Vous êtes sur la page 1sur 9

« LOS ESPECIALES », QUAND LA PRÉVENTION SURGIT AU COEUR

DE LA COMMUNAUTÉ À BOGOTÀ

Pilar Giraux-Arcella

in Pilar Giraux-Arcella et al., Villes et toxicomanies

ERES | Questions vives sur la banlieue

2005
pages 139 à 147

Article disponible en ligne à l'adresse:
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
http://www.cairn.info/villes-et-toxicomanies---page-139.htm
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Pour citer cet article :
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Giraux-Arcella Pilar, « « Los especiales », quand la prévention surgit au coeur de la communauté à Bogotà », in Pilar
Giraux-Arcella et al., Villes et toxicomanies
ERES « Questions vives sur la banlieue », 2005 p. 139-147.
--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
Distribution électronique Cairn.info pour ERES.
© ERES. Tous droits réservés pour tous pays.
La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des
conditions générales d'utilisation du site ou, le cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre
établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque forme et de quelque manière que
ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en
France. Il est précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.
1 / 1
D
o
c
u
m
e
n
t

t
é
l
é
c
h
a
r
g
é

d
e
p
u
i
s

w
w
w
.
c
a
i
r
n
.
i
n
f
o

-

U
n
i
v
e
r
s
i
t
é

P
a
r
i
s

8

-



-

9
3
.
9
.
2
5
2
.
2
3
6

-

2
4
/
1
0
/
2
0
1
3

2
1
h
0
7
.

©

E
R
E
S

D
o
c
u
m
e
n
t

t
é
l
é
c
h
a
r
g
é

d
e
p
u
i
s

w
w
w
.
c
a
i
r
n
.
i
n
f
o

-

U
n
i
v
e
r
s
i
t
é

P
a
r
i
s

8

-



-

9
3
.
9
.
2
5
2
.
2
3
6

-

2
4
/
1
0
/
2
0
1
3

2
1
h
0
7
.

©

E
R
E
S



Deuxième partie – Les méthodes d’action
en prévention des
conduites à risque et
des toxicomanies
Joubert Villes et toxicomanie 26/05/05 11:48 Page 139
D
o
c
u
m
e
n
t

t
é
l
é
c
h
a
r
g
é

d
e
p
u
i
s

w
w
w
.
c
a
i
r
n
.
i
n
f
o

-

U
n
i
v
e
r
s
i
t
é

P
a
r
i
s

8

-



-

9
3
.
9
.
2
5
2
.
2
3
6

-

2
4
/
1
0
/
2
0
1
3

2
1
h
0
7
.

©

E
R
E
S

D
o
c
u
m
e
n
t

t
é
l
é
c
h
a
r
g
é

d
e
p
u
i
s

w
w
w
.
c
a
i
r
n
.
i
n
f
o

-

U
n
i
v
e
r
s
i
t
é

P
a
r
i
s

8

-



-

9
3
.
9
.
2
5
2
.
2
3
6

-

2
4
/
1
0
/
2
0
1
3

2
1
h
0
7
.

©

E
R
E
S



« Los especiales », quand la prévention surgit au
cœur de la communauté à Bogotà
Pilar Giraux Arcella
Leurs origines, leur prise de conscience, leurs processus
EN 1983 DES ESCADRONS de la mort assassinèrent six membres d’une « bande » d’ado-
lescents toxicomanes d’un quartier pauvre de Bogotá en Colombie. Des rumeurs lais-
saient entendre que ce massacre avait été organisé par des voisins voulant « nettoyer » le
quartier de la présence des bazuqueros
1
, des fumeurs de crack, et que ce « nettoyage
social » allait continuer. Une partie du quartier s’inquiéta devant cette perspective et un
jeune – non toxicomane mais alcoolique – se décida à approcher la bande pour essayer
de prévenir ce massacre annoncé. Avec lui, peu à peu, le groupe de jeunes s’est mis à
réfléchir et à chercher une solution à leur problème. Ils trouvèrent que la base de leurs
difficultés était certes « la drogue » mais que la consommation de drogues était liée, elle,
à d’autres problèmes comme le chômage, la manque de moyens pour étudier, la mal-
traitance infantile, etc. Ils arrivèrent à la conclusion que si, en effet, d’un point de vue
général, toute la société était bien responsable de cette problématique, les seuls qui
étaient en mesure d’apporter une solution concrète à leurs difficultés particulières
étaient eux-mêmes. Ils décidèrent alors de créer leur propre « thérapie » – c’est ainsi
qu’ils ont appelé ce processus – pour changer leur situation.
Pour eux, dans leur situation personnelle, la drogue leur paraissait nécessaire pour
remplir un temps vide, sans travail, sans études, sans perspective de futur. À partir de ce
1. Consommateurs de crack.
Joubert Villes et toxicomanie 26/05/05 11:48 Page 141
D
o
c
u
m
e
n
t

t
é
l
é
c
h
a
r
g
é

d
e
p
u
i
s

w
w
w
.
c
a
i
r
n
.
i
n
f
o

-

U
n
i
v
e
r
s
i
t
é

P
a
r
i
s

8

-



-

9
3
.
9
.
2
5
2
.
2
3
6

-

2
4
/
1
0
/
2
0
1
3

2
1
h
0
7
.

©

E
R
E
S

D
o
c
u
m
e
n
t

t
é
l
é
c
h
a
r
g
é

d
e
p
u
i
s

w
w
w
.
c
a
i
r
n
.
i
n
f
o

-

U
n
i
v
e
r
s
i
t
é

P
a
r
i
s

8

-



-

9
3
.
9
.
2
5
2
.
2
3
6

-

2
4
/
1
0
/
2
0
1
3

2
1
h
0
7
.

©

E
R
E
S



constat, la première « thérapie » qu’ils voulurent essayer consistait à faire quelque chose,
à s’occuper pour pouvoir remplir ce temps vide. Justement ces jours-là, leur quartier
était en train de préparer une manifestation publique commémorant la fête du premier
mai. De manière consensuelle, ils décidèrent de participer à cet événement. Le jour
venu, ils se rendirent nombreux à cette manifestation accompagnés d’un poulpe géant
dont la fabrication leur avait pris beaucoup de temps et d’énergie. Le poulpe géant por-
tait un écriteau où on pouvait lire le mot « drogue » et il tenait par ses tentacules divers
personnages de la société dont un ouvrier, un étudiant, un ingénieur, un sicario (tueur
à gages). Leur intention à travers l’élaboration de cet animal monstrueux était de mon-
trer que la toxicomanie touchait tous les groupes sociaux mais aussi de montrer qu’eux-
mêmes – les desechables, les rebus de la société – s’intéressaient aux problèmes des
travailleurs. Ils se rendirent ensuite à la réunion d’évaluation du défilé où le conseil du
quartier, malgré les réticences de quelques personnes, les félicita pour leur prestation et
les considéra de la même manière que les autres groupes participants au défilé du quar-
tier. Pendant cette réunion le conseil s’adressa à eux en les appelant du nom qui allait
les suivre à partir de là « Los Especiales » « les spéciaux »…
Cette reconnaissance motiva beaucoup le groupe qui décida alors de « vraiment »
changer et d’adopter un style de vie sain : se réunir à 7 heures du matin pour aller col-
lecter du matériel recyclable à vendre (cartons, sacs en plastique, etc.) ; se lever tôt pour
faire de la gym, et se coucher tôt aussi, ne plus rien consommer évidemment, etc.
L’ennui était que chaque soir, après s’être levé assez tard, ils se promettaient de
commencer cette vie vraiment saine le lendemain. En constatant cet état de faits, ils
mirent en place des « ateliers de critique et d’autocritique » pour essayer de comprendre
les raisons de leur échec. Ils conclurent que ces programmes là ne marchaient pas parce
qu’ils ne les sentaient pas. Ils décidèrent qu’ils devaient faire plutôt des choses à leur
image : c’est-à-dire « des choses spéciales » ou, autrement dit, des « folies ».
Leur première folie, décidée par consensus, fût de créer un faux orchestre pour par-
ticiper à la fête des mères organisée chaque année dans leur quartier. En effet, lors des
ateliers de critique et d’autocritique, ils avaient pensé à la nécessité de ne pas rester isolés
et de créer un réseau de solidarité autour d’eux. Celui-ci devait notamment se consti-
tuer autour de leurs familles car n’avaient-elles pas été aussi victimes autant qu’eux de la
drogue ?
Leur participation à la fête des mères devait donc servir aussi à retisser des liens avec
leurs propres mères. Forts de leur expérience du poulpe, ils renoncèrent aux horaires
matinaux et consacrèrent de nombreuses soirées à fabriquer des instruments en carton
pour leur orchestre « spécial fête des mères ». Ils choisirent de même avec beaucoup d’at-
tention les chansons les plus adéquates pour s’adresser, à travers elles et en play-back, à
leurs parents.
Cette activité autour de la musique leur prenait beaucoup de temps. Leur presta-
tion était soigneusement préparée pour que chacun puisse faire passer son message à tra-
Villes et « toxicomanies » 142
Joubert Villes et toxicomanie 26/05/05 11:48 Page 142
D
o
c
u
m
e
n
t

t
é
l
é
c
h
a
r
g
é

d
e
p
u
i
s

w
w
w
.
c
a
i
r
n
.
i
n
f
o

-

U
n
i
v
e
r
s
i
t
é

P
a
r
i
s

8

-



-

9
3
.
9
.
2
5
2
.
2
3
6

-

2
4
/
1
0
/
2
0
1
3

2
1
h
0
7
.

©

E
R
E
S

D
o
c
u
m
e
n
t

t
é
l
é
c
h
a
r
g
é

d
e
p
u
i
s

w
w
w
.
c
a
i
r
n
.
i
n
f
o

-

U
n
i
v
e
r
s
i
t
é

P
a
r
i
s

8

-



-

9
3
.
9
.
2
5
2
.
2
3
6

-

2
4
/
1
0
/
2
0
1
3

2
1
h
0
7
.

©

E
R
E
S



vers des chansons. Après chaque soirée du travail, ils avaient l’habitude de parler entre
eux sur ce que chacun était en train de gagner grâce à leur changement de vie : en géné-
ral le bénéfice le plus apprécié était celui de regagner l’amitié des filles…
Après la fête des mères, qui fût un vrai succès, il y eut la fête des pères… Le réseau
des familles se constitua et d’autres jeunes rejoignirent le groupe : de cinq membres,
qu’ils étaient au moment de la fête des mères, ils passèrent à trente.
Pour mieux planifier et organiser leurs « folies » ils mirent en place, quelque temps
après, « l’atelier des fous ». Lors de cet atelier chacun s’exprimait. Chacun écrivait
d’abord et de façon anonyme ses rêves, ses folies ou ses désirs par rapport à un sujet
choisi préalablement entre eux. Il n’y avait pas de censure, peu importait s’il s’agissait de
rêves « négatifs » ou « positifs », mais les rêves les plus « fous » étaient aussi les plus appré-
ciés. Les ateliers des fous commençaient toujours la nuit. Un atelier n’était fini que
quand ils considéraient qu’ils avaient trouvé une « idée », quelque chose de vraiment ori-
ginal, une « folie » à réaliser. Ces ateliers étaient organisés quant il s’agissait de redyna-
miser le groupe, de se remotiver, de « se donner de la joie », en particulier à chaque fois
que le groupe commençait à perdre de sa cohésion.
Pendant les deux premières années leurs objectifs opérationnels étaient simples :
être ensemble et être occupés. Ils restèrent fidèles à leur identité de « fous » : ce qu’ils
faisaient devait être aussi bizarre, aussi fou qu’était leur mode de vie. Ils passaient leur
temps à faire et à inventer de nouvelles folies : un faux « pétard » long de 22 mètres pour
une parade sur le sujet « non à la drogue » organisée par la Mairie de Bogotá ; une affiche
contre la drogue pas particulièrement folle mais avec laquelle ils tapissèrent littéralement
les murs de leur quartier ; un spectacle à l’hôpital qui dura toute une nuit pour la fête
d’halloween des enfants brûlés ; une énorme colombe en toile (« la colombe la plus
grande de toute la Colombie ») portée pendant une manifestation pour la paix en
Colombie, etc. Afin de se tenir toujours occupés, chaque manifestation était soigneuse-
ment préparée. Pendant ce travail de préparation, ils ne parlaient pas de la consomma-
tion des produits, mais pendant leurs prestations en public, ils portaient des t-shirts qui
affichaient « Les spéciaux : non à la drogue ».
Chaque action était porteuse d’un message choisi par le groupe. Un « atelier de cri-
tique et autocritique » était toujours fait après chaque prestation. Dans cet atelier, ils fai-
saient le bilan de l’activité et analysaient si le message qu’ils avaient prévu était bien
passé, comment il avait été reçu et quelles réactions il avait généré. Ensuite ils discu-
taient sur le rôle que chacun avait joué dans la réussite ou l’échec de l’action (« l’auto-
critique ») et sur les facteurs externes qui avaient eu aussi une influence (« la critique »).
Il faut dire que les réponses générées par leurs folies n’étaient pas toujours agréables :
quelques fois, le bilan se limitait à la répression plus ou moins musclée de la police…
Avec les années, des liens forts ont été noués avec d’autres groupes sociaux : les
comités d’organisation de leur quartier, les clubs de football des quartiers voisins, etc.
Leur leitmotiv était toujours de provoquer des espaces de rencontre, d’être en action,
« Los especiales », quand la prévention surgit au cœur de la communauté… 143
Joubert Villes et toxicomanie 26/05/05 11:48 Page 143
D
o
c
u
m
e
n
t

t
é
l
é
c
h
a
r
g
é

d
e
p
u
i
s

w
w
w
.
c
a
i
r
n
.
i
n
f
o

-

U
n
i
v
e
r
s
i
t
é

P
a
r
i
s

8

-



-

9
3
.
9
.
2
5
2
.
2
3
6

-

2
4
/
1
0
/
2
0
1
3

2
1
h
0
7
.

©

E
R
E
S

D
o
c
u
m
e
n
t

t
é
l
é
c
h
a
r
g
é

d
e
p
u
i
s

w
w
w
.
c
a
i
r
n
.
i
n
f
o

-

U
n
i
v
e
r
s
i
t
é

P
a
r
i
s

8

-



-

9
3
.
9
.
2
5
2
.
2
3
6

-

2
4
/
1
0
/
2
0
1
3

2
1
h
0
7
.

©

E
R
E
S



d’être en interaction… Ils disaient avoir découvert que pour changer ils n’avaient pas
besoin de se « torturer » ni de se faire du mal (se lever à 7 heures du matin…) sinon de
comprendre qu’ils étaient seuls maîtres de leurs vies et que c’était à eux et à personne
d’autre de décider quel devait être leur chemin…
Après trois ou quatre ans d’existence de l’atelier des fous, certains jeunes qui se
croyaient « guéris » retombèrent dans la consommation après avoir quitté le groupe
pour commencer à travailler de manière stable ou à faire des études. Ils attribuèrent ces
rechutes à l’absence du groupe. Pour éviter cela, ils passèrent à ce qu’ils ont appelé leur
« étape productive ». Après un travail de marketing, ils montèrent une micro-entreprise
pour imprimer des t-shirts. Pour apprendre ce travail, des membres du groupe se firent
embaucher dans des entreprises pour apprendre la technique. Le soir, ils transmettaient
leurs acquis aux autres. Comme cette entreprise n’a pas marché longtemps, ils passèrent
à la fabrication de linge pour la maison, puis de chaussures de sport, puis de bijoux à
partir de matériel de récupération, etc. Des petits messages « utiles », du style de « ne
laissez pas des allumettes à la portée de vos enfants », accompagnaient chacun de leurs
produits.
Il y eut des moments très difficiles. Leur identité de « toxicomanes contre les
drogues » posait problème notamment vis-à-vis des dealers… ils furent même obligés
parfois de se dissoudre pour quelque temps en tant que groupe et de se cacher… Mais,
une fois passés ces moments difficiles, ils se remettaient ensemble et recommençaient de
nouvelles micro-entreprises. Au fur et à mesure qu’ils se faisaient connaître, des groupes
religieux ou politiques passèrent sur le quartier et essayèrent en vain de les récupérer. En
effet, ils souhaitaient avant tout rester indépendants et autonomes à l’image des actions
qu’ils menaient.
Le lien avec les services de santé de la ville :
la construction d’une forme alternative de partenariat
Le Fonds de santé mentale de la ville de Bogotá avait mis en place en 1991 le
« Programme de santé mentale pour les populations SDF de la ville ». Ce programme
comprenait diverses actions de prévention et de soin qui allaient de l’amélioration de
l’accès aux soins pour tous les « habitants de la rue » jusqu’à la mise en place de dispo-
sitifs de réhabilitation basée sur la communauté auprès des SDF psychotiques. En 1995,
ce programme avait aussi créé, à des endroits de la ville qui étaient de véritables ghet-
tos, deux boutiques bas seuil pour les SDF toxicomanes et recherchait, pour améliorer
leur fonctionnement, des expériences innovantes et adaptées à cette population.
« Les spéciaux » étaient déjà connus par quelques acteurs de santé mentale de la
ville et des réunions avec eux eurent lieu pour envisager un travail de rue en lien avec
l’une des boutiques. Pour étudier cette possibilité, les « spéciaux » réalisèrent un travail
d’approche, dans la rue, avec quelques groupes de jeunes qui faisaient partie du public
Villes et « toxicomanies » 144
Joubert Villes et toxicomanie 26/05/05 11:48 Page 144
D
o
c
u
m
e
n
t

t
é
l
é
c
h
a
r
g
é

d
e
p
u
i
s

w
w
w
.
c
a
i
r
n
.
i
n
f
o

-

U
n
i
v
e
r
s
i
t
é

P
a
r
i
s

8

-



-

9
3
.
9
.
2
5
2
.
2
3
6

-

2
4
/
1
0
/
2
0
1
3

2
1
h
0
7
.

©

E
R
E
S

D
o
c
u
m
e
n
t

t
é
l
é
c
h
a
r
g
é

d
e
p
u
i
s

w
w
w
.
c
a
i
r
n
.
i
n
f
o

-

U
n
i
v
e
r
s
i
t
é

P
a
r
i
s

8

-



-

9
3
.
9
.
2
5
2
.
2
3
6

-

2
4
/
1
0
/
2
0
1
3

2
1
h
0
7
.

©

E
R
E
S



de la boutique. En même temps, ils se constituèrent en association pour pouvoir signer
une convention avec les services de santé et recevoir une subvention pour leurs actions
sur la boutique. De son coté, le Programme de santé mentale prépara une convention
de partenariat avec l’association suivant le modèle de contrat utilisé habituellement par
les services de la Ville : à travers ce contrat le Programme s’engageait à payer « Les spé-
ciaux » contre un service qui devait être quantifié et évalué.
Pendant six mois « Les spéciaux » étudièrent le contrat de subvention proposé par
le Programme de santé mentale mais finalement le rendirent sans le signer. Pour eux,
signer ce contrat de subvention équivalait à perdre leur autonomie et à donner au ser-
vice de santé beaucoup trop de pouvoir sur eux et sur leur manière de travailler. En
revanche, ils trouvaient possible de travailler avec le public de la boutique. Il fallait donc,
pour travailler ensemble, trouver d’autres modalités de partenariat que celles utilisées
classiquement par la ville.
Finalement ils proposèrent une solution qui consistait à embaucher un membre
des « Spéciaux » dans l’équipe du centre de cure appartenant au service de santé men-
tale où la boutique transférait les usagers qui le souhaitaient. Cette personne fut embau-
chée en tant qu’animateur et elle fut soutenue dans son travail par le reste du groupe. Il
n’y a pas eu d’obligation contractuelle entre le groupe et le programme de santé men-
tale, mais le groupe devint un conseiller du Programme lors d’actions précises – comme
la campagne médiatique de prévention de la toxicomanie organisée par la ville – ou lors
de difficultés particulières vécues dans les boutiques. En échange, ils bénéficièrent d’un
accès « privilégié » aux centres de soin et aux hôpitaux subventionnés par le Programme.
Ce partenariat « informel » a été très utile au Programme de santé mentale pour
une meilleure prise en compte du contexte dans lequel évoluait la population, avec ses
contraintes et ses ressources. Cette collaboration s’est maintenue jusqu’à la fin du
Programme de santé mentale en 1997 pour laisser la place à la nouvelle loi de sécurité
sociale (Loi 100) qui a été établie en Colombie, faut-il le dire, avec le soutien actif de la
Banque Mondiale.
Une expérience d’empowerment collectif
À chaque étape de cette expérience, quelques aspects spécifiques peuvent être
relevés.
Un premier aspect est le type d’organisation et la stratégie de développement com-
munautaire choisis par le groupe. Il s’agit ici d’un processus d’action sociale de multiples
niveaux dans lequel, face au danger, les membres du groupe s’associèrent pour assumer
– récupérer ? – le contrôle de leur propre vie. Dans cette approche, ils s’engagèrent dans
un processus de dialogue pour identifier leurs problèmes et essayer d’en comprendre les
racines sociales, historiques et culturelles dans leur contexte social et politique ; ils cher-
« Los especiales », quand la prévention surgit au cœur de la communauté… 145
Joubert Villes et toxicomanie 26/05/05 11:48 Page 145
D
o
c
u
m
e
n
t

t
é
l
é
c
h
a
r
g
é

d
e
p
u
i
s

w
w
w
.
c
a
i
r
n
.
i
n
f
o

-

U
n
i
v
e
r
s
i
t
é

P
a
r
i
s

8

-



-

9
3
.
9
.
2
5
2
.
2
3
6

-

2
4
/
1
0
/
2
0
1
3

2
1
h
0
7
.

©

E
R
E
S

D
o
c
u
m
e
n
t

t
é
l
é
c
h
a
r
g
é

d
e
p
u
i
s

w
w
w
.
c
a
i
r
n
.
i
n
f
o

-

U
n
i
v
e
r
s
i
t
é

P
a
r
i
s

8

-



-

9
3
.
9
.
2
5
2
.
2
3
6

-

2
4
/
1
0
/
2
0
1
3

2
1
h
0
7
.

©

E
R
E
S



chèrent ensuite à développer des actions concrètes pour aboutir au changement social
nécessaire pour la résolution de ces problèmes.
En tant que consommateurs de drogues, ces jeunes étaient considérés dans leur
quartier comme des desechables
2
, des éléments qui n’apportaient rien à la société et qui
pouvaient être jetés, nettoyés (limpieza social)… On peut se poser beaucoup de questions
face à cette situation scandaleuse. Cependant, pour le groupe, la première question fon-
damentale était : « Qu’est-ce que nous pouvons faire par/pour nous-mêmes ?
3
». Et la
deuxième : « Comment pouvons-nous faire cela d’une manière concrète ? » Les théori-
ciens de l’empowerment pourraient voir ici un exemple d’autoefficacité
4
… D’ailleurs les
caractéristiques les plus reconnues des processus d’empowerment (affirmation) com-
munautaire sont présentes dans la stratégie suivie par « les spéciaux » : locus de contrôle
interne
5
, cohérence
6
, relations négociées entre les associés, ouverture et partage de l’au-
torité dans la prise des décisions.
Le deuxième aspect est que, bien qu’il s’agisse d’une construction collective, chaque
acteur, chaque membre du groupe et à chaque moment, a son mot à dire : pour lister
les problèmes, pour chercher les solutions possibles, mais aussi pour mettre en œuvre
l’action et enfin pour la critiquer, pour l’évaluer… le processus d’empowerment collec-
tif était basé sur un empowerment des individus fortement encouragé par le groupe.
Des mesures concrètes cherchant à faciliter les équilibres de pouvoir dans les liens à l’in-
térieur du groupe avaient été mises en place depuis le début : par exemple, pour appro-
cher des groupes de nouveaux membres, les anciens membres devaient se retrouver en
nombre inférieur (pour ne pas « écraser » la participation des nouveaux) ; ou encore, le
leadership du groupe, notamment lors des « ateliers des fous » était assuré à tour de rôle
par chacun des membres. Ainsi il n’y avait pas « un » chef mais une fonction d’anima-
tion qui pouvait et devait être remplie par tous à un moment donné.
Dans cette expérience, on remarque aussi la place primordiale et particulière de la
communication et de l’échange avec l’extérieur. Cet échange avec d’autres groupes
sociaux, avec les comités de quartiers, avec leur entourage ne vise pas à réduire la diffé-
rence, au contraire. Il leur sert surtout à affirmer fortement leur identité. Ce renforce-
ment de leur identité passe par une mise en avant d’autres rôles que celui de
« toxicomanes en lutte contre la drogue » car, même s’ils s’affichaient toujours en tant
Villes et « toxicomanies » 146
2. Littéralement « jetables », ce mot est utilisé couramment dans la société colombienne pour désigner ses membres considérés
comme des parias, notamment les SDF.
3. Ana Maria Arbelaez (professionnel UCPI) et Ignacio Bustos (représentant du groupe « Les spéciaux »), « Los especiales » historia
de un proceso de auto-gestion. Serie prevenir es construir futuro, n° 8, Unidad coordinadora de prevención integral UCPI y Alcaldía
mayor de Bogotá. Bogotá, 1994.
4. L’autoefficacité est définie comme l’occasion et la capacité à développer des actions pour l’épanouissement de soi-même et de
l’autre, dont les effets se voient lors des actions concrètes que l’individu est en mesure de contrôler. Elle permet aux personnes de
prendre conscience de leurs propres ressources et capacités nécessaires pour exercer un contrôle significatif sur son environnement.
5. Compris comme la pleine conscience de la capacité à exercer un contrôle significatif sur les situations environnementales qui doi-
vent être changées.
6. La pleine conscience d’agir dans une interaction bénéfique avec son propre environnement.
Joubert Villes et toxicomanie 26/05/05 11:48 Page 146
D
o
c
u
m
e
n
t

t
é
l
é
c
h
a
r
g
é

d
e
p
u
i
s

w
w
w
.
c
a
i
r
n
.
i
n
f
o

-

U
n
i
v
e
r
s
i
t
é

P
a
r
i
s

8

-



-

9
3
.
9
.
2
5
2
.
2
3
6

-

2
4
/
1
0
/
2
0
1
3

2
1
h
0
7
.

©

E
R
E
S

D
o
c
u
m
e
n
t

t
é
l
é
c
h
a
r
g
é

d
e
p
u
i
s

w
w
w
.
c
a
i
r
n
.
i
n
f
o

-

U
n
i
v
e
r
s
i
t
é

P
a
r
i
s

8

-



-

9
3
.
9
.
2
5
2
.
2
3
6

-

2
4
/
1
0
/
2
0
1
3

2
1
h
0
7
.

©

E
R
E
S



que tels, leurs prestations les installaient dans des rôles très variés : citoyens pendant la
manifestation pour la paix en Colombie, sportifs lors de leur participation aux cham-
pionnats de football de leur arrondissement, fils lors des manifestations de la fête des
mères et des pères ; acteurs de santé lors des réunions avec le Programme de santé men-
tale de la ville, etc. Ces échanges permanents avec l’extérieur ont aussi « réaffirmé les
sentiments d’appartenance
7
des membres du groupe
8
», l’appartenance étant admise
comme un des facteurs de protection pour la santé mentale dans de nombreuses études
publiées.
Un autre aspect est leur capacité à exercer une influence sur le système : ils ont ainsi
réussi à imposer leurs conditions à un allié qui aurait pourtant pu les phagocyter très
rapidement. Chemin faisant, le Programme de santé mentale de la ville a été obligé de
sortir de son rôle classique d’« ordonnateur, de prescripteur de soins » pour accepter une
forme plus équitable de relations avec un groupe d’usagers. Une fois ces relations ins-
tallées, un solide travail de partenariat a pu être réalisé pendant quelques années. Le
concept de « subvention » – qui marque le pouvoir et le contrôle de la relation par celui
qui « donne » l’argent – a été reformulé pour aller vers l’idée de complémentarité dans
laquelle plusieurs acteurs s’engageaient à se soutenir réciproquement dans un projet par-
tagé par tous.
Enfin, et même si l’approche communautaire se caractérise justement par son
absence de cadre théorique « universel », on retrouve ici les valeurs en général liées à la
dimension philosophique et politique du travail communautaire, à savoir « la démo-
cratie directe, la participation de chacun et le respect de la dignité des personnes, les atti-
tudes coopératives, la possibilité d’un changement vers un « progrès-développement »,
le sentiment d’appartenance comme indicateur d’action et enfin l’autonomisation des
communautés
9
». ■
« Los especiales », quand la prévention surgit au cœur de la communauté… 147
7. Sentiment d’identification avec un groupe, son système de valeurs et ses conduites, en les utilisant pour établir des liens avec les
autres et fixer des limites et des espaces communs.
8. Ana Maria Arbelaez (professionnel UCPI) et Ignacio Bustos (représentant du groupe « Les spéciaux »), La vida es una sola : Una
experiencia juvenil de construcción de paz en Ciudad Bolivar. Serie prevenir es construir futuro, n° 14, Unidad coordinadora de pre-
vención integral UCPI y Alcaldía mayor de Bogotá. Bogotá, 1995.
9. Brigitte Bouquet et coll., « Intérêt et limites du travail communautaire », dans Jacques Beauchard, Le tiers social stratégies et poli-
tiques de médiations, Ed. Réseaux, Paris, 1981.
Joubert Villes et toxicomanie 26/05/05 11:48 Page 147
D
o
c
u
m
e
n
t

t
é
l
é
c
h
a
r
g
é

d
e
p
u
i
s

w
w
w
.
c
a
i
r
n
.
i
n
f
o

-

U
n
i
v
e
r
s
i
t
é

P
a
r
i
s

8

-



-

9
3
.
9
.
2
5
2
.
2
3
6

-

2
4
/
1
0
/
2
0
1
3

2
1
h
0
7
.

©

E
R
E
S

D
o
c
u
m
e
n
t

t
é
l
é
c
h
a
r
g
é

d
e
p
u
i
s

w
w
w
.
c
a
i
r
n
.
i
n
f
o

-

U
n
i
v
e
r
s
i
t
é

P
a
r
i
s

8

-



-

9
3
.
9
.
2
5
2
.
2
3
6

-

2
4
/
1
0
/
2
0
1
3

2
1
h
0
7
.

©

E
R
E
S