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LE CENTRE MEMORIAL GISIMBA : PAS DE PLACE POUR LA PEUR Un hommage à Damas Mutezintare Gisimba

Au Rwanda, le mois d’avril est un moment où la nation pleure la perte de tant de personnes, se souvenant avec chagrin des victimes du génocide. Chaque jour, durant les mois d’avril, mai et juin 1994, des milliers de Rwandais perdirent la vie lors d’attaques les plus brutales et terrifiantes. Nul mot ne saurait décrire la mesure de cette tragédie et nulle action ne saurait compenser les nombreuses familles privées de leurs êtres chers. African Rights a enregistré les histoires douloureuses de souffrance et de perte des survivants du génocide de 1994 et a milité pour que les auteurs de ces actes de génocide soient traduits en justice. Nous tenons à exprimer nos sincères condoléances à tous les hommes, femmes et enfants qui sont encore en deuil. Les morts ne doivent pas être et ne seront pas oubliés. Durant cette difficile période, nos pensées se tournent naturellement vers la question de savoir pourquoi il y eut si peu de résistance aux tueries. Pourquoi des voisins, des amis et des parents se sont-ils tournés contre les Tutsis ? Pourquoi y-a-t-il eu si peu de personnes qui ont tenté de les aider ? Ce sont là des questions importantes, pas seulement pour le Rwanda mais aussi pour les efforts réalisés en vue d’empêcher le génocide au niveau mondial et, d’après les efforts faits jusqu’ìci pour comprendre les causes du génocide au Rwanda, il est évident qu’il n’existe pas une réponse unique ou complète à ces questions. Les études politiques, économiques et sociales nous donnent quelques idées, tout comme les aveux faits par des suspects du génocide en détention et entendus actuellement dans le cadre des procès gacaca. Mais nous ne comprendrons jamais complètement pourquoi l’humanité fit ainsi défaut aux Rwandais en 1994. Pourtant, quelques hommes et femmes s’opposèrent bel et bien au génocide et parvinrent à sauver quelques vies. Dans leurs histoires on trouve un message simple mais encourageant et important. Les victimes, tueurs et spectateurs furent nombreux durant le génocide, mais il y eut aussi quelques héros. Ces hommes et ces femmes ignorèrent la propagande et le sentiment de peur qui engloutirent la nation et s’accrochèrent au principe moral le plus fondamental, à savoir le respect pour la vie humaine, mis en valeur dans toutes les croyances religieuses et dans toutes les doctrines relatives aux droits de l’homme. On pourrait facilement conclure qu’ils ont fait le bon choix entre le bien et le mal, mais leurs histoires montrent qu’il ne s’agissait pas là d’un choix mais d’une lutte constante et déchirante durant laquelle ils devaient faire face à de nombreux dilemmes impossibles, dont les risques que leurs choix entraînaient pour leurs familles respectives. Nombre des individus qui firent preuve d’un tel courage et d’une telle conviction ne survécurent pas. Durant cette période de deuil, nous demandons aux gens de se souvenir aussi de certains de ces héros. African Rights en a déjà décrit quelques-uns dans Hommage au courage, publié en décembre 2002, et nous ajoutons à présent aux noms de ceux-là celui de Damas Mutezintare Gisimba, dont l’histoire est relatée dans notre plus récent rapport. En rendant un hommage collectif à ces personnes, nous pouvons également renforcer les valeurs de l’unité, de la tolérance et de la compassion qu’ils ont contribuées à soutenir durant les heures les plus sombres du Rwanda et sur lesquelles il faudrait construire l’avenir du pays.

African Rights remercie MTN-Rwandacell pour sa contribution qui a permis les recherches préalables et la rédaction de cet ouvrage.

Une publication d’African Rights Avril 2003

Tel: 00 250 501007 Fax: 00 250 501008

LE CENTRE MEMORIAL GISIMBA : PAS DE PLACE POUR LA PEUR Un hommage à Damas Mutezintare Gisimba

En avril 1994, tous les gens ressortissant de secteur Nyakabanda de l’actuel district de Nyamirambo, Kigali, succombèrent à la peur du génocide ou de la guerre. La grande majorité d’entre eux pensaient que leur vie était en danger—le nombre de morts violentes augmentait de jour en jour. Comme la plupart de ces personnes, Damas Mutezintare Gisimba s’inquiétait pour sa famille. Sa femme, une Tutsie, courait de très grands risques, et ils avaient un fils à prendre en compte. Mais Damas Gisimba, qui était alors âgé de 32 ans, avait plus de responsabilités que la plupart des gens. De par sa position comme chef du Centre Mémorial Gisimba, son devoir était de protéger 65 orphelins vulnérables, parmi lesquels il y avait des Hutus et des Tutsis. Ces enfants dépendaient entièrement de lui, à tel point qu’ils l’appelaient “papa”. Ils avaient besoin de nourriture et de soins au quotidien ; la violence et l’insécurité faisaient que ces seules tâches étaient déjà difficiles à effectuer. Gisimba jouissait du soutien de certains membres du personnel qui vivaient à l’orphelinat, mais certains d’entre eux étaient tutsis et directement menacés. En fin de compte, au milieu de la peur et de la confusion qui régnaient après le 6 avril, toutes les personnes se trouvant au centre se tournèrent vers Damas Gisimba pour qu’il leur donnât sécurité, conseils et réconfort. Malgré les lourds devoirs qui pesaient sur lui, Gisimba parvint à trouver la force d’en assumer d’autres. Il donna refuge à des hommes, des femmes et des enfants qui arrivèrent à l’orphelinat en quête d’un lieu où se cacher, fuyant les bandes de tueurs qui rôdaient dans les parages. Gisimba n’était pas un membre puissant de la communauté, mais il est évident qu’il était respecté par un bon nombre. Il ne pouvait pas savoir si ses efforts en vue de donner refuge aux victimes allaient réussir, ni quel serait le tribut personnel qu’il risquait de payer, mais il resta résolu dans sa conviction de ce que tous ceux qui se tournaient vers lui, voisins, connaissances et inconnus, méritaient une assistance. C’est là une manière de voir qu’il communiqua à toutes les autres personnes se trouvant dans l’orphelinat. Bien que le fait d’héberger les Tutsis qui fuyaient la persécution entraînait un danger et des inconvénients pour tous les résidents habituels, sous sa direction, ils les supportèrent et personne ne le trahit. Ce sont presque 400 orphelins, réfugiés et employés qui passèrent les mois d’avril à juin 1994 dans le Centre Mémorial Gisimba et qui survécurent au génocide. Il aurait pu très facilement en être tout autrement. Il pesait une menace constante sur la vie des Tutsis, ainsi que sur celle des Hutus qui les appuyaient. Malheureusement, quelques personnes furent découvertes et tuées à l’orphelinat. Toutes les autres personnes furent évacuées de l’orphelinat grâce aux efforts conjugués du représentant du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et d’un missionnaire américain de l’Adventist Development and Relief Association (ADRA). Plusieurs Rwandais et quelques étrangers contribuèrent d’une manière ou d’une autre à alimenter, protéger ou évacuer les réfugiés et les orphelins. Cependant, si Damas Gisimba n’avait pas été si déterminé à traiter toutes les personnes qu’il rencontrait avec une considération et un respect égaux, la plupart d’entre elles n’aurait pas eu la moindre chance de survivre. De nombreuses personnes se seraient rongées les sangs face au choix que Damas Gisimba se vit forcé de faire durant cette période ; les conséquences de ses décisions auraient pu être dévastatrices non seulement pour tous ceux qui étaient à l’orphelinat, mais aussi pour sa propre vie. Son histoire mérite d’être racontée et retenue, parce qu’il a eu la force de faire les bons choix—en préservant des vies, l’humanité et l’espoir pour le Rwanda. Damas Gisimba vit toujours à Nyamirambo et y dirige l’orphelinat. Lorsqu’il essaie de décrire la source de son courage, il fait remarquer que c’étaient l’appréhension et le manque d’éducation qui étaient à l’origine de la participation de si nombreuses personnes au génocide. Il réfléchit à la réalité de l’existence même en disant : “Il n’y a aucune raison de

faire du mal par peur de la mort, puisque nous vivons toujours à ses côtés.” Damas Gisimba accorde plus de valeur à son intégrité qu’à sa propre survie. Il explique : “Je me disais que je pouvais moi-même mourir, mais que je ne voulais pas mourir avec un sentiment de déshonneur et de remords pour avoir refusé de donner asile à des personnes en danger.”

“Soyez courageux et solidaires pour vaincre le mal.”

Durant les quelques premiers jours qui suivirent l’assassinat du président Juvénal Habyarimana, Damas Gisimba était conscient que des atrocités allaient être commises. Il était prêt à faire face à des difficultés et disposé à cacher les Tutsis comme il l’avait fait lors des tueries politiques survenues quelques mois auparavant, bien que lui-même “n’imaginait pas des massacres d’une telle envergure”. Il pense que les gens se sont tournés vers lui poussés par le désespoir, tout comme ils avaient fui vers les églises ou les bureaux communaux. Beaucoup d’entre eux étaient des inconnus. “C’était juste une question de confiance”, conclut-il. Bien que Gisimba, n’eût pas, selon lui, “de forces spéciales”, il était en mesure de compter sur la relation fondée sur la confiance et le respect qu’il avait avec les orphelins. Certains d’entre eux auraient pu facilement informer les milices de la présence de réfugiés au Centre Mémorial, mais ils gardèrent le silence. Leur comportement était, comme le dit Gisimba, conforme à ce qu’ils avaient appris.

Depuis la guerre d’octobre 1990, j’avais appris à mes enfants à ne jamais se séparer. Ils sont obéissants. Ils écoutent et suivent mes conseils. Les enfants ne maîtrisaient pas bien la situation. A l’exception des plus grands, ils ne savaient pas qui mourait, qui tuait. Ils avaient peur d’être eux aussi la cible des tueries et ont préféré suivre mes conseils. S’ils avaient reçu une mauvaise éducation, ils auraient dénoncé mes protégés. Ils auraient dit aux miliciens que ceux qu’ils recherchaient étaient bien chez nous. S’ils avaient fait cela, aucun de mes gens n’aurait survécu. Je n’ai jamais eu peur d’eux ; j’étais sûr qu’ils suivraient mon exemple.

Alphonse Kalisa est orphelin. Il est arrivé au Centre Mémorial Gisimba en 1992, en même temps que son frère et sa sœur, après la mort de leur mère suite à une maladie. Il n’avait que 12 ans à l’époque, mais Alphonse était déjà conscient du fait que son appartenance ethnique le mettait en situation de risque ; il avait perdu son père lors du meurtre de Tutsis à Bugesera la même année. Il fut soulagé d’être reçu chaleureusement à l’orphelinat, où “Gisimba accueillait bien tous les orphelins, sans préjugés d’ordre ethnique”. Suite à l’assassinat du président Habyarimana, se souvient Alphonse, Gisimba avertit tous les résidents du centre de ses conséquences et de la manière dont ils devraient réagir.

Gisimba a convié tous les enfants vivant dans l’orphelinat et son personnel à une réunion. Dans son allocution, il nous a invités à écarter toute attitude sectaire, il nous a signifié que la vie allait changer, notamment les repas habituels du jour qui allaient être réduits pour permettre aux réfugiés de manger eux aussi. Il a insisté sur le fait que tout enfant qui se mêlerait aux tueries serait immédiatement mis à la porte.

Alphonse fut témoin du nombre croissant de réfugiés qui vinrent chercher un abri à l’orphelinat, et il a décrit la réponse de Gisimba.

Par prudence, Gisimba a demandé aux parents d’aller demander asile à la paroisse de Nyamirambo et de lui laisser les enfants. Ils sont partis, mais les plus recherchés sont restés avec nous. Quelques temps après, ils sont revenus avec plusieurs autres Tutsis menacés, et Gisimba les a tous accueillis.

Enatha Mukanyangezi était “maman” au centre depuis février 1994 et elle y logeait nuit et jour. Elle a décrit l’afflux de personnes.

Le matin du 7 avril, nous avons appris que les Tutsis étaient en train de subir des morts atroces et que d’autres échappaient de justesse aux meurtriers. Beaucoup de Tutsis du quartier ont dès lors commencé à se réfugier au centre. Chaque jour, quelques Tutsis venaient demander refuge et, à la fin de la semaine, les réfugiés de tous les âges étaient très nombreux : vieillards, adultes, jeunes, petits enfants avec ou sans parents. Les enfants qui n’avaient pas leurs parents étaient souvent emmenés par d’autres réfugiés qui les trouvaient perdus après la mort de leurs parents. Tous les dortoirs étaient pleins ainsi que tous les couloirs.

Dieudonné Kayiranga, qui vit au centre depuis 1988, a expliqué comment ils hébergeaient les réfugiés : “Nous mettions des matelas par terre, et il y avait au moins trois personnes par lit.” Charlotte Charité était parmi ces réfugiés. Le 7 avril, elle était chez elle avec son mari, leur enfant et sa belle-sœur, dans le secteur de Nyakabanda, à Kigali, lorsqu’elle apprit la mort du président Habyarimana et entendit les coups de feu qui la suivirent. Elle alla se réfugier à la base voisine de la Croix-Rouge avec d’autres habitants locaux, mais ils furent attaqués par les interahamwe cet après-midi-là et décidèrent de rentrer chez eux. La famille parvint à y vivre, malgré les menaces et le pillage constants, jusqu’au 30 mai, jour où les miliciens les attaquèrent et les enlevèrent. Les interahamwe les emmenèrent jusqu’à une fosse commune, mais décidèrent d’épargner les femmes. Cependant, ils tuèrent le mari de Charlotte ce jour-là, ainsi qu’un jeune garçon de leur quartier. Trop effrayée de retourner chez elle, Charlotte prit le chemin du centre.

Le gardien qui était à l’entrée nous a empêchés de pénétrer à l’intérieur. Nous avons passé la première nuit à l’extérieur et, le lendemain, j’ai donné au gardien 300 francs pour qu’il m’accorde la chance de parler à Damas. Quand j’ai rencontré Damas, je lui ai demandé asile avec tous ceux qui étaient avec moi. Il nous a bien reçus et nous a mis avec les autres réfugiés dans les dortoirs des enfants orphelins. Nous y avons rencontré beaucoup de Tutsis du quartier. Nous avons vécu dans de très dures conditions, mais le peu qui était disponible était partagé par tout le monde sans exception ou attention particulière, que ce soit la nourriture ou les endroits où dormir.

Immaculée Mukarurangwa, qui habitait la cellule Rwezamenyo, secteur Nyakabanda, s’inquiétait de la pression qu’ils exerçaient sur le centre.

Les réfugiés de tous les âges étaient très nombreux; beaucoup d’enfants, des adultes, des hommes et des femmes, des jeunes garçons et filles, des vieillards.

Le centre était déjà plein de réfugiés lorsque Isaac Kayiranga s’y rendit la première fois avec sa femme Triphine. Ils habitaient à proximité, dans la cellule Kabuguru.

Pendant la nuit du 7 avril, les Tutsis ont commencé à être systématiquement exécutés et certains ont pu se réfugier au Centre Mémorial Gisimba. Lorsque nous avons appris cette nouvelle, mon épouse a emmené les enfants chez Gisimba, puisqu’elle était employée dans le Centre. J’y suis allé le soir du même jour. Il y avait pas mal de réfugiés et la sécurité n’y était pas assurée, les bâtiments n’avaient même pas de clôture. Je suis donc retourné à la maison.

Mais dès le jour suivant, Isaac se rendit compte qu’il n’avait d’autre option que de tenter de se cacher à l’orphelinat, et il y retourna. Une conseillère de victimes de traumatismes âgée de 35 ans, qui préfère garder l’anonymat—nous l’appellerons Joséphine—,a raconté la manière dont elle est arrivée au centre. Elle avait été déplacée de sa maison en cellule Nyabisiga, dans l’ancienne commune de Buyoga, Byumba, après le début de la guerre d’octobre 1990, et vivait près de l’orphelinat à Nyakabanda lorsque le génocide commença. Comme ils étaient récemment arrivés dans la zone, elle et sa famille réussirent à convaincre les interahamwe qu’ils étaient hutus et ils vécurent chez eux pendant tout un mois. Cependant, lorsque bon nombre de leurs voisins furent tués au début du mois de mai, ils se rendirent compte que la menace qui pesait sur leur

vie s’était intensifiée, ils allèrent alors demander de l’aide à l’orphelinat. Le fiancé de Joséphine, à présent son mari, connaissait Damas Gisimba, qui l’embaucha comme employé afin de “se montrer plus malin que les assaillants”. Au début, Joséphine eut du mal à convaincre le garde de la laisser entrer.

Jean-François, le frère cadet de Gisimba, et un orphelin prénommé Joseph lui ont dit de me laisser entrer. Gisimba nous a bien accueillis et nous a donné l’asile. J’étais accompagnée de mes trois sœurs qui ont aussi survécu. Nous y avons rencontré beaucoup d’autres Tutsis menacés ; d’autres encore continuaient à venir demander une cachette. Il y avait beaucoup d’enfants dont les parents avaient été assassinés; ils étaient plus nombreux que les orphelins qui vivaient habituellement dans le Centre.

Rose Mukamusana, elle aussi est arrivée un peu tard. Elle s’était réfugiée chez certains de ses voisins hutus dans la cellule de Munanira, secteur Nyakabanda. Son mari avait été tué, mais elle et ses trois enfants furent hébergés par un milicien jusqu’au 23 avril environ, moment où une dispute entre lui et d’autres miliciens locaux la mit dans une situation dangereuse. La nuit venue, elle décida de se rendre à l’orphelinat, ayant entendu dire que Gisimba y accueillait des Tutsis : “Je me dis que même si je me laissais tuer, mes enfants survivraient.” Rose eut du mal à traverser les barrages routiers, mais elle parvint à la maison de son frère, où elle vécut dans la peur constante des attaques pendant presque deux semaines. Lorsqu’elle ne parvint plus à supporter cette situation, elle partit et affronta les miliciens qui se trouvaient aux barrages. Elle pense que c’est un miracle qu’elle n’ait pas été tuée. Elle n’oubliera pas non plus la bonté de Gisimba, ni le désespoir qu’il ressentait manifestement à ce moment-là.

Quand je suis apparue, l’épouse de Gisimba a été très contente ; elle n’en croyait pas de ses yeux, elle m’a dit que c’était vraiment incroyable. Gisimba était réellement désespéré. Il m’a signifié que dans le quartier beaucoup de Tutsis avaient été tués et qu’il ne savait plus quoi faire, qu’il fallait beaucoup prier pour être protégés par Dieu car il ne voyait pas quelle serait la fin de ces événements sanglants.

Après avoir passé un mois en train de se cacher dans les forêts du Mont Kigali, Jean- Pierre Nshimiyimana ne se sentit plus capable de continuer et rentra chez lui dans la cellule Munanira, Nyakabanda. Certains de ses voisins lui donnèrent un abri, ainsi qu’à d’autres membres de sa famille, mais au bout d’une semaine et demie, ils décidèrent de les livrer aux miliciens. Jean-Pierre parvint à s’échapper, mais sa mère, son père et son frère aîné n’eurent pas autant de chance. Avec l’aide d’un policier local, Majaliwa, qui cachait ses frères et sœurs cadets, Jean-Pierre arriva jusqu’à l’orphelinat.

Un autre voisin, Adolphe, nous a aidés lui aussi. Je suis arrivé chez Gisimba au début du mois de mai. Gisimba m’a bien reçu, il m’a demandé des nouvelles des autres membres de la famille. Je lui ai dit que mes parents et mon grand frère étaient déjà morts, mais que mes petits frères et petites sœurs vivaient chez Majaliwa. Il m’a aidé à les faire parvenir à l’orphelinat, toujours avec l’aide de Majaliwa. Il y avait quatre enfants en tout, trois étaient chez le policier et un autre était caché ailleurs. Quand ils sont arrivés chez Gisimba, ils ont été bien accueillis. Nous avons partagé la vie avec ses orphelins et autres réfugiés, parmi lesquels les femmes, les enfants et les jeunes gens prédominaient en nombre.

“Les miliciens sont venus prendre des gens à tuer et Gisimba les a suppliés de ne pas le faire

Dès le 9 avril, la grave menace qui pesait sur les orphelins et les réfugiés du centre se manifesta clairement. Jacqueline se souvient de l’avertissement reçu par Gisimba, et de sa réaction.

Le 9 avril, un milicien du parti CDR est venu ; il a dit à Gisimba de chasser tous les gens qui étaient là. Il a dit que s’ils ne partaient pas, ils mettraient tout l’orphelinat à feu. Gisimba a alors conseillé aux adultes de laisser les enfants et d’aller chercher un abri ailleurs. Il ne savait plus quoi faire. Tous ceux qui sont partis ont laissé leurs enfants, même les plus petits.

Rose était parmi ceux qui décidèrent de partir face à cette menace ; comme la plupart d’entre eux, elle revint par la suite. Elle a décrit en détail comment, en adoptant une position ferme, Gisimba parvint à défendre les réfugiés contre les miliciens.

Les miliciens sont venus fouiller le centre. Gisimba nous avait prévenus de cette fouille. Je lui ai expliqué que ces miliciens étaient de chez moi, qu’ils me connaissaient et que je devais donc quitter le centre avant qu’ils ne viennent. Il m’a calmée et m’a conseillée de rester avec les autres réfugiés. Mais j’avais trop de peur pour rester là. Il m’a alors demandé de laisser les enfants et d’aller chez une famille voisine de l’orphelinat car les miliciens allaient bientôt arriver. J’ai confié les enfants à Gisimba. Après la fouille, il a envoyé une personne pour me dire de revenir.

Aimée Uwamahoro, de la cellule Kabuguru, Nyakabanda, âgée alors de 19 ans, s’enfuit de l’orphelinat à 5 heures du matin le 7 avril, avec son frère et sa sœur. Elle a parlé de l’invasion qui eut lieu quelques jours plus tard.

Le conseiller du secteur Nyakabanda, Grégoire Nyilimanzi, en tenue militaire, est venu au centre avec les interahamwe. Il a dit à Gisimba qu’ils savaient qu’ils allaient trouver des enfants, mais également des adultes, au centre. Gisimba nous avait avertis que nous devions exposer les enfants dans les couloirs et que les grandes personnes devaient se cacher sous les lits. Pour ne pas être dénichés, nous mettions des pagnes autour de ces lits. Ainsi, les interahamwe s’en sont allés sans nous voir. Lorsque les interahamwe réclamaient les enfants tutsis pour les assassiner, Gisimba leur répliquait que ces enfants étaient tous les mêmes, qu’ils étaient tous des orphelins et qu’ils n’avaient pas d’ethnie.

Enatha a mis l’accent sur les difficultés pratiques que courait Gisimba par le fait de cacher les réfugiés.

Les interahamwe envahissaient toujours le centre, il n’était pas encore clôturé dans la période du génocide. Ils menaçaient de mettre tout le centre à feu dans le cas où Gisimba ne libérerait pas tous les réfugiés pour être tués. Puisque les gens étaient plus nombreux par rapport à la capacité d’accueil du centre, il était presque impossible de les cacher tous à l’intérieur des bâtiments. Comme les interahamwe apercevaient chaque fois les Tutsis qui étaient chez Gisimba, ils lui demandaient toujours de les livrer aux tueurs et de rester avec ses enfants orphelins. Gisimba les suppliait de le laisser avec tous les enfants et d’envoyer les grands chercher l’abris ailleurs, mais il n’arrivait pas à les convaincre. Les adultes ont jugé bon de partir chercher refuge ailleurs puisqu’ils voyaient qu’ils étaient très menacés et qu’ils seraient finalement tués. Certains sont alors partis mais beaucoup d’autres sont restés et arrivaient encore des nouveaux. Gisimba a essayé de mettre tout le monde à l’intérieur des maisons et quand les agresseurs arrivaient, il leur disait qu’il ne restait que des enfants de l’orphelinat.

Isaac Kayiranga venait d’arriver à l’orphelinat le 9 avril. Il a parlé de la manière dont Gisimba a géré cette situation extrêmement tendue et de la façon dont il tint sa promesse d’aider les réfugiés.

Les miliciens sont venus et nous ont dit qu’ils allaient revenir à l’heure et le jour qu’ils voudraient. Ils se sont emparés des véhicules qui étaient là. Le lendemain, les miliciens sont venus prendre des gens à tuer et Gisimba les a suppliés en leur disant qu’il allait renvoyer tous les réfugiés chez eux, et il leur a demandé de ne pas tuer les gens devant lui. Ils sont alors partis sans assassiner personne. Gisimba avait dit aux réfugiés qu’ils pouvaient revenir, cette fois en cachette, et qu’il allait se charger de trouver un endroit où il pourrait les abriter. Presque la moitié de ceux qui étaient partis sont revenus la même nuit. Les jeunes garçons ont été cachés dans les combles, les femmes âgées et autres sont restées avec les enfants.

Isaac, le mari de l’infirmière de l’orphelinat, Triphine, était menacé par les miliciens, et Gisimba décida de le mettre dans une petite pièce avec d’autres individus très recherchés.

“Gisimba réalisait que nous étions plus en danger que les autres réfugiés.”

Certains des réfugiés qui arrivèrent au centre avaient fui pour des raisons particulières. Ils étaient ciblés non seulement du fait de leur appartenance ethnique, mais aussi parce qu’ils étaient des individus connus et ayant certains contacts politiques. Le mari de Geneviève Mukankubana, Antoine Mugesera, était un membre important du Front patriotique rwandais (FPR), qui avait quitté le Rwanda pour se joindre au FPR, de sorte que sa femme subissait déjà les critiques de ses voisins, qui se référaient à elle comme à la “femme d’un inyenzi.” Dès qu’elle apprit la mort du président Habyarimana, elle sut que sa famille était en danger. Lorsque—suite au meurtre de Martin Bucyana, président du parti CDR—des extrémistes attaquèrent les Tutsis, en février 1994, Damas Gisimba avait donné asile à certaines personnes. Geneviève, qui s’en souvenait, décida de lui envoyer son beau-frère pour lui demander “s’il n’était pas possible de nous donner refuge”.

A son retour, il a dit que d’autres réfugiés y étaient déjà. Nous avons alors quitté notre maison

et, arrivés chez Gisimba, nous y avons rencontré beaucoup d’autres réfugiés tutsis. J’étais avec mes deux petites sœurs et mes quatre enfants. Gisimba nous a bien accueillis, pourtant il n’était pas un ami de ma famille. Il n’était qu’une simple connaissance. Nous y avons passé

les nuits du 7 et du 8 avril. Le 8 avril, nous avons appris que certains de nos voisins tutsis avaient été assassinés.

Le lendemain, un gouvernement intérimaire avait été établi et des barrages routiers

ont été érigés dans tout le pays. Puis, on apprit les massacres de Tutsis à la paroisse de Nyamirambo et à la Croix-Rouge, ainsi que la menace selon laquelle les réfugiés du centre subiraient le même sort. Geneviève ne put suivre le conseil de Gisimba comme quoi les adultes devaient partir, car elle savait que des soldats de la Garde présidentielle la recherchaient déjà, ainsi que Mugabo, un avocat dont le témoignage apparaît ci-après. Gisimba comprit lorsqu’elle lui expliqua que ni elle ni sa sœur, qui lui ressemblait beaucoup, ne pouvaient quitter l’orphelinat et accepta qu’elles y restent.

Gisimba réalisait que nous étions plus en danger que les autres réfugiés. Il a guetté dans tous les coins pour veiller à ce que personne ne nous voie et il nous a fait entrer dans une petite chambrette à côté du dortoir des enfants. Nous étions six : Pie Mugabo, sa femme, Kayiranga, moi et mes deux petites sœurs—Jacqueline et Béatrice. Mes enfants sont restés avec les autres orphelins.

A peine une demi-heure après qu’elles se fussent installées dans cette pièce,

l’orphelinat fut fouillé.

Nous avons entendu la voix d’une personne—il paraît que c’était le secrétaire du parti CDR, qui était avec un policier communal armé de fusil. Il a demandé : “Toi, n’es-tu pas tutsi ?”, et

a ordonné de tirer. Nous avons également discerné la voix de Gisimba qui poursuivait les

agresseurs en leur disant que c’étaient tous ses orphelins qu’il élevait depuis longtemps. Il a continué de les supplier et ils sont partis sans tirer sur personne.

Geneviève a décrit la pièce minuscule dans laquelle elle vécut pendant presque trois mois et la ligne de salut que leur fournit Gisimba.

Nous ne pouvions sortir en aucun moment. Il y avait également une douche et un sanitaire. Nous n’avions pas de nouvelles de tout ce qui se passait à l’extérieur, mais Gisimba nous rendait régulièrement visite pendant la nuit et nous donnait quelques nouvelles importantes. Les enfants savaient qu’il y avait des gens dans cette chambrette, mais ne savaient pas de qui il s’agissait. Les interahamwe lui demandaient souvent d’ouvrir notre chambre et il leur disait que c’était le bureau d’un Français rapatrié qui ne voulait pas qu’on y entre.

Jacqueline Kayirangwa, la sœur cadette de Geneviève, se souvient à quel point la vie dans cette pièce était difficile, et a expliqué comment ils évitèrent d’attirer l’attention des miliciens.

Nous nous cachions dans une petite salle de bains qui était dans cette chambrette. Quand ils venaient, quelqu’un toquait à la fenêtre de notre chambrette pour nous faire signe et nous devions tout de suite entrer dans la salle de bains.

Pie Mugabo, un avocat qui travaillait sur les cas de Tutsis accusés de collaborer avec le FPR au début des années 90, a vécu la même expérience. Il était lui aussi partisan du parti de l’opposition, le Parti libéral (PL) et membre de son conseil national. De ce fait, le danger qu’il courait lui apparut comme évident dès que la violence éclata. Alors qu’il fuyait sa maison en courant le 7 avril, il entendit des soldats tirer dessus. Heureusement, sa femme s’était déjà échappée chez un pasteur voisin. En cherchant un endroit où se cacher, Pie rencontra une Tutsie âgée qui lui dit que son meilleur espoir était le Centre Gisimba. “Elle me dit qu’elle avait entendu dire que le Centre Gisimba ouvrait ses portes aux Tutsis en danger et leur donnait refuge.” En chemin, Pie se retrouva face à un soldat, mais il le soudoya et arriva à l’orphelinat. Il ne connaissait pas très bien Gisimba, mais Pie fut tout de même bien accueilli et il décida d’y retourner plus tard avec sa famille pour s’y cacher.

Ma femme était avec mes trois filles car mon fils était chez ses grands-parents à Muyira. Je les ai alors emmenées avec moi chez Gisimba. Les réfugiés y étaient très nombreux. Deux jours après notre arrivée, Gisimba nous a annoncé que les miliciens avaient le plan macabre de nous attaquer. Il a conseillé aux adultes d’aller chercher asile ailleurs pendant que les miliciens fouillaient l’orphelinat. Il voulait rester avec les cas vulnérables comme les enfants, les femmes enceintes, les malades et autres. Une assistante sociale qui travaillait dans le centre, Triphine, m’a montré une chambrette, que je partageais avec son mari. Un jour après, ma femme nous y a rejoints.

Immaculée, la femme de Pie, a confirmé son récit de l’attaque sur leur maison et de la façon dont ils avaient fui jusqu’à l’orphelinat. Peu après son arrivée, Immaculée se rendit compte du risque supplémentaire que courait Gisimba en abritant sa famille.

Les miliciens sont venus demander où était passé Pie, car quelqu’un l’avait vu entrer dans l’orphelinat. Un orphelin qui vivait chez Gisimba, Joseph, leur a menti qu’il était tout de suite reparti car il n’y avait pas de sécurité. Cet enfant nous connaissait ; j’ai été son institutrice à l’école primaire. Il a dit à Gisimba que les miliciens étaient à la recherche de Pie et Gisimba l’a séparé des autres réfugiés pour le cacher dans un endroit secret.

Immaculée et ses enfants restèrent avec les autres réfugiés mais, le même jour, l’orphelinat reçut des menaces et elle crut qu’elle allait devoir partir.

Les interahamwe sont venus à l’orphelinat de Gisimba après avoir massacré les Tutsis qui s’étaient réfugiés chez les sœurs de la congrégation des Carmélites et à la paroisse de Nyamirambo.

Le soir, les interahamwe sont venus et les adultes ont commencé à s’en aller. Moi aussi, comme je savais que Pie était caché à l’orphelinat, j’ai décidé de partir avec les autres puisque je me disais que mes enfants allaient au moins rester avec leur père. Quand je suis sortie, Joseph m’a prise par le bras et m’a conduite dans la chambrette où était caché Pie. Par la suite, on y a emmené également la femme d’Antoine Mugesera, ses deux petites sœurs et Kayiranga. Nous étions donc six dans cette chambrette. Nous y avons vécu pendant trois mois dans des conditions difficiles. Il était presque impossible pour Gisimba de nous apporter de quoi manger pendant la journée ; il devait attendre la nuit pour que personne ne le voie. Quelquefois, les miliciens lui demandaient d’ouvrir notre chambrette. Il leur disait que ce n’était que le bureau d’un Français qui avait été rapatrié et avait laissé son bureau fermé.

Gisimba ne dévoila pas la présence de ce groupe de réfugiés aux orphelins, y compris Alphonse, qui a dit :

Personne ne savait que des Tutsis qui étaient très recherchés, comme Pie Mugabo, Jeanne, qui avait des relations familiales avec Tite Rutaremera, la femme de Mugesera, étaient cachés dans l’enceinte de notre centre ; même leurs enfants ne le savaient pas.

Certaines des “mamans” avaient été informées que ces personnes “très recherchées” se trouvaient à l’orphelinat. Enatha a parlé des risques qui allaient de pair avec leur présence :

Ces personnes étaient sérieusement plus en danger. Si jamais elles avaient été découvertes, tous les réfugiés et tous les orphelins auraient été massacrés sans pitié. Il faisait tout pour les cacher loin, là où personne ne pouvait se douter de leur présence, même les autres réfugiés.

Elle raconte comment Gisimba dissuadait les interahamwe de tenter d’entrer dans cette pièce.

Donatha Mukandayisenga, “maman” au centre depuis 1991, était elle aussi au courant de la présence de ces réfugiés, et elle essayait de les aider.

On ne leur apportait de la nourriture que pendant la nuit, après s’être assuré que personne n’était aux environs.

Charlotte a parlé des dangers en présence :

C’était un très grand risque pour Gisimba, car s’ils avaient été découverts, il aurait été tué avec eux.

“Il est allé jusqu’à sauver les personnes non assommées qui avaient été jetées dans des fosses communes.”

L’histoire stupéfiante des femmes secourues de fosses communes voisines à l’instigation de Gisimba a été relatée par plusieurs des survivants. Jacqueline était impressionnée de voir que le représentant légal de l’orphelinat non seulement accueillait des réfugiés, mais aussi allait les chercher.

Gisimba est allé jusqu’à sauver des personnes qui avaient été jetées dans des fosses communes. Cela a été le cas pour trois femmes, dont une portait un bébé sur le dos. Malheureusement, ce dernier était déjà mort.

Charlotte se souvient que deux de ces femmes sont encore en vie.

L’une répond au prénom de Chantal. L’autre, je ne connais pas son nom, mais elle travaille actuellement à la Ligue pour la lecture de la Bible à Kacyiru. Nous avons appris par ces femmes qu’elles avaient été jetées dans cette fosse par les interahamwe. Comme l’une d’elles

portait un enfant sur le dos, l’enfant a pleuré et on les a entendues. Gisimba a alors envoyé ses enfants pour les emmener au Centre. Elles avaient des lombalgies, mais elles ont été soignées

et guéries.

La plupart des réfugiés qui arrivaient au centre étaient blessés et recevaient les soins médicaux nécessaires de manière efficace, selon Donatha. Elle dit que les fosses communes se trouvaient “juste à côté de l’orphelinat” et qu’à sa connaissance “trois femmes ont été sauvées de cette manière”. Alphonse se rappelle que les enfants allaient, le soir, voir dans les fosses s’il y avait quelqu’un qui respirait encore, et se souvient du nom de Chantal “parmi les personnes qui ont été secourues”. Damas Gisimba a parlé de l’opération de sauvetage et des autres personnes qui l’ont

aidé.

Les femmes qui avaient été jetées dans une fosse commune étaient tout près de l’orphelinat. J’ai entendu leurs cris depuis notre orphelinat et j’ai envoyé un voisin pour les empêcher de crier. J’avais peur que les miliciens ne les entendent et ne viennent les achever. C’était vers 16 heures et nous les avons sorties de cette fosse vers 23 heures. Nous avons utilisé une corde pour les faire monter. J’étais avec un orphelin, Joseph, qui n’est plus à l’orphelinat, un voisin surnommé Gasongo, qui réside actuellement à Gikongoro, et d’autres dont j’ai oublié les noms. Les femmes ont été conduites à l’orphelinat. Elles ont été soignées et ont vécu avec les autres réfugiés jusqu’à la fin du génocide.

“Gisimba s’occupait de tous les réfugiés, sans favoritisme

Les pénuries et les inconvénients causés par la présence de centaines de réfugiés exigeaient des sacrifices de la part de tous les membres de l’orphelinat, y compris les enfants. Donatha pense qu’ils furent convaincus par l’engagement autoritaire de Gisimba en faveur du bien collectif.

Les orphelins d’un âge un peu plus avancé étaient au courant de ce qui se passait. Gisimba les préparait toujours à partager la souffrance des réfugiés ; il leur disait qu’il était possible que nous soyons tous tués avec les réfugiés, mais que nous avions le devoir moral de leur donner

l’abri et tout le nécessaire disponible. Nous avons vécu dans des conditions très difficiles car il

y avait beaucoup de réfugiés. Malgré notre grand nombre, Gisimba faisait tout pour nous

trouver à manger. Nos stocks de vivres ont été vidés et il a été obligé d’aller en chercher S à la

paroisse de Nyamirambo. Les enfants aussi sont arrivés, tant bien que mal, à supporter ces conditions parce que leur “papa” les obligeait à le faire.

C’était un défi pour les “mamans” que de renforcer le message de Gisimba. Enatha se souvient de l’encouragement qu’ils recevaient.

Gisimba tenait toujours une réunion pour nous demander d’aider les réfugiés et de nous occuper plus de petits enfants et des blessés. Nous leur donnions à manger, de l’eau et les autres soins nécessaires. Certains enfants montraient leur mécontentement face au changement de leurs conditions de vie. Chaque fois, Gisimba les invitait à les aider, à respecter et partager la peine des réfugiés, en leur disant qu’eux non plus ne vivaient pas ainsi dans leurs familles. Il était toujours près des réfugiés, les réconfortait, les fortifiait et leur demandait de prier souvent.

Gisimba inventa un système permettant aux réfugiés de prendre un peu d’air, explique Enatha :

Il faisait monter la garde aux enfants et aux travailleurs non menacés pour veiller à ce

qu’aucun milicien ne les voie. A l’arrivée des assaillants, les guetteurs faisaient signe aux

réfugiés pour qu’ils retournent à l’intérieur des maisons.

La tâche pratique consistant à trouver assez de nourriture revenait également à la responsabilité de Gisimba, mais, comme l’a expliqué Enatha, il s’assurait parfois du concours de certains des orphelins qui ne risquaient pas d’être tués lorsqu’ils allaient à la paroisse de Nyamirambo.

Il envoyait surtout ceux qui vivaient dans l’orphelinat depuis longtemps et qui étaient connus par les voisins de notre orphelinat. Gisimba avait l’estime des miliciens locaux parce que son père avait beaucoup aidé les gens du quartier.

Gisimba s’inquiétait manifestement du manque de nourriture. Il a parlé du dilemme auquel il se heurtait.

Il était très difficile de nourrir tout ce monde ; toutes les institutions avaient fermé leurs portes et personne ne pouvait m’aider. Je n’ai jamais songé au fait que je pouvais manquer de denrées alimentaires pour les nourrir. J’ai utilisé les stocks de l’orphelinat et l’argent que j’avais. Quand mes moyens ont été épuisés, les réfugiés qui avaient de l’argent sur eux ont donné leur contribution. Lorsque j’ai vu que les stocks allaient être vidés, j’ai réservé ce qui restait aux enfants et les grands se serraient la ceinture, mais les enfants non plus ne mangeaient pas à satiété.

Faina Yandereye vivait au centre depuis deux ans lorsque le génocide commença. Certains des enfants de la zone avec lesquels les orphelins avaient l’habitude de jouer arrivèrent au centre, mais ni eux ni les orphelins, selon elle, “ne savaient exactement ce qui se passait”. Elle a décrit leurs conditions de vie pendant le génocide.

Les réfugiés étaient nombreux, de sorte qu’un lit simple pour une seule personne était partagé par trois. Les adultes aussi étaient logés dans nos dortoirs et beaucoup s’allongeaient sur les matelas étalés sur le pavement des dortoirs. L’eau n’était plus suffisante pour tout le monde et on ne mangeait qu’une fois par jour. Certains enfants se lamentaient, mais Gisimba était toujours là pour nous dire que nous étions obligés de tolérer, tant bien que mal, des changements inattendus puisque nous devions partager avec les autres.

Pie Mugabo a mis l’accent sur la pression psychologique qui les affectait tous, en plus des problèmes d’ordre pratique.

La peur, la faim et le stress étaient notre régime. Les gens qui avaient quitté le centre par crainte de la première attaque sont revenus et beaucoup d’autres réfugiés continuaient d’affluer avec de petits enfants orphelins du génocide. Nous avons traversé une crise alimentaire car les stocks de l’orphelinat étaient vidés. Un missionnaire blanc qui travaillait pour ADRA nous a beaucoup aidés en nous apportant des vivres et de l’eau.

Selon Joséphine, certains des orphelins étaient moins bien disposés à les accueillir que d’autres, mais Gisimba leur prodiguait des conseils, que la plupart suivaient.

Plus le nombre de réfugiés s’accroissait, plus les conditions de vie empiraient : manque d’espace suffisant pour dormir, maladies, faim… Beaucoup d’enfants en ont été victimes. Certains enfants de l’orphelinat ne voulaient pas cohabiter avec les réfugiés et nous mettaient à l’écart.

Chaque jour, Gisimba nous donnait des nouvelles sur l’évolution de la guerre et sur l’insécurité qui régnait à l’extérieur puisque nous ne pouvions pas sortir du centre pour nous rendre compte de ce qui se passait à l’extérieur. Il rappelait chaque fois à ses enfants qu’ils avaient le devoir de tolérer les changements de leurs conditions de vie, de partager avec les autres et de les aider dans la mesure du possible. Parmi les enfants, il y avait des mauvais, et des courageux comme leur “père” qui se donnaient pour les petits.

Aimée était aussi consciente de ce qu’il y avait des orphelins qui, à cause des conditions difficiles, étaient tentés de trahir les réfugiés, mais ils continuèrent tout de même à respecter l’autorité de Gisimba.

Il y avait des enfants qui voulaient nous dénoncer et qui disaient qu’ils en avaient assez de faim causée par le grand nombre de réfugiés, mais qu’ils ne voulaient pas décevoir Gisimba. Il ne partageait pas leur opinion et ils n’osaient pas la déclarer à haute voix.

Aimée a également remarqué la préoccupation constante de Gisimba concernant leur situation.

La maison donnait l’impression d’être une prison. Nous y avons vécu pendant presque trois mois avec d’autres Tutsis de notre quartier. Personne n’osait sortir du dortoir puisque tout le nécessaire disponible était au dortoir. Il y avait des problèmes d’hygiène dans les sanitaires car les gens étaient nombreux et l’eau manquait. Gisimba nous donnait à manger et il se souciait de savoir si tout le monde avait trouvé de la nourriture. Il ne dormait pas à cause de nous car il était toujours inquiet et faisait constamment des va-et-vient pour contrôler la situation. Nous vivions également avec sa femme et son enfant.

Hilarie Dukuze, de la cellule Kabuguru, Nyamirambo, avait envoyé ses enfants à l’orphelinat à la mi-mai et, au bout de deux semaines, elle se vit obligée de les y rejoindre.

Gisimba faisait tout son possible pour nous trouver de quoi manger. Quand ce n’était pas assez pour tous les réfugiés, il privilégiait les enfants et les autres groupes vulnérables.

Rose a parlé de manière générale des frustrations que ressentaient aussi bien les réfugiés que leur hôte.

Nous l’agacions beaucoup. Il nous interdisait de sortir car le centre n’était pas clôturé, mais étant humains, nous ne pouvions pas respecter raisonnablement ses conseils et nous lui faisions de la peine. Quand une personne voulait changer d’abri et aller ailleurs, Gisimba l’aidait à revenir à la raison en lui expliquant qu’elle ne trouverait plus de sécurité nulle part. Il se montrait préoccupé par la possibilité que l’un de ses réfugiés pouvait être tué en essayant de quitter le centre et disait que ce serait vraiment décourageant. Il demandait toujours à tous les réfugiés d’être courageux et solidaires pour vaincre le mal.

Immaculée était en admiration devant la ressource de Gisimba pour trouver de la nourriture à donner aux réfugiés, et se souvient que certains des réfugiés lui avaient donné de l’argent pour contribuer mais que “cela n’avait même pas suffi pour nous nourrir pendant trois jours”. L’eau, explique-t-elle, leur était fournie par “un missionnaire blanc employé par ADRA”. Mais, comme l’a fait remarquer Alphonse, les pénuries alimentaires commencèrent en mai et forcèrent Gisimba à sortir : “Gisimba ne quittait jamais l’orphelinat, mais il dut aller chercher de quoi manger lorsque les réserves furent épuissées. Et lorsque Gisimba sortait, explique-t-il, les miliciens profitaient de l’occasion pour envahir l’orphelinat. Un moment d’espoir vint au début du mois de mai lorsqu’il y eut la possibilité d’évacuer l’orphelinat, comme l’ont mentionné plusieurs survivants. Damas Gisimba insista sur le fait qu’il fallait venir chercher tous ceux qui se trouvaient dans le bâtiment en même temps. Il a parlé de la nature de la proposition et de la raison pour laquelle il décida qu’elle était impraticable.

Bernard Kouchner, le ministre français de la Santé, est venu avec Roméo Dallaire, le commandant de la Mission des Nations Unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR), pour sauver les orphelins. Ils nous proposaient de nous emmener en Ouganda ou au Kenya. Le gouvernement en place voulait que nous soyons évacués vers Gitarama. Je ne pouvais pas accepter que mon orphelinat aille à Gitarama puisque je voyais bien que les personnes que je cachais ne pourraient pas dépasser les barrières de Giticyinyoni et de Nyabarongo. Je disais

que je n’avais que des enfants orphelins, mais Dallaire et Bernard savaient qu’il y avait également des adultes. L’opération a échoué, comme les autres qui devaient transporter les gens de la zone gouvernementale vers la zone du FPR.

“Il affrontait toujours les agresseurs en leur demandant de ne pas tuer ses réfugiés”

Donatha pense que la force dont a fait preuve Gisimba doit être un don du Ciel. Il a tenu bon malgré les incursions régulières des miliciens dans l’orphelinat. Bien qu’il n’ait pas pu empêcher la mort de certains des réfugiés, Gisimba a fait tout ce qu’il a pu pour persuader les miliciens de les épargner.

Gisimba courrait derrière eux en les suppliant de laisser ses orphelins et disait que ce n’étaient pas des réfugiés. Il était devenu fou, même quand on allait massacrer un vieillard aux cheveux blancs, il leur demandait de laisser son orphelin tranquille ! Certains des réfugiés, dont je ne connais pas les noms, ont été assassinés. Les miliciens les ont dénichés dans le plafond de la cuisine, mais je ne me rappelle pas leur nombre.

Il affrontait toujours les agresseurs en leur demandant de ne pas tuer ses réfugiés et, parfois, il était obligé de leur donner de l’argent pour sauver les vies humaines qu’il protégeait.

Isaac a parlé de la manière dont Gisimba demandait des renseignements et jugeait la situation avec prudence lorsqu’il traitait avec les miliciens.

Les interahamwe venaient toujours menacer l’orphelinat et les réfugiés qui s’y trouvaient. Gisimba faisait tout son possible pour se procurer des informations par le biais de certains miliciens du quartier. Il leur offrait souvent des denrées alimentaires ou de l’argent pour acheter leurs informations. Quand ils préparaient un plan pour mener une attaque chez Gisimba, certains d’entre eux venaient le signaler et il nous préparait en conséquence. Ces stratagèmes avec les miliciens ont duré longtemps et lui ont bien servi.

Charlotte a raconté un incident particulier au cours duquel Gisimba a tenté de sauver un jeune garçon.

Une fois, les miliciens ont pris un jeune garçon réfugié surnommé Shyoshyo pour le tuer. Gisimba a couru derrière eux et l’a repris en leur demandant de lui donner son enfant car son Centre était pour les orphelins, quelle que soit leur ethnie.

Jean-Pierre se trouvait au centre avec ses frères et sœurs cadets. Il a dit :

Pendant tout notre séjour, Gisimba faisait tout pour nous protéger contre les miliciens. Il leur donnait souvent de l’argent et des denrées alimentaires pour sauver des gens.

Hilarie a fait remarquer que les miliciens étaient connus de Gisimba.

Les miliciens étaient, dans la plupart des cas, des gens du quartier qui connaissaient Gisimba et ses parents. D’autres venaient même voir Gisimba pour faire abriter certains Tutsis après en avoir exécuté d’autres.

Elle a décrit la détermination avec laquelle Gisimba dissuadait les interahamwe.

Un jour, les interahamwe ont organisé une attaque dans le but de massacrer tous les enfants et les réfugiés. Gisimba était toujours en circulation, jour et nuit, à la recherche des nouvelles. Quand il a appris la nouvelle de cet assaut, il a sensibilisé tous les enfants en général, leur a fait comprendre qu’ils étaient tous les mêmes et leur a demandé de ne pas se séparer au cas où les meurtriers arriveraient. Il leur a dit que, même s’ils étaient venus pendant des périodes différentes, ils étaient tous ses enfants. Les miliciens ont assiégé l’orphelinat ce jour-là.

Gisimba est devenu fou. Les miliciens étaient armés de lances, de machettes, de serpettes et d’autres armes blanches, et certains avaient des fusils. Ils ont demandé à Gisimba de faire sortir tous les réfugiés. Gisimba s’est mis debout sur le seuil de l’entrée du dortoir où étaient les réfugiés. Il a tendu horizontalement les bras sur le seuil et a dit : “Je vous interdis d’entrer ici. Tuez-moi d’abord avant d’entrer.” Comme les miliciens voulaient forcer la porte, il nous a demandé tous de sortir. Il a commencé par son fils et sa femme, et les autres les ont suivis. Les miliciens ont obligé les enfants à se séparer, mais ils ont refusé. Nous avons alors vu les agresseurs se retirer, la force divine les a repoussés.

Gisimba est lui aussi convaincu de l’intervention d’une force divine dans ses efforts.

Je n’avais pas peur d’affronter les interahamwe ; quand ils venaient, je les arrêtais juste à l’entrée pour les empêcher d’envahir notre orphelinat. J’essayais de les raisonner, et si j’en voyais un qui me donnait l’impression d’être un catalyseur, je lui offrais quelque chose pour le soudoyer. J’ai donné de l’argent, mais souvent je leur fournissais des denrées alimentaires. Je leur disais également des mots pouvant les convaincre de ne pas tuer mes gens, je leur expliquais que les orphelins qu’ils allaient tuer étaient, pour la plupart, les enfants de leurs grands frères, ou simplement des membres de leur famille. J’arrivais à les repousser même s’ils ont, à mon absence, tué certains réfugiés. C’est surtout la force divine qui a joué ici.

Dieudonné pense que de nombreuses personnes ont été sauvées parce que les interahamwe rechignaient à défier Gisimba.

Les interahamwe venaient fouiller, mais pas très souvent. On dirait qu’ils avaient peur eux- mêmes. Quand ils venaient chercher des gens à tuer, ils n’entraient pas dans les dortoirs. Ils emmenaient ceux qu’ils croisaient par accident. Il y avait à peu près 300 personnes. Très souvent, les interahamwe venaient chercher les gens qui provenaient de l’extérieur. Quand ils demandaient à Gisimba, il leur disait qu’il n’y en avait pas. Ils emmenaient ceux qu’ils trouvaient tout près ; cela a été le cas de notre cuisinier et de l’infirmière qui s’occupait des enfants malades. Les enfants n’avaient pas de problèmes entre eux. Des parents amenaient de petits enfants et ceux qui étaient habitués s’occupaient de les soigner. Gisimba a fait un acte d’héroïsme que beaucoup n’ont pas voulu faire, alors qu’ils en avaient les moyens.

“Les miliciens ont profité de l’absence de Gisimba”

Malheureusement, Gisimba n’a pas toujours été en mesure d’empêcher la mort de ses protégés. Donatha a parlé de la mort de l’assistante sociale, Triphine, une infirmière stagiaire, qui soignait tous les malades et les blessés à l’orphelinat, et qui a même traité des miliciens blessés à l’occasion. Ici encore, Gisimba a fait de son mieux, mais cette fois, il est arrivé trop tard.

Comme elle s’occupait des blessés pendant le génocide, ils lui ont menti en disant qu’ils venaient faire soigner une personne blessée. Quand elle est sortie pour voir, elle a été capturée et conduite à une fosse commune, où elle a été exécutée. De son retour, Gisimba les a suivis pour voir si par hasard elle n’avait pas été assommée, mais hélas, elle avait déjà été tuée et jetée dans la fosse. Son mari, Isaac Kayiranga, et ses enfants étaient aussi ici et ils ont survécu.

Depuis sa cachette, Jacqueline a vu, avec le mari de Triphine, les interahamwe enlever cette dernière.

Les interahamwe l’ont tuée le 12 juin. Je l’ai aperçue par la fenêtre alors que les miliciens la conduisaient vers leur véhicule. Cinq minutes après son départ, nous avons entendu deux coups de feu et ils sont revenus pour prendre ses enfants, mais Gisimba les a suppliés de les laisser et ils sont partis.

Isaac a parlé du meurtre de sa femme et a expliqué pourquoi Triphine ne s’était pas cachée avec lui.

Elle ne s’était pas cachée parce qu’elle était chargée de soins des blessés. Dans le quartier, il n’y avait pas d’autre dispensaire, et c’est donc elle qui se chargeait de soigner les Tutsis blessés par les miliciens, des Hutus et même des interahamwe. C’est pour cela qu’elle a été épargnée pendant tout ce temps.

Isaac a fait remarquer que, bien qu’il y ait eu d’autres meurtres, ils étaient relativement peu nombreux et il pense que ce qui a en partie retenu les miliciens est le fait qu’ils savaient que Gisimba était en contact direct avec des soldats de la MINUAR.

Les miliciens avaient quelquefois peur d’attaquer le centre car les militaires haut-gradés et ceux de la MINUAR venaient souvent visiter le centre et les miliciens ne savaient pas exactement ce que Gisimba leur avait raconté.

Enatha a accusé un milicien surnommé Kigingi d’avoir joué un rôle dans le meurtre de Triphine. Les autres victimes que Gisimba n’a pas pu sauver sont les trois jeunes garçons découverts dans leur cachette sous le toit.

Parmi eux, il y avait un certain Pierre, qui était cuisinier de l’orphelinat depuis longtemps. Ses voisins étaient toujours à sa recherche pour le tuer et Gisimba lui a dit de suspendre son travail pour aller se dissimuler parmi les autres réfugiés. Les agresseurs sont arrivés vers 21 heures et ils ont dit qu’ils voulaient fouiller dans les combles. C’était l’obscurité totale et il n’y avait pas de courant électrique. Avant qu’ils ne viennent, le domestique d’un voisin qui prenait toujours part aux patrouilles nous avait signalé qu’il avait entendu les miliciens mettre au point ce programme. A leur arrivée, six de ceux qui étaient dans les combles avaient déjà quitté le lieu. Il n’en restait que trois qui voulaient faire descendre des petits bidons dans lesquels on leur donnait de l’eau à boire pour que les assaillants ne sachent pas qu’il y avait quelqu’un. Les miliciens sont alors entrés dans les combles, Gisimba est venu en courant pour voir ce qui se passait. Ils ont commencé à l’injurier en lui disant qu’ils avaient eu confiance en lui et qu’il les avait déçus en dissimulant des inyenzi dans son centre. Ils leur a expliqué qu’il n’y avait que ceux-là, mais ils n’ont pas été convaincus et lui ont signifié qu’ils n’avaient plus confiance en lui. Ils l’ont frappé avec les crosses de leurs fusils. Ils ont emmené ces gens pour les tuer à l’extérieur et Gisimba les a suivis en demandant pitié, mais en vain.

“Il leur disait de le tuer en premier lieu et de laisser ceux qu’il protégeait.”

La femme de Damas Gisimba était tutsie et tout le monde savait que les interahamwe voulaient la tuer. Il la fit venir à l’orphelinat et la protégea, ainsi que son fils, en même temps que les autres réfugiés. Les survivants font remarquer que les membres de sa famille n’étaient pas favorisés et qu’ils traversèrent tous cette crise de la même façon. Qui plus est, disent-ils, Gisimba était prêt à risquer sa propre vie pour la leur, et il échappa de justesse à une tentative de meurtre. Joséphine a parlé des pressions personnelles extrêmes que Gisimba dut supporter.

Chaque soir, Gisimba venait nous réconforter, nous demandant de prier pour que, si jamais les agresseurs parvenaient à nous tuer, nous ayons été purifiés devant Dieu. Il était constamment harcelé par les interahamwe qui lui demandaient de livrer les Tutsis cachés dans son centre, mais il ne perdait pas courage. Il était toujours prêt à affronter les assaillants. Quand ils lui demandaient de livrer les réfugiés, il leur disait de le tuer en premier lieu et de laisser ceux qu’il protégeait. Gisimba était très préoccupé par le fait que les petits enfants mouraient de faim. Il n’apportait pas une attention particulière à son enfant ou à sa femme. Ils vivaient dans les mêmes conditions que les autres réfugiés.

D’après Alphonse, Gisimba réussit à soudoyer les interahamwe pour qu’ils épargnassent sa femme. Il raconte ce qu’il avait entendu dire au sujet de la menace qui finit par forcer Gisimba à partir.

Juste au milieu du génocide, il y a eu une tentative d’éliminer Gisimba dans le but de trouver le moyen de tuer les Tutsis qu’il avait abrités. Il paraît que certains gens du quartier ont donné de l’argent à un milicien nommé Jean-Bosco en contrepartie de cette mission. Ils lui ont demandé de le fusiller. Ce milicien a prévenu Gisimba et celui-ci a fui à la cathédrale Saint Michel. Il prétendit qu’il allait participer à une réunion du Comité International de la Croix- Rouge (CICR). Beaucoup de miliciens avaient été assistés par Gisimba avant le génocide, il avait élevé les enfants de leurs familles respectives, d’où cet attachement.

Cette menace s’intensifia, selon Enatha, après la découverte des trois Tutsis dans les combles. C’est à ce moment-là que les miliciens décidèrent de tuer Gisimba.

Nous n’avons pas su comment il est parti, mais son petit frère, Jean-François Gisimba, est resté avec nous.

Il y avait un désaccord entre les miliciens, selon Geneviève, et c’est cela qui sauva la vie de Gisimba.

Gisimba était fréquemment menacé par les miliciens, qui lui disaient qu’ils allaient le liquider avec ses enfants. Même si les interahamwe ont tué certains réfugiés hébergés par Gisimba, il n’était pas pour autant découragé, il continuait à faire tout son possible pour protéger ceux qui restaient. Les miliciens eux-mêmes étaient en deux parties : certains le mettaient au courant des assauts organisés contre son centre, d’autres voulaient se débarrasser de lui pour faciliter l’accès aux réfugiés. Gisimba leur donnait des denrées alimentaires fournies par le Programme alimentaire mondial. Quand il y a eu tentative de l’éliminer, il en a été informé par un milicien et il a fui. Il est parti en disant qu’il allait participer à une réunion. Damas Gisimba s’est attiré beaucoup d’ennuis à cause de nous. Il a été averti à plusieurs reprises que si les Tutsis qu’il cachait étaient dénichés, il serait tué avec eux.

Le fait affligeant, c’est que certains des assaillants étaient ses anciens amis. Cela a été confirmé par Damas Gisimba lui-même.

Ce sont mes voisins et leurs fils qui m’ont menacé les premiers, c’est pourquoi la situation était difficile à gérer. Ces gens étaient des amis ; j’étais le parrain de leurs enfants.

Gisimba a donné des informations sur la tentative d’assassinat qui le força à quitter l’orphelinat.

Kigingi, un milicien connu de Nyamirambo, est venu très tôt le matin, vers 6 heures, à ma recherche. Ses collègues avaient déniché les Tutsis qui étaient cachés dans le plafond. Pour tromper ma vigilance, il m’a dit que c’était le préfet Renzaho qui avait besoin de moi. Il était avec d’autres miliciens qui s’étaient masqués pour ne pas être reconnus. Vu la tenue de ces interahamwe, j’ai eu la présence d’esprit de mentir et de dire que je venais tout juste de parler avec le préfet, qu’il m’avait donné rendez-vous pour le voir à 9 heures et qu’il avait peut-être perdu la tête en les envoyant me chercher. Ils sont allés m’attendre près de la préfecture.

“Les interahamwe étaient armés jusqu’aux dents”

Sans Damas Gisimba, le danger pour les réfugiés et les orphelins s’intensifia, et les conditions de vie se dégradèrent. Les interahamwe se montrèrent immédiatement prêts à attaquer, et ce n’est que grâce à la réaction rapide du missionnaire d’ADRA que des vies furent sauvées. Comme le raconte Alphonse :

Après le départ de Gisimba, le soir même, les interahamwe ont envahi l’orphelinat. Armés de machettes et de fusils, leurs véhicules ont débarqué dans la cour du centre. Heureusement, avant qu’il ne parte, Gisimba avait averti un blanc qui travaillait pour ADRA pour qu’il nous amène de l’eau. Quand les interahamwe sont venus, il était ici. Il a commencé à téléphoner je ne sais où et le conseiller leur a demandé de partir. Vers 14 heures, le sous-préfet est venu, accompagné de militaires, de journalistes, dont Kantano de la RTLM, Georges Ruggiu, un présentateur belge qui travaillait pour la même radio, en tenue militaire, et un milicien de

grand renom connu sous le sobriquet de Kigingi. Ce dernier venait chaque fois tuer les réfugiés. Nous ne savions pas ce qu’ils venaient faire.

Charlotte a décrit leur arrivée.

Les interahamwe étaient armés jusqu’aux dents et avaient des véhicules dans lesquels ils devaient nous transporter jusqu’aux fosses communes. Il était environ 10 heures. Il y avait un missionnaire blanc qui travaillait pour ADRA et qui nous apportait de l’eau. Quand il a vu les meurtriers, il a téléphoné à je ne sais qui et a dit qu’ils allaient tuer les enfants orphelins. Les agresseurs ont eu peur et sont partis.

Bien qu’aucun des réfugiés ne sache avec certitude à qui le missionnaire a téléphoné, Geneviève suppose que les miliciens n’ont pas insisté car ils craignaient qu’il n’ait “averti les autorités supérieures”.

Isaac

a

indiqué

qui

étaient

les

auteurs

de

cette

attaque,

précisé

l’identité

du

missionnaire et décrit la tournure que prirent ensuite les événements.

Toutes les attaques étaient dirigées par le conseiller du secteur Nyakabanda, Grégoire Nyilimanzi. Il faisait même partie de l’attaque qui devait tuer Gisimba. Ils disaient qu’ils allaient venir assassiner Gisimba, complice d’inyenzi, dans l’après-midi. Quand ils sont arrivés, Gisimba était déjà parti en ville pour aller chercher de la nourriture à la Croix-Rouge. Ils y ont rencontré un missionnaire blanc du nom de Carl Wilkens qui travaillait pour ADRA. Carl a téléphoné à la Croix-Rouge pour empêcher Gisimba de rentrer. Je ne sais pas comment il a alerté les autorités civiles et militaires, et dans un laps de temps, la gendarmerie, la MINUAR et les militaires sont apparus à l’orphelinat. Ces gens ont dit aux miliciens que s’ils doutaient que Gisimba hébergeait les inyenzi, ils n’avaient qu’à garder l’entrée de l’orphelinat, qu’on ferait une fouille générale après.

“Nous avons été évacués vers la cathédrale Saint Michel, où nous avons retrouvé Gisimba”

Le 1 er juillet, on dit aux orphelins et aux réfugiés de monter dans des autobus qui, accompagnés de miliciens et de soldats, les emmenèrent à la cathédrale Saint Michel, où ils retrouvèrent Damas Gisimba. A ce jour, la plupart des survivants ne savent pas précisément comment on est parvenu à les évacuer de l’orphelinat. A ce stade, ils étaient si faibles, affamés et terrifiés qu’ils se contentèrent de suivre les instructions qu’on leur donnait et de garder espoir. Ils sont confus quant à la manière dont leur fuite fut organisée, mais ils se souviennent très clairement du soulagement qu’ils ressentirent à leur arrivée à la cathédrale. Joséphine dit que les cars arrivèrent à l’orphelinat en provenance de l’Office national des transports en commun. Ce qui est surprenant, c’est que les interahamwe ont surveillé les réfugiés de près tandis qu’ils montaient dans les cars et que l’opération fut supervisée par un certain “major Karangwa et le conseiller du secteur Nyakabanda, nommé Grégoire, un génocidaire notoire, actuellement détenu à la prison centrale de Kigali.”

On nous a recommandé de monter vite dans les bus pour ne pas nous exposer aux agresseurs. Certains, comme Pie Mugabo, avaient des entorses. Beaucoup de gens n’étaient que des squelettes. Nous sommes entrés dans les bus au vu des interahamwe qui clamaient. Ils s’étonnaient de la présence de certaines personnes qu’ils croyaient mortes depuis longtemps. Nous avons eu de la chance car les inkotanyi ont aussitôt pris la ville de Kigali sinon nous n’aurions pas survécu à la cathédrale. Nous y avons retrouvé Gisimba. Il a été très content de nous revoir.

La présence de Geneviève, de Pie Mugabo et des autres réfugiés de premier plan provoqua la stupéfaction et la colère des miliciens.

Ils ont poussé des clameurs et ont dit qu’aucun Tutsi n’avait été tué vu que nous étions encore vivants. Nous sommes partis, mais les miliciens l’ont fort regretté. A la

cathédrale Saint Michel, le lieutenant colonel Munyakazi a prononcé des mots qui ont fait peur à tous ceux qui l’ont entendu. Il a dit qu’on mentait lorsqu’on disait que tous les Tutsis avaient été exterminés alors que toutes les ibizungerezi–nom donné aux filles et femmes tutsies–de Nyamirambo étaient chez Gisimba. Les miliciens nous ont poursuivis à Saint Michel et ils ont ordonné de séparer les adultes des enfants. Les adultes devaient être conduits au Lycée Notre Dame de Cîteaux, mais c’était pour les assassiner. Le missionnaire d’ADRA leur a dit qu’il devait d’abord faire le rapport de la première évacuation au préfet Renzaho, mais c’était pour faire tarder l’évacuation car il pensait que les inkotanyi allaient les libérer, étant donné qu’ils étaient dans les parages. Finalement leur piège a échoué.

Alphonse a lui aussi décrit en détail l’évacuation et les retrouvailles avec Gisimba.

Quelques jours après le départ de Gisimba, on nous a transportés à la cathédrale Saint Michel au vu et au su des miliciens interahamwe, mais ils n’ont rien fait contre nous. Quand ils ont vu Pie, ils ont voulu l’attaquer ; ils étaient très irrités. Mais n’y pouvant rien, ils ont manifesté leur insatisfaction en remuant la terre avec les crosses de leurs fusils. Nous avons été transportés à bord des bus et nous avons traversé beaucoup de barrages. Nous étions accompagnés par Kigingi, qui était dans sa voiture, et par un autre militaire, un major dont je ne connais pas le nom. Nous avions peur qu’on nous massacre, mais les adultes nous rassuraient, en nous disant qu’on avait donné de l’argent pour notre évacuation. Lorsque nous arrivions aux barrages les plus importants, les interahamwe voulaient nous faire descendre pour nous tuer, et Kigingi leur expliquait qu’il nous avait donné l’autorisation de passer.

Comme ils craignaient qu’il n’eût été tué, Enatha dit qu’en voyant Gisimba dans la cathédrale, ils furent “aux anges”.

Aimée se souvient elle aussi de leurs retrouvailles comme un moment de joie après un voyage stressant.

Nous avons très difficilement traversé les barrages de miliciens qui étaient partout dans les rues, mais le militaire qui était avec nous a négocié pour qu’on nous laissât partir. Nous sommes arrivés à Saint Michel et nous y avons vécu. Nous y avons retrouvé Gisimba et nous tous avons été très contents parce qu’il était comme notre papa.

Immaculée a suggéré que ce sont les efforts de Gisimba en vue de convaincre Dallaire de la situation critique des orphelins qui ont en partie assuré cette évacuation.

Il paraît que cette opération a résulté des négociations de ce missionnaire d’ADRA, mais également des doléances de Gisimba auprès de Dallaire. Gisimba lui avait dit bien avant que son orphelinat était menacé par les forces du génocide et Dallaire lui-même avait été au Centre Mémorial, avec les autres autorités du gouvernement intérimaire, pour une réunion dont je n’ai pas su l’objet. Quand nous sommes arrivés à Saint Michel, les génocidaires, contrariés de n’avoir pas exterminé les Tutsis qu’ils recherchaient, nous ont poursuivis. Pour tromper notre vigilance, les autorités ont suggéré qu’il valait mieux séparer les adultes des enfants puisque les gens étaient nombreux à Saint Michel. J’étais partie dans le premier véhicule qui devait nous transporter. Nous avons été ramenés par le missionnaire d’ADRA. Il avait deviné ce qui se cachait derrière leur action.

Pie Mugabo a présenté son récit de ces événements.

Au début du mois de juillet, Jean-François Gisimba a frappé à la porte de notre chambrette et nous avons ouvert. On ne pouvait pas nous reconnaître. Moi-même, j’avais perdu 25 kilos et je ne pouvais pas marcher. Le major Karangwa me connaissait. Quand il m’a vu, il a été fort étonné. Il m’a demandé comment j’étais encore en vie et il m’a dit : “Tu as de la chance de vivre longtemps sur cette terre !” Les miliciens ont vu d’abord M me Mugesera et cela les a fait enrager. Ils disaient qu’il n’était pas compréhensible de voir l’épouse d’un inyenzi encore en vie. Pendant qu’ils s’étonnaient de voir l’épouse de Mugesera, ils m’ont aperçu. Cette fois-ci, la situation

s’est empirée et les miliciens ont failli se précipiter sur nous pour nous tuer. Cependant, ils ne pouvaient rien faire. Il paraît que ce qui a poussé l’évacuation est que les nouvelles s’étaient répandues comme quoi les Tutsis continuaient d’être exterminés alors que les Français étaient déjà au Rwanda pour une mission humanitaire.

Gisimba n’a pas pu éclaircir tous les détails, mais il a expliqué le rôle qu’il avait joué dans les événements qui avaient précédé l’évacuation et comment il était arrivé à la cathédrale. Le jour où il avait été menacé par les interahamwe, il s’était directement rendu au Comité international de la Croix-Rouge (CICR), d’une part pour demander de la nourriture, car les réserves de l’orphelinat étaient épuisées, et d’autre part pour leur expliquer le danger que couraient les orphelins.

Je ne connaissais pas le représentant du CICR. Je me suis aventuré et me suis présenté devant lui comme un fou en lui disant que mes orphelins allaient être tués. J’ai eu de la chance qu’il a entendu mes doléances. Pendant que j’étais encore devant ce blanc, j’ai entendu dire à leur radio-call que j’étais en danger. Ils me rassuraient en me disant qu’ils venaient d’avertir les hautes autorités civiles, militaires et la gendarmerie, et que mes gens ne seraient en aucun cas malmenés. Je suis tout de suite allé à la cathédrale Saint Michel. Le représentant du CICR et un pasteur qui travaillait à ADRA se sont chargés du reste de l’opération. Je n’ai pas su comment l’évacuation s’est déroulée. J’ai choisi d’aller à la cathédrale Saint Michel parce qu’il y avait un autre orphelinat qui y était abrité.

Gisimba a également donné de plus amples renseignements sur le missionnaire dont l’intervention a été si cruciale au moment de sauver la vie des réfugiés.

Le pasteur qui travaillait à ADRA était un américain du nom de Carl Wilkens. Il nous a beaucoup aidés quand j’étais encore à l’orphelinat et après mon départ. Il s’est proposé lui- même pour nous approvisionner en eau et il nous apportait des conserves quand il en avait. Il avait refusé d’être rapatrié. Il avait conduit son épouse et ses enfants au Kenya et il était revenu pour aider les personnes menacées. Il a été vraiment très courageux. Il n’a pas seulement aidé les gens qui étaient dans notre orphelinat, mais aussi bien d’autres qui étaient ailleurs.

En

repensant

aux

événements

du

convictions et de ses espoirs personnels.

génocide,

Gisimba

nous

a

fait

part

de

ses

L’éducation que j’ai reçue de mes parents m’a beaucoup aidé à repousser le mal pendant le génocide. Si les parents avaient bien fait comprendre à leurs enfants que les Tutsis ont la même chair qu’eux et que leur sang est semblable au leur, ils n’auraient pas osé tuer cruellement leurs semblables. Ceux qui ont trempé dans le génocide avaient appris de leurs parents que le Tutsi est un être voué à la mort et qu’il est naturellement méchant.

Comme les tueurs ont agi en sachant que leurs “grand-parents avaient joui de l’impunité”, Gisimba est fermement convaincu que seule la justice peut établir les fondations de la paix future au Rwanda.

Il faut avoir la justice. Elle seule conduira à l’unité et à la réconciliation. Il est de mon devoir d’aider la justice pour que toute la réalité sur le génocide rwandais soit révélée. Vraiment, je suis prêt à le faire. Quand on donne ses témoignages sans résultats, il est normal qu’à un certain moment on soit découragé. Une partie de la population a été exterminée, les témoins ont témoigné sur les faits qu’ils ont vus ou entendus ; si la justice ne fait rien pour en punir les auteurs, il est fort probable que cela se répéte. 1

1 Témoignage recueilli à Kigali le 24 mars 2003.

Hommages

Chacun des survivants de l’orphelinat avec qui s’est entretenue African Rights se sent profondément redevable envers Damas Gisimba. Ils ont tous exprimé ce sentiment dans des hommages uniques et émouvants de son caractère et de ses actions. Comme orphelin qui vit toujours dans le centre, Alphonse a une relation très spéciale avec Gisimba.

Je ne sais pas comment décrire sa gentillesse pendant le génocide. Ce qui était normal pendant ce cataclysme humain, c’était l’attitude de “chacun pour soi”. Cependant, Gisimba n’était pas poursuivi comme les Tutsis et il a accepté de prendre des risques. Il s’est vraiment distingué des autres qui ont assisté, sans aucune intervention, à l’horreur des tueries délibérées d’un peuple tout à fait innocent. Après le génocide, Pie Mugabo a invité toutes les personnes sauvées par Gisimba à des cérémonies visant à lui témoigner leur reconnaissance. Il y avait de quoi le faire. Il s’est beaucoup dévoué pour protéger les personnes qui étaient traquées, comme Pie et d’autres. Il savait bien que si jamais les agresseurs les trouvaient chez lui, sa vie serait en danger. 2

Charlotte est restée à l’orphelinat depuis le génocide comme “maman”, et elle ressent un respect énorme à l’égard de l’homme qui a été son employeur et son protecteur.

La première action extraordinaire de Gisimba est qu’il nous a accueillis en grand nombre quand bien même il n’avait pas suffisamment de stocks en denrées alimentaires pour nourrir tout ce monde. Les réfugiés étaient nombreux, leur nombre peut être estimé à 300 ou même plus. Tout cela avec le risque de perdre lui-même la vie. Il était vraiment déterminé et avait une personnalité ferme. Gisimba était toujours tout près de nous. Il était très sensible à notre situation et nous remontait le moral. Personnellement, je le remercie de m’avoir octroyé du travail après les événements de 1994. Il a réalisé que je n’avais pas de moyens pour survivre et m’a donné du travail. Gisimba a un bon cœur et s’est démené pour ceux qui étaient injustement pris pour cible des massacres. Je pense, j’en suis d’ailleurs certaine, que si jamais les miliciens avaient su que Pie Mugabo et l’épouse d’Antoine Mugesera étaient cachés chez Gisimba, il aurait subi, avec eux, une mort atroce. Il est tellement humain et sensible aux peines des autres qu’il peut s’oublier pour sauver son prochain. Il a donné de l’argent pour sauver la vie de plusieurs personnes qui s’étaient réfugiées dans son centre. 3

Geneviève sait que sa demande en vue d’un refuge à l’orphelinat a mis Gisimba face à un dilemme tout à fait difficile, mais il n’a jamais vacillé dans son engagement ferme envers tous les réfugiés.

Gisimba a fait tout son possible pour nous protéger. Il s’est donné pour nous. Il a maintes fois échappé de justesse à la mort à cause de nous, mais il n’a pas perdu courage. Gisimba est même arrivé à sauver des gens qui avaient été jetés dans une fosse commune. Il a été menacé à plusieurs reprises, mais il disait toujours aux miliciens qu’il était incapable de refuser l’asile à des personnes menacées. Les miliciens le traitaient de complice des inkotanyi. Il aurait pu être trahi par les enfants orphelins ou par ses travailleurs, mais il a accepté de prendre ce risque. 4

Hilarie a récité sa prière pour Damas Gisimba.

Je ne trouverais pas une récompense méritée pour Gisimba. C’est un saint qui mérite d’être canonisé après sa vie sur cette terre. Il s’est dévoué pour nous. Quand il a accepté le risque de perdre la vie de son fils, de sa femme et la sienne, il n’a jamais reculé devant la mort. Je prie le bon Dieu pour qu’il lui accorde sa protection et qu’il lui donne la vie éternelle. Si tous les gens

2 Témoignage recueilli à Kigali le 30 décembre 2002.

3 Témoignage recueilli à Kigali le 28 janvier 2003.

4 Témoignage recueilli à Kigali le 15 janvier 2003.

étaient comme Gisimba, la Terre serait meilleure comme Dieu le souhaite. Que Dieu le comble de ses bienfaits comme il l’a fait pour les autres. 5

Immaculée nous a fait part de son estimation admirative de l’humanité de Gisimba.

Pendant le génocide, il a dépassé la question ethnique. Beaucoup de gens en avaient plus de moyens, d’ailleurs. Il a été vraiment un héros, même si il avait bien réalisé qu’il pouvait lui- même perdre sa vie en protégeant les Tutsis, il a résolu de faire ce qui était sa conviction. Il était convaincu que tous les êtres humains sont semblables et pour cela, il a choisi de défendre la vie des autres comme il l’aurait fait pour la sienne. 6

Enatha a comparé la force de Gisimba à la faiblesse qui avait affligé tant d’autres Rwandais.

Son comportement a été hors du commun pendant le génocide. Il a fait ce que de nombreux Rwandais, non menacés et capables de le faire, n’ont pas osé ou n’ont pas voulu faire. Tous les réfugiés étaient considérés par Gisimba comme ses propres enfants. Il était toujours proche des réfugiés, leurs prodiguait des conseils comme un parent qui s’occupe de ses enfants. Même aujourd’hui, beaucoup de survivants protégés par Gisimba nous rendent régulièrement visite, ils lui témoignent toujours leur reconnaissance. 7

Gisimba a obtenu de nombreuses réussites, entre autres convaincre les autres de suivre son exemple, comme l’a souligné Joséphine.

Je ne sais pas vraiment quelles sont les forces qui nous ont protégés contre les meurtriers qui savaient bien que nous étions chez Gisimba. Ils menaçaient de nous tuer chaque jour, mais il ne l’ont pas fait alors que Gisimba lui-même n’avait pas de force extraordinaire pour faire face aux forces du génocide. C’est vraiment mystérieux. Même les enfants de mauvais cœur qui étaient dans l’orphelinat ne pouvaient rien faire contre nous, car celui qui était leur “papa” avait eu un cœur humain et le courage de nous protéger. Ils se sentaient obligés de suivre l’exemple de leur “papa”. Personnellement, je ne sais pas comment qualifier le courage de Gisimba, je ne sais pas non plus quelles éloges il mérite. Dieu seul saura lui donner la récompense due. Il nous a fait du bien sans attendre de nous aucune médaille puisqu’il ne nous connaissait même pas tous. Ce que j’espère, c’est que la générosité lui sera également rendue tôt ou tard, soit par nous soit par d’autres personnes. Quoi qu’il en soit, il récoltera ce qu’il a semé.

Aimée est d’accord sur le fait que Gisimba ne se souciait pas de recevoir une récompense ou d’être reconnu.

Gisimba s’est dévoué pour nous. Certaines personnes font du bien pour les autres en vue d’être récompensées après, mais Gisimba a fait du bien pour des personnes qu’il ne connaissait même pas. Il n’attendait pas une récompense de la part de ceux qu’il a protégés puisqu’il ne savait même pas qu’ils allaient survivre. Il a accepté de partager avec nous le peu qu’il avait, il aurait dû perdre sa vie. S’il y avait eu au moins cinq personnes comme Gisimba dans chaque quartier, beaucoup de Tutsis auraient survécu au génocide. 8

Comme le dit Donatha, l’héroïsme de Gisimba dépasse tout entendement.

Il ne craignait pas de perdre sa propre vie. Les miliciens lui disaient que s’il ne livrait pas les réfugiés pour qu’ils soient tués, il serait exécuté avec eux, et Gisimba leur répondait : “Tuez- moi, mais je ne vous livre pas mes orphelins.” Nous avions peur qu’il ne soit tué vu la façon dont il affrontait les miliciens, cependant, il ne perdait pas courage. Il s’est vraiment donné

5 Témoignage recueilli à Kigali le 22 janvier 2003

6 Témoignage recueilli à Kigali le 29 janvier 2003.

7 Témoignage recueilli à Kigali le 9 janvier 2003.

8 Témoignage recueilli à Kigali le 13 février 2003

pour nous préserver la vie sauve. Je ne peux pas trouver les mots exacts pour bien exprimer ce que je ressens à l’égard des actes de Gisimba. Il a protégé plus de 400 vies humaines. Un amour qui se sacrifie de la manière dont Gisimba l’a fait, dans des circonstances pareilles, où chacun sauvait sa propre vie, dépasse vraiment ma conception. Il est incomparable. Je ne sais pas si je peux appeler ça acte héroïque ou amour. Je ne trouve pas d’appellation juste. 9

Jacqueline a elle aussi eu du mal à trouver les mots qui pourraient décrire la mesure de sa gratitude.

Il m’est très difficile d’apprécier les actes de Gisimba pendant le génocide. Ce que je peux dire, c’est que sa générosité n’est pas forcée, il est naturellement bon. Il prenait beaucoup de risques, il se démenait pour nous et était toujours inquiet de notre sort, contrairement à la plupart des gens qui pensaient que l’exception était d’épargner un Tutsi. Dans une telle période où tout le monde avait peur d’être même appelé ami des Tutsis, cela demandait de la bravoure et une personnalité ferme d’accueillir des Tutsis qui lui demandaient asile. 10

Les actions de Gisimba ont donné à Pie Mugabo une raison de croire en l’être humain, malgré le génocide.

Gisimba a pris des risques en protégeant les personnes très poursuivies comme la femme d’Antoine Mugesera. Il est même allé jusqu’à sauver les gens qui avaient été jetés dans des fosses communes. Quand je pense surtout à ce dernier risque, j’en déduis que son acte a été fort héroïque. Une fois nous avons eu une fête et nous lui avons offert une génisse comme signe de reconnaissance. Ce que je peux ajouter, c’est que sur terre, il existe des hommes méchants et des bons. J’ai espoir en la vie parce que nous ne sommes pas tous mauvais ou encore parce que certains d’entre nous s’efforcent de rendre le monde meilleur. Gisimba est parmi ces héros. 11

Jean-Pierre a souligné que la bonne disposition de Gisimba à faire passer les autres avant lui était une qualité rare.

Nous qui avons été protégés par lui, nous ne pouvons pas lui trouver une récompense méritée ou une façon de le remercier pour tout ce qu’il a été pour nous. Vu la force qu’il a utilisée, la bravoure que cet acte lui a demandée et le bon cœur avec lequel il a agi, les gens qui ont pu faire ce qu’il a fait jusqu’à la dernière minute sont très rares. Spécifiquement, je le remercie pour les deux femmes qu’il a tirées de la fosse commune. Il les a gardées avec nous pour veiller à ce qu’elles survivent. Que Dieu le comble de ses bénédictions. 12

Isaac a dit que les actions de Damas Gisimba ont prouvé qu’il était prêt à tout perdre pour ceux qui s’étaient tournés vers lui pour qu’il les aidât.

Les actions de Gisimba manifestent un dévouement extrême. Il a protégé plus de 80 personnes adultes et plus de 300 enfants alors que même celui qui cachait un seul Tutsi était tué avec lui. Il s’est donné pour plus de 400 Tutsis. Il a accepté de rester et de mourir avec eux plutôt que de les livrer aux meurtriers. Gisimba n’avait pas assez de stocks pour nourrir tous les réfugiés, mais il a fait tout son possible pour nous donner à manger. Les mots me manquent pour exprimer ce que je ressens à propos des actes de Gisimba, pour leur donner leur juste valeur. Il est sans égal. 13

9 Témoignage recueilli à Kigali le 9 janvier 2003.

10 Témoignage recueilli à Kigali le 22 janvier 2003.

11 Témoignage recueilli à Kigali le 28 janvier 2003.

12 Témoignage recueilli à Kigali le 13 février 2003.

13 Témoignage recueilli à Kigali le 3 février 2003.

Rose identifie la possibilité de ce que la bravoure de Damas Gisimba laissera un héritage spirituel durable ; elle pense en fait que ce n’est qu’en embrassant ses principes que nous pourrons lui rendre hommage de manière appropriée.

Je ne sais pas vraiment ce qui a poussé Gisimba à se conduire de manière aussi héroïque. Il aurait pu nous délaisser pour sauver sa propre vie. Mais il n’a pas voulu être inhumain. Gisimba lui-même, dans la conversation que nous avons eue après le génocide, m’a signifié que c’est vraiment mystérieux. Mis à part sa fermeté et sa bravoure, il n’avait pas d’autres forces extraordinaires pour affronter les forces du génocide. Il n’avait pas envie de tuer. Les enfants ou ses voisins pouvaient le trahir, mais il n’a pas voulu suivre les méchants. Certains enfants auraient bien pu suivre les meurtriers, mais ils ont eu peur de Gisimba. Lui aussi les connaissait et les mettait en garde. Certains actes sont réellement indescriptibles. La situation qui prévalait pendant le génocide partout dans le pays aurait pu pousser Gisimba à nous abandonner. Il est vrai que ce qu’il a fait était ce qui convenait pour un être humain, ses actes ont été cependant extraordinaires car ils ont eu lieu dans les circonstances difficiles du génocide, ou le normal était considéré comme anormal et exposait à beaucoup de risques. Je ne sais pas qualifier la récompense qu’il mérite. Je pense à une génisse, mais elle ne peut pas symboliser l’extrême amour qu’il a eu pour nous. Je ne pense pas non plus que le fait de désigner une journée de commémoration de ses actes pourrait signifier quelque chose d’important. Personnellement, je demande à l’Eternel Dieu Tout-Puissant que nous puissions garder au fond de notre cœur les bienfaits qu’il nous a prodigués et qu’à notre tour, nous puissions transmettre cette générosité aux autres. Il nous a donné la leçon d’avoir une personnalité ferme. Il n’a pas été changé par les circonstances du génocide. Il a tout fait pour sauver la vie de ceux qui étaient menacés. Nous avons le devoir de nous souvenir toujours de ses actes héroïques. 14

14 Témoignage recueilli à Kigali le 14 janvier 2003.