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Année Universitaire 2013/2014 Licence III – Semestre II D ROIT E UROPEEN DES DROITS DE

Année Universitaire 2013/2014 Licence III Semestre II

DROIT EUROPEEN DES DROITS DE LHOMME

Cours de M. le Professeur Corneliu-Liviu POPESCU Travaux dirigés de Mme Carmen Achimescu, Docteur en droit

Séance n°1 : Eléments d’introduction

DOCUMENTS FOURNIS

Document introductif : Les droits de l’homme (élaboré par M. Damien Bouvier)

I. Droit européen des droits de l’homme et droit international général

Document n°1 : CEDH, décision Bankovic et al. c/ 17 Etats-membres de l’OTAN, 12.12.2001, Grande Chambre, extraits

II. Droit européen des droits de l’homme et droit de l’Union Européenne

Document n°2 : CEDH, arrêt Bosphorus Hava Yollari Turizm ve Ticaret Anonim irketi c/ Irlande, 30.06.2005, Grande chambre, extraits

RESSOURCES ET BIBLIOGRAPHIE COMPLEMENTAIRES

Pour la culture générale et une approche globale de la matière :

Cour Européenne des Droits de l’Homme, « Rapport annuel 2013 », édition provisoire, disponible sur le site de la Cour Européenne des Droits de l’Homme

CONSEIL D’ETAT, « Le droit européen des droits de l'homme ; un cycle de conférences du Conseil d'Etat”, Paris, 2012, La Documentation Française

JP MARGUENAUD, « La Cour européenne des Droits de l’Homme », Paris, 2010, Dalloz, 5 ème édition, coll. Connaissance du droit

J.F RENUCCI, « Droit européen des Droits de l’Homme ; contentieux européen », Paris, 2010, Dalloz, 4 ème édition

F. SUDRE, « Droit européen et international des droits de l’homme », Paris, 2012, Presse Universitaire de France, 11 ème éd.

F. SUDRE, JP. MARGUENAUD et al, « Les grands arrêts de la Cour européenne des Droits de l’Homme », Paris, 2009, Presses Universitaires de France, Thémis droit, 5 ème éd.

A propos des rapports entre droit national, droit international et protection des droits de l’homme :

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F.HOURQUEBIE, La réception des règles européennes de protection des droits de l’homme dans l’ordre juridique national français, in S.E TANASESCU (Dir), « Approches franco-roumaines face au défi européen », Iasi, 2012, Institut Européen, p 145 et suiv.

C-L POPESCU, l’intégration des règles internationales en matière de droits de l’homme dans l’ordre juridique roumain, in S.E TANASESCU (Dir), « Approches franco-roumaines face au défi européen », Iasi, 2012, Institut Européen, p 115 et suiv

Pour la méthodologie de la dissertation et du commentaire d’arrêt :

Fiches de méthodologie sur le site du Collège Juridique

Sarah BROS, François-Xavier GRIGNON-DERENNE, « Méthodes d’exercices juridiques », Paris, 1996, Ed. Françis Lefebvre,

Marie-Anne COHENDET, « Les épreuves en Droit public conseils et modèles », Paris 2009, LGDJ, collection les Méthodes du Droit, 4ème edition

Patrick COURBE, Chantal DIJON-GALLAIS, « Guide des études de droit », Paris, 1991, Dalloz

Isabelle DEFRENOIS-SOULEAU, « Je veux réussir mon droit Méthodes de travail et clés du succès », Paris, 2007, Dalloz, 6ème édition

Gilles GOUBEAU, Philippe BIHR, « Les épreuves écrites en droit civil », Paris, 2001, LGDJ, Coll. Méthodologie 9ème ed

Jean-Pierre GRIDEL, « La Dissertation, le cas pratique et la consultation en droit privé méthodes, illustrations », Paris, 1996, Dalloz, coll. Méthodes du Droit, 4ème édition.

Frédéric Jérôme PANSIER, « Méthodologie du droit », Paris, 2009, Lexis Nexis Litec, Coll. Objectif Cours Licence, 5ème ed.

Alain SERIAUX, « Le commentaire de textes juridiques Arrêts et jugements », Paris, 1997, Ellipses.

Jean-Louis SOURIOUX, Pierre LERAT, « Méthodes du droit – l’analyse de texte – méthode générale et applications au droit », Paris, 1992, Dalloz, 3ème ed.

« Lexique des termes juridiques », Paris, 2003, Dalloz, 10ème ed.

DIRECTION D’ETUDES

Sujet de dissertation : « la proclamation régionale des droits de l’homme »

Faire une fiche d’arrêt pour les extraits de jurisprudence proposés

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Document introductif : Les droits de l’homme

Définition. Les Droits de l’Homme peuvent être définis comme les : « droits et facultés assurant la liberté et la dignité de la personne humaine et bénéficiant de garanties institutionnelles » (F. Sudre, Droit International et Européen des Droits de l’Homme, PUF). Une seconde définition :

« facultés d’agir reconnues à chaque individu, antérieurement à et au-dessus de toute institution publique ou privée» (Droits des Libertés fondamentales, Dalloz). Les droits de l’homme renvoient au courant du Droit naturel (jus naturalisme) et plus précisément à la reconnaissance de la dignité et de l’individualité des hommes. Les Droits de l’Homme c’est la protection de la dignité (humanité) dans chaque (ou de chaque individu). Cette conception renvoie l’homme-individu, concept découvert par les Stoïciens, et également à l’influence du message judéo-chrétien et réformiste protestant.

Doctrine et philosophie. Les tenants de la Doctrine du Droit Naturel classique imposaient la séparation des lois des hommes et des lois divines, « naturelles », considérées comme supérieures. La loi naturelle est alors la poursuite du juste et de la justice (Aristote, Saint Thomas d’Acquin) qu’il convient de découvrir par l’observation de la nature et de son ordre intemporel. Francisco Vitoria (première moitié du 16 ème siècle), Francisco Suarez (seconde moitié du 16 ème siècle) développe une conception religieuse chrétienne de la théorie (la loi supérieure est le commandement de Dieu) tandis que Grotius, Pufendorf et Wolf (17 ème et 18 ème siècle) en propose une version laïcisée en affirmant l’existence de règles intemporelles communes au genre humain (Grotius est à ce titre le père du « Droit des gens »).

De grands penseurs ont permis l’enracinement concret de la reconnaissance de l’individualité de l’individu et de la liberté (déclinées en plusieurs droits) qui l’accompagne. Locke (fin du 17 ème siècle), à l’état de nature, l’homme est titulaire de droits individuels mais la liberté ne peut être respectée que par une autorité d’arbitrage, ce pourquoi les individus décident de la création de l’Etat. Montesquieu (18ème siècle) théorise dans De l’Esprit des Lois (1748) la séparation des pouvoirs, seule garantie des libertés individuelles face à la puissance publique. L’influence de cette pensée (même déformée) est déterminante dans la rédaction de la Constitution américaine 1776 et dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Jean-Jacques Rousseau (18 ème siècle) placera au cœur de ses réflexions l’individu « né libre » mais « partout dans les fers » (Du contrat social, 1762), en tentant de réconcilier la liberté individuelle avec l’autorité politique étatique légitime. D’autres auteurs, notamment au cours du 18 ème siècle, ont défendu une certaine conception des droits de l’homme et des libertés individuelles (Voltaire)

Evolution historique du « mouvement» des Droits de l’Homme La proclamation solennelle des droits de l’homme et des libertés individuelles par le biais d’un instrument positif intervient pour la première fois en Angleterre. Le contexte historique du pays, construit à partir du Moyen Age sur des oppositions (contre l’envahisseur français et son modèle politique différent, contre la monarchie, par peur du retour du catholicisme) amène un partage des pouvoirs afin de préserver l’équilibre interne des institutions : la monarchie ne peut se maintenir qu’au prix de concessions. C’est dans ce contexte que la Magna Carta (Grande Charte de 1215) est adoptée : c’est le premier texte reconnaissant les droits de l’homme. En Juin 1628 c’est la Pétition des Droits qui est adressée par l’opposition parlementaire au régent en exigeant le respect des droits civils et politiques et du consentement à l’impôt. En 1689, le Bill of Rights permet de réaffirment l’obligation pour le pouvoir royal de respecter les libertés individuelles alors que 10 ans plus tôt, l’Habeas Corpus Act (1679) dressait le contour des garanties essentielles de la liberté individuelle. L’ensemble de ces textes aura une influence considérable hors du Royaume-Uni.

Aux Etats-Unis, la construction de la nouvelle nation influencée par le respect parlementaire des libertés mais en opposition avec la tutelle coloniale, avide d’indépendance et plaçant l’individu au centre de la construction étatique constitue un terreau particulièrement favorable pour la réception de la philosophie libérale de « L’Esprit des Lumières » protectrice des libertés individuelles. La Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis d’Amérique de Juillet 1776 affirme ainsi que « tous les hommes sont crées égaux, qu’ils sont dotés par le Créateur de certains droits inaliénables, et que parmi ces droits figurent la vie, la liberté et la recherche du bonheur ». Les Etats fédérés adopteront par la suite une déclaration des droits et des libertés. En 1787, la Constitution des Etats-Unis est adoptée mais ne contient pas de dispositions spécifiques en la matière : il est question d’équilibre du

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pouvoir et de transférer le minimum de compétence au niveau fédéral, or les Etats fédérés ont tous adopté une déclaration propre. C’est donc sous la forme d’amendements à la Constitution, dont le premier est adopté en 1791 et le dernier, conséquence de la guerre de sécession, en 1868, que des dispositions protectrices des Droits de l’Homme sont introduites.

Enfin, en France, c’est dans la spectaculaire Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen du 26 Aôut 1789 que la protection de la liberté individuelle est affirmée. La nouvelle assemblée constituante entendait adopter ici le préambule de la future Constitution, mais le texte en sera finalement indépendant. Toutes les constitutions françaises, par la suite, comporteront une proclamation des droits et libertés, et également souvent un renvoi à la Déclaration qui aujourd’hui encore fait partie du Droit positif constitutionnel (le « Bloc de Constitutionnalité »). Cette déclaration est plus tardive que les précédentes anglaises et américaines, mais en conséquence plus complète et mieux rédigée. C’est pourquoi son influence au niveau international sera déterminante.

L’internationalisation des droits de l’Homme Au XIXème siècle retrouve des proclamations internationales des droits individuels, hors du contexte national. C’est le cas notamment des Conventions de Genève d’août 1864 fondant la Croix-Rouge et le établissant les bases du droit humanitaire. Les traités marquant la fin de la première guerre mondiale constituent une étape importante en ce sens qu’ils imposent aux Etats Nations le respect des minorités présentes sur leur territoire (Traité de Versailles, 1919). La Société des Nations et tout un système d’agences internationales spécialisées voient le jour, dont le mandat fait référence au respect des droits de l’homme. C’est le cas de l’Organisation Internationale du Travail qui se donne pour mission le respect des droits du travailleur.

Après la seconde guerre mondiale, prise de conscience que le non respect des Droits de l’Homme (et de l’individu) pouvait entrainer une menace contre l’humanité (l’homme ennemi de l’homme) et une atteinte à la paix (la négation des droits de l’homme, terrain favorable de la guerre tant civile qu’internationale). Cette philosophie « post guerre mondiale » de rapprochement des peuples et de reconstruction de la paix entraine une accélération de l’institution et du développement de la protection des Droits de l’Homme.

Le cadre privilégié est celui des organisations internationales qui voient le jour à cette époque que celles-çi soient universelles ou régionales, à compétence générale ou spécialisée. On note ainsi un mouvement que l’on peut qualifier d’international simultané à une émergence de mouvements régionaux déclinant des systèmes de protections propres à une région dont la solidarité regroupant les Etats est fondée sur une appartenance commune (à un territoire, une civilisation, une histoire).

Le mouvement international est marqué par la Déclaration Universelle des Droit de l’Homme adoptée le 10 Décembre 1948 à Paris par l’Assemblé Générale de la toute jeune Organisation des Nations Unies (ONU). Le texte est une résolution (résolution 17 III) est n’a donc pas la force juridique d’une convention internationale, mais demeure un texte de référence. Déjà la Charte proclamait dans son préambule la foi des Nations-Unies dans « les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine », tandis que l’on retrouve l’objectif du respect universel et effectif des droits de l’homme et des libertés fondamentales dans beaucoup d’article de la Charte (1945).

La Déclaration Universelle est le premier grand texte de protection internationale des Droits de l’Homme, mais c’est une résolution (résolution 17 III) qui n’a donc pas la force juridique. Dans le cadre des Nations-Unies seront adoptées en 1966 les deux premières conventions internationales d’envergure de protection des droits de l’homme : les Pactes internationaux (dits de New- York), l’un relatif aux Droit Civils et Politiques et le second relatif aux Droits Economiques Sociaux et Culturels (entrés en vigueur en 1976) Ensembles avec la Déclaration Universelle et avec le Protocole facultatif annexé au Pacte relatif aux droits civils et politiques, ils constituent la Charte internationale des droits de l’homme.

De nombreuses autres conventions internationales de protection des droits de l’homme ont été par la suite adoptées dans le cadre des Nations Unies :

- Convention pour la prévention et la répression du crime de Génocide (1948)

- Abolition de la traite des êtres humains et de la prostitution (1950) et de l’esclavage (1953 et

1956)

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- Elimination de toutes les formes de discriminations raciales (1966) ou fondées sur le sexe (1979) et de l’apartheid (1973)

- Lutte contre la torture et autres peines et traitement inhumains ou dégradants (1984)

Simultanément des mouvements régionaux traduisent des pôles de solidarité. C’est le cas en Europe dont les pays adoptent La Convention Européenne de Sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés Fondamentales, le 4 Novembre 1950 dans le cadre du Conseil de l’Europe. Les statuts du Conseil de l’Europe (qui avaient été adoptés quelques années avant par la signature du Traité de Londres) précisent dans l’article 3 que tout Etat Membre « reconnaît le principe de la prééminence du droit et le principe en vertu duquel toute personne placée sous sa juridiction doit jouir des droits de l’homme et des libertés fondamentales ». Outre la Convention, un autre texte est adopté quelques années plus tard. Il s’agit de la Charte Sociale Européenne, adoptée en 1961 et entrée en vigueur en 1965. Bien d’autres conventions, avec des buts plus spécialisées, seront négociées dans le cadre du Conseil de l’Europe.

Le cadre européen est également marqué par la construction communautaire qui débute par la signature du Traité établissant un Communauté Economique du Charbon et de l’Acier (Traité CECA, 1951) puis par le Traité établissant les Communautés Economiques Européennes (Traité de Rome, 1957). Mais l’objectif affiché n’est pas la protection des droits de l’homme et des libertés fondamentales. C’est la philosophie de la Déclaration de Robert Schumann : la création d’une solidarité de fait pour rapprocher les peuples européens (et avant tout sceller la réconciliation franco-allemande). Mais cette solidarité est avant tout économique et les auteurs des traités, tout comme les pays fondateurs puis nouveaux adhérents n’entendent aucunement intervenir dans ce domaine. L’émergence, à la même époque, du système de garantie collective basée sur la Convention Européenne des Droits de l’Homme incite à se focaliser sur le plan économique.

L’absence de préoccupation à l’origine n’empêchera pourtant pas une évolution sur le sujet. Mais il faut attendre la Charte des Droits Fondamentaux pour qu’un texte spécifique soit consacré à l’objectif général de protection des droits de l’homme dans le cadre de l’Union Européenne. D’abord simple déclaration (2001, Nice), il faut attendre l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne le 1 er Décembre 2009 pour que la Charte jouisse d’une force obligatoire équivalente à celle des traités. On trouve également dans le droit dérivé (Directives, Règlements, Décisions) des dispositions relatives à la protection des droits de l’homme. (ex)

En Amérique la Convention interaméricaine de San José de Costa Rica est signée le 22 novembre 1969, s’y adjoint un Protocole de réalisation des droits économiques, sociaux et culturels en 1988 (Protocole de San Salvador).

En Afrique, dans le cadre de l’Organisation de l’Unité Africaine (dont la Charte est signée à Addis- Abeba en main 1963) est signée à Banjul (en Gambie, la plus petite capitale d’Afrique) la Charte Africaine des Nations et des Peuples qui est entrée en vigueur en 1986.

Les pays islamiques regroupés dans la Ligue Arabe ont adoptés au Caire, en septembre 1994, la Charte arabe des droits de l’homme. Elle est à différencier des déclarations proposées par les autorités religieuses islamiques qui n’ont pas de force juridiques : Déclaration islamique des doits de l’homme élaborée en 1979 dans le cadre de l’Organisation de la Conférence Islamique et la Déclaration islamique universelle des droits de l’homme, proclamée à Paris en 1981 par le Conseil islamique pour l’Europe.

Classification des Droits de l’Homme. Si les droits de l’homme pose comme postulat l’individu, et donc, par définition, l’universalité de ce dernier dont découle un ensemble de dispositions protectrice de sa liberté, il n’en demeure pas moins que les aspirations philosophiques et la transcription en droit positif national ou international des droits de l’homme révèle tout du moins différentes conceptions en la matière. On a pu parler, notamment, de plusieurs générations des droits de l’homme :

- La première génération est celle des droits et libertés les plus fondamentaux (Déclarations anglaises, américaines et françaises) : sûreté, liberté de circulation, de conscience et de religion, d’expression, égalité devant la loi. Ce sont des libertés individuelles (sauf réunion, collective) qui nécessite une abstention de toute ingérence par la puissance publique, tout homme en dispose par sa naissance.

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- La deuxième génération, sous influence socialiste, comprend le droit au travail et à l’emploi,

à la protection sociale, à l’instruction et à la culture, droit de grève, droit à la participation et à la famille. Ces droits sont donc acquis selon la situation (droits de l’homme situé), et supposent non une abstention mais une intervention de la puissance publique pour les rendre effectifs.

- La troisième génération se réfère à l’ensemble des droits dits de « solidarité » faisant l’objet d’une reconnaissance générale : droit à la paix, au développement, à l’environnement, à la différence, de propriété sur le patrimoine commun de l’humanité. Ces droits souvent dits « programmatroires », le titulaire est l’individu mais comme membre de l’humanité (donc l’humanité elle-même) à l’encontre de la puissance publique membre de la communauté internationale (donc la communauté internationale elle-même).

- la quatrième génération n’est encore qu’une réflexion doctrinale sur les conséquences à la fois de la mondialisation et de l’évolution technologique. De nouveaux droits de l’homme nécessiteraient dans ce contexte d’être isolés, comme le droit de chacun à disposer et à contrôler de données informatiques le concernant.

La garantie accordée. L’ensemble des droits de l’homme cités plus haut dispose d’une protection accordée selon des situations non homogène. On distingue ainsi, classiquement, la protection juridictionnelle des droits de l’homme de la protection non juridictionnelle des droits de l’homme.

Les systèmes de contrôles non juridictionnels n’adoptent aucun caractère juridique contraignant, et ne sont pas fondés sur l’adoption de décision (jugement) contraignante. C’est un technique du Droit International Public classique qui entend respecter la souveraineté des Etats. Les Nations Unies, fondées en grande partie sur ce postulat, abritent de nombreux systèmes de garantie non juridictionnelle organisés selon les deux grands modèles du contrôle sur plainte et du contrôle sur rapport. Des Comités spéciaux à chaque instrument sont chargés de veiller au respect du texte. C’est le cas par exemple du Comité des Droits de l’Homme qui veille au respect du Pacte International relatif au Droit Civil et Politiques, de même que d’autres comités au sein du Conseil de l’Europe (par exemple, le Comité pour la prévention de la torture). Un système hybride est celui du Conseil des Droits de l’Homme, organe des Nations Unies qui siège à Genève et qui propose notamment des contrôle de la situation globale des Etats (rapports par pays) ou selon des thématiques (Droits des minorités, lutte contre le racisme, etc). Leurs travaux s’organisent sur la base de rapports que les rapporteurs spéciaux soumettent à sa lecture, et qui peuvent être débattus lors d’un rendu public en réunion plénière des délégations.

Les systèmes de contrôle juridictionnels sont beaucoup plus rares, car ils supposent la mise en place d’un organe juridictionnel investi d’un véritable pouvoir de sanction à la force juridique obligatoire en cas de constations d’un manquement à la norme. Au niveau international, on peut citer la Cour Internationale de Justice mais cette dernière n’a pas de vocation spécifique en ce qui concerne les traités de Droit International des Droits de l’Homme. Le principe est que sa juridiction est facultative (Article statut), et surtout seuls les Etats peuvent introduire une requête devant la Cour. Ce n’est donc pas une juridiction adaptée pour faire reconnaître par les individus les violations des droits de l’homme dont ils peuvent être victimes, a fortiori par les Etats dont ils sont ressortissants. Dans le cadre régional, on retrouve en Amérique (Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme), en Afrique (Cour Africaine des Droits de l’Homme) et en Europe (Cour Européenne des Droits de l’Homme) des systèmes juridictionnels de garantie des droits de l’homme proclamés dans les conventions de référence (citées plus haut). Il convient d’y adjoindre également la Cour de Justice de l’Union Européenne, dont la mission est de veiller au respect du droit de l’Union Européenne, dont on a vu que les fondements étaient étrangers à la protection des droits de l’homme mais qui a joué un rôle important (pour ne pas dire décisif) pour la promotion et la garantie des droits de l’homme dans l’ordre communautaire (de l’Union Européenne).

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I. Droit européen des droits de l’homme et droit international général

Document n°1 : CEDH, Bankovic et al. c/ 17 Etats-membres de l’OTAN, 12.12.2001, Grande Chambre, extraits

74. Les requérants soutiennent que le bombardement de la RTS par les Etats défendeurs constitue un exemple supplémentaire

d’acte extraterritorial susceptible d’entrer dans le champ d’application de la notion de « juridiction » au sens de l’article 1 de la

Convention et proposent ainsi un affinement de la définition du sens ordinaire du terme « juridiction » figurant audit article. La Cour doit donc se convaincre qu’il existe en l’espèce des circonstances également exceptionnelles propres à faire conclure à un exercice extraterritorial de leur juridiction par les Etats défendeurs.

75. A cet égard, les requérants suggèrent premièrement d’appliquer de manière spécifique les critères du « contrôle effectif »

développés dans les affaires relatives à la partie septentrionale de Chypre. Ils soutiennent que l’obligation positive résultant de l’article 1 va jusqu’à astreindre les Etats à assurer le respect des droits consacrés par la Convention à proportion du contrôle exercé dans une

situation extraterritoriale donnée. Pour les Gouvernements, admettre cela reviendrait à entériner une conception causale de la notion de juridiction qui n’aurait pas été envisagée par l’article 1 de la Convention ou qu’il ne serait pas approprié de retenir. La Cour estime que la thèse des requérants équivaut à considérer que toute personne subissant des effets négatifs d’un acte imputable à un Etat contractant « relève » ipso facto, quel que soit l’endroit où l’acte a été commis et où que ses conséquences aient été ressenties, « de la juridiction » de cet Etat aux fins de l’article 1 de la Convention. La Cour incline à souscrire à l’argument des Gouvernements selon lequel le texte de l’article 1 ne s’accomode pas d’une telle

conception de la notion de « juridiction ». Certes, les requérants admettent que pareille « juridiction » et la responsabilité au regard de

la Convention qui en découlerait pour l’Etat concerné se limiteraient aux circonstances ayant entouré l’accomplissement de l’acte et

aux conséquences de celui-ci. La Cour estime toutefois que le texte de l’article 1 n’offre aucun appui à l’argument des requérants selon lequel l’obligation positive que fait cette disposition aux Etats contractants de reconnaître « les droits et libertés définis au titre I

Convention » peut être fractionnée et adaptée en fonction des circonstances particulières de l’acte extraterritorial en cause.

Elle considère au demeurant que la même conclusion découle du texte de l’article 19 de la Convention. De surcroît, la thèse des

requérants n’explique pas l’emploi des termes « relevant de leur juridiction » qui figurent à l’article 1 et va même jusqu’à rendre ceux-

ci superflus et dénués de toute finalité. Du reste, si les auteurs de la Convention avaient voulu assurer une juridiction aussi extensive

que ne le préconisent les requérants, ils auraient pu adopter un texte identique ou analogue à celui, contemporain, des articles 1 des quatre Conventions de Genève de 1949 (paragraphe 25 ci-dessus). Par ailleurs, l’interprétation donnée par les requérants de la notion de juridiction revient à confondre la question de savoir si un individu « relève de la juridiction » d’un Etat contractant et celle de savoir si l’intéressé peut être réputé victime d’une violation de

droits garantis par la Convention. Or il s’agit là de conditions de recevabilité séparées et distinctes devant chacune être remplie, dans l’ordre précité, pour qu’un individu puisse invoquer les dispositions de la Convention à l’encontre d’un Etat contractant.

76. Deuxièmement, et à titre subsidiaire, les requérants soutiennent que la portée limitée à l’espace aérien du contrôle exercé par

les Etats contractants n’excluait pas pour ces derniers l’obligation positive de protéger les requérants, mais ne faisait que circonscrire

son étendue. La Cour considère que cet argument est essentiellement le même que celui avancé à titre principal et le rejette pour les mêmes raisons.

77. Troisièmement, les requérants développent un autre argument subsidiaire, tiré d’une comparaison avec l’affaire Soering

précitée, en faveur de l’exercice de leur juridiction par les Etats défendeurs. La Cour juge cet argument peu convaincant, compte tenu

des différences fondamentales déjà relevées entre l’affaire Soering et la présente espèce (paragraphe 68 ci-dessus).

78. Quatrièmement, la Cour ne juge pas nécessaire de se prononcer sur le sens précis à attribuer dans divers contextes aux clauses

présentées comme analogues relatives à la notion de juridiction qui figurent dans les instruments internationaux mentionnés par les requérants, car les observations des intéressés à cet égard (paragraphe 48 ci-dessus) n’emportent pas sa conviction. Elle relève que l’article 2 de la Déclaration américaine des Droits et des Devoirs de l’Homme adoptée en 1948 et mentionné dans le rapport Coardprécité de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (paragraphe 23 ci-dessus) ne comporte aucune limitation explicite de juridiction. Par ailleurs, pour ce qui est de l’article 2 § 1 du Pacte de 1966 (paragraphe 26 ci-dessus), dès 1950 les auteurs de l’instrument avaient définitivement et expressément limité sa portée territoriale, et l’on peut difficilement soutenir qu’une reconnaissance exceptionnelle par le Comité des droits de l’homme des Nations unies de certains cas de juridiction extraterritoriale (dont les requérants ne fournissent au demeurant qu’un seul exemple) soit de nature à battre en brèche la portée explicitement territoriale conférée à la notion de juridiction par ledit article du Pacte de 1966 ou à expliquer le sens précis devant être attribué à la notion de « juridiction » figurant à l’article 1 du Protocole facultatif de 1966 (paragraphe 27 ci-dessus). Si le texte de

de

la (

)

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l’article 1 de la Convention américaine des droits de l’homme de 1978 (paragraphe 24 ci-dessus) comporte une condition de

juridiction analogue à celle figurant à l’article 1 de la Convention européenne, les requérants n’ont produit devant la Cour aucune jurisprudence pertinente concernant son interprétation.

79. Cinquièmement, et de façon plus générale, les requérants soutiennent qu’une décision affirmant qu’ils ne relevaient pas de la

juridiction des Etats défendeurs irait à l’encontre de la mission d’ordre public impartie à la Convention et laisserait une lacune

regrettable dans le système de protection des droits de l’homme institué par la Convention.

80. L’obligation de la Cour à cet égard consiste à tenir compte de la nature particulière de la Convention, instrument

constitutionnel d’un ordre public européen pour la protection des êtres humains, et son rôle, tel qu’il se dégage de l’article 19 de la Convention, est d’assurer le respect par les Parties contractantes des engagements souscrits par elles (arrêt Loizidou (exceptions préliminaires) précité, § 93). Aussi peut-on difficilement prétendre qu’une décision refusant d’admettre la juridiction extraterritoriale des Etats défendeurs méconnaîtrait l’objectif d’ordre public de la Convention, lequel souligne lui-même la vocation essentiellement régionale du système de la Convention, ou l’article 19 de celle-ci, qui ne fournit pas un éclairage particulier du champ d’application territorial dudit système. Certes, en adoptant son arrêt Chypre c. Turquie précité, la Cour a eu conscience de la nécessité d’éviter une « lacune regrettable dans le système de protection des droits de l’homme » (§ 78) dans la partie nord de Chypre. Toutefois, les Gouvernements l’ont d’ailleurs relevé, cette observation se rapportait à une situation entièrement différente de celle incriminée en l’espèce. Les habitants de la partie nord de Chypre se seraient en effet trouvés exclus, du fait du « contrôle effectif » exercé par la Turquie sur le territoire concerné et de l’impossibilité concomitante pour le gouvernement de Chypre, Etat contractant, de satisfaire aux obligations résultant pour lui de la Convention, du bénéfice des garanties et du système résultant de celle-ci qui leur avait jusque-là été assuré. En résumé, la Convention est un traité multilatéral opérant, sous réserve de son article 56[2], dans un contexte essentiellement régional, et plus particulièrement dans l’espace juridique des Etats contractants, dont il est clair que la RFY ne relève pas. Elle n’a donc pas vocation à s’appliquer partout dans le monde, même à l’égard du comportement des Etats contractants. Aussi la Cour n’a-t- elle jusqu’ici invoqué l’intérêt d’éviter de laisser des lacunes ou des solutions de continuité dans la protection des droits de l’homme pour établir la juridiction d’un Etat contractant que dans des cas où, n’eussent été les circonstances spéciales s’y rencontrant, le territoire concerné aurait normalement été couvert par la Convention. 81. Enfin, les requérants se réfèrent, en particulier, aux décisions sur la recevabilité des affaires Issa et Öcalan précitées, adoptées par la Cour. Il est vrai que la Cour a déclaré ces deux affaires recevables et que celles-ci comportent certains griefs relatifs à des actions qu’auraient commises des agents turcs en dehors du territoire de la Turquie. En revanche, ni dans l’une ni dans l’autre la question de la juridiction n’a été soulevée par le gouvernement défendeur ou examinée par la Cour, et en tout état de cause le fond de ces affaires demeure à trancher. De même, on ne trouve trace d’aucune exception se rapportant à la notion de juridiction dans la décision d’irrecevabilité de l’affaire Xhavara (précitée), à laquelle les requérants se réfèrent également. Quoi qu’il en soit, les requérants en l’occurrence ne contestent pas les éléments de preuve fournis par les Gouvernements concernant le partage, en vertu d’un accord écrit préalable, de la juridiction entre l’Albanie et l’Italie dans ladite espèce. Quant à l’affaire Ilascu, également invoquée par les requérants et citée ci-dessus, elle a trait à des allégations aux termes desquelles les forces russes contrôlent une partie du territoire de la Moldova, question qui devra être tranchée définitivement lors de l’examen au fond de la cause. Dans ces conditions, les affaires précitées ne fournissent aucun appui à l’interprétation préconisée par les requérants de la juridiction des Etats contractants, au sens de l’article 1 de la Convention.

4. Conclusion de la Cour

82. Compte tenu de ce qui précède, la Cour n’est pas persuadée de l’existence d’un lien juridictionnel entre les personnes ayant

été victimes de l’acte incriminé et les Etats défendeurs. En conséquence, elle estime que les requérants n’ont pas démontré qu’eux- mêmes et leurs proches décédés étaient susceptibles de « relever de la juridiction » des Etats défendeurs du fait de l’acte extraterritorial en cause.

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II. Droit européen des droits de l’homme et droit de l’Union Européenne

Document n°2 : CEDH, Bosphorus Hava Yollari Turizm ve Ticaret Anonim irketi c/ Irlande, 30.06.2005, Grande chambre, extraits

150. La Cour estime qu'il ressort à l'évidence de ce qu'elle a dit aux paragraphes 145-148 ci-dessus que l'intérêt général poursuivi par

la mesure litigieuse résidait dans l'exécution par l'Etat irlandais des obligations juridiques découlant de son adhésion à la Communauté européenne. Il s'agit là, au demeurant, d'un intérêt légitime revêtant un poids considérable. La Convention doit s'interpréter à la lumière de toute règle de droit international applicable aux relations entre les Parties contractantes (article 31 § 3 c) de la Convention de Vienne sur le droit des traités, et Al-Adsani c. Royaume-Uni [GC], no 35763/97, § 55, CEDH 2001-XI), et notamment du principe pacta sunt servanda. La Cour reconnaît depuis longtemps l'importance croissante de la coopération internationale et la nécessité qui en découle

d'assurer le bon fonctionnement des organisations internationales (arrêts Waite et Kennedy, §§ 63 et 72, et Al-Adsani, § 54, précités ; voir également l'article 234 (devenu article 307) du traité CE). Ces considérations sont décisives pour une organisation supranationale telle que la Communauté européenne[25]. Par conséquent, la Cour admet que le souci de respecter le droit communautaire constitue pour une Partie contractante un dessein légitime, conforme à l'intérêt général, au sens de l'article 1 du Protocole no 1 (voir, mutatis mutandis, S.A. Dangeville, arrêt précité, §§ 47 et 55).

151. Il convient donc de rechercher si et, le cas échéant, dans quelle mesure l'important intérêt général qu'il y avait pour l'Etat

irlandais de respecter les obligations communautaires peut justifier l'atteinte portée par lui au droit de propriété de la société requérante.

152. D'une part, la Convention n'interdit pas aux Parties contractantes de transférer des pouvoirs souverains à une organisation

internationale (y compris supranationale) à des fins de coopération dans certains domaines d'activité (M. & Co., décision précitée, p. 152, et Matthews, arrêt précité, § 32). En outre, même en tant que détentrice des pouvoirs souverains ainsi transférés, l'organisation internationale concernée ne peut, tant qu'elle n'est pas partie à la Convention, voir sa responsabilité engagée au titre de celle-ci pour les

procédures conduites devant ses organes ou les décisions rendues par eux (Confédération française démocratique du travail c. Communautés européennes, no 8030/77, décision de la Commission du 10 juillet 1978, DR 13, p. 231, Dufay c. Communautés européennes, no 13539/88, décision de la Commission du 19 janvier 1989, non publiée, M. & Co.,décision précitée, p. 152, et Matthews, arrêt précité, § 32).

153. D'autre part, la Cour a également jugé que les Parties contractantes sont responsables au titre de l'article 1 de la Convention de

tous les actes et omissions de leurs organes, qu'ils découlent du droit interne ou de la nécessité d'observer des obligations juridiques

internationales. Ledit texte ne fait aucune distinction quant au type de normes ou de mesures en cause et ne soustrait aucune partie de

la « juridiction » des Parties contractantes à l'empire de la Convention (Parti communiste unifié de Turquie et autres c. Turquie, arrêt du 30 janvier 1998, Recueil 1998-I, pp. 17-18, § 29).

154. Lorsqu'elle tente de concilier ces deux aspects et d'établir, ce faisant, dans quelle mesure il est possible de justifier l'acte d'un Etat

par le respect des obligations découlant pour lui de son appartenance à une organisation internationale à laquelle il a transféré une partie de sa souveraineté, la Cour reconnaît qu'il serait contraire au but et à l'objet de la Convention que les Etats contractants soient exonérés de toute responsabilité au regard de la Convention dans le domaine d'activité concerné : les garanties prévues par la

Convention pourraient être limitées ou exclues discrétionnairement, et être par là même privées de leur caractère contraignant ainsi que de leur nature concrète et effective (M. & Co., décision précitée, pp. 152-153, et Waite et Kennedy, arrêt précité, § 67). L'Etat demeure responsable au regard de la Convention pour les engagements pris en vertu de traités postérieurement à l'entrée en vigueur de la Convention (voir, mutatis mutandis, l'arrêt Matthews précité, §§ 29 et 32-34, et Prince Hans-Adam II de Liechtenstein c. Allemagne [GC], no 42527/98, § 47, CEDH 2001-VIII).

155. De l'avis de la Cour, une mesure de l'Etat prise en exécution de pareilles obligations juridiques doit être réputée justifiée dès lors

qu'il est constant que l'organisation en question accorde aux droits fondamentaux (cette notion recouvrant à la fois les garanties substantielles offertes et les mécanismes censés en contrôler le respect) une protection à tout le moins équivalente à celle assurée par la Convention (M. & Co., décision précitée, p. 152, démarche à laquelle les parties et la Commission européenne souscrivent). Par « équivalente », la Cour entend « comparable » : toute exigence de protection « identique » de la part de l'organisation concernée pourrait aller à l'encontre de l'intérêt de la coopération internationale poursuivi (paragraphe 150 ci-dessus). Toutefois, un constat de « protection équivalente » de ce type ne saurait être définitif : il doit pouvoir être réexaminé à la lumière de tout changement pertinent dans la protection des droits fondamentaux.

156. Si l'on considère que l'organisation offre semblable protection équivalente, il y a lieu de présumer qu'un Etat respecte les

exigences de la Convention lorsqu'il ne fait qu'exécuter des obligations juridiques résultant de son adhésion à l'organisation. Pareille présomption peut toutefois être renversée dans le cadre d'une affaire donnée si l'on estime que la protection des droits garantis par la Convention était entachée d'une insuffisance manifeste. Dans un tel cas, le rôle de la Convention en tant qu'« instrument

constitutionnel de l'ordre public européen » dans le domaine des droits de l'homme l'emporterait sur l'intérêt de la coopération internationale (Loizidou c. Turquie (exceptions préliminaires), arrêt du 23 mars 1995, série A no 310, pp. 27-28, § 75).

157. L'Etat n'en demeurerait pas moins entièrement responsable au regard de la Convention de tous les actes ne relevant pas

strictement de ses obligations juridiques internationales. Les nombreuses affaires examinées sous l'angle de la Convention et citées par la société requérante au paragraphe 117 ci-dessus le confirment. Dans chacune d'elles (voir, en particulier, l'arrêt Cantoni précité, p. 1626, § 26), la Cour s'est prononcée sur la manière dont l'Etat avait exercé le pouvoir d'appréciation qu'il détenait en vertu du droit communautaire. L'affaire Pellegrini précitée constitue un cas particulier, dans la mesure où la question de la responsabilité d'un Etat soulevée par l'exécution d'un arrêt non rendu dans une Partie contractante (voir, à cet égard, l'arrêt Drozd et Janousek c. France et

Espagne du 26 juin 1992, série A no 240, pp. 34-35, § 110) n'est pas comparable à celle du respect d'une obligation juridique émanant d'une organisation internationale à laquelle des Etats parties ont transféré une partie de leur souveraineté. Il en est de mê me de

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l'affaireMatthews (arrêt précité, § 33) : les actes dont la Cour a jugé qu'ils engageaient la responsabilité du Royaume-Uni étaient « des instruments internationaux auxquels le Royaume-Uni a[vait] librement souscrit ». Quant à l'arrêt Kondova (paragraphe 76 ci-dessus), également invoqué par la société requérante, il se concilie avec l'idée d'une responsabilité de l'Etat au titre de la Convention pour les actes ne découlant pas d'obligations juridiques internationales.

158. Dès lors qu'en prenant la mesure litigieuse l'Irlande n'a fait que déférer aux obligations juridiques qui lui incombaient à raison de

son appartenance à la Communauté européenne (paragraphe 148 ci-dessus), la Cour examinera si l'observation des exigences de la Convention par l'Etat irlandais à cet égard peut être présumée et, le cas échéant, si cette présomption a été renversée dans les circonstances de l'espèce.

b) L'observation de la Convention pouvait-elle être présumée à l'époque des faits ?

159. La Cour a décrit ci-dessus (paragraphes 73-81) les garanties en matière de droits fondamentaux mises en place par le droit

communautaire qui s'imposent aux Etats membres et aux institutions communautaires, mais aussi aux personnes physiques et morales (les « particuliers »). Si les traités constitutifs des Communautés européennes ne renfermaient initialement pas de dispositions expresses protégeant les droits fondamentaux, la CJCE a reconnu par la suite que ces droits faisaient partie des principes généraux du droit communautaire dont elle assurait le respect et que la Convention avait une « importance particulière » en tant que source de ces droits. Le respect des droits fondamentaux est désormais devenu « une condition de légalité des actes communautaires » (voir les paragraphes 73-75 ci-

dessus, ainsi que les conclusions de l'avocat général en l'espèce, paragraphes 45-50 ci-dessus), et lorsqu'elle procède à son appréciation la CJCE se réfère largement aux dispositions de la Convention et à la jurisprudence de la Cour. A l'époque des faits, cette évolution jurisprudentielle se reflétait dans certaines modifications qui avaient été apportées aux traités (voir notamment les aspects de l'Acte unique européen de 1986 et du Traité sur l'Union européenne mentionnés aux paragraphes 77-78 ci-dessus). Cette évolution s'est confirmée par la suite, notamment dans le Traité d'Amsterdam de 1997, mentionné au paragraphe 79 ci-dessus. Les dispositions de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, bien qu'elles ne soient pas entièrement contraignantes, s'inspirent largement de celles de la Convention, et la Charte reconnaît que la Convention établit les normes minimales en matière de droits de l'homme. L'article I-9 du Traité, ultérieur, établissant une Constitution pour l'Europe (non en vigueur) prévoit que la Charte devient partie intégrante de la législation primaire de l'Union européenne et que l'Union adhérera à la Convention (paragraphes 80-81 ci-dessus).

160. Toutefois, l'effectivité des garanties matérielles des droits fondamentaux dépend des mécanismes de contrôle mis en place pour

assurer leur respect.

161. La Cour a évoqué (paragraphes 86-90 ci-dessus) les compétences que possède la CJCE, notamment, dans le cadre du recours en

annulation (article 173, devenu article 230, du traité CE), du recours en carence pouvant être formé contre une institution communautaire (article 175, devenu article 232), de l'exception d'illégalité prévue par l'article 184 (devenu article 241) et du recours en manquement pouvant être dirigé contre un Etat membre (articles 169, 170 et 171, devenus articles 226, 227 et 228).

162. Certes, l'accès des particuliers à la CJCE en vertu de ces dispositions est restreint : ils n'ont pas qualité pour agir en vertu des

articles 169 et 170 ; leur droit d'engager des actions au titre des articles 173 et 175 est limité, comme l'est, par conséquent, leur droit d'agir au titre de l'article 184 ; et ils ne peuvent former un recours contre un autre particulier.

163. Il n'en demeure pas moins que les recours exercés devant la CJCE par les institutions de la Communauté ou par un Etat membre

constituent un contrôle important du respect des normes communautaires, qui bénéficie indirectement aux particuliers. Ceux-ci peuvent également saisir la CJCE d'un recours en réparation fondé sur la responsabilité non contractuelle des institutions (paragraphe 88 ci-dessus).

164. De surcroît, c'est essentiellement par l'intermédiaire des juridictions nationales que le système communautaire fournit aux

particuliers un recours leur permettant de faire constater qu'un Etat membre ou un autre individu a enfreint le droit communautaire (paragraphes 85 et 91 ci-dessus). Certaines dispositions du traité CE ont prévu dès le départ un rôle complémentaire pour les juridictions nationales dans le cadre des mécanismes de contrôle communautaires, notamment l'article 189 (notion d'applicabilité directe, devenu article 249) et l'article 177 (procédure de renvoi préjudiciel, devenu article 234). Le rôle des juridictions nationales dans l'application du droit communautaire et des garanties en matière de droits fondamentaux a été largement élargi avec le développement par la CJCE d'importantes notions telles que la primauté du droit communautaire, l'effet direct, l'effet indirect et la responsabilité de l'Etat (paragraphes 92-95 ci-dessus). La CJCE maintient son contrôle sur l'application par les juridictions nationales du droit communautaire, y compris les garant ies en

matière de droits fondamentaux, par le biais de la procédure prévue par l'article 177 du traité CE et selon les modalités décrites aux paragraphes 96-99 ci-dessus. Bien que, conformément au rôle qui lui est imparti, la CJCE se limite à répondre à la question d'interprétation ou de validité soumise par la juridiction nationale, sa réponse a souvent un effet déterminant sur l'issue de la procédure interne (comme cela a en fait été le cas en l'espèce voir le paragraphe 147 ci-dessus), et l'article 177 du traité CE donne des indications détaillées, qui ont été développées par la CJCE dans sa jurisprudence, sur l'objet que peut avoir un renvoi préjudiciel et sur le moment auquel il peut, ou doit, être opéré. Les parties à la procédure interne ont le droit de présenter des observations à la CJCE dans le cadre de la procédure prévue par l'article 177. La Cour rappelle en outre que les tribunaux internes fonctionnent au sein de systèmes juridiques dans lesquels la Convention est intégrée, même si elle l'est à des degrés différents d'un Etat à l'autre.

165. Dans ces conditions, la Cour estime pouvoir considérer que la protection des droits fondamentaux offerte par le droit

communautaire est, et était à l'époque des faits, « équivalente » (au sens du paragraphe 155 ci-dessus) à celle assurée par le mécanisme de la Convention. Par conséquent, on peut présumer que l'Irlande ne s'est pas écartée des obligations qui lui incombaient au titre de la Convention lorsqu'elle a mis en œuvre celles qui résultaient de son appartenance à la Communauté européenne (paragraphe 156 ci-

dessus).

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c)

La présomption en question a-t-elle été renversée en l'espèce ?

166. La Cour a tenu compte de la nature de l'ingérence litigieuse, de l'intérêt général que poursuivaient la saisie et le régime d es

sanctions, et du fait que l'arrêt rendu par la CJCE (à la lumière des conclusions de l'avocat général) était obligatoire pour la Cour suprême, qui s'y est donc conformée. Il est clair à son sens qu'il n'y a eu aucun dysfonctionnement du mécanisme de contrôle du

respect des droits garantis par la Convention.

La Cour estime donc que l'on ne saurait considérer que la protection des droits de la société requérante garantis par la Convention était entachée d'une insuffisance manifeste, de sorte que ladite présomption de respect de la Convention par l'Etat défendeur n'a pas été renversée.

4. Conclusion sur le grief tiré de l'article 1 du Protocole no 1

167. Il s'ensuit que la saisie de l'aéronef n'a pas emporté violation de l'article 1 du Protocole no 1.

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