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m

^79.,

LES JONGLEURS EN FRANCE

AU MOYEN AGE

DOXATIOX ALPHONSE PEYR.VT

Ce volume a été publié avec laide du fonds spécial mis à la

disposition de l'Ecole pratique des Hautes Etudes par Madame

la Marquise Arconati-Visconti en mémoire de son père Alphonse

Peyrat.

MAi:ii\. l'uoTAi I iii:ni:s, imi-iumkihs.

LES

JONGLEURS EN FRANCE

AU MOYEN AGE

PAR

Edmond FARAL

ANCIEN ÉLÈVE DE l'ÉCOLE NORMALE ET DE l'ÉCOLE DES HAUTES ETUDES

DOCTEUR ES LETTRES PROFESSEUR AGRÉGÉ DE l'uNIVERSITÉ

PARIS

LIBRAIRIE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR

O,

QUAI MALAQUAIS

1910

Tous droits réservés.

Cet ouvrage forme le

187'

fascicule de

la Bibliothèque

des

Hautes Études

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in 2010 with funding from

University of Ottawa

http://www.archive.org/details/bibliothquedel187ecol

BI15LIUT1IÈQIJE

DE LÉCOLE

DES HAUTES ÉTUDES

PUBLIEE SOUS LES AUSPICES

DU MINISTERE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

SCIENCES HISTORIQUES ET PHILOLOGIQUES

CENT QUATRE-VINGT-SEPTIEME FASCICULE

LES JONGLEURS EN FRANCE

AU MOYEN AGE

Par Edmond FARAL

PA lU S

LIRHAIRIE HONORE CHAMPION, ÉDITEUR

5,

QUAI MA LAQUAIS

1910

Tous droits réservés

Pk

A M. JOSEPH BEDIER

PROFESSETR

AU

COLLEGE

FIE

FRANCE

Hommage de respect et d'affectueuse gratitude.

AVANT-PROPOS

J'ai essayé, dans ce livre, de déterminer quelle part revient

aux jono^leurs dans la production littéraire de

leur temps et

quelle était leur condition. Sur le premier point, je. ne Pig-nore

pas, les conclusions auxquelles jai atteint sont assez indécises, pour deux causes principales : il m'était impossible de pousser

très avant létude intérieure des œuvres, d'où il y a pourtant beaucoup à attendre, mais qui eût dépassé singulièrement les

limites de mon sujet; et en outre, je me suis trouvé souvent fort

empêché

pour décider si tel auteur serait compté comme jon-

gleur, comme ménestrel,

ou comme clerc. Je pense, malgré

tout, être arrivé à quelques approximations, qui peuvent oiï"rir

un certain intérêt. Sur le second point, qui est la condition des

jongleurs,

la tâche était relativement plus aisée, et peut-être

m'en suis-je moins mal accjuitté.

Si j'étais arrivé,

en cette double recherche, à

des résultats

satisfaisants, on conçoit qu'on aurait

eu là un moyen

de saisir

d'une façon positive l'esprit de la littérature du moven âge. En

effet, une dépendance étroite lie les auteurs à la société ils

vivent. Et ce n'est pas à dire seulement que, si l'écrivain agit, il

subit ; que la

lumière qu'il rend, il l'emprunte; qu'il réforme son

milieu, aussi bien qu'il en est Je produit. Il n'est pas question

que de goûts, de sentiments, de principes, de

traditions, de pré-

jugés qu'il accepte ou

qu'il repousse. Mais, avant tout cela, il

faut tenir compte qu'il appartient à un certain état social, à une

classe, sur laquelle il ne saurait modifier à son gré le jugement

du monde. On^^^ne doit pas l'oublier quand, à distance, on prétend

déterminer la signification et la portée d'une œuvre. Si la réputa-

tion de-f auteurs s'échafaucU^ sur leurs œuvres, il est aussi vrai

do (lire (|uc

AVAN'l-PROPUS rcoiivro tloit um" honiu' part de son preslioe à celui

de lauteur : i-l lui-même, le prestii^-e de l'auteur tient autant

à l'idée que le publie se fait de son rôle qu'à la puissance intrin-

sèque de sa pensée. Cette idée est extrêmement variable. Le

poète a été, pour les Grecs, par exemple, un personnage presque

surnaturel, favori des dieux qui l'inspiraient; il a été, en France,

au xviii'' siècle, un ingénieux ajusteur de mots et de rimes ; il a

été, au XIX'' siècle, selon l'entbousiaste prétention des roman- tiques, le penseur qui éclaire l'humanité, le rêveur qui l'enchante.

Quelle a donc été, au moyen âge, l'attitude de l'opinion publique

devant l'écrivain? quel accueil a-t-il reçu? (|uelle place lui a-t-on

faite? 11 n'est pas indiiïérent de le savoir, puisque le sachant, on

sera à même de dire, avec

plus de précision et d'exactitude,

quels sont les éléments qui entrent à cotte époque dans la notion de littérature. (]"est une grande ambition do vouloir apporter la lumière en une question si complexe : le reproche de témérité qu'encourent ceux qui s'y risquent suffirait à les rendre sages,

s'ils ne croyaient pas que cette témérité porte en elle-même son excuse. C'est mon devoir (pour finir par le principal), de faire ici mes

remerciements à M. Antoine Thomas, auquel j'ai plus d'une rai-

son d'être reconnais.sant,

et à M. Mario

Roques, qui a bien

voulu relire après moi les épreuves et m'aider de ses conseils.

Je sais aussi ce que je dois à l'amitié de M. Lucien Ilerr, biblio-

thécaire de l'Ecole normale.

NOTE BIBLIOGRAPHIQUE

Les travaux qui intéressent le plus directement l'iiistoire des jongleurs

de France sont les suivants :

173S MuRATORi, Anliquitates italicae inedil aeci, sive Disserlaliones, etc.,

Milan, t. II, col. 831 ss.

De speclaculis el l'ud'is publiais médii aevi

(intéresse surtout l'Italie, mais aussi la France).

  • 1834 De la Rue (abbé), Essai historique sur les bardes, les jongleurs et les

trouvères normands et anglo-normands. Caen, 3 vol.

18^(6 Le Clerc (V.),

  • p. 88 ss.

dans

l'Histoire

littéraire

de la

France,

t.

XXIII,

  • 1875 ToBLER (A.), Spielniannsleben im alten Frankreich, dans « Ini neuen

Reich », p. 321 ss.

  • 1883 Lavoix (H.), fils, La musique au temps de saint

Louis, 2" vol.

du

Recueil de motets français, p. p. G. Raynaud, p. 353 ss. et 448 ss.

  • 1883 Freymond (E.), Jongleurs und ménestrels, diss. de Malle.

  • 1886 Nvrop (C), Storia deW epopea francesi, trad. da Gorra. Florence,

    • p. 275 ss.

  • 1889 ScHULTz iA.), Das hô/ische Leben zur Zeit der Minnesânger, 2'" éd.,

Leipzig, t. I, p. 565 ss. (intéresse TAUemagne et la France).

  • 1891 WiTTHOEFT (F.), « Sirventes Joglaresc ». Ein Blick auf das allfranzo-

sische Spielniannsleben (Stengels Ausg- und Abhand., l'asc. 88) (intéresse surtout la Provence, mais aussi la France).

  • 1892 Gautier (L.), Les épopées françaises, 2" éd., Paris, t. II, p. 3 ss.

  • 1892 Meyer (F.). Dié Slande, ihr Leben und Treiben, nach den altfranz.

Artus- und abenteuerromanen

fasc. 89), p. 89 ss.

(Stengel,

  • 1895 Bédier (J.), Les fabliaux, p. 347

ss.

Ausg. und

190U Hertz (W.i, Spielmannsbuch, 2"

éd., Stuttgart, p. i ss.

Ablulnd.,

  • 1903 Chambers (E.-K.), The mediaeval Stage, Oxford, t. I, p. 23 ss.

  • 1907 BoNiFACio (G.), Giullari e uomini di corte nel 200, Naples (intéresse

surtout l'Italie, mais aussi la France).

  • 1909 AuBRY (P.),

Trouvères et troubadours [Collection des Maîtres de la

musique, publiée sous la direction de J. Chantavoine , p. 157 ss.

On trouvera citées en notes, par chapitres, les études particulières qui

ne concernent qu'un point du sujet.

ERRATA

  • p. 4, n. 2. Giraut de Cambrai, lire de Cambrie.

  • P. 15, n. 1, et p. 5S, n. 2. Liorlglni

..

,

lire Le origini ..

  • P. 17, Galicie, lire Galice ; Agobert, lire Agobart.

  • P. 26,

p. 277, n" 29. Ilonorius d'Autun, lire d'Augsbourg.

  • P. 38, n. 8. Jean de Vignay a dû mourir bien avant 1370; Jacques de Varazze (de Voragine) est mort en 1298.

  • P. 43, n. Le concile de Cahors

..

,

lire Les statuts synodaux de

  • P. 49, n. 2. Lfl Bible de VAssomption

..

,

lire La Bible et rAssomption.

  • P. 49, n. 2. Hermann, lire llerman.

  • P. ï)l,n. 3. Keneilleworth

Warwick).

(Ardennesj, c.-à-cl. Konihvorlh (comté de

  • P. 52, n. 2. Gottfrid de Stablo, c.-à-d. Godcfroi de Stavelot.

  • P. 74. Alphonse d'Aragon, lire de Castillo.

  • P. 77, n. 3. Die/, und Bartsch, c.-à-cl.

Diez, 2«^ éd. revue par Bartsch.

  • P. 98, n. 2. Gishberti, lire Gisleberti.

  • P. 116, n. 2. Hamon de Muntaner, lire Ramon Muntaner.

  • P. 133, n. 1, supprimer Molinier.

  • P. 201, la reine Marie de France, lire la reine de France Marie de Hai-

naut.

  • P. 212, n. 2, p. 213, n. '>. Jahrbucher, lire Jnhrbuch.

  • P. 2o8, n. 1, ducis Austri, lire Austrie.

  • P. 289, n. 86. Hovedene, lire Hoveden.

  • P. 293, n" 122, Vâlre, lire Vaitre.

  • P. 297, n" 142. Durmar, lire Durmart.

  • P. n° 207. Gant on mangié, lire oui.

314,

  • P. 327, 293

...

la Senyera ..

terra salvament ..

ab ells.

Terra Salvaincnl ..

abells, lire ..

la

senyera ..

MAÇON, l'ROTAT KRERES, IMPRIMEURS.

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE I

ORIGIiNE DES JONGLEURS

Qu'est-ce qu'un jongleur ?

C'est la première question qui se pose au début d'un livre qui

prétend être une histoire des jongleurs, et elle ne laisse pas d'être

embarrassante. Supposons, en effet, que nous répondions ; «Un jongleur est un être multiple : c'est un musicien, un poète, un

acteur, un saltimbanque ; c'est une sorte d'intendant des plaisirs attaché à la cour des rois et des princes ; c'est un vagabond qui erre sur les routes et donne des représentations dans les vil-

lages ; c'est le vielleur qui,

à l'étape, chante de « geste » aux

pèlerins ; c'est le charlatan qui amuse la foule aux carrefours

;

c'est l'auteur et l'acteur des « jeux

» qui se jouent aux jours de

fête,

à la sortie de l'église ;

c'est le maître de danse qui fait

« caroler » et ballerles jeunes gens ; c'est le « taboureur », c'est

le sonneur de trompe et de « buisine » qui règle la marche des

processions ; c'est le conteur, le chanteur qui égaie les festins,

les noces, les veillées ; c'est l'écmer qui voltige sur les chevaux

;

l'acrobate qui danse sur les mains, qui jongle avec des couteaux, qui traverse des cerceaux à la course, qui mange du feu, qui se renverse et se désarticule ; le bateleur qui parade et qui mime le bouffon qui niaise et dit des balourdises ; le jongleur, c'est

;

tout cela, et autre chose encore » ; quand nous aurons fourni

cette longue définition,

nous n'aurons pas tout dit. On pourra

encore se demander : « Un jongleur, était-ce donc tout cela à la

Kahaf

..

Les jonii leurs ;iu moin'u 'kjc-

'

2

(.lIAlMTUi; PRKMILH

fois ? OU bien une appellation unique ne recouvrait-elle pas des

industries diiïérentes, et un jon<^leur n'était-il pas ou poète, ou

saltimbanque, ou musicien ? » Et encore : « Pour quelle époque

la définition vaut-elle ? Convient-elle à tout le moyen âge ? ou

bien faut-il la réserver à un instant particulier de l'histoire ?»

Ces deux questions nous avertissent qu'on doit introduire dans la

définition des distinctions d individus et d'âges : convient-elle

bien, en effet, telle quelle, à tous ceux que

nous nommons jon-

gleurs ? convient-elle même à un seul ? ne se pourrait-il pas

que

nous eussions créé

une entité, construit

une

sorte

de

chimère au moyen d'éléments rapportés et disparates ?

Nous nous garderons donc bien de donner dès le début une

définition du jongleur : ou plutôt nous en adopterons une, mais

seulement à titre provisoire : elle sera une définition d'essai, un

simple guide dans nos recherches, une approximation utile, qui

permettra d attendre ;

et nous

dirons que nous considérons

comme des jongleurs tous ceux qui faisaient profession de divertir

les hommes '.

Les scôps germaniques.

Les jongleurs naissent quand commence le moyen âge. G. Paris

remarque que « nous ne les trouvons pas expressément mention-

nés avant le ix*' siècle ^)), et ailleurs que les mots joculares

et

joculatores n'apparaissent pas dans le latin des clercs avant la

même date •^. Il convient donc de placer à peu près à cette époque

  • 1. Je reprends ici, en l'élargissant, la définition de Diez. Diez, Die Poésie

der Troubadours, p. 3i, désignait sous le nom de jongleurs « tous ceux qui

faisaient de la poésie ou de la musique un métier ». Mais il est évident ((ue

la formule est trop étroite et exclut la nombreuse catégorie des saltim-

banques, des acrobates et des faiseurs de tours, qui tous ont droit au titre.

  • 2. Manuel, 'M éd., p. 39.

  • 3. Esquisse hisl. de la litt. française,

p. 290, n. 25. Ce n'est pas à dire,

d'ailleurs, que les mois Joculalor el jocularis ne soient pas anciens dans la langue latine. Le premier est employé par Cicéron, ad Atticum, IV, xvi, 3,

à propos de Scaevola : « Huic joculatorem senem illum, ut noras, interesse

sane nolui » ; par t'irmicus Malernus, Mathesis, Vlll, 22 : c( Décima nona

pars canceris si in horosc. fuerit inventa, histriones faciet, pantomimos,

ac scaenicos joculatores »

; et on trouve /ocu/arj.s dans les décrets du con-

cile de Carlhage en l'année 398 (c. 60) : « Clericum scurrilem, et verbis lur-

pibus jocularem, ab officio relrahendum.

»

Mais dans ces

passages,

les deux mots sont [tris ou avec un sens très vague (Firmicus Maternus),

ORIGINE Di;S JONGLEURS

3

les débuts des jongleurs et de faire commencer là leur histoire.

Leur nom, sous la forme fran(;aise de jogleor ou sous celle de jocfler, n"a pas été hérité directement par le gallo-roman du vieux fonds de la langue latine. C'est un mot d'emprunt et dont on peut approximativement déterminer l'âge. On doit d'abord

noter que le c des îormes\d.iinesjoculato7' et jocularis est simple-

ment passé à ^ et que, contrairement à la règle générale, il ne s'est pas résolu en yod. Il fallait donc que, au moment la langue populaire s'empara du terme, l'évolution du c devant une consonne

fût un phénomène déjà accompli. A elle seule, l'indication est

assez précise pour permettre d'affirmer que les mots jogler et

jogleor

n'ont

pu entrer dans l'usage vulgaire

qu'au

début,

au plus tôt, du viu*' siècle, c'est-à-dire à l'extrême fin de la

période mérovingienne.

Ainsi, c'est au ix" siècle pour la première fois qu'on entend

parler des jongleurs, et d'autre part, il y a d'autres raisons qu'une

simple absence de témoignages pour croire que leur titre n'a pas

commencé à se répandre dans le monde avant le viii^ siècle. Mais

est-ce à dire

que, la chose naissant seulement avec le nom, les

jongleurs n'ont pas existé antérieurement ? On ne saurait le

soutenir. Ces jongleurs n'ont pas paru un beau jour à limpro-

viste. Si le soin de pourvoir à des intérêts immédiats et urgents

leur avait parfois laissé le loisir de songer à leurs ancêtres, ils

auraient pu, autant que marquis, comte ou duc, en citer de fort anciens et de fort prisés.

Cette antiquité de leur race, les critiques ne se sont pas fait

faute de la reconnaître, et ils se

sont

mis en peine de

leur

découvrir des origines lointaines. Mais ils ne se sont pas mis

ou avec valeur adjective. Ils ne désignent pas un état, une profession.

La chronique de la Novalèse,

il est vrai, raconte, III, 10, que, lorsqu'il

passa le mont Cenis en 773, Charlemagne était guidé par un chanteur,

auquel le texte donne le titre dejoculator. Mais Fauteur peut avoir commis

un anachronisme et employé prématurément un nom qui n'existait pas

encore à l'époque dont il parlait. Le moine de Saint-Gall, I, 33 [Mon.

Gerin. hist

..

Script., t. Il, p. 746) applique Tadjectif yocuiarts à l'art des

chanteurs profanes du temps de Charlemagne. II pai'le d'un clerc de l'em- pereur qui excellait dans la composition religieuse et laïque, «cantilenaeque

aecclesiasticae vel laicaejocularis ». Maison peut faire ici la même observa-

tion qu'à propos de la chronique de la Novalèse; si bien que, ni d'un texte

ni de l'autre, on ne saurait conclure à une mention certaine des jongleurs

au viii^ siècle.

4

CHAPITRE PREMIER

d'accord pour dire qui

sont ces aïeux qu'ils leur supposent.

L'abbé de la Rue prétendait que les jongleurs étaient en Gaule

les successeurs des bardes, transformés par le christianisme et

continués sous une autre

dénomination ' :

opinion qui,

en

Tabsence de preuve sérieuse, reste gratuite, isolée, et qu'il est

superflu de prendre en considération -. D'autres théories, mieux

fondées et mieux fournies d'arguments, mettent ces mêmes jon- gleurs en rapport tantôt avec les anciens chanteurs germaniques, tantôt avec les anciens mimes latins. Le plus généralement, ces

deux dernières façons de voir ont été combinées et reconnues chacune partiellement vraie. C'est une question de savoir si ce compromis est admissible.

Parlant de l'agrément que les gens de guerre trouvaient à la

poésie épique, G. Paris écrit : « A l'origine, plus d un de ces

hommes d'armes composait sans doute lui-même et chantait ces

chants épiques ; mais de bonne heure il y eut une classe spéciale

de poètes et d'exécutants. Ces hommes, héritiers en partie des

, musiciens ambulants et faiseurs de tours légués à la société nou-

...

scôpas francs, s'appelèrent en français joglers

comme les

velle par la société gréco-romaine 'K » On lit de même dans le

Spielniannshuch de W. Hertz, qui reproduit les doctrines cou-

rantes, qu'il V eut trois éléments essentiels, dont les jongleurs furent la combinaison : les chanteurs des peuples celtiques et

  • 1. Essai historique sur les bardes, les jongleurs et les trouvèi'es, t.

p. 107 ss.

I,

  • 2. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait aucune analogie entre l'état du barde et celui du jongleur; mais il n'y a pas de rapport histoi'ique. Sur les bardes, voy. H. Zimmer, Sprache und Literatur der Kelten itn allgerneinen, p. 49 ss.

{Die Kultur der Gegenwart, hgg. von Paul Hinneberg, 1, xi, 1). Ils for-

maient, chez les peuples celtiques, avec les druides et les vates, la classe

des lettrés. En Gaule, ils sont signalés, comme musiciens et chanteurs

épiques, par Diodore, Posidonius (dans Athénée), et Ammien Marcellin.

Leur fonction était de chanter des chants d'éloge ou des chants satiriques.

On connaît mieux leur situation dans le pays de Galles. Ils ont continué à y

vivre pendant tout le moyen âge. Ainsi, raconte Giraut de Cambrai, un

jour qu'il y avait fête, après le repas, chez un prince, « vir quidam linguae

dicacis, cujusmodi lingua britannica sicut et lalina bardi dicuntur », se pré-

sente dans la saHo et se met à chanter. Ils fleurirent du vu'' au xv« siècle,

maintenant les traditions cymri({ucs contre les Anglo-Saxons, |)uis contre

les Normands.

  • 3. Manuel, p. 38. Sur les scôps, voy. R. Merbot, Aesthetische Studien zur angelsâchsischen Poésie, Breslau, 1883 ; L.-II. Anderson, The ags.scop,

{Universilt/ of

|). O^il

ss.

Toronto Sludies, I, 1003) ; Hrando, (irundriss, 2" é(]., t. II,

ORir.iNE ni:s .lONr.r.ErRs

5

germains, les bouffons du monde ancien, et les clercs errants K

Ainsi, assure-t-on,

les jongleurs sont, en un certain sens, les

descendants des scôps.

Ces explications semblent d'abord claires ;

mais

elles sont

loin de l'être. Quand, reprenant les formules, on essaie de se

représenter d une façon concrète ce qu'elles expriment, on est

du premier coup fort empêché. Que signifie que les jongleurs

sont « héritiers en partie » des scôps ? Que signifie qu'ils sont la

combinaison de trois éléments ? Il faut bien en convenir, en

multipliant les fils, en prétendant rattacher les jongleurs à plu-

sieurs traditions, on embrouille singulièrement les

choses.

Comment s'est faite la fusion du type scôp et du type mime dans

le type jongleur ? Par quelle opération ? En fait, dans les affirmations que nous avons rapportées, il

faut entendre que les jongleurs sont héritiers des scôps en tant

qu'ils sont des poètes et des chanteurs épiques. «

Les poèmes

plus longs et plus exactement narratifs,

écrit G. Paris, étaient

faits et chantés par des hommes dont c'était la profession. Cette

profession existait chez les Germains ; nous en connaissons au

moins le nom anglo-saxon {scôp). En

Gaule, ce furent les jocu-

lares ou joculatores qui prirent la place de ces chanteurs d'épo-

pées ~.

)) Ramenée à ces termes plus précis, la proposition a

ceci de particulier, qu'au lieu de résumer des faits, elle paraît

surtout répondre à un besoin d'ordre et de logique. Les jongleurs

étant, pour une des parts les plus brillantes de leur activité, les

auteurs et les propagateurs des chansons de geste, le problème

de leur naissance n'est pas autre que celui de la naissance des

épopées : il n'en est qu'une

dépendance, une conséquence. La

théorie qui explique l'une, explique l'autre. Or, pour rendre compte de la formation de ces épopées, il y a des systèmes, dont les plus répandus leur assignent des sources guerrières et ger-

maniques. Nées dans les combats, échos des antiques conquêtes,

elles ont eu leur berceau au milieu des armées.

Les soldats

chantaient des cantilènes,

ils célébraient les

exploits des

chefs et la gloire des batailles : plus tard,

assemblées, organi-

sées, ces cantilènes formèrent les premiers récits épiques. Ces

  • 1. Manuel, p. 2.

b

f.iiAPiTRr pre:\iifr

relations une fois établies entre

les chansons de geste

et

les

anciens poèmes, que penser de celles qui unissent les récents jongleurs aux vieux chanteurs ? On nous le dit : « Les auteurs

dépopées sont des jongleurs, à la fois poètes et chanteurs ambu- lants, qui remplacent les guerriers de l'âge précédent, lesquels

chantaient eux-mêmes les chants qu'ils avaient composés '. » Gest implicitement affirmer que les auteurs ont eu la même

destinée que le genre et que. si l'épopée française est venue de Germanie, les jongleurs, eux aussi, en sont venus et sont donc

les descendants des scùps.

11 est bien évident que, ainsi présentée, l'explication relative

J\ l'origine des jongleurs vaudra exactement, sans plus, ce que vaut la théorie générale de 1 épopée, dont elle dépend et dont

elle ne fournit qu'un chapitre. Or on a montré récemment que

l'histoire de l'épopée telle qu'on avait accoutumé de la tracer est

inexacte sur plus d'un point. Les travaux de M. J. Bédier mettent en question un problème qu'on jugeait définitivement

re-

résolu et montrent la fragilité de beaucoup de résultats jusqu'ici

considérés comme acquis -. Mais, sans prendre dans le débat

qu'ils provoquent, un parti qu'il faudrait longuement justifier, on

peut affirmer que la théorie ancienne, en présence de faits et

d'interprétations nouvelles, est à refaire. S'il était vrai que les

chansons de geste aient un passé moins reculé qu'on ne croit

d'ordinaire ; qu'elles aient pu naître à une époque relativement

récente ; quelles aient pu se passer, pour se former, de récits

plus anciens, cantilènes héroïques, chants de guerre et chants

déloge ;

qu'adviendrait-il de cette filiation qu'on établit

entre l'ancienne épopée germanique et l'épopée française ? Et

alors, en l'état nouveau delà question, que penser des relationsdes

scôps et des jongleurs ? Le chapitre n'est-il pas menacé en même

temps que le livre, et, puisqu'il ne peut plus tenir sa place dans

un système qui chancelle, n est-il pas prudent de le reconstruire

à part? Ainsi, pour faire des jongleurs

les successeurs des scôps, il

ne suflit pas de dire que les uns et les autres chantaient des épo-

pées. Il reste à se demander si, indépendamment dos rapports

extérieurs, des rapprochements généraux, théoriques et litté-

  • i. G. Paris, Histoire po(''tiqw' de Charlemaçjne, p. H.

  • i. Li-s lt';/p/)(Jes ('pirfiirs,

Paris. Cliampion, 1908, t. I ol II.

ORlCrTNE DES JONrxT.Eims

7

raires,

on peut alléj^^ier des

faits,

qui

prouvent des

scôps aux

jongleurs une filiation, une

succession réelle '. C'est à

faut répondre par la négative, étant donné ce que nous

quoi il

savons

des anciens scôps.

C'était un usage très ancien parmi les peuples germaniques de

célébrer par des poèmes la vaillance des héros - ; mais ces poèmes,

dont la forme est tout

à fait inconnue, étaient

chantés par des

chanteurs guerriers et non par des chanteurs de profession 3,

1. Il faut

signaler une opinion que

défend M. Chambers

dans son

Mediaeval Stage, t. I, p. 65 ss. 11 ne s'agit plus pour M. Cliambers de savoir d'où viennent les jongleurs épiques : il s'agit d'expliquer comment il se

fait que, parmi l'innombrable peuple des jongleurs, les uns ont été de

médiocres, vils et méprisés baladins, tandis que les autres ont ea une dignité qui les a fait considérer et haut placer dans l'opinion publique. Le

critique examine donc la question, et, prenant un parti intermédiaire entre

celui de Percy et celui

de Ritson, qui faisaient ressortir, l'un le rôle élevé

des jongleurs {Relique>t of old englinh Poefry, p. xiii ss.), l'auti-e leur mîa-

m'ie {On theancienteng lis h Minxfrels dans AncientSongs and Ballach el Disser-

tation on romance and Minstrelsy dans AncienI english nietrical Romances), il constate dans la nature du jongleur une contradiction qui se résout aisé- ment selon lui si on a égard à sa double origine : fils des scôps, il est grand ;

fils des mimes, il est plein de bassesse. Mais il est trop certain

qu'une

théorie de ce genre, avec ses ambitions historiques, n'a qu'une portée

littéraire. M.