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Bulletin d’Accusation No 5

Jean-Baptiste Gatete

Jean-Baptiste Gatete
En Liberté en Tanzanie ?
Ce Bulletin d’accusation cherche à redoubler les efforts visant à traduire Jean-Baptiste Gatete en
justice. Aux rangs des leaders du génocide du Rwanda de 1994 toujours en liberté, Gatete occupe
une place de premier plan. Nombre de Rwandais le tiennent pour un extrémiste notoire et un
génocidaire convaincu. Les allégations selon lesquelles des milliers de Tutsis ont été tués devant lui
et sur ces ordres ne sont aucunement réfutées. La majorité des Tutsis de Murambi, Byumbala
commune d’origine de Gateteont été massacrés dans la semaine qui a suivi la mort du Président
Habyarimana. Dans ces communes, le génocide s’est déroulé en un éclair. Jean-Baptiste Gatete est
accusé d’avoir été à la tête des tueurs à Murambi et dans la région de Kibungo. A la différence de la
plupart des architectes du génocide, Gatete ne figurait pas parmi les autorités militaires ou
gouvernementales de l’époque, mais il était une personnalité terriblement influente, redoutée par
nombre des résidents de sa localité.
En 1994, Gatete était fonctionnaire à Kigali, au ministère de la Famille et la Promotion de
la Femme. Mais il n’avait été transféré à ce poste que quelques mois plus tôt et il avait auparavant
occupé le poste de bourgmestre (maire) de la commune Murambi pendant plus de dix ans. C’est
seulement parce que de multiples rapports faisant état de sa participation à des persécutions et à de
brutales attaques contre des Tutsis avaient fini par embarrasser le gouvernement qu’il avait
finalement été démis de ses fonctions. En qualité de bourgmestre, Gatete avait progressivement
gagné un énorme pouvoir dans la région et il avait établi la milice locale. De ce fait, il fut en mesure
d’organiser le génocide immédiatement, de façon méthodique, en sachant convaincre la population
d’y prendre part. Non seulement les interahamwe s’en remettaient à Gatete mais les officiers
militaires, les administrateurs locaux et les civils respectaient son autorité et souscrivaient à l’ordre
du jour génocidaire qu’il avait décrété pour l’ensemble de la région. Dans le monde d’aujourd’hui,
rares sont les individus qui ont autant de sang sur les mains que Jean-Baptiste Gatete.
Bien qu’il n’y ait à ce jour aucune confirmation de l’endroit où se trouve actuellement
Gatete, il existe de fortes présomptions qu’il vit en Tanzanie, qu’il s’est converti à l’Islam et qu’il a
adopté un nom musulman. Ces allégations doivent faire l’objet d’une enquête et elles devraient
préoccuper les autorités et le peuple de Tanzanie mais surtout le Tribunal pénal international pour
le Rwanda (TPIR), lui-même basé en Tanzanie. Gatete est déjà bien connu des autorités
tanzaniennes du fait de son bref mais sanglant séjour au camp de Benaco de mai à juin 1994.
Comme le démontre clairement ce Bulletin d’Accusation, il est urgent que Gatete soit identifié et
appréhendéil existe un grand nombre de témoins oculaires prêts à témoigner contre lui, y compris
certains des hommes qui travaillaient à ses côtés.

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Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

Résumé

Jean-Baptiste Gatete se préparait au génocide bien avant avril 1994. Il avait si bien préparé le terrain
qu’en cinq jours à peine il fut en mesure de mettre en oeuvre une campagne très réussie dans sa
commune natale de Murambi, Byumba1. Il transféra ensuite ses talents meurtriers à la préfecture
voisine de Kibungo où il organisa un génocide tout aussi réussi dans nombre de communes—y
compris Kayonza, Muhazi et Rukira—à la vitesse de l’éclair. Il continua d’inciter les Hutus à tuer les
Tutsis jusqu’au bout, exhortant les réfugiés qui fuyaient vers la Tanzanie à démasquer et à assassiner
tous les survivants. Le fait que quelques Tutsis aient survécu dans la région est uniquement dû à la
défaite militaire des forces du gouvernement par le Front patriotique rwandais (FPR), à Murambi
d’abord, le 14 avril puis à Kibungo, le 29 avril. Gatete rallia l’exode massif vers la Tanzanie et
traversa la frontière vers la fin avril. Très vite, il devint l’un des chefs des interahamwe en exil au
camp de Benaco où il les incita vivement à parachever le génocide en assassinant les Tutsis et les
Hutus mariés à des Tutsies. Telle était la notoriété de Gatete que les autorités tanzaniennes essayèrent
de le chasser de Benaco à la fin de juin 1994, lui et 13 autres miliciens. Son arrestation provoqua une
émeute au sein des réfugiés qui, selon les propos de l’un d’entre eux “considéraient Gatete comme leur
chef et leur protecteur”. Il fut détenu pendant un mois environ avant d’être relâché. Son séjour en
prison ne changea rien. Un autre ancien réfugié remarque : “Après sa libération, Gatete a agi comme
s’il était le chef de la milice et le chef des réfugiés du camp de Benaco”. Le Haut Commissariat des
Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) a été jusqu’à procurer un avion pour assurer son transfert au
Zaïre afin de calmer la situation mais il s’est avéré impossible de déterminer avec certitude les
mouvements de Gatete depuis ce transfert.

Un passé empreint de violence

Gatete, fils de Nzabonariba et Mukarubibi, est né en 1951 dans la cellule Karambo, secteur Rwankuba
à Murambi. Il fut élève à l’école primaire de Byumba puis il fit son cycle secondaire au collège Saint-
André à Nyamirambo, Kigali qu’il acheva en 1973. Il étudia ensuite à l’université de Louvain la
Neuve en Belgique où il obtint un diplôme d’ingénieur agronome. A son retour au Rwanda, en 1978, il
fut nommé au poste d’inspecteur des travaux à Nyagatare dans le cadre d’un projet pour le
développement rural de la vallée de Mutara. C’est à Mutara que Gatete fit connaissance de l’entourage
du Président Habyarimana et de plusieurs personnalités influentes du nord du pays qui allaient bientôt
l’introduire à la scène politique. En 1982, il fut nommé bourgmestre de Murambi.
Bien avant le génocide, Gatete était déjà un homme pour le moins intimidant. Avec le
physique d’un garde du corps, c’était une force de la nature qui excellait en karaté ; toutes les
conversations à propos de Gatete sont dominées par des références à un passé violent. L’un après
l’autre, les témoins évoque par le menu les attaques qu’il infligea sur des individus, quelle que soit
leur ethnie, le pillage des foyers et l’incarcération de ses soi-disant ennemis, réels ou fictifs. Osuald
Rutaganira, soldat détenu pour complicité de génocide, explique que “Gatete déstabilisait les gens en
créant des conflits, un climat d’anxiété, de peur et une mentalité de supériorité et d’infériorité.”2 Il était
surnommé “Rucyahana” qui signifie agressif et brutal. Les personnes plus âgées qui le connaissaient
du temps où il était élève à Murambi parlent de son comportement agressif lorsqu’il était enfant, sa
tendance à toujours chercher la bagarre et à tabasser ses camarades durant les classes de sport, ce qui
lui valut le surnom de “Néron.” Le mandat prolongé de Gatete au poste de bourgmestre lui permit de
consolider son pouvoir à Murambi. Au départ, il s’avéra un bourgmestre des plus entreprenants ; il

1
La préfecture de Byumba n’existe plus et Murambi fait maintenant partie de la préfecture de Umutara, comme
c’est le cas de la plupart des communes mentionnées dans ce rapport. Mais puisque les événements détaillés
dans ce rapport se sont déroulés en 1994, les références à Byumba sont maintenues pour minimiser les
confusions.
2
Témoignage recueilli le 17 mai 1997.

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Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

équipa Murambi de bon nombre d’infrastructures de base, construisant des écoles primaires modernes,
des dispensaires et remettant à neuf la place du marché. Il introduisit également des services postaux,
un système téléphonique et un programmes d’alphabétisation pour les jeunes qui n’avaient pas pu aller
à l’école primaire. Le tenant pour un bourgmestre modèle, le Président Habyarimana rendit plusieurs
fois visite à sa commune. Mais la loi que Gatete imposait à Murambi se caractérisait également par
une violence physique extrême à l’encontre des résidents, sans la moindre provocation. Certaines
personnes furent tuées et d’autres gravement blessées. Il avait recours à des incarcérations arbitraires ;
des travaux forcés ; l’imposition frauduleuse d’amendes. Gatete avait la réputation de boire sans
modération, de faire souvent preuve d’un comportement agité et d’être motivé par l’appât du gain.
Hormis sa loyauté farouche envers le parti du Président Habyarimana, le MRND3, Gatete était
également réputé pour sa profonde aversion des Tutsis, qui se traduisait au mieux par une véritable
antipathie physique. 4 Il ne faisait pas de secret de cette aversion. L’un de ces premiers actes au poste
de bourgmestre en 1982 fut de réaliser un recensement des Tutsis ayant de fausses cartes d’identité
hutues et de forcer toute personne en possession d’un faux de changer ses documents. Gatete
empêchait les Tutsis d’obtenir un emploi au sein des autorités locales ; il harcelait ceux qui y
travaillaient et il refusait de leur délivrer les documents normalement émis par le bureau communal,
les obligeant ainsi à se rendre dans d’autres communes pour obtenir leurs cartes d’identité, passeports
et certificats. Lorsque les barrages routiers furent institués après octobre 1990, les Tutsis éprouvèrent
des difficultés à obtenir des laissez-passer leur permettant de se rendre à l’extérieur de Murambi, ce
qui engendra de graves problèmes pour ceux qui travaillaient dans d’autres communes et pour les
étudiants des écoles secondaires avoisinantes. De fait, son hostilité envers les Tutsis et les détracteurs
du MRND a encore monté d’un ton suite à l’invasion du Rwanda par le FPR en octobre 1990 et à
l’introduction d’un régime politique pluripartiste en juin 1991. Lors d’un incident particulièrement
horrible, il ordonna l’arrestation de 16 Tutsis en octobre 1990, les accusant de soutenir le FPR. Ils
furent torturés puis transférés à Byumba ; ils moururent enterrés vivants, leur tombeau recouvert de
charbon incandescent. 5
En 1991, les menaces de Gatete devinrent encore plus meurtrières lorsqu’il rallia le nombre
croissant de représentants du gouvernement chargés de recruter, d’armer et de former les interahamwe.
Certaines recrues étaient des employés du bureau communal, d’autres étaient des ouvriers non
qualifiés ou encore des délinquants. Le chef de sa police communale, Munyakazi, enseigna aux
hommes comment se servir de fusils dans une vallée proche du lac Muhazi. Gatete se servait des
interahamwe pour attaquer la population, pour perturber des réunions par des jets de pierres, pour
intimider et insulter ses opposants et les Tutsis en général, pour mettre leur foyer et leurs bananeraies à
feu et à sang. Gatete en personne et les miliciens qu’il avait recrutés et formés, matraquaient
fréquemment des Tutsis ou les membres hutus des partis d’opposition. Certains d’entre eux furent
assassinés. Nombre d’entre eux durent endurer des nuits et des jours entiers dans la brousse ; certaines
des victimes quittèrent purement et simplement la commune pour s’installer à Kibungo ou Kigali.
Jean de Dieu Mwange succéda à Gatete au poste de bourgmestre quelques mois avant le
génocide. Il occupait le poste d’assistant bourgmestre depuis août 1992. Il admet avoir fait partie des
jeunes gens formés par Gatete.

Gatete était un extrémiste bien connu. Il avait une haine très renforcée des Tutsis. Depuis 1993 il avait
commencé à former une milice. De jeunes gens étaient formés dans la défense civile à (Ntete-
Nyabisindu). Ils apprenaient à utiliser les fusils. Gatete a recruté ces jeunes gens dans chaque secteur à
Murambi ; j’étais l’un d’entre eux. Au départ, il était question de s’entraîner et de se préparer à
combattre les militaires du FPR. Nous n’avions aucune idée que le génocide se préparait, mais une telle
idée ne me surprendrait pas maintenant. Il y avait beaucoup de tensions ethniques. En plus, Gatete était

3
Le Mouvement National Républicain pour la Démocratie et le Développement.
4
Aloys Sankara, homme d’affaires du secteur Gakenke, soutient que Gatete avait l’habitude de tenir les propos
suivants en public : “Je hais les Tutsis. Même mon chien les hait. Même mon chat les hait. Même les vers dans
mes intestins les haïssent.” Témoignage recueilli le 20 février 1997.
5
Parmi les victimes figuraient Jonathan Sebusandi, responsable de la jeunesse à Murambi ; Thomas Kagabo,
auxiliaire médical à Kiziguro ; François Ntashaje, commerçant de Kiramuruzi ; Innocent Kirombe, autre
commerçant de Kiramururzi ; Valens Kaburame ; Alphonse Munyeshuri ; Ndoli et Rwabuneza du secteur
Nyabisindu.

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Jean-Baptiste Gatete

familier à l’entourage de Habyarimana et aux politiciens qui le supportaient. Par exemple, il était l’ami
personnel d’Augustin Bizimana, le ministre de la Défense. Il était un personnage familier à tout le
monde.6

Les plaintes formulées à l’encontre de Gatete ne cessèrent d’augmenter et les critiques


virulentes, émanant de partis politiques, des médias et de groupes nationaux ou internationaux pour la
défense des droits de l’homme devinrent une source d’embarras pour le gouvernement. Les choses se
précipitèrent en juillet 1992 dans le secteur Rwankuba. Des membres du parti libéral (PL) et du
Mouvement démocratique républicain (MDR) organisèrent des manifestations anti-Gatete. Il y
répondit en déchaînant une véritable meute armée d’interahamwe sur les manifestants ; ils leur
infligèrent de graves blessures, incendièrent leurs maisons et les forcèrent à trouver refuge dans une
paroisse catholique.
Gatete fut démis de ses fonctions à la fin de 1993. Le 29 novembre 1993, il fut remplacé par
son loyal député, Jean de Dieu Mwange, qu’il avait lui-même recruté, recommandé pour le poste et qui
était natif de la même cellule. Gatete fut nommé responsable des affaires sociales au ministère de la
Famille et la Promotion de la Femme, dirigé par Pauline Nyiramasuhuko, qui aujourd’hui attend d’être
jugée à Arusha pour son rôle dans le génocide de Butare. Le fait que Gatete n’ait jamais été puni par le
régime d’Habyarimana, mais qu’il ait bien au contraire été maintenu à un poste de fonctionnaire, qu’il
ait bénéficié d’une escorte armée et ait été autorisé à exercer son autorité, même de façon officieuse,
est encore un exemple de la tradition d’impunité qui voulait qu’en 1994 nombre de Rwandais
finissaient par conclure que le meurtre d’un Tutsi était un devoir et une manoeuvre politique avisée,
certainement pas un crime.
Les nouvelles fonctions de Gatete n’avaient guère de poids ; il passait le plus clair de son
temps à Murambi et lorsqu’il se rendait à Kigali, il revenait toujours à Murambi, escorté de soldats. Il
était beaucoup plus redouté que Mwange qui, malgré sa promotion, était perçu, selon les propos de
nombre de résidents de Murambi, comme son sous-fifre et sa “marionnette”. Jean-Léonard
Sekanyange soutient que “Mwange continuait d’être l’instrument de Gatete tant et si bien que
personne ne réalisait que c’était lui le bourgmestre. C’est Gatete qui était perçu comme le
bourgmestre.”7 Il continua donc de diriger les interahamwe et la commune de Murambi en général. Il
présidait les réunions des interahamwe dans le centre d’affaires de Kiramuruzi. Gatete et Mwange
étaient toujours ensemble et chaque décision prise par Mwange était présumée avoir reçu l’aval de
Gatete. A quel point les choses étaient les mêmes à Murambi devint tristement manifeste la nuit de la
mort du Président Habyarimana, lorsque, presque instantanément, Gatete s’imposa comme le leader
incontesté non seulement de Murambi, mais aussi de Kibungo.

Jean-Baptiste Gatete est accusé des crimes suivants, entre autres :

• Avoir organisé et présidé la réunion de la nuit du 6 avril lorsque furent prises des décisions
cruciales concernant le génocide de Murambi ;
• Avoir encouragé les tueries dans son secteur de résidence, Gakoni, la nuit du 6 avril, pour signaler
le début du génocide ;
• Avoir armé les interahamwe et autres civils de Murambi, leur procurant des moyens de transport et
les encourageant à massacrer les Tutsis dans toute la commune ;
• Avoir travaillé en étroite collaboration avec les officiers militaires en chef et les autorités civiles
impliqués dans le génocide de Murambi et Kibungo ;
• Avoir forcé 150 réfugiés à quitter l’orphelinat de Gakoni pour gagner la paroisse de Kiziguro le 9
avril ; deux jours plus tard, la plupart d’entre eux trouvèrent la mort lors d’un massacre orchestré
et mis en oeuvre par Gatete ;
• Avoir transporté des soldats et des miliciens à la paroisse de Kiziguro à Murambi le 11 avril afin
d’y massacrer plus de 2 000 réfugiés. Gatete a désigné les hommes cultivés aux interahamwe . Il a
ensuite assisté, sans intervenir, au massacre de ces hommes et de leur famille par la milice.

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Témoignage recueilli le 29 juin 1999.
7
Témoignage recueilli le 10 mai 1997.

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Jean-Baptiste Gatete

• Avoir coopéré avec le bourgmestre de Kayonza, le chef de la gendarmerie de Rwamagana et le


chef du détachement militaire de Kayonza afin de planifier et de diriger le massacre de plus de
4 000 réfugiés tutsis à la paroisse de Mukarange, commune de Muhazi, les 11 et 12 avril. Gatete a
assisté en personne à la totalité du massacre.
• Avoir encouragé les miliciens de la commune de Rukira à assassiner des femmes, des enfants et
des personnes âgées tutsis qu’ils avaient jusqu’alors décidé d’épargner ;
• Avoir érigé des barrages routiers tout le long des communes de Kibungo jusqu’à la frontière
tanzanienne et avoir donné l’ordre à la milice d’identifier et de tuer tout survivant tutsi et certains
opposants hutus cherchant à fuir en Tanzanie ;

Chef d’état-major - A la tête des génocidaires de Murambi et Kibungo


Les principaux alliés de Gatete en 1994 comprenaient des militaires de haut rang, tels que le Lt. Col.
Léonard Nkundiye8, chef des opérations militaires à Mutara et le Col. Pierre-Célestin Rwagafilita,
officier en retraite chargé de la “défense civile” à Kibungo9. Le bourgmestre de Muvumba, Onésphore
Rwabukombe, est décrit par nombre de prisonniers de Murambi et de Kibungo comme “le bras droit”
de Gatete. Rwabukombe a fui les combats de Byumba en 1990/1991, avec presque toute la population
de sa commune, pour s’installer à Ngarama, Mutara. En février 1993, Rwabukombe et les résidents de
Muvumba ont gagné les camps de Bidudu à Murambi et ont forgé des liens étroits avec Gatete.
Rwabukombe est accusé d’avoir armé la population civile. Il y avait aussi des personnes déplacées de
la commune de Kiyombe qui vivaient dans les camps de Bidudu. Pierre-Claver Ngamije, paysan
originaire de Rwankuba, raconte avoir été harcelé par Gatete en raison de son soutien du MDR. Il
explique que ces personnes déplacées “endossaient pleinement l’idéologie génocidaire prônée par
Gatete. C’est ce qui explique leur zèle pendant le génocide ; Gatete avait fortement rehaussé leur prise
de conscience politique.”10 Le successeur de Gatete, Mwange, est d’accord et précise “le génocide
n’aurait pas été aussi tragique à Murambi si ces personnes déplacées n’avaient pas été là.”

Les nordistes voulaient une revanche sur les Tutsis, sous prétexte que les Inkotanyi qui les avaient
chassés de leurs terres étaient les Tutsis. Gatete vivait parmi eux et était considéré comme leur chef.
Même avant le génocide, Gatete tenait souvent des réunions au camp de Bidudu. Les tueries
commençaient dès que ces déplacés de Kiyombe et Muvumba arrivaient quelque part. Ils ont beaucoup
œuvré pour inciter les habitants de Murambi à tuer les Tutsis. Les résidents de Murambi n’auraient pas
daigné le faire d’eux-mêmes. Ils savaient bien qu’il y avait officiellement 30 000 Tutsis sur une
population totale de 80 000. Les réfugiés de Kiyombe et Muvumba leur avaient dit : “Si vous n’y
participez pas, vous mourrez avec eux.” Gatete avait trouvé en eux des alliés loyaux.

D’après Mwange, “le bourgmestre de Kibungo vouait une adulation sans borne à Gatete. C’est
comme ça qu’il a réussi aussi facilement à les faire collaborer avec lui.”

Gatete avait l’habitude de présider les réunions de la milice à Kibungo. A Kabarondo, par exemple, il
avait présidé la réunion décidant de l’attaque de la milice sur Rutagara vers le 20 avril, où le FPR venait
juste de s’installer.

Gatete fut en mesure d’imposer son pouvoir facilement à Kibungo car la région avait perdu
son propre préfet. Godefroid Ruzindana, membre du Parti social démocrate (PSD) était l’un des très
rares préfets opposés à la politique de génocide. Il fut tenu à l’écart et assassiné à la mi-avril à
Kibungo. Son remplaçant, Anaclet Rudakubana, resta à Birambo, Kibuye, comme sous-préfet pendant

8
Le Lt. Col. Léonard Nkundiye, ancien commandant de la Garde présidentielle, a été par la suite nommé
commandant de la base militaire à Kanombe. Après le génocide, il est devenu l’un des dirigeants des ex-FAR en
exil à Goma. Quand l’insurrection dans le nord-est a commencé, il a été nommé sous-commandant de l’armée
des insurgés. Il a été tué par l’APR dans la commune de Giciye le 23 juillet 1998. Pour plus de détails voir
Rwanda : l’insurrection du nord-ouest par African Rights, septembre 1998.
9
Après le génocide, le Col. Rwagafilita a fui en Belgique, puis au Cameroun, où il mourut.
10
Témoignage recueilli le 8 juin 1999.

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Jean-Baptiste Gatete

un certain temps après sa nomination. Il gagna Kibungo quelques jours seulement avant la chute de la
préfecture aux mains du FPR. Entre-temps, Gatete s’était emparé de Kibungo. Célestin Senkware,
bourgmestre de Kayonza, était le principal collaborateur de Gatete dans la préfecture.
Le Major Paul Himbana était à la tête du 81ème bataillon des FAR à Mutara pendant le
génocide ; il est maintenant officier de l’APR. Originaire de Kiziguro à Murambi, il déclare connaître
Gatete depuis 1973. Il a vu Gatete à Kayonza à la mi-avril (voir plus loin) et résume son rôle en ces
termes :

Tout le monde disait que Gatete était le chef d’état-major de la milice des interahamwe. Cela ne me
surprenait pas. Il persécutait les Tutsis bien avant le génocide. En 1993, je suis allé à Murambi et j’y ai
trouvé Gatete et Augustin Bizimana. Ce dernier disait à Gatete : “Prépare-toi à la guerre. Les accords
d’Arusha n’arriveront à rien”. Gatete avait répondu : “C’est bien ce à quoi je m’attends. Mais je ne
fuirai avec aucun Tutsi ou son complice. Je ne les laisserai pas vivants non plus. Ils pourraient
s’emparer de mes biens”. Il avait dit ça peu de temps avant le génocide.
Pendant le génocide, Gatete a recruté beaucoup de miliciens parmi les déplacés de Kiyombe et
Muvumba. Ces déplacés avaient une part active dans le génocide. Gatete les incitait à tuer les Tutsis. Il
était leur dirigeant, leur chef d’état-major. Gatete était tout puissant. Il était celui qui donnait les ordres
aux autres bourgmestres, à Murambi et à Kibungo.11

Habibu Habimana, 36 ans, était policier communal à Murambi. Il a été incarcéré pour ses
activités durant le génocide. Habimana est lui-même natif de Murambi et déclare qu’il “connaissait
très bien Gatete”. Habimana était basé au bureau communal et il gardait l’important barrage routier en
face de la poste, barrage qu’il dit avoir servi de “poste de commande” à Gatete. Il a maintes fois
rencontré Gatete en avril.

Gatete était celui qui nous donnait nos ordres. Il organisait et supervisait le génocide à Murambi. Tout
le monde lui obéissait. Même les miliciens de Kibungo le considéraient comme leur dirigeant. Il est la
personne essentiellement responsable du génocide des Tutsis dans cette région. Gatete avait l’habitude
de passer partout dans sa voiture. Au cours d’une réunion tenue à Gakenke [le soir du 6 avril] pour
préparer le génocide du 7 avril, Gatete avait donné à chacun sa tâche et la zone où travailler. Gatete
rendait des visites fréquentes au bureau de poste. Il envoyait et recevait des messages par le bureau de
poste de Gakenke. Je le voyais très souvent. Il s’y arrêtait en allant chez lui sur le chemin du “travail” ;
en d’autres termes, il enquêtait sur les miliciens pour voir s’ils exécutaient ses ordres. Je suivais tous
ces événements à partir de ma position au barrage routier devant le bureau de poste. Il avait l’habitude
de venir au bureau communal à 13 heures tous les jours, après le déjeuner, pour donner ses ordres. Il
disait que tout le monde devait “travailler”. Jusqu’au dimanche 10 avril, la situation était incontrôlable.
On tuait les gens partout .
Gatete voyageait à travers la région pendant le génocide. Il allait même à Rukara et à Kayonza.
Son arrivée était le signal pour que les tueries commencent dans la région. Gatete et Rwabukombe
avaient le même slogan : “l’ennemi est un serpent12 et doit être écrasé.” Tout Hutu qui entendait ce
slogan commençait le travail, même ceux qui étaient réticents au début du génocide. J’ai vu Gatete à
Kayonza après que Murambi est tombée aux mains du FPR, conduisant la voiture de la coopérative de
Murambi. Il incitait les gens de Kibungo à tuer tous les Tutsis et recrutait les combattants pour une
offensive contre le FPR à Rutagara.13

Mwange lui-même, contrairement à ce qu’il prétend, est resté sous la coupe de Gatete pendant
tout le génocide. Habimana explique que Mwange se rendait de bonne heure au domicile de Gatete.

Mwange est allé à Gakoni le 7 avril. Il y était allé pour voir Gatete. Il était accompagné par d’autres
miliciens comme Félicien Nyiringango, un homme d’affaires, et Gatsinzi, un juge. Avant qu’ils ne
partent, ils nous ont ordonné d’aller nous poster aux barrages routiers.

Mwange a organisé une réunion le 7 avril pour tous les conseillers et les employés de la

11
Témoignage recueilli le 7 juin 1999.
12
La propagande des génocidaires faisait allusion aux Tutsis comme étant des “serpents”.
13
Témoignage recueilli le 30 juin 1999.

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Jean-Baptiste Gatete

commune ; Habimana y assistait en tant que policier communal. Mwange, dit-il, retransmettait les
informations sur la base d’une conversation téléphonique entre Gatete et Gaspard Gahigi, le rédacteur
en chef de la radio RTLM, une station radiophonique privée financée et opérée par les extrémistes.

Gatete avait reçu des ordres venant de Kigali, qu’il devait laisser les paysans continuer le génocide
d’eux mêmes. G. Gahigi du RTLM lui avait donné ce conseil au téléphone. Mwange nous avait
transmis le même message le 7 avril à Gakenke.

Egide Sibomana, ancien soldat, déclare : “nous parlons beaucoup de Gatete en prison.”
Sibomana, qui reconnaît avoir pris part au génocide de Kayonza et de Muhazi (voir plus loin), avait
rencontré Gatete à maintes reprises à Murambi, sur le chemin du retour du front à Mutara lors de la
guerre avec le FPR. “Tous les soldats, lorsqu’ils rentraient du front, restaient chez Gatete. Il nous
donnait à boire et nous demandait des nouvelles du front.” Sibomana se rappelle également avoir
rencontré Gatete en avril 1994.

Je l’ai vu à Kabarondo pendant le génocide. Il avait un fusil et était avec Senkware, dans une voiture
qui appartenait à un Européen de l’hôtel Akagera. Gatete avait mobilisé tous les interahamwe de
Kabarondo pour aller arrêter l’avancée des troupes du FPR. Le combat a eu lieu à Rutagara, près de la
commune de Kigarama.
Tout le monde était d’accord que les Tutsis devraient mourir en masse quand Gatete arrivait
quelque part. Même les prisonniers de Rusomo le disent.

Augustin Uwimana, conseiller du secteur Kayonza à Kibungo, a également avoué avoir


commis de nombreux crimes durant le génocide.

Presque la moitié des Tutsis sont morts à cause de Gatete et Senkware. Ces deux étaient responsables
de la préfecture de Kibungo. Tout au long du génocide, ils avaient l’habitude de faire le tour de
Kibungo en voiture, surtout aux alentours des principaux villages, distribuant les armes et encourageant
les Hutus à tuer les Tutsis.

Fidèle Karangwa, dit “Mikwege”, 28 ans, paysan originaire de Kiramuruzi à Murambi,


explique qu’il a “rallié la milice interahamwe le 7 avril”. Il a pris part à de nombreux actes organisés
par deux des chefs de milice les plus importants de Gatete, Félicien Nyiringango et Donat Rupiya.

Gatete a joué un rôle prédominant dans le génocide. Il circulait constamment en voiture à travers
Murambi, supervisant le génocide, donnant des ordres lui-même. Il était le vrai bourgmestre ; Mwange
était juste sa marionnette, il l’avait en fait nommé au poste. Gatete est largement responsable pour le
génocide à Murambi, il s’est servi de la milice et des paysans. Félicien Nyiringango et Donat Rupiya
agissaient comme les agents de Gatete. Ils ont dirigé les attaques sur Kiramuruzi et ont rendu compte à
Gatete.14

Benoît Sindikubwabo, incarcéré depuis janvier 1997, admet qu’il compte “parmi les miliciens
ayant tué des Tutsis”. Agé de 28 ans, il est domestique dans le secteur Gakenke de Murambi.

Gatete supervisait tout. Il donnait les ordres et incitait la population à exterminer les Tutsis. Les
autorités ne voulaient pas être vues comme les exécutants du génocide. Ils avaient décidé de se servir et
d’impliquer la population. Gatete avait choisi deux miliciens très en vue qui le représentaient à
Kiramuruzi : Félicien Nyiringango et Rupiya. Les ordres étaient de faire participer la population autant
que possible. Je pense que les autorités avaient peur des conséquences.15

Samuel Muhozi, 37 ans, explique qu’il “a pris part à différentes attaques” à Murambi. Paysan,
il habitait à Umurehe, secteur Gakenke.

Même sur notre chemin en exil vers la Tanzanie, c’est Gatete qui donnait les ordres aux barrages

14
Témoignage recueilli le 30 juin 1999.
15
Témoignage recueilli le 2 juillet 1999.

7
Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

routiers. La milice tirait sur les Tutsis et les tuait sur le coup.

Pierre-Claver Ngamije, mentionné plus haut, parle de “la haine palpable qu’éprouvait Gatete
envers les Tutsis” et explique qu’il a pris peur lorsqu’il a appris l’assassinat d’Habyarimana.

J’avais une petite idée de ce qui allait se passer. C’était clair comme de l’eau de roche pour moi. Gatete
allait mettre son plan de génocide en action. Je savais que Gatete avait établi et formé les miliciens
interahamwe. Il avait souvent l’habitude de dire : “Déracinez les rwinyoni,” une sorte de mauvaises
herbes. Il voulait dire les Tutsis. Au début, nous n’étions pas très sûrs de la signification. Nous l’avons
compris plus tard.

La femme tutsie de Ngamije trouva la mort dès le 7 avril à Rwankuba, tout comme des
centaines d’autres Tutsis. Au cours de trois semaines sanglantes, la population de Murambi et de
Kibungo allait bien vite comprendre ce que voulait dire Gatete par le mot “déraciner”.

Incitation aux tueries - Murambi, du 6 au 14 avril


D’après Albert Ruberanziza, paysan originaire de Kiramuruzi, “un climat d’insécurité caractérisait la
commune de Murambi. La machine à tuer avait été amorcée ; au moment de la mort d’Habyarimana, il
ne restait plus qu’à la tirer.”16 De très bonne heure le 7 avril, Albert a compris à quel point Gatete avait
préparé l’engrenage de la mort à Murambi. Le bourgmestre Mwange partage cet avis.

La mort de Habyarimana a juste été une excuse. Il y avait eu des tensions depuis l’éclatement de la
guerre en octobre 1990. Gatete a eu la chance de réaliser son projet d’élimination des Tutsis.

La plupart des gens apprirent l’accident d’avion qui tua le Président Habyarimana en écoutant
Radio Rwanda le matin du 7 avril. Toutefois, RTLM diffusa la nouvelle dans la demi-heure qui suivit
l’accident, vers 21 heures le 6. Les stations radiophoniques étrangères diffusèrent la nouvelle le soir
même. Quelle que soit la manière dont Gatete apprit la mort d’Habyarimana, par la radio ou quelque
autre moyen, le soir même il convoqua une réunion à Gakenke, où se trouvait le bureau communal, à
l’intention de tous les conseillers de secteur de Murambi, et ce malgré le fait qu’il n’avait aucun
pouvoir l’autorisant à organiser des réunions officielles. La réunion prit fin vers 6 heures le matin du 7
avril. Les tueries commencèrent aussitôt après. Nombre des interahamwe ayant reçu une formation
militaire avaient déjà des armes à feu. Des fusils supplémentaires et des machettes furent distribuées le
7 aux conseillers, aux chefs de la milice et autres civils. Le premier point de rassemblement fut le
bureau communal de Murambi ; Gatete s’y rendit pour distribuer les fusils. Les preuves les plus
accablantes concernant le rôle de Gatete dans la distribution d’armes proviennent d’individus
soupçonnés d’avoir fait partie de la milice. Jean-Claude Gisagara était un paysan qui vivait dans le
secteur Nyabisindu.

Le matin du 7 avril, notre conseiller, accompagné par les autres miliciens, est venu nous prendre dans la
campagne pour aller au bureau de la commune. Il nous a donné des fusils. Ceux-ci avaient été
distribués par Mwange, aidé de Gatete et des militaires la veille au soir.17

Disposant d’un certain nombre de véhicules, rien ne put arrêter Gatete en avril 1994. Il se
servit des voitures du bureau communal et d’autres furent réquisitionnées, y compris une Audi qui
appartenait au gérant belge de l’hôtel Akagera. Certains des véhicules appartenaient aux hommes qu’il
avait assassinés, par exemple la Nissan de Sudi Kamuzinzi, tué à Kayonza. Il portait toujours un fusil
et arborait souvent un uniforme militaire. Chaque résident de Murambi le connaissait en raison de son
mandat prolongé au poste de bourgmestre ; tous les habitants de Kibungo avaient pour le moins
entendu parler de lui du fait de sa notoriété. Lorsque la dernière commune de Kibungo est tombée aux
mains du FPR le 29 avril, tout le monde en savait encore bien plus long sur Jean-Baptiste Gatete.

16
Témoignage recueilli le 10 juin 1997.
17
Témoignage recueilli le 16 mai 1997.

8
Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

Début matinal aux portes de Gatete - Secteur Gakoni, les 6 et 7 avril

La majeure partie du pays ignorait encore la mort du Président Habyarimana lorsque les tueries
commencèrent dans le secteur Gakoni où vivait Gatete. Malgré l’heure tardive, des interahamwe des
quatre coins de Murambi vinrent chercher les ordres de Gatete et lui demander conseil le soir du 6
avril. Or Gatete lui-même était déjà sur le sentier de la guerre. Alors qu’ils se rendaient à son domicile,
certains miliciens le rencontrèrent près de l’orphelinat de Gakoni. Les massacres commencèrent peu de
temps après. Certains Tutsis se cachèrent dans la brousse mais d’autres tentèrent de trouver refuge
dans l’orphelinat ou dans les locaux de Médecins sans Frontières (MSF).
Jean-Damascène Ntaganira, 29 ans, paysan qui vivait dans la cellule Umwiga à Gakoni
explique que Gatete était son voisin et qu’il le connaissait depuis1982.

Les interahamwe sont venus chez moi très tôt le matin du 7. J’ai essayé de traverser la route, mais ils
m’avaient bloqué le passage. Munyabuhoro m’a tiré dessus. La balle m’est passée tout près. Par chance,
j’ai rejoint le bureau des MSF.18

Certains des tout premiers arrivants au bureau des MSF était des Tutsis éduqués qui avaient
été persécutés par Gatete dans le passé, y compris Marcel Ntamakemwa, consultant agronome qui
connaissait Gatete du temps où ils travaillaient tous les deux sur des projets agricoles dans la région de
Byumba. Les interahamwe arrivèrent au bureau des MSF le matin du 7 avril et donnèrent ordre à
l’Européen de service de leur livrer Ntamakemwa. La veuve de Ntamakemwa, Egida Wihogora,
institutrice, explique que Gatete, armé d’un fusil, était venu dans leur maison à la recherche de son
mari quelques jours avant le génocide. Elle avait accompagné son mari au bureau des MSF.

L’Européen qui était en service a opposé de la résistance. Les interahamwe l’ont gravement battu et lui
ont pris tout ce qu’il avait. En fin de compte, il leur a remis mon mari. Ils l’ont emmené chez
Rwasembe, près de notre maison et l’ont frappé à la tête avec une hache. Gatete est arrivé après la mort
de mon mari. Je l’ai vu parce que je ne me cachais plus. Il a remercié les interahamwe et leur a dit :
“Continuez comme ça ! Continuez le bon travail !” Il avait un microphone et avait emprunté le chemin
entre Gakenke et Gakoni, encourageant la milice à poursuivre le “travail”.19

Mwange explique pourquoi Ntamakemwa fut l’une des premières victimes. Gatete lui avait
envoyé un message après la mort de Ntamakemwa.

Je suis resté au bureau de la commune presque toute la matinée. J’ai reçu un message de Gatete, par
l’intermédiaire de Karake, un policier communal. Les miliciens qui étaient allés chercher Ntamakemwa
au bureau des MSF-Hollande étaient dirigés par Déo Niyonzima [un policier communal]. Gatete ne
pouvait pas laisser Ntamakemwa vivre puisqu’il le persécutait bien avant le génocide.

Le policier Habibu Habimana se trouvait dans le bureau communal avec Mwange lorsque
Karake est arrivé ; il a évoqué les implications du message apporté par celui-ci.

Karake nous a dit que Ntamakemwa venait d’être tué par Déo Niyonzima. Gatete persécutait
Ntamakemwa, tout le monde le savait. Quand Mwange a lu le message, il nous a dit : “Le travail a déjà
commencé à Gakoni.”

Certains des Tutsis qui tentèrent de gagner l’orphelinat dans la nuit du 6 au 7 avril et le matin
du 7 avril n’y parvinrent pas. Attrapés par la milice, ils furent tués derrière l’orphelinat. Frida Uwera,
29 ans, enseignait à l’orphelinat depuis 1986 et elle déclare qu’elle “connaissait bien Gatete.” Parlant
de lui comme d’un “mauvais homme”, elle précise “sa haine des Tutsis a atteint son summum en avril
1994.”

18
Témoignage recueilli le 19 octobre 1999.
19
Témoignage recueilli le 9 juin 1999.

9
Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

Les Tutsis sont venus chercher refuge à Gakoni le matin du 7. La milice avait encerclé l’orphelinat pour
les empêcher d’y entrer. Ils ont tué Pierre, un policier qui gardait l’orphelinat.

Ils étaient tout particulièrement à la recherche du frère de Frida, qui ne s’y trouvait pas à
l’époque. Le directeur américain de l’orphelinat accompagna Frida au domicile de ses parents, dans
l’espoir de les évacuer mais ils découvrirent que les génocidaires les avaient devancés.

Nous avons trouvé mon père en train de mourir. La milice avait coupé ses jambes au niveau des cuisses
et l’avaient enterré jusqu’à la taille. Les autres membres de la famille s’étaient cachés à MSF. Nous
sommes allés les chercher et les avons ramenés à l’orphelinat. Beaucoup d’entre eux étaient blessés.20

Alors même que les miliciens encerclaient l’orphelinat, Frida soutient que Gatete lui-même
encourageait les Tutsis à s’y rassembler.

Gatete a invité tous les Tutsis de Gakoni à venir à l’orphelinat. Il leur a dit que la MINUAR21 allait
assurer leur sécurité. C’était un mensonge. Il voulait, au contraire, les rassembler en un lieu afin de les
tuer ensuite. Ils ont achevé de les rassembler le samedi 9 avril.

Le directeur refusa de livrer les réfugiés à Gatete lorsqu’il se rendit à l’orphelinat le 7 avril. A
onze heures, le matin du 9, Gatete rendit visite à l’orphelinat, accompagné de Mwange, afin de chasser
les réfugiés.

Gatete a déclaré : “Nous allons évacuer tout le monde à la paroisse de Kiziguro. Il ne restera ici que les
enseignants et les enfants. Les autres iront à la paroisse. Votre sécurité est garantie.”

150 réfugiés furent ensuite évacués de force à la paroisse de Kiziguro ; la plupart d’entre eux y
moururent deux jours plus tard lors d’un massacre orchestré par Gatete, comme décrit plus loin. Gatete
autorisa uniquement les orphelins à rester à l’orphelinat. Peu de temps après, les réfugiés blessés furent
embarqués, y compris les parents de Frida.

Il y avait dix personnes, y compris mon père, Ndani, et ma mère, Nyirandama. Nous avons pensé qu’ils
allaient être sauvés. Mais le lendemain, 10 avril, Gatete a envoyé la voiture de la commune pour les
évacuer.

Trois membres de ce groupe ont survécu, y compris la mère de Frida, Nyirandama. D’après
cette dernière, ils furent emmenés voir Gatete dans son garage par le conseiller qui les accompagnait,
Munyabuhoro. Gatete, dit-elle, ordonna à Munyabuhoro : “Ce n’est pas ici qu’il faut les emmener.
Emmène-les là où leurs problèmes peuvent être réglés.” Ils furent évacués au secteur Gakenke où sept
d’entre eux trouvèrent la mort. Le frère de Frida fut trouvé à Gakoni et assassiné.
Dismas Gasangwa, 42 ans, est maçon ; il travaillait pour Gatete au bureau communal. Mais
suite au harcèlement incessant de Gatete, il partit pour Muhazi à Kibungo où il vécut pendant plusieurs
années. C’est quelques jours à peine après son retour à Gakoni que le génocide a commencé.

Les miliciens de Gatete ont attaqué ma maison le soir du 6 au 7 avril. Ils sont arrivés vers une heure du
matin et m’ont ordonné de sortir. J’ai hésité, je savais très bien qu’ils étaient venus pour me tuer. Je me
suis levé très rapidement. Ils ont cassé la porte de chez moi. Un militaire du nom de Ruvugabigwi est
entré pour me tuer. J’ai couru me cacher dans les latrines qui venaient d’être creusées. Vers cinq heures
du matin, je suis allé à l’orphelinat de Gakoni.
Gatete est venu à l’orphelinat vers huit heures le matin. Je l’ai vu quand il déclarait : “Les
Hutus qui sont ici n’ont aucune raison de s’inquiéter. Donnez plutôt un coup de main à vos frères. Il n’y
a qu’un seul ennemi, ce sont les Tutsis.” Quand j’ai entendu ça, j’ai réalisé que la situation était grave.
Gatete est parti quelques minutes plus tard. La milice a continué sa tâche, tuant les Tutsis qui essayaient
d’entrer à l’orphelinat.

20
Témoignage recueilli le 10 juin 1999.
21
La Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda.

10
Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

Certains Tutsis ont échappé à la milice et ont traversé le lac Muhazi à la nage pour gagner la
commune de Muhazi. Certains de ceux qui ne savaient pas nager ont été retrouvés au bord du lac par
les interahamwe et froidement abattus. Ce soir-là, Dismas et sa femme ont atteint Muhazi. 22

Gakoni - Catalyseur retentissant

La vitesse et l’efficacité avec lesquelles Gatete organisa et mit en oeuvre les tueries dans le secteur
Gakoni lui permirent de conforter sa position de leader du génocide et eurent un rôle catalyseur pour
les dignitaires locaux et les miliciens eux-mêmes. Un certain nombre de personnes soupçonnées de
génocide et incarcérées au Rwanda ont expliqué comment l’annonce du “succès” de Gatete à Gakoni
s’est propagée à d’autres secteurs en quelques heures seulement et comment l’exemple de Gatete a
émoustillé les responsables des différents secteurs. Samuel Muhozi vivait dans le secteur Gakenke.

Le 7, le conseiller, Augustin Karekezi, nous a dit : “Ils ont déjà commencé à Gakoni, chez Gatete. Si
vous ne commencez pas, j’irai chercher les militaires.” Il avait ajouté : “S’il y a quelqu’un qui ne veut
pas travailler, je l’emmènerai voir Gatete.” Gatete était celui qui donnait tous les ordres. Il voyageait à
travers Murambi. Je le voyais souvent à Gakenke ; il venait superviser le travail de la milice.23

Mwange a rencontré Gatete dans la cellule Biafra, située à Kiramuruzi.

J’ai trouvé Gatete à Biafra avec le bourgmestre de Muvumba, Rwabukombe. Il a dit à la milice là-bas :
“Si vous ne pouvez pas le faire, dites-le moi, et j’amènerai ma milice de Gakoni.” Rwabukombe
menaçait aussi d’amener les déplacés de sa commune, Muvumba, et de Kiyombe. Ces gens ont joué un
grand rôle dans le génocide à Murambi. Ils ont travaillé étroitement avec Gatete. Rwabukombe, ami
intime de Gatete, a tiré deux coups de feu. Il voulait tuer les Tutsis que cachait son oncle, Manassé
Urwinzari.

Fidèle Karangwa se trouvait lui aussi à Biafra ce jour-là.

J’ai vu Gatete à Biafra le 9 avril. Il était avec Rwabukombe, le bourgmestre de Muvumba.


Rwabukombe a pris une part active dans l’organisation et la supervision de la milice pendant le
génocide ; il était le bras droit de Gatete. Il était venu dire à Mirasano, le conseiller de Kiramuruzi, de
livrer les Tutsis qui se cachaient chez lui. Quand Mirasano a hésité, Rwabukombe a menacé de faire
venir sa milice. Il a tiré en l’air. Gatete était là-bas et il a dit : “Si tu ne veux pas travailler, dis-le moi!
J’irai chercher mes interahamwe à Gakoni.” Après qu’il ait dit ça, Rupiya est arrivé et a dit à Gatete :
“Voici ces Tutsis ! Nous les avons enfin trouvés !” Ils les ont emmenés, y compris Marara, Gatera,
Gatsinzi et Munyaneza de Kiramuruzi. Nous, nous sommes restés à Biafra et avons acheté de la bière
de sorgho chez Kadogo. Nous avons appris de la milice quelques heures plus tard qu’ils étaient morts.

Habibu Habimana a entendu Gatete lancer son défi aux résidents du secteur Kiramuruzi.

Quand il est arrivé à Kiramuruzi le 9 avril, Gatete a dit aux habitants : “Si vous ne pouvez pas tuer les
Tutsis, dites-le moi. Je viendrai avec mes interahamwe de Gakoni”. Il a ensuite dit qu’aucun Tutsi ne
devrait chercher refuge au bureau communal. Après que Gatete a dit cela, Mwange a fait sortir un
garçon du bureau communal. Le garçon a été tué peu après. Ce jour-là, Gatete voulait exterminer les
Tutsis une fois pour toutes. Pour contredire ce que Gaspard Gahigi nous avait dit, Gatete a dit aux
Hutus : “Ne cherchez pas à y échapper. Tout le monde doit travailler.” Il a dit ça aux employés de la
commune et aux conseillers qui ne voulaient pas que les gens sachent qu’ils avaient pris une part active.
Les tueries ont aussitôt commencé, dans tout le coin.

D’un secteur à l’autre - Les tueries se propagent dans tout Murambi

Au soir du 7 avril, Murambi tout entière était jonchée de cadavres tutsis. Leurs maisons étaient en
ruine, brûlées ou mises à ras et leurs biens pillés. Les maisons des hommes que Gatete considérait

22
Témoignage recueilli le 9 juin 1999.
23
Témoignage recueilli le 22 mai 1999.

11
Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

comme des “ennemis”, de même que le domicile de personnes riches ou cultivées, furent assiégés à
l’aube tandis que les miliciens déferlaient sur les lieux de refuge évidents, tels que les églises. D’après
le bourgmestre, quand arriva le vendredi 8 avril, “l’ensemble de la commune était devenu un véritable
bain de sang.”

J’ai fait le tour des secteurs Kiramuruzi, Nyabisindu, Gakoni et Rwankuba en voiture. Les tueries
avaient commencé partout.

Le secteur Kiramuruzi fit de très bonne heure la cible des talents organisationnels de Gatete.
Benoît Sindikubwabo explique qu’il était responsable d’un barrage routier à Kiramuruzi le vendredi 8
avril et que “toutes les autorités passaient souvent par les barrages afin de superviser le génocide.”

J’ai vu Gatete à Kiramuruzi. Il était dans sa voiture, avec un fusil, escorté par des policiers. Il avait
ramené la milice d’interahamwe ; pendant le génocide, il se faisait passer pour leur superviseur.

L’une des premières personnes à trouver la mort à Murambi fut Murekeyisoni, la femme d’un
homme d’affaires, Seleman Mirinda. Bien qu’il soit hutu, Seleman était membre du MDR et Gatete le
considérait comme un ennemi. Ils habitaient avec leurs six enfants dans la cellule Akabuga. Seleman
explique comment sa femme trouva la mort lors d’une opération menée par Gatete.

Le 7 avril, très tôt le matin, Muhamudu Gafurama, un interahamwe, est venu chez moi. J’ai aperçu
Gatete lui-même avec les interahamwe qui entouraient ma maison. J’ai entendu Gatete leur dire :
“Commencez ici tout de suite, je vais aller chercher des miliciens qui peuvent nous donner du renfort”.
J’ai fermé ma maison à clé ; ils ont détruit la maison jusqu’à ce qu’ils puissent nous atteindre. Je leur ai
donné un million de francs pour qu’ils aient pitié de nous.

Fidèle Karangwa est l’un des hommes qui s’empara de l’argent.

Quand nous sommes rentrés au bureau de la commune de Murambi, Félicien Nyiringango nous a dit :
“Nous vous avons demandé la tête de Murekeyisoni, pas de l’argent!”

Habibu Habimana, qui se trouvait alors au bureau communal, explique que Nyiringango
rentrait juste d’une visite au domicile de Gatete à Gakoni. Les hommes retournèrent donc à la maison
de Seleman, comme il l’explique.

Ils nous ont battus et ils sont partis, pensant que nous étions tous morts. Ils ont démoli mon véhicule et
je n’avais pas de voiture pour emmener ma femme, qui était encore vivante, à l’hôpital.

Seleman parvint à dénicher une voiture. Pour éviter les barrages routiers, il fit un détour et
arriva à la Croix-Rouge. Inquiets devant le grand nombre de barrages routiers, les expatriés de la
Croix-Rouge offrirent de les conduire à l’hôpital de Kiziguro.

Quand nous avons atteint les barrages routiers, les interahamwe ont battu les blancs, endommagé leurs
véhicules et leurs talkies-walkies, percé leurs pneus. Les interahamwe ont pris ma femme. J’ai suivi les
blancs mais ils ont eu peur et m’ont demandé de partir.

C’est alors que Gatete refit son apparition sur la scène.

Juste comme je revenais, j’ai vu Gatete près du barrage, je me suis vite caché. Je l’ai entendu demander
: “Est ce que vous les avez tués ?” Ils ont répondu : “Nous avons tué la femme, mais le mari s’est
échappé.” Gatete a alors ajouté : “Nous allons chercher cet homme jusqu’à ce que nous le retrouvions.”
J’étais toujours dans ma cachette quand, tout près de là, ma femme s’est remise et, pour la
seconde fois, s’est réveillée. Ensuite Binwa, qui se trouve maintenant en prison, l’a achevée.24

Une fois la femme de Seleman tuée, Karangwa explique qu’ils ont “continué de traquer les

24
Témoignage recueilli le 12 février 1997.

12
Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

Tutsis”.

Après Murekeyisoni, nous sommes allés chez Kinyogote. Nous l’avons tué et blessé son fils Gihana.
J’ai, moi-même blessé Gihana, mais il n’est pas mort, il est toujours en vie. En chemin pour aller chez
Kinyogote, nous sommes passés chez Ndemezo. La milice venait de le tuer. J’ai trouvé Gihana sur la
colonne d’alimentation en train de tirer de l’eau. Un milicien du nom de Mutsinzi m’a ordonné de le
tuer. Ensuite nous sommes allés chez Karibata dans la cellule Businde. Sa fille Muteteri était là-bas. La
milice l’avait blessée à la machette. Nous l’avons aidée à se lever et l’avons emmenée à l’intérieur de la
maison. Sa soeur, Marie Ngutegure, s’y cachait. Quand elle nous a vus, elle nous a suppliés de la tuer.
Elle nous a donné 1 500 francs.

Karangwa était accompagné de Benoît Sindikubwabo qui avait également participé au meurtre
de la femme de Seleman.

Nous avons dirigé une attaque sur la maison de Kinyogote. Kinyogote a été coupé au cou avec une
machette, son fils Gihana, blessé par Fidèle Karangwa, s’est échappé. La milice a tué Sabin, un
professeur au collège Apecom à Gakenke, dans la soirée du 7 avril.

A l’exception de son père âgé de 83 ans, Albert Ruberanziza et sa famille ont tous fui
lorsqu’ils ont vu les interahamwe s’approcher de leur domicile dans la cellule Akarambo. Albert et son
père avaient été appréhendés par Gatete en octobre 1990. Albert, paysan, s’est tapi dans une plantation
de sorgho près de la maison pendant que les hommes abattaient des gens et pillaient la maison.

Cette attaque a coûté la vie à beaucoup de gens. Après leur départ, je suis retourné à la maison. Mon
père m’a poussé à fuir ; nous n’avions pas fini de parler quand les miliciens sont arrivés à la maison.
C’était des gens qui cultivaient pour moi. Ils ont demandé ce que j’étais prêt à payer pour ma vie. Je
leur ai donné 7 000 francs et j’ai ouvert les stocks d’haricots qui n’avaient pas été pillés. Ils étaient
vraiment avides de ces biens. Ils m’ont épargné.

Albert et certains des membres de sa familles ont pris la direction de la paroisse de Kiziguro.
Marie-Spéciose Ngategure, 25 ans, employée de l’Association des Jeunes Ouvriers
Catholiques, vivait à Businde à Kiramuruzi. Elle s’apprêtait à partir pour Kigali lorsqu’un milicien
arriva de bonne heure le matin du 7 avril et s’empara de son frère, Athanase Kayumba. Kayumba avait
jadis été incarcéré par Gatete pendant deux mois et torturé. Tous les hommes qui avaient souffert de
ses mains figuraient parmi les principales cibles du génocide ; la plupart d’entre eux ont trouvé la
mort, y compris Kayumba.

Vers 7 heures le matin, nous nous sommes cachés dans la brousse, non loin de la maison, et nous avons
passé la nuit du 7 avril là-bas. Le matin du 8, ils ont commencé à piller et à brûler les maisons des
Tutsis ; notre maison a été déchiquetée. Nous avons vu tout cela depuis notre cachette. Ils ont
commencé à faire la chasse aux Tutsis vers 6 heures le matin du 8. Je n’oublierai jamais ce jour-là. Les
interahamwe sont venus à notre recherche vers 19 heures. Nous étions au nombre de cinq ; ils nous ont
demandé de les suivre. Nous avons rencontré un interahamwe nommé Kiwishunga, qui craignait mes
frères. Il les a suppliés de nous laisser partir, et ils l’ont fait. Mais ils ont retenu une de mes cousines et
l’ont violée toute la nuit. Ils l’ont ramenée à 9 heures le lendemain matin. Elle a survécu.
Kiwishunga nous a emmenés chez lui et nous a cachés le soir du 8 au 9 avril. Nous sommes
partis le 9 et avons décidé de nous séparer. Chacun de nous a trouvé sa propre cachette. J’espérais
toujours que j’allais survivre parce qu’ils avaient dit que Gatete avait ordonné que seuls les hommes
soient tués.

Une femme qui avait également donné refuge à ses cousins recueillit Marie-Spéciose. Mais la
maison fit l’objet d’une fouilleils furent tous découverts et livrés aux interahamwe. Comme il y
avait beaucoup de Tutsis, les miliciens sont partis chercher des renforts, ce qui permit à Marie-
Spéciose et à ses compagnons de s’échapper. Ils furent découverts le 10 avril et elle vit la milice tailler
à la hache son frère, quatre cousins et deux autres Tutsis.25

25
Témoignage recueilli à Murambi, le 7 juin 1999.

13
Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

Gatete n’épargna pas non plus le secteur Nyabisindu. Eugènie Mugesera, agricultrice,
explique pourquoi elle fut terrifiée lorsqu’elle apprit la mort d’Habyarimana.

Je savais que tous les Tutsis allaient mourir, surtout que Gatete avait commencé à les exterminer bien
auparavant.

Ses craintes se matérialisèrent lorsque Gatete arriva à Nyabisindu le 7..

J’ai vu Gatete à Nyabisindu pendant le génocide. Il transportait les interahamwe dans sa voiture. Je l’ai
vu le 7 avril, à 11 heures. Il y avait trois voitures qui transportaient les policiers Gakwaya, Shumbusho,
Manihura et d’autres. Quand ils sont arrivés à Nyabisundu, ils ont commencé à tuer les Tutsis. Parmi
les victimes, il y avait :

• Mon mari, Karemera ;


• Bushayija et sa famille ;
• Rwanyindo et sa femme ;
• Aloys Mutaganzwa et sa femme ;
• Martin, sa femme, Evasta, et leurs enfants, Nyiramucyo and Sinyora.

22 Tutsis ont été tués devant la maison de Rwanyindo. Je me suis cachée chez Nyirabazungu après la
mort de mon mari, Karemera. Mon mari mourut avec notre fille aînée, Nirere, âgée de trois ans. 26

Emmanuel Bucyana assistait à des funérailles la nuit du 6 avril. Il habitait dans la cellule
Giguninka. Il venait tout juste d’apprendre la nouvelle de la mort d’Habyarimana quand il vit sa
maison encerclée par les miliciens le 7.

La milice de Gatete a entouré ma maison. Je me suis échappé, mais cela n’a pas été facile. Il y avait
beaucoup d’interahamwe. J’ai atteint le marais où j’ai passé toute la journée du 7 avril avant de
regagner Kiziguro vers 22 heures.27

De Nyabisindu, Gatete se rendit dans son secteur natal de Rwankuba. Les résidents de
Rwankuba pouvaient déjà voir les maisons en flammes à Nyabisindu et les interahamwe qui
poursuivaient les Tutsis.
Les résidents hutus de Rwankuba ont raconté l’impact immédiat qu’eut l’arrivée de Gatete à
Rwankuba. Jean-Népomuscène Karasanyi, 53 ans, travaillait comme gardien à l’école primaire de
Rwankuba. Il habitait dans la cellule Nyagasambu à Rwankuba.

Vers 9 heures, je suis allé à Kabuga ; il y avait beaucoup d’interahamwe dirigés par le conseiller
Bizimungu.

Mais, d’après lui, c’est l’arrivée de Gatete qui a donné le coup d’envoi du génocide à
Rwankuba.

La situation a empiré après l’arrivée de Gatete. Les interahamwe l’attendaient et s’étaient rassemblés à
Kabuga. Bizimungu était le représentant de Gatete à Rwankuba. Il avait aussi pris part à la réunion de
Gakenke qui avait planifié le génocide le soir du 6 au 7 avril. A Rwankuba, tout a commencé après
l’arrivée de Gatete à 11 heures le 7 avril. Quand il est arrivé à Kabuga, il a divisé les interahamwe en
petits groupes pour aller tuer les Tutsis. Chaque groupe s’est dirigé dans une direction différente.
Gatete est parti avant de revenir dans l’après-midi.
Les interahamwe ont commencé le travail immédiatement après avoir reçu les ordres de
Gatete. Les premières victimes ont été Aimable Nkurunziza et le fils de Kabayiza, Kirenga. Bizimungu
a envoyé des interahamwe chez Paul Nkurunziza. Avant d’y arriver, ils ont rencontré son fils, Aimable,
un enseignant. Ils lui ont demandé où était le fils de Kabayiza. Aimable leur a dit qu’il ne savait pas ; ils
sont donc allés le chercher. J’ai vu Aimable Nkurunziza et Kirenga quand Kayibanda les a abattus tôt

26
Témoignage recueilli le 7 avril 1999.
27
Témoignage recueilli le 8 juin 1999.

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Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

dans l’après-midi du 7 avril. Le policier, Munyawera, avait refusé de les tuer.

Jean-Népomuscène revint à Kabuga à 17 heures et tomba sur Gatete.

Gatete était venu voir comment le travail avançait. Paul Nkurunziza était encore vivant. Je me rappelle
qu’il a demandé : “Est-ce que c’est terminé ?” Les interahamwe ont répondu : “Eh bien, nous avons
déjà commencé le travail.” Gatete a répliqué : “Comment pouvez-vous dire que vous avez commencé
quand Nkurunziza est encore vivant ?” A peine a-t-il dit ça que les interahamwe ont fait irruption dans
la maison de Paul Nkurunziza. Ils l’ont tué, avec sa femme, Catherine Kantara, et sa belle-sœur. Gatete
est ensuite parti. J’ai vu qu’il avait une camionnette remplie de fusils.
Gatete donnait les ordres pendant le génocide et sa milice les exécutait. Il était assisté de
Bizimungu, Charles Kayibanda et d’autres. 28

L’un des hommes ayant une raison toute particulière de redouter Gatete était Jean-Pierre
Burandiyo, 58 ans, paysan de la cellule Karambo où était né Gatete ; il avait enduré des actes de
violence et de discrimination aux mains de Gatete.

Gatete est arrivé à Rwankuba le 7 avril, transportant les interahamwe de Kiramuruzi qui venaient
donner un coup de main à ceux de Rwankuba. Ils sont arrivés vers 9 heures. Quand j’ai appris l’arrivée
de Gatete, je me suis caché. Avant de partir, Gatete a positionné un milicien, Kamanzi, pour compter
les Tutsis n’ayant pas encore été tués.

Les premières victimes furent 52 Tutsis brûlés vifs.

Ils ont été brûlés dans la maison de Kabuto. Au moment de l’enterrement officiel, nous avons trouvé
52 cadavres là-bas, dont Kabera et ses trois enfants ; Damascène Macari ; Kabuto et sa famille ;
Karangwa ; Kinyogote ; Rutaremara ; Gasana ; Serushoki ; Cléophas Gahene et sa famille, 15
personnes ; Wellars Ntaganda et sa famille, 11 personnes.

La femme et les enfants de Jean-Pierre furent également abattus le 7 avril à l’issue , dit-il, “du
passage de Gatete dans Rwankuba”.

J’ai vu de mes propres yeux comment mes filles ont été assassinées. Un militaire est venu les prendre,
en disant qu’il allait les sauver. Nyirantagorama, 18 ans, a essayé de s’enfuir mais Karengera l’a
transpercée d’une lance. Elle mourut aussitôt. Sa soeur, Sumwiza, a été tuée de la même manière. Ma
femme était responsable de la cellule de Karambo. Elle a été jetée dans les latrines et achevée à coups
de pierres et de massues.
Beaucoup de Tutsis ont été tués dans notre cellule. Gatete les connaissait presque tous. Il était
originaire de la cellule de Karambo. Les interahamwe étaient obligés de lui donner la liste des Tutsis
qu’ils avaient tués. Aucun Tutsi n’a été épargné. Au total 164 Tutsis ont péri à Karambo le 7 avril.

Gatete revint à Rwankuba afin de vérifier l’avancement du massacre.

Gatete est revenu vers 17 heures pour voir si la milice avait correctement fait son travail. J’ai quitté
Rwankuba le soir du 7 au 8 avril pour trouver refuge dans la commune de Giti.29

Le mari de Madeleine Mukakarisa, Mathieu Kalisa, avait été matraqué par Gatete à plusieurs
reprises ; en 1991, sa belle-mère avait été assassinée. Madeleine, agricultrice, explique qu’elle “savait
quel sort attendait les Tutsis” lorsqu’elle apprit l’accident d’avion, vers 23 heures le soir du 6 avril. Ils
se glissèrent hors de leur maison à l’aube du 7 avril et se cachèrent dans la brousse.

A minuit, les interahamwe nous ont fait sortir. Ils ont dit à tous les Tutsis qu’une réunion les concernant
allait se tenir à Kabuga. Les massacres ont aussitôt commencé. Mon fils, Rusanganwa, mourut. J’ai
sauté dans un grand creux où on jetait les chiens morts. Je suis restée là-bas pendant deux jours et je
suis allée me cacher dans la brousse. J’ai assisté aux massacres des Tutsis par les interahamwe. J’ai

28
Témoignage recueilli le 8 juin 1999.
29
Témoignage recueilli le 7 juin 1999.

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Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

assisté à l’exécution de mon fils, Vincent Kayumba, et de mon mari Kalisa. Je suis allée à Kiziguro le 9
avril.30

Rwankuba était aussi le secteur d’origine du bourgmestre, Mwange. Il raconte qu’il se rendit
dans son quartier natal le 8.

Lorsque je suis arrivé dans mon secteur d’origine, Rwankuba, le conseiller Jean Bizimungo m’a dit ce
qui se passait. Il m’a dit que la milice venait de tuer un enseignant nommé Aimable Nkurunziza.
Bizimungo faisait partie de la milice. Il avait joué un grand rôle dans les troubles de Rwankuba
d’octobre 1992. Il avait donc été démis de son poste, mais Gatete l’avait re-nommé. Ils étaient de
grands amis.
Je suis retourné à Rwankuba le lendemain, 9 avril. La milice avait déjà tué la famille de Paul
Nkurunziza. Bizimungo faisait partie de la milice qui les avait tués. Nkurunziza et sa femme ont dû être
tués après la visite de Gatete à Rwankuba. Gatete persécutait Paul Nkurunziza bien avant le génocide. Il
est très probable que Gatete ait pris part à sa mort.

Le secteur Gakenke, où se trouvait le bureau communal, était le quartier général de Gatete.


Habibu Habimana explique que Mwange lui donna ordre de surveiller un barrage routier érigé juste en
face du bureau de poste.

Gatete est arrivé à Gakenke dans l’après-midi du 7 avril. Il faisait le tour de presque tous les secteurs en
voiture, incitant les résidents hutus à tuer les Tutsis. Les instructions étaient de “faire participer toute la
population au génocide”. Le 7 avril, la milice a commencé à piller et détruire les maisons des Tutsis, en
tuant les propriétaires.

La famille de Sada Uwineza était complètement terrorisée ; en effet, la maison de son père,
Sudi Kamuzinzi, avait été confisquée en 1993 par Gatete, qui l’accusait de posséder des armes et
d’être complice du FPR. Il avait également fait expulser de l’école Sada et son frère. Sada était dans le
domicile familial à Gakenke pendant les vacances de Pâques. Son père envoya les enfants dans la
maison d’un voisin âgé qui était leur ami. Mais la milice vint les chercher et leur ordonna de sortir.

Ils ont fusillé et tué les Tutsis. Les huit enfants de Rwagatera ont été tués sous mes yeux. La situation
est devenue désespérante le 8 avril et nous avons décidé de partir de Gakenke pour Rukara.

Quelques jours plus tard, le père de Sada a été assassiné à Kayonza (voir plus loin) sur les
ordres de Gatete, ainsi que son chauffeur. Gatete s’est ensuite emparé de la voiture de sa victime, une
Nissan. Sada vit Gatete au volant de la voiture à Kabarondo.31
Safine Mukantabana, agricultrice, est originaire de la cellule Umurehe à Gakenke.

A 14 heures précises, Gatete est arrivé chez nous. Il a réuni tous les interahamwe et leur a dit : “Quand
vous les trouvez, tuez-les ensemble.” Il a ajouté : “Soyez braves. L’armée rwandaise est là, aucun
Inyenzi n’échappera.” J’ai entendu tout cela de mes propres oreilles quand j’étais cachée juste à côté,
dans la plantation de manioc.

Safine et ses enfants, qui s’étaient cachés dans le faux-plafond de la maison d’un voisin,
parvinrent à gagner la Tanzanie mais son mari, commerçant, périt en tentant de rejoindre la Tanzanie.32
Les interahamwe de Gatete étaient particulièrement vigilants dans le secteur Kiziguro, car ils
s’attendaient, avec raison, à ce que la plupart des Tutsis se dirigent vers la paroisse catholique locale.
Naomi Mukagasana, 33 ans, enseignante, vint à la première messe le matin du 7 avril.

Quand je suis sortie, j’ai rencontré beaucoup d’interahamwe armés de machettes, de lances et de
massues. J’avais peur d’aller à la maison.

30
Témoignage recueilli le 7 juin 1999.
31
Témoignage recueilli le 10 juin 1999.
32
Témoignage recueilli le 23 juillet 1997.

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Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

La milice bloquait déjà toutes les issues possibles.

Ils avaient installé un barrage devant l’entrée de la paroisse de Kiziguro et aux alentours. La chasse aux
Tutsis a immédiatement commencé. La première victime fut Bosco Karake de la cellule de Akagarama.
J’ai réalisé la gravité de la situation. L’abbé Pierre Nolasque m’a conseillé d’aller à la paroisse. A partir
de ce moment-là, les Tutsis ont commencé à fuir pour aller à la paroisse. Je suis arrivée là-bas vers 8 h
50. J’étais la seule personne à y trouver refuge.

Mais nombreux sont ceux qui ont essayé en vain.

La plupart ont été tués à l’entrée de la paroisse, entourés par un grand nombre de miliciens.33

Thérèse Mukarurinda, couturière originaire de Kiziguro, explique qu’elle connaissait Gatete


depuis sa dernière année à l’école secondaire de Kigali. Elle parle de la panique qu’ils ressentirent
lorsqu’ils apprirent que le Président avait été tué ; son mari, qui avait été incarcéré par Gatete en
octobre 1990, tenta de se mettre à l’abri.

Mon mari s’est caché dans le plafond de notre maison. Il savait que Gatete n’allait pas l’épargner. Les
enfants et moi étions en train de prier. Ils ont attaqué ma maison vers 13 heures. Je me suis échappée ;
la femme du conseiller de Kiziguro m’a cachée. Je suis partie le lendemain matin.34

Thérèse comptait parmi les milliers de Tutsis qui tentèrent de trouver refuge dans la paroisse
catholique de Kiziguro ; elle y arriva le 8 avril dans une voiture jonchée de cadavres et de blessés.
Mais Gatete avait d’autres desseins. Il laissa les Tutsis s’y rassembler, allant jusqu’à organiser lui-
même le transport de certains d’entre eux, tandis qu’il prenait toutes les dispositions nécessaires à leur
extermination.

Transport et ordres à la milice - Paroisse de Kiziguro, le 11 avril


Plus de 2 000 Tutsis sont morts d’une mort épouvantable à la paroisse catholique de Kiziguro, située
dans le secteur Kiziguro de Murambi. Des femmes et des jeunes filles y furent violées en plein jour
devant leur famille et d’autres réfugiés ; elles furent soumises à de violentes sévices sexuelles après
quoi nombre d’entre elles furent brutalement abattues. Gatete organisa ce massacre en apportant une
attention méticuleuse à chaque détail. Il assura lui-même le transport des miliciens jusqu’à la paroisse
puis il les lâcha sur les réfugiés.
La milice avait érigé des barrages routiers de bonne heure le matin du 7 avril à l’entrée de la
paroisse et nombre de Tutsis furent abattus lorsqu’ils tentèrent de s’y glisser. Pourtant, ils continuèrent
d’affluer à la paroisse de partout ; nombre d’entre eux y parvinrent en sautant par dessus le mur. Ils
reçurent aussitôt un accueil chaleureux et les encouragements des trois prêtres de la paroisse, deux
Européens—l’abbé Jacques et l’abbé Sanctus—et un Rwandais, l’abbé Pierre-Nolasque Mbyariyehe.
Tandis que les tueries se propageaient dans toute la région le 8 avril, un nombre croissant des arrivants
étaient blessés. Gatete se rendit à la paroisse pour la première fois le 8 avril, armé d’un fusil. Il tenta de
convaincre les prêtres de livrer les réfugiés ; ils refusèrent et il partit. Il revint à Kiziguro accompagné
du Lt. Col. Léonard Nkundiye qui transféra les gendarmes en poste à la paroisse pour les remplacer
par des soldats. L’abbé Mbyariyehe explique qu’ils furent troublés par ce changement : “Nous avons
pris peur quand ils ont fait ça ; nous avions très peur de la Garde présidentielle.” Les prêtres furent
encore plus alarmés lorsque, à 17 heures, le samedi 9 avril, Mwange amena les 150 réfugiés qui
avaient été chassés de l’orphelinat de Gakoni par Gatete. “Nous avons compris que nous avions tout
simplement été pris en otage,” explique l’abbé Mbyariyehe.
Gatete lui-même revint le samedi 9, à 18 heures ; à ce stade, les tueries avaient déjà gagné tout
Murambi. Les prêtres partirent le dimanche 10 avril dans un convoi militaire. La nuit du 10/11 avril
fut calme, mais le matin, des centaines d’interahamwe assiégèrent la paroisse. Les réfugiés mâles

33
Témoignage recueilli le 10 juin 1999.
34
Témoignage recueilli le 10 juin 1999.

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Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

bloquèrent l’entrée principale pour les empêcher d’entrer. Il y eut ensuite un échange de jets de
pierres. Les interahamwe furent enfin repoussés vers 11 heures environ. Il devint vite évident qu’ils
étaient partis chercher des renforts. Ils revinrent moins d’une demi-heure plus tard, accompagnés de
Gatete et de soldats de la Garde présidentielle. Les soldats entrèrent en premier, pour le cas où les
réfugiés auraient été armés. Ils leur demandèrent de déposer les briques et les pierres qu’ils avaient
amassées en guise d’autodéfense, leur disant qu’ils étaient venus pour garantir leur sécurité. Les
réfugiés firent ce qu’on leur demandait, ce qui les laissait sans défense.
Nombre des réfugiés, comme Jean-Damascène Ntaganira, étaient originaires du secteur
Gakoni où vivait Gatete et où avait commencé le génocide de Murambi.

Les renforts sont arrivés en masse. Les véhicules avaient fait plus de quatre voyages pour les
transporter. Gatete ; le dirigeant des interahamwe, Nkundabazungu35 et les militaires de la Garde
présidentielle étaient arrivés juste après les interahamwe. Gatete conduisait une voiture blanche. Ils se
sont arrêtés devant l’entrée de la paroisse. Les militaires y sont entrés les premiers ; Gatete et
Nkundabazungu les ont suivis. Ils nous ont automatiquement demandé de montrer nos cartes d’identité.
Nous leur avons dit que nous n’avions pas eu le temps de les prendre ; nous étions préoccupés par notre
propre vie.

Les gens qui avaient leurs cartes furent séparés des autres. L’un des soldats ordonna aux
réfugiés de se rendre dans l’église.

Il nous a dit : “Remettez-vous entre les mains de Dieu. Aucun de vous—enfants, jeunes ou vieux—ne
survivra. Vous allez mourir, donc apprêtez-vous.” Ils nous ont regroupés à l’intérieur de l’église. Il y
avait plusieurs milliers de Tutsis. Gatete et Nkundabazungu sont montés à l’autel. Nkundabazungu
avait mis sa chasuble et a dit : “Que le seigneur soit avec vous.”

Les réfugiés ont ensuite reçu l’ordre de sortir de l’église en rangs, les mains en l’air et ils
furent prévenus en ces termes : “Les Chrétiens feraient mieux de prier pour une mort paisible.” Une
fois dehors, ils reçurent l’ordre de chanter une partie du requiem et, malgré la pluie battante, ils furent
contraints de s’asseoir à même le sol boueux. Les soldats continuèrent de les ridiculiser. Gatete se
trouvant non loin de là, un soldat demanda si quiconque était originaire de Rwankuba, le secteur
d’origine de Gatete, “pour qu’il puisse être épargné”. Ils reçurent l’ordre de se coucher à plat ventre
dans la boue.

Ensuite, Gatete est passé à l’action. Il a fait entrer les interahamwe en leur faisant signe des mains. Ils
sont entrés aussitôt, armés de lances, massues, machettes, épées, de grenades et de fusils. Ils étaient tous
armés. Dès qu’ils ont été dans la cour, Gatete leur a dit : “Ce travail est le vôtre. Faites-le rapidement.
Leurs frères [le FPR] ne sont pas loin d’ici.” Le massacre a aussitôt commencé.

Le massacre avait l’empreinte politique de Gatete. Les premières victimes ne furent autres que
des hommes qu’il persécutait depuis 1990. Jean-Damascène Ntaganira se souvient de leurs noms.

Ils ont commencé par Karemera, directeur de l’école primaire de Kiziguro, et par un enseignant nommé
Munana. [Munana avait été mis en prison par Gatete en 1990]. Tous les deux ont été exécutés sur les
ordres de Gatete. Ils avaient dressé une liste auparavant et appelaient les noms là-dessus. Gatete, qui
voulait être absolument sûr qu’ils étaient vraiment tués, est seulement parti après l’exécution des gens
sur cette liste.

Les autres hommes désignés étaient tous des personnes cultivées ou des commerçants.

Avant de partir, Gatete leur a dit : “N’épargnez personne, pas même les vieux ou les enfants !” Ils ont
donc suivi ses ordres.

Les soldats désignés par Gatete continuèrent leur besogne de façon méthodique. Ils facilitaient

35
Nkundabazungu était un employé de la commune de Murambi et chef des interahamwe dans le secteur
Gikoma.

18
Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

la tâche aux interahamwe en séparant les réfugiés selon leur sexe et leur âge. Ils étaient alignés en
quatre rangées ordonnées : les hommes plus âgés, les jeunes gens, les vieilles femmes et les jeunes
femmes puis ils étaient simplement massacrés, comme à la chaîne. Du fait qu’ils étaient couchés à plat
ventre, il était plus facile de les tuer d’un coup de machette au cou. Des interahamwe armés de
grenades prirent position le long de la cour de la paroisse pour empêcher toute fuite. Lorsqu’ils prirent
conscience du fait que les réfugiés n’étaient pas armés, les soldats se retirèrent et laissèrent les
interahamwe continuer le massacre avec des armes traditionnelles.

Ils ont commencé par les hommes et ont tué les femmes en dernier. Ils tuaient les premiers dans le rang
et ordonnaient aux suivants d’aller jeter leurs cadavres dans la fosse commune qui se trouvait derrière
l’école primaire de Kiziguro. Lorsqu’il avait fait ça deux fois, l’homme qui transportait les cadavres
était arrêté et tué et son cadavre était remis à celui qui venait en troisième position. Ils ont procédé de
cette manière jusqu’à ce que pratiquement tous les Tutsis de Kiziguro soient massacrés. Nous avons
terriblement souffert. Mais les femmes et les enfants ont plus souffert que les hommes.

Afin de distinguer les victimes, les hommes transportant les corps étaient mis torse nu. Jean-
Damascène fut lui aussi obligé de jeter les cadavres dans la fosse commune. Après trois tours, il savait
son heure venue.

Ils m’ont saisi. Un interahamwe m’a poignardé dans le dos pendant qu’un autre me donnait des coups
de massue sur la tête. J’ai perdu connaissance. Ils m’ont jeté dans la fosse commune. Les morts et les
vivants étaient dans la fosse. Ceux qui étaient encore vivants poussaient des cris horribles. Nos
blessures étaient encore fraîches et douloureuses. Quelqu’un dans la fosse m’a dit : “Mets-toi sur les
pentes de la fosse afin que les cadavres qu’ils lancent ne te tombent pas dessus.” Ils ont continué à
lancer les cadavres jusqu’à tard le soir.
Ils m’ont lancé dans la fosse commune vers 14 heures le lundi. Nous avons passé près d’une
semaine dans cette fosse. J’ai perdu la vue. Quand ils nous lançaient là-dedans, les uns étaient déjà
morts, les autres sont morts entre le lundi et le samedi. Chaque jour j’entendais les gens gémir jusqu’à
ce qu’ils rendent l’âme. Les gens passaient près de la fosse, mais nos appels au secours n’ont pas eu
d’écho.

Une semaine plus tard, Jean-Damascène et 13 autres personnes furent sauvés par le FPR.
Le fils de Marie Mukankusi, âgé de dix ans, Mutabazi, trouva la mort à la paroisse, ainsi que
sa soeur, Mukarutama et son bébé de deux ans ; sa tante ; une cousine et sa fille. Marie, qui habitait à
Gakoni, était la voisine de Gatete et elle explique qu’elle le connaissait depuis 1982. Elle faisait partie
des réfugiés chassés de l’orphelinat de Gakoni par Gatete.

Gatete a amené les interahamwe qui étaient restés postés devant la paroisse. Il est venu avec les
interahamwe et les militaires de la Garde présidentielle. Ils avaient toutes sortes d’armes—fusils,
grenades, machettes, lances, massues et houes. Gatete était là-bas pour faire démarrer les choses.

Marie et les autres femmes assistèrent, impuissantes, au massacre des hommes.

J’ai été témoin d’horribles scènes. J’ai vu mon fils de dix ans, Mutabazi, mourir. Presque toutes les
mères ont vu leurs enfants torturés à mort. C’était tellement horrible qu’on ne pensait plus à ce qui nous
attendait.
Après les victimes mâles, c’était au tour des femmes et des filles. Comme dans le cas des
hommes, ils avaient commencé par les jeunes filles et les jeunes femmes, et ont tué les vieilles femmes
et les petites filles en dernier. Ils utilisaient des machettes, des lances, des massues, des couteaux et des
épées. Les femmes et les filles ont subi des souffrances indescriptibles. Ils avaient choisi des femmes et
des filles qu’ils allaient violer. On entendait, venant de tous les coins de la cour, les cris des femmes et
des filles en train d’être violées. Ils les tuaient ensuite. Denise Mukarutete de Gakoni, la fille de
Gatarayiha et de Nyirantibague, a été violée par quatre interahamwe avant qu’elle ne meure. Beaucoup
de femmes qui ont survécu ont payé leur survie en donnant leur corps aux meurtriers.
Ils ont tué jusqu’à la tombée de la nuit. Alors qu’ils étaient presque à mon niveau, une lumière
s’est allumée pas loin de la paroisse et ils ont pensé que c’étaient les soldats du RPF qui arrivaient. Ils
se sont enfuis aussitôt. Mais il ne restait pratiquement personne.

19
Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

Claudette Uwamwezi, alors étudiante de 17 ans, explique qu’elle était dans un “état second”
lorsque les interahamwe ont tourné leur attention sur les femmes.

J’ai vu des massacres tellement impitoyables que je ne pensais plus à mon propre destin. Mais ce n’était
rien à côté de ce que j’ai vu et vécu après.
Une fois que les interahamwe ont fini de tuer les hommes, ils se sont tournés vers nous.
Chacun d’eux a pris une femme ou une fille de son choix pour satisfaire son appétit sexuel. Ils disaient
qu’ils avaient maintenant l’occasion de coucher avec les filles tutsies. Ils prenaient, chacun, sa victime
dans un coin. Certains d’entre eux restaient en arrière pour tuer celles qui n’avaient pas été choisies
pour être violées ; on entendait les cris des femmes partout autour de nous. Ce sont les femmes qui ont
souffert le plus de tortures. Après les avoir violées, les interahamwe les tuaient en introduisant des
bâtons ou des couteaux dans leurs parties génitales.

Claudette et une cousine furent sauvées par un gendarme qui les évacua à Rwamagana.

En partant, on marchait sur les cadavres. Les interahamwe les ramassaient et les jetaient dans la fosse
commune et achevaient ceux qui étaient mourants.36

Quelques réfugiés, dont Emmanuel Bucyana, ont survécu en sautant dans une citerne d’eau. Il
n’a aucun doute quant à la personne responsable des morts de la paroisse.

Gatete est responsable de la mort de plus de 2 000 Tutsis de Kiziguro, même s’il ne les a pas tués de ses
propres mains. C’est lui qui est allé ramener les militaires et les miliciens pour les tuer.

Peu de temps après, le 14 avril, Murambi est tombée aux mains du FPR et Gatete s’est réfugié
à Kibungo, s’installant d’abord à Gahini, commune Rukara. Mais, bien vite, il a endossé une nouvelle
fois la toque de leader, sillonnant la préfecture pour garantir la morts des Tutsis et donnant des ordres
aux dignitaires locaux comme aux interahamwe. L’une de ses priorités fut un massacre à Muhazi,
massacre qui fut presque la copie conforme de la boucherie de Kiziguro.

“Le Rwanda est à nous” – A la tête du massacre de la paroisse de


Mukarange, le 12 avril
La paroisse catholique de Mukarange se trouve dans le secteur Mukarange, commune Muhazi à
Kibungo. Muhazi et Murambi étant seulement séparées par le Lac Muhazi, nombre de résidents purent
voir les maisons de Murambi brûler le 7 avril. Les réfugiés qui traversèrent le lac à la nage firent des
récits terrifiants et décrivirent de façon détaillée le rôle de Gatete dans cet épouvantable carnage.
D’autres arrivèrent à Muhazi à pied, le plus souvent gravement blessés. Des réfugiés envahirent aussi
Muhazi depuis la commune voisine de Kayonza à Kibungo. Le centre d’affaires de Muhazi est à
cheval entre Kayonza et Muhazi ; les boutiques et les domiciles des hommes d’affaires tutsis furent
pillés et incendiés. D’autres réfugiés arrivèrent de la commune Rukara à Kibungo. Les déplacés
s’installèrent dans la paroisse ; l’abbé Jean-Bosco Munyaneza et l’abbé Joseph Gatare firent de leur
mieux pour les calmer, leur donner un réconfort pratique et assurer leur protection. La vue des réfugiés
blessés, des bâtiments incendiés, les récits relatés par les réfugiés et l’indifférence des gendarmes
incitèrent nombre de Tutsis de Muhazi à gagner la paroisse. Le 11 avril, plus de 4 000 réfugiés s’y
trouvaient.
Craignant que la paroisse ne soit attaquée par les interahamwe, les femmes se mirent en quête
de provisions pour faire des réserves, tandis que les hommes se rendirent au pont de Ntaruka, entre
Gahini et Kayonza, pour tenter d’arrêter l’avancée des interahamwe. Un certain nombre de Hutus
s’étaient également réfugiés dans la paroisse et aidaient eux aussi à repousser l’ennemi. Mais des
gendarmes se rendirent à la paroisse pour leur dire, d’après Patrick Nzaramba, qu’ils “combattaient le
mauvais ennemi. A partir de maintenant, c’est la guerre entre les Tutsis et les Hutus.” A Ntaruka, les

36
Témoignage recueilli le 15 octobre 1999.

20
Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

hommes furent aussi dépités de voir des gendarmes gonfler les rangs de la milice qu’ils tentaient de
repousser. Les hommes revinrent à la paroisse. La tension augmenta encore le dimanche 10 avril
lorsque les premières victimes furent signalées près de la paroisse. De surcroît, le 10, Augustin
Ngabonzima, chef de la milice interahamwe locale, se rendit à la paroisse. Angélique Umotoni se
rappelle ses propos. Il a dit : “Tout est fini pour vous. Vous n’avez nulle part où aller. Le Rwanda est à
nous. Nous allons faire de vous ce que nous voulons.” Ils reçurent également la visite de Gatete, de
Senkware, le bourgmestre de Kayonza et du chef des forces de police de Rwamagana qui tirèrent
immédiatement des coups de feu en l’air pour effrayer les réfugiés et pour voir s’ils étaient armés. Ils
fouillèrent la paroisse pour voir si des fusils y étaient cachés mais ils n’en trouvèrent pas. Ils passèrent
aussi au crible les cartes d’identité des réfugiés ; le chef de la police donna ordre aux femmes hutues
qui avaient accompagné leurs maris tutsis et leurs enfants de rentrer chez elles. Mais c’est le fait de
voir Gatete qui troubla le plus les réfugiés, soutient Patrick Nzaramba.

Il y a eu une panique générale quand les réfugiés ont vu Gatete. Tout le monde avait peur de lui. Les
gens dans toute la paroisse parlaient de ce qu’il avait fait à Murambi et à Rukara.

A l’époque, Muhazi n’avait pas de bourgmestre, ce qui donnait carte blanche à Gatete et
Senkware. Augustin Uwimana, 61 ans, conseiller du secteur Mukarange, reconnaît qu’il “était le chef”
du massacre bien qu’il prétende qu’il “agissait sur les ordres de ses supérieurs”, à savoir le
bourgmestre de Kayonza et le Lt. Twahirwa, chef du détachement militaire de Kayonza. Il est en
prison depuis janvier 1997. Il parle de l’influence qu’exerçait Gatete sur Senkware.

Gatete a eu une participation profonde dans le génocide des Tutsis de Kayonza. Senkware était
acceptable avant l’arrivée de Gatete ; Gatete l’a attisé. Senkware avait l’habitude de nous dire de ne pas
tomber dans le piège des tueries de nos voisins de Rukara. Mais quand il a vu les réfugiés venus de
Murambi, il a soudain changé. Les réfugiés hutus de Murambi sont arrivés à Kayonza vers le 9 avril. Ils
ont dit que Gatete et son successeur, Mwange, étaient avec eux. Je ne savais pas qui était Gatete avant
cela. J’avais seulement entendu dire qu’il était un homme cruel. Gatete était souvent en compagnie de
Senkware. Ils avaient l’habitude de se promener ensemble dans la même voiture.

Les interahamwe se rendirent à la paroisse dans l’après-midi du 11 avril. Les réfugiés, à l’aide
de pierres, les ont repoussés. Le soir, Gatete et Senkware sont arrivés, accompagnés de quelques
gendarmes. Ils promirent de protéger les réfugiés et leur demandèrent de rester à l’intérieur de la
paroisse. Mais, en quelques heures, il devint manifeste que Gatete et Senkware étaient venus, selon les
termes de l’un des survivants, “jauger la situation”. Ils étaient également venus menacer l’abbé
Munyaneza, en lui demandant “ce que lui, un Hutu, faisait parmi tous ces Tutsis.” Mais il refusa
d’abandonner ses protégés.
Inquiets de voir les réfugiés réussir à repousser les interahamwe, Gatete et Senkware partirent
pour Kayonza “afin de préparer le bain de sang final” comme l’explique Gilbert Nkurayija. Conscients
de la catastrophe imminente, l’abbé Munyaneza et l’abbé Gatare baptisèrent certains réfugiés et
entendirent leur confession. Ils leur conseillèrent aussi de constituer des provisions de pierres, de gros
bâtons et de renforcer les patrouilles de nuit auxquelles les prêtres eux-mêmes participaient.
Lorsqu’ils quittèrent la paroisse, Gatete et Senkware contactèrent le Lt. Twahirwa et son
adjoint, le Corporal Baziyaka. L’un des soldats recrutés pour l’offensive s’appelle Egide Sibomana, 29
ans, soldat auprès du 74ème bataillon de Mutara, qui était en congé dans son secteur natal de Kayonza
le 6 avril et qui resta à Kayonza sous les ordres du Lt. Twahirwa. Incarcéré depuis janvier 1997, il a
avoué son rôle dans les tueries de Kayonza, y compris le massacre de la paroisse. Le soir du 11, après
la visite de la paroisse par Gatete et Senkware, il explique que lui-même et dix soldats et gendarmes
furent envoyés à la paroisse par Twahirwa “en mission de reconnaissance”.

Baziyaka m’a ordonné de jeter une grenade pour voir si les Inkotanyi étaient là-dedans. Je l’ai fait et
nous nous sommes cachés dans une petite forêt pas loin de la paroisse. Quelques minutes plus tard, un
groupe de jeunes gens en est sorti et est passé près de nous. Nous n’avons pas tiré sur eux parce qu’ils
n’étaient pas armés. Ils ont fait un tour et sont retournés à l’intérieur de la paroisse. Quarante minutes
plus tard, nous sommes retournés à notre poste sur la route principale. Le caporal Baziyaka est ensuite
allé faire son rapport à Twahirwa

21
Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

Ils reçurent la visite de Senkware à trois heures, le matin du 12 avril.

Il nous a dit qu’il allait envoyer des interahamwe à la paroisse. Il nous a demandé d’être prêts au cas où
les Tutsis riposteraient avec des fusils. Nous l’avons accompagné jusqu’à l’entrée et nous avons pris
position tout autour. Nous avons lancé des grenades. Les Tutsis n’ont pas riposté mais sont plutôt
sortis. Les interahamwe ont immédiatement commencé leur travail. Twahirwa nous a demandé de
retourner sur la grande route mais il est resté en arrière.
Les Tutsis ont opposé une résistance aux interahamwe jusqu’à 10 heures. Les interahamwe
sont venus demander des renforts car ils avaient l’air d’avoir affaire à une résistance déterminée et
forte. Quinze militaires sont allés aider les interahamwe. J’étais l’un d’eux. Nous sommes arrivés à la
paroisse vers 11 heures. Twahirwa nous attendait. Il nous a ordonné d’ouvrir le feu pour briser la
résistance. Quand les Tutsis ont entendu les coups de feu, ils sont retournés à l’intérieur de la paroisse.
Après un moment, Twahirwa nous a demandé d’arrêter. Il a rassemblé tous les réservistes et leur a
donné des fusils. Ils ont continué et nous sommes allés nous reposer.
Twahirwa a demandé aux Tutsis qui ne voulaient pas résister d’aller à l’immeuble de la JOC37.
Ceux qui voulaient résister sont restés à la paroisse. Il a demandé aux interahamwe de les achever.
Même ceux qui ne voulaient pas se battre ont été tués quelques heures plus tard.
Au total des milliers de gens ont péri à la paroisse de Mukarange, plus de 3 000 personnes.
Nous sommes retournés à nos postes vers 16 heures. Pendant ce temps, les interahamwe étaient allés à
la chasse des Tutsis à l’intérieur et aux alentours de Mukarange.

Augustin Uwimana évoque la présence de Gatete et précise que “Gatete et Senkware avaient
tous les deux des armes à feu.”

Nous sommes allés à Mukarange tôt le matin du 12 avril. J’ai dirigé l’attaque. Quand nous sommes
arrivés là-bas, nous avons rencontré Augustin Ngabonzima, qui dirigeait un autre groupe
d’interahamwe. Les militaires étaient venus avec nous, pour nous donner du soutien au cas où les Tutsis
se défendaient. Les militaires ont d’abord lancé des grenades et les Tutsis sont sortis de la paroisse. J’ai
donné leurs ordres à mes interahamwe et tout a commencé. Les Tutsis se sont défendus et nous ont
résisté pendant des heures. Vers 10 heures nous sommes allés demander des renforts ; les militaires sont
venus à notre aide et tout était fini vers 15 heures.
Gatete, Senkware et le Lt. Twahirwa ont joué de grands rôles dans le génocide. Ils sont
responsables de la mort de milliers de Tutsis tués à la paroisse de Mukarange.38

Angélique Umutoni et sa famille, originaire du secteur Kabare à Muhazi, comptaient parmi les
premiers arrivants. Angélique, 23 ans, était étudiante à l’époque et elle est aujourd’hui aide-sociale. La
première grenade jetée dans la paroisse entre 4 et 5 heures du matin tua trois personnes et en blessa
beaucoup d’autres. Les réfugiés, aidés des deux prêtres, organisèrent leur résistance. L’une des
grenades blessa l’abbé Munyaneza. Angélique explique à quel point leur résistance était épuisée.

Ils ont continué à lancer des grenades, dix au total. Après la dixième, presque tout le monde avait des
blessures d’éclats d’obus. On ne pouvait pas continuer à leur résister.

Lorsque les interahamwe pénétrèrent enfin dans l’enceinte de la paroisse, ils dirent aux
réfugiés de rentrer dans la paroisse de manière à ce que personne ne puisse s’échapper. Leur approche
portait le sceau de la planification scrupuleuse apportée par Gatete au massacre de la paroisse de
Kiziguro. Ensuite, ils commencèrent à appeler à voix haute certaines familles qu’ils exterminèrent
dans la forêt à proximité de la paroisse. Tout comme à Kiziguro, leur priorité était d’abattre les Tutsis
éduqués et riches. Ils travaillaient à partir d’une liste établie.

Ils nous ont appelés famille par famille. Ils ont commencé par Gasinzigwa, sa femme et son fils,
Musoni. Ils les ont découpés à mort avec des machettes dans la forêt située près de la paroisse. Nous
avons tous entendu. Ils criaient et suppliaient d’être épargnés. Ensuite ils ont appelé la famille de
Bizimana, qui était un juge à Rwamagana ; ensuite la famille Nyabutsitsi. Ils avaient une liste des plus

37
Association des Jeunes Ouvriers Catholiques.
38
Témoignage recueilli le 19 mai 1999.

22
Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

grandes familles tutsies. Ils voulaient s’assurer que les intellectuels et les Tutsis riches étaient
massacrés. Nous avons assisté à l’extermination de l’élite tutsie avant notre tour.

Une fois l’élite massacrée, les interahamwe vinrent en masse s’adonner au massacre du reste
des réfugiés. Des miliciens armés de grenades se tenaient en poste tout le long des murs pour veiller à
ce que personne ne puisse s’échapper.

Ils sont venus en foulée, armés de massues, de machettes, de lances, de haches et de grenades. Ils ont
tué sans discrimination ; celui qui essayait de se sauver était tué avec les grenades.

A la différence de Kiziguro, les réfugiés qui se glissèrent dans la citerne d’eau n’eurent pas la
vie sauve.

Quelques Tutsis s’étaient cachés dans une citerne d’eau froide mais les interahamwe ont jeté trois
grenades là-dedans et tué la plupart d’entre eux. Il y avait des mourants dans cette citerne, et d’autres
qui criaient au secoursmais personne ne les a aidés. Ils ont continué à tuer et à tuer jusqu’à ce qu’ils
soient fatigués, vers 16 heures. Il y avait des tas de cadavres. 39

Patrick Nzaramba, 24 ans, est un paysan du secteur Mukarange. Son frère, Jean de Dieu
Nkurunziza, fut blessé par une grenade. Il se rappelle avoir vu Gatete le matin du 12 avril. A la
différence de Kiziguro, Gatete resta à Mukarange pendant toute la durée du massacre.

Gatete est venu dans sa camionnette Hilux. C’est Gatete qui a donné les ordres pour tuer les Tutsis.
Tous les Tutsis de Mukarange ont été tués après son arrivée. Il répétait sans cesse qu’aucun Tutsi ne
devait survivre.
Le massacre a continué toute la journée, de quatre heures du matin à quatre heures de l’après-
midi. Au début, ils disaient qu’ils allaient épargner les femmes et les filles. Ils voulaient juste les garder
pour eux-mêmes. Ils les ont ensuite tuées.
Au moment où je partais, j’ai vu Gatete. Il était là-bas, en train d’assister à ce que les miliciens
faisaient. Il y avait beaucoup de cadavres, femmes et filles, criant. Elles ont été tuées en dernier. Les
miliciens les avaient réservées comme récompense pour leurs “efforts de guerre”. Ils les ont tuées après
les avoir violées.40

Fidèles aux conseils des prêtres, Gilbert Nkurayija explique que les réfugiés avaient décidé
“de mourir en luttant”. Les deux prêtres luttèrent aux côtés des réfugiés, ce qui rehaussa leur moral.
Gilbert, 24 ans, étudiant originaire de Cyeru à Kayonza, était aussi rentré chez lui pour les vacances.

Nous étions déterminés à leur faire face. Ils tiraient des flèches sur nous et nous avons répliqué avec
des pierres. Mais au moment où ils commençaient à se replier, les militaires ont soudain fait une percée
et, mettant leurs fusils sur leurs épaules, ils ont jeté des grenades et tiré sur nous. Comme il n’y avait
aucune autre issue de secours, nous nous sommes précipités dans la cour du presbytère, en laissant des
douzaines de cadavres où ils étaient tombés. Les interahamwe étaient aidés par les gendarmes et par les
militaires qui avaient échoué à Mutara.

Gilbert vit l’abbé Munyaneza être battu à mort juste avant d’être frappé lui-même.

J’ai été saisi et les coups de machette pleuvaient sur moi, autour de mes mâchoires et mon crâne était
littéralement écrasé. Je suis tombé dans le coma et ils m’ont laissé pour mort. Je suis resté couché dans
le sang, mais j’ai ensuite repris connaissance. Je me suis traîné loin des cadavres pour me cacher dans
une plantation de bananes. J’ai été retrouvé là-bas le 19 avril par les Inkotanyi.41

Le mari d’Eugènie Mujawamariya, Etienne Rudasingwa, et sa fille, Emilienne, furent tués


durant la bataille contre les interahamwe le 11 avril. Eugènie, 46 ans, paysanne, était venue du secteur

39
Témoignage recueilli le 28 octobre 1999.
40
Témoignage recueilli le 28 Août 1999.
41
Témoignage recueilli le 20 septembre 1999.

23
Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

Nyagatovu à Muhazi le 10 avril. Le 12, Eugènie figurait parmi les personnes évacuées dans le
bâtiment de la JOC ; elle croyait qu’elle y serait en sécurité.

Quand ils étaient dans la cour, j’ai reconnu Gatete et Senkware. Le barrage de balles et de grenades a
rapidement eu raison de nos jeunes. Ils se sont précipités dans la cour et ont fermé la porte extérieure
pour que les interahamwe ne puissent pas entrer. Les interahamwe ont lancé des grenades qui ont
explosé contre la porte pendant que les autres escaladaient le mur de la porte de derrière pour entrer de
cette manière. Le carnage était horrible.
J’étais moi-même à l’intérieur de l’église. Le chef des interahamwe, Ngaboniza, est venu et
nous a fait sortir une famille à la fois. Il y avait un atelier derrière la paroisse. Il nous a dirigés là-bas
avec l’intention de nous y massacrer après avoir fini avec les autres. J’ai donné de l’argent à un jeune
garçon nommé Nubaha. Ils ont tué les autres et m’ont laissée là-bas. Plus tard ils ont ramené d’autres
gens et ils nous ont entraînés vers le bâtiment de JOC. Vers 18 heures le commandant est venu voir
comment le travail avançait. Il a trouvé presque tous les hommes morts puisque les tueurs faisaient le
compte de ceux qu’ils tuaient. Ils ont rendu compte avoir tué aussi beaucoup de femmes. Le
commandant leur a dit d’arrêter de massacrer les femmes et les enfants qui allaient être exterminés le
jour de l’enterrement de Habyarimana.42

Eugènie parvint à s’échapper et à se cacher dans une plantation de bananes près de chez elle
jusqu’à ce qu’elle soit sauvée le 18 avril.
Dativa Musabyeyezu était étudiante. Elle aussi était en vacance chez elle à Kabuye, secteur
Mukarange. Le 9 avril , elle entendit les cris de guerre des interahamwe et elle les vit tuer des gens. A
14 heures le 9 avril, Dativa se dirigea vers la paroisse, suivie de deux de ses frères, Didace et Védaste.

Le mardi 12, nous nous sommes trouvés sous attaque. Nous avons essayé de nous défendre mais la peur
nous rongeait. Les plus forts d’entre nous combattaient les interahamwe. Parce que les interahamwe
étaient là-bas en si grand nombre, et à cause des coups de feu de la milice et des gendarmes, nous avons
signé forfait. Nous avons couru dans la direction du presbytère où les enfants et les vieilles personnes
se cachaient. Beaucoup de gens ont perdu la vie dans la bataille. Parmi les génocidaires, j’ai reconnu
Gatete, l’ancien bourgmestre de Murambi, le bourgmestre Célestin Senkware et le Lt. en charge des
gendarmes de Rwamagana. Ils ne tiraient pas de coups de feu, mais ils étaient présents, assis sur leurs
véhicules, buvant de la bière et assistant au sort que leurs forces armées nous infligeaient. Ceux d’entre
nous qui avaient atteint le presbytère attendaient la mort. Les interahamwe ont finalement cassé la porte
pendant que les autres détruisaient le mur. Ils nous ont envahis, découpant avec les machettes, tirant et
mettant le coin en flammes au moment où ils s’en allaient. J’ai vu l’abbé Jean-Bosco, son épaule
saignait. Les interahamwe sont arrivés et l’ont découpé en pièces. Il est mort sur le coup. Ils ont
continué la vague de tirs et de découpages des gens. Quand ils étaient sûrs qu’il ne restait que les
femmes, l’intensité de leurs attaques a diminué. Ils ont donc commencé à piller et à tuer sommairement
les gens. J’ai réussi à m’échapper en mentant que j’étais une Hutue de Kabarondo et que j’étais
seulement là-bas quand la guerre avait éclaté, parce que je rendais visite à quelqu’un. Ils m’ont laissé
partir et je me suis cachée dans une vieille maison pas loin de la paroisse.

“Nettoyage ethnique complet” – Pas de pitié pour les femmes, les enfants et
les personnes âgées à Rukira, le 26 avril
Gatete est arrivé à Rukira, commune de Kibungo, aux alentours du 22 avril, avec un convoi de
véhicules qui transportait des policiers et des interahamwe armés jusqu’aux dents. Il s’est installé au
CERAI, une école post-primaire dans le secteur Rurenge qui abritait un certain nombre de réfugiés
déplacés par les combats de Murambi entre le FPR et les FAR depuis le début des années quatre-vingt-
dix. A ce stade, un grand nombre d’interahamwe et de réfugiés hutus de Murambi s’étaient réfugiés à
Rukira car leur commune était tombée aux mains du FPR le 14. Un grand nombre de Tutsis, surtout
des hommes, avaient été tués le 15 par des interahamwe sous les ordres de Emmanuel Rukiramakuba
et d’un ancien bourgmestre de Rukira, Moïse Niyanshuti. Ils avaient décidé d’épargner les femmes, les
enfants et les personnes âgées. Rukiramakuba leur avait précisé que le chef des interahamwe, Cyasa,

42
Dans tout le pays, les génocidaires avaient épargné des femmes et des enfants qui devaient, semble-t-il,
“accompagner” Habyarimana, le 5 juillet, date de son enterrement officiel.

24
Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

avait décrété une amnistie à leur intention. Mais c’est alors que Gatete arriva et demanda “un
nettoyage ethnique complet”. Son policier communal, Habibu Habimana, alors en route pour la
Tanzanie, se rappelle les mots prononcés à Rukira: “Gatete déclara que nous devions annihiler le mot
‘Tutsi’.” Il se rappelle également de la réaction à cette exhortation : “Le travail a commencé une fois
qu’il a dit cela.”
Emmanuel Rukiramakuba, 36 ans, paysan de Rugombe à Rurenge, est l’un des miliciens ayant
mis en pratique les ordres de Gatete à Rukira. Incarcéré en janvier 1997, il reconnaît son rôle dans le
génocide mais ajoute : “Nous payons pour ce qu’ont fait Gatete et les interahamwe de Murambi.” Il
raconte la réunion au cours de laquelle Gatete a délivré son message.

Nous avons traqué les Tutsis. Nous avons décidé d’arrêter les tueries le 15 avril. Les interahamwe ont
tué beaucoup de Tutsis ce jour-là, spécialement les mâles. Nous avons demandé aux interahamwe de ne
pas tuer les femmes et les filles. Ils ont suivi ces ordres jusqu’à l’arrivée de Gatete.
Tout a changé après l’arrivée de Gatete. Si Gatete n’était pas venu ici, beaucoup de Tutsis,
surtout les femmes, auraient survécu. Il a convoqué une réunion à CERAI le 25 avril, à laquelle j’ai
assisté. Gatete conduisait une voiture Hilux. Il nous a dit : “N’épargnez personne, pas même les
femmes et les enfants ! Tuez tous les Tutsis !” Les interahamwe considéraient Gatete comme leur
commandant en chef, et une fois qu’ils l’ont entendu dire ça, ils ont commencé le “travail”. Ils
utilisaient des fusils, des grenades et des armes traditionnelles. Le jour de son arrivée, il nous a dit qu’il
voulait nous apprendre comment utiliser les fusils et les grenades. Ils m’ont donné une grenade.
Le travail a commencé le lendemain matin. J’ai assisté moi-même à l’exécution de la famille
Kanyinja par les interahamwe de Gatete. Gatete était présent quand cela se passait. Ensuite je les ai vus
tuer trois personnes qu’ils accusaient d’être des complices des Tutsis, une femme et deux hommes. Ils
ont été jetés dans un ravin pas loin de CERAI. Nous avons ensuite attaqué les familles Gatariyiha et
Rutaganebyi. Plus de 13 personnes ont été tuées, dont les cinq enfants de Rutagantebyi. Il y avait
beaucoup d’interahamwe et de réfugiés venus de Byumba, et ils étaient tous armés. Ils ont tué beaucoup
de Tutsis, y compris des femmes, des enfants et même de vieilles personnes. Ils se sont dirigés à
Rusumo avant d’aller en Tanzanie.43

Le mari de Gertrude Mukeshimana a quitté le domicile familial de Ruvuzi à Rurenge et elle ne


l’a jamais revu. Elle ne sait pas où il a été tué. Ses trois fils aînés ont trouvé la mort le 15 avril ;
néanmoins, elle fut rassurée par les propos de Rukiramakuba.

J’avais toujours mes trois filles et mes deux fils. Je me suis dit qu’ils allaient survivre.

Samuel Nzeyimana, le conseiller de Rurenge, était un ami de la famille et il accepta de cacher


les enfants de Gertrude chez lui. Gertrude assista à une réunion convoquée par Gatete.

Gatete a rassemblé tous les interahamwe et leur a demandé : “Pourquoi épargnez-vous ces femmes ? Si
un seul Tutsi réussit à survivre, il les épousera toutes.” Il avait ajouté : “Tuez-les ! Même celles que
vous avez cachées ! Nous devons effacer le nom même de Tutsi, de sorte que nos enfants ne viennent
jamais un jour nous demander à quoi ressemblent les Tutsis.” J’étais là quand Gatete a dit cela.

A l’issue de la réunion, Gertrude soutient que les interahamwe “sont devenus plus fanatiques
que jamais.” Le 26 avril, leur fanatisme allait avoir de désastreuses conséquences pour Gertrude.

J’étais avec mes filles, en train de désherber la bananeraie du conseiller Nzeyimana. Ils nous ont dit de
retourner dans la maison de Nzeyimana. Ils avaient tué beaucoup de Tutsis ce jour-là dont mes deux
petits garçons et mes beaux-parents. Mes filles étaient adolescentes : la plus grande, Nikomeze, était en
classe de seconde au collège secondaire de Mukarange ; Jeanne Nisese était en troisième au collège
secondaire, à Nyamirambo, et Mukaneza était en quatrième. Mes fils étaient âgés de trois et cinq ans.
Gatete est responsable de la mort de mes cinq enfantsles interahamwe les avaient épargnés.

Aussitôt après la réunion organisée par Gatete, les femmes et les personnes âgées furent aussi
massacrées. Gertrude se rappelle de certaines des victimes.

43
Témoignage recueilli le 24 mai 1999.

25
Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

La première femme à être tuée était Immaculée Mukatamu, la femme de Rukarajira. Ils ont tué d’autres
femmes, y compris la femme de Saidi Munyankindi, Christiane; Kabasese ; Mukakarangwa and
Bernadette Mukagatare. Ils ont aussi tué les gens que les interahamwe avaient épargnés, dont Pierre et
sa femme, Edith Gasabike et Pascasie Mutegwaraba, la femme de Rwagasana. Gatete en a fait tuer
d’autres dans la cellule Rubuye à Rurenge.
Gatete a joué un grand rôle dans le génocide des Tutsis de Rukira. Les femmes et les filles
auraient été épargnées si Gatete n’était pas venu ; même les interahamwe le disaient. Emmanuel
Rukiramakuba nous avait dit : “Nous avons décidé de vous épargner, mais Gatete a décrété que vous
devez mourir. Il nous a aussi ordonné de tuer tous les Tutsis”.44

Pénima Mukaruema parle du 26 avril comme “d’une journée inoubliable pour les survivants
de Rurenge.” Pénima, 45 ans, enseignante et mère de cinq enfants, rentra de Rusumo pour gagner son
Ruvuzi natal à Rugenge. Son mari fut séparé du reste de la famille et elle ne sait pas où ni comment il
fut tué. Tout comme Gertrude, elle avait perdu ses trois fils aînés le 15 avril. Elle est parente d’un
grand nombre de personnes mortes à Rurenge suite à l’arrivée de Gatete, y compris les trois filles de
Gertrude, les nièces de son mari.

Le 26, ils ont tué mon beau-père, Pierre et sa femme, Edith Gasabike. Ils avaient été épargnés parce
qu’ils étaient très vieux. Beaucoup de gens ont donc été tués quand Gatete et ses interahamwe sont
arrivés. Ils sont arrivés au moment où les Tutsis survivants sortaient des cachettes. Je pense à la nièce
de mon mari et mes trois enfants qui ont été tués et à Ancilla Mukarutegenwa et ses trois filles, dont
l’un était un bébé de quelques mois. Ils sont tous morts parce qu’ils avaient commencé à espérer qu’ils
pourraient survivre, mais hélas, Gatete était arrivé. Les deux petits garçons de Cyprien Rutangantebyi ;
Mabenge, trois ans et Nsabimana, deux ans, épargnés le 15 avril, ont aussi été tués.45

Ephrem Rwamuhizi, 40 ans, boucher à Rurenga, déclare que c’est “Gatete qui sema le carnage
dans notre colline de Rurenge.”

Gatete a fait tuer beaucoup de Tutsis ; mes quatre neveux ont été tués après son arrivée. Mon beau-
frère, Elie Nzaramba, était Tutsi ; il a survécu mais ses quatre enfants ont été tués. Ils étaient : Muzeho ;
Nibishaka ; Ukwizagira et Mahamadi. Ils se cachaient dans la maison de mon père. Les interahamwe,
agissant sous les ordres de Gatete, les ont fait sortir et les ont tués. Si Gatete n’était pas venu à Rukira,
il n’y aurait pas eu tant de morts. L’ordre de tuer les femmes et les filles venait de Gatete lui-même. Les
interahamwe de Rukira avaient déclaré la paix, et cela avait remonté les espoirs des survivants, mais
leurs espoirs ont été de courte durée. Dès que Gatete est arrivé, tout a changé. Je suis sûr que si Gatete
n’était pas venu à Rukira, certains des Tutsis auraient survécu. Nous voulons tous que Gatete soit
arrêté. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point les gens de Rukira seraient contents s’ils apprenaient
que Gatete a été arrêté. Rien que de le savoir consolerait beaucoup de survivants.”46

La sanglante route de l’exil – Massacre de survivants en chemin vers la


Tanzanie
Le 14 avril, quand Murambi tomba aux mains du FPR, Gatete exhorta la population hutue à fuir à
Kibungo. Voyageant en voiture, il devança la population qui fuyait à pied pour renforcer les barrages
routiers où des Tutsis étaient identifiés, mis à l’écart et assassinés. Nombre d’entre eux furent jetés
dans des fosses près des bureaux communaux. Certaines femmes tutsies furent obligées de se rendre en
Tanzanie par les miliciens pour leur servir de “femmes”. Madeleine Mukakalisa explique que, se
servant d’un haut-parleur, il incita sans relâche les Hutus “à se débarrasser des Tutsis, cette crasse
incarnée”.
Benoît Sindikubwabo était habitué à voir Gatete au barrage routier qu’il surveillait à
Kiramuruzi. Il le vit de nouveau, cette fois à divers barrages routiers érigés sur la route de la Tanzanie.

44
Témoignage recueilli le 24 mai 1999.
45
Témoignage recueilli le 24 mai 1999.
46
Témoignage recueilli le 24 mai 1999.

26
Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

J’ai vu Gatete à Kabarondo quand nous sommes allés en Tanzanie. Il y avait des barrages routiers sur le
chemin de Kayonzo à Rusumo. Gatete a désigné ses Hutus afin que les interahamwe ne les tuent pas au
barrage à Kibungo. Les Tutsis, qui n’avaient pas été identifiés, ont été immédiatement tués.

Certains Hutus, qui ne partageaient pas la vision génocidaire de Gatete, furent aussi
condamnés à mort. Claudien Gatera, 64 ans, originaire de Ngarama à Mutara, est juge à Kigali. Il avait
installé sa famille à Kayonza lorsque le génocide l’a démasqué. Gatera, natif de Ngarama à Mutara,
explique qu’il connaissait Gatete depuis qu’il avait été élève à Murambi et qu’il connaissait même ses
parents. Il apprit à mieux le connaître lorsque Gatete travailla sur des projets ruraux à Mutara alors que
Gatera était magistrat à Ngarama. Informé par un soldat que Gatete avait donné l’ordre d’abattre
Gatera et sa famille, ils se cachèrent à Kayonza. Leur situation devint particulièrement précaire lorsque
Gatete commença à superviser en personne les fouilles porte à porte réalisées par ses miliciens à
Kayonza et dans les collines environnantes le 13 avril. La maison de Gatera fut attaquée le 13 avril. Ils
se cachèrent dans la brousse.

Le 14 avril, aux environs de cinq heures du matin, nous avons tenté de traverser le barrage. Gatete avait
remarqué mon fils, Lambert Gatera ; il l’a appelé et lui a demandé où j’étais. Lambert lui a dit que je
suivais en arrière, Gatete lui a dit de m’appeler. Quand mon fils est venu me le dire, j’ai tremblé. J’ai
senti que tout pourrait arriver. J’ai pris mon courage et suis allé. M’approchant de Gatete, je lui ai dit :
“Je sais que tu vas me tuer, mais laisse-moi te dire une chose. Je veux que tu m’achèves avec une
balle.” Gatete a fait un sourire méprisant à ces mots. A ce moment, il m’a tapé sur la jambe droite avant
de me livrer à sa milice qui devait me jeter dans la fosse commune. Au jour d’aujourd’hui, je souffre
encore des conséquences de ce coup. La milice m’a entraîné immédiatement à la fosse commune. Nous
étions au nombre de 13 personnes six de ma famille. Avant de partir, j’ai vu Gatete donner des coups
de pieds au chauffeur du commerçant de Kiramuruzi. Sa jambe s’est cassée en deux. Gatete a demandé
à sa milice de l’achever. Ils l’ont fait d’une balle dans la tête.
Quand j’étais au barrage, j’ai entendu de la propre bouche de Gatete qu’aucun Inyenzi ou ses
complices ne devraient être épargnés. Il le disait au bourgmestre Senkware et au policier communal de
Kayonza. Pendant ce temps la milice continuait les tueries. Ils jetaient les cadavres dans la fosse de la
commune. Gatete assistait à ces scènes horribles avec une joie visible. Ils utilisaient des armes
traditionnelles : des machettes, des massues, des lances et des fusils.
Il y avait beaucoup de cadavres dans la fosse commune. Quand je les ai vus, j’ai eu peur. J’ai
supplié le policier communal d’accepter que je lui donne de l’argent pour me sauver la vie. Il a accepté
et a mis ma famille et moi de côté. Il a continué évidemment sa tâche.

Avant que son sort ne soit réglé, le major Emmanuel Habyarimana, alors à la tête des
opérations militaires de la sous-région de Nyagatare à Mutara, arriva sur les lieux. Son obstination à
vouloir épargner Gatera et sa famille entraîna une violente dispute entre lui et Gatete. Gatera entendit
l’altercation entre les deux hommes.

Habyarimana a demandé à Gatete si le sang qu’il avait versé depuis Murambi ne lui suffisait pas. Gatete
a répondu qu’il était nécessaire d’éliminer tous les Tutsis et leurs complices. Quand le major
Habyarimana s’y est opposé, Gatete l’a traité d’icyitso [un complice du FPR].

Un hélicoptère toucha terre au plus fort de la dispute ; il transportait le major Paul Himbana.
Habyarimana profita de cette diversion pour emmener vivement Gatera et sa famille en sécurité. Il leur
donna une voiture et délégua un lieutenant avec l’ordre de “tirer sur tous les barrages routiers
rencontrés en chemin”. Mais Gatete tenta encore une fois de piéger Gatera et sa famille.

Au barrage de Cyasemakamba, les choses ont été difficiles. Gatete avait déjà donné l’information à
ceux qui étaient au barrage. Ils nous attendaient. Quand nous sommes arrivés, la milice nous a ordonné
de nous coucher sur le sol. Nous l’avons fait. Le Lt a commencé à négocier. Finalement ils nous ont
laissé partir.

Déclarant “Je dois ma vie à Habyarimana”, Gatera précise :

27
Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

Je n’ai jamais vu ou entendu parler d’une personne aussi sanguinaire que Gatete dans ce pays. Je
l’appelle sanguinaire parce qu’il a été en même temps un planificateur et un instrument actif dans le
génocide.47

Le Col. Emmanuel Habyarimana, aujourd’hui ministre de la Défense, décrit Gatete comme un


“homme diabolique”. Il explique avoir pris conscience de ses liens avec des extrémistes notoires et des
chefs de la milice interahamwe—tels que le ministre de la Jeunesse, Callixte Nzabonimana48 et le
chanteur Simon Bikindi—lorsqu’ils tinrent des réunions après la fermeture des bureaux du ministère
de la Jeunesse, là où avait été posté Habyarimana pendant un certain temps.

J’ai trouvé Gatete et Senkware en train de déguster de la bière et de la viande braisée. Tout à coup, j’ai
aussi remarqué le juge Claudien Gatera et sa famille qu’un policier gardait d’un côté. Quand j’ai vu que
Gatera avait peur de moi, j’ai dit à Gatete : “Est-ce que tu ne connais pas ce magistrat, Gatera ? Qu’est-
ce que tu veux de lui ?” “C’est un Inyenzi et il n’y a pas de négociation avec les Inyenzi”, m’a répondu
Gatete. Juste à ce moment le Major Himbana est arrivé par hélicoptère et m’a trouvé en train de
discuter de Gatera avec Gatete. J’ai laissé Himbana parler avec ses autorités et j’ai pris Gatera et sa
famille dans ma camionnette, après de violentes discussions avec Gatete, qui m’a appelé un inyenzi à
cause de mon intervention sur Gatera.49

Le Major Paul Himbana confirme qu’il vit Gatete à Kayonza.

J’ai rencontré le major Emmanuel Habyarimana à Kayonza ; Gatete y était aussi. J’ai moi-même vu
Gatete au barrage à Kayonza. Il portait des habits civils, un fusil et il avait des policiers qui
l’escortaient. Senkware, le bourgmestre de Kayonza et Mbuguje, un commerçant de Kiramuruzi, étaient
aussi là-bas.

Jean Semucoko, commerçant qui habitait dans le secteur Kwimitereri, Murambi, se cacha dans
un champ de manioc lorsque sa maison fut encerclée à l’aube du 7 avril. Averti par un voisin que
Gatete avait envoyé un soldat pour le dénicher, il continua de changer sans cesse de cachette. Gatete
revint sans cesse sur les lieux, mais Semucoko parvint à gagner Kayonza. Quand Gatete eut vent du
lieu où il se trouvait, il envoya un homme armée d’une machette pour le traquer. Semucoko fut
finalement pris au piège et amené devant Gatete et Senkware.

Gatete a ordonné à ses interahamwe : “Allez et achevez-le. Faites-lui ce que nous venons de faire à
Gatare.” Gatare était un ami à moi. Gatete venait de le tuer non loin du bureau communal de Kayonza.
Les interahamwe m’ont conduit à la fosse commune. Il y avait des cadavres de gens fraîchement tués.
Ils m’ont ordonné de me mettre nu. Quand j’ai enlevé mes chaussures, ils ont vu l’argent. J’avais près
de 330 000 francs. Ils m’ont permis de m’échapper et ils se sont partagé cet argent. 50

Jean a gagné la Tanzanie le 29 avril. Mais nombreux sont ceux qui n’ont pas eu cette chance.
François-Xavier Mbuguje, hommes d’affaires de 31 ans originaire du secteur Rwankuba, prit
la fuite devant l’avancée du FPR le 11 avril. Il vit Gatete à Kayonza et à Kigarama.

J’ai vu Gatete et Senkware à Kayonza, à un barrage devant le bureau communal. Les Tutsis ont été tués
là-bas. Parmi ceux-ci, il y avait Rwigamba ; Jean-Damascène Nkusi a survécu en donnant 10 000 francs
à la milice.
Ils avaient aussi ciblé les Tutsis au barrage à Kigarama. J’ai vu Gatete et Senkware encore,
encourageant les jeunes gens à aller au front. Avant qu’ils ne partent, ils ont tué beaucoup de Tutsis
devant le bureau communal de Kigarama. Ils les ont enterrés dans une fosse commune devant le
bureau.51

47
Témoignage recueilli le 4 mai 1999.
48
Pour plus de détails sur le rôle de Callixte Nzabonimana dans le génocide, Voir Bulletin d’Accusation No.1,
mars 1999 par African Rights.
49
Témoignage recueilli le 18 mai 1999.
50
Témoignage recueilli le 7 juin 1999.
51
Témoignage recueilli le 9 juin 1999.

28
Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

Samuel Mugarura vivait dans le secteur d’origine de Gatete, Rwankuba. Mais il se trouvait à
Kiramuruzi au début du génocide. Paysan de 35 ans, il rejoignit l’exode massif vers la Tanzanie, un
voyage ponctué par d’intimidantes rencontres avec Gatete, puis par le meurtre de survivants tutsis.

J’ai vu Gatete dans sa voiture avec un microphone à Rukara, près de Gahini. Gatete disait : “Soyez
vigilants, les Tutsis pourraient se cacher parmi vous.” Il nous avait devancés pour installer les barrages
à Gahini. Gatete avait donné l’ordre à ses interahamwe d’identifier tous les Tutsis et de les tuer. Gatete
était là-bas, à vingt mètres du barrage, en train d’y assister. Le barrage était installé où l’église
épiscopale a construit son foyer à Gahini.
Gatete était allé mettre un autre barrage à Kayonza. Nous l’avons trouvé là-bas. Les
interahamwe ont suivi la même procédure d’identification. Les Tutsis ont été retenus pour être
exécutés. Le commerçant, Sudi Kamuzinzi, son chauffeur, Gatare, et deux enfants ont été tués.
J’ai encore vu Gatete à Kigarama. Il portait un ensemble blanc et un fusil. Il a tenu une
réunion où il a appelé les Hutus à aller repousser les Inkotanyi. Après la réunion, il a appelé cinq de ces
grands miliciens, y compris Munyangabe et Munyakazi, et leur a dit : “Réglez le cas de quelques-uns
encore.” Ils ont tué Mpambara, fils de Rurinda, et Emmanuel, fils de Kirenga. Ils ont jeté d’autres
Tutsis dans les latrines à quelques mètres du bureau communal de Kigarama. Gatete était là-bas à leur
exécution.
J’ai vu Gatete encore à Nyakarambi où il organisait des réunions et poussait les Hutus à tuer
les Tutsis. La réunion a eu lieu le 27 avril. Les interahamwe au barrage avaient la photo de Béatrice
Mukagahigi. Quand nous sommes arrivés, ils l’ont mise de côté. J’étais là quand ils l’ont tuée. Il y avait
aussi un garçon dont j’oublie le nom. Ils ont saisi 11 Tutsis ; ils ont été sauvés par un militaire. Gatete a
interpellé une fille tutsie du nom de Nyirakanyana, et lui a demandé : “Es-tu encore en vie ?” Il a dit à
ses interahamwe : “Prenez-la.”

A Nyarabuye, commune Rusumo, Samuel a entendu Gatete réprimander le bourgmestre.

Quand Gatete est arrivé, il a demandé à Gacumbitsi, le bourgmestre de Rusumo : “Qu’est-ce que tu as
fait ?” Je l’ai moi-même entendu prononcer cette phrase. Quelques minutes après, les interahamwe ont
commencé la tâche. Gatete a passé trois jours à Rusumo. Il avait pris une chambre dans les vieilles
maisons de la coopérative Trafipro.52

Kigina est l’un des secteurs de Rusumo où le génocide a empiré dès l’arrivée de Gatete. André
Bizuru, 56 ans, était conseiller de Kigina. Il est incarcéré depuis janvier 1997, en partie pour son rôle
dans le meurtre de Tutsis à Rwanteru, Kigina à la fin d’avril. Il reconnaît que 25 Tutsis ont été brûlés
vifs mais il accuse Gatete. Il déclare que les interahamwe “ont commencé à traquer les Tutsis” à partir
du 8 avril et que les troubles ont gagné Kigina aux alentours du 10 avril.”

Mais la situation a empiré après l’arrivée de Gatete le 27 avril. Je ne connaissais pas Gatete avant ça. Je
l’ai vu pour la première fois à Rwanteru. Il faisait des tournées en voiture dans la commune de Rusumo.
Il ne cachait pas son indignation quand il trouvait des survivants tutsis dans notre commune. Les
réfugiés venus de Murambi avaient l’habitude de chanter les louanges de Gatete, en disant qu’il les
avait aidés à exterminer les Tutsis.
Quand Gatete est arrivé, il a incité les militaires et les interahamwe à plus de violence. Ils ont
commencé à brûler et à démolir les maisons encore debout dans la cellule de Rwanteru. Ils ont brûlé
25 Tutsis à mort à Rwanteru, parmi lesquels les familles Gatare, Kabuto et Kazingo. Kazingo a été tué
au moment où il sortait de sa cachette. J’ai été accusé de l’avoir livré à ses tueurs, mais je suis innocent.
Les interahamwe étaient déchaînés. Les autres Tutsis ont été tués après l’arrivée de Gatete, parmi eux,
Rititri et ses sept enfants ; Callixte Gakwaya, sa femme et leurs deux enfants.
Je suis sûr que certains Tutsis auraient survécu si Gatete et ses interahamwe n’étaient pas
venus ici. Même le terrible sergent Ntamwemezi avait l’air moins agressif ; mais tout cela a changé dès
qu’il a rencontré Gatete. Gatete incitait les gens à la violence.53

Pierre Kalisa, agronome de 54 ans, habitait dans le secteur Gahini à Rukara. Il a été

52
Témoignage recueilli le 7 juin 1999.
53
Témoignage recueilli le 24 mai 1999.

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Bulletin d’Accusation No 5
Jean-Baptiste Gatete

appréhendé peu après son retour de Tanzanie, où il vivait en exil. Il déclare que Gatete “était en réalité
à la tête de la préfecture de Kibungo.” Il explique que les résidents de Rukara devinrent “très agités et
terrifiés” le 7 avril lorsqu’ils virent des maisons brûler à Murambi.

Ils s’attendaient à une attaque des interahamwe de Gatete à tout moment. Et, effectivement, ils ont
attaqué. Le soir du 7 au 8 avril, les attaques contre les Tutsis ont commencé. A ce moment-là, Gatete a
commencé les ratissages du coin. Je l’ai vu moi-même. C’est lui qui a tout commencé. Le fait que les
interahamwe aient brûlé les maisons des Tutsis après l’arrivée de Gatete à Rukara le prouve. Gatete est
responsable du génocide des Tutsis.

Kalisa quitta Gahini le 14 avril. Le 15, il explique qu’il vit Gatete dans la commune
Kabarondo, de passage chez Barigira, ancien bourgmestre de Kayonza. Il était au restaurant quand
Gatete a fait son entrée.

Il a pris Barigira de côté. Après, j’ai sondé Barigira et il m’a dit : “Gatete est décidé à tuer tous les
Tutsis.” Pendant deux ou trois jours, j’ai observé Gatete quand il passait ses coups de balai habituels
dans presque chaque commune de Kibungo, montrant à quel point il avait le contrôle de la situation en
mains.

Kalisa explique qu’il a de nouveau rencontré Gatete, vers le 20 avril, alors qu’il organisait une
expédition en vue de déloger le FPR de Rutagara.

J’ai vu beaucoup d’interahamwe escorter Gatete. Ils étaient dans des camionnettes et sifflaient à grands
bruits. Ils ont aussi rassemblé beaucoup de renforts venant de Rukira et de Birenga. Je pense que ces
interahamwe étaient ceux qu’il avait recrutés pendant ses campagnes. Son but était d’inciter les Hutus à
tuer les Tutsis.54

54
Témoignage recueilli le 10 mai 1999.

30