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Claude Lévi-Strauss L'homme de L'Homme In: L'Homme, 1997, tome 37 n°143. Histoire d'homme Jean Pouillon.

L'homme de L'Homme

In: L'Homme, 1997, tome 37 n°143. Histoire d'homme Jean Pouillon. pp. 13-15.

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Lévi-Strauss Claude. L'homme de L'Homme. In: L'Homme, 1997, tome 37 n°143. Histoire d'homme Jean Pouillon. pp. 13-15.

: 10.3406/hom.1997.370287 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hom_0439-4216_1997_num_37_143_370287

A

L'homme de U Homme

par

Claude Lévi-Strauss

Je connaissais à peine Sartre, un peu Simone de Beauvoir, beaucoup mieux Merleau-Ponty car mes échecs au Collège suivis par sa propre élection nous avaient curieusement rapprochés. Avec l'équipe des Temps Modernes, je ne me souviens pas avoir eu des rapports, et je ne sais plus qui — peut-être Simone de Beauvoir — m'assura, quand je revins des États-Unis, que la revue m'était ouverte. J'y donnai trois articles en 1949, 1952, 1955 respectivement. En 1956 parut dans les Temps Modernes un texte signé d'un nom nouveau pour moi. Jean Pouillon me dit plus tard l'avoir écrit à l'instigation de Sartre, non sur Tristes Tropiques comme celui-ci le suggérait, mais — le sujet, un an après la sortie du livre, sentant un peu le réchauffé — sur l'ensemble de ce que j'avais publié jusque-là. Si l'article me fit forte impression, ce n'est pas qu'il fût prodigue en louanges propres à conquérir un auteur. Sur un ton impassible, Pouillon décri vaitet analysait ce que j'avais voulu faire. Son exposé était si clair, si net, si riche d'intuitions sur les voies où je m'engagerais par la suite que j'ai choisi parfois de le citer plutôt que de m' expliquer moi-même : ce que j'aurais pu dire était mieux formulé par lui. Nous nous rencontrâmes, début d'une longue association qui, pour être comprise, oblige à remonter plus haut. En 1950, encore au Musée de l'Homme, je voulus lancer une collection sans périodicité régulière intitulée L'Homme et sous-titrée Cahiers d'ethnologie, de géographie et de linguistique. Les éditions Hermann offraient pour port d'attache leur série des Actualités scientifiques et industrielles qui comptait déjà plus de mille numéros. Mais la maison connut des moments difficiles : après un premier cahier la tentative avorta. Quand je fus élu au Collège de France en 1959, et qu'avec le soutien des cinquième et sixième sections de l'École pra tique des hautes études, je créai le Laboratoire d'anthropologie sociale, je repris le projet sous une forme plus ambitieuse : L'Homme deviendrait le titre d'une

L'Homme 143, juil.-sept. 1997, pp. 13-15.

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revue que complémenteraient les Cahiers en accueillant des textes trop longs pour y être publiés, mais pas assez pour faire un livre. Pouillon venait d'accomplir sa première mission en Afrique. Depuis notre rencontre, il fréquentait mon séminaire de l'École. Je lui proposai de prendre en main ce projet où la revue tenait la place principale. Il y était doublement pré paré par une expérience déjà longue des Temps Modernes et par ses fonctions de rédacteur des comptes rendus analytiques à l'Assemblée nationale. Il accepta et je nous revois tous les quatre — Jean Pouillon, Isac Chiva, Edna Hindie Lemay qui assurait le secrétariat et moi — incommodément assis à des bureaux qu'il avait fallu caser dans l'espace exigu d'une ancienne salle de bains où des moignons de tuyauterie émergeaient du sol carrelé. Cela rendait les déplace mentsencore plus malaisés ; on recevait les visiteurs sur le palier. Pendant long temps, je me suis imaginé que cette salle de bains avait été celle d'Emile Guimet, illusion romanesque à laquelle il me fallut renoncer quand je sus que l'annexe du Musée Guimet (alors mise par celui-ci à la disposition de la ci nquième section de l'École pour y créer un Centre d'études religieuses), dont nous occupions le deuxième étage, était un ancien hôtel particulier construit en 1913 par un banquier. Le bâtiment, passablement dégradé, a retrouvé sa splen deur depuis que le Musée le consacre à une présentation du panthéon boud dhique japonais. Certains s'étonnèrent qu'un proche de Sartre, membre de la direction des Temps Modernes, devînt le principal responsable d'une entreprise très éloignée des positions existentialistes. Sartre, m'assura Pouillon, n'y voyait nul inconvén ient,et j'y trouvai moi-même le bénéfice d'un concours dont je connus vite le prix. Mais c'est seulement quand, à l'occasion de sa réédition, je lus le premier livre de Pouillon que je perçus clairement les raisons qui rendaient cette double appartenance tout à la fois possible et naturelle. Car Temps et roman situe une matière existentielle dans une optique structurale. Les romans auxquels il prête attention sont ceux-là mêmes qui façonnèrent la sensibilité d'une génération :

Balzac, Stendhal, Dostoïevski, Proust certes ; mais aussi Joyce, Kafka, Dos Passos, Faulkner, Hemingway. Or Pouillon s'intéresse moins aux rapports de l'œuvre avec la personne de l'auteur, ou avec la subjectivité du lecteur, qu'aux rapports que les œuvres entretiennent les unes avec les autres. Il distingue des types. En atteignant derrière les particularités de chaque œuvre sa structure pro fonde, il se met en mesure de dégager des invariants. Dès sa jeunesse, Jean Pouillon englobait dans sa vision des perspectives qui, à d'autres, auraient paru incompatibles. Lui se sentait parfaitement à l'aise dans les deux. Vue rétrospectivement et comparée à celle de Pouillon, la part que j'ai prise à L'Homme m' apparaît insignifiante. Je conçus le projet, mais, par la suite, je me bornai à obtenir de la complaisance d'Albert Skira une maquette de couver tureoù figurerait la vignette — on dirait aujourd'hui le logo — que j'étais allé chercher dans l'ouvrage de S. K. Lothrop : Codé. An Archaeological Study of

m'CentralinspirantPanamadepuis(Cambridge,toujours un goûtMass.,trèsPeabodyvif. Le motifMuseum,de la 1942,fig. 922(vol.vol.),2,cetp. 53)art

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identifié par l'auteur à un dieu Tortue bicéphale, offrait un moyen inattendu de rappeler qu'en français le masculin est le genre non marqué et que le titre de notre revue, L'Homme, recouvre en fait les deux sexes. Sur les épaules de Pouillon tomba d'abord la charge du travail administratif : démarches auprès du CNRS et de l'EHESS pour l'octroi des sub

ventions, négociation des contrats avec les éditeurs successifs, discussions avec l'imprimeur, solution des innombrables problèmes techniques posés par la

confection d'une revue

gulière qui faisait un des charmes de la maquette Skira vint à manquer ; il fallut trouver un succédané. Puis, à l'occasion du passage de la revue chez un diffu seur, on adopta avec le volume XXV une couverture d'un style nouveau. Assisté par le Conseil de rédaction et ses deux fidèles collaboratrices, Pouillon assuma ces tâches multiples auxquelles s'ajoutaient celles encore plus absor bantes de la préparation et de la mise en forme de chaque livraison. Quand j'embrasse du regard les deux mètres linéaires qu'occupent à ce jour les cent quarante-deux numéros parus de la revue et les quelque trente Cahiers, je perçois en quelque sorte physiquement l'énormité du labeur que L'Homme a requis de Pouillon. De ces vingt mille à trente mille pages, il en est peu sur les quelles, avant de les envoyer à l'impression, il ne se soit penché pour signaler à leurs auteurs des obscurités, des impropriétés, des maladresses et leur suggérer des corrections. Par ses conseils, son insistance au besoin, il les rappelait à la clarté, la netteté, l'élégance d'expression dont ses propres écrits nous offrent le modèle. Car, que l'on confronte les façons dont Jean Pouillon s'est exercé sur les matières les plus diverses : l'œuvre d'un célèbre contemporain dans sa pré face à la traduction française de Political Systems of Highland Burma d' Edmund Leach ; le traité d'un précurseur trop oublié, avec ses commentaires sur Jean-Nicolas Démeunier ; ou bien ses propres études de terrain, ainsi sur les idées religieuses des Dangaleat : on y reconnaît toujours le même souci exemp laire d'aller au fond des choses. Ces qualités intellectuelles et morales hors pair sont la marque de Jean Pouillon. Elles ont fait que pendant près de quarante ans, à la tête d'une revue qu'il tint largement ouverte sans distinction de nationalité, d'attache universit aireou d'école de pensée, il put être parmi nous la conscience vigilante des eth nologues.

Ainsi, après le volume XVIII, le papier de texture irré