises en avant. Au moment de la capitulation de la citadelle d’Anvers qui auréole le gouvernement d’une victoire et mettent à mal les arguments du Courrier qui demandait l’intervention française en Belgique, celui-ci réussit tout de même à critiquer le gouvernement66. Il présente la capitulation hollandaise comme une demi-victoire française, puisqu’elle défend les intérêts de l’Angleterre qui a placé le candidat de son choix sur le trône. De plus, la campagne en Belgique ne désarme pas les puissances de la Sainte-Alliance qui se font toujours menaçante. Le Courrier appelle encore à la guerre, une guerre préventive pour protéger le peuple français. Il explique alors que Napoléon, quant à lui, était le protecteur de la souveraineté du peuple et qu’il défendait ses intérêts. Le 25 mai 1833, le Courrier publie le texte du correspondant parisien du Morning Chronicle, OPQ. Celui-ci dresse un portrait flatteur des Bonaparte en exil67. Il rappelle qu’ils sont tout proches, en Suisse, en Angleterre. Il souligne leurs qualités mais aussi leur conduite : « généreuse », « noble », « désintéressée ». Rien à voir avec les

manipulateurs du gouvernement, avec les faibles de l’opposition, avec un Bourbon qui viole la Charte. OPQ fait des membres de la maison Bonaparte les héritiers de Napoléon. Mais pas n’importe quel Napoléon, un empereur éclairé qui, dans un autre contexte, aurait pu garantir les libertés et les droits des Français : « Napoléon eût aimé la liberté, et que lors même qu’il plaçait au premier rang le bonheur et l’honneur de la France, sa gloire et sa fierté nationale, il lui eût en même tems [sic.] donné une constitution qui peut garantir la possession de ses droits ».

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Courrier des États-Unis, volume V, numéro 59, 22 septembre 1832. Courrier des États-Unis, volume V, numéro 64, 10 octobre 1832. 65 Courrier des États-Unis, volume V, numéro 85, 22 décembre 1832. 66 Courrier des États-Unis, volume V, numéro 99, 9 février 1833. 67 Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 25, 25 mai 1833.

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Le bonapartiste qu’est OPQ avoue que la chute de l’Empire est due à l’incapacité de l’empereur à donner cette constitution. Il ajoute que le bonapartisme ne souhaite pas le retour de la gloire militaire ou du despotisme mais bien le bonheur et la prospérité de la France. Ces derniers ne sont réalisables que par l’union des « patriotes », des républicains, des bonapartistes et du peuple, autour d’une vraie alternative au pouvoir actuel. Il explique qu’il faut : « […] essayer un plan de conciliation et de concessions mutuelles en proclamant Empereur de la République française un membre de la famille Bonaparte ». Dans ses commentaires sur l’article d’OPQ, le Courrier fait siennes toutes ces affirmations et insiste sur le contexte qui a obligé Napoléon à s’appuyer sur la gloire alors qu’en 1832, il s’appuierait sur les droits du peuple. Pour la rédaction, les héritiers de l’empereur sont les seuls qui peuvent mener à bien la « régénération sociale » de la France. Le Courrier en profite alors pour émettre quelques réserves sur le modèle républicain. Bien qu’il pense que la république est le meilleur régime pour la France, il ne croit pas le pays prêt à la recevoir68. Il affirme qu’il faut encore dix ans pour que les idées républicaines soient assez répandues afin qu’une république stable puisse être établie. Or, selon le Courrier, la révolution est sur le point d’éclater et elle n’attendra pas dix ans. Il reste flou sur la solution de transition entre la révolution et la république mais il est clair qu’il pense à un retour de la famille Bonaparte. Si le Courrier parle de révolution, il ne souhaite pas pour autant le désordre. Il explique clairement son point de vue en octobre 1832 : « […] nous n’aimons pas plus les révolutions que les partisans de la paix à tout prix, mais nous ne reculons pas devant elles quand nous les croyons nécessaires »69. La position du Courrier à l’égard des insurrections, alors qu’il attend et annonce une prochaine révolution, est ambiguë. Ce journal juge durement toutes les tentatives de soulèvement qui touchent la France, alors que, en réalité, il espère le succès des insurrections. Ainsi, à Paris, le soulèvement républicain du 5 juin 1832, qui débute lors des obsèques du général d’Empire Lamarque connu pour ses convictions républicaines, ne reçoit aucun soutien de la part du Courrier. Il dénonce les arrestations
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Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 17, 27 avril 1833. Courrier des États-Unis, volume V, numéro 69, 27 octobre 1832.

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de républicains qui n’ont rien à voir avec ces émeutes mais condamne les émeutes. D’ailleurs, en octobre 1833, le Courrier des États-Unis attaque les jeunes républicains parisiens qui, selon lui, ne voient de réalisation que dans l’insurrection70. La révolte des Canuts est, elle aussi, condamnée par le Courrier. Les Canuts sont des ouvriers tisserands de soie lyonnaise. Ils se soulèvent le 21 novembre 1831 et prennent le contrôle de la ville de Lyon le 23. Le maréchal Soult entre dans la ville avec 20 000 hommes en décembre et rétablit l’ordre sans effusion de sang. Pour le Courrier, cette révolte qui permet aux insurgés de prendre le contrôle de la deuxième ville du royaume, est le fait du saint-simonisme, religion du progrès qui prône un changement de l’ordre social pour mettre un terme au règne de la classe oisive71. La rédaction juge durement les insurgés mais aussi le saint-simonisme. Elle se pose en défenseur de l’ordre social et prône un gouvernement actif à juguler ce genre de révoltes : « En prêchant ainsi le renversement de tous les principes de l’ordre social et de toute industrie, en mettant en question le droit de propriété, en émettant sans cesse ces idées, qui ne devraient être que ridicules, d’un nivellement dans les fortunes, ces orateurs de coin de rue arrivent facilement à la persuasion sur un auditoire en haillons ; et de la persuasion à l’exécution, il n’y a qu’un pas, lorsqu’une autorité attentive ne sait pas prévenir les entreprises de malheureux égarés par des doctrines aussi dangereuses qu’elles sont absurdes »72. Autrement dit, une révolution doit changer le régime mais pas l’ordre social. Elle doit permettre de recréer l’union entre les gouvernants et la nation via un système plus démocratique, sans pour autant entraîner le pays dans l’anarchie. A partir de juillet 1833, le Courrier se fait moins vindicatif. Après les troubles de l’année 1832 et un fort mouvement de contestation, le gouvernement et le régime ont consolidé leur position. D’ailleurs, en juillet 1833, Guizot déclare à la Chambre : « Les émeutes sont mortes ; les clubs sont morts ; la propagande révolutionnaire, morte ; l’esprit révolutionnaire, cet esprit de guerre aveugle, qui semble s’être emparé un moment de toute la nation, est mort »73. Face à un régime stabilisé, à l’échec de la contestation, le Courrier a moins d’arguments à sa disposition pour dénoncer le gouvernement et attaquer la monarchie.
Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 63, 5 octobre 1833. Echaudemaison (Claude-Danièle), Dictionnaire d’économie et de sciences sociales, Paris, Nathan, 1993, p. 360. 72 Courrier des États-Unis, volume IV, numéro 100, 11 février 1832. 73 Riviale (Philippe), Le gouvernement de la France : 1830-1840, Paris, L’Harmattan, 2006, p. 175.
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Mais à partir du printemps 1834, le Courrier des États-Unis reprend ses articles enflammés contre le régime et les décisions du gouvernement. La loi sur les crieurs publics, adoptée le 16 février 183474, oblige tous les crieurs publics vendant des journaux et des brochures à recevoir une autorisation municipale pour exercer leur profession. Sans autorisation, le crieur public encourt une peine de prison. Cette loi a pour objectif de limiter la circulation des publications républicaines75. Elle est le premier acte d’une offensive contre les républicains. En effet, elle est rapidement secondée par une loi sur les associations de secours mutuel, considérées comme des foyers républicains76. La loi sur les crieurs publics a pour conséquences de créer des troubles dans la deuxième moitié du mois de février, à Paris, à Lyon et à Nantes77. Ces mouvements annoncent les révoltes plus importantes d’avril 1834. Lorsque la nouvelle de ces troubles de février arrive à New York, au début du mois d’avril 1834, elle relance le Courrier dans sa critique du gouvernement et du régime. Le 5 avril 1834, le Courrier dénonce alors la « tyrannie de police » qui, par le biais de la loi sur les crieurs publics, vient attaquer une nouvelle fois les libertés individuelles78. La rédaction voit, dans cette utilisation de plus en plus présente des forces de police, la réaction d’un régime qui a peur et qui veut surveiller. Elle conclut son éditorial en écrivant : « La liberté en France n’existe que dans les mots, et certes on ne doit pas savoir beaucoup de gré au pouvoir de ce seul privilège, car il ne se fait pas faute de saisies et de persécutions contre la presse ; mais la véritable liberté, la liberté individuelle, la liberté d’élection, l’inviolabilité de la propriété et du domicile, sont choses dont on a fort peu d’idée jusqu’à ce jour ». Quelques jours plus tard, le Courrier utilise à nouveau l’argument de l’État policier pour dénoncer la loi sur les associations que le gouvernement soumet à la Chambre, le 22 février 183479. Pendant toute cette seconde période d’opposition forcenée au gouvernement et au régime, le thème d’un gouvernement s’appuyant sur la police pour rester au pouvoir revient régulièrement. Il marque un changement dans les arguments du Courrier qui écrivait précédemment que le régime ne s’appuyait que sur l’armée. Dans sa rhétorique, l’État policier est plus pernicieux puisque, comme il l’écrit
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Bulletin des lois du Royaume de France, IXème série, 1ère partie, Tome VI, numéro 110, p. 1-2. Gilmore (Jeanne), La république clandestine (1818-1848), Paris, Aubier, 1997, p. 189. 76 Ibid., p. 191. 77 Ibid., p. 190. 78 Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 11, 5 avril 1834. 79 Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 12, 9 avril 1834.

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dans son article du 5 avril 1834, il s’attaque directement aux libertés individuelles et s’insinue partout jusque dans le domicile des citoyens. Le renforcement de la police inquiète également par ses moyens d’action. Le Courrier craint : « des poursuites », « des arrestations », « des tortures »80. Le Courrier s’attaque également aux membres du gouvernement. Soult, président du Conseil d’octobre 1833 à juillet 1834, est pris pour cible en avril 1834 alors qu’il réagit violemment contre des pétitions qui demandent le retrait de la loi d’exil pour la famille Bonaparte et le retour des cendres de Napoléon81. Le Courrier rappelle tout ce que Soult, maréchal d’Empire, doit à la famille Bonaparte et le décrit comme un parvenu. Il ajoute à son nom deux mots qui en disent long sur l’appréciation que la rédaction fait de Soult : « impudence » et « bassesse ». Au moment de la loi sur les associations, le Courrier s’en prend aussi aux ministres Guizot, Thiers et Barthe, leur rappelant qu’ils attaquent les associations, alors qu’eux-mêmes en ont fait partie avant 183082. En mai 1834, c’est la nomination de Jean-Charles Persil au Ministère de la justice qui lui vaut la critique du Courrier83. Persil combat ardemment la liberté de la presse et défend les impopulaires lois sur les associations et sur le jury. Le Courrier le compare à George Jeffreys, juge influent soutenant Jacques II. George Jeffreys, homme de sinistre mémoire et de mauvaise réputation84, est connu pour avoir conduit les « assises sanglantes » en août 1685 ; série de procès de rebelles à l’autorité royale. Sur le millier de rebelles jugés, nombreux furent pendus tandis que la majorité était déportée. Le journal rappelle d’ailleurs que son maître, Jacques II, avait provoqué par son attitude intransigeante la Glorieuse Révolution de 1688. La comparaison en dit long sur l’appréciation du Courrier à l’égard de Persil. Selon le journal, il est difficile de prononcer son nom sans « dégout ». Il ajoute : « Il y a certes peu d’hommes en France qui puissent prétendre à une impopularité mieux établie ». Le roi Louis-Philippe n’échappe pas aux attaques. Le Courrier se plait à le présenter comme un manipulateur, une personne qui aime le pouvoir. En août 1834,
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Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 21, 10 mai 1834. Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 11, 5 avril 1834. 82 Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 12, 9 avril 1834. 83 Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 21, 10 mai 1834. 84 Macaulay (Thomas), The History of England : From the Accession of James the Second, New York, Hurd and Houghton, 1877, Tome II, p. 32.

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réagissant à la démission du ministère Soult, la rédaction du journal explique que le roicitoyen a besoin autour de lui d’hommes faibles et complaisants afin qu’il puisse garder lui-même toute liberté sur les affaires de l’État85. Quelques mois plus tard, en décembre 1834, le Courrier s’en prend encore à Louis-Philippe qui « se joue de ceux qui l’entourent »86. Selon la rédaction, c’est lui qui, personnellement, bloque la mise en place de la Charte de 1830. Il est également décrit comme le continuateur de la Restauration, l’héritier de l’Ancien Régime. Le Courrier l’accuse alors d’aller chercher pour composer les différents ministères des « hommes de Gand », c’est-à-dire ceux qui ont suivi Louis XVIII à Gand pendant les Cent-Jours87. Lorsque l’actualité française est toute entière consacrée au procès des insurgés parisiens d’avril 1834, qui ont tenté de renverser le régime, le Courrier des États-Unis en profite pour poursuivre ses attaques contre Louis-Philippe88. Il déclare que ceux qui sont sur le banc des accusés sont également ceux qui ont participé aux Trois Glorieuses et qui ont porté au pouvoir le roicitoyen. Cette affirmation permet à la rédaction de pointer du doigt Louis-Philippe qui, selon elle, profite de ce procès pour se venger et assouvir sa haine des républicains. Elle ajoute que le roi s’évertue à détruire ces hommes et leurs familles pour son plaisir personnel. En août 1835, le Courrier des États-Unis annonce qu’un projet d’attentat contre Louis-Philippe a été découvert à Paris89. Il met tout de suite en doute la véracité de ces accusations expliquant qu’il s’agit d’un bon moyen pour détourner l’attention générale du procès des insurgés d’avril 1834. Selon lui, le roi veut apitoyer ses sujets en espérant un retour en grâce. Pourtant, le 28 juillet 1835, un attentat visant LouisPhilippe sème la mort parmi la foule qui assiste à une revue pour la commémoration des Trois Glorieuses. Cette nouvelle marque la fin des attaques personnelles contre LouisPhilippe dans le Courrier des États-Unis90. La rédaction est outrée par le procédé et dénonce le recours à la violence contre le roi. Bien évidemment, elle ne souhaite pas être associée à des meurtriers ou donner l’impression de se réjouir de la tentative d’assassinat. D’autant plus que la tentative ratée a tué d’innocents membres du peuple. Le Courrier s’insurge tout de même contre la vague d’arrestations qui suit l’attentat et
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Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 52, 27 août 1834. Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 86, 24 décembre 1834. 87 Courrier des États-Unis, volume VIII, numéro 12, 11 avril 1835. 88 Courrier des États-Unis, volume VIII, numéro 32, 20 juin 1835. 89 Courrier des États-Unis, volume VIII, numéro 47, 12 août 1835. 90 Courrier des États-Unis, volume VIII, numéro 50, 9 septembre 1835.

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touche des personnalités comme Carrel, le rédacteur du journal le National. Il y voit une réaction policière d’envergure profitant de la tentative d’assassinat pour enfermer des opposants au régime qui n’ont rien à voir avec l’attentat. Dans le numéro suivant, la rédaction explique que « la marche rétrograde du gouvernement » et « l’oubli de tous les principes de la révolution de Juillet » sont à l’origine ces tentatives d’assassinat contre le roi91. Ce sont donc les « excès du pouvoir » qui provoquent les « excès d’insubordination ». Une des conséquences de l’attentat du 28 juillet 1835 est le vote par les Chambres des lois de septembre 1835 dont certaines limitent la liberté de la presse92. Le Courrier des États-Unis réagit et attaque la loi sur la presse. Pour lui, cette loi illustre parfaitement le refus de la Charte de 1830, qui garantit aux Français le droit de publier et d’imprimer leurs opinions93. Après les accusations d’arbitraire, d’illégalité, d’État policier et militaire que le Courrier a utilisées depuis 1832 à l’égard de la Monarchie de Juillet, il parle cette fois d’un régime absolutiste qui, comme la Restauration, s’entend avec la Sainte-Alliance : « […] c’est [la loi contre la presse] un pas hardi fait dans la voie d’un despotisme aveugle et brutal que la France ne supportera pas long-tems [sic.]. Enfin, le masque est levé et nous allons faire route avec la sainte-alliance. Déjà ses organes russes et prussiens comblent de leurs éloges officiels le roi des barricades […] »94. En novembre 1835, le Courrier quitte sa position d’opposition farouche au régime. Il continue de critiquer la politique du gouvernement, d’annoncer qu’il ne partage pas ses points de vue, mais ne s’attaque plus vraiment au régime, ou alors avec moins de force. Le moment insurrectionnel est à nouveau passé. Le procès des insurgés d’avril 1834 est terminé. Les lois de septembre sont mises en application et la presse française d’opinion, qui subit leur menace, prend un peu de recul en cet automne 183595. Le Courrier ne reprend pas sa campagne contre la Monarchie de Juillet avant qu’il soit vendu à Charles de Behr en avril 1836.

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Courrier des États-Unis, volume VIII, numéro 51, 12 septembre 1835. Ledré (Charles), Histoire de la presse, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1958, p. 210. 93 Ibid., p. 207. 94 Courrier des États-Unis, volume VIII, numéro 59, 10 octobre 1835. 95 Ledré (Charles), La presse… op. cit., p. 170.

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La France que le Courrier a dépeinte depuis la mise en place du système du 13 mars ressemble beaucoup à la France qu’il décrivait en 1829-1830. Il s’agit d’un pays au bord de la révolte, gouverné par un roi jaloux de ses prérogatives, refusant l’application de la Charte et s’alliant avec les ennemis des principes issus de la Révolution, la Sainte-Alliance. Si on en croit le Courrier, la France des années 18311836 est un pays ravagé, divisé qui attend le changement. La description positive de la Révolution de Juillet, puis l’attente un peu dubitative de 1830-1831, ont donc rapidement laissé place à une opposition totale qui inscrit le nouveau régime dans la continuation d’une Restauration honnie et de Charles X.

II – Des États-Unis presque idylliques (1828-1836)
L’actualité états-unienne est moins présente que l’actualité française et européenne. Elle est également moins commentée. Le Courrier des États-Unis est, sous la direction de Lacoste, totalement tourné vers la France et occupé à son travail d’opposition96. 1828-1836 est une période de prospérité pour les États-Unis. Néanmoins, le pays connaît d’importants changements : le Parti démocrate et le Parti whig installent un nouveau système des partis sur le pays, les premiers déchirements entre le Nord et le Sud apparaissent et surtout la question des indemnités entache les relations entre la France et les États-Unis. La rédaction du Courrier a donc matière à commenter les évènements états-uniens. Sa lecture de la situation locale est des plus intéressantes.

A – Un modèle vertueux (1828-1836)
De 1828 à 1836, le discours du Courrier sur les États-Unis est positif. Dès le troisième numéro de 1828, la rédaction pose la constitution des États-Unis comme un modèle97. La traduction en français de ce texte et sa publication dans les colonnes du journal répond à plusieurs objectifs qu’annonce en introduction la rédaction. Tout d’abord, elle doit corriger les erreurs des voyageurs européens qui ont mal compris ce
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Voir Graphique 14, p. 237. Courrier des États-Unis, volume I, numéro 3, 15 mars 1828.

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texte et ont fait circuler dans leurs relations de voyage sur les États-Unis des informations erronées. Ensuite, la rédaction espère que ce texte intéressera ses lecteurs étrangers qui, tout occupés qu’ils sont par les affaires internes à leurs pays, n’ont pas eu le temps de s’y arrêter. Enfin, le Courrier lance une œuvre pédagogique à l’égard des Français naturalisés qui, ne maîtrisant pas assez l’anglais, n’ont pas pu lire la constitution, ni en comprendre toutes les subtilités. La rédaction du journal décrit la constitution comme la matrice du pays, la source de ses lois et de ses mœurs. Le modèle républicain états-unien est à nouveau mis de l’avant en avril 1830, lorsque le Courrier des États-Unis analyse la situation difficile de la République du Mexique98. Bien qu’il fasse de l’indépendance de l’Amérique latine un moment historique de grande importance, il décrit un Mexique en proie à la corruption, à la crise financière et menacé par les appétits de l’Angleterre. Effectivement, depuis l’indépendance de 1821, le Mexique a connu un empire et une république fédérale. Il est dans l’incapacité d’équilibrer un budget constamment déficitaire99. Cette situation le met en position de dépendance à l’égard de l’Angleterre, son principal créditeur. De plus à partir de 1827, la situation politique devient instable. Les insurrections et les tentatives de coups d’État se succèdent100. Dans tout ce bilan négatif, le Courrier voit tout de même un élément positif. Il s’agit de la présence des États-Unis à la frontière nord du Mexique. Pour lui, la République des États-Unis est la grande sœur des républiques d’Amérique latine. Sa bienveillance s’étend également au Mexique : « Les relations du Mexique avec les États-Unis ont été celles d’un État jeune et respectueux envers un État ami, sage, et plus avancé ». Ce texte s’étend sur les difficultés qui entourent le maintien des bonnes relations entre le Mexique et les États-Unis. Le principal danger tient au Texas où, sous l’impulsion du gouvernement mexicain, plus de 12 000 États-Uniens se sont installés depuis 1823. Ces derniers refusent d’accepter les lois qui abolissent l’esclavage et restent attachés à leurs valeurs101. De plus, des propositions d’achat du territoire par les États-Unis exacerbent la méfiance des autorités mexicaines à l’égard de cette population. A partir de 1826, l’immigration est limitée par des lois qui aboutissent, en

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Courrier des États-Unis, volume III, numéro 11, 3 avril 1830. Weymuller (François), Histoire du Mexique, Paris, PUF, 1972, p. 83. 100 Ibid., p. 87. 101 Ibid., p. 88.

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1830, à l’interdiction d’entrée des colons états-uniens au Texas102. Dans ce texte, le Courrier ignore les manigances des diplomates états-uniens103 ou encore la tentative d’insurrection menée par un colon expulsé. Par contre, il souligne le sentiment antiétats-unien qui se développe dans la presse mexicaine, sans qu’il ne comprenne vraiment pourquoi. Ce texte permet surtout au Courrier de louer le système politique états-unien. Il présente une république où la séparation verticale des pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires et la division horizontale entre le gouvernement fédéral et les États garantissent une prise de décision qui émane de la nation. Dans le cas de l’achat du Texas par les États-Unis, il écrit : « Quiconque possède la moindre connaissance du caractère de droiture et de raison du peuple des États-Unis d’Amérique, de ses sentiments républicains, de sa constitution, du pouvoir limité de l’exécutif, et de la vigilante assiduité des États individuellement à le retenir dans de justes bornes, doit voir que c’est à la nation à déterminer par l’entremise de ses représentans [sic.], l’achat du territoire ». Pour le Courrier, le système politique états-unien génère un cercle vertueux. Il évite les dérives des systèmes monarchiques en faisant de la gestion des affaires publiques une décision de la nation. Il permet la mise en place de « gouvernements intègres ». Il donne aux États-Uniens un « caractère de droiture et de raison ». C’est d’ailleurs à cause de ce système politique que le Courrier rejette toute idée qui ferait des États-Unis la source des tensions avec le Mexique. Selon le Courrier, il faut chercher l’origine du problème dans l’intervention d’une autre puissance, celle de l’Angleterre. Dans cet article du Courrier, l’opposition sous-entendue entre la République des États-Unis et la Restauration en France est évidente. Comme nous l’avons vu, en 1829 et 1830, la rédaction du Courrier dénonce alors régulièrement l’absolutisme du régime, les décisions du gouvernement Polignac et de Charles X mais surtout la cassure qui existe entre les gouvernants et la nation. Ce régime individuel, égoïste est donc aux antipodes du système politique états-unien. L’alliance entre les bonapartistes et les républicains au sein de la charbonnerie est toujours d’actualité. Le Courrier peut donc se permettre la description idyllique du système républicain. Nous retrouvons également un autre argument important que le Courrier utilise régulièrement pour attaquer Charles X. Il s’agit de l’intervention étrangère, source de danger, ennemie de toute
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Ibid., p 89. Ibid., p. 86.

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initiative et de toute unité nationales. En France, la menace vient de la Sainte-Alliance qui souhaite réinstaller la monarchie française dans l’absolutisme. Mais il arrive que l’Angleterre soit aussi pointée du doigt. Ainsi, un mois avant l’article du 3 avril 1830 sur les relations entre le Mexique et les États-Unis, le Courrier publie une vigoureuse dénonciation du soutien au gouvernement français qu’il prête à Wellington, alors Premier ministre de Grande-Bretagne104. L’amitié entre la République des États-Unis et les autres républiques d’Amérique latine dont il est également question dans le numéro du 3 avril 1830 révèle une solidarité entre les régimes républicains105. Ce thème revient dans le numéro du 21 décembre 1831106. Dans cet article qui traite de la Colombie, les États-Unis sont encore décrits comme une nation amie et bienveillante qui soutient la mise en place de la république colombienne. Cette amitié et le soutien offert par les États-Unis aux régimes républicains laissent entendre qu’une république française pourrait s’appuyer sur une nation alliée de l’autre côté de l’Atlantique. La réaction des États-Uniens à la nouvelle des Trois Glorieuses, qui, selon le Courrier, libèrent la France de l’absolutisme et lui donnent à nouveau accès à la liberté, souligne les liens de solidarité qui existent entre les républiques. Dans son numéro du 8 septembre 1833, la première lecture que le Courrier fait des Trois Glorieuses est celle d’une révolution portée par une jeunesse républicaine107. La comparaison avec la Première République de 1792, la référence aux batailles de Valmy, de Fleurus, de Jemappes, aux héros et soldats de 1792-1793, sont présentes dans ce texte du 8 septembre. Avant même que le réflexe bonapartiste, lié à la rapide prise de pouvoir de Louis-Philippe, ne vienne réorienter la lecture du Courrier, celui-ci présente la Révolution de 1830 comme un mouvement républicain. La réaction de la population états-unienne qu’il décrit, s’inscrit dans le cadre de cette solidarité républicaine sur laquelle le Courrier s’est attardé en avril 1830108. Ce 8 septembre, il écrit : « La nouvelle de l’admirable révolution qui vient de renverser la plus ancienne dynastie du monde, a été reçue aux États-Unis avec des transports qu’il serait

Courrier des États-Unis, volume III, numéro 3, 6 mars 1830. Courrier des États-Unis, volume III, numéro 11, 3 avril 1830. 106 Courrier des États-Unis, volume IV, numéro 85, 21 décembre 1831. 107 Il cite alors Châteaubriand : « Par une réaction nouvelle, plus on la [la jeunesse] refoulait vers l’arbitraire, plus elle devenait républicaine ». Courrier des États-Unis, volume III, numéro 56, 8 septembre 1830. 108 Courrier des États-Unis, volume III, numéro 11, 3 avril 1830.
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difficile d’exprimer, mais que l’on devait attendre d’un peuple libre et éclairé. Le sentiment de bonheur et de joie dont elle a rempli les cœurs français a été partagé par tous les Américains, et leurs regards comme les nôtres se sont portés avec enthousiasme sur le pavillon aux trois couleurs arboré dans plusieurs endroits de la ville et à bord des paquebots du Havre. De toutes parts l’admiration a été générale pour cette énergique population parisienne qui, sans armes, mais forte de ses droits, de son courage et de son indignation renverse dans quelques heures un trône soutenu par une puissante armée et par tous les rois d’Europe […] »109. Quelques jours plus tard, alors que le Courrier réfléchit sur les différents régimes possibles qui s’offrent à la France au lendemain de la Révolution de Juillet, il fait du système républicain des États-Unis le modèle idéal pour la France : « Certes, il faudrait être bien aveugle, ou bien opposé au bonheur de la France pour ne pas désirer qu’elle put adopter l’admirable gouvernement des ÉtatsUnis ; c’est le rêve de quelques hommes de bien qui ont déjà combattu pour ces institutions, c’est l’espoir de la partie éclairée de la jeunesse française […] »110. Bien sûr, cette affirmation est complétée par une réflexion sur la possibilité de mettre en place une république dans une France encore marquée par le souvenir de la Terreur de 1793. Le duc de Reichstadt est présenté comme celui qui rassemble le plus de suffrages et, finalement, le candidat des républicains. Le modèle de la République des États-Unis s’estompe alors jusqu’en décembre 1831. Il réapparaît au moment du discours au Congrès du président Andrew Jackson111. Après avoir publié comme à son habitude une traduction du discours, le Courrier se permet quelques commentaires. Il dresse à nouveau un tableau presque idyllique des États-Unis et fait de leurs « institutions protectrices » la clef de voute de ce bonheur, de la liberté. Il oppose cette prospérité politique et économique à la situation européenne, à la crise qui sévit en France : « Clair, précis et plein d’intérêt, il [Andrew Jackson] expose avec une admirable simplicité, le tableau d’une prospérité qui doit paraître idéale à ceux qui n’en sont pas les témoins et qui n’ont sous les yeux que les troubles, les embarras et les budgets de l’Europe ».
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Courrier des États-Unis, volume III, numéro 56, 8 septembre 1830. Courrier des États-Unis, volume III, numéro 57, 11 septembre 1830. 111 Courrier des États-Unis, volume IV, numéro 82, 10 décembre 1831.

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La comparaison avec l’Europe est récurrente dans l’utilisation du modèle états-unien. Parfois, le Courrier utilise ce modèle pour justifier ses positions bonapartistes. Le Courrier, qui défend l’Empire et l’œuvre de Napoléon, qui souhaite un rétablissement de la famille Bonaparte, juge ce modèle peu applicable à la situation française. Le 22 septembre 1832, il explique que la mise en place de l’institution républicaine états-unienne répond à un contexte bien particulier, celui d’un pays qui n’est pas menacé sur ses frontières par des puissances belligérantes112. Cet argument lui permet de justifier la mise en place de l’Empire et de présenter Napoléon comme le protecteur des principes de la Révolution. A cause de la menace étrangère, la Première République française a dû s’adapter et chercher un régime qui protégeait mieux les nouvelles valeurs qu’elle défendait. Pourtant, dans son article du 22 septembre, dans lequel il décrit l’indépendance états-unienne, le Courrier reste très élogieux. Leur gouvernement est toujours « admirable ». Quant au peuple états-unien, il le présente comme « éclairé », « brave », « hospitalier ». Il parle de : « son courage, sa constance et son amour de la liberté ». Plus tard, en juillet 1833, à l’occasion de la fête nationale du 4 juillet, le Courrier des États-Unis utilise une nouvelle fois l’indépendance pour effectuer une comparaison avec l’Europe113. La fête de l’indépendance marque « cinquante-sept années d’une liberté réelle et d’une prospérité toujours croissante ». A la veille du troisième anniversaire des journées de juillet 1830, la comparaison entre les deux révolutions et leurs conséquences se fait au détriment de la France. Le Courrier en profite alors pour glisser une courte phrase qui laisse sous-entendre que la Révolution de Juillet et ses principes ont été volés : « Puisse la France n’avoir à célébrer bientôt que des anniversaires qui ne soient pas pour le peuple des jours de regret et de deuil ! ». Enfin, en 1835, lorsque le Courrier présente les ouvrages de Beaumont et de Tocqueville sur les États-Unis, il impute le succès de De la démocratie en Amérique, non pas à un nouvel intérêt pour ce pays, mais bien à la progression des idées démocratiques en France114. Il juge le livre de Tocqueville extrêmement bien fait et trouve que son portrait des États-Unis est « juste », « impartial » et « complet ». Il le conseille à tous ses lecteurs. Pour le Courrier, le livre de Tocqueville va permettre de
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Courrier des États-Unis, volume V, numéro 59, 22 septembre 1832. Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 37, 6 juillet 1833. 114 Courrier des États-Unis, volume VIII, numéro 49, 5 septembre 1835.

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diffuser le modèle de la démocratie états-unienne. Ce livre offre au journal une nouvelle occasion de présenter les États-Unis comme un modèle et d’attaquer le gouvernement français : « […] dans les classes pensantes chacun veut connaître par l’exemple ce que l’on peut espérer ou craindre d’une amélioration que trop peu de gens osent réclamer hautement. Le gouvernement français qui, depuis cinq années, exploite avec tant d’adresse la crainte de l’anarchie, et dont tous les efforts tendent à persuader, par la peur, du danger et de l’impossibilité d’une démocratie dont il s’éloigne chaque jour, verra sans plaisir le livre de M. de Tocqueville ». Il est intéressant de noter que, dans cet article, le Courrier n’emploie pas à un seul instant le mot république pour parler du modèle états-unien mais bien celui de démocratie. Il reprend bien sûr la terminologie de Tocqueville. Pourtant, l’absence du terme république, si utilisé jusqu’en 1834 pour désigner le système politique des ÉtatsUnis, illustre la position du Courrier à l’égard des républicains français. Nous avons vu précédemment qu’il dénonce de plus en plus une faction républicaine française trop encline à souhaiter et à lancer l’insurrection. De plus, dans sa position qu’il définit clairement en avril 1833, la France n’est pas prête pour la république115. N’écartant pas pour autant le régime républicain, il sous-entend que la mise en place d’une république stable, loin des affres de 1793, passe par un éveil de la population. Cette phase devrait, selon lui, prendre dix ans. Toujours en 1833, le Courrier constate une cassure entre deux tendances républicaines françaises116. La première est celle qui gravite autour de la Tribune des départements. Il la présente comme une tendance impatiente d’arriver à la république. Elle souhaite d’abord prendre le pouvoir qui lui donnera les moyens d’éclairer les masses pour les faire devenir républicaines. La seconde tendance est celle du National. Elle correspond plus aux orientations du Courrier : « Le National sait que le triomphe de la république est inévitable ; et comme il la veut pour la France entière et non pour l’avantage de quelques individus, il ne l’attend que des lumières de la nation qu’il s’efforce d’éclairer sur ses véritables intérêts ». Pour les rédacteurs du Courrier des États-Unis, la Tribune se rapproche du républicanisme de 1793 qui porte en lui les germes de la Terreur et de l’anarchie117. Ses
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Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 17, 27 avril 1833. Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 37, 6 juillet 1833. 117 Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 87, 28 décembre 1833.

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sympathies vont plus vers la tendance que représente le National. A plusieurs reprises, dans ses colonnes, il soutient les positions d’Armand Carrel, le rédacteur de ce journal. Carrel est l’héritier de Lafayette et de son « école américaine » qui regroupe des républicains idéalisant le système états-unien118. Mais dans les mots du Courrier, cette appellation d’« école américaine », qui désigne la tendance du National, se charge d’autres représentations119. Elle place encore les États-Unis comme un modèle positif que le Courrier encourage à suivre. L’influence de ce modèle, dans lequel il inscrit la tendance du National, est marqué par un refus du désordre et de l’anarchie, une capacité à être une opposition constructive dans un régime qu’elle n’accepte pas, une volonté de mettre en place graduellement la république. En un mot, « l’école américaine » se base sur un républicanisme modéré. Cette école correspond dans plusieurs de ses valeurs à celles que défend le Courrier bonapartiste. Celui-ci se dit le partisan d’une république qu’il considère comme inévitable. Pourtant, il espère que cette période de transition, nécessaire pour préparer la population française à la mise en place de la république, se fasse par l’établissement d’un nouvel Empire, dont le trône reviendrait aux Bonaparte. Il lui semble dès lors plus facile de travailler avec des républicains modérés. Le principal point d’achoppement entre les idées du Courrier et les républicains modérés du National tient à l’idée que le prochain régime doit être basé sur un système représentatif permettant l’expression de la volonté nationale. Autrement dit, sur la fin de la période bonapartiste, ce qui intéresse de plus en plus le Courrier c’est de mettre en avant le modèle démocratique états-unien plus que son système républicain. D’ailleurs, il émet à plusieurs reprises des doutes sur la possibilité de mettre en place la république en France, à cause de la menace étrangère ou encore d’une population qui n’est pas prête à la recevoir. La démocratie états-unienne est vertueuse et rayonne sur toutes les sphères du pays : le gouvernement, l’économie et même l’état d’esprit de la population. Ainsi, la description du modèle, qui était d’abord positif grâce à ses institutions républicaines, s’est inversée. Si les institutions républicaines fonctionnent et permettent l’établissement de la démocratie, c’est grâce à la situation privilégiée des États-Unis, sans voisins menaçants. C’est également parce que ces institutions garantissent le maintien de la démocratie. Le régime que souhaite le Courrier pour la France est celui qui garantira la démocratie et qui permettra son œuvre vertueuse. Nous
Rémond (René), Les États-Unis devant l’opinion française (1815-1852), Paris, Armand Colin, 1962, Tome II, p. 661. 119 Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 87, 28 décembre 1833.
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comprenons donc mieux pourquoi le Courrier n’utilise pas le mot république lorsqu’il décrit le livre de Tocqueville et le modèle états-unien. Tocqueville est venu donner au Courrier la terminologie qu’il cherchait pour utiliser les États-Unis comme modèle sans pour autant faire l’apologie de la république. Que le Courrier prône la république ou la démocratie états-unienne, il véhicule tout de même le rêve américain. Nous avons vu que, à l’occasion du discours de Jackson publié le 10 décembre 1831, il décrit des États-Unis idéaux120. Le 22 septembre 1832, il les présente comme une terre hospitalière et il loue les qualités des ÉtatsUniens121. Dans son numéro du 7 décembre 1833, le Courrier fait des États-Unis le seul pays où on peut trouver le bonheur : « […] toujours nous retrouvons le tableau d’une prospérité sans exemple et d’une somme de bonheur inconnue à tout autre pays »122.

B – Les limites du modèle et les premiers déchirements Nord-Sud (1831-1835)
Le Courrier des États-Unis est à ce point favorable aux États-Unis qu’il minimise des évènements pouvant affaiblir l’image qu’il véhicule. Ainsi, lors d’élections locales qui se tiennent à New York en avril 1834, le Courrier note plusieurs débordements de violence123. Sa description de ces violences a de quoi inquiéter. Il parle de « champs de bataille » où se sont affrontées des personnes qu’il n’identifie pas. Le Courrier ne parle à aucun moment des fauteurs de trouble. Il constate juste une violence qui « pourrait faire douter de l’excellence de l’élection universelle ». Pour lui, il faut trouver les responsables dans des forces de police qui comptent trop peu d’effectifs, mais surtout pas dans le système politique. Malgré les violences, il souligne l’incroyable exercice démocratique qui consiste à faire voter 35 000 personnes dans une même ville et à enregistrer leurs votes. Quelques mois plus tard, lors de l’élection du gouverneur et du lieutenant-gouverneur de l’État de New York, le Courrier met, cette fois, de l’avant l’ordre et le calme qui ont marqué un scrutin beaucoup plus important en terme d’enjeux que celui d’avril124. La rédaction semble vouloir effacer les précédentes
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Courrier des États-Unis, volume IV, numéro 82, 10 décembre 1831. Courrier des États-Unis, volume V, numéro 59, 22 septembre 1832. 122 Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 81, 7 décembre 1833. 123 Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 13, 12 avril 1834. 124 Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 73, 8 novembre 1834.

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violences électorales et pose toujours le système états-unien en modèle pour une France où les changements politiques se font soit par l’arbitraire des gouvernements au détriment de la nation soit par la violence de la rue : « L’ordre le plus parfait a présidé pendant les trois premiers jours de cette semaine à la grande opération électorale à laquelle on se préparait depuis si longtemps à New York. […] il faut convenir que c’est un spectacle plein d’intérêt et imposant par ses résultats, que celui d’une population toute entière décidant légalement et avec ordre de la politique intérieure du pays. […] cette voix qui décide est bien la voix du peuple, et en principe nous sommes tout-àfait pour ce vieil adage : Vox populi, vox dei ». Il n’en reste pas moins que le Courrier ne peut cacher, dans les faits divers qu’il publie ou encore dans certains articles, la violence ou les limites de ce système dépeint comme vertueux. Ainsi, le 29 août 1835, ce journal publie un article sur la loi de Lynch et la décrit de la façon suivante : « […] cette habitude de se faire justice soi-même, sans autre forme de procès, semble avoir gagné les populations de presque tous les États, et les causes les plus diverses amènent ces actes dangereux d’arbitraire, presque toujours suivis de l’impunité »125. Bien sûr, le Courrier des États-Unis condamne le lynchage. Pourtant, il tente de l’expliquer. Pour lui, il est dû aux lacunes du code pénal états-unien qui ne prévoit pas de peines pour tous les délits. Mais il ne s’attarde pas sur la violence de la foule. Les cas de lynchage qui servent de base à cet article sont rapidement abordés, aucunement détaillés dans leur horreur de la justice expéditive et individuelle. L’autre évènement, que ne peut cacher le Courrier des États-Unis, est la guerre qui oppose Andrew Jackson et la deuxième Banque des États-Unis. Ce conflit ouvert entre l’exécutif et cette institution indépendante marque l’ensemble du deuxième mandat de Jackson. La deuxième Banque des États-Unis est fondée en 1816. Elle reçoit une charte pour vingt ans. Son conseil d’administration est composé aux quatrecinquièmes d’investisseurs privés, ce qui pose la question de son indépendance à l’égard du gouvernement et des institutions126. La charte de la Banque lui donne un pouvoir énorme sur la monnaie, le crédit et aussi le niveau des prix. Elle dispose également d’un

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Courrier des États-Unis, volume VIII, numéro 47, 29 août 1835. Vincent (Bernard) (sous dir.), Histoire des États-Unis, Paris, Flammarion, 1997, p. 109.

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pouvoir sur les autres banques privées et celles des États127. De plus, la gestion de la Banque est opaque et son président, Nicholas Biddle, défend avec vigueur son indépendance, même à l’égard du gouvernement des États-Unis128. La Banque des États-Unis compte de nombreux ennemis issus de groupes sociaux divers : les fermiers de l’Ouest méfiant à l’égard du papier monnaie et souhaitant un contrôle local de la monnaie129 ; les intérêts banquiers locaux qui souhaitent retrouver leur marge de manœuvre et qui jalousent le pouvoir de l’établissement de Biddle130 ; la « working class » des États du Nord et du Centre qui refuse le pouvoir des banques en général131 ; les entrepreneurs et investisseurs disposant d’un capital inférieur à 100 000 dollars, favorables au laisser-faire et souhaitant une monnaie abondante, un faible taux d’intérêt et un transfert du pouvoir de la Banque aux banques locales132. L’échéance de la charte de la Banque des États-Unis étant fixée à 1836, Jackson et Biddle s’affrontent autour de son maintien. En 1832, Jackson ouvre clairement les hostilités en mettant son veto à une loi renouvelant la charte de la Banque. Pendant la même année, la campagne électorale pour la présidence qui se termine par la réélection d’Andrew Jackson, a pour principal thème la Banque des États-Unis. Le conflit s’envenime alors que Jackson retire les fonds gouvernementaux et que Biddle utilise les pouvoirs en sa possession pour tenter de détacher les commerçants et les banques locales des démocrates133. Le Courrier des États-Unis n’intervient pas directement au sujet de ce conflit avant 1834. Il justifie d’ailleurs son silence en rappelant la neutralité qu’il s’était engagé à suivre, dès 1828, pour tout ce qui concerne les affaires internes aux États-Unis134. Pourtant, en janvier 1834, il est obligé de publier un long article sur la situation dans laquelle ce conflit met l’Union. Devant une crise aux conséquences qu’il juge extrêmement importantes, le Courrier se doit d’avertir ses lecteurs européens : « Cependant, elle [la question de la Banque des États-Unis] devient si grave aujourd’hui, et la mesure [le retrait des avoirs du Trésor états-unien des coffres de la Banque] approuvée par les uns, blâmée par les autres, entraîne des

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Schlesinger (Arhur M.), The Age of Jackson, Boston, Little, Brown and Company, 1950, p. 75. Ibid., p. 76. 129 Ibid., p. 77. 130 Ibid., p. 78. 131 Ibid., p. 79. 132 Artaud (Denise) et Kaspi (André), Histoire des États-Unis, Paris, Armand Colin, 1983, p. 80. 133 Schlesinger (Arthur M.), op. cit., p. 111. 134 Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 94, 25 janvier 1834.

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conséquences si funestes au commerce de toute l’Union et dont le contre-coup [sic.] ne peut manquer de se faire sentir en Europe, dans les colonies, et jusque dans l’Inde, qu’il est de notre devoir de tenir nos lecteurs du dehors au courant des incidens [sic.] qui pourront naître de cette situation aussi critique que singulière ». Dans ce premier article sur cette question, le Courrier écorne l’image de prospérité, de terre idéale et de modèle qu’il a lui-même véhiculé depuis 1828. Il décrit alors une crise qui touche la valeur des propriétés foncières, du travail, des actions des entreprises. Il précise : « l’inquiétude est dans toutes les classes ». Le Courrier ne fait que décrire la situation. Il ne prend pas parti. Le 8 février 1834, dans un autre article, il continue sa description de la situation135. A demi-mot, avec une grande diplomatie, il se permet de dénoncer la position de la Banque, capable de plonger tout le pays dans la crise. Il compare alors le système bancaire états-unien aux systèmes bancaires anglais et français. C’est la première et seule comparaison qui se fait au détriment des États-Unis. Le Courrier met l’accent sur la faiblesse du numéraire que détiennent les banques de l’État de New York. Cette situation est due à la contre-offensive de Biddle et de la Banque des États-Unis qui utilise sa capacité à limiter la circulation de la monnaie. A l’inverse, il souligne la masse de numéraire dont disposent la Banque d’Angleterre et la Banque de France. La comparaison est risquée. Le Courrier critique à demi-mot la Banque des États-Unis qui met les banques locales dans une position délicate, mais il souligne le poids et le rôle positif des banques centrales anglaises et françaises. Le Courrier reste prudent dans ses propos. Il sait que ce sujet pourrait l’entraîner dans la polémique. Dans son numéro du 19 avril 1834, le Courrier traduit un article agressif de l’Evening Post136. Ce journal réagit à l’élection du maire de New York et l’inscrit dans les tensions entre, d’un côté, le « Parti de la Banque », autrement dit les whigs, et, de l’autre, les démocrates de Jackson. Le démocrate Cornelius Lawrence, opposé à Verplanck, gagne ces élections d’une faible majorité de 180 voix137. Ce faible résultat des démocrates met l’Evening Post en rage. Il justifie cette courte victoire par l’achat des votes des nouveaux citoyens états-uniens, d’origine irlandaise, italienne, allemande

Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 99, 8 février 1834. Courrier des États-Unis, volume VII, numéro 15, 19 avril 1834. 137 Mackenzie (William Lyon), The Life and Times of Martin Van Buren, Boston, Cook & Co., 1846, p. 247.
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et française, grâce à l’argent du « Parti de la Banque ». Le Courrier des États-Unis est directement attaqué par son confrère new-yorkais. Ce dernier en fait un des agents des whigs. Pour preuve, il décrit sa récente et inhabituelle prise de position dans le conflit sur la Banque des États-Unis, alors qu’il avait l’habitude de ne s’occuper que des affaires européennes. L’Evening Post écrit d’ailleurs : « […] le Courrier des États-Unis qui professe de ne toucher qu’à la politique du dehors, établi pour soutenir la cause d’un parti purement politique sur une terre étrangère, exclusivement occupé jusqu’ici des affaires européennes, journal enfin aussi étranger qu’aucune feuille publiée à Paris […] ». L’article du Courrier du 8 février et sa comparaison avec les banques centrales anglaises et françaises a plus semé le trouble dans l’esprit des démocrates que permis le maintien de sa neutralité sur les questions états-uniennes138. La réponse du Courrier aux attaques de l’Evening Post est placée directement après la traduction de son article. Il défend bien sûr la communauté française de New York qui a voté librement, en son âme et conscience. Les Français ne cherchent que : « la plus grande prospérité du pays ». Il explique également que les agents des compagnies françaises établies à New York sont tout sauf des partisans de la Banque des États-Unis qui « établit pour eux une concurrence souvent très désavantageuse ». En fait, le Courrier place la population française de New York dans les rangs des ennemis de la Banque. Quant à sa position sur cette affaire, le Courrier essaie de retrouver sa neutralité en expliquant qu’il a publié autant d’articles de journaux états-uniens des deux bords. Echaudé par cette querelle avec l’Evening Post, le Courrier ne se prononce plus sur la Banque des États-Unis. Néanmoins, ses précédentes interventions ont tout de même montré quelques sympathies pour les démocrates. Malgré toute la bonne volonté du Courrier à décrire un système politique vertueux, des États-Unis unique pays du bonheur, l’image d’Epinal ne peut cacher la réalité des violences électorales, du conflit autour de la Banque des États-Unis ainsi que ses conséquences. Il existe un autre élément important qui montre la limite de ce système politique pourtant si parfait aux yeux du Courrier : les premières tensions entre le Nord et le Sud. La première crise qui, dans les années 1830, marque une opposition Nord-Sud et révèle la menace d’une sécession est la crise de la nullification. Le Tarif de 1828,
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Courrier des États-Unis, volume VI, numéro 99, 8 février 1834.

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appelé le « Tarif des abominations », met en place une protection douanière sur les produits manufacturés importés d’Europe afin de protéger le développement de l’industrie en Nouvelle-Angleterre, en Pennsylvanie et dans l’État de New York139. Il réduit également les importations anglaises. Cette situation pénalise les États du Sud qui voient les prix des produits manufacturés qu’ils importent d’Angleterre augmenter. De plus, l’Angleterre, et ses usines de Liverpool, est le plus important importateur du coton du Sud. La mise en place de ce Tarif protectionniste met à mal les relations économiques entre le Sud et l’Angleterre. En conséquence, le Sud réagit vivement. John C. Calhoun publie d’ailleurs un pamphlet, intitulé South Carolina Exposition, qui dénonce le Tarif douanier et le présente comme anticonstitutionnel140. L’idée qu’un État puisse annuler une loi fédérale141 qui va à l’encontre de ses intérêts convainc de plus en plus de citoyens du Sud. La question du Tarif est un élément clef des élections présidentielles de l’automne 1828. Jackson reçoit le soutien du Sud qui déteste un John Quincy Adams représentant à la fois les intérêts des États du Nord-Est et un pouvoir fédéral fort. Les électeurs du Sud comptent également sur l’élection de Calhoun au poste de viceprésident pour contrôler un Jackson malade auquel on ne donne pas longtemps à vivre142. Mais le président Jackson retrouve rapidement sa santé et son indépendance. Cette situation ainsi que le refus de Jackson de revenir sur le Tarif de 1828 accentue les divergences et les désaccords entre les deux hommes. La question du Tarif, quant à elle, ne disparaît pas du débat public et se réactive régulièrement au Congrès comme c’est le cas en janvier 1830. A cette date, Robert Hayne de Caroline du Sud et Daniel Webster du Massachusetts s’opposent dans de remarquables joutes oratoires autour du Tarif de 1828143. Hayne reprend alors la théorie de la nullification qui fait des États composant l’Union des États souverains pouvant refuser une décision fédérale. En conséquence, les positions se radicalisent. Pourtant, le Congrès et même le président Jackson souhaitent éviter que la situation ne se dégrade. Jackson, lors de son discours annuel au Congrès de décembre

Freehling (William W.), Prelude to Civil War, The Nullification Controversy in South Carolina 18161836, New York, Oxford University Press, 1992, p. 136. 140 Vincent (Bernard), op. cit., p. 124. 141 C’est ce qu’on appelle la nullification. 142 Freehling (William W.), op. cit., p. 140. 143 Baxter (Maurice G.), Henry Clay and The American System, Lexington, University Press of Kentucky, 2004, p. 68.

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1831, fait des ouvertures et paraît plus conciliant au sujet du droit des États144. Il sait aussi que les élections approchent et qu’il se doit de redorer son blason dans le Sud. Toutefois, il faut attendre juillet 1832 pour que le mécontentement de plusieurs États du Sud, dont surtout la Caroline du Sud qui mène la lutte idéologique et politique en se basant sur la théorie de la nullification, aboutisse à une révision du Tarif. Malheureusement, elle ne convainc pas ses opposants. En Caroline du Sud, l’été et l’automne 1832 sont marqués par la victoire des partisans de la nullification qui élisent Hayne au poste de gouverneur et votent une ordonnance de nullification le 22 novembre 1832145. Ce texte prône la souveraineté de l’État de Caroline du Sud et interdit sur son territoire la perception des droits de douanes définis par le nouveau Tarif de 1832146. L’ordonnance prévoit même la sécession de la Caroline du Sud si le gouvernement fédéral tentait d’y faire appliquer le Tarif. En réaction, Andrew Jackson publie une proclamation à l’attention des habitants de Caroline du Sud qui pose clairement sa position à l’égard de la nullification. Il rejette la possibilité d’un État de faire sécession et de refuser une loi fédérale votée par le Congrès147. Il menace également les velléités d’indépendance de la Caroline du Sud en expliquant qu’une sécession serait une trahison et que, comme toute trahison, elle peut être réprimée par la force. Il promet également un allègement du Tarif. La Caroline du Sud, peu soutenue, accepte les propositions de Washington et revient finalement dans le rang. Cette crise vient pour la première fois faire planer le spectre de la sécession. Elle pose également le principe du droit des États contre celui du pouvoir fédéral, qui sera repris régulièrement et contient le germe de la guerre de Sécession. Enfin, elle marque une opposition de plus en plus grande entre le Nord et le Sud. Dans le cas du Courrier des États-Unis, cette crise met à mal le modèle des institutions états-uniennes. Elle montre que les institutions des États et fédérales peuvent s’opposer et menacer l’unité nationale. Le Courrier traite une première fois de cette crise en novembre 1831148. Il condamne alors vigoureusement toute attitude d’opposition au gouvernement fédéral. Il met dans la même catégorie la résistance sur la

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Ibid., p. 71. Ibid., p. 77. 146 Vincent (Bernard) (sous dir.), op. cit., p. 125. 147 Baxter (Maurice G.), op. cit., p. 78. 148 Courrier des États-Unis, volume IV, numéro 75, 16 novembre 1831.

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question des Indiens de l’État de Georgie par rapport aux lois fédérales existantes et la position de la Caroline du Sud sur la nullification. Sur la question des Indiens de Georgie, le Courrier des États-Unis est traditionnellement favorable aux Cherokees149 et défend la stricte application des lois fédérales et des accords signés avec eux. Ici, le Courrier reproche à l’État de Georgie la mise en place de lois sur les Indiens alors que les affaires indiennes, et les lois et traités qui y sont liés, sont du ressort du Congrès des États-Unis150. Dans le cas de la Caroline du Sud, il dénonce la position de ses représentants au Congrès qui prônent la nullification et la souveraineté des États. Pour le Courrier, le pouvoir fédéral prime sur tout. Il l’appelle « pacte fédéral » pour souligner la signature et la participation de tous les États à sa mise en place. Il se lance dans un vaste exposé des origines de l’Union pour justifier son existence et sa légitimité. Pour lui, le « pacte fédéral » est le fait du peuple, de la nation, qui a décidé de se séparer du roi d’Angleterre. Il garantit les libertés de chacun et aussi la sécurité de tous les États. Il reconnaît néanmoins les conséquences « réelles ou imaginaires » du Tarif de 1828 pour la Caroline du Sud. Le Courrier essaie de sauver les apparences de sa neutralité sur les affaires états-uniennes. Pourtant, son verdict penche favorablement du côté des ennemis de la nullification. Les États-Unis restent un modèle, un phare pour toutes les nations. La position de la Caroline du Sud ne peut que les mettre en danger et ainsi mettre en péril ce pays qui intéresse tout le « genre humain ». Au final, il fait des partisans de la nullification des ennemis du modèle politique vertueux des États-Unis, du bonheur des États-Uniens, de la prospérité de tout le pays : « Quant à nous, nous regarderions comme une chose véritablement déplorable que, quelle que soit d’ailleurs la droiture de leurs intentions ou la manière dont leurs intérêts sont froissés, il se trouvât des hommes capables de vouloir renverser un édifice aussi vaste et aussi glorieux. Puisse-t-elle longtemps flotter, cette illustre bannière d’une grande république, sur ce peuple heureux, qui jouit à la fois de la prospérité la plus éclatante et des bienfaits de la liberté la plus étendue ». Le Courrier traite à nouveau de la question de la nullification en juin 1832, alors que le Congrès doit se réunir pour débattre du Tarif et tenter de trouver une

Liebersohn (Harry), Aristocratic Encounters, European Travelers and North American Indians, Cambridge, Cambridge University Press, 1998, p. 78. 150 Zinn (Howard), A People’s History of The United States, New York, Harper & Row, 1980, p. 132.

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solution151. Le journal profite de l’envoi d’une pétition de New-yorkais aux membres du Congrès les invitant à être conciliants, pour présenter ses craintes. Il constate la différence d’intérêts qui oppose le Nord et le Sud. Il y voit d’ailleurs la plus grande des difficultés pour trouver un compromis. Il y va de la survie de l’Union. Pourtant, il met ses espoirs dans la « haute sagesse » du Congrès. Dès lors, il souligne à nouveau sa confiance, sa foi inébranlable dans le système politique états-unien. Quelques mois plus tard, à l’occasion de l’élection présidentielle, le Courrier croit plus que jamais dans l’avenir de l’Union. Le 10 novembre, il annonce les premiers résultats des élections présidentielles de 1832 pour la Pennsylvanie et la ville de New York152. Andrew Jackson est en tête et ses adversaires sont déjà convaincus de sa victoire. L’élection de Jackson pour un deuxième mandat est, pour le Courrier, un gage de retour au calme et de bon fonctionnement du système états-unien. D’ailleurs, il rappelle que ces élections se sont très bien déroulées, sans violence, alors que les enjeux autour de la Banque des États-Unis et du Tarif étaient très importants et semblaient diviser le pays. Il souligne donc l’état d’esprit des citoyens états-uniens qui se sont rendus aux bureaux de vote dans le calme et acceptent le résultat du scrutin quel qu’il soit. Ils sont la base du système vertueux du pays : « […] il y a dans l’âme de tous les citoyens des États-Unis une garantie pour le maintien de la liberté et de l’Union : c’est l’amour du bien public, et le respect pour les majorités ». Bien sûr, le Courrier sait que la Convention de la Caroline du Sud doit se réunir et qu’elle pourrait rejeter le Tarif de 1832. Mais pour lui, la conséquence ne serait pas l’éclatement de l’Union. Le système politique états-unien est assez bien fait pour ne pas en arriver là. Il est persuadé que le Congrès déciderait alors de réviser une nouvelle fois le Tarif. Et quand bien même la Caroline du Sud et d’autres États du Sud feraient sécession, il n’y voit pas une limite de l’Union, ni la faillite de son système politique. Il s’agit de problèmes « d’intérêts matériels », de différences entre le Nord et le Sud qui n’ont rien à voir avec le fonctionnement de la République états-unienne et qui ne remettent pas en cause son modèle. Un mois plus tard, nous retrouvons le Courrier au cœur de la crise politique. Dans son numéro du 15 décembre 1832, il publie une traduction de la proclamation de

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Courrier des États-Unis, volume V, numéro 29, 9 juin 1832. Courrier des États-Unis, volume V, numéro 73, 10 novembre 1832.

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Jackson aux habitants de Caroline du Sud153. Il commente ce texte et l’appuie point par point, montrant la pertinence des arguments de Jackson. Le président est présenté comme le sauveur de l’Union et sa proclamation est décrite comme le plus important document jamais produit par le pouvoir exécutif. Cette victoire est celle du système politique. Le conflit armé et la guerre civile sont écartés grâce aux institutions, à la constitution et plus largement aux lois. Il y a derrière cette position du Courrier encore et toujours une leçon pour l’Europe absolutiste. Le Courrier ne traite plus par la suite de la question de la Caroline du Sud et de la nullification. L’orage est passé. Pourtant, en août 1835, le Courrier émet de nouvelles craintes pour le modèle politique états-unien154. Il voit dans l’esclavage la principale différence et source de conflit entre le Nord et le Sud. Sa position sur l’esclavage est jusqu’à présent modérée. Il n’est pas un fervent défenseur du système esclavagiste. Il souhaite même, comme les citoyens de New York l’ont déclaré dans une adresse aux États du Sud, dont il loue la sagesse, que l’esclavage soit aboli un jour, mais que cette question ne devienne pas un débat public. Par contre, il se méfie des abolitionnistes dans lesquels il voit des fauteurs de trouble, des extrémistes. Mais, d’un autre côté, il n’apprécie guère la loi de Lynch qui, dans les États du Sud, touche les Noirs et ceux qui les soutiennent. Au sujet de l’esclavage, il prophétise alors : « Cette question de l’esclavage est palpitante, et sans une sagesse et une modération bien grande, elle peut amener des évènements dont se réjouiraient vivement les ennemis du système qui gouverne ce pays jusqu’alors si envié par sa liberté et ses progrès ».

C – La question des indemnités (1834-1836)
Le dernier point qu’il nous paraît important d’aborder, est celui des indemnités. La question des indemnités trouve son origine dans le blocus continental contre l’Angleterre mis en place par Napoléon et aboli en 1814. Plusieurs navires étatsuniens en subissent les conséquences et, depuis cette époque, les États-Unis demandent à la France de rembourser les pertes encourues. Le 4 juillet 1831, un traité est signé entre les deux pays. Il fixe les indemnités à verser par la France à 25 000 000 de francs.
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Courrier des États-Unis, volume V, numéro 83, 15 décembre 1832. Courrier des États-Unis, volume VIII, numéro 47, 29 août 1835.

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En contrepartie, le traité baisse les droits de douane états-uniens sur plusieurs produits français et donne à la France le statut de nation la plus favorisée. L’adoption de ce traité par le Parlement français tarde. Le versement de l’indemnité s’en trouve bloqué. En décembre 1834, le président Andrew Jackson profite de son discours annuel au Congrès pour remettre à l’ordre du jour la question des indemnités. Peu diplomatique, le ton de son message à l’égard de la France est agressif et froisse les susceptibilités françaises. Il demande au Congrès l’autorisation de saisir des biens français pour le montant réclamé155. Autrement dit, il veut se payer lui-même. La France peut difficilement accepter de se faire traiter de la sorte. Le Courrier se retrouve alors dans une situation délicate. Favorable dans l’affaire de la Banque des États-Unis et dans celle de la nullification à Jackson et aux démocrates, se tenant, toutefois, autant que faire se peut, dans une position neutre à l’égard des évènements états-uniens, le journal de Lacoste ne peut pas faire autrement que de prendre position156. Dans ses commentaires