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1 - Le Plan d’immanence chaotique

Il convient, en premier lieu, d’entretenir une certaine méfiance à l’égard des représentations
trop statiques du chaos, celles en particulier, qui tenteraient de l’illustrer sous forme de mélan-
ge, de trous, de cavernes, de poussières, voire même d’objets fractals. Le chaos de la « soupe
primitive » du Plan d’immanence a ceci de particulier qu’il ne se maintient à l’existence qu’en
train de se « chaotiser » et de telle sorte qu’il soit impossible de circonscrire en lui, et de tenir
pour consistante, une configuration stable. Chacune de celles qu’il peut esquisser a le don de
se dissoudre à une vitesse infinie, pour ne pas dire absolue. Dans son essence, le chaos est
rigoureusement insaisissable. Ne pouvant être affecté d’aucun sous-ensemble, on peut consi-
dérer qu’il échappe aux logiques des ensembles discursifs.
Est-ce à dire que le chaos est une chose toute simple, toute binaire et aléatoire ? Certes non,
car le processus de protofractalisation qui le travaille génère tout autant du désordre que des
compositions complexes virtuelles : celles-là mêmes dont je viens de dire qu’elles s’esquissent
et se dissolvent à une vitesse infinie. (Relevons au passage que, dans une telle perspective, le
statut du virtuel consisterait, pour une entité, à se trouver pris entre deux infinis : celui d’une
absolue intensification existentielle et de son immédiate abolition.)
On partira donc de l’idée que les puissances actuelles du désordre se déclinent concurremment
à des potentialités virtuelles de complexification. Le chaos devient ainsi une matière première
de virtualité, l’inépuisable réserve d’une déterminabilité infinie. Ce qui implique qu’en y fai-
sant retour, toujours il sera possible de retrouver en lui matière à complexifier l’état des choses.
Ainsi chaque ordination se trouve doublée de tensions entropiques, tandis que, symétrique-
ment, chaque séquence aléatoire est susceptible de bifurquer vers des attracteurs virtuels de
complexification processuelle.
Mais peut-être serait-il préférable de dire que le chaos est porteur d’hyper-complexité, en vou-
lant marquer par là qu’il recèle non seulement la complexité discursive propre aux états de
choses mais qu’il est également capable d’auto-générer les instances de discursivation de cette
même complexité-instances qui seront ici qualifiées de crible. En d’autres termes, en surplus
des déclinaisons logicielles de l’ordre et du désordre, on devra considérer que le chaos tient en
réserve les opérateurs existentiels et les matières optionnelles de leurs manifestations.
Fig. 1: les deux états du chaos
Les séminaires de Félix Guattari / p. 1
Les séminaires
de Félix Guattari 05.05.1987
Félix Guattari
Référence et consistance
Mais une fois dit que l’hyper-complexité chaotique (virtuelle, non discursive et constamment
en voie d’être défaite) sera distinguée de la complexité ordinaire (laquelle est le propre des
Flux réels et des Phylum possibilistes), il conviendra de ne pas confondre : chaos et catas-
trophe, car, précisément, ce qui spécifie une catastrophe, c’est l’affaissement de la dimension
« énonciatrice » des agencements qui s’y trouvent impliqués et la défection de leurs cribles de
discursivation. Le chaos n’est pas seulement porteur de morphogenèses potentielles « pré- pro-
grammées », il recèle les embryons processuels permettant la mise à jour de morphogenèses
mutantes ; il est ensemencé de « points de bifurcation », de « cribles mutants » dont aucun cal-
cul ne pourra jamais prédire la position et les potentialités.
Retenons seulement pour l’instant que c’est à partir d’un état non discursif virtuel de la
« matière » chaotique que se constituera ce qu’on appellera ultérieurement le rapport d’endo-
consistance entre les Territoires existentiels et leurs Univers de références.
2 - Le croisement des dimensions entitaires
Deux types de relations sont susceptibles de s’établir au sein de la « soupe primitive » du Plan
d’immanence chaotique : les relations de référence et les relations de consistance. Considérée
à ce premier niveau d’auto-référenciation, la référence n’est encore que pure connectivité pas-
sive d’instances d’être-là – qu’elles soient territorialisées ou déterritorialisées. Elle fonctionne
alors sur le mode du : « se tenir ensemble », étant bien précisé qu’il n’y a personne, aucun
sujet, pour tenir qui que ce soit ! « Il y a » dis-position d’un « il y a » et d’un « il y a » et d’un
« il y a » etc… sans que soit jamais décidable s’il s’agit du même ou d’un autre « il y a ». La
référence est ici répétition, itération. Avec elle, quelque chose tient en place par un incessant
retour à la même place, laquelle se trouve constituée, à cette occasion, de sorte que la glue exis-
tentielle suintant du chaos devient corrélative d’une ex-position d’ordre proto-spatiale. Espace
essentiellement glischroïdique, sans limite, sans contour, sans déplacements internes possibles
ni découpe de sous-ensembles. L’existence n’est encore là que co-existence, trans-existence,
transitivité existentielle, transversalité. Pour ne pas manquer ses caractéristiques spécifiques,
il est nécessaire de découpler radicalement l’idée de référence de celle d’interaction. Pour qu’il
y ait action, réaction, il convient que soit constitué, en préalable, un rapport objetcontexte ou,
à tout le moins, une structure multipolaire, toutes choses qui n’ont pas cours dans ce genre de
lieu. À la différence de ce qu’il en est, par exemple, avec une perception ou une prise de
conscience, rien n’est ici transmis, rien ne « passe » entre le référé et le référent. Ce mouve-
ment de la référence, en tant que prise d’être, auto-affirmation existentielle nous impose d’as-
sumer la double aporie d’un changement d’état s’opérant :
- 1) sans transfert énergétique (du fait que nous sommes confrontés à l’état même du change-
ment, au processus en train de se processualiser),
- 2) à une vitesse infinie de transformations qui transgressent le sacro-saint principe de la phy-
sique contemporaine qui consiste à fixer, avec la vitesse de la lumière, un seuil limite à la
gamme de l’ensemble des vitesses possibles.
Ainsi redéfinie, la consistance se verra affectée de deux types foncièrement différents d’itéra-
tion celle de vitesse infinie et celle de vitesse « ralentie ». Le « ralentissement » (ou reterrito-
rialisation) nous amène à dégager une nouvelle dimension fondamentale des agencements
œuvrant à partir du chaos : celle de la consistance qui nous permettra de mieux étayer les caté-
gorisations déjà antérieurement évoquées d’Univers référentiels (U), de Phylum possibilistes
(F), de Territoire existentiel (T) et de Flux matériels et/ou sémiotiques (F).
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- 1) Les vitesses infinies de référence dont il a déjà été fait état à propos du « principe d’éva-
nescence » qui préside aux destinées du chaos, vont se trouver désormais reconverties dans les
transferts de complexité et d’hypercomplexité entre les domaines (F) et U. Cette vitesse infi-
nie est synonyme de labilité absolue de l’itération et, par conséquent, de consistance nulle. Les
séquences de réitération étant ici infiniment courtes, on dira des arrangements entitaires consi-
dérés qu’ils ont une capacité de jauge/ou de rupture de symétrie interne/infiniment faible.
- 2) D’un autre côté, ce sont des vitesses de référence ralenties et modulées qui seront à l’œuvre
dans des modules de territorialisation associant les domaines T et F. Cette structure modulai-
re tient à l’existence de seuils de discontinuité dans les phénomènes de ralentissement du
« grasping » existentiel (ou agglutination auto-référentielle). Il se produit, en quelque sorte, un
striage de la reterritorialisation tandis que se constituent des zones distinctes d’être-déjà-bel-
et-bien-là. Dès lors, ces vitesses « ralenties » sont synonymes d’intensification de la consis-
tance. Lorsqu’elles descendent à une vitesse presque nulle les séquences de remise en cause
peuvent devenir d’une longueur quasi-infinie. On dira alors de la capacité de jauge de tels
arrangements qu’elle prend une valeur forte.
Fig. 2: Croisements des dimensions de référence et de consistance
D’ordre plutôt temporel la consistance exprime la fragilité, la précarité des processus connec-
tifs, leur densité relative, mais aussi leur finitude, leur caractère transitionnel et séquentiel,
tenant, je le répète, à ce que leur statut de distinctivité existentielle soit essentiellement tribu-
taire d’arrangements contingents de niveaux hétérogènes. C’est aussi à des fractures de consis-
tance que nous devrons – dans certaines conditions sur lesquelles nous reviendrons lorsqu’il
sera question des synapses d’agencement – la capacité de dispositifs entitaires à s’ouvrir à
d’autres formules d’arrangement, d’autres axiomatiques, d’autres machinismes abstraits, bref,
à quitter un régime de connectivité passive pour accéder à une conjonctivité active et
processuelle.
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Une telle association entre le concept d’existence et celui d’une consistance, porteuse d’hété-
rogénéité et de précarité, implique un renoncement aux oppositions massives binaires du type :
essence/existence, Être/Néant, etc. Alors que, par exemple, dans l’ontologie sartrienne, la déto-
talisation demeurait indissociable de la néantisation, elle s’inscrit ici, au contraire, sur un axe
de référence proto-spatial (endo-référence U et T) foncièrement hétérogène à l’axe des consis-
tances proto-temporel sur lequel s’instaurent les paliers de déterritorialisation. À la césure bru-
tale Être/Néant se substitue la gamme ouverte des intensités existentielles. D’une autre maniè-
re, elle nous amène à nous déprendre des mythes ancestraux relatifs à la pérennité de l’être ou
à ceux, plus récents et plus tenaces, de la conservation de l’énergie. Il n’existe aucune forme
d’être brut, planté là, une fois pour toutes, indépendamment des agencements qui l’appréhen-
dent pour en subir les effets ou en infléchir la trajectoire et le destin. L’être est modulation de
consistance, rythme de montage et de démontage. Sa cohésion, sinon sa cohérence, ne tient ni
d’un principe interne d’éternité, ni à un cadrage causaliste extrinsèque qui ferait tenir ensemble
les existants au sein d’un même monde, mais à la conjugaison de processualités de consistan-
ce intrinsèque, engageant elles-mêmes des rapports généralisés de transversalité existentielle.
Pour une part, c’est cette exigence de transversalité qui appelle le recours à des vitesses de
référence infinies, à un balayage de tous les espaces et à un lissage récursif de toutes les tem-
poralités possibles, alors que, pour une autre part, c’est le caractère de processualité qui impo-
se le striage des vitesses relatives de référence.
Afin d’illustrer ces questions de vitesse de référence, considérons un instant ce qui sépare un
catalyseur ordinaire de la chimie minérale d’un catalyseur enzymatique de chimie organique.
Essentiellement la vitesse de la réaction catalysée, sa spécificité et ce que j’appellerais ses
implications processuelles. Les enzymes peuvent accélérer les réactions par des facteurs consi-
dérables de l’ordre de 10
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à 10
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fois dans des conditions douces (milieux aqueux, température
et pression ambiante). Par exemple, la molécule d’un enzyme spécifique sera capable d’hy-
drater 100 000 molécules de gaz carbonique, alors qu’il aurait fallu 10 millions de secondes
pour obtenir le même résultat sans le le recours au génie enzymatique. En outre, chaque enzy-
me catalyse un type de réaction, s’exprimant en un point précis de la molécule substrat, et elle
constitue un crible stéréospécifique, reconnaissant sélectivement une molécule parmi d’autres,
même de structure très proche, comme les isomères optiques. Par exemple, le nickel ou le pal-
ladium pourra catalyser l’hydrogénation des doubles liaisons de molécules très différentes,
tandis qu’un enzyme comme la thrombine ne pourra opérer cette même réaction que sur un
substrat extrêmement spécifique
(
1
)
. On pourrait multiplier à l’infini les illustrations d’une telle
associations de ces trois fonctions de lissage, d’accélération et de spécification d’effet consé-
cutivement à la mise en œuvre d’opérateurs catalytiques, de polarisation, … regroupés ici sous
le terme générique de crible. Dans notre perspective, ces trois fonctions sont le corrélat d’une
perte de consistance ontologique, synonyme d’une ouverture déterritorialisante à de nouveaux
phylum possibilistes : ici, en l’occurrence, avec cette déterritorialisation enzymatique, à l’ac-
cession à rien moins qu’aux champs de possible (F) et aux mutations de virtualité (U) propres
à la matière vivante.
3 - Les cribles
La soupe primitive du Plan d’immanence est, donc peuplée de deux types d’états entitaires :
– les multiplicités chaotiques, composant et décomposant à des vitesses infinies des arrange-
ments complexes,
– les cribles existentiels sélectionnant des ensembles relativementment homogènes d’arrange-
ments caractérisés par des ralentissements itératifs locaux et localisants.
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Les cribles se présentent ainsi comme un premier temps d’« accroche » des multiplicités chao-
tiques. S’engendrant l’un l’autre de façon continue, ces deux états assurent le croisement et le
décroisement des dimensions de référence et de consistance précédemment décrites. Il appar-
tient aux cribles de conférer une stabilité relative aux séquences de prises de consistance, tan-
dis que les multiplicités ont pour tâche, lors des stases de décroisement, de « recharger » en
référence d’hyper-complexité les agencements considérés. Tant qu’on demeure sous un régi-
me de décroisement, les cribles n’ont de cesse de retourner au chaos, alors que, sous un régi-
me de croisement, des mariages s’opèrent, de nouvelles compositions entitaires peuvent proli-
férer à l’infini. Cela étant, il ne faudra jamais perdre de vue que les régimes croisés et décroi-
sés ne cessent de s’envelopper l’un l’autre de sorte qu’une suprématie du croisement nous fait
entrer dans le domaine du possible et, qu’à l’inverse, une suprématie du décroisement nous
confine dans celui du virtuel. Sous l’espèce des filtres, des barrages, des moules, des modules,
des attracteurs ponctuels, circulaires, étranges (ou fractals) des catalyseurs, des enzymes, des
codages génétiques, des perceptions gestaltistes, des étayages mnémotechniques, des
contraintes poétiques, des procédures cognitives, mais aussi des échangeurs routiers, des ins-
titutions boursières, publicitaires, … partout, dans tous les registres, les cribles se constituent
en inter-face entre 1) les virtualités virulentes du chaos, les prolifération stochastiques et 2) les
potentialités actuelles dûment répertoriables et consolidables.
Ce n’est donc que sous le régime du croisement que les dimensions de référence et de consis-
tance parviendront à acquérir leur identités respectives. La référence ne prend une « portée »,
ne conquiert un espace vital et la « consistanciation » ne manifeste ses stances – substance sou-
tenant les qualités et trans-stance ou transistance « transversalisant » ces mêmes qualités – qu’à
la condition que s’amorce le croisement des dimensions entitaires, à titre d’étape inaugurale
du cycle des agencements. Mais il faut insister sur le fait que ce striage du Plan des références
immanentes par les valeurs de consistance ne procède pas par alternatives binaires exclusives,
ni même par oppositions distinctives de caractère systémique. La consistance existentielle relè-
verait plutôt des catégories pathiques que Viktor von Weiszäcker oppose aux catégories
ontiques. Les premières, relatives au vouloir, au pouvoir et aux diverses modalités du devoir
se masquant les unes les autres en se travestissant mutuellement et les secondes, relatives à des
rapports de temps, d’espace, de nombre et de causalité découpant des entités non dialecti-
sables. On trouve également, dans l’idée que von Weizsäcker se fait de la subjectivité comme
mouvement de « rapport au fond » (Grundverhältnis), l’amorce d’une théorie de l’appropria-
tion existentielle et du transfert pathique généralisé telle que nous la proposons ici avec nos
catégories de référence non discursives, à savoir cellec de Territoire existentiel et d’Univers de
référence
(2)
.
Non seulement une même concaténation entitaire peut engager des consistances de définitions
antagonistes, mais c’est le jumelage et la mise en adjacence de consistances nulles, infiniment
« rapides » et absolument déterritorialisées, avec des consistances ralenties et relativement
déterritorialisées, qui caractérisent ce qui sera ultérieurement défini comme agencement col-
lectif d’énonciation. À nouveau s’impose à l’esprit une autre série de paradoxes de la physique
contemporaine lorsqu’elle incarne un même quantum énergétique sous des formes concur-
remment corpusculaire et ondulatoire, discontinue et continue, séparable et non-séparable. À
leur manière, les schizo-analyses, elles aussi, se mettront en mesure de cartographier les com-
posantes disjonctées, par exemple, d’une psychose, sous les espèces apparemment
contradictoires :
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– d’un territoire moïque et corporel de consistance « lente », et
– d’univers déterritorialisés, associés à ce territoire à titre de « référent », mais cependant de
consistance « rapide » ; ce qui pourra éventuellement s’exprimer par les charges de vérité que
peut recéler un délire.
Comme dans la physique quantique, il sera impossible de saisir à la fois, pour les observer, les
mesurer, ou les faire interagir, les dimensions exo-référées de la consistance (les Flux et les
Phylum) et ses dimensions endo-référées d’auto-agglutination existentielle (les Territoires et
les Univers).
La déterminabilité discursive occulte les fractures génératrices d’intensification existentielle
et, en contrepartie, les processus de fractalisation désagrègent les circonscriptions attestables,
de sorte qu’on ne pourra jamais saisir d’un seul tenant :
– les positions exo-référées serties dans des co-ordonnées de potentialités dis-stancées
– et ses dis-positions virtuelles endo-référées incarnées dans des ordonnées d’in-stanciation.
Fig. 3
Dans la combinaison (1) une position est donnée sur fond de coordonnées stables, les univers
d’énonciation demeurent flous (perte des intensités qualitatives). Dans la combinaison (2)
c’est, au contraire, la position qui devient floue, et le rapport figure/fond qui s’estompe, tandis
que l’instance existentielle de référence devient la donnée première du transfert existentiel.
4 - Les processus proto-énonciatifs
Le travail du criblage ne se résume pas à de simples lissages passifs du divers pulvérulent, à
partir duquel sera possible le striage des vitesses de référence en composantes de consistance
hétérogène. Il procède également au dégagement d’une plus-value existentielle dont nous sui-
vrons ultérieurement la portée et la capitalisation en examinant plus en détail le cycle des agen-
cements d’énonciation. Nous verrons alors que les rapports entre les domaines de Flux, de
Territoire existentiel, de Phylum machiniques abstraits et d’univers de référence ne sont pas
seulement linéaires, mais sont aussi matriciels et mettent en jeu, par conséquent, une gamme
plus complexe d’opérateurs et de cribles de transformation trans-entitaires. À titre d’anticipa-
tion, la figure 8 présente la forme accomplie de ce que sera alors le croisement entre la réfé-
rence et la consistance.
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Fig. 4: Le croisement matriciel référence/consistance dans le cadre d’un agencement
Avant de nous engager plus avant sur ce terrain, nous devons faire retour sur les considérations
précédentes afin d’essayer, à partir des quelques schémas suivants, de mieux préciser la genè-
se des processus proto-énonciatifs lors de leur dégagement aux toutes premières étapes com-
positionnelles des redondances entitaires de la« soupe primitive ».
Exo-référence/endo-référence
Soit une multiplicité de raison n. On appellera exo-référence l’arrangement sériel résultant de
la mise en connexion discursive des n termes de la multiplicité. On appellera endo-référence
l’opérateur proto-existentiel intensif, c’est-à-dire non discursif duquel résulte l’arrangement
précédent.
Fig. 5 :
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On a vu que la glue existentielle propre au rapport exo/endo référence peut être de consistan-
ce froide, de pure connectivité, passive, territorialisée, ou de consistance chaude, déterritoria-
lisée et impliquant, de surcroît, des régularités, des algorithmes, des formules, des lois qui peu-
vent être de la plus grande complexité. Mais, les phylum (F) de consistance déterritorialisés
n’en demeurent pas moins consubstantiels aux séries et au flux F. Toute la question devient,
dès lors, de faire tenir ensemble les vitesses de redondance infinies des premiers avec les ralen-
tissements absolus des seconds, tout en rendant possible les striages intensifs discontinus au
croisement des deux dimensions entitaires. Une fois encore on retrouve le paradoxe du conti-
nu qui enveloppe le discontinu et l’intensif, le discursif.
Fig. 6 :
Pour nous en tenir, pour l’instant, au domaine exo-référé nous distinguerons donc par rapport
à la consistance connective de base, à savoir, l’endo-consistance de série et de flux :
1) un domaine exo-consistant, caractérisé par sa capacité d’ouvrir de nouveaux champs de pos-
sible F consécutivement à la mise en acte de nouvelles constellations d’Univers de référence
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2) un domaine trans-consistant (ou transistant) au sein duquel sont à l’œuvre des processus de
criblage et de striage (du type : mélange, croisement, moulage, catalyse, fusion, etc) entre les
Phylum d’exo-consistance machinique abstraite et les Séries et Flux d’endo-consistance plus
ou moins « ralentie ».
Fig. 7:
La ligne F
nm
d’exo-consistance est composée de tous les points de bifurcation propres aux
champs de possible. Les lignes F composent des rhizomes de possibles machiniques abstraits.
Celle de la figure 5 autorise le passage d’un arrangement de raison n à un arrangement de rai-
son m.
Les séries s
n
, s
m
... possèdent chacune un répondant énonciatif t
n
, t
m
... dans le domaine T de
l’endo-référence-endo-consistante. Mais, de leur côté, les lignes déterritorialisées de type F
mn
,
qui sont tressées à elles pour leur faire la loi, pour les coder, les situer dans des champs de pos-
sible et leur assigner une consistance différentielle, elles aussi disposent de répondants énon-
ciatifs dans ce même domaine d’endo-référence. Seulement ces derniers sont d’une nature
toute différent. Les répondants territorialisés des séries (et des Flux) sont modulaires. De ce
fait, leurs opérateurs existentiels sont attachés à leur être-là comme des crustacés sur un rocher.
Les répondants déterritorialisés des Phylum abstraits habitent partout et nulle part. Leur exis-
tentialisation, produite par des cribles mutationnels, cesse d’être cadrée territorialement pour
devenir tributaire de co-ordonnées processuelles qui leur confèrent un caractère d’ubiquité et
de traductibilité absolu. Leur contingence n’est plus de l’ordre d’un contingentement, d’un
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être-déjà-légitimement-là, mais relève d’un « retour-là où ca pourrait être », d’une répétition
artificiellement processuelle. Nous reviendrons plus loin sur cette question, quand, à l’imma-
nence modulaire nous devrons substituer une pseudo-transcendance de rupture a-signifiante
des rhizomes relationnels et significationnels.
Ainsi, les plus-values existentielles ne parviennent à être capitalisées dans des Univers de réfé-
rence incorporels que par la médiation, aléatoire et contingente, de cribles mutationnels (les
synapses). Il est postulé, je le rappelle, que ce type de référenciation déterritorialisée ne s’opè-
re qu’à une vitesse infinie, c’est-à-dire sans légitimité ontologique, quoique selon un principe
de nécessitation irréversible (mode de référenciation pathique).
Fig. 8:
Tout se passe comme si, durant le temps de passage du croisement de l’arrangement n à l’ar-
rangement m, la ligne d’exo-consistance F
mn
retournait à la pêche dans la soupe des consis-
tances chaotiques, pour mieux repartir dans de nouvelles directions processuelles. Ce monta-
ge théorique présupposant une « rechute » toujours latente dans les matières d’expression à
l’état d’hyper-complexité chaotique, me paraît nécessaire si l’on veut rendre compte valable-
ment de ce que Freud a décrit sous l’appellation de « processus primaire » ou de « moments
féconds », rémanences d’être à la fois labiles et fulgurantes, qui ponctuent la prime enfance,
la catastrophe schizophrénique, l’expérience de la drogue, les transes fusionnelles archaïques
ou l’inspiration créatrice.
Notes :
1. Biochemistry, Lubert Stryer, W. H. Freeman and Company. (San Francisco, 1981), p. 103-104 et les « réacteurs
biologiques », La Recherche, n° spécial sur l’avenir des biotechnologies, n° 188, mai 1987, p. 614 et suivantes.
2. CF : Jacques Schotte, « Une pensée du clinique » – L’œuvre de Victor von Weiszäcker, Université de Louvain,
faculté de Psychologie et des Sciences de L’Éducation, mai 1985. Notes de cours rédigées par Ph. Lekeuche et
revues par l’auteur.
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