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LE CENTRE MEMORIAL GISIMBA : PAS DE PLACE POUR LA

PEUR
Un hommage à Damas Mutezintare Gisimba
Au Rwanda, le mois d’avril est un moment où la nation pleure la perte de tant de personnes,
se souvenant avec chagrin des victimes du génocide. Chaque jour, durant les mois d’avril, mai
et juin 1994, des milliers de Rwandais perdirent la vie lors d’attaques les plus brutales et
terrifiantes. Nul mot ne saurait décrire la mesure de cette tragédie et nulle action ne saurait
compenser les nombreuses familles privées de leurs êtres chers. African Rights a enregistré les
histoires douloureuses de souffrance et de perte des survivants du génocide de 1994 et a milité
pour que les auteurs de ces actes de génocide soient traduits en justice. Nous tenons à
exprimer nos sincères condoléances à tous les hommes, femmes et enfants qui sont encore en
deuil. Les morts ne doivent pas être et ne seront pas oubliés.
Durant cette difficile période, nos pensées se tournent naturellement vers la question
de savoir pourquoi il y eut si peu de résistance aux tueries. Pourquoi des voisins, des amis et
des parents se sont-ils tournés contre les Tutsis ? Pourquoi y-a-t-il eu si peu de personnes qui
ont tenté de les aider ? Ce sont là des questions importantes, pas seulement pour le Rwanda
mais aussi pour les efforts réalisés en vue d’empêcher le génocide au niveau mondial et,
d’après les efforts faits jusqu’ìci pour comprendre les causes du génocide au Rwanda, il est
évident qu’il n’existe pas une réponse unique ou complète à ces questions. Les études
politiques, économiques et sociales nous donnent quelques idées, tout comme les aveux faits
par des suspects du génocide en détention et entendus actuellement dans le cadre des procès
gacaca. Mais nous ne comprendrons jamais complètement pourquoi l’humanité fit ainsi défaut
aux Rwandais en 1994.
Pourtant, quelques hommes et femmes s’opposèrent bel et bien au génocide et
parvinrent à sauver quelques vies. Dans leurs histoires on trouve un message simple mais
encourageant et important. Les victimes, tueurs et spectateurs furent nombreux durant le
génocide, mais il y eut aussi quelques héros. Ces hommes et ces femmes ignorèrent la
propagande et le sentiment de peur qui engloutirent la nation et s’accrochèrent au principe
moral le plus fondamental, à savoir le respect pour la vie humaine, mis en valeur dans toutes
les croyances religieuses et dans toutes les doctrines relatives aux droits de l’homme. On
pourrait facilement conclure qu’ils ont fait le bon choix entre le bien et le mal, mais leurs
histoires montrent qu’il ne s’agissait pas là d’un choix mais d’une lutte constante et déchirante
durant laquelle ils devaient faire face à de nombreux dilemmes impossibles, dont les risques
que leurs choix entraînaient pour leurs familles respectives. Nombre des individus qui firent
preuve d’un tel courage et d’une telle conviction ne survécurent pas.
Durant cette période de deuil, nous demandons aux gens de se souvenir aussi de
certains de ces héros. African Rights en a déjà décrit quelques-uns dans Hommage au
courage, publié en décembre 2002, et nous ajoutons à présent aux noms de ceux-là celui de
Damas Mutezintare Gisimba, dont l’histoire est relatée dans notre plus récent rapport. En
rendant un hommage collectif à ces personnes, nous pouvons également renforcer les valeurs
de l’unité, de la tolérance et de la compassion qu’ils ont contribuées à soutenir durant les
heures les plus sombres du Rwanda et sur lesquelles il faudrait construire l’avenir du pays.

African Rights remercie MTN-Rwandacell pour sa contribution qui a permis les recherches
préalables et la rédaction de cet ouvrage.

Une publication d’African Rights


Avril 2003

Tel: 00 250 501007 Fax: 00 250 501008


rights@rwandatel1.rwanda1.com
afrights@gn.apc.org
LE CENTRE MEMORIAL GISIMBA : PAS DE PLACE POUR LA
PEUR
Un hommage à Damas Mutezintare Gisimba

En avril 1994, tous les gens ressortissant de secteur Nyakabanda de l’actuel district de
Nyamirambo, Kigali, succombèrent à la peur du génocide ou de la guerre. La grande majorité
d’entre eux pensaient que leur vie était en danger—le nombre de morts violentes augmentait
de jour en jour. Comme la plupart de ces personnes, Damas Mutezintare Gisimba s’inquiétait
pour sa famille. Sa femme, une Tutsie, courait de très grands risques, et ils avaient un fils à
prendre en compte. Mais Damas Gisimba, qui était alors âgé de 32 ans, avait plus de
responsabilités que la plupart des gens. De par sa position comme chef du Centre Mémorial
Gisimba, son devoir était de protéger 65 orphelins vulnérables, parmi lesquels il y avait des
Hutus et des Tutsis. Ces enfants dépendaient entièrement de lui, à tel point qu’ils l’appelaient
“papa”. Ils avaient besoin de nourriture et de soins au quotidien ; la violence et l’insécurité
faisaient que ces seules tâches étaient déjà difficiles à effectuer. Gisimba jouissait du soutien
de certains membres du personnel qui vivaient à l’orphelinat, mais certains d’entre eux étaient
tutsis et directement menacés. En fin de compte, au milieu de la peur et de la confusion qui
régnaient après le 6 avril, toutes les personnes se trouvant au centre se tournèrent vers Damas
Gisimba pour qu’il leur donnât sécurité, conseils et réconfort.
Malgré les lourds devoirs qui pesaient sur lui, Gisimba parvint à trouver la force d’en
assumer d’autres. Il donna refuge à des hommes, des femmes et des enfants qui arrivèrent à
l’orphelinat en quête d’un lieu où se cacher, fuyant les bandes de tueurs qui rôdaient dans les
parages. Gisimba n’était pas un membre puissant de la communauté, mais il est évident qu’il
était respecté par un bon nombre. Il ne pouvait pas savoir si ses efforts en vue de donner
refuge aux victimes allaient réussir, ni quel serait le tribut personnel qu’il risquait de payer,
mais il resta résolu dans sa conviction de ce que tous ceux qui se tournaient vers lui, voisins,
connaissances et inconnus, méritaient une assistance. C’est là une manière de voir qu’il
communiqua à toutes les autres personnes se trouvant dans l’orphelinat. Bien que le fait
d’héberger les Tutsis qui fuyaient la persécution entraînait un danger et des inconvénients
pour tous les résidents habituels, sous sa direction, ils les supportèrent et personne ne le trahit.
Ce sont presque 400 orphelins, réfugiés et employés qui passèrent les mois d’avril à
juin 1994 dans le Centre Mémorial Gisimba et qui survécurent au génocide. Il aurait pu très
facilement en être tout autrement. Il pesait une menace constante sur la vie des Tutsis, ainsi
que sur celle des Hutus qui les appuyaient. Malheureusement, quelques personnes furent
découvertes et tuées à l’orphelinat.
Toutes les autres personnes furent évacuées de l’orphelinat grâce aux efforts
conjugués du représentant du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et d’un
missionnaire américain de l’Adventist Development and Relief Association (ADRA).
Plusieurs Rwandais et quelques étrangers contribuèrent d’une manière ou d’une autre
à alimenter, protéger ou évacuer les réfugiés et les orphelins. Cependant, si Damas Gisimba
n’avait pas été si déterminé à traiter toutes les personnes qu’il rencontrait avec une
considération et un respect égaux, la plupart d’entre elles n’aurait pas eu la moindre chance de
survivre. De nombreuses personnes se seraient rongées les sangs face au choix que Damas
Gisimba se vit forcé de faire durant cette période ; les conséquences de ses décisions auraient
pu être dévastatrices non seulement pour tous ceux qui étaient à l’orphelinat, mais aussi pour
sa propre vie. Son histoire mérite d’être racontée et retenue, parce qu’il a eu la force de faire
les bons choix—en préservant des vies, l’humanité et l’espoir pour le Rwanda.
Damas Gisimba vit toujours à Nyamirambo et y dirige l’orphelinat. Lorsqu’il essaie
de décrire la source de son courage, il fait remarquer que c’étaient l’appréhension et le
manque d’éducation qui étaient à l’origine de la participation de si nombreuses personnes au
génocide. Il réfléchit à la réalité de l’existence même en disant : “Il n’y a aucune raison de

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faire du mal par peur de la mort, puisque nous vivons toujours à ses côtés.” Damas Gisimba
accorde plus de valeur à son intégrité qu’à sa propre survie. Il explique : “Je me disais que je
pouvais moi-même mourir, mais que je ne voulais pas mourir avec un sentiment de
déshonneur et de remords pour avoir refusé de donner asile à des personnes en danger.”

“Soyez courageux et solidaires pour vaincre le mal.”

Durant les quelques premiers jours qui suivirent l’assassinat du président Juvénal
Habyarimana, Damas Gisimba était conscient que des atrocités allaient être commises. Il était
prêt à faire face à des difficultés et disposé à cacher les Tutsis comme il l’avait fait lors des
tueries politiques survenues quelques mois auparavant, bien que lui-même “n’imaginait pas
des massacres d’une telle envergure”. Il pense que les gens se sont tournés vers lui poussés
par le désespoir, tout comme ils avaient fui vers les églises ou les bureaux communaux.
Beaucoup d’entre eux étaient des inconnus. “C’était juste une question de confiance”,
conclut-il.
Bien que Gisimba, n’eût pas, selon lui, “de forces spéciales”, il était en mesure de
compter sur la relation fondée sur la confiance et le respect qu’il avait avec les orphelins.
Certains d’entre eux auraient pu facilement informer les milices de la présence de réfugiés au
Centre Mémorial, mais ils gardèrent le silence. Leur comportement était, comme le dit
Gisimba, conforme à ce qu’ils avaient appris.

Depuis la guerre d’octobre 1990, j’avais appris à mes enfants à ne jamais se séparer. Ils sont
obéissants. Ils écoutent et suivent mes conseils. Les enfants ne maîtrisaient pas bien la
situation. A l’exception des plus grands, ils ne savaient pas qui mourait, qui tuait. Ils avaient
peur d’être eux aussi la cible des tueries et ont préféré suivre mes conseils. S’ils avaient reçu
une mauvaise éducation, ils auraient dénoncé mes protégés. Ils auraient dit aux miliciens que
ceux qu’ils recherchaient étaient bien chez nous. S’ils avaient fait cela, aucun de mes gens
n’aurait survécu. Je n’ai jamais eu peur d’eux ; j’étais sûr qu’ils suivraient mon exemple.

Alphonse Kalisa est orphelin. Il est arrivé au Centre Mémorial Gisimba en 1992, en
même temps que son frère et sa sœur, après la mort de leur mère suite à une maladie. Il
n’avait que 12 ans à l’époque, mais Alphonse était déjà conscient du fait que son
appartenance ethnique le mettait en situation de risque ; il avait perdu son père lors du meurtre
de Tutsis à Bugesera la même année. Il fut soulagé d’être reçu chaleureusement à l’orphelinat,
où “Gisimba accueillait bien tous les orphelins, sans préjugés d’ordre ethnique”.
Suite à l’assassinat du président Habyarimana, se souvient Alphonse, Gisimba avertit
tous les résidents du centre de ses conséquences et de la manière dont ils devraient réagir.

Gisimba a convié tous les enfants vivant dans l’orphelinat et son personnel à une réunion.
Dans son allocution, il nous a invités à écarter toute attitude sectaire, il nous a signifié que la
vie allait changer, notamment les repas habituels du jour qui allaient être réduits pour
permettre aux réfugiés de manger eux aussi. Il a insisté sur le fait que tout enfant qui se
mêlerait aux tueries serait immédiatement mis à la porte.

Alphonse fut témoin du nombre croissant de réfugiés qui vinrent chercher un abri à
l’orphelinat, et il a décrit la réponse de Gisimba.

Par prudence, Gisimba a demandé aux parents d’aller demander asile à la paroisse de
Nyamirambo et de lui laisser les enfants. Ils sont partis, mais les plus recherchés sont restés
avec nous. Quelques temps après, ils sont revenus avec plusieurs autres Tutsis menacés, et
Gisimba les a tous accueillis.

Enatha Mukanyangezi était “maman” au centre depuis février 1994 et elle y


logeait nuit et jour. Elle a décrit l’afflux de personnes.

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Le matin du 7 avril, nous avons appris que les Tutsis étaient en train de subir des morts atroces
et que d’autres échappaient de justesse aux meurtriers. Beaucoup de Tutsis du quartier ont dès
lors commencé à se réfugier au centre. Chaque jour, quelques Tutsis venaient demander refuge
et, à la fin de la semaine, les réfugiés de tous les âges étaient très nombreux : vieillards,
adultes, jeunes, petits enfants avec ou sans parents. Les enfants qui n’avaient pas leurs parents
étaient souvent emmenés par d’autres réfugiés qui les trouvaient perdus après la mort de leurs
parents. Tous les dortoirs étaient pleins ainsi que tous les couloirs.

Dieudonné Kayiranga, qui vit au centre depuis 1988, a expliqué comment ils
hébergeaient les réfugiés : “Nous mettions des matelas par terre, et il y avait au moins trois
personnes par lit.”
Charlotte Charité était parmi ces réfugiés. Le 7 avril, elle était chez elle avec son
mari, leur enfant et sa belle-sœur, dans le secteur de Nyakabanda, à Kigali, lorsqu’elle apprit
la mort du président Habyarimana et entendit les coups de feu qui la suivirent. Elle alla se
réfugier à la base voisine de la Croix-Rouge avec d’autres habitants locaux, mais ils furent
attaqués par les interahamwe cet après-midi-là et décidèrent de rentrer chez eux. La famille
parvint à y vivre, malgré les menaces et le pillage constants, jusqu’au 30 mai, jour où les
miliciens les attaquèrent et les enlevèrent. Les interahamwe les emmenèrent jusqu’à une fosse
commune, mais décidèrent d’épargner les femmes. Cependant, ils tuèrent le mari de Charlotte
ce jour-là, ainsi qu’un jeune garçon de leur quartier. Trop effrayée de retourner chez elle,
Charlotte prit le chemin du centre.

Le gardien qui était à l’entrée nous a empêchés de pénétrer à l’intérieur. Nous avons passé la
première nuit à l’extérieur et, le lendemain, j’ai donné au gardien 300 francs pour qu’il
m’accorde la chance de parler à Damas. Quand j’ai rencontré Damas, je lui ai demandé asile
avec tous ceux qui étaient avec moi. Il nous a bien reçus et nous a mis avec les autres réfugiés
dans les dortoirs des enfants orphelins. Nous y avons rencontré beaucoup de Tutsis du
quartier. Nous avons vécu dans de très dures conditions, mais le peu qui était disponible était
partagé par tout le monde sans exception ou attention particulière, que ce soit la nourriture ou
les endroits où dormir.

Immaculée Mukarurangwa, qui habitait la cellule Rwezamenyo, secteur Nyakabanda,


s’inquiétait de la pression qu’ils exerçaient sur le centre.
Les réfugiés de tous les âges étaient très nombreux; beaucoup d’enfants, des adultes, des
hommes et des femmes, des jeunes garçons et filles, des vieillards.

Le centre était déjà plein de réfugiés lorsque Isaac Kayiranga s’y rendit la première
fois avec sa femme Triphine. Ils habitaient à proximité, dans la cellule Kabuguru.

Pendant la nuit du 7 avril, les Tutsis ont commencé à être systématiquement exécutés et
certains ont pu se réfugier au Centre Mémorial Gisimba. Lorsque nous avons appris cette
nouvelle, mon épouse a emmené les enfants chez Gisimba, puisqu’elle était employée dans le
Centre. J’y suis allé le soir du même jour. Il y avait pas mal de réfugiés et la sécurité n’y était
pas assurée, les bâtiments n’avaient même pas de clôture. Je suis donc retourné à la maison.

Mais dès le jour suivant, Isaac se rendit compte qu’il n’avait d’autre option que de
tenter de se cacher à l’orphelinat, et il y retourna.
Une conseillère de victimes de traumatismes âgée de 35 ans, qui préfère garder
l’anonymat—nous l’appellerons Joséphine—,a raconté la manière dont elle est arrivée au
centre. Elle avait été déplacée de sa maison en cellule Nyabisiga, dans l’ancienne commune
de Buyoga, Byumba, après le début de la guerre d’octobre 1990, et vivait près de l’orphelinat
à Nyakabanda lorsque le génocide commença. Comme ils étaient récemment arrivés dans la
zone, elle et sa famille réussirent à convaincre les interahamwe qu’ils étaient hutus et ils
vécurent chez eux pendant tout un mois. Cependant, lorsque bon nombre de leurs voisins
furent tués au début du mois de mai, ils se rendirent compte que la menace qui pesait sur leur

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vie s’était intensifiée, ils allèrent alors demander de l’aide à l’orphelinat. Le fiancé de
Joséphine, à présent son mari, connaissait Damas Gisimba, qui l’embaucha comme employé
afin de “se montrer plus malin que les assaillants”. Au début, Joséphine eut du mal à
convaincre le garde de la laisser entrer.

Jean-François, le frère cadet de Gisimba, et un orphelin prénommé Joseph lui ont dit de me
laisser entrer. Gisimba nous a bien accueillis et nous a donné l’asile. J’étais accompagnée de
mes trois sœurs qui ont aussi survécu. Nous y avons rencontré beaucoup d’autres Tutsis
menacés ; d’autres encore continuaient à venir demander une cachette. Il y avait beaucoup
d’enfants dont les parents avaient été assassinés; ils étaient plus nombreux que les orphelins
qui vivaient habituellement dans le Centre.

Rose Mukamusana, elle aussi est arrivée un peu tard. Elle s’était réfugiée chez
certains de ses voisins hutus dans la cellule de Munanira, secteur Nyakabanda. Son mari avait
été tué, mais elle et ses trois enfants furent hébergés par un milicien jusqu’au 23 avril environ,
moment où une dispute entre lui et d’autres miliciens locaux la mit dans une situation
dangereuse. La nuit venue, elle décida de se rendre à l’orphelinat, ayant entendu dire que
Gisimba y accueillait des Tutsis : “Je me dis que même si je me laissais tuer, mes enfants
survivraient.” Rose eut du mal à traverser les barrages routiers, mais elle parvint à la maison
de son frère, où elle vécut dans la peur constante des attaques pendant presque deux semaines.
Lorsqu’elle ne parvint plus à supporter cette situation, elle partit et affronta les miliciens qui
se trouvaient aux barrages. Elle pense que c’est un miracle qu’elle n’ait pas été tuée. Elle
n’oubliera pas non plus la bonté de Gisimba, ni le désespoir qu’il ressentait manifestement à
ce moment-là.

Quand je suis apparue, l’épouse de Gisimba a été très contente ; elle n’en croyait pas de ses
yeux, elle m’a dit que c’était vraiment incroyable. Gisimba était réellement désespéré. Il m’a
signifié que dans le quartier beaucoup de Tutsis avaient été tués et qu’il ne savait plus quoi
faire, qu’il fallait beaucoup prier pour être protégés par Dieu car il ne voyait pas quelle serait
la fin de ces événements sanglants.

Après avoir passé un mois en train de se cacher dans les forêts du Mont Kigali, Jean-
Pierre Nshimiyimana ne se sentit plus capable de continuer et rentra chez lui dans la cellule
Munanira, Nyakabanda. Certains de ses voisins lui donnèrent un abri, ainsi qu’à d’autres
membres de sa famille, mais au bout d’une semaine et demie, ils décidèrent de les livrer aux
miliciens. Jean-Pierre parvint à s’échapper, mais sa mère, son père et son frère aîné n’eurent
pas autant de chance. Avec l’aide d’un policier local, Majaliwa, qui cachait ses frères et sœurs
cadets, Jean-Pierre arriva jusqu’à l’orphelinat.
Un autre voisin, Adolphe, nous a aidés lui aussi. Je suis arrivé chez Gisimba au début du mois
de mai. Gisimba m’a bien reçu, il m’a demandé des nouvelles des autres membres de la
famille. Je lui ai dit que mes parents et mon grand frère étaient déjà morts, mais que mes petits
frères et petites sœurs vivaient chez Majaliwa. Il m’a aidé à les faire parvenir à l’orphelinat,
toujours avec l’aide de Majaliwa. Il y avait quatre enfants en tout, trois étaient chez le policier
et un autre était caché ailleurs. Quand ils sont arrivés chez Gisimba, ils ont été bien accueillis.
Nous avons partagé la vie avec ses orphelins et autres réfugiés, parmi lesquels les femmes, les
enfants et les jeunes gens prédominaient en nombre.

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“Les miliciens sont venus prendre des gens à tuer et Gisimba les a suppliés de ne
pas le faire”

Dès le 9 avril, la grave menace qui pesait sur les orphelins et les réfugiés du centre se
manifesta clairement. Jacqueline se souvient de l’avertissement reçu par Gisimba, et de sa
réaction.

Le 9 avril, un milicien du parti CDR est venu ; il a dit à Gisimba de chasser tous les gens qui
étaient là. Il a dit que s’ils ne partaient pas, ils mettraient tout l’orphelinat à feu. Gisimba a
alors conseillé aux adultes de laisser les enfants et d’aller chercher un abri ailleurs. Il ne savait
plus quoi faire. Tous ceux qui sont partis ont laissé leurs enfants, même les plus petits.

Rose était parmi ceux qui décidèrent de partir face à cette menace ; comme la plupart
d’entre eux, elle revint par la suite. Elle a décrit en détail comment, en adoptant une position
ferme, Gisimba parvint à défendre les réfugiés contre les miliciens.

Les miliciens sont venus fouiller le centre. Gisimba nous avait prévenus de cette fouille. Je lui
ai expliqué que ces miliciens étaient de chez moi, qu’ils me connaissaient et que je devais
donc quitter le centre avant qu’ils ne viennent. Il m’a calmée et m’a conseillée de rester avec
les autres réfugiés. Mais j’avais trop de peur pour rester là. Il m’a alors demandé de laisser les
enfants et d’aller chez une famille voisine de l’orphelinat car les miliciens allaient bientôt
arriver. J’ai confié les enfants à Gisimba. Après la fouille, il a envoyé une personne pour me
dire de revenir.

Aimée Uwamahoro, de la cellule Kabuguru, Nyakabanda, âgée alors de 19 ans,


s’enfuit de l’orphelinat à 5 heures du matin le 7 avril, avec son frère et sa sœur. Elle a parlé de
l’invasion qui eut lieu quelques jours plus tard.

Le conseiller du secteur Nyakabanda, Grégoire Nyilimanzi, en tenue militaire, est venu au


centre avec les interahamwe. Il a dit à Gisimba qu’ils savaient qu’ils allaient trouver des
enfants, mais également des adultes, au centre. Gisimba nous avait avertis que nous devions
exposer les enfants dans les couloirs et que les grandes personnes devaient se cacher sous les
lits. Pour ne pas être dénichés, nous mettions des pagnes autour de ces lits. Ainsi, les
interahamwe s’en sont allés sans nous voir. Lorsque les interahamwe réclamaient les enfants
tutsis pour les assassiner, Gisimba leur répliquait que ces enfants étaient tous les mêmes,
qu’ils étaient tous des orphelins et qu’ils n’avaient pas d’ethnie.

Enatha a mis l’accent sur les difficultés pratiques que courait Gisimba par le fait de
cacher les réfugiés.

Les interahamwe envahissaient toujours le centre, il n’était pas encore clôturé dans la
période du génocide. Ils menaçaient de mettre tout le centre à feu dans le cas où Gisimba ne
libérerait pas tous les réfugiés pour être tués.
Puisque les gens étaient plus nombreux par rapport à la capacité d’accueil du centre,
il était presque impossible de les cacher tous à l’intérieur des bâtiments. Comme les
interahamwe apercevaient chaque fois les Tutsis qui étaient chez Gisimba, ils lui demandaient
toujours de les livrer aux tueurs et de rester avec ses enfants orphelins. Gisimba les suppliait
de le laisser avec tous les enfants et d’envoyer les grands chercher l’abris ailleurs, mais il
n’arrivait pas à les convaincre. Les adultes ont jugé bon de partir chercher refuge ailleurs
puisqu’ils voyaient qu’ils étaient très menacés et qu’ils seraient finalement tués. Certains sont
alors partis mais beaucoup d’autres sont restés et arrivaient encore des nouveaux.
Gisimba a essayé de mettre tout le monde à l’intérieur des maisons et quand les
agresseurs arrivaient, il leur disait qu’il ne restait que des enfants de l’orphelinat.

Isaac Kayiranga venait d’arriver à l’orphelinat le 9 avril. Il a parlé de la manière dont


Gisimba a géré cette situation extrêmement tendue et de la façon dont il tint sa promesse
d’aider les réfugiés.

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Les miliciens sont venus et nous ont dit qu’ils allaient revenir à l’heure et le jour qu’ils
voudraient. Ils se sont emparés des véhicules qui étaient là. Le lendemain, les miliciens sont
venus prendre des gens à tuer et Gisimba les a suppliés en leur disant qu’il allait renvoyer tous
les réfugiés chez eux, et il leur a demandé de ne pas tuer les gens devant lui. Ils sont alors
partis sans assassiner personne.
Gisimba avait dit aux réfugiés qu’ils pouvaient revenir, cette fois en cachette, et qu’il
allait se charger de trouver un endroit où il pourrait les abriter. Presque la moitié de ceux qui
étaient partis sont revenus la même nuit. Les jeunes garçons ont été cachés dans les combles,
les femmes âgées et autres sont restées avec les enfants.

Isaac, le mari de l’infirmière de l’orphelinat, Triphine, était menacé par les miliciens,
et Gisimba décida de le mettre dans une petite pièce avec d’autres individus très recherchés.

“Gisimba réalisait que nous étions plus en danger que les autres réfugiés.”

Certains des réfugiés qui arrivèrent au centre avaient fui pour des raisons particulières. Ils
étaient ciblés non seulement du fait de leur appartenance ethnique, mais aussi parce qu’ils
étaient des individus connus et ayant certains contacts politiques. Le mari de Geneviève
Mukankubana, Antoine Mugesera, était un membre important du Front patriotique rwandais
(FPR), qui avait quitté le Rwanda pour se joindre au FPR, de sorte que sa femme subissait
déjà les critiques de ses voisins, qui se référaient à elle comme à la “femme d’un inyenzi.”
Dès qu’elle apprit la mort du président Habyarimana, elle sut que sa famille était en danger.
Lorsque—suite au meurtre de Martin Bucyana, président du parti CDR—des extrémistes
attaquèrent les Tutsis, en février 1994, Damas Gisimba avait donné asile à certaines
personnes. Geneviève, qui s’en souvenait, décida de lui envoyer son beau-frère pour lui
demander “s’il n’était pas possible de nous donner refuge”.

A son retour, il a dit que d’autres réfugiés y étaient déjà. Nous avons alors quitté notre maison
et, arrivés chez Gisimba, nous y avons rencontré beaucoup d’autres réfugiés tutsis. J’étais avec
mes deux petites sœurs et mes quatre enfants. Gisimba nous a bien accueillis, pourtant il
n’était pas un ami de ma famille. Il n’était qu’une simple connaissance. Nous y avons passé
les nuits du 7 et du 8 avril. Le 8 avril, nous avons appris que certains de nos voisins tutsis
avaient été assassinés.

Le lendemain, un gouvernement intérimaire avait été établi et des barrages routiers


ont été érigés dans tout le pays. Puis, on apprit les massacres de Tutsis à la paroisse de
Nyamirambo et à la Croix-Rouge, ainsi que la menace selon laquelle les réfugiés du centre
subiraient le même sort. Geneviève ne put suivre le conseil de Gisimba comme quoi les
adultes devaient partir, car elle savait que des soldats de la Garde présidentielle la
recherchaient déjà, ainsi que Mugabo, un avocat dont le témoignage apparaît ci-après.
Gisimba comprit lorsqu’elle lui expliqua que ni elle ni sa sœur, qui lui ressemblait beaucoup,
ne pouvaient quitter l’orphelinat et accepta qu’elles y restent.

Gisimba réalisait que nous étions plus en danger que les autres réfugiés. Il a guetté dans tous
les coins pour veiller à ce que personne ne nous voie et il nous a fait entrer dans une petite
chambrette à côté du dortoir des enfants. Nous étions six : Pie Mugabo, sa femme, Kayiranga,
moi et mes deux petites sœurs—Jacqueline et Béatrice. Mes enfants sont restés avec les autres
orphelins.

A peine une demi-heure après qu’elles se fussent installées dans cette pièce,
l’orphelinat fut fouillé.

Nous avons entendu la voix d’une personne—il paraît que c’était le secrétaire du parti CDR,
qui était avec un policier communal armé de fusil. Il a demandé : “Toi, n’es-tu pas tutsi ?”, et
a ordonné de tirer. Nous avons également discerné la voix de Gisimba qui poursuivait les

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agresseurs en leur disant que c’étaient tous ses orphelins qu’il élevait depuis longtemps. Il a
continué de les supplier et ils sont partis sans tirer sur personne.

Geneviève a décrit la pièce minuscule dans laquelle elle vécut pendant presque trois
mois et la ligne de salut que leur fournit Gisimba.

Nous ne pouvions sortir en aucun moment. Il y avait également une douche et un sanitaire.
Nous n’avions pas de nouvelles de tout ce qui se passait à l’extérieur, mais Gisimba nous
rendait régulièrement visite pendant la nuit et nous donnait quelques nouvelles importantes.
Les enfants savaient qu’il y avait des gens dans cette chambrette, mais ne savaient pas de qui
il s’agissait. Les interahamwe lui demandaient souvent d’ouvrir notre chambre et il leur disait
que c’était le bureau d’un Français rapatrié qui ne voulait pas qu’on y entre.

Jacqueline Kayirangwa, la sœur cadette de Geneviève, se souvient à quel point la vie


dans cette pièce était difficile, et a expliqué comment ils évitèrent d’attirer l’attention des
miliciens.

Nous nous cachions dans une petite salle de bains qui était dans cette chambrette. Quand ils
venaient, quelqu’un toquait à la fenêtre de notre chambrette pour nous faire signe et nous
devions tout de suite entrer dans la salle de bains.

Pie Mugabo, un avocat qui travaillait sur les cas de Tutsis accusés de collaborer avec
le FPR au début des années 90, a vécu la même expérience. Il était lui aussi partisan du parti
de l’opposition, le Parti libéral (PL) et membre de son conseil national. De ce fait, le danger
qu’il courait lui apparut comme évident dès que la violence éclata. Alors qu’il fuyait sa
maison en courant le 7 avril, il entendit des soldats tirer dessus. Heureusement, sa femme
s’était déjà échappée chez un pasteur voisin. En cherchant un endroit où se cacher, Pie
rencontra une Tutsie âgée qui lui dit que son meilleur espoir était le Centre Gisimba. “Elle me
dit qu’elle avait entendu dire que le Centre Gisimba ouvrait ses portes aux Tutsis en danger et
leur donnait refuge.” En chemin, Pie se retrouva face à un soldat, mais il le soudoya et arriva
à l’orphelinat. Il ne connaissait pas très bien Gisimba, mais Pie fut tout de même bien
accueilli et il décida d’y retourner plus tard avec sa famille pour s’y cacher.

Ma femme était avec mes trois filles car mon fils était chez ses grands-parents à Muyira. Je les
ai alors emmenées avec moi chez Gisimba. Les réfugiés y étaient très nombreux. Deux jours
après notre arrivée, Gisimba nous a annoncé que les miliciens avaient le plan macabre de nous
attaquer. Il a conseillé aux adultes d’aller chercher asile ailleurs pendant que les miliciens
fouillaient l’orphelinat. Il voulait rester avec les cas vulnérables comme les enfants, les
femmes enceintes, les malades et autres.
Une assistante sociale qui travaillait dans le centre, Triphine, m’a montré une
chambrette, que je partageais avec son mari. Un jour après, ma femme nous y a rejoints.

Immaculée, la femme de Pie, a confirmé son récit de l’attaque sur leur maison et de la
façon dont ils avaient fui jusqu’à l’orphelinat. Peu après son arrivée, Immaculée se rendit
compte du risque supplémentaire que courait Gisimba en abritant sa famille.

Les miliciens sont venus demander où était passé Pie, car quelqu’un l’avait vu entrer dans
l’orphelinat. Un orphelin qui vivait chez Gisimba, Joseph, leur a menti qu’il était tout de suite
reparti car il n’y avait pas de sécurité. Cet enfant nous connaissait ; j’ai été son institutrice à
l’école primaire. Il a dit à Gisimba que les miliciens étaient à la recherche de Pie et Gisimba
l’a séparé des autres réfugiés pour le cacher dans un endroit secret.

Immaculée et ses enfants restèrent avec les autres réfugiés mais, le même jour,
l’orphelinat reçut des menaces et elle crut qu’elle allait devoir partir.
Les interahamwe sont venus à l’orphelinat de Gisimba après avoir massacré les Tutsis qui
s’étaient réfugiés chez les sœurs de la congrégation des Carmélites et à la paroisse de
Nyamirambo.

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Le soir, les interahamwe sont venus et les adultes ont commencé à s’en aller. Moi
aussi, comme je savais que Pie était caché à l’orphelinat, j’ai décidé de partir avec les autres
puisque je me disais que mes enfants allaient au moins rester avec leur père. Quand je suis
sortie, Joseph m’a prise par le bras et m’a conduite dans la chambrette où était caché Pie. Par
la suite, on y a emmené également la femme d’Antoine Mugesera, ses deux petites sœurs et
Kayiranga. Nous étions donc six dans cette chambrette.
Nous y avons vécu pendant trois mois dans des conditions difficiles. Il était presque
impossible pour Gisimba de nous apporter de quoi manger pendant la journée ; il devait
attendre la nuit pour que personne ne le voie. Quelquefois, les miliciens lui demandaient
d’ouvrir notre chambrette. Il leur disait que ce n’était que le bureau d’un Français qui avait été
rapatrié et avait laissé son bureau fermé.

Gisimba ne dévoila pas la présence de ce groupe de réfugiés aux orphelins, y compris


Alphonse, qui a dit :

Personne ne savait que des Tutsis qui étaient très recherchés, comme Pie Mugabo, Jeanne, qui
avait des relations familiales avec Tite Rutaremera, la femme de Mugesera, étaient cachés
dans l’enceinte de notre centre ; même leurs enfants ne le savaient pas.

Certaines des “mamans” avaient été informées que ces personnes “très recherchées”
se trouvaient à l’orphelinat. Enatha a parlé des risques qui allaient de pair avec leur présence :

Ces personnes étaient sérieusement plus en danger. Si jamais elles avaient été découvertes,
tous les réfugiés et tous les orphelins auraient été massacrés sans pitié. Il faisait tout pour les
cacher loin, là où personne ne pouvait se douter de leur présence, même les autres réfugiés.

Elle raconte comment Gisimba dissuadait les interahamwe de tenter d’entrer dans
cette pièce.

Donatha Mukandayisenga, “maman” au centre depuis 1991, était elle aussi au


courant de la présence de ces réfugiés, et elle essayait de les aider.

On ne leur apportait de la nourriture que pendant la nuit, après s’être assuré que personne
n’était aux environs.

Charlotte a parlé des dangers en présence :


C’était un très grand risque pour Gisimba, car s’ils avaient été découverts, il aurait été tué avec
eux.

“Il est allé jusqu’à sauver les personnes non assommées qui avaient été jetées dans des
fosses communes.”

L’histoire stupéfiante des femmes secourues de fosses communes voisines à l’instigation de


Gisimba a été relatée par plusieurs des survivants.
Jacqueline était impressionnée de voir que le représentant légal de l’orphelinat non
seulement accueillait des réfugiés, mais aussi allait les chercher.

Gisimba est allé jusqu’à sauver des personnes qui avaient été jetées dans des fosses
communes. Cela a été le cas pour trois femmes, dont une portait un bébé sur le dos.
Malheureusement, ce dernier était déjà mort.

Charlotte se souvient que deux de ces femmes sont encore en vie.

L’une répond au prénom de Chantal. L’autre, je ne connais pas son nom, mais elle travaille
actuellement à la Ligue pour la lecture de la Bible à Kacyiru. Nous avons appris par ces
femmes qu’elles avaient été jetées dans cette fosse par les interahamwe. Comme l’une d’elles

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portait un enfant sur le dos, l’enfant a pleuré et on les a entendues. Gisimba a alors envoyé ses
enfants pour les emmener au Centre. Elles avaient des lombalgies, mais elles ont été soignées
et guéries.

La plupart des réfugiés qui arrivaient au centre étaient blessés et recevaient les soins
médicaux nécessaires de manière efficace, selon Donatha. Elle dit que les fosses communes
se trouvaient “juste à côté de l’orphelinat” et qu’à sa connaissance “trois femmes ont été
sauvées de cette manière”.
Alphonse se rappelle que les enfants allaient, le soir, voir dans les fosses s’il y avait
quelqu’un qui respirait encore, et se souvient du nom de Chantal “parmi les personnes qui ont
été secourues”.
Damas Gisimba a parlé de l’opération de sauvetage et des autres personnes qui l’ont
aidé.

Les femmes qui avaient été jetées dans une fosse commune étaient tout près de l’orphelinat.
J’ai entendu leurs cris depuis notre orphelinat et j’ai envoyé un voisin pour les empêcher de
crier. J’avais peur que les miliciens ne les entendent et ne viennent les achever. C’était vers 16
heures et nous les avons sorties de cette fosse vers 23 heures. Nous avons utilisé une corde
pour les faire monter. J’étais avec un orphelin, Joseph, qui n’est plus à l’orphelinat, un voisin
surnommé Gasongo, qui réside actuellement à Gikongoro, et d’autres dont j’ai oublié les
noms. Les femmes ont été conduites à l’orphelinat. Elles ont été soignées et ont vécu avec les
autres réfugiés jusqu’à la fin du génocide.

“Gisimba s’occupait de tous les réfugiés, sans favoritisme”

Les pénuries et les inconvénients causés par la présence de centaines de réfugiés exigeaient
des sacrifices de la part de tous les membres de l’orphelinat, y compris les enfants. Donatha
pense qu’ils furent convaincus par l’engagement autoritaire de Gisimba en faveur du bien
collectif.

Les orphelins d’un âge un peu plus avancé étaient au courant de ce qui se passait. Gisimba les
préparait toujours à partager la souffrance des réfugiés ; il leur disait qu’il était possible que
nous soyons tous tués avec les réfugiés, mais que nous avions le devoir moral de leur donner
l’abri et tout le nécessaire disponible. Nous avons vécu dans des conditions très difficiles car il
y avait beaucoup de réfugiés. Malgré notre grand nombre, Gisimba faisait tout pour nous
trouver à manger. Nos stocks de vivres ont été vidés et il a été obligé d’aller en chercher S à la
paroisse de Nyamirambo. Les enfants aussi sont arrivés, tant bien que mal, à supporter ces
conditions parce que leur “papa” les obligeait à le faire.

C’était un défi pour les “mamans” que de renforcer le message de Gisimba. Enatha
se souvient de l’encouragement qu’ils recevaient.
Gisimba tenait toujours une réunion pour nous demander d’aider les réfugiés et de nous
occuper plus de petits enfants et des blessés. Nous leur donnions à manger, de l’eau et les
autres soins nécessaires.
Certains enfants montraient leur mécontentement face au changement de leurs
conditions de vie. Chaque fois, Gisimba les invitait à les aider, à respecter et partager la peine
des réfugiés, en leur disant qu’eux non plus ne vivaient pas ainsi dans leurs familles. Il était
toujours près des réfugiés, les réconfortait, les fortifiait et leur demandait de prier souvent.

Gisimba inventa un système permettant aux réfugiés de prendre un peu d’air,


explique Enatha :

Il faisait monter la garde aux enfants et aux travailleurs non menacés pour veiller à ce
qu’aucun milicien ne les voie. A l’arrivée des assaillants, les guetteurs faisaient signe aux
réfugiés pour qu’ils retournent à l’intérieur des maisons.

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La tâche pratique consistant à trouver assez de nourriture revenait également à la
responsabilité de Gisimba, mais, comme l’a expliqué Enatha, il s’assurait parfois du concours
de certains des orphelins qui ne risquaient pas d’être tués lorsqu’ils allaient à la paroisse de
Nyamirambo.

Il envoyait surtout ceux qui vivaient dans l’orphelinat depuis longtemps et qui étaient connus
par les voisins de notre orphelinat. Gisimba avait l’estime des miliciens locaux parce que son
père avait beaucoup aidé les gens du quartier.

Gisimba s’inquiétait manifestement du manque de nourriture. Il a parlé du dilemme


auquel il se heurtait.

Il était très difficile de nourrir tout ce monde ; toutes les institutions avaient fermé leurs portes
et personne ne pouvait m’aider. Je n’ai jamais songé au fait que je pouvais manquer de
denrées alimentaires pour les nourrir. J’ai utilisé les stocks de l’orphelinat et l’argent que
j’avais. Quand mes moyens ont été épuisés, les réfugiés qui avaient de l’argent sur eux ont
donné leur contribution. Lorsque j’ai vu que les stocks allaient être vidés, j’ai réservé ce qui
restait aux enfants et les grands se serraient la ceinture, mais les enfants non plus ne
mangeaient pas à satiété.

Faina Yandereye vivait au centre depuis deux ans lorsque le génocide commença.
Certains des enfants de la zone avec lesquels les orphelins avaient l’habitude de jouer
arrivèrent au centre, mais ni eux ni les orphelins, selon elle, “ne savaient exactement ce qui se
passait”. Elle a décrit leurs conditions de vie pendant le génocide.

Les réfugiés étaient nombreux, de sorte qu’un lit simple pour une seule personne était partagé
par trois. Les adultes aussi étaient logés dans nos dortoirs et beaucoup s’allongeaient sur les
matelas étalés sur le pavement des dortoirs. L’eau n’était plus suffisante pour tout le monde et
on ne mangeait qu’une fois par jour. Certains enfants se lamentaient, mais Gisimba était
toujours là pour nous dire que nous étions obligés de tolérer, tant bien que mal, des
changements inattendus puisque nous devions partager avec les autres.

Pie Mugabo a mis l’accent sur la pression psychologique qui les affectait tous, en plus
des problèmes d’ordre pratique.

La peur, la faim et le stress étaient notre régime. Les gens qui avaient quitté le centre par
crainte de la première attaque sont revenus et beaucoup d’autres réfugiés continuaient
d’affluer avec de petits enfants orphelins du génocide. Nous avons traversé une crise
alimentaire car les stocks de l’orphelinat étaient vidés. Un missionnaire blanc qui travaillait
pour ADRA nous a beaucoup aidés en nous apportant des vivres et de l’eau.

Selon Joséphine, certains des orphelins étaient moins bien disposés à les accueillir
que d’autres, mais Gisimba leur prodiguait des conseils, que la plupart suivaient.

Plus le nombre de réfugiés s’accroissait, plus les conditions de vie empiraient : manque
d’espace suffisant pour dormir, maladies, faim… Beaucoup d’enfants en ont été victimes.
Certains enfants de l’orphelinat ne voulaient pas cohabiter avec les réfugiés et nous mettaient
à l’écart.
Chaque jour, Gisimba nous donnait des nouvelles sur l’évolution de la guerre et sur
l’insécurité qui régnait à l’extérieur puisque nous ne pouvions pas sortir du centre pour nous
rendre compte de ce qui se passait à l’extérieur. Il rappelait chaque fois à ses enfants qu’ils
avaient le devoir de tolérer les changements de leurs conditions de vie, de partager avec les
autres et de les aider dans la mesure du possible. Parmi les enfants, il y avait des mauvais, et
des courageux comme leur “père” qui se donnaient pour les petits.

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Aimée était aussi consciente de ce qu’il y avait des orphelins qui, à cause des
conditions difficiles, étaient tentés de trahir les réfugiés, mais ils continuèrent tout de même à
respecter l’autorité de Gisimba.

Il y avait des enfants qui voulaient nous dénoncer et qui disaient qu’ils en avaient assez de
faim causée par le grand nombre de réfugiés, mais qu’ils ne voulaient pas décevoir Gisimba. Il
ne partageait pas leur opinion et ils n’osaient pas la déclarer à haute voix.

Aimée a également remarqué la préoccupation constante de Gisimba concernant leur


situation.

La maison donnait l’impression d’être une prison. Nous y avons vécu pendant presque trois
mois avec d’autres Tutsis de notre quartier. Personne n’osait sortir du dortoir puisque tout le
nécessaire disponible était au dortoir. Il y avait des problèmes d’hygiène dans les sanitaires car
les gens étaient nombreux et l’eau manquait.
Gisimba nous donnait à manger et il se souciait de savoir si tout le monde avait
trouvé de la nourriture. Il ne dormait pas à cause de nous car il était toujours inquiet et faisait
constamment des va-et-vient pour contrôler la situation. Nous vivions également avec sa
femme et son enfant.

Hilarie Dukuze, de la cellule Kabuguru, Nyamirambo, avait envoyé ses enfants à


l’orphelinat à la mi-mai et, au bout de deux semaines, elle se vit obligée de les y rejoindre.
Gisimba faisait tout son possible pour nous trouver de quoi manger. Quand ce n’était pas assez
pour tous les réfugiés, il privilégiait les enfants et les autres groupes vulnérables.

Rose a parlé de manière générale des frustrations que ressentaient aussi bien les
réfugiés que leur hôte.

Nous l’agacions beaucoup. Il nous interdisait de sortir car le centre n’était pas clôturé, mais
étant humains, nous ne pouvions pas respecter raisonnablement ses conseils et nous lui
faisions de la peine. Quand une personne voulait changer d’abri et aller ailleurs, Gisimba
l’aidait à revenir à la raison en lui expliquant qu’elle ne trouverait plus de sécurité nulle part. Il
se montrait préoccupé par la possibilité que l’un de ses réfugiés pouvait être tué en essayant de
quitter le centre et disait que ce serait vraiment décourageant. Il demandait toujours à tous les
réfugiés d’être courageux et solidaires pour vaincre le mal.

Immaculée était en admiration devant la ressource de Gisimba pour trouver de la


nourriture à donner aux réfugiés, et se souvient que certains des réfugiés lui avaient donné de
l’argent pour contribuer mais que “cela n’avait même pas suffi pour nous nourrir pendant trois
jours”. L’eau, explique-t-elle, leur était fournie par “un missionnaire blanc employé par
ADRA”.
Mais, comme l’a fait remarquer Alphonse, les pénuries alimentaires commencèrent en
mai et forcèrent Gisimba à sortir : “Gisimba ne quittait jamais l’orphelinat, mais il dut aller
chercher de quoi manger lorsque les réserves furent épuissées. Et lorsque Gisimba sortait,
explique-t-il, les miliciens profitaient de l’occasion pour envahir l’orphelinat.
Un moment d’espoir vint au début du mois de mai lorsqu’il y eut la possibilité
d’évacuer l’orphelinat, comme l’ont mentionné plusieurs survivants. Damas Gisimba insista
sur le fait qu’il fallait venir chercher tous ceux qui se trouvaient dans le bâtiment en même
temps. Il a parlé de la nature de la proposition et de la raison pour laquelle il décida qu’elle
était impraticable.
Bernard Kouchner, le ministre français de la Santé, est venu avec Roméo Dallaire, le
commandant de la Mission des Nations Unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR), pour
sauver les orphelins. Ils nous proposaient de nous emmener en Ouganda ou au Kenya. Le
gouvernement en place voulait que nous soyons évacués vers Gitarama. Je ne pouvais pas
accepter que mon orphelinat aille à Gitarama puisque je voyais bien que les personnes que je
cachais ne pourraient pas dépasser les barrières de Giticyinyoni et de Nyabarongo. Je disais

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que je n’avais que des enfants orphelins, mais Dallaire et Bernard savaient qu’il y avait
également des adultes. L’opération a échoué, comme les autres qui devaient transporter les
gens de la zone gouvernementale vers la zone du FPR.

“Il affrontait toujours les agresseurs en leur demandant de ne pas tuer ses réfugiés”

Donatha pense que la force dont a fait preuve Gisimba doit être un don du Ciel. Il a tenu bon
malgré les incursions régulières des miliciens dans l’orphelinat. Bien qu’il n’ait pas pu
empêcher la mort de certains des réfugiés, Gisimba a fait tout ce qu’il a pu pour persuader les
miliciens de les épargner.

Gisimba courrait derrière eux en les suppliant de laisser ses orphelins et disait que ce n’étaient
pas des réfugiés. Il était devenu fou, même quand on allait massacrer un vieillard aux cheveux
blancs, il leur demandait de laisser son orphelin tranquille !
Certains des réfugiés, dont je ne connais pas les noms, ont été assassinés. Les
miliciens les ont dénichés dans le plafond de la cuisine, mais je ne me rappelle pas leur
nombre.
Il affrontait toujours les agresseurs en leur demandant de ne pas tuer ses réfugiés et,
parfois, il était obligé de leur donner de l’argent pour sauver les vies humaines qu’il
protégeait.

Isaac a parlé de la manière dont Gisimba demandait des renseignements et jugeait la


situation avec prudence lorsqu’il traitait avec les miliciens.

Les interahamwe venaient toujours menacer l’orphelinat et les réfugiés qui s’y trouvaient.
Gisimba faisait tout son possible pour se procurer des informations par le biais de certains
miliciens du quartier. Il leur offrait souvent des denrées alimentaires ou de l’argent pour
acheter leurs informations. Quand ils préparaient un plan pour mener une attaque chez
Gisimba, certains d’entre eux venaient le signaler et il nous préparait en conséquence. Ces
stratagèmes avec les miliciens ont duré longtemps et lui ont bien servi.

Charlotte a raconté un incident particulier au cours duquel Gisimba a tenté de sauver


un jeune garçon.

Une fois, les miliciens ont pris un jeune garçon réfugié surnommé Shyoshyo pour le tuer.
Gisimba a couru derrière eux et l’a repris en leur demandant de lui donner son enfant car son
Centre était pour les orphelins, quelle que soit leur ethnie.

Jean-Pierre se trouvait au centre avec ses frères et sœurs cadets. Il a dit :

Pendant tout notre séjour, Gisimba faisait tout pour nous protéger contre les miliciens. Il leur
donnait souvent de l’argent et des denrées alimentaires pour sauver des gens.

Hilarie a fait remarquer que les miliciens étaient connus de Gisimba.

Les miliciens étaient, dans la plupart des cas, des gens du quartier qui connaissaient Gisimba
et ses parents. D’autres venaient même voir Gisimba pour faire abriter certains Tutsis après en
avoir exécuté d’autres.

Elle a décrit la détermination avec laquelle Gisimba dissuadait les interahamwe.

Un jour, les interahamwe ont organisé une attaque dans le but de massacrer tous les enfants et
les réfugiés. Gisimba était toujours en circulation, jour et nuit, à la recherche des nouvelles.
Quand il a appris la nouvelle de cet assaut, il a sensibilisé tous les enfants en général, leur a
fait comprendre qu’ils étaient tous les mêmes et leur a demandé de ne pas se séparer au cas où
les meurtriers arriveraient. Il leur a dit que, même s’ils étaient venus pendant des périodes
différentes, ils étaient tous ses enfants. Les miliciens ont assiégé l’orphelinat ce jour-là.

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Gisimba est devenu fou. Les miliciens étaient armés de lances, de machettes, de serpettes et
d’autres armes blanches, et certains avaient des fusils.
Ils ont demandé à Gisimba de faire sortir tous les réfugiés. Gisimba s’est mis debout
sur le seuil de l’entrée du dortoir où étaient les réfugiés. Il a tendu horizontalement les bras sur
le seuil et a dit : “Je vous interdis d’entrer ici. Tuez-moi d’abord avant d’entrer.” Comme
les miliciens voulaient forcer la porte, il nous a demandé tous de sortir. Il a commencé par son
fils et sa femme, et les autres les ont suivis. Les miliciens ont obligé les enfants à se séparer,
mais ils ont refusé. Nous avons alors vu les agresseurs se retirer, la force divine les a
repoussés.

Gisimba est lui aussi convaincu de l’intervention d’une force divine dans ses efforts.

Je n’avais pas peur d’affronter les interahamwe ; quand ils venaient, je les arrêtais juste à
l’entrée pour les empêcher d’envahir notre orphelinat. J’essayais de les raisonner, et si j’en
voyais un qui me donnait l’impression d’être un catalyseur, je lui offrais quelque chose pour le
soudoyer. J’ai donné de l’argent, mais souvent je leur fournissais des denrées alimentaires. Je
leur disais également des mots pouvant les convaincre de ne pas tuer mes gens, je leur
expliquais que les orphelins qu’ils allaient tuer étaient, pour la plupart, les enfants de leurs
grands frères, ou simplement des membres de leur famille. J’arrivais à les repousser même
s’ils ont, à mon absence, tué certains réfugiés. C’est surtout la force divine qui a joué ici.

Dieudonné pense que de nombreuses personnes ont été sauvées parce que les
interahamwe rechignaient à défier Gisimba.

Les interahamwe venaient fouiller, mais pas très souvent. On dirait qu’ils avaient peur eux-
mêmes. Quand ils venaient chercher des gens à tuer, ils n’entraient pas dans les dortoirs. Ils
emmenaient ceux qu’ils croisaient par accident. Il y avait à peu près 300 personnes.
Très souvent, les interahamwe venaient chercher les gens qui provenaient de
l’extérieur. Quand ils demandaient à Gisimba, il leur disait qu’il n’y en avait pas. Ils
emmenaient ceux qu’ils trouvaient tout près ; cela a été le cas de notre cuisinier et de
l’infirmière qui s’occupait des enfants malades. Les enfants n’avaient pas de problèmes entre
eux. Des parents amenaient de petits enfants et ceux qui étaient habitués s’occupaient de les
soigner. Gisimba a fait un acte d’héroïsme que beaucoup n’ont pas voulu faire, alors qu’ils en
avaient les moyens.

“Les miliciens ont profité de l’absence de Gisimba”

Malheureusement, Gisimba n’a pas toujours été en mesure d’empêcher la mort de ses
protégés. Donatha a parlé de la mort de l’assistante sociale, Triphine, une infirmière stagiaire,
qui soignait tous les malades et les blessés à l’orphelinat, et qui a même traité des miliciens
blessés à l’occasion. Ici encore, Gisimba a fait de son mieux, mais cette fois, il est arrivé trop
tard.
Comme elle s’occupait des blessés pendant le génocide, ils lui ont menti en disant qu’ils
venaient faire soigner une personne blessée. Quand elle est sortie pour voir, elle a été capturée
et conduite à une fosse commune, où elle a été exécutée. De son retour, Gisimba les a suivis
pour voir si par hasard elle n’avait pas été assommée, mais hélas, elle avait déjà été tuée et
jetée dans la fosse. Son mari, Isaac Kayiranga, et ses enfants étaient aussi ici et ils ont survécu.

Depuis sa cachette, Jacqueline a vu, avec le mari de Triphine, les interahamwe


enlever cette dernière.

Les interahamwe l’ont tuée le 12 juin. Je l’ai aperçue par la fenêtre alors que les miliciens la
conduisaient vers leur véhicule. Cinq minutes après son départ, nous avons entendu deux
coups de feu et ils sont revenus pour prendre ses enfants, mais Gisimba les a suppliés de les
laisser et ils sont partis.

Isaac a parlé du meurtre de sa femme et a expliqué pourquoi Triphine ne s’était pas


cachée avec lui.

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Elle ne s’était pas cachée parce qu’elle était chargée de soins des blessés. Dans le quartier, il
n’y avait pas d’autre dispensaire, et c’est donc elle qui se chargeait de soigner les Tutsis
blessés par les miliciens, des Hutus et même des interahamwe. C’est pour cela qu’elle a été
épargnée pendant tout ce temps.

Isaac a fait remarquer que, bien qu’il y ait eu d’autres meurtres, ils étaient
relativement peu nombreux et il pense que ce qui a en partie retenu les miliciens est le fait
qu’ils savaient que Gisimba était en contact direct avec des soldats de la MINUAR.

Les miliciens avaient quelquefois peur d’attaquer le centre car les militaires haut-gradés et
ceux de la MINUAR venaient souvent visiter le centre et les miliciens ne savaient pas
exactement ce que Gisimba leur avait raconté.

Enatha a accusé un milicien surnommé Kigingi d’avoir joué un rôle dans le meurtre
de Triphine. Les autres victimes que Gisimba n’a pas pu sauver sont les trois jeunes garçons
découverts dans leur cachette sous le toit.

Parmi eux, il y avait un certain Pierre, qui était cuisinier de l’orphelinat depuis longtemps. Ses
voisins étaient toujours à sa recherche pour le tuer et Gisimba lui a dit de suspendre son travail
pour aller se dissimuler parmi les autres réfugiés. Les agresseurs sont arrivés vers 21 heures et
ils ont dit qu’ils voulaient fouiller dans les combles. C’était l’obscurité totale et il n’y avait pas
de courant électrique. Avant qu’ils ne viennent, le domestique d’un voisin qui prenait toujours
part aux patrouilles nous avait signalé qu’il avait entendu les miliciens mettre au point ce
programme. A leur arrivée, six de ceux qui étaient dans les combles avaient déjà quitté le lieu.
Il n’en restait que trois qui voulaient faire descendre des petits bidons dans lesquels on leur
donnait de l’eau à boire pour que les assaillants ne sachent pas qu’il y avait quelqu’un.
Les miliciens sont alors entrés dans les combles, Gisimba est venu en courant pour
voir ce qui se passait. Ils ont commencé à l’injurier en lui disant qu’ils avaient eu confiance en
lui et qu’il les avait déçus en dissimulant des inyenzi dans son centre. Ils leur a expliqué qu’il
n’y avait que ceux-là, mais ils n’ont pas été convaincus et lui ont signifié qu’ils n’avaient plus
confiance en lui. Ils l’ont frappé avec les crosses de leurs fusils. Ils ont emmené ces gens pour
les tuer à l’extérieur et Gisimba les a suivis en demandant pitié, mais en vain.

“Il leur disait de le tuer en premier lieu et de laisser ceux qu’il protégeait.”

La femme de Damas Gisimba était tutsie et tout le monde savait que les interahamwe
voulaient la tuer. Il la fit venir à l’orphelinat et la protégea, ainsi que son fils, en même temps
que les autres réfugiés. Les survivants font remarquer que les membres de sa famille n’étaient
pas favorisés et qu’ils traversèrent tous cette crise de la même façon. Qui plus est, disent-ils,
Gisimba était prêt à risquer sa propre vie pour la leur, et il échappa de justesse à une tentative
de meurtre.
Joséphine a parlé des pressions personnelles extrêmes que Gisimba dut supporter.

Chaque soir, Gisimba venait nous réconforter, nous demandant de prier pour que, si jamais les
agresseurs parvenaient à nous tuer, nous ayons été purifiés devant Dieu. Il était constamment
harcelé par les interahamwe qui lui demandaient de livrer les Tutsis cachés dans son centre,
mais il ne perdait pas courage. Il était toujours prêt à affronter les assaillants. Quand ils lui
demandaient de livrer les réfugiés, il leur disait de le tuer en premier lieu et de laisser ceux
qu’il protégeait.
Gisimba était très préoccupé par le fait que les petits enfants mouraient de faim. Il
n’apportait pas une attention particulière à son enfant ou à sa femme. Ils vivaient dans les
mêmes conditions que les autres réfugiés.

D’après Alphonse, Gisimba réussit à soudoyer les interahamwe pour qu’ils


épargnassent sa femme. Il raconte ce qu’il avait entendu dire au sujet de la menace qui finit
par forcer Gisimba à partir.

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Juste au milieu du génocide, il y a eu une tentative d’éliminer Gisimba dans le but de trouver
le moyen de tuer les Tutsis qu’il avait abrités. Il paraît que certains gens du quartier ont donné
de l’argent à un milicien nommé Jean-Bosco en contrepartie de cette mission. Ils lui ont
demandé de le fusiller. Ce milicien a prévenu Gisimba et celui-ci a fui à la cathédrale Saint
Michel. Il prétendit qu’il allait participer à une réunion du Comité International de la Croix-
Rouge (CICR). Beaucoup de miliciens avaient été assistés par Gisimba avant le génocide, il
avait élevé les enfants de leurs familles respectives, d’où cet attachement.

Cette menace s’intensifia, selon Enatha, après la découverte des trois Tutsis dans les
combles. C’est à ce moment-là que les miliciens décidèrent de tuer Gisimba.

Nous n’avons pas su comment il est parti, mais son petit frère, Jean-François Gisimba, est
resté avec nous.

Il y avait un désaccord entre les miliciens, selon Geneviève, et c’est cela qui sauva la
vie de Gisimba.
Gisimba était fréquemment menacé par les miliciens, qui lui disaient qu’ils allaient le liquider
avec ses enfants. Même si les interahamwe ont tué certains réfugiés hébergés par Gisimba, il
n’était pas pour autant découragé, il continuait à faire tout son possible pour protéger ceux qui
restaient. Les miliciens eux-mêmes étaient en deux parties : certains le mettaient au courant
des assauts organisés contre son centre, d’autres voulaient se débarrasser de lui pour faciliter
l’accès aux réfugiés. Gisimba leur donnait des denrées alimentaires fournies par le Programme
alimentaire mondial. Quand il y a eu tentative de l’éliminer, il en a été informé par un milicien
et il a fui. Il est parti en disant qu’il allait participer à une réunion.
Damas Gisimba s’est attiré beaucoup d’ennuis à cause de nous. Il a été averti à
plusieurs reprises que si les Tutsis qu’il cachait étaient dénichés, il serait tué avec eux.

Le fait affligeant, c’est que certains des assaillants étaient ses anciens amis. Cela a été
confirmé par Damas Gisimba lui-même.

Ce sont mes voisins et leurs fils qui m’ont menacé les premiers, c’est pourquoi la situation
était difficile à gérer. Ces gens étaient des amis ; j’étais le parrain de leurs enfants.

Gisimba a donné des informations sur la tentative d’assassinat qui le força à quitter
l’orphelinat.
Kigingi, un milicien connu de Nyamirambo, est venu très tôt le matin, vers 6 heures, à ma
recherche. Ses collègues avaient déniché les Tutsis qui étaient cachés dans le plafond. Pour
tromper ma vigilance, il m’a dit que c’était le préfet Renzaho qui avait besoin de moi. Il était
avec d’autres miliciens qui s’étaient masqués pour ne pas être reconnus. Vu la tenue de ces
interahamwe, j’ai eu la présence d’esprit de mentir et de dire que je venais tout juste de parler
avec le préfet, qu’il m’avait donné rendez-vous pour le voir à 9 heures et qu’il avait peut-être
perdu la tête en les envoyant me chercher. Ils sont allés m’attendre près de la préfecture.

“Les interahamwe étaient armés jusqu’aux dents”


Sans Damas Gisimba, le danger pour les réfugiés et les orphelins s’intensifia, et les conditions
de vie se dégradèrent. Les interahamwe se montrèrent immédiatement prêts à attaquer, et ce
n’est que grâce à la réaction rapide du missionnaire d’ADRA que des vies furent sauvées.
Comme le raconte Alphonse :

Après le départ de Gisimba, le soir même, les interahamwe ont envahi l’orphelinat. Armés de
machettes et de fusils, leurs véhicules ont débarqué dans la cour du centre. Heureusement,
avant qu’il ne parte, Gisimba avait averti un blanc qui travaillait pour ADRA pour qu’il nous
amène de l’eau. Quand les interahamwe sont venus, il était ici. Il a commencé à téléphoner je
ne sais où et le conseiller leur a demandé de partir. Vers 14 heures, le sous-préfet est venu,
accompagné de militaires, de journalistes, dont Kantano de la RTLM, Georges Ruggiu, un
présentateur belge qui travaillait pour la même radio, en tenue militaire, et un milicien de

16
grand renom connu sous le sobriquet de Kigingi. Ce dernier venait chaque fois tuer les
réfugiés. Nous ne savions pas ce qu’ils venaient faire.

Charlotte a décrit leur arrivée.

Les interahamwe étaient armés jusqu’aux dents et avaient des véhicules dans lesquels ils
devaient nous transporter jusqu’aux fosses communes. Il était environ 10 heures. Il y avait un
missionnaire blanc qui travaillait pour ADRA et qui nous apportait de l’eau. Quand il a vu les
meurtriers, il a téléphoné à je ne sais qui et a dit qu’ils allaient tuer les enfants orphelins. Les
agresseurs ont eu peur et sont partis.

Bien qu’aucun des réfugiés ne sache avec certitude à qui le missionnaire a téléphoné,
Geneviève suppose que les miliciens n’ont pas insisté car ils craignaient qu’il n’ait “averti les
autorités supérieures”.

Isaac a indiqué qui étaient les auteurs de cette attaque, précisé l’identité du
missionnaire et décrit la tournure que prirent ensuite les événements.

Toutes les attaques étaient dirigées par le conseiller du secteur Nyakabanda, Grégoire
Nyilimanzi. Il faisait même partie de l’attaque qui devait tuer Gisimba. Ils disaient qu’ils
allaient venir assassiner Gisimba, complice d’inyenzi, dans l’après-midi. Quand ils sont
arrivés, Gisimba était déjà parti en ville pour aller chercher de la nourriture à la Croix-Rouge.
Ils y ont rencontré un missionnaire blanc du nom de Carl Wilkens qui travaillait pour ADRA.
Carl a téléphoné à la Croix-Rouge pour empêcher Gisimba de rentrer. Je ne sais pas
comment il a alerté les autorités civiles et militaires, et dans un laps de temps, la gendarmerie,
la MINUAR et les militaires sont apparus à l’orphelinat. Ces gens ont dit aux miliciens que
s’ils doutaient que Gisimba hébergeait les inyenzi, ils n’avaient qu’à garder l’entrée de
l’orphelinat, qu’on ferait une fouille générale après.

“Nous avons été évacués vers la cathédrale Saint Michel, où nous avons retrouvé Gisimba”

Le 1er juillet, on dit aux orphelins et aux réfugiés de monter dans des autobus qui,
accompagnés de miliciens et de soldats, les emmenèrent à la cathédrale Saint Michel, où ils
retrouvèrent Damas Gisimba. A ce jour, la plupart des survivants ne savent pas précisément
comment on est parvenu à les évacuer de l’orphelinat. A ce stade, ils étaient si faibles,
affamés et terrifiés qu’ils se contentèrent de suivre les instructions qu’on leur donnait et de
garder espoir. Ils sont confus quant à la manière dont leur fuite fut organisée, mais ils se
souviennent très clairement du soulagement qu’ils ressentirent à leur arrivée à la cathédrale.
Joséphine dit que les cars arrivèrent à l’orphelinat en provenance de l’Office national
des transports en commun. Ce qui est surprenant, c’est que les interahamwe ont surveillé les
réfugiés de près tandis qu’ils montaient dans les cars et que l’opération fut supervisée par un
certain “major Karangwa et le conseiller du secteur Nyakabanda, nommé Grégoire, un
génocidaire notoire, actuellement détenu à la prison centrale de Kigali.”

On nous a recommandé de monter vite dans les bus pour ne pas nous exposer aux agresseurs.
Certains, comme Pie Mugabo, avaient des entorses. Beaucoup de gens n’étaient que des
squelettes. Nous sommes entrés dans les bus au vu des interahamwe qui clamaient. Ils
s’étonnaient de la présence de certaines personnes qu’ils croyaient mortes depuis longtemps.
Nous avons eu de la chance car les inkotanyi ont aussitôt pris la ville de Kigali sinon nous
n’aurions pas survécu à la cathédrale. Nous y avons retrouvé Gisimba. Il a été très content de
nous revoir.

La présence de Geneviève, de Pie Mugabo et des autres réfugiés de premier plan


provoqua la stupéfaction et la colère des miliciens.

Ils ont poussé des clameurs et ont dit qu’aucun Tutsi n’avait été tué vu que nous
étions encore vivants. Nous sommes partis, mais les miliciens l’ont fort regretté. A la

17
cathédrale Saint Michel, le lieutenant colonel Munyakazi a prononcé des mots qui ont fait peur
à tous ceux qui l’ont entendu. Il a dit qu’on mentait lorsqu’on disait que tous les Tutsis avaient
été exterminés alors que toutes les ibizungerezi–nom donné aux filles et femmes tutsies–de
Nyamirambo étaient chez Gisimba. Les miliciens nous ont poursuivis à Saint Michel et ils ont
ordonné de séparer les adultes des enfants. Les adultes devaient être conduits au Lycée Notre
Dame de Cîteaux, mais c’était pour les assassiner. Le missionnaire d’ADRA leur a dit qu’il
devait d’abord faire le rapport de la première évacuation au préfet Renzaho, mais c’était pour
faire tarder l’évacuation car il pensait que les inkotanyi allaient les libérer, étant donné qu’ils
étaient dans les parages. Finalement leur piège a échoué.

Alphonse a lui aussi décrit en détail l’évacuation et les retrouvailles avec Gisimba.
Quelques jours après le départ de Gisimba, on nous a transportés à la cathédrale Saint Michel
au vu et au su des miliciens interahamwe, mais ils n’ont rien fait contre nous.
Quand ils ont vu Pie, ils ont voulu l’attaquer ; ils étaient très irrités. Mais n’y pouvant
rien, ils ont manifesté leur insatisfaction en remuant la terre avec les crosses de leurs fusils.
Nous avons été transportés à bord des bus et nous avons traversé beaucoup de barrages. Nous
étions accompagnés par Kigingi, qui était dans sa voiture, et par un autre militaire, un major
dont je ne connais pas le nom. Nous avions peur qu’on nous massacre, mais les adultes nous
rassuraient, en nous disant qu’on avait donné de l’argent pour notre évacuation. Lorsque nous
arrivions aux barrages les plus importants, les interahamwe voulaient nous faire descendre
pour nous tuer, et Kigingi leur expliquait qu’il nous avait donné l’autorisation de passer.

Comme ils craignaient qu’il n’eût été tué, Enatha dit qu’en voyant Gisimba dans la
cathédrale, ils furent “aux anges”.

Aimée se souvient elle aussi de leurs retrouvailles comme un moment de joie après un
voyage stressant.

Nous avons très difficilement traversé les barrages de miliciens qui étaient partout dans les
rues, mais le militaire qui était avec nous a négocié pour qu’on nous laissât partir. Nous
sommes arrivés à Saint Michel et nous y avons vécu. Nous y avons retrouvé Gisimba et nous
tous avons été très contents parce qu’il était comme notre papa.

Immaculée a suggéré que ce sont les efforts de Gisimba en vue de convaincre Dallaire
de la situation critique des orphelins qui ont en partie assuré cette évacuation.

Il paraît que cette opération a résulté des négociations de ce missionnaire d’ADRA, mais
également des doléances de Gisimba auprès de Dallaire. Gisimba lui avait dit bien avant que
son orphelinat était menacé par les forces du génocide et Dallaire lui-même avait été au Centre
Mémorial, avec les autres autorités du gouvernement intérimaire, pour une réunion dont je n’ai
pas su l’objet.
Quand nous sommes arrivés à Saint Michel, les génocidaires, contrariés de n’avoir
pas exterminé les Tutsis qu’ils recherchaient, nous ont poursuivis. Pour tromper notre
vigilance, les autorités ont suggéré qu’il valait mieux séparer les adultes des enfants puisque
les gens étaient nombreux à Saint Michel. J’étais partie dans le premier véhicule qui devait
nous transporter. Nous avons été ramenés par le missionnaire d’ADRA. Il avait deviné ce qui
se cachait derrière leur action.

Pie Mugabo a présenté son récit de ces événements.

Au début du mois de juillet, Jean-François Gisimba a frappé à la porte de notre chambrette et


nous avons ouvert. On ne pouvait pas nous reconnaître. Moi-même, j’avais perdu 25 kilos et je
ne pouvais pas marcher.
Le major Karangwa me connaissait. Quand il m’a vu, il a été fort étonné. Il m’a
demandé comment j’étais encore en vie et il m’a dit : “Tu as de la chance de vivre longtemps
sur cette terre !” Les miliciens ont vu d’abord Mme Mugesera et cela les a fait enrager. Ils
disaient qu’il n’était pas compréhensible de voir l’épouse d’un inyenzi encore en vie. Pendant
qu’ils s’étonnaient de voir l’épouse de Mugesera, ils m’ont aperçu. Cette fois-ci, la situation

18
s’est empirée et les miliciens ont failli se précipiter sur nous pour nous tuer. Cependant, ils ne
pouvaient rien faire.
Il paraît que ce qui a poussé l’évacuation est que les nouvelles s’étaient répandues
comme quoi les Tutsis continuaient d’être exterminés alors que les Français étaient déjà au
Rwanda pour une mission humanitaire.

Gisimba n’a pas pu éclaircir tous les détails, mais il a expliqué le rôle qu’il avait joué
dans les événements qui avaient précédé l’évacuation et comment il était arrivé à la
cathédrale. Le jour où il avait été menacé par les interahamwe, il s’était directement rendu au
Comité international de la Croix-Rouge (CICR), d’une part pour demander de la nourriture,
car les réserves de l’orphelinat étaient épuisées, et d’autre part pour leur expliquer le danger
que couraient les orphelins.

Je ne connaissais pas le représentant du CICR. Je me suis aventuré et me suis présenté devant


lui comme un fou en lui disant que mes orphelins allaient être tués. J’ai eu de la chance qu’il a
entendu mes doléances. Pendant que j’étais encore devant ce blanc, j’ai entendu dire à leur
radio-call que j’étais en danger. Ils me rassuraient en me disant qu’ils venaient d’avertir les
hautes autorités civiles, militaires et la gendarmerie, et que mes gens ne seraient en aucun cas
malmenés.
Je suis tout de suite allé à la cathédrale Saint Michel. Le représentant du CICR et un
pasteur qui travaillait à ADRA se sont chargés du reste de l’opération. Je n’ai pas su comment
l’évacuation s’est déroulée. J’ai choisi d’aller à la cathédrale Saint Michel parce qu’il y avait
un autre orphelinat qui y était abrité.

Gisimba a également donné de plus amples renseignements sur le missionnaire dont


l’intervention a été si cruciale au moment de sauver la vie des réfugiés.

Le pasteur qui travaillait à ADRA était un américain du nom de Carl Wilkens. Il nous a
beaucoup aidés quand j’étais encore à l’orphelinat et après mon départ. Il s’est proposé lui-
même pour nous approvisionner en eau et il nous apportait des conserves quand il en avait. Il
avait refusé d’être rapatrié. Il avait conduit son épouse et ses enfants au Kenya et il était
revenu pour aider les personnes menacées. Il a été vraiment très courageux. Il n’a pas
seulement aidé les gens qui étaient dans notre orphelinat, mais aussi bien d’autres qui étaient
ailleurs.

En repensant aux événements du génocide, Gisimba nous a fait part de ses


convictions et de ses espoirs personnels.

L’éducation que j’ai reçue de mes parents m’a beaucoup aidé à repousser le mal
pendant le génocide. Si les parents avaient bien fait comprendre à leurs enfants que les Tutsis
ont la même chair qu’eux et que leur sang est semblable au leur, ils n’auraient pas osé tuer
cruellement leurs semblables. Ceux qui ont trempé dans le génocide avaient appris de leurs
parents que le Tutsi est un être voué à la mort et qu’il est naturellement méchant.

Comme les tueurs ont agi en sachant que leurs “grand-parents avaient joui de
l’impunité”, Gisimba est fermement convaincu que seule la justice peut établir les fondations
de la paix future au Rwanda.

Il faut avoir la justice. Elle seule conduira à l’unité et à la réconciliation. Il est de mon devoir
d’aider la justice pour que toute la réalité sur le génocide rwandais soit révélée. Vraiment, je
suis prêt à le faire. Quand on donne ses témoignages sans résultats, il est normal qu’à un
certain moment on soit découragé. Une partie de la population a été exterminée, les témoins
ont témoigné sur les faits qu’ils ont vus ou entendus ; si la justice ne fait rien pour en punir les
auteurs, il est fort probable que cela se répéte.1

1
Témoignage recueilli à Kigali le 24 mars 2003.

19
Hommages

Chacun des survivants de l’orphelinat avec qui s’est entretenue African Rights se sent
profondément redevable envers Damas Gisimba. Ils ont tous exprimé ce sentiment dans des
hommages uniques et émouvants de son caractère et de ses actions.
Comme orphelin qui vit toujours dans le centre, Alphonse a une relation très spéciale
avec Gisimba.

Je ne sais pas comment décrire sa gentillesse pendant le génocide. Ce qui était normal pendant
ce cataclysme humain, c’était l’attitude de “chacun pour soi”. Cependant, Gisimba n’était pas
poursuivi comme les Tutsis et il a accepté de prendre des risques. Il s’est vraiment distingué
des autres qui ont assisté, sans aucune intervention, à l’horreur des tueries délibérées d’un
peuple tout à fait innocent.
Après le génocide, Pie Mugabo a invité toutes les personnes sauvées par Gisimba à
des cérémonies visant à lui témoigner leur reconnaissance. Il y avait de quoi le faire. Il s’est
beaucoup dévoué pour protéger les personnes qui étaient traquées, comme Pie et d’autres. Il
savait bien que si jamais les agresseurs les trouvaient chez lui, sa vie serait en danger.2

Charlotte est restée à l’orphelinat depuis le génocide comme “maman”, et elle ressent
un respect énorme à l’égard de l’homme qui a été son employeur et son protecteur.
La première action extraordinaire de Gisimba est qu’il nous a accueillis en grand nombre
quand bien même il n’avait pas suffisamment de stocks en denrées alimentaires pour nourrir
tout ce monde. Les réfugiés étaient nombreux, leur nombre peut être estimé à 300 ou même
plus. Tout cela avec le risque de perdre lui-même la vie. Il était vraiment déterminé et avait
une personnalité ferme. Gisimba était toujours tout près de nous. Il était très sensible à notre
situation et nous remontait le moral. Personnellement, je le remercie de m’avoir octroyé du
travail après les événements de 1994. Il a réalisé que je n’avais pas de moyens pour survivre et
m’a donné du travail.
Gisimba a un bon cœur et s’est démené pour ceux qui étaient injustement pris pour
cible des massacres. Je pense, j’en suis d’ailleurs certaine, que si jamais les miliciens avaient
su que Pie Mugabo et l’épouse d’Antoine Mugesera étaient cachés chez Gisimba, il aurait
subi, avec eux, une mort atroce. Il est tellement humain et sensible aux peines des autres qu’il
peut s’oublier pour sauver son prochain. Il a donné de l’argent pour sauver la vie de plusieurs
personnes qui s’étaient réfugiées dans son centre.3

Geneviève sait que sa demande en vue d’un refuge à l’orphelinat a mis Gisimba face
à un dilemme tout à fait difficile, mais il n’a jamais vacillé dans son engagement ferme envers
tous les réfugiés.
Gisimba a fait tout son possible pour nous protéger. Il s’est donné pour nous. Il a maintes fois
échappé de justesse à la mort à cause de nous, mais il n’a pas perdu courage. Gisimba est
même arrivé à sauver des gens qui avaient été jetés dans une fosse commune. Il a été menacé à
plusieurs reprises, mais il disait toujours aux miliciens qu’il était incapable de refuser l’asile à
des personnes menacées. Les miliciens le traitaient de complice des inkotanyi. Il aurait pu être
trahi par les enfants orphelins ou par ses travailleurs, mais il a accepté de prendre ce risque.4

Hilarie a récité sa prière pour Damas Gisimba.

Je ne trouverais pas une récompense méritée pour Gisimba. C’est un saint qui mérite d’être
canonisé après sa vie sur cette terre. Il s’est dévoué pour nous. Quand il a accepté le risque de
perdre la vie de son fils, de sa femme et la sienne, il n’a jamais reculé devant la mort. Je prie le
bon Dieu pour qu’il lui accorde sa protection et qu’il lui donne la vie éternelle. Si tous les gens

2
Témoignage recueilli à Kigali le 30 décembre 2002.
3
Témoignage recueilli à Kigali le 28 janvier 2003.
4
Témoignage recueilli à Kigali le 15 janvier 2003.

20
étaient comme Gisimba, la Terre serait meilleure comme Dieu le souhaite. Que Dieu le
comble de ses bienfaits comme il l’a fait pour les autres.5

Immaculée nous a fait part de son estimation admirative de l’humanité de Gisimba.


Pendant le génocide, il a dépassé la question ethnique. Beaucoup de gens en avaient plus de
moyens, d’ailleurs. Il a été vraiment un héros, même si il avait bien réalisé qu’il pouvait lui-
même perdre sa vie en protégeant les Tutsis, il a résolu de faire ce qui était sa conviction. Il
était convaincu que tous les êtres humains sont semblables et pour cela, il a choisi de défendre
la vie des autres comme il l’aurait fait pour la sienne. 6

Enatha a comparé la force de Gisimba à la faiblesse qui avait affligé tant d’autres
Rwandais.

Son comportement a été hors du commun pendant le génocide. Il a fait ce que de nombreux
Rwandais, non menacés et capables de le faire, n’ont pas osé ou n’ont pas voulu faire. Tous
les réfugiés étaient considérés par Gisimba comme ses propres enfants. Il était toujours proche
des réfugiés, leurs prodiguait des conseils comme un parent qui s’occupe de ses enfants.
Même aujourd’hui, beaucoup de survivants protégés par Gisimba nous rendent régulièrement
visite, ils lui témoignent toujours leur reconnaissance.7

Gisimba a obtenu de nombreuses réussites, entre autres convaincre les autres de


suivre son exemple, comme l’a souligné Joséphine.

Je ne sais pas vraiment quelles sont les forces qui nous ont protégés contre les meurtriers qui
savaient bien que nous étions chez Gisimba. Ils menaçaient de nous tuer chaque jour, mais il
ne l’ont pas fait alors que Gisimba lui-même n’avait pas de force extraordinaire pour faire face
aux forces du génocide. C’est vraiment mystérieux. Même les enfants de mauvais cœur qui
étaient dans l’orphelinat ne pouvaient rien faire contre nous, car celui qui était leur “papa”
avait eu un cœur humain et le courage de nous protéger. Ils se sentaient obligés de suivre
l’exemple de leur “papa”.
Personnellement, je ne sais pas comment qualifier le courage de Gisimba, je ne sais
pas non plus quelles éloges il mérite. Dieu seul saura lui donner la récompense due. Il nous a
fait du bien sans attendre de nous aucune médaille puisqu’il ne nous connaissait même pas
tous. Ce que j’espère, c’est que la générosité lui sera également rendue tôt ou tard, soit par
nous soit par d’autres personnes. Quoi qu’il en soit, il récoltera ce qu’il a semé.

Aimée est d’accord sur le fait que Gisimba ne se souciait pas de recevoir une
récompense ou d’être reconnu.

Gisimba s’est dévoué pour nous. Certaines personnes font du bien pour les autres en vue
d’être récompensées après, mais Gisimba a fait du bien pour des personnes qu’il ne
connaissait même pas. Il n’attendait pas une récompense de la part de ceux qu’il a protégés
puisqu’il ne savait même pas qu’ils allaient survivre. Il a accepté de partager avec nous le peu
qu’il avait, il aurait dû perdre sa vie. S’il y avait eu au moins cinq personnes comme Gisimba
dans chaque quartier, beaucoup de Tutsis auraient survécu au génocide.8

Comme le dit Donatha, l’héroïsme de Gisimba dépasse tout entendement.

Il ne craignait pas de perdre sa propre vie. Les miliciens lui disaient que s’il ne livrait pas les
réfugiés pour qu’ils soient tués, il serait exécuté avec eux, et Gisimba leur répondait : “Tuez-
moi, mais je ne vous livre pas mes orphelins.” Nous avions peur qu’il ne soit tué vu la façon
dont il affrontait les miliciens, cependant, il ne perdait pas courage. Il s’est vraiment donné

5
Témoignage recueilli à Kigali le 22 janvier 2003
6
Témoignage recueilli à Kigali le 29 janvier 2003.
7
Témoignage recueilli à Kigali le 9 janvier 2003.
8
Témoignage recueilli à Kigali le 13 février 2003

21
pour nous préserver la vie sauve. Je ne peux pas trouver les mots exacts pour bien exprimer ce
que je ressens à l’égard des actes de Gisimba. Il a protégé plus de 400 vies humaines. Un
amour qui se sacrifie de la manière dont Gisimba l’a fait, dans des circonstances pareilles, où
chacun sauvait sa propre vie, dépasse vraiment ma conception. Il est incomparable. Je ne sais
pas si je peux appeler ça acte héroïque ou amour. Je ne trouve pas d’appellation juste. 9

Jacqueline a elle aussi eu du mal à trouver les mots qui pourraient décrire la mesure
de sa gratitude.

Il m’est très difficile d’apprécier les actes de Gisimba pendant le génocide. Ce que je peux
dire, c’est que sa générosité n’est pas forcée, il est naturellement bon. Il prenait beaucoup de
risques, il se démenait pour nous et était toujours inquiet de notre sort, contrairement à la
plupart des gens qui pensaient que l’exception était d’épargner un Tutsi. Dans une telle
période où tout le monde avait peur d’être même appelé ami des Tutsis, cela demandait de la
bravoure et une personnalité ferme d’accueillir des Tutsis qui lui demandaient asile.10

Les actions de Gisimba ont donné à Pie Mugabo une raison de croire en l’être
humain, malgré le génocide.
Gisimba a pris des risques en protégeant les personnes très poursuivies comme la femme
d’Antoine Mugesera. Il est même allé jusqu’à sauver les gens qui avaient été jetés dans des
fosses communes. Quand je pense surtout à ce dernier risque, j’en déduis que son acte a été
fort héroïque.
Une fois nous avons eu une fête et nous lui avons offert une génisse comme signe de
reconnaissance. Ce que je peux ajouter, c’est que sur terre, il existe des hommes méchants et
des bons. J’ai espoir en la vie parce que nous ne sommes pas tous mauvais ou encore parce
que certains d’entre nous s’efforcent de rendre le monde meilleur. Gisimba est parmi ces
héros.11

Jean-Pierre a souligné que la bonne disposition de Gisimba à faire passer les autres
avant lui était une qualité rare.

Nous qui avons été protégés par lui, nous ne pouvons pas lui trouver une récompense méritée
ou une façon de le remercier pour tout ce qu’il a été pour nous. Vu la force qu’il a utilisée, la
bravoure que cet acte lui a demandée et le bon cœur avec lequel il a agi, les gens qui ont pu
faire ce qu’il a fait jusqu’à la dernière minute sont très rares. Spécifiquement, je le remercie
pour les deux femmes qu’il a tirées de la fosse commune. Il les a gardées avec nous pour
veiller à ce qu’elles survivent. Que Dieu le comble de ses bénédictions.12

Isaac a dit que les actions de Damas Gisimba ont prouvé qu’il était prêt à tout perdre
pour ceux qui s’étaient tournés vers lui pour qu’il les aidât.

Les actions de Gisimba manifestent un dévouement extrême. Il a protégé plus de 80 personnes


adultes et plus de 300 enfants alors que même celui qui cachait un seul Tutsi était tué avec lui.
Il s’est donné pour plus de 400 Tutsis. Il a accepté de rester et de mourir avec eux plutôt que
de les livrer aux meurtriers. Gisimba n’avait pas assez de stocks pour nourrir tous les réfugiés,
mais il a fait tout son possible pour nous donner à manger. Les mots me manquent pour
exprimer ce que je ressens à propos des actes de Gisimba, pour leur donner leur juste valeur. Il
est sans égal.13

9
Témoignage recueilli à Kigali le 9 janvier 2003.
10
Témoignage recueilli à Kigali le 22 janvier 2003.
11
Témoignage recueilli à Kigali le 28 janvier 2003.
12
Témoignage recueilli à Kigali le 13 février 2003.
13
Témoignage recueilli à Kigali le 3 février 2003.

22
Rose identifie la possibilité de ce que la bravoure de Damas Gisimba laissera un
héritage spirituel durable ; elle pense en fait que ce n’est qu’en embrassant ses principes que
nous pourrons lui rendre hommage de manière appropriée.

Je ne sais pas vraiment ce qui a poussé Gisimba à se conduire de manière aussi héroïque. Il
aurait pu nous délaisser pour sauver sa propre vie. Mais il n’a pas voulu être inhumain.
Gisimba lui-même, dans la conversation que nous avons eue après le génocide, m’a signifié
que c’est vraiment mystérieux. Mis à part sa fermeté et sa bravoure, il n’avait pas d’autres
forces extraordinaires pour affronter les forces du génocide. Il n’avait pas envie de tuer. Les
enfants ou ses voisins pouvaient le trahir, mais il n’a pas voulu suivre les méchants. Certains
enfants auraient bien pu suivre les meurtriers, mais ils ont eu peur de Gisimba. Lui aussi les
connaissait et les mettait en garde.
Certains actes sont réellement indescriptibles. La situation qui prévalait pendant le
génocide partout dans le pays aurait pu pousser Gisimba à nous abandonner. Il est vrai que ce
qu’il a fait était ce qui convenait pour un être humain, ses actes ont été cependant
extraordinaires car ils ont eu lieu dans les circonstances difficiles du génocide, ou le normal
était considéré comme anormal et exposait à beaucoup de risques. Je ne sais pas qualifier la
récompense qu’il mérite. Je pense à une génisse, mais elle ne peut pas symboliser l’extrême
amour qu’il a eu pour nous. Je ne pense pas non plus que le fait de désigner une journée de
commémoration de ses actes pourrait signifier quelque chose d’important. Personnellement, je
demande à l’Eternel Dieu Tout-Puissant que nous puissions garder au fond de notre cœur les
bienfaits qu’il nous a prodigués et qu’à notre tour, nous puissions transmettre cette générosité
aux autres. Il nous a donné la leçon d’avoir une personnalité ferme. Il n’a pas été changé par
les circonstances du génocide. Il a tout fait pour sauver la vie de ceux qui étaient menacés.
Nous avons le devoir de nous souvenir toujours de ses actes héroïques.14

14
Témoignage recueilli à Kigali le 14 janvier 2003.

23