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African Rights

Working for Justice

HISTOIRE DU GENOCIDE DANS LE SECTEUR NKOMERO

Avril 2003

BP 3836, Kigali, Rwanda


Tél. : 00 250 577676/501007 Fax : 00 250 501008
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TABLE DES MATIERES
1. PRESENTATION DU SECTEUR NKOMERO

2. HISTOIRE DU GENOCIDE PAR CELLULE

2.1 Cellule Kabalima


a) Les détenus de Murama
b) Les survivants du génocide et autres témoins

2.2 Cellule Cyimana


a) Les détenus de Murama
b) Les survivants du génocide et autres témoins

2.3 Cellule Nzuki


a) Les détenus de Murama
b) Les survivants du génocide et autres témoins

2.4 Cellule Kigarama


a) Les détenus de Murama
b) Les survivants du génocide et autres témoins

2.5 Cellule Ruhosha


a) Les détenus de Murama
b) Les survivants du génocide et autres témoins

2.6 Cellule Kaburengero


Les détenus de Murama

2.7 Cellule Gisuma


Les détenus de Murama

2.8 Cellule Nyacyoma


Les détenus de Murama

2.9 Cellule Kibonde


Les détenus de Murama

2.10. Cellule Kabanoza


Les détenus de Murama

2.11. Cellule Nyakabungo


Les détenus de Murama

3. COMMENTAIRES

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1. PRESENTATION DU SECTEUR NKOMERO

Situation

Nkomero fait partie de neuf secteurs que comptait l’ancienne commune de Murama. Il est entouré de
secteurs Bweramana, Rubona, Joma et Runyangando de l’ex-commune de Murama et Kiruri de
l’ancienne commune de Kigoma. Murama abritait deux centres commerciaux : Buhanda et Gitwe. Ce
dernier accueille depuis 1921 la première église adventiste au Rwanda, d’où le nombre élevé
d’adhérents à cette religion. Jadis, la commune disposait d’un chiffre considérable de vaches et de
grandes plantations de bananiers. Des écoles primaires et secondaires tant publiques que privées
étaient aussi présentes dans le milieu. Huit secteurs de l’ancienne commune de Murama ont été
rattachés à l’ancienne commune de Masango pour former l’actuel district de Kabagali. Le secteur de
Nkomero a gardé ses onze cellules d’avant le génocide et abrite les anciens locaux de l’ex-commune
de Murama. Il possède une école primaire, ainsi qu’un tribunal de canton et un petit centre de négoce
composé de boutiques, de restaurants et de bistrots. Tous ces lieux sont souvent mentionnés dans
l’explication de l’histoire du génocide dans la région.

Le cachot communal se trouve à Nkomero. Au moment où nous dressions cette histoire, il gardait en
détention provisoire 649 personnes accusées de crime du génocide, toutes étant des ressortissants de
Murama. Ces prisonniers ont favorablement répondu à l’appel lancé, dès l’arrêt du génocide, par le
ministère de la justice et des relations institutionnelles demandant à tous les prévenus accusés de
génocide de passer à l’aveu de culpabilité afin d’obtenir des réductions de peines. En tout 619, dont 14
femmes sur 24, ont avoué leurs crimes, soit un pourcentage record de près de 95. Leur répartition par
secteur classe Nkomero en tête car, sur ses 169 ressortissants, 127 ont plaidé coupable et attendent
impatiemment d’être jugés par les tribunaux gacaca qui ont déjà démarré dans ce secteur depuis le 19
juin 2002. Lors de nos entretiens avec les prévenus de Murama ressortissants de Nkomero, nous avons
pu obtenir des chiffres par cellules de ceux ayant adhéré au processus d’aveu de culpabilité. Ce sont
eux avec qui nous nous sommes entretenus mais, il appartient au ministère public et aux juridictions
gacaca d’examiner, à la lumière de la loi, la véracité et la sincérité de ces aveux.

Aveux de culpabilité au sein de la population carcérale de Nkomero

N° Nom de la cellule Aveux

1 Nzuki 23
2. Cyimana 20
3. Gisuma 16
4. Kigarama 14
5. Kibonde 10
6. Ruhosha 10
7. Nyacyoma 9
8. Kaburengero 9
9. Nyakabungo 7
10. Kabanoza 5
11. Kabalima 4

Total 127

3
Méthodologie

Quiconque souhaite reconstituer l’histoire du génocide à Nkomero se voit obligé de rencontrer les
gens qui habitaient chaque cellule pendant le génocide, étant donné que les auteurs du génocide tuaient
d’abord les Tutsis de leur propre cellule avant de s’attaquer à ceux des cellules avoisinantes. Ainsi, le
déroulement du génocide affiche des points particuliers pour chaque cellule et d’autres qu’on
qualifierait des points communs à toutes les cellules.

Afin d’avoir une meilleure compréhension de la manière dont les faits se sont déroulés, les chercheurs
ont tenté de rencontrer à tour de rôle des ressortissants de chaque cellule. Le secteur de Nkomero étant
composé de onze cellules, ils ont pu enregistrer pour cinq cellules seulement l’histoire du génocide
selon les prévenus, les survivants et autres témoins rencontrés sur les collines. Pour les cellules
restantes, ils se sont limités à la version de détenus, suite notamment aux difficultés de trouver sur
place des survivants pour beaucoup de cellules.

2. HISTOIRE DU GENOCIDE PAR CELLULE

2.1 Cellule Kabalima

a) Les détenus de Murama

La cellule de Kabalima possède la frontière commune avec les cellules de Cyimana, Nzuki,
Nyakabungo, Gisuma et Kaburengero. Elle abrite les bâtiments de l’ancien bureau communal de
Murama, ainsi que le centre de Nkomero dont le petit centre de Busha.

Après la mort de Habyarimana, les gens ont eu peur des conséquences qui allaient s’ensuivre. Certains
ressortissants de Murama sont rentrés de Kigali où ils résidaient habituellement et nous ont signalés
que là-bas on était en train de massacrer les Tutsis dans le cadre de venger la mort du président. Peu
après, nous avons appris qu’à Kibuye et à Gikongoro, deux préfectures voisines de la nôtre, les Hutus
pourchassaient les Tutsis et consommaient leurs vaches. Les premiers réfugiés tutsis venus de ces
deux préfectures sont arrivés à notre bureau communal et au centre de Nkomero. Nous les avons
accueillis. Leur nombre s’estimait entre 1000 et 2000 personnes. Parmi eux figuraient aussi les
ressortissants de la commune voisine de Masango et du secteur Mucubira de Murama où la population
avait commencé la chasse aux Tutsis. Certains réfugiés se sont regroupés dans la cour de récréation de
l’école primaire de Nkomero, d’autres se sont dirigés vers la cour du bureau communal, d’autres
encore erraient par-ci, par-là au centre de négoce de Nkomero. C’était après mi-avril 1994 et jusque là,
les habitants de notre cellule gardaient encore le calme et le bourgmestre n’avait pas encore changé. La
nuit, les Hutus et les Tutsis faisaient des patrouilles ensemble. Pourtant, les ressortissants de Murama
qui étaient venus de Kigali étaient malintentionnés. Ils faisaient circuler des informations haineuses
comme quoi les inkotanyi étaient sur le point d’achever tous les Hutus, au moment où à Murama, ces
derniers ne faisaient rien pour se débarrasser des complices.

Le 23 avril, c’était un samedi, le centre de Nkomero a connu la première victime : Japhet Kayihura,
jeune garçon qui y faisait le commerce. Il a été attaqué par le bourgmestre en compagnie de
gendarmes. A ce moment-là, Japhet se trouvait avec Alexis Kabalira mais comme lui était Hutu, il a
été épargné. Il habite actuellement la cellule de Karambo du secteur de Joma. La mort de Japhet a
donc marqué le coup d’envoi de l’extermination des Tutsis à Kabalima. Les attaques étaient organisées
au centre de négoce de Nkomero sous le commandement de :

• Jean-Damascène Rutiganda, bourgmestre de Murama, en exil ;


• Théodore Gakuba, ex-FAR et président du MDR dans la commune. Il était originaire de
Nyabinyenga, en exil ;
• Jean-Pierre Habirora, originaire de la cellule de Cyimana mais il était venu de Kigali, en exil ;
• Hésron fils de Rugirababiri, venu de Kigali, en exil ;

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• Chadraac Nyilimbibi fils de Masilikandi, venu de Kigali. Il a fui ;
• François fils de Lyivuze, en exil ;
• Léonard Ntawuyirusha, venu de Kigali, en exil.

La plupart de ces personnes ne résidaient pas à Kabalima, mais le centre de Nkomero était leur point
de rencontre. Au niveau de la cellule Kabalima, le conseiller André Gatera a organisé les élections de
personnes qui devaient former le comité de sécurité. La réunion s’était tenue à l’école primaire de
Nkomero. En réalité, ce comité était chargé de la supervision de massacres. Il était composé de 7
personnes :

• Aimable Muzirakugisha, toujours en liberté à Kabalima ;


• James Rekeraho, libre à Kigali ;
• Gilbert fils de Uziel Ruhaya, en exil ;
• Yusiya Munyabagisha, en exil ;
• Chadraac Kazungu, en exil ;
• Yusto Havugimana, enseignant au centre de formation des jeunes, en détention au
cachot de Murama [il fait partie du groupe de prévenus interviewés] ;
• Enosi Sibomana, arrêté à Murama, lui aussi fait partie du groupe de prévenus
rencontrés.

Outre la supervision des massacres, le même comité gérait les biens des victimes. Pendant la réunion,
le conseiller avait fait remarquer que ces biens ne devraient pas être consommés en désordre. D’où la
nécessité d’attribuer leur gestion au comité. Les biens en question étaient en général des cultures car le
petit et gros bétail avaient été pillés par les ressortissants de Murama qui étaient venus de Kigali. Les
Tutsis de Kabalima possédaient environ 70 vaches mais toutes ont été spoliées par les résidents de
cellules ou de secteurs avoisinants, dont les miliciens de Kaburengero et de Cyimana qui envahissaient
souvent notre cellule sous l’égide du fameux Théodore Gakuba du secteur Nyabinyenga.

Les lieux ayant connu des massacres dans la cellule sont :

• Au petit centre de négoce dénommé Busha. Celui-ci abrite des bars et des boutiques.
Beaucoup d’assassins le fréquentaient souvent pour y recevoir des directives. Une fois, ce
centre a connu en un seul jour l’assassinat de personnes comprises entre 50 et 70. Les victimes
étaient venues des régions différentes en quête de protection au bureau communal. Le
bourgmestre les a chassées du bureau communal. Elles ont tenté de prendre la direction de
Nyanza mais elles ont été aussi refoulées. Elles ont finalement décidé de retourner au centre
de Busha où elles ont été tuées et leurs corps y ont été inhumés. Il y a eu également beaucoup
de victimes attrapées et tuées de façon isolée ;
• A l’école primaire de Nkomero, environ 10 personnes y ont été tuées. Les victimes étaient des
membres de la famille de Japhet Kayihura, la première victime de Nkomero. Japhet faisait son
commerce à Kabalima où résidait un de ses oncles paternels mais ses parents vivaient à
Kaburengero. C’est chez son oncle que le reste de sa famille s’était réuni pour faire le deuil.
Une attaque venue de Kaburengero les a envahis et a fait environ dix victimes. Elles ont été
ensevelies dans la fosse située dans la cour de l’école primaire de Nkomero d’où les élèves
enlevaient de la terre pour fabriquer des briques adobes ;
• Environ 13 personnes ont trouvé la mort près de l’étang qui servait d’abreuvoir des vaches de
la cellule de Kabalima ;
• Chez Sylvère Mashilingi, il y a eu aussi beaucoup de morts. Celui-ci est toujours en vie car il
est Hutu. Les victimes étaient en général les Tutsis membres de sa belle-famille. Il y avait
également ses nièces. Elles ont été enterrées en dessous de son enclos. L’attaque était conduite
par le bourgmestre.

Le pillage de biens a été fait en désordre malgré l’existence du comité de sécurité. Parmi les pillards se
trouvaient des miliciens très forts venus d’autres cellules ou d’autres secteurs.

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Face à leur invasion, le comité ne pouvait leur opposer aucune résistance. Ensuite, il y eut l’arrivée à
Nkomero de militaires et de civils déplacés de la guerre en provenance de Bugesera. Ceux-ci
ravageaient tout ce qu’ils rencontraient sur leur passage. Ils récoltaient les bananes, les haricots, les
maniocs et autres cultures pour trouver de quoi se nourrir, détruisant non seulement les biens mais
aussi l’environnement. Ils se montraient impitoyables et très agressifs. Très souvent, ils ne faisaient
pas la différence entre les cultures laissées par les victimes tutsies et celles des Hutus ; ils
envahissaient et détruisaient tout, pourvu qu’ils trouvent la ration.

Les actes de viol des filles et femmes tutsies n’ont pas eu lieu dans notre cellule. Elles ont été tuées
pour la plupart par leurs voisins hutus.

Les autorités locales, en l’occurrence le bourgmestre Jean-Damascène Rutiganda et le conseiller André


Gatera ont joué un rôle clé dans le génocide. Ils ont pris le devant dans le lancement des attaques.
Théodore Gakuba était aussi parmi les tueurs les plus virulents. Rutiganda était un ancien étudiant à
l’école supérieure militaire (ESM) mais il n’avait pas fini sa formation. Il était parti en Belgique pour
suivre une autre formation. De retour, il avait travaillé à Kigali avant d’être nommé bourgmestre de la
commune Murama. Quand le génocide a commencé, il n’avait pas encore passé un an à ce poste.

Des témoins vivant sur la colline pouvant vous donner le même témoignage sont : Aimable
Muzirakugisha (sa femme est conseillère de secteur) ; Jérémie Kalinda ; Yunisi Mukantabana ;
Thérèse Uteyimbabazi ; Mashilingi et son épouse.1

b) Les survivants du génocide et autres témoins

Depuis la guerre d’octobre, les Tutsis de Kabalima se sentaient inquiets pour leur sécurité. Etant dans
la cellule chef-lieu du bureau administratif de la commune Murama, ils évaluaient à quelle ampleur de
violence ils étaient exposés, surtout à l’avènement du multipartisme. Toutes les sensibilisations à la
haine organisées par les chefs des partis politiques se passaient dans leur cellule. L’expression inyenzi,
attribuée aux Tutsis était couramment utilisée pour inciter les Hutus à considérer les Tutsis comme des
cafards envahisseurs qui voudraient conquérir le pays. La situation s’est détériorée quand le parti
MDR s’est scindé en deux factions rivales dont celle dite Power présidée par Théodore Gakuba au
niveau communal. Gakuba était originaire du secteur Nyabinyenga. Il a été à l’origine de grandes
hostilités à l’encontre des Tutsis. A part les réactions provocatrices et démoralisantes à l’endroit des
Tutsis, aucun autre acte de méchanceté durant la période allant de la guerre d’octobre jusqu’à la mort
de Habyarimana n’avait été dirigé à leur encontre.

L’appel à la violence contre les Tutsis

Quelques jours après la mort de Habyarimana, la population originaire de Kabalima qui résidait à
Kigali, accompagnée de voisins d’autres régions ont commencé à arriver progressivement dans notre
cellule. Parmi eux se trouvaient quelques Tutsis qui avaient pu se faufiler dans la marée de déplacés de
guerre. Tous s’étonnaient du climat de sécurité qui régnait encore entre Hutus et Tutsis à Kabalima.
Théodore Gakuba, président du MDR dans la commune de Murama, se trouvait parmi les arrivants. Il
y avait aussi Esron, fils de Rugirabababiri, secteur Runyengando et Abraham Barisize, ex-conseiller de
Runyengando. Ils ont beaucoup contribué à la détérioration de la situation à Kabalima. Ils ont instauré
une campagne de sensibilisation à l’extermination des Tutsis. Le centre de négoce de Busha a été
désigné comme leur point de rencontre. Ils s’y rassemblaient souvent en si grand nombre de gens
venus de différents coins de la commune. Abraham Barisize se présentait toujours à la boutique de son
fils, Enock Byigiro, pour inciter les Hutus de Kabalima à participer au massacre des Tutsis. Il disait
sans cesse que les jours des Tutsis étaient comptés au bout des doigts.

1
Témoignage recueilli au cachot de Murama, le 4 octobre 2002

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Afin qu’aucun Tutsi ne puisse échapper à la mort, il a proposé que les barrières soient érigées partout
dans la cellule et a donné aux Hutus l’ordre d’empêcher les Tutsis de se rendre aux ruisseaux ou aux
robinets pour s’approvisionner en eau. Il aimait répéter que les Hutus étaient en train de subir des
attaques des enfants tutsis réfugiés dans les années 60.

Les actes de vol à l’encontre des Tutsis ont affermi cet appel à la violation. Des jeunes hommes
interahamwe s’emparaient des boissons et des marchandises des Tutsis au centre de négoce de Busha.
Un policier communal appelé Aphrodis Karemangingo a tenté d’arrêter ces actes de banditisme dans
une réunion organisée en date du 16 avril à Busha. La réunion était ouverte à toute la population et
Aphrodis était aussi membre du comité de la cellule Kabalima. Le bourgmestre Jean-Damascène
Rutiganda qui était présent à la réunion s’est beaucoup opposé au message de paix de Aphrodis
ordonnant plutôt l’intensification de pillage des marchandises et des boutiques appartenant aux Tutsis.
Cette attitude du bourgmestre sortait de l’ordinaire car, au départ, il s’était montré préoccupé par la
sécurité des Tutsis de sa commune. Nous avons finalement conclu qu’il avait cédé aux campagnes de
sensibilisation au génocide diffusées lors des réunions du gouvernement intérimaire d’abatabazi,
organisées à Gitarama. Il s’est rallié à la propagande d’appel aux massacres des Tutsis faite par
Théodore Gakuba.

Kabalima, centre d’asile des Tutsis venus de diverses localités

Même si l’incitation à l’extermination des Tutsis avait débuté dès l’arrivée des déplacés de Kigali, la
population de Kabalima avait maintenu sa solidarité jusqu’à la fin de la troisième semaine du mois
d’avril. Cette situation avait poussé un grand nombre de Tutsis à choisir Kabalima comme un lieu de
refuge sûr. Les premiers mouvements de réfugiés tutsis vers Kabalima date du 18 avril. Dans les trois
jours qui ont suivi, ils affluaient par des centaines. Les uns se sont installés au centre scolaire de
Nkomero, d’autres étaient éparpillés partout au centre de Nkomero. La plupart d’entre eux avaient fui
la préfecture de Gikongoro et étaient des ressortissants des communes avoisinantes de Murama. Il y
avait également tant de réfugiés des secteurs Mucubira, Nyabinyenga et Runyengando. Quelques
réfugiés de Masango y étaient également présents. De toutes les autorités du moment, personne n’est
venue à leur secours. Par contre, en date du 22 avril, Rutiganda en collaboration avec tous les
conseillers des secteurs de Murama et de ses policiers communaux ont rassemblé tous les fuyards sur
le terrain du centre scolaire de Nkomero et les ont obligés à partir pour Nyanza, Ruhango, Gatagara et
Kabgayi sous prétexte d’y trouver des vivres. Ils les ont chassés sans prendre la moindre mesure
d’assurer leur sécurité. Ils voulaient tout simplement les livrer aux mains des interahamwe qui
ravageaient déjà dans les parages. Les réfugiés n’ont pas pu franchir les limites de la commune
Murama, les interahamwe leur ont barré le chemin. Beaucoup sont mort sur-le-champ et d’autres
encore ont rebroussé chemin au bureau communal de Murama afin de mourir sous les yeux des
autorités. En vue de manifester son hostilité envers les réfugiés et surtout pour les terroriser. Rutiganda
a fait exploser une grenade devant la foule. L’action était beaucoup terrifiante ; les réfugiés se sont
dispersés prenant des destinations inconnues mais toujours dans la cellule Kabalima.

Début des agressions ouvertes contre les Tutsis de Kabalima

Pendant la nuit, à la même date, une attaque de miliciens interahamwe de la cellule voisine de
Cyimana a tenté d’envahir certaines familles tutsies à savoir : la famille Esra Rwakana ; la famille
Aminadab Birikunzira ; la famille François Ukwigize et la famille Adiel Ntakirutimana. Ils ont été
repoussés par la population qui était encore solidaire. Les envahisseurs n’ont pas été identifiés car il
faisait nuit.

Le lendemain, à 14 heures, le premier Tutsi a trouvé la mort à Kabalima : Japhet Kayihura, fils de
Onesme Saruhara, originaire de la cellule de Kaburengero. Il a été assassiné par des gendarmes, venus
de Ruhango en compagnie du bourgmestre, derrière les boutiques du centre de négoce de Busha, après
l’avoir trié parmi le groupe de gens capturés sur place et cela sur présentation de leurs cartes
d’identité.

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La victime était un homme d’affaires à Ruhango, venue chercher refuge chez ses membres de famille
qui avaient des boutiques au centre de Busha. Cette action a alors marqué le début du génocide des
Tutsis de Kabalima et d’autres qui y avaient trouvé refuge. Le même jour, à 15 h 30, il y a eu des
pillages de grande envergure du bétail des Tutsis perpétrés par l’alliance des miliciens des cellules ci-
après :

Cellule Cyimana

• Assiel Kabera, emprisonné à la prison centrale de Gitarama ;


• Donat, interné à Murama ;
• Foestus Kibasumba Habimana, dans le cachot de Murama ;
• Jérôme, en refuge ;
• Assiel Murangwa, en refuge ;
• Mucunguye, en refuge ;
• Gatware, en refuge ;
• Assiel, surnommé « Tuza », en prison centrale de Gitarama.

Secteur Runyengando

• Assiel Macumu, prison de Gikondo ou transféré à la prison centrale de Gitarama ;


• Enos Ruberandinda, en refuge ;
• Ukobucyeye, en détention à Murama.

A Kabalima, la bande était composée de beaucoup de miliciens dont le chef était Enock Byigiro, en
exil.

Les malfaiteurs ont d’abord incendié les habitations des Tutsis en vue de les débusquer et les pousser à
quitter leurs domiciles. Les familles ciblées étaient celles de :

• Eline Nyiramafaranga ;
• Ezra Rwakana ;
• Aminadab Birikunzira ;
• Foïbe Nyirabagunga ;
• Samuel Munyengango ;
• Ziripa Nyirahirwa.

Après la fuite des Tutsis, les miliciens se sont offerts l’occasion de piller librement les vaches, dont
celles des familles suivantes :

• Aminadab Birikunzira, deux vaches ;


• Ezra Rwakana, deux vaches ;
• Foïbe Nyirabagunga, deux vaches et deux veaux ;
• Nyirahirwa, deux vaches.

Le petit bétail emporté était en grand nombre de telle sorte qu’il était difficile de l’inventorier. Le
même jour, des malfaiteurs non-identifiés—excepté Joël Nsabimana qui était policier communal,
originaire du secteur Rubona—sont allés saccager les boutiques des Tutsis au centre de négoce de
Busha. Les boutiques envahies appartenaient à Jean-Baptiste Nsengumukiza ; Israël Niyonzima ;
Fidèle Gasigwa ; Vénuste Sindikubwabo ; Gratien Ramanana et Fulgence Munyarubuga.

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Dimanche le 24, les pillages et les destructions de maisons des Tutsis se sont intensifiés dans toute la
cellule. Des interahamwe des cellules Cyimana et Kaburengero s’étaient solidarisés avec une bande de
vagabonds du centre de négoce de Busha, commandée par Enock Byiringiro. Certains de ses acolytes
étaient :

• Munyarubuga, domestique de Enock. Il vit en exil ;


• Fidèle, fils de Karehe, il se trouve à l’étranger ;
• Michel, fils de Maharaliel ;
• Siborurema, il vit à Kigali.

Depuis lors, les pillards ne cessaient de s’emparer de biens des Tutsis tout en orchestrant des
massacres. Tous les biens de grande valeur ont été emportés : des tôles ondulées, des sticks, des
portes, des fenêtres, des tuiles, des meubles et de tous les ustensiles de ménage.

Dans la matinée du 25 avril, les Tutsis ont été massacrés dans toute la cellule. Elie Semanyenzi et un
vieux inconnu ont été tués à l’endroit dénommé Ku Kanunga ( au sommet de Kabalima) par une
attaque venue de la cellule Kaburengero, dirigée par Matthieu Mugema. La même bande, appuyée par
les miliciens de Cyimana a joué un grand rôle dans les tueries des Tutsis qui se trouvaient au centre
scolaire de Nkomero dont Israël Niyonzima, fils de Saruhara ; Fidèle Niyonzima surnommé « Toto » ;
le fils de Saruhara ; Olive, femme de Sindikubwabo ; Olivier fils de Sindikubwabo ; Rurangirwa fils
de Simon Rusatsi ; l’enfant de Rurangirwa ; Nyirabagunga petit-fils de Nyirabagunga ; Adiel
Ntakirutimana et Michel.

Les personnes blessées au cours de cette attaque étaient les suivantes :

• Thérèse Uteyimbabazi ;
• Christine Niyomufasha ;
• Rose ;
• Glorieuse ;
• Liberata Uwizeye ;
• Jeannette Nyirahabineza ;
• Joseph Ngarambe ;
• Jean-Paul Ndikumuhiza ;
• Mukarurangwa.

Un massacre culminant en bas du bureau communal

La journée du 25 avril a été fatidique pour les Tutsis de la cellule Kabalima. Une fouille systématique
de tous les Tutsis de Kabalima et ceux vivant dans les environs s’est ensuivie. L’opération a été
planifiée et dirigée par Jean Damascène Rutiganda. Il a mobilisé ses miliciens surnommés ibigashari
et les a déployés dans toutes les brousses de Busha. Il a contrôlé l’opération avec des interahamwe
venus de Kigali. Il se trouvait aussi avec un certain Max, en refuge, et son chauffeur François. Ils sont
restés à la barrière érigée au centre de négoce de Busha. Les interahamwe leur apportaient des réfugiés
capturés. Vers 10 heures, ils venaient d’attraper environ 80 personnes. Ils les ont directement
conduites un peu à l’écart de la route tout juste à l’endroit où se trouvent actuellement les maisons de
la police nationale, en bas du bureau communal de Murama. La milice de Théodore Gakuba, venue de
secteurs Cyabakamyi, Runyengando et Nyabinyenga, s’est ralliée aux assaillants de Rutiganda. Sous
l’ordre de ce dernier, tous les capturés ont été exécutés à coups de matraques, grenades, machettes et
gourdins. Personne n’a pu échapper au massacre. Les victimes venaient de passer une semaine en
Kabalima. La plupart d’entre elles étaient originaires de la commune Murama, dans les secteurs de
Mucubira et Nyabinyenga. D’autres victimes avaient fui la commune Masango et les communes
environnantes de la préfecture de Gikongoro telles que Musange et Muko.

9
Parmi leurs bourreaux, on peut citer Evariste Malizamunda, originaire du secteur Runyengando,
détenu à la prison centrale de Gitarama ; Léopold Semunyinya, en exil ; Innocent, emprisonné à
Gitarama.

Depuis ce jour, les massacres se sont poursuivis sans trêve. Beaucoup de cadavres étaient dévorés par
des charognards. Les Tutsis de Kabalima se regroupaient sur trois collines. Sur chaque colline, il y
avait quelqu’un chargé de mettre les Tutsis dans le collimateur afin de faciliter la tâche aux miliciens
venus de l’extérieur pour les exterminer. Deux bandes ont massivement participé à l’extermination des
Tutsis : la milice de la cellule de Kaburengero, dirigée par Matthieu Mugema et celle de la cellule de
Cyimana, commandée par Denys Hitimana, écroué au cachot de Murama. Ils collaboraient étroitement
avec Augustin Nshimiyimana qui dirigeait les massacres au sommet de la colline de Nkomero ; Enos
Sibomana, chef de tueries à l’endroit dit Ku Rutare et Justin Havugimana, responsable des tueries dans
la localité de Gatare.

Cette alliance des interahamwe de Kabalima avec ceux d’autres régions était à la base de la mort d’un
nombre important de Tutsis. Au début du mois de mai, les nommés Byigire et Munyampundu se sont
rendus dans la famille de Kinyogote. Ils y ont rassemblé neuf membres de cette famille et les ont
emmenés à l’abreuvoir des vaches de Kabalima. Arrivés là-bas, ils ont donné le signal à la foule
d’interahamwe de Kabalima, Kaburengero, Cyimana et Nyakabungo au moyen de coups de sifflet. Ils
les ont aussitôt massacrés à coups de massues et de machettes. Peu de jours après, dans la localité de
Ku Rutare, les interahamwe ont tué et entassé une dizaine de Tutsis dans une rigole en dessous du
domicile de Kalisa. Parmi les victimes figuraient : Mukantabana et ses deux enfants ; Bernadette et ses
deux enfants ; Donatille ; Sara et ses deux enfants et Zabulon. Vénuste fils de Ndihano, incarcéré à la
prison centrale de Gitarama et Siborurema, venu de Kigali et originaire de Runyengando, ont fait
partie du groupe d’auteurs de cet assassinat.

Dimanche, le 14 mai, une attaque formée de gens de Nyakabungo a tué Mutabazi ; Narcisse ; Patricia
Mukarushema et sa belle-fille Marie Samedi qui était enceinte. Ils ont été exécutés par : Denys
Nyarwinshi, détenu à la prison centrale de Gitarama ; Israël Ruhakana, incarcéré à Gitarama ; Japhet
Hategekimana et Assoumani, internés à la maison de rééducation de Gitarama.

Le 23 mai, des membres de la belle-famille de Mashilingi ont été assassinés sous l’ordre du
bourgmestre. L’histoire est racontée par Thamar Nyirahabimana, épouse de Mashilingi. Elle déclare :

En date du 23 mai, une attaque conduite par Rutiganda et ses acolytes dont :

• Le brigadier Enock Habimana, interné à Gitarama ;


• Enock Kamananga, incarcéré à Gitarama ;
• Philibert Nsengamungu, prison centrale de Gitarama ;
• Chadrack, fils de Masirikande, en exil ;
• François, fils de Ryivuze, à l’étranger.

Ils ont envahi notre habitation, située au centre de Busha. Rutiganda était entouré de sa milice. Il s’est
présenté le premier devant la porte. Par le coup de sifflet, il nous a obligés de leur ouvrir la porte tout en
menaçant d’incendier directement notre maison en cas d’hésitation. Effrayés, nous avons obéi. Il a
aussitôt ordonné à ses miliciens de fouiller toutes les chambres. Ils y ont délogé huit membres de ma
famille : Damalice Kabanyana, très âgée ; Innocent Habimana ; Agathe Kubwimana ; Eugène
Ngarambe ; Musonera ; Assiel ; Jérémie ; Kalimutwa, fils de Musoni, et Kalimutwa. Ils les ont
regroupés devant la véranda de notre maison. Rutiganda m’a menacée en disant que c’était déplorable
de voir une inyenzi accorder refuge à ses frères. En guise de châtiment, il m’a demandé de les tuer.
Angoissée, j’ai répondu par la négative. Un milicien appelé Sarathiel m’a roué des coups de bâton tout
en m’emmenant dans la maison. Ils se sont mis aussitôt à l’exécution des capturés. Certaines victimes
ont été fusillées, d’autres ont reçu des coups de marteau et de gourdin. Après leur sale besogne, ils nous
ont ravi une somme de 360,320 francs rwandais.

10
Les personnes rencontrées dans le cadre de cette recherche affirment qu’il est difficile de préciser le
nombre exact de victimes tombées dans la cellule Kabalima. Les interahamwe menaient des opérations
jour et nuit. Les Tutsis, retranchés dans leur cachette, ne pouvaient pas tout observer. Il faut aussi
remarquer que la cellule Kabalima était devenue le lieu de la mort des gens qui venaient de tous les
coins en quête de refuge. Rutiganda n’avait plus de pitié à qui que ce soit. Le cas le plus connu est
celui d’un homme tutsi, qui était son compagnon de classe. Il s’était caché chez un Hutu appelé
Shimiti. Il lui a demandé de l’aider à trouver Rutiganda, son ancien collègue de classe. Shimiti l’a
découragé car il savait que celui-là était devenu un génocidaire. Mais l’homme a insisté soi disant qu’il
ne pouvait pas lui faire du mal. Arrivé chez Rutiganda, ils se sont salués. Rutiganda lui a proposé de
lui offrir de la bière au centre de négoce de Busha. Quelques minutes plus tard, il l’a personnellement
fusillé. Des cas similaires ont été constatés dans divers endroits. On a pu voir des Tutsis livrés à la
mort par leurs anciens amis. Par exemple, Apollinaire Ndahimana a livré son hôte aux malfaiteurs de
Busha, dont Sebudandi, originaire de Cyimana.

L’établissement de la liste des victimes dans la juridiction gacaca de Kabalima a abouti aux
renseignements suivants :

• 125 victimes, originaires de Kabalima, tuées dans la cellule ;


• 41 victimes, originaires de Kabalima, tombées en dehors de la cellule ;
• 104, non-résidents de Kabalima, tués à Kabalima.

Tuer tous les Tutsis et dénombrer leurs biens

Nos interlocuteurs nous ont déclaré qu’André Gatera, conseiller de Nkomero avait dirigé une réunion
au centre de Busha, près du robinet public en vue de mettre en place un comité qui avait deux
objectifs : veiller à ce qu’aucun Tutsi ne puisse survivre et encaisser de l’argent provenant des biens
de victimes. Toutefois, les interviewés n'ont pas voulu révéler les membres du comité alléguant qu’ils
n’ont jamais participé à cette réunion. Mais la vraie raison serait la présence dans ce comité de
Aimable Muzirakugisha, époux de Jeanne d’Arc Mukeshimana, conseillère actuelle de Nkomero. Ils
reconnaissent que le comité n’a pas pu atteindre son deuxième objectif étant donné que tous les biens
des Tutsis avaient été complètement détruits et pillés avant sa mise en place, excepté leurs parcelles.

La chasse aux Tutsis se faisait même pendant la nuit à l’aide de chiens et de torches. La cellule
Kabalima a connu deux barrières. Elles ont été installées au cours de la troisième semaine du mois
d’avril. La première barrière a été placée au centre de Busha sous l’ordre de Rutiganda. Son contrôle
était assuré par les policiers communaux. Le chef de la barrière était le brigadier Enock. Les victimes
connues sont : Ephrem Habimana alias « Radio » ; Mathias fils de Serubyogo et son épouse ; ainsi que
trois victimes non-identifiées. La deuxième barrière a été érigée près de l’église de Nkomero, entre la
cellule Kabalima et celle de Nyakabungo. Aucune victime n’est tombée à cette barrière.

Le viol de filles et de femmes tutsies dans la cellule de Kabalima a eu lieu. Il y a une victime de viol
qui a été tuée sur-le-champ. Elle a été violée par les miliciens de la cellule Cyimana :

• Uwamahoro Seth. Il a été réintégré l’APR après le génocide mais actuellement, il a été démobilisé
et réside probablement à Kigali-Muhima ;
• Zachée, militaire de l’APR ;
• Jotham, en cachot de Murama ;
• Habirora, en exil ;
• Assiel alias « Toto », emprisonné à la prison centrale de Gitarama ;
• Fidèle, incarcéré à la prison centrale de Gitarama.

Dans la cellule Kabalima, il y avait chaque jeudi de la semaine une réunion organisée par les
planificateurs du génocide de Murama.

11
C’était l’occasion de faire le bilan du travail accompli et de donner de nouvelles directives aux
miliciens. Parmi ceux qui se présentaient souvent à la réunion, nous pouvons citer :

• Jean Damascène Rutiganda, bourgmestre ;


• Vénuste Gasigwa, enseignant et ex-bourgmestre de Murama, secteur Nkomero, il est interné à
Gitarama ;
• Anatole Ndungutse, enseignant, président du MRND, secteur Bweramana, en détention à
Murama ;
• Martin Kayigamba, enseignant, secteur Joma, en détention à la prison centrale de Gitarama ;
• Ephron Ndayisaba, secteur Nkomero, décédé ;
• François Mbaraga, secteur Nkomero, en exil ;
• Théodore Gakuba, président du MDR, secteur de Nyabinyenga, à l’étranger ;
• André Gatera, conseiller de Nkomero.

S’agissant des grands génocidaires, la population mentionne les personnes suivantes :

• Jean Damascène Rutiganda, auteur et planificateur du génocide et formateur d’une milice


locale connue sous la dénominatin de « ibigashari »;
• Théodore Gakuba, président du MDR dans la commune, propagandiste de la haine ethnique et
incitateur à commettre le génocide, meneur d’attaques ;
• André Gatera, conseiller de Nkomero, organisateur des réunions préparant les massacres ;
• Chadrack, fils de Masirikande, compagnon inséparable de Rutiganda ;
• Mathias Mugema, meneur d’attaques ;
• Enock Habimana : brigadier communal, auteur de nombreuses tueries.

Ce témoignage a été fourni par :

• Aimable Muzirakugisha, président des juridictions gacaca en district de Kabagali ;


• Jeanne d’Arc Mukeshimana, épouse d’Aimable, conseillère de secteur Nkomero ;
• Thamar Nyirahabimana, épouse de Mashilingi, rescapée ;
• Belia Mukamana, rescapée ;
• Béatrice Mukamunana, paysanne ;
• Belia Nyiragwiza, paysanne ;
• Mathilde, paysanne ;
• Jean Pierre Kubwimana, paysan ;
• Béatrice Mukantagara, rescapée.2

2
Témoignage recueilli à Kabalima, le 14 octobre 2002.

12
2.2 Cellule Cyimana

a) Les détenus de Murama

Avant la mort de Habyarimana, les Tutsis et les Hutus de Murama vivaient en harmonie. Les deux
groupes s’entraidaient mutuellement et portaient secours à ceux qui étaient dans le besoin. Après la
mort du président Habyarimana, la situation était relativement calme sauf que la RTLM incitait les
Hutus à exterminer les Tutsis. En dépit de toutes ces paroles haineuses émises par cette fameuse radio,
la population est restée sereine. Cependant, un vendredi soir ce climat d’entente a brusquement changé
suite à l’arrivée massive des fuyards en provenance de Kigali. Ces derniers, qui, pour la plupart,
étaient natifs de Nkomero nous blâmaient et disaient que nous n’avions rien fait. Ils se sont alors
installés dans leurs familles respectives.

Entre le 20 avril et 22 avril 1994, dans la soirée, les maisons ont été brûlées dans le secteur
Runyengando. Nous n’apercevions que des ruines fumantes et des maisons calcinées. C’est un secteur
frontalier avec notre cellule Cyimana. Le 23, entre 12 heures et 13 heures, les gens de Runyengando
ont tué un commerçant tutsi, Evariste Rusanganwa. Jotham Nzabandora nous raconte qu’il était
présent lors de son exécution. Il a été tué à coups de serpette et de machette par Jotham Mutaganda,
fils de Karehe, en exil au Congo et Gaspard Habamenshi, incarcéré à la prison de Gitarama.

Esron Nzarubara était un commerçant de Kigali. C’est bien lui qui planifiait le massacre dans ce
secteur voisin. Les Tutsis et les Hutus en provenance de Gikongoro qui se réfugiaient à la commune
s’étaient retrouvés dépouillés de leurs vaches sur les ordres donnés par Esron. La population les ont
abattues et mangées. D’ailleurs, Esron était devenu boucher de la place en cette période et vendait un
kilo de viande à 30 francs. Le prix de 30 francs le kilo était un prix dérisoire. Feston Habimana déclare
qu’il en a acheté deux kilos à ce prix.

Ces fuyards provenaient de la cellule Kirehe située au sud de Cyimana. Une fois dépouillés, ils ont
poursuivi leur chemin en direction de Nyanza. Esron était aidé par d’autres gens de Kigali parmi
lesquels figuraient : Kinyoni, Charles Karomba et Gaca, tous ont fui vers le Congo. Nous nous
rappelons que le même jour, les gendarmes venus de Nyanza sont arrivés chez nous à la poursuite de
Dion Ndatsikira, originaire de Gitwe. Il a pu les échapper de justesse. Ne l’ayant pas attrapé, ils ont
abattu Japhet Kayihura sur-le-champ à ce centre de Nkomero. Celui-ci était commerçant à Ruhango.
Israël Nsengiyumva révèle que ces gendarmes étaient avec le bourgmestre.

Pour mettre en exécution le plan de tuer les Tutsis, le conseiller de Nkomero, André Gatera, a
convoqué une réunion dans notre cellule. Au cours de cette dernière, il a démis de leurs fonctions les
personnes ci-après :

• Dyna Mukarwego, responsable de la cellule et partisane du MRND ;


• Samson Nkundanyirazo, membre de la cellule et partisan du MRND ;
• Israël Nsengiyumva, membre de la cellule et partisan du PL.

Dans son allocution, le conseiller a signifié à la population que ces autorités de base étaient les
complices des inyenzi, et de ce fait, ils n’étaient plus à la hauteur de leur tâche. Il leur a signifié que le
problème des Tutsis allait être résolu. Pour cela, d’autres autorités ont été désignées, à savoir Denis
Hitimana, responsable de la cellule et partisan du MDR et Obed Habiyaremye, vice-responsable de la
cellule et partisan du MDR. Le choix de ces nouvelles autorités n’était pas le fruit du hasard. Gatera
était président du MDR au niveau de la commune de Murama. Auparavant, il se réclamait du MRND,
mais, suite au meeting tenu par le Premier ministre Dismas Nsengiyaremye en mars 1993, il a
immédiatement opté pour le MDR power. Des gens qui participaient aux attaques scandaient le slogan
du MDR power et se réclamaient de ce parti.

Deux personnalités de grand renom ont sérieusement encouragé la population à décimer les Tutsis :
Jean Pierre Habirora et Chadrack Nyirimbibi.

13
Ces deux individus étaient venus de Kigali et escortaient le bourgmestre Rutiganda. Ils détenaient des
armes. Ce sont eux qui nous ont ordonné de faire des patrouilles prétendant que les inyenzi étaient
dangereux. Ils travaillaient en étroite collaboration avec le conseiller Gatera. Ce trio était aidé par
Rutiganda qui ne se séparait jamais de son fusil. Chadrack et Pierre étaient considérés comme les
émissaires de Rutiganda et Gatera dans notre cellule. Deux familles tutsies de la cellule étaient notre
cible : celles de Gérard Mutangana et de Jérôme Habimana. Les deux hommes ont survécu.

Notre première attaque était conduite par Pierre Habirora. Nous nous sommes assemblés pour nous
diriger en cellule Gisuma où s’étaient réfugiés les Tutsis. L’objectif principal était d’aller piller leurs
vaches et de les tuer par la suite.

Lorsque nous nous apprêtions à partir, une autre attaque est survenue de la cellule Kaburengero,
traversa notre cellule sous le commandement de Mathias Mugema et Semutwa Rwigema. Ils
acheminaient seize Tutsis à la commune parmi lesquels figuraient de petits enfants. Nous sommes
descendus ensemble jusqu’à la bifurcation du centre de Nkomero où nous avons rencontré Rutiganda.
Il était adossé contre un véhicule de marque Suzuki avec deux hommes avec lesquels il était en train
de converser. Nous l’avons approché et lui avons dit que nous amenions ces Tutsis à la commune.
Rutiganda nous a dit d’aller immédiatement les tuer. Sitôt dit, sitôt fait. Nous les avons conduits
jusqu’à l’école primaire de Kabalima où ils ont été exécutés. Nous les avons exécutés au moyen des
bâtons et des gourdins. Obed Habiyaremye observait ce malheureux scénario et se trouvait près de
Rutiganda quand il leur ordonnait de les conduire au lieu de leur supplice. Nous les avions enterrés là ;
actuellement, ils ont été déterrés et inhumés en dignité dans la maison du mémorial de génocide. Les
Tutsis tués à l’école primaire dont nous nous souvenons sont :

• Olive et son fils ;


• Adiel Ntakirutimana ;
• Phoèbe Nyirabagunga ;
• Niyonzima ;
• Fidèle alias «Toto» ;
• Michel Munyangaju.

Les rescapés de ce massacre sont :

• Thérèse Uteyimbabazi et ses deux enfants, elle réside en cellule Kabalima ;


• Ngarambe, fils de Rwakana, il réside aussi en cellule Kabalima ;
• Les enfants de Semanyenzi. Ce dernier a été tué par Joram Mucunguye.

Les personnes décédées dans notre cellule provenaient d’autres cellules :

• Azaria Bakorahe, originaire de Gitwe. Il était greffier au parquet de Gitarama et a été tué par
Antoine Nyagirende, décédé, et Evariste Ntivuguruzwa, en exil ;
• Musafiri, tué par François Hategekimana, emprisonné à Murama ;
• Jean-Paul Bigirimana tué par Samuel Butusa ;
• Deux personnes inconnues tuées par Aaron Habyarimana, décédé, et Habamenshi, emprisonné
à Murama.

Selon les prisonniers, le génocide a été possible grâce à l’agent recenseur de la commune prénommé
Léobald et Innocent Gakwerere qui dressaient la liste des Tutsis de la commune. Ils vérifiaient leurs
fiches de recensement ; les noms étaient ensuite donnés aux autorités communales. Le conseiller
Gatera participait à l’action ; il est récemment décédé. Dans notre cellule, il y avait une seule barrière
gardée par le responsable de la cellule, Denis Hitimana. Ce dernier affirme que des militaires avaient
installé une arme lourde dans sa cellule et lui avaient obligé d’ériger une barrière près de leur position.
Aucune personne n’a été tuée à cette barrière, déclare-t-il, et certains Tutsis ont survécu au massacre
car ils étaient cachés par leurs voisins.

14
Les armes que nous avons utilisées pendant le génocide sont : les bâtons, les gourdins, les massues, les
machettes, les serpettes, les haches etc. Nous nous sommes réfugiés à Gikongoro vers la fin du mois
de mai puisque les inkotanyi venaient de déloger les ex-FAR positionnées à Murama.

Pour ce qui est des biens pillés, dès notre retour du Zaïre, certaines choses ont été restitués à leurs
propriétaires. Il s’agissait pour la plupart des tôles, des tuiles, des portes ou fenêtres métalliques et
même certains meubles qui étaient encore à notre disposition. La destruction des maisons n’était pas
systématique car nous ne cherchions que ces biens décrits ci-dessus. On peut facilement reconnaître
que tel Tutsi habitait ici ou là. Toutefois, les récoltes—maniocs et patates douce en maturité—étaient
ravagées et emportées par presque tous ceux qui connaissaient les champs des Tutsis.

Certains d’entre nous, avant d’être emprisonnés, avaient déjà payé les vaches qu’ils avaient mangées
pendant le génocide.

En ce qui concerne les cas de viol, nous n’en savons rien car cette pratique se faisait dans la
clandestinité.3

b) Les survivants du génocide et autres témoins

Après la mort du président Habyarimana, nous n’avons pas éprouvé directement de problème. La
population est restée calme surtout que les autorités communales ont continué à vaquer à leurs
occupations comme à l’accoutumée. Une semaine après, la famille de Marthe Niyitegeka—une
rescapée—a appris que leur grand frère qui résidait à Kigali venait d’être tué par les interahamwe.
Tout de même, elles n’avaient pas peur et pensaient que les tueries allaient se limiter seulement à
Kigali. Et d’ailleurs, les Tutsis et les Hutus d’ici vivaient comme des frères, la preuve en est qu’il y
avait beaucoup de métissage entre ces deux ethnies. L’hypothèse comme quoi les Hutus pouvaient tuer
les Tutsis était écartée.

La situation nous a paru confuse lorsque nos membres de famille sont venus en masse de Gikongoro.
Ils nous racontaient comment leurs maisons avaient été brûlées ainsi que leur bétail emporté. Nous
avons immédiatement compris que nous risquions de subir le même sort qu’eux. Mais jusque là, la
situation sécuritaire dans notre commune était relativement bonne et les réfugiés de Gikongoro avaient
trouvé asile dans les locaux de l’école primaire de Nkomero. Quelques jours après, les réfugiés de
Kigali sont arrivés en grand nombre ici dans leur commune d’origine de Murama. Leur présence a
bouleversé le climat qui existait au sein de la population.

Ils décrivaient aux habitants de Murama et en l’occurrence à ceux de notre cellule comment la guerre
faisait rage à Kigali et que les inkotanyi étaient non seulement en train de tuer les Hutus mais
également de les pourchasser partout où ils se trouveraient ; une des raisons qui expliquait leur fuite de
Kigali. Certains Hutus ont reçu cette nouvelle comme vraisemblable ; d’autres encore, l’ont accueillie
avec scepticisme car les autorités ne s’étaient pas encore prononcées. La situation est devenue
catastrophique en date du 22 avril quand nous avons appris que les gens du secteur Runyengando
venaient de tuer Azarias Ruhago et de brûler ses maisons. Ses vaches ont été abattues et mangées par
cette attaque. Azarias était le papa de Marthe Niyitegeka. Ce jour-là, elle se trouvait en cellule
Gisuma. Ayant appris cette mauvaise nouvelle, elle s’est réfugiée chez son grand-frère en cellule
Cyimana.

Le 23 avril, samedi, aux environs de 14 heures, nous avons aperçu des flammes ainsi que des ruines
fumantes dans la cellule Nzuki. Nous étions dans la profonde stupeur et dans le désarroi. Le même
jour, les criminels de notre cellule ont incendié les maisons de Peruzzi Nyiraminani et celle de Gérard
Mutangana. Tous les Hutus ne soutenaient pas cette barbarie jusqu’à ce stade du moins, car les voisins
hutus étaient venus nous aider à éteindre le feu.

3
Témoignage recueilli au cachot de Murama, le 4 octobre 2002.

15
C’était l’œuvre de la bande dirigée par Jean-Pierre Habirora et Chadrack Nyirimbibi. Ces deux
hommes étaient parmi ceux qui avaient fui Kigali. Ils possédaient des armes à feu.

Ces gens sifflaient et s’étaient habillés de feuilles de banane. On dirait qu’ils étaient possédés par les
mauvais esprits. Les tueries ont alors commencé ce jour par la mort de Japhet Kayihura. On nous a
appris qu’il a été tué par les militaires de Nyanza. Dans la cellule Cyimana, trois familles étaient la
cible des attaques :

• La famille de Gérard Mutangana ;


• La famille de Jérôme Habimana ;
• La famille de Peruzzi Nyiraminani.

Le dimanche, les attaques se sont poursuivies. La bande de malfaiteurs de notre cellule a lancé des
attaques dans d’autres cellules avoisinantes comme à Kabalima et à Gisuma. Pendant ce temps, nous
passions la journée dans la bananeraie ou dans le champ de sorgho. La nuit, nous rentrions à la maison
pour préparer de quoi manger. Marthe et sa belle sœur Madeleine déclarent :

Pour pouvoir dormir à la maison, nous devions donner de l’argent au responsable, Denis Hitimana. Il
est incarcéré au cachot communal de Murama. Après deux ou trois jours, Hitimana revenait la nuit pour
nous rançonner et nous rassurait que les gens qui faisaient les rondes disaient qu’il n’existait plus de
Tutsis dans la cellule. Nous lui avons donné le dernier sou qui nous restait deux jours avant que les
inkotanyi n’arrivent en commune Murama. Quand ces derniers sont arrivés dans Murama, nous avons
regagné la zone qu’ils contrôlaient.

Avant les tueries, le conseiller André Gatera avait présidé une réunion dans la cellule. La réunion avait
pour but d’élire un comité de sécurité et de limoger les responsables défaillants. La responsable de la
cellule, Dyna Mukarwego, a été limogée et remplacée par Denis Hitimana. On nous avait aussi
informé qu’au cours de cette réunion, Samson Nkundanyirazo et Israël Nsengiyumva avaient été
remplacés par Obed Habiyaremye. Celui-ci se trouve au cachot de Murama. Hitimana montait une
barrière dans sa cellule et s’y trouvait souvent. Etant donné qu’il était responsable de la cellule, nous
pensons que cette barrière était érigée pour chercher les Tutsis qui pourraient y passer. C’est sûr qu’il
collaborait avec les autorités de la commune à qui il donnait des rapports d’après ce que l’on nous a
relaté. Le conseiller lui rendait souvent visite. Habirora et Nyirimbibi, deux criminels de la cellule qui
étaient venus de Kigali, étaient également les acolytes de Rutiganda. Ce qui montre clairement que les
autorités de base jusqu’aux échelons de la commune, travaillaient en étroite collaboration. Au fait,
toutes les instances étatiques s’y étaient impliquées d’une manière ou d’une autre. Pour illustrer ce que
nous venons de dire, lorsque les maisons ont été incendiées par la bande de Habirora et Nyirimbibi, les
autorités administratives et la force de l’ordre ont gardé silence. En se taisant, il les approuvait
indirectement.

De façon générale, les maisons de victimes ont été détruites en partie. Les tôles et les tuiles étaient
emportées en premier lieu. Toutefois, quelques maisons sont restées intactes de telle sorte que l’on
peut facilement reconnaître les lieux où habitaient les Tutsis. Les génocidaires accaparaient des
vaches, des chèvres, des moutons, même des poules. Les meubles qui se trouvaient dans les maisons
étaient pillés ainsi que les biens de valeur. Les récoltes qui se trouvaient sur les collines ou celles qui
étaient en maturité, étaient emportées par presque tous les habitants de la cellule.

Aucun Tutsi vivant dans la cellule n’y est décédé. Les personnes tuées dans la cellule provenaient
d’ailleurs. Nous ne savons pas exactement les lieux de leur exécution. Cependant, on raconte qu’elles
avaient été tuées dans des endroits différents. L’assemblée générale de la juridiction gacaca de la
cellule en a dénombré sept personnes.

Les cas des viols de jeunes filles et des femmes se sont produits dans notre cellule. Les tueurs
commettaient leurs forfaits pendant la nuit et se déguisaient en portant des feuilles de bananiers.

16
De ceux qui prenaient les femmes par force, nous pouvons citer :

• Obed Habiyaremye, il est détenu au cachot communal de Murama ;


• Karangwa et son fils Rurangwa, nous ne connaissons pas les traces de leur lieu de refuge ;
• Zigama, il serait probablement en exil ;
• Safari, fils de Sempara, il serait emprisonné à Kigali ;
• Charles Karomba, nous ne connaissons pas ses traces ;
• Edouard, fils de Nassan Girukwayo, il a fui le pays ;
• Firoti, fils de Nkerabigwi, nous n’avons pas de ses nouvelles.4

2.3 Cellule Nzuki

a) Les détenus de Murama

Au départ, le conseiller de Nkomero, André Gatera est venu dans notre cellule organiser la nomination
de cinq personnes qui devaient diriger les massacres. Il disait que les cinq personnes allaient former le
comité de sécurité. La réunion s’est tenue au petit marché de Nzuki. Certains d’entre nous y étaient
présents. Les personnes désignées ont été :

• Jonathan Kayibanda, planton au bureau communal de Murama (il fait partie des détenus
rencontrés),
• Isaac Kilindiro, décédé au cachot de Murama ; il travaillait au garage de son grand frère
Gratien Buzizi à Kicukiro, Kigali ;
• Jean Senkubana, il a fui le pays ;
• Isidore Kayibanda, nommé président de ce comité. Il résidait auparavant à Kigali où il
n’avait pas d’emploi précis. Il a fui le pays ;
• Jérôme Twahirwa, en exil. Il vivait à Kigali mais on ne savait pas non plus son occupation
là-bas.

Ce comité était pour la plupart composé d’hommes originaires de chez nous mais résidants à Kigali.
Ils ont étroitement collaboré avec d’autres personnes originaires de Nzuki et de cellules voisines qui
résidaient aussi à Kigali, tels que Jotham Nzabandora de Cyimana et son petit frère Habirora ; Charles,
fils de Musirika du secteur Runyengando. On voyait que ce groupe était au courant du génocide et
nous disait qu’à Kigali, le travail était presque fini au moment où nous restions les bras croisés.

Le vendredi, nous pensons que c’était le 22 avril, ledit comité accompagné de quelques paysans ont
envahi dans la soirée la maison d’un homme appelé Augustin Rusagara pour piller ses vaches. Sa
femme Marcelline peut en témoigner, elle vit toujours à Nzuki, près du robinet, mais son mari a été
tué. Le lendemain, au début de l’après-midi, la même bande de malfaiteurs a attaqué le secteur de
Runyengando frontalier avec notre cellule et y ont tué un Tutsi, Emmanuel Rusanganwa, qui s’y était
réfugié. Elle est rentrée à Nzuki où elle a brûlé des maisons des Tutsis, à savoir :

• André Kanywabahizi, il a été tué par la suite ;


• Léopold Kamananga, il a survécu au génocide et réside actuellement à Nzuki ;
• François Musoni, mort pendant le génocide ;
• Mathias Mugemana, mort aussi durant le génocide.

La bande connaissait bien leurs habitations et n’avait pas besoin d’un éclaireur. La majorité de Hutus
de notre cellule ne réalisaient pas ce qui se passait ; certains se rejoignaient même aux familles des
Tutsis dont les maisons étaient incendiées pour les aider à éteindre le feu. La panique était donc
généralisée et pendant la nuit, presque toutes les familles tutsies ainsi que quelques Hutus se cachaient

4
Témoignage recueilli à Cyimana, le 14 octobre 2002.

17
dans les plantations de sorgho craignant que les massacres qui embrasaient déjà le secteur voisin de
Runyengando ne leur arrivent.

Le dimanche, le groupe a continué ses attaques ; elle a envahi la cellule voisine de Kigarama pour
détruire la maison d’un Tutsi appelé Uzia Mbanguza, rangé parmi les riches de la région. Il avait une
maison solide bien équipée avec portes et fenêtres métalliques. Outre sa maison, il avait aussi un
troupeau de vaches. Tous ces biens ont été spoliés. Ce qui était clair jusque là, c’est la complicité qui
existait entre les bandes de tueurs à la tête de chaque cellule ; elles se donnaient mutuellement des
renforts d’autant plus que c’était en grande partie des personnes qui vivaient à Kigali mais originaires
de Murama. De retour de Kigarama, la bande a croisé deux hommes tutsis, résidants à Masango, qui
fuyaient les massacres. Elle les a d’abord arrêtés, puis les a beaucoup bastonnés et l’un de ces deux
hommes est mort sur-le-champ. Il a été enterré par Yusto Hategekimana, en détention à Murama (il
fait partie des détenus interviewés pour la reconstitution de cette histoire).

Le soir du même jour, les rondes nocturnes ont été installées dans toute la cellule Nzuki. Leur
supervision était assurée par Jean Senkubana. Elles étaient montées uniquement par des Hutus, les
Tutsis se trouvant en cachette. Le chef nous avait demandé de traquer les inyenzi, c’est-à-dire tous les
Tutsis de la cellule. Il avait précisé que les patrouilles devaient débuter à 19 heures et demie et se
terminer au petit matin mais que pour des raisons concertées, certaines personnes pourraient être
libérées en vue d’aller se reposer à partir de 23 heures et demie. Au total, il y avait cinq rondes dans
notre cellule, à savoir :

• Mu Gisoro , commandée par Isidore Kayibanda et Jean Senkubana ;


• Ku Rupango, conduite par Jonathan Kayibanda et Jérôme Twahirwa ;
• Ku Kamabuye, dirigée par Dismas Twagirayezu (il fait partie des détenus interrogés pour
reconstruire cette histoire et explique qu’il a été désigné par le conseiller André Gatera) ;
• Ku Karubiha, contrôlée par Isaac Kilindiro ;
• Ku Kamwimuka, dirigée par Cylidion Ntivuguruzwa, il a fui le pays.

Les Tutsis attrapés lors des rondes étaient vite tués. C’est ainsi que le nommé Fidèle Munyarurembo
est tombé sur la ronde de Ku rupangu où il a été tué le premier. Il a été assassiné par Jérôme Twahirwa
et Nsanzurwimo alias « Mapike » et son corps a été jeté dans la forêt de chez Kamananga.
(Information livrée par Sylvestre Makombe, un de détenus qui était présent).

Sa mort a suivi celle de son petit frère Gaspald Rubayiza livré aux tueurs par le conseiller comme le
déclarent Félicien Bikerinka et Albert Ndahayo, deux détenus rencontrés dans le cadre de cette
enquête. Ils affirment avoir pris part à la mort de la victime et ont été aidés par Michel Twagirimana
qui a fui le pays. La victime boitait et était un simple paysan. Elle a été tuée à coups de massues. Le
lendemain de l’installation de rondes, la chasse aux Tutsis s’est officiellement déroulée à travers toute
la cellule. Nous sommes allés débusquer les Tutsis qui se cachaient par-ici, par-là dans des plantations
de sorghos, de bananiers ou dans la brousse. Les chefs de rondes nous disaient que quiconque
refuserait de participer au génocide, un rapport comme quoi il était partisan du FPR allait être fait sur
son cas et transmis à Rutiganda. Celui-ci était craint de tout le monde pendant le génocide et d’ailleurs
il était passé dans notre cellule menacer les Hutus. Il disait que celui qu’il allait encore trouver
marcher main vide sans massue pour assommer les Tutsis, le verrait. Dismas Twagirayezu fait partie
du groupe que le bourgmestre avait menacé. Ce dernier fréquentait souvent la cellule Nzuki durant le
génocide surtout qu’elle était frontalière de la cellule Kabalima où se trouvait son habitation.

Le taux de participation aux rondes nocturnes était élevé. Sur les 23 détenus ressortissants de Nzuki
que nous avons interrogés dans le cadre de cette enquête, quatre seulement d’entre eux n’y ont pas
participé.

Nombre des personnes ont trouvé la mort chez elles et leurs corps ont été jetés dans les fosses anti-
érosives qu’elles avaient creusées dans leurs bananeraies pour les protéger contre l’érosion.

18
On les mettait dedans puis on faisait descendre le talus sur elles car, selon les interlocuteurs « personne
n’avait pitié d’elles ». Toutefois, il y en a qui ont été jetées dans des w.c. Par exemple dans la toilette
de chez André Kanywabahizi, six cadavres y ont été jetés :

• André Kanywabahizi ;
• Mahariel Ngendahayo ;
• Eliphase Ndakaza ;
• Léonard Ntagungira ;
• Noé Munyandekwe ;
• Jérôme Seruvumba.

Tous étaient des adultes. Nous leur avons roué des coups de bâton jusqu’à en succomber. Il y aurait
environ une quarantaine de Tutsis tués pendant le génocide à Nzuki. Les autres Tutsis de Nzuki sont
tombés en dehors de la cellule où ils s’étaient rendus en quête de refuge. L’endroit où beaucoup de
Tutsis ont trouvé la mort est chez Claver Kadida : onze personnes y ont été tuées.

Le comité de sécurité rassemblait tout le butin et leur revenait la meilleure part tels que les vaches, les
chèvres, les moutons et autres choses de valeur. C’est le comité qui ordonnait à la population d’aller
récolter les cultures des victimes abandonnées notamment leurs bananeraies et leurs plantations de
sorghos ou de haricots. Celui qui s’aventurait à aller piller sans autorisation préalable du comité de
sécurité était sévèrement puni. Entre autres sanctions, le comité lui demandait de tuer tout seul le
prochain Tutsi attrapé.

Les maisons étaient à moitié détruites. On y arrachait des portes, des fenêtres, des tuiles ou des tôles.
D’autres équipements de la maison étaient aussi dépossédés mais en général les Tutsis de Nzuki
étaient pauvres. Aucun enseignant, aucun commerçant ne se trouvait dans le rang de victimes. La
majorité dormait sur des nattes en feuilles de bananiers étalées par terre ou alors sur le lit traditionnel
appelé « urutara ». Aucune maison dans la cellule n’a été complètement détruite même aujourd’hui,
plus de huit ans, on y trouve encore les vestiges.

Les viols de filles et de femmes ont également eu lieu dans la cellule. Des fois, les miliciens
découvraient des jeunes filles et femmes tutsies. Ils tuaient les hommes et les garçons immédiatement
et gardaient pour viol les filles et les femmes. Elles étaient tuées quelques jours plus tard où alors elles
étaient épargnées. On connaît par exemple deux cas illustratifs : quelqu’une qui a été trouvée dans sa
cachette et qui a été violée et une autre personne qu’un milicien avait séparée d’autres victimes pour
l’emmener chez lui où il l’a gardée pour la violenter.

Enfin, le rôle des autorités dans le génocide est évident. « As-tu vu un régime digne de ce nom qui
laisse une partie de sa population mourir, assassinée par l’autre partie de la population et qui ne fait
même pas semblant d’engager des enquêtes pour en identifier les coupables ? ». Ni le bourgmestre de
la commune, ni le conseiller de secteur, ni les forces de l’ordre (policiers, gendarmes et militaires),
personne d’entre eux n’a osé arrêter cette barbarie inhumaine. En revanche, tous nous encourageaient
à nous en prendre à nos voisins Tutsis. Le président du comité de sécurité détenait un grand cahier
dans lequel étaient notées les personnes à tuer et souvent, il réunissait tout le comité pour faire le
rapport d’évaluation du travail déjà accompli. Nous pensons que ce rapport était présenté aux
autorités supérieures pour approbation.5

5
Témoignage recueilli au cachot de Murama, le 4 octobre 2002.

19
a) Les survivants du génocide et autres témoins

Depuis la mort de Habyarimana, la situation est restée calme dans notre cellule du moins au cours de
deux semaines qui se sont suivies. Durant cette période, aucun Tutsi de Nzuki n’a subi de menace. A
l’instar d’autres cellules environnantes, surtout Kabalima, nous avons accueillis les Tutsis qui
fouillaient les massacres perpétrés à leur encontre, venus de diverses régions. Nous avons accueilli par
exemple Esron Mubiligi ; Ntwali et sa famille, tous originaires du secteur Rwoga, commune Masango.
D’autres Tutsis provenaient de secteurs Kadaho, Mucubira et Nyabinyenga. Nous pouvons citer
notamment Lucien et sa famille ; Jean-Pierre ; Mukeshimana, beau-père d’un certain François ; Kalisa
et tant d’autres. Il y avait aussi un bon nombre de réfugiés en provenance de Gikongoro. La plupart de
réfugiés ont été hébergés dans les locaux du centre scolaire de Nkomero, cellule Kabalima. Comme
nous n’éprouvions aucune menace pour notre sécurité, nous qualifiions ces réfugiés des peureux
puisqu’ils avaient facilement cédé à la panique et nous n’appréciions pas à sa juste valeur la cause de
leur fuite. La situation sécuritaire n’était pas critique jusqu’au 18 avril de façon générale. A partir de
cette date évoquée ci-haut, Nzuki a connu l’arrivée massive de gens qui résidaient à Kigali. Parmi eux,
nous avons pu identifier Isidore Kayibanda ; Emmanuel Simpunga, ex-FAR ; Cyrille Musonera, ex-
FAR, Jérôme Twahirwa ; Jean Senkubana ; Juvénal Mwumvaneza et Mugarura. Ce groupe a
commencé à semer la zizanie et à attiser la haine entre les Hutus et les Tutsis. Ce sont eux qui ont été
les premiers à dresser un plan d’extermination de Tutsis.

Entre le 18 et le 22 avril, ils se sont ralliés aux malfaiteurs d’autres cellules pour former des bandes de
miliciens. Le 23 à 14 h 30, les miliciens se sont rencontrés au lieu dénommé Ku gisoro cyo ku gitare
cya Ruganzu. Deux milices s’y étaient rassemblées :

1. La milice de la cellule Kikirehe, secteur Runyengando. Ceux qui formaient cette association
étaient les suivants :

• Seromba, chef de toute la bande ;


• Assiel Kabera, qui a apporté des bidons d’essence ;
• Eugène Ukobukeye ;
• Musabirwa ;
• Justin ;
• Mushinzimana ;
• Gerson Mushoferi ;
• Edison, fils de Rwabahizi ;
• Ngezahayo Gashugi ;
• Nsabimana, fils de Humva ;
• Gatabazi ;
• Malachie Masikini ;
• Muzehe, fils de Malachie Masikini ;
• Simon, fils de Nyirimandwa ;
• Elam ;
• Fidèle ;
• Vianney.

2. Celle de Nzuki composée de :

• Albert Nsengimana, chef de groupe ;


• Isidore Kayibanda ;
• Silas Majyambere ;
• Karangwa Kibuye ;
• Isaac Ngirwanake ;

20
• Gad Sebacogoza ;
• Mwumvaneza Rugwengeri ;
• Uziel Sebandeke ;
• Irinigumugabo ;
• Micombero.

A ces deux groupes se sont ajoutés d’autres interahamwe des cellules Cyimana et Kabanoza parmi
lequel figurait Zachée, fils de Gakwaya. Après leur rencontre, ils ont procédé sans tarder à l’invasion
des ménages de Tutsis de Nzuki. Ils ont d’abord incendié leurs enclos comme signe indicatif des
familles cibles devant subir la mort les jours suivants. Les premières familles ciblées étaient :

• André Kanywabahizi ;
• Mukamasabo ;
• Deux ménages de Kamananga ;
• Mathieu Mugemana ;
• Innocent Musonera ;
• François Musoni ;
• Evariste Harolimana ;
• Antoine Bifurumba ;
• Claver Kadida.

Ce jour-là personne n’a connu la mort. Il faut aussi noter que la veille, une attaque formée de
miliciens de Cyimana avait envahi la famille de Rusagara. Ils y ont pillé cinq vaches et beaucoup de
poules. Le lendemain, le groupe de miliciens de Nzuki s’est livré aux actes de pillage et de destruction
de toutes les maisons des Tutsis. A cette action, ils y ont associé un bon nombre de paysans. Cet
événement malheureux a provoqué une fuite de Tutsis vers des brousses.

D’autres encore ont trouvé refuge chez leurs voisins Hutus qui se trouvaient dans cette confusion,
ignorant au juste ce qui se passait. En cette journée, le premier Tutsi nommé Léonard Ntagungira, mari
de Laurence Mukanyarwaya, en vie, a été blessé par Kabaya, décédé ; Albert Nsengiyumva, en exil ;
et Daniel Rwabuyundo, à l’étranger et Mugemangango. Les vaches ont été abattues ce jour-là. Trois
jours après, le conseiller de Nkomero, André Gatera, conjointement avec Vénuste Gasigwa, ex-
bourgmestre de Murama, ont convoqué une réunion des Hutus qui s’est tenue au centre de négoce de
Nzuki. La réunion comprenait exclusivement les Hutus. Mais quelques femmes hutues mariées aux
Tutsis dont Laurence Mukanyarwaya ont pu s’y introduire. Elle avait pour objet : mettre sur pied un
comité dit de sécurité chargé d’orchestrer les massacres des Tutsis dans toute la cellule. Avant
d’entamer les élections des membres du comité, Gasigwa s’est adressé à la population : «Voilà que le
moment est arrivé pour exterminer toute la race tutsie. Vous ne devez épargner personne car celui qui
abat les souris ne prend pas pitié de ceux qui sont en gestation. Tuez également les femmes hutues
mariées aux Tutsis ; elles sont rangées parmi les sans-ethnies. Les Tutsis ne sont pas de bétail à garder.
Sachez aussi que Nzuki a tardé à commencer. Nous avons prévu un prix qui sera offert à celui qui va
se distinguer dans les tueries ! ». Ayant clos son discours, il a directement présidé l’élection avec
André Gatera. Ils ont procédé par écrit. Six membres ont été sélectionnés :

• Président : Isidore Kayibanda, on dit actuellement qu’il serait dans l’APR ;


• Vice-président : Jérôme Twahirwa ;
• Secrétaire : Jotham Kayibanda, en détention ;
• Trésorier : Isaac Kirindiro ;
• Conseillers : Silas Majyambere et Dismas Twagirayesu.

Au cours de cette soirée, les membres de la famille de Aristarque Kabano et ses visiteurs ont été tués
par une attaque conduite par Jean Damascène Rutiganda ; Bosco, fils de André Gatera ; Vénuste
Gasigwa ; Jotham Kayibanda ; Nsanzurwimo, surnommé Mapiki ; Michel et Léopold Sagahutu, ex-
secrétaire communal.

21
Dans le but de faciliter l’extermination de toute la famille, Vénuste Gasigwa a demandé à la femme de
Aristarque de ramener sa famille de la brousse tout en lui garantissant la sécurité. Comptant sur son
beau-frère André Gatera, Aristarque n’a pas eu la moindre hésitation pour regagner sa maison avec
toute sa famille. La milice de Rutiganda les a tous trouvés à la maison. Elle les a d’abord administrés
des coups de massue avant de les achever par des grenades. C’était l’œuvre de Rutiganda, Bosco et
Léopold. Les victimes s’élevaient au nombre de 11 parmi lesquels figuraient :

• Aristarque Kabano ;
• Hanna Nyirabashubije, épouse de Kabano et sœur de André Gatera. Elle était Hutue, mais a
refusé de se séparer de son mari et de ses enfants ;
• Nyirazibera ;
• Peruz Kamagaju ;
• Louise Uwimana et son enfant ;
• Aimable Murara ;
• Quatre inconnus.

Néanmoins, il y avait quelques survivants :

• Jeanine, elle vit à Kigali ;


• Muhawenimana surnommé « Gatwa », élève à l’ESAPAG (une école secondaire de
l’association des parents de Gitwe) ;
• Samson, du secteur Runyengando, résident actuellement à Kigali ;
• Edie Mukarwego, une vieille maman se trouvant à Nzuki.

Les massacres systématiques se sont poursuivis et ont été perpétrés par des miliciens de Nzuki et des
secteurs environnants. Le dernier samedi du mois d’avril, cinq personnes ont été délogées et tuées :
Gaspard Rubayiza ; Fidèle Munyarurembo ; Naasson Mubiligi, venu de Masango ; Uwintije de
Nyamagana et Matthieu Mugemana.

Au mois de mai, les interahamwe ont liquidé onze Tutsis qui se trouvaient chez Claver. Les victimes
étaient :

• Patricie Nyirahabiyambere ;
• François Musoni ;
• Colette Mukankusi ;
• Wellars Ntakirutimana ;
• Jean Mutarambirwa ;
• Languide Nyirantashya ;
• Alphonsine Kayitesi ;
• Espérance Umunsabye ;
• Pascal Nkundabagenzi ;
• Pacifique Rurangwa ;
• Albert Imena.

La même bande a ôté la vie à six Tutsis. Le massacre s’est passé dans la bananeraie d’André
Kanywabahizi, au-dessus des décombres de sa maison, près du lieu dénommé Ku Gitare cya Ruganzu.
La liste des victimes est la suivante :

• André Kanywabahizi ;
• Noé Munyandekwe ;
• Léonard Ntagungira, il est décédé après plusieurs jours ;
• Jérôme Seruvumba, venu de la cellule Kabalima ;
• Maharariel Ngendahayo et Eliphase Ndakaza.

22
Durant le génocide, ce lieu est devenu un véritable lieu de carnage des Tutsis de la région. Les
miliciens du secteur Runyengando, de connivence avec ceux de la cellule Nzuki l’avaient transformé
en un cimetière des Tutsis qui fuyaient la préfecture de Gikongoro ou les secteurs de Cyabakamyi et
Mucubira de Murama. Ils y avaient érigé une barrière infranchissable. La plupart des victimes ont été
dévorées par des chiens et d’autres corps ont été inhumés tout près de là.

Avec l’arrivée des ex-FAR à Murama vers fin mai, les massacres ont redoublé d’intensité. Binenwa a
été l’avant-dernière victime à être tuée. Il avait quitté son secteur d’origine (Runyengando) en quête de
refuge chez ses cousins Sebacogoza et Irinigumugabo. Malheureusement, ces derniers l’ont livré aux
ex-FAR qui l’ont fusillé dans la hanche avant d’être achevé par Albert et Muzehe, fils de Malachie
Masikini. Ruyonza, Rutagarama et Bikorimana ont été les dernières victimes de la cellule Nzuki. Ces
victimes se cachaient chez Lydie Mukankusi. Leur mort résulte d’un complot fomenté par Alfred et
ses enfants. Ils les ont dénoncé, puis ont indiqué aux militaires l’endroit où ils s’étaient cachés. Silas
Majyambere, Karangwa Kibuye et Gaad Sebacogoza ont participé à leur enlèvement. Nous disposons
également de la liste des Tutsis qui résidaient dans la cellule Nzuki mais qui sont décédés ailleurs :

• Musonera, tué en cellule Kabalima chez Mashilingi ;


• Innocent Musoni, tué en cellule Kabalima, chez Mashilingi ;
• Naasson Mujyambere et son fils, tués en cellule Kabalima. Leur meurtrier, Ntibanoga Jean-
Paul a plaidé coupable au cours de la sixième réunion des juridictions gacaca en cellule
Kabalima. C’est un vieux qui a été mis en liberté à cause de son âge avancé ;
• Ndagijimana, tué en Nyanza, Mugandamure ;
• Augustin Rusagara, le lieu de sa mort est inconnu ;
• Augustin Ntakirutimana, fils de Rusagara, tué à Gitisi. Les interahamwe l’ont enlevé chez sa
mère ;
• Aaron Ruvuzandekwe, tombé en cellule Gisuma.

Plusieurs tactiques ont été inventées pour déloger les Tutsis : les malfaiteurs attaquaient en foule ;
leurs cris se mêlaient aux coups de sifflets, ils battaient des tonneaux vides. Ils étaient en uniforme tout
étrange : les uns étaient habillés de feuilles de bananiers, d’autres étaient revêtus d’herbes. Ils avaient
comme slogan : « Eh, nous sommes durs comme le blindé, personne ne peut nous effrayer, que tous
les Tutsis sortent de brousses, nous sommes déterminés à les balayer tous ! ». En plus de cela, nos
bourreaux nous pourchassaient à l’aide des chiens appartennant à Callixte Habyarimana. Les tueurs
portaient toutes sortes d’armes : des massues, des machettes, des grenades, des fusils, des madriers,
etc.

Si on nous proposait de dresser la liste des génocidaires de la première catégorie nous procéderions
comme suit : en premier lieu viendrait Jean Damascène Rutiganda. C’est lui qui a donné le coup
d’envoi de massacres des Tutsis en fusillant de ses propres mains la famille de Aristarque Kabano. En
deuxième lieu, viendrait le conseiller André Gatera et l’ex-bourgmestre Vénuste Gasigwa. Ils ont fait
le plan d’extermination des Tutsis en organisant soigneusement une réunion dans laquelle ils ont incité
les Hutus à traiter les Tutsis comme leurs ennemis et à s’en débarrasser. A l’issue de cette réunion, ils
ont créé un comité chargé de planifier le massacre. Les deux hommes ont toujours été aux côtés des
miliciens dès le début de tueries jusqu’à leur fin. Le jour de la mort de Rubayiza, Gasigwa a dit : « Je
suis heureux de vous déclarer ouvertement le début de massacre ! » Et a-t-il ajouté : « Même si les
interahamwe n’exterminent pas tous les Tutsis de Nzuki, ils doivent coûte que coûte rechercher la
peau de Kamananga, André Kanywabahizi et Munyentwari Sarathiel. Les trois Tutsis avaient des
enfants dans le FPR inkotanyi ! » Sarathiel et sa famille ont été tués dans la cellule Kaburengero avec
les pasteurs enlevés à Gitwe, dans leur résidence appelée communément "Field". Les membres du
comité des tueurs doivent aussi figurer sur la liste de la première catégorie. Ce sont eux qui
prodiguaient de mauvais conseils à la population et donnaient des directives aux tueurs.

23
A ces membres de comité s’ajoute Emmanuel Simpunga qui était chargé de la commission de
surveillance. Enfin, nous pouvons faire mention des interahamwe de grand renom qui se sont
démarqués dans les tueries. C’est le cas notamment de : Nsanzurwimo, surnommé « Mapiki » ; Michel
Rwara ; Zereye Mpumuje ; Kabaya, fils de Mwitaba et Cylidion Ntihinyuzwa, fils de Paul.6

2.4 Cellule Kigarama

a) Les détenus de Murama

Nous avons appris la mort du président Habyarimana dans la matinée du 7 avril. Les Hutus et les
Tutsis ont continué à garder de bonnes relations jusqu’à la fin du mois. Peu après mi-avril, nous avons
vu les gens en provenance de Masango ; de Kibuye et de Gikongoro se réfugier chez nous. C’étaient
des Tutsis qui disaient que chez eux les Hutus étaient en train de tuer les Tutsis. Nous avons essayé
d’héberger certains d’entre eux alors que les autres continuaient la route vers Nyanza. Ces derniers
avaient d’abord campé au bureau communal de Murama. Malheureusement, Rutiganda, ancien
bourgmestre de cette commune, les a chassés et leur a dit d’aller chercher un autre endroit pourvu que
ce ne soit pas dans sa commune.

Vers la fin du mois d’avril, probablement entre le 22 et le 26, les réfugiés expulsés vers Nyanza sont
retournés à Murama, suivis de militaires à bord d’une camionnette de marque Daihatsu. C’était vers 16
heures. On dirait que c’étaient eux qui les pourchassaient. Arrivés à Rufumba, toujours dans la cellule
Kigarama, ils ont demandé aux fuyards de s’asseoir par terre tout en leur demandant leurs cartes
d’identité. Les Hutus ont été mis d’un côté et les Tutsis de l’autre. On a dit aux Hutus de s’en aller et
les Tutsis qui étaient estimés à environ deux mille y sont restés. La population locale a commencé à
voler leurs biens en présence des militaires. Au moment où on était en train de séparer les Hutus et les
Tutsis, on a voulu savoir s’il n’y avait pas de gens de la colline. Kampayana, actuellement au cachot
communal de Murama était là. Il donne ici des précisions :

J’ai mis le doigt en l’air. On m’a donné une machette pour aller chercher les arbres pour monter une
barrière et je l’ai fait. J’étais avec Nyandwi Sabukuru et Ngezahayo, tous en exil. Les deux ont été priés
de faire monter les Tutsis dans le véhicule.

Le responsable de la cellule, Ephraïm Nshimyumuremyi alias « Kambayishati » était sur le lieu avec
des policiers communaux. A peu près une vingtaine de Tutsis a été embarquée à bord de la
camionnette vers une destination inconnue. Avant de partir, les militaires ont demandé à la population
de rester vigilante à la barrière pour qu’un Tutsi ne puisse échapper. Ils nous ont également demandé
de garder les Tutsis restés puisqu’ils allaient revenir pour les embarquer. Etant donné que les militaires
qui nous terrorisaient n’étaient pas retournés comme c’était prévu, nous avons eu pitié des réfugiés et
leur avons demandé d’aller n’importe où ils voulaient et avons jugé bon de faire disparaître la barrière.

Le lendemain matin, c’était samedi, nous voyions de l’autre côté à Kigoma les maisons brûlées.
Puisque les militaires nous avaient dit d’incendier les maisons en pailles et d’enlever le toit pour celles
qui en avaient et que les Hutus de Kigoma nous disaient clairement ce qui se passait chez eux, nous les
avons directement imités. A 14 heures, nous avons commencé à saccager et incendier les maisons des
Tutsis de la cellule, à savoir :

• Steven Mugunda, rescapé ;


• Eliezer Sebucyuku, mort ;
• Patrice Mazimpaka, mort ;
• Marie Mukantaganda, décédée.

6
Témoignage recueilli le 4 octobre 2002.

24
Ces maisons ont été les seules à être brûlées ce jour-là mais le même jour, nous avons tabassé
Sebucyuku et nous l’avons laissé mourrant. Ceux dont leurs maisons étaient incendiées sont restés
dans les ruines puisqu’ils ne craignaient pas leurs voisins Hutus. Certains Tutsis avaient commencé à
nous confier leurs biens par peur. Après deux semaines, il y avait une réunion présidée par un certain
Nsanzabera et le responsable Nshimyumuremyi alias « Kambayishati ». Ils nous ont dit que Rutiganda
nous avait adressé une lettre écrite en rouge dont l’objet était de demander au responsable de tuer tous
les Tutsis ; à défaut de quoi, nous devions tous subir une terrible punition. Environ 18 personnes
participaient à la réunion mais nous nous souvenons seulement de :

• Straton Matabaro ;
• Alphonse Kamana ;
• Elsedarc Nshimyumuremyi ;
• Cyriaque Nteziyaremye et Rubunda, décédé.

Ayant terminé de prononcer cette allocution, nous avons commencé à massacrer les Tutsis. La
première victime s’appelait Ruben Munyankindi. C’est la seule personne qui a été tuée ce jour-là. Sont
responsables de sa mort :

• Ruvugabigwi ;
• Kampayana ;
• Kidamage ;
• Fidèle Mbarushimana ;
• Cyriaque Nteziyaremye ;
• Ezéchiel Gatana ;
• Munanira et Daniel Nsanzabera.

Il a été bien enterré car la population s’est jointe aux membres de sa famille pour les aider à faire
enterrement. Deux jours après, nous avons tué :

• Assiel Kayigamba et sa sœur Mukakalinda ;


• Cinq personnes de la famille de Grégoire Ntagwabira ;
• Ruhorahoza et sa femme Mukaruhunga, parents de Ntagwabira ;
• Trois enfants de Joël Rutajoga massacrés par Cyriaque Nteziyaremye ;
• Famille de Munyawera, c’est-à-dire sept personnes y compris lui-même.

Tous ont été tués à coup de massue. Kayigamba, ses enfants, et Rachel Grégoire ont été ensevelis dans
la fosse anti-érosive tandis que les membres de la famille de Munyawera ont été mis dans le fossé
creusé à l’entrée de l’enclos. Le jour suivant, on a tué l’enfant d’un certain Ndangamira et une
personne qu’on n’a pas pu identifier. On les a également enterrés dans la fosse anti-érosive. Le
lendemain, nous avons tué une maman appelée Ebudie Kankindi, jetée dans l’étang puis, enlevée pour
être enterrée sur la colline. Elle a été massacrée par Jonas Kalimumvumba, en détention à Gitarama.
Une autre personne qui a été tuée le même jour est Gasimba. Elle a été jetée dans le w.c. Son assassin
demeurait chez Charles. Les militaires qui fouillaient les inkotanyi ont tué également un homme
inconnu qui s’était enfoui en bas de la route. Nsanzabera a également décapité Patrice Mazimpaka,
enterré dans la fosse anti-érosive avant d’être enseveli dans sa parcelle ; aidés par Munanira et Latias
Mutabaruka alias « Doga », ils ont assassiné trois enfants de Gasana à l’aide d’une massue. On les a
enterrés dans la fosse antiérosive. Les jours suivants, on a massacré :

• Mélard Nyamunanage ;
• Jean Baziga; tué à coup de massue et enterré dans la fosse anti-érosive;
• Une femme non identifiée, trouvée chez Munyankindi et jetée dans la fosse anti-érosive ;
• Le fils de Kamananga, enterré sur la colline ;
• Famille Gakire, c’est-à-dire sa femme et son enfant ;

25
• Cinq enfants de Mugunga, jetés dans le w.c. ;
• Deux enfants de Eraste Serudonyori, mis dans le w.c. ;
• Eliezer Sebucyuku, enterré en bas de sa maison ;
• Elisaphan Mudakikwa ;
• Kabalisa ;
• Gahongayire;
• Rebecca Niwemufasha;
• Marie Mukantaganda et son enfant, tous enterrés dans les fosses anti-érosives ;
• Famille Amiel Munyakayanza, c’est-à-dire sa femme Julienne et ses quatre enfants jetés dans
la fosse antiérosive et dans le w.c. ;
• Bizimana, sa femme et son enfant jetés dans le w.c. ;
• Dix membres de la famille de Ntirugiribambe, excepté lui, jetés dans le w.c. ;
• Canisius Gasana ;
• La femme de Mbanguza, appelée Marguerite Mukabadege ;
• Trois personnes non identifiées, tuées devant la chapelle des adventistes ;
• Eredda Nyirahene ;
• Trois prêtres emmenés par des militaires qui étaient positionnés à Nyanza ;
• Longin, domestique de Ntirugirimbabazi, et un enfant nommé Nziruhira venu de Kigoma,
fils de Nyamakamba.

Si nous essayons de recenser les personnes qui ont trouvé la mort dans la cellule Kigarama, elles
peuvent arriver à 103.

Le viol de filles et de femmes a également eu lieu. Les malfaiteurs prenaient des filles chez eux et les
traitaient comme leurs propres femmes. Mais à l’arrivée des inkotanyi à Murama, ils les ont
abandonnées. Les auteurs plaident coupables mais ils ne sont pas prêts à livrer ces informations à
n’importe qui.

En ce qui concerne la destruction de maisons, on enlevait les tôles de leurs toits, les portes et les tuiles.
Quelques fois, les maisons en tuiles étaient laissées, excepté les portes. Les seules maisons en tuiles
qu’on a détruites appartennaient à Ruhorahoza et Nganatiya. Les cuisines de Sebucyuku ; Musoni ;
Bushishi et son fils n’ont pas été épargnées. En général, les maisons n’étaient pas complètement
détruites sauf quelques-unes.

L’acte d’incendier allait de pair avec celui de pillage. On récoltait les haricots et les bananes. Les
vaches ont été abattues tout au début et au vu de leurs propriétaires. Des fois, c’étaient eux qui les
avaient confiées à leurs voisins pour la garde. Les vaches appartennant à Onesphore ont été les
premières à être abattues, celles de Mugunga par la suite. En général, dans la cellule Kigarama, dix
vaches ont été consommées.

Les autorités n’ont pas protégé la population ciblée par les tueurs. Le conseiller Gatera était terrible. Il
a menacé les Hutus qui n’avaient pas égorgé une dame appelée Mukaruzamba ou qui tardaient à
exterminer les familles dont les enfants avaient rejoint les inyenzi. Le bourgmestre Rutiganda tuait
aussi des Tutsis de ses propres mains.7

b) Les survivants du génocide et autres témoins

Le matin du 7 avril 1994, nous avons appris la mort du président Habyarimana. On défendait à travers
les ondes de la radio Rwanda à toute personne de sortir de sa maison. Les attroupements étaient
également prohibés par les autorités puisque c’était suspect. Nous étions dans la panique ; nous avons
eu peur de sortir de nos maisons. Un jour après, nous entendions des détonations des armes à feu mais
nous n’avons pas pu les localiser. Une semaine après cet incident, nous voyions des réfugiés venus de

7
Témoignage recueilli au cachot de Murama, le 4 octobre 2002.

26
Gikongoro, Kibuye et Masango. Ils nous disaient que chez eux, on était en train de tuer les Tutsis et
d’incendier leurs maisons et que c’étaient les Hutus qui le faisaient. Ces réfugiés ont dû camper au
centre scolaire de Nkomero où ils ont été chassés par des personnes armées qui seraient probablement
des interahamwe. Les réfugiés étaient dépourvus de tout sauf des fruits et du pain. Expulsés de
Nkomero, ils ont pris la route vers Nyanza et sont retournés quelques heures après. Ils étaient
pourchassés par une camionnette Hilux de couleur rouge, conduite par un certain Mbereye, chef de la
station d’Electrogaz à Nyanza à cette époque. Le véhicule portait une plaque de l’Etat. Il y avait
d’autres personnes à bord mais nous avons pu seulement identifier Fidèle, Jean et Kampayana qui
criait et sifflait beaucoup. Arrivés sur une colline appelée Rufumba, dans la cellule Kigarama, les gens
qui étaient dans la camionnette ont tiré en l’air, puis ils ont dit aux réfugiés de s’asseoir par terre.
L’ordre a été exécuté par les concernés. Ces derniers ont commencé à chanter et à prier au moment où
on leur demandait des cartes d’identité. Si vous étiez Tutsi, on vous rembarquait dans la camionnette.
C’était vers 16 heures. On a demandé aux Hutus pourquoi ils avaient fui et on les a priés de rentrer
chez eux car on cherchait uniquement les Tutsis. Les réfugiés dépassaient le chiffre de 2000. Les
Tutsis ont été rembarqués dans le véhicule après les avoir spoliés de l’argent. Par après, ils ont été
acheminés vers Nyanza. Le véhicule a fait plusieurs tours jusqu’à ce qu’ils étaient évacués de
Rufumba. Nous ne les ont plus revus. Lorsque la voiture partait, ceux qui restaient étaient surveillés
pour qu’aucun ne puisse échapper. L’argent qu’on avait trouvé dans leurs poches a servi d’achat de la
bière de sorgho pour les tueurs. Kampayana était à la tête de ceux qui fouillaient les réfugiés. Nous les
voyions courir avec les jerricans à la main, mais nous n’avons pas pu savoir le lieu de consommation
de cette bière. Ce jour là, c’était un vendredi, le 22 avril.

Le lendemain, on a incendié la maison d’Abie Barahoze, un Tutsi de Kigoma. Nous voyions une
fumée et nous étions encore à la maison. Le dimanche matin, la situation est devenue catastrophique :
nous avons entendu les gens qui criaient en disant « power ». Tout d’un coup, on a commencé à brûler
les maisons de Tutsis de Kigarama qui appartennaient à Eliezer Sebucyuku ; Ruben Munyankindi ;
Asnapol Munyawera ; Rusizana ; Canisius Gasana ; Ruhorahoza ; Grégoire Ntagwabira ; Félicien
Ruyonza ; Alphonse Gasimba ; Jérédi Sigagaza ; Amiel Munyakayanza ; Mugunga ; Aphrodis
Ngamije ; Néhémie Serubyogo ; Charles Gashayija ; Théophas Rwasibo ; Joël Rutajoga ; Jérémie
Habiyambere; François Basomingera ; Audie Kankindi et Zabulon Munyantarama.

Les incendiaires devaient d’abord piller avant de passer à l’acte de brûler. Ils ont pillé les biens se
trouvant dans les maisons et enlevé les portes. Ils ravageaient les meubles tels que les armoires ; les
chaises ; les draps de lit ; les habits ; les vivres et les ustensiles de cuisine. Ils choisissaient les choses
de valeur et celles de peu de valeur étaient brûlées. Les portes de mauvaise qualité étaient consumées.
Les maisons dont leurs toits étaient en chaumes étaient brûlées sur-le-champ tandis que celles dont la
toiture était en tôles, ces dernières étaient enlevées. Pour les maisons dont leurs toits étaient en tuiles,
on les enlevait avant de brûler la charpente. Les murs étaient démolis à 30 % et les bois servant de
portail étaient enlevés pour être brûlés ou utilisés pour d’autres fins. En général, l’action de pillage et
de destruction a pris deux jours, c’est-à-dire le dimanche et le lundi. Quand nous apercevions les
malfaiteurs, nous allions nous cacher parce que le jour où l’on a brûlé chez Barahoze, père de Paul
Ruhamyambuga, homme d’affaires à Kigali, nous avons compris le sort qui nous attendait. Nous
avons commencé à nous cacher depuis le samedi 23 avril. Les malfaiteurs étaient composés de
beaucoup de gens dont les plus connus étaient :

• Kampayana, au cachot de Murama, celui-ci était venu de Kigali, vendredi, 22 avril.


• Nsanzabera, décédé ;
• Ruvugabigwi, adresse inconnue ;
• Ephraim, dit Kambayishati, en exil ;
• Alfred Mugabowakigeri, à Mucubira ;
• Abel Munyentwari, au cachot de Murama ;
• Aloys Karasankwavu, décédé ;
• Dan Buzizi, détenu à la prison centrale de Gitarama ;
• Kalimumvumba, en détention à la prison centrale de Gitarama.

27
Le partage systématique de biens pillés n’était pas organisé. Chacun dépouillait pour soi. Le fait de
saccager les maisons, de les brûler et de les piller allait de pair avec l’acte d’abattre les animaux
domestiques tels que les poules ; les vaches ; les moutons et les chèvres. Les vaches étaient soit
abattues immédiatement ou ultérieurement. Les vaches en gestation n’échappaient pas à la machette.
Jusqu’à cette date, les Hutus ne s’étaient pas encore désolidarisés des Tutsis.

Officiellement, les événements sont devenus malheureux après le jour de lundi. Les mêmes attaques
ont entrepris le massacre de Tutsis le mardi 26 avril, à 8 heures du matin. Les personnes ci-après ont
été tuées :

• Munyankindi ;
• Sebucyuku et son fils ;
• Munyawera et ses six enfants ;
• Pauline, fille de Munyawera, et ses cinq enfants ;
• Etienne Twahirwa ;
• David Munyarukundo ;
• Elisée Nishimwe ;
• Eliab Ntihinyuzwa ;
• Ruhorahoza et ses 11 membres de famille ;
• Gasana et autres membres de sa famille, à savoir : sa femme Madeleine Mukashema; Natal
Mukamisha, son enfant ; Pierre Rwandema, son fils ; Gashagaza, son fils ;
• Kagame ;
• Alphonse Gasimba ;
• Daniel Rutagarama ;
• Jacques, fils de Rutagarama ;
• Rachel Mukakalinda ;
• Charles Gashayija et sa femme ;
• Mélard Nyamunanage ;
• Eugène Kalisa ;
• Kabalisa ;
• Amiel Munyakayanza ;
• Onesphore Bizimana ;
• Bénie Nyirahabimana. Celle-ci était enceinte, mais avant de l’éliminer, on l’a fait avorter ;
• Illuminée Mukankubito ;
• Loyce Nyirahakizimana ;
• Vénant Kalibutwa ;
• Elisaphan Mudakikwa ;
• Tamar Mukarulinda.

Les assaillants exécutaient leur plan de manière atroce. Pour nous, ça dépasse l’entendement. Par
exemple, après avoir achevé Elisaphan Mudakikwa et sa belle fille, ils les ont mis ensemble pour
signifier que c’était un mariage qui les unissait.

Les personnes qui ont trouvé la mort dans notre cellule dépassent de loin le nombre de 100 à compter
aussi celles venues d’ailleurs. Les seules collines de Kigarama et Gasharu ont perdu plus de 70
personnes sans considérer celles dont nous n’avons pas connu leur sort, alors que Rufumba aurait
perdu plus de 20 personnes. A Kigarama, on a égorgé d’autres personnes qui s’y étaient réfugiées,
comme trois prêtres venus de Nyanza qui étaient jetés dans le w.c et trois autres personnes venues de
Masango et de la cellule Gisuma. Avant que les tueries ne débutent, les Tutsis de Kigarama se sont
mis ensemble pour se protéger et protéger leurs biens notamment les vaches.

28
Mais lorsque Mbereye et ses acolytes, qui étaient venus de Nyanza, ont commencé à demander les
cartes d’identités, ils ont trouvé un qui était Hutu, Naason Seromba. Ils ont voulu savoir ce qu’il faisait
avec les Tutsis. Automatiquement, ils ont tiré en l’air et la foule s’est dispersée.

Même si les tueurs possédaient des grenades, ils utilisaient principalement les armes traditionnelles
comme les machettes, les massues, les gourdins, les lances traditionnelles et les houes usées. Etant
donné que le nombre de victimes n’atteignait pas celui qu’on avait recensé, on a commencé à fouiller
dans les buissons au moyen des chiens et des coups de sifflet. Ayant constaté que cette tactique ne
rapportait pas grand chose, on a forgé une autre méthode qui consistait à dire à ceux qui étaient en
cachette de sortir puisque le calme était revenu. C’est ainsi que certains sont sortis de leur abri pour
aller se présenter aux autorités pour leur demander des feuilles de routes. Le cas le plus connu est celui
de Gasana qui est parti à la commune pour solliciter ledit papier de voyage afin de retourner chez lui.
Arrivé là-bas, on l’a emmené jusqu’à l’église adventiste de Kigarama où il était tué et jeté dans le w.c.
Les fosses anti-érosives et les w.c servaient de cimetières. Néanmoins, on a songé aux w.c un peu plus
tard parce que les fosses anti-érosives étaient bien avant les nécropoles. Etant donné que les corps
laissés sur les collines pourraient dégager une mauvaise odeur ou causer certaines maladies, les
génocidaires ont songé aux latrines. Pour mieux exécuter leur plan, ils ne distinguaient pas les filles ou
les garçons, les hommes ou les femmes. Peu importe le genre pourvu que ce soit un Tutsi. Les tueurs
assemblaient ceux qu’ils allaient abattre. D’ailleurs, chaque soir, ils comptaient pour voir s’il n’y avait
pas de fuite.

Pendant le génocide, dans notre cellule, les cas de viol survenus aux jeunes femmes et filles ont été
fréquents. Normalement, les assassins emmenaient les filles et les femmes chez eux. Après un certain
temps, trois jours ou une semaine, ils les libéraient pour être récupérées par d’autres. Autrement dit ils
les échangeaient entre eux. Les autres finissaient par être massacrées. C’était l’œuvre des interahamwe
et des ex-FAR.

Les meneurs de ces actes ignobles étaient les suivants : Eliab Ndamage, détenu au cachot de Murama ;
Kimonyo, emprisonné au cachot de Murama et Jonas Kagesera, en exil.

Les autorités ont joué un rôle de premier plan dans les massacres. Le conseiller André Gatera
sensibilisait les Hutus à éliminer les Tutsis.

Rachel Nyandwi, une rescapée de Kigarama a participé dans l’une des réunions tenue à Gasharu avant
que le massacre ne prenne une autre ampleur.

Le conseiller André Gatera a tenu une réunion à Gasharu lorsqu’on venait de saccager les maisons des
Tutsis. Les participants n’étaient que des Hutus. Il a dit que celui qui veut abattre un arbre commence
par ses branches—pour dire les enfants des Tutsis—et puis passe à ses racines—une façon de dire les
parents. Moi qui avais une carte d’identité hutue, j’ai posé au conseiller une question en ces termes :
« Tu sais que ma maison a été incendiée, mais il y a une partie non encore détruite, puis-je la
reconstruire et y retourner ?» Pour me répondre, le conseiller m’a dit que le chef de ma colline allait
donner suite à ma question. J’ai attendu mais en vain. Au contraire, on a fini par décimer ma famille.
Pendant le génocide ils avaient désigné les chef de collines qui devaient faire la surveillance de
massacres.

Le bourgmestre Rutiganda, lui aussi, comme le conseiller, surveillait les massacres. Un jour, il est
venu voir Abel Munyentwali, un sanguinaire et l’un des chefs de massacres à Kigarama. Ce dernier
s’entretenait souvent avec des militaires et avait une moto qui le facilitait dans ses circulations. Il avait
promis aux tueurs une récompense. Le responsable de Kigarama, « Kambayishati » était l’éclaireur
des meurtriers. Il leur indiquait les maisons de Tutsis. Il avait à lui une massue. L’ex-bourgmestre
Gasigwa aurait participé aux massacres qui ont lieu à Kabalima. Il paraîtrait que là, on avait massacré
18 personnes. Avant des les enterrer, Gasigwa n’a pas eu confiance car il a voulu contrôler tous les
corps pour s’assurer que toutes victimes étaient présentes. Son inquiétude était fondée car après avoir
minutieusement compté, il a constaté qu’il manquait une dame appelée Audie Mukarwego. Cette
dernière avait fui après être gravement blessée par les malfaiteurs.

29
Elle est encore en vie tandis que Gasigwa est en prison à Gitarama. Bref, si les autorités ne s’étaient
pas impliquées dans les massacres, les Tutsis n’auraient pas connu le génocide.8

2.5 Cellule Ruhosha

a) Les détenus de Murama

Deux jours après la mort de Habyarimana, certaines personnes de notre cellule ont tenu une réunion au
cours de laquelle elles nous ont demandé d’être vigilants car l’ennemi cherchait à nous tuer et rôdait
autour de nous. Pour cela, elles nous ont exhortés à faire des patrouilles pendant la nuit. Les personnes
qui dirigeaient cette réunion étaient :

• Yusitu Niyongira, directeur d’une école à Kibuye, il vit en exil ;


• Ephron Kalisa, décédé en prison à Gitarama ;
• Silas Rwiyama, incarcéré à Gitarama ;
• Isaïe Barabeshya, en exil.

Deux semaines après, une deuxième réunion a eu lieu chez le responsable de la cellule vers 18 heures.
C’était le samedi 23 avril. Il s’appelait Evariste Nzungize. Les personnes précitées l’ont limogé alors
qu’elles n’en avaient pas les compétences. Elles l’accusaient de n’avoir pas assumé ses responsabilités
et ajoutaient que les patrouilles ne suffisaient pas pour assurer la sécurité des Hutus. Elles nous ont
signifié qu’en trois jours seulement, tous les Hutus de la cellule seraient exterminés par les Tutsis.
D’où il fallait les dévancer dans leur plan et commencer à brûler leurs maisons et manger leurs vaches.
La réunion a pris fin aux environs de 20 heures et était présidée par Niyongira. La chasse aux Tutsis a
commencé dans cette soirée. Nous avons incendié les maisons de Joël Karemera et de Museruka.
Notre cellule est voisine de celle de Nyakabungo. La même nuit, les Hutus faisaient la patrouille avec
les Tutsis dans cette cellule. Afin de briser les liens qui les unissaient, le bourgmestre Jean Damascène
Rutiganda a fait exploser une grenade pour les terrifier et a attribué cette action aux inyenzi. Il a fait
exploser la grenade à l’endroit appelé Ku Gasave et a ensuite demandé aux Hutus de chercher l’auteur
de l’explosion.

Trois maisons des Tutsis étaient assiégées et incendiées, à savoir : la maison de Musonera ; de Isaac
Ngirumpatse et de Mbarubukeye, chez Berthe. Le lendemain, nous avons pillé et mangé les vaches
d’un Tutsi appelé Ephraïm Nkimbiri.

Le surlendemain, les mêmes personnes évoquées ci-haut, accompagnées cette fois-ci du conseiller de
Nkomero, André Gatera, ont convoqué une troisième réunion. Tous les habitants de la cellule étaient
présents. Il nous a grondés que nous étions en train de piller les vaches de Tutsis plutôt que d’en tuer
les propriétaires. Le premier Tutsi a été tué le même jour dans notre cellule. Il s’appelait Frédéric
Rwandoha. Il a été tué à coups de bâton par Gateneri et Kanyandekwe qui sont ici présents avec nous
dans cette salle et qui plaident coupables. Au moins 22 Tutsis ont été tués dans la cellule. Nous nous
souvenons de :

• La famille Joël Karemera—dix personnes tuées à coups de machette et de gourdins par Silas
Rwiyama, en prison à Gitarama ;
• La famille Munyakabagari—sept personnes tuées à coups de bâtons et de gourdins par Elisée
Ntirikina et Silas Rwiyama, tous arrêtés à Gitarama.

Les victimes ont été jetées dans les fosses anti-érosives, mais ont été déterrées plus tard après le
génocide pour être inhumées en dignité.

8
Témoignage recueilli à Kigarama, le 14 octobre 2002

30
Les auteurs des massacres dans la cellule sont :

• André Gatera qui nous a incités à tuer les Tutsis de la cellule ;


• Yusitu Niyongira ;
• Jean-Marie, comptable de la commune Murama. Il attisait la haine au sein de la population le
soir quand il rentrait du travail. Il se trouverait en exil au Congo ;
• Silas Rwiyama. Son nom était connu dans toute la cellule, il a participé à plusieurs massacres,
pas seulement dans notre cellule mais aussi dans les cellules avoisinantes.

Presque tous les habitants de la cellule se sont adonnés au pillage des biens. Nous étions les meneurs.
Toutefois, la population pillait en désordre et récoltaient les cultures des victimes abandonnées dans
les champs comme les haricots, les manioc, les patates, etc. Nous avons aussi détruit leurs maisons et
emporté les portes, les fenêtres et les meubles.

Nous ne détenons pas d’informations détaillées concernant le viol car de tels actes se faisaient pendant
la nuit dans la discrétion.

Nous avons fui le FPR vers la fin du mois de mai quand les inkotanyi venaient de s’emparer de la
sous-préfecture de Ruhango. Nous nous sommes installés à Gikongoro.9

b) Les survivants et autres témoins

Le climat d’entente mutuelle au sein de la population a changé vers le 10 avril 1994. Hélvanie
Uwimpuhwe, une femme hutue mariée à un Tutsi, déclare que deux grandes familles tutsies dont celle
de sa belle-famille étaient les plus visées, à savoir : la famille Joël Karemera, sa belle-famille, et celle
de Munyakabagari.

Le 12 avril, la situation est restée tendue car certaines personnes en provenance de Kigali venaient
d’arriver dans la cellule pour intoxiquer la population ; elles lui faisaient comprendre que les inkotanyi
étaient en train de tuer tous les Hutus à Kigali. Les habitants de notre cellule ont accueilli cette
nouvelle comme plausible tellement qu’ils ont commencé à regarder les Tutsis d’un mauvais oeil.
Après quelques jours, le mari de Hélvanie, Chadrack Nzaramba, a dit à son père Karemera qu’il fallait
chercher comment fuir car il voyait que la situation ne faisait qu’empirer. Le vieux Joël Karemera a
répondu à son fils que la situation allait se normaliser et que d’ailleurs, les événements de 1959
l’avaient épargné et qu’il était toujours indemne jusqu’à ce jour. En l’espace de quelques jours, nous
avons entendu que des réunions se faisaient chez notre responsable de cellule, Evariste Nzungize,
communément appelé «Rukara».

Vous comprenez que nous étions des femmes, nous ne nous déplacions pas pour savoir le contenu de
ce qui se disait au cours de ces réunions. Toutefois, on nous disait qu’elles étaient présidées par André
Gatera alias «Kaduli,» le conseiller du secteur Nkomero. Au cours de ces réunions, un comité de
sécurité a été établi. On nous racontait que ce comité de sécurité était composé de cinq personnes,
mais, nous nous souvenons seulement de deux personnes : Ildéphonse Nyandwi qui en était le
président, il est incarcéré à la prison centrale de Gitarama et Steven Niyowagize, il est déjà décédé. Par
après, nos maris nous ont informées que les rondes venaient également d’être instaurées et que par
conséquent, ils devaient rentrer au bercail un peu tôt par rapport à l’accoutumée. Ils avaient l’habitude
de rentrer à la maison tardivement. Les rondes étaient dirigées par les personnes suivantes : Anatia
Kamonyo, actuellement détenu au cachot de Murama ; Esaïe Barabeshya et Ndagijimana, les deux se
trouvent probablement au Congo.

9
Témoignage recueilli au cachot de Murama, le 4 octobre 2002.

31
Nous ne nous souvenons plus de la date exacte, mais ce qui est sûr, c’était la veille du samedi, une
attaque est venue pendant la nuit dirigée par Silas Rwiyama. Cette attaque a incendié quatre maisons
de Joël Karemera et deux maisons de Chadrack Nzaramba. Joël Karemera et sa femme n’ont pas eu la
chance de s’échapper car il faisait nuit. Ils ont été tué sur-le-champ et brûlés à l’aide du pétrole. C’est
le fils de Gad Senzoga qui a emmené du pétrole pour les brûler surtout que chez lui, on en vendait.
Rwiyama est le grand criminel de notre cellule ; il est emprisonné à Gitarama. Quant au fils de Gad
Senzoga, nous n’avons aucune information sur son lieu de refuge. Outre les victimes citées ci-dessus,
voici la liste des personnes décédées dans la cellule Ruhosha dont nous nous souvenons des noms et
cela, en fonction de leurs familles respectives.

Les personnes décédées dans la famille de Joël Karemera sont :

• Son fils Chadrack Nzaramba, tué à coups de massues en secteur Bweramana par Esra Tabaro,
détenu au cachot de Murama ;
• Fidèle Mutimura et ses deux fils tués en plein jour par Aminadab Kamonyo et Nganasia
Kamonyo. Celui-ci est emprisonné au cachot communal de Murama, tandis que celui-là est
déjà décédé ;
• Vestine Kagirimpundu ;
• Jean-Baptiste Ryivuze ;
• Justin Rulinda ;
• Rudasingwa ;
• Gilbert Ntirenganya ;
• François Ndagijimana.

La famille Jotham Kayihura a perdu les personnes suivantes :

• Jotham Kayihura ;
• Esther Mukamusoni, épouse de Jotham Kayihura ;
• Pauline Nyiramana, fille de Jotham Kayihura, tuée au lieu dénommé Kuri Douane en secteur
Bweramana par Elisha Ntirikina lors de l’attaque perpétrée par le bourgmestre Rutiganda.
Ntirikina est au cachot communal de Murama.

La grande famille de Charles Munyakabagari, époux de Costasie Gakwasire, tous deux décédés avant
le génocide dans les années 1983 mais les familles de ses descendants ont été exterminés, à savoir :

• La famille Charles Munyakabagari a perdu six personnes ;


• La famille Georges Nzaramba a également perdu en son sein six personnes ;
• La famille Frédéric Rwandoha a perdu quatre personnes ;
• La famille Gérard Nyamihana a été privée de six personnes.

Concernant les lieux de grands massacres dans notre cellule, bon nombre de victimes ont trouvé la
mort à leur domicile et leurs corps étaient jetés soit dans le champ de sorgho ou soit dans la
bananeraie. Néanmoins, certains corps des victimes se retrouveraient en secteur Bweramana où il y a
eu de massacre de grande ampleur orchestré par le bourgmestre. Nous ne connaissons pas de cas de
victimes jetées dans des w.c. Parmi les victimes, la plupart d’entre elles étaient des adultes.
Uwimpuhwe Hélvanie déclare qu’après le génocide, les corps de victimes ont été déterrés, puis,
enterrés dans leurs parcelles respectives. En moyenne, il y aurait une cinquantaine de victimes
exécutées pendant le génocide. D’autres Tutsis sont décédés en dehors de notre cellule notamment
dans les cellules frontalières comme Nyakabungo ou dans le secteur Bweramana. Nombreux sont les
corps que nous avons retrouvés tués à coups de machettes, de gourdins et des lances traditionnelles
appelées dans la langue locale «ibihosho» soulignent Jeannette Mukacyiza et Hélvanie Uwimpuhwe.

Les maisons étaient moitié-détruites. Les tôles de maisons étaient enlevées et les tuiles ainsi que les
charpentes étaient emportées. Les portes et les fenêtres n’étaient pas également épargnées.

32
Seules les briques restaient suspendues car presque toutes les maisons de la cellule étaient bâties en
briques. Les pillards y attachaient peu d’importance. Certaines briques sont jusqu’aujourd’hui par terre
à cause des intempéries et les fortes pluies. Huit ans après, on trouve encore des traces qui montrent
que ces lieux étaient habitables à une époque déterminée. Ces familles exterminées vivaient de
l’agriculture et de l’élevage.

Tout le monde participait aux pillages. Les poules, les chèvres, les moutons et les vaches ont été pris
non seulement par les criminels de la cellule, mais aussi par nos voisins. Ces derniers étaient les
premiers à faire la récolte dans les champs de sorgho, de manioc ou de patates douce. Ils ont été
également les premiers à déplacer les ustensiles de nos maisons et à emporter nos habits. Les meubles
et les matelas ont été pillés en premier lieu lors des premières attaques.

Le rôle des autorités dans le génocide est bien connu. Les réunions présidées par le conseiller Gatera
n’avaient d’autre but que de tuer les Tutsis. Les patrouilles ainsi que le comité de sécurité ont été
instaurés par les autorités du secteur pour pourchasser les Tutsis considérés comme l’ennemi commun
de tous les Hutus.

Beaucoup de viol ont eu lieu pendant le génocide. Les interahamwe prenaient par force non seulement
de petites filles mais également des mères de famille. Ils s’échangeaient entre eux les filles comme ils
le voulaient. Parmi ces violeurs, nous citons André Bakina, il est arrêté à la prison de Gitarama, et
Daniel fils de Kamonyo, il est détenu à Gitarama.10

2.6 Cellule Kaburengero

Les détenus de Murama

Dans la cellule Kaburengero, la population a gardé son unité durant deux semaines et demie après la
mort de Habyarimana. Le premier signe qui a fragilisé les liens sociaux entre Hutus et Tutsis a surgi
samedi, le 23 avril. Ce jour-là, Assiel Murangwa est arrivé de la cellule Cyimana. Il a rassemblé des
jeunes garçons qui, d’habitude, se baladaient au centre de négoce de Gitovu, Kaburengero. Il leur a
raconté les exploits des autres cellules dans le pillage des biens de Tutsis. Il a ajouté que les habitants
de Cyimana s’étaient déjà rassasié de la viande des vaches de Tutsis. Il a déclaré que les Hutus de
Kaburengero seraient bien cotés s’ils s’investissaient absolument dans les actes contre les Tutsis.
Entre-temps, il y avait quatre vaches qui se trouvaient dans un endroit situé entre la cellule de
Rutarabana, secteur Joma et Kaburengero. Elles appartenaient à Royce Nyirasine, une vieille maman.
A l’issue de la réunion, les jeunes garçons ont aussitôt formé une bande dont le premier acte a été le
pillage de ces vaches. Ils les ont acheminées à Nyankokoma, cellule de Kaburengero. Les résidents de
Kaburengero et Rutarabana, encore soudés, n’ont pas du tout apprécié le comportement de ce groupe.
C’est ainsi qu’ils ont organisé une contre-attaque pour ramener ces vaches. Les Tutsis ont aussi
participé à l’action. Ils ont pu récupérer trois seulement, la quatrième était déjà abattue dans le champ
de Mukurarinda en cellule de Kabanoza par la milice composée de :

• Vincent Gashirabake, surnommé « Uwayisaba », détenu au cachot de Murama ;


• Edison Rubaduka, emprisonné à Murama ;
• Jean Nambajimana, en liberté ;
• Tiophas Munyambonera, en liberté ;
• Jean, fils de Seburimbwa, décédé ;
• Emile Ntambara ; il vit à l’étranger ;
• Hossea, en liberté ;
• Aminadab Nsabagasani.

10
Témoignage recueilli à Ruhosha, le 14 octobre 2002.

33
Vincent Sebulimbwa explique ici le sort de la vache :

Lorsque nous avons fait arriver les vaches à Kabanoza, il y a eu beaucoup de dispute entre nous.
Comme c’était la première attaque, beaucoup d’entre nous avaient encore peur. Les uns voulaient
remettre les vaches à son propriétaire. Pendant nos mésententes, un certain Juma de la cellule Rubona
est venu nous montrer comment abattre les vaches des Tutsis. Il en a commencé avec la première.
Chacun coupait le morceau qui l’intéressait. C’est en ce moment-là que la population de Kaburengero
nous a surpris avec trois vaches encore en vie. Nous avons alors remis les vaches à son propriétaire via
sa fille, Modesta, en échange de 200 francs rwandais pour acheter de la bière de banane.

Le même jour, à 16 h 30, la situation était tendue, les actes de destruction des maisons de Tutsis et de
pillage de leurs biens ont vu le jour. La première attaque est venue de l’extérieur de notre cellule. Elle
comprenait des interahamwe de la cellule Cyimana, à savoir :

• Foestus Habimana, emprisonné à Murama ;


• François Hategekimana, surnommé « Bakame », au cachot de Murama ;
• Samson Nkundanyirazo, au cachot de Murama ;
• Donat Hishamunda au cachot de Murama ;
• Samuel Butusa, au cachot de Murama ;
• Assiel Murangwa, en refuge ;
• Joram Mucunguwe, à l’étranger ;
• Léonard, fils de Magdaleine, il se trouve également à l’étranger et tant d’autres.

Sous le commandement de Léonard Habirora, venu de Kigali, ils se sont dirigés vers la maison de
Simon Rusatsi. Lors de leur avancée, toute la famille a pu s’esquiver. A leur arrivée, ils ont lancé des
pierres sur la maison avant de mettre le feu sur l’enclos. Foestus Habimana a été le seul qui y a pillé
une chaise. D’autres personnes inconnues ont incendié la hutte de Josua Byirabo. Le même jour de
samedi, Japhet Kayihura a été la première victime tutsie de Kaburengero. Il a été fusillé par les
militaires au centre de négoce de Busha, cellule Kabalima. Il venait juste de la maison de son père
Saruhara, dans notre cellule. Dans la nuit du 22 avril, Saruhara avait été arrêté et conduit par des gens
de la cellule Rubona. Nous ignorons ses boureaux.

Ces invasions venues de l’extérieur ont incité les Hutus de Kaburengero, dont certains étaient assoiffés
de sang des Tutsis, à créer une milice en vue d’éliminer systématiquement les Tutsis et prendre de
force leurs avoirs. Un certain Matthieu Mugema, en refuge, fils de Yvan Nzogera, responsable de la
cellule Kaburengero, à l’époque, est devenu l’instigateur des agressions. Il a alors fondé une milice
dans laquelle il a enrolé beaucoup d’interahamwe comme : Aminadab Nsabagasani ; en prison de
Murama ; Samson Nkurunziza, en prison de Murama ; Vincent Gashirabake, en détention à Murama ;
Emile Karangwa, en exil ; Emile Ntambara, à l’étranger; Assiel Serukwavu, en refuge. Dans la nuit du
23, ils ont envahi la famille de Amiel Gakwerere et y ont pillé deux vaches et deux moutons. Pendant
que les autres acheminaient les animaux vers l’abattoir, Matthieu Mugema et Vincent Gashirabake,
alias Uwayisaba, ont rebroussé chemin pour aller incendier l’enclos de Amiel. La tentative n’a pas
réussi et la famille a été contrainte à prendre fuite. Les vaches ont été directement abattues au centre de
négoce de Gitovu. Quant aux moutons, un a été donné aux Twa de Kaburengero, l’autre a été gardé
par Gashirabake.

Le lendemain matin, Amiel s’est rendu chez Gérard Rwabukumba muni d’ibuku (book)-registre
d’impôts dans lequel les colons belges catégorisaient les Rwandais en y inscrivant leurs ethnies ; il
voulait s’assurer de son ethnie. Ils sont allés voir ensemble le responsable de la cellule, Yvan Nzogera,
père de Matthieu Mugema, meneur de massacres. Ayant consulté le registre, Amiel a pu les
convaincre qu’il était Hutu. Dès lors, Matthieu a cessé de le poursuivre et l’a emmené dans le bar de
Naasson Habimana prendre une bière de réconciliation. Il a aussi voulu le dédommager de ses deux
vaches en lui donnant celles pillées chez Rwigema, résident dans la cellule Nyakabungo. Cependant,
Amiel a refusé de prendre la vache issue cet acte de pillage.

34
Ayant constaté la situation précaire dans laquelle ils se trouvaient et voyant qu’aucune autorité ne
plaidait en leur faveur, les Tutsis de Kaburengero ont quitté la cellule laissant derrière eux tous leurs
biens. Le responsable en a beaucoup profité. Il partageait les viandes des vaches appartenant aux Tutsi
avec son fils Matthieu Mugema, chef de la milice dans la cellule. Kaburengero abritait seulement
quatre familles tutsies : famille Simon Rusatsi ; famille Saruhara Onésphore ; famille Josua Byirabo et
famille Vénuste Sindikubwabo. Certains Tutsi, avant de prendre fuite, préféraient confier leurs biens à
leurs voisins hutus. Par exemple Sindikubwabo a laissé à son voisin Philémon Kayumba, en détention
à Murama deux matelas, deux pagnes Kitenge et un pagne en nylon.

Après le départ des Tutsis, leurs biens ont été pillés et leurs maisons détruites. Ils ont ensuite poursuivi
les Tutsis dans leurs cachettes pour les tuer.

Le lundi de la quatrième semaine d’avril, Matthieu Mugema ; Rwigema Semutwa, en refuge ; Vincent
Gashirabake ; Amon Nsabimana, en prison à Masango ; Samson Nkurunziza, arrêté à Masango ;
Cyriaque Sebutari, incarcéré à Murama et Assiel Serukwavu, ont convenu qu’ils allaient se retrouver
au centre de négoce de Gitovu pour aller épauler les interahamwe de Kabalima. Mais avant de partir,
Matthieu Mugema a ordonné à Rwigema et Assiel Mucunguye d’aller détruire complètement les
habitations de Sindikubwabo. De là, ils ont aperçu Elie Semanyenzi avec quelqu’un en direction du
centre de Gitovu. Ils se sont précipités pour aller en aviser leurs collègues. Arrivés au centre, les
réfugiés ont été reçus par des coups de bâton jusqu’à succomber. La bande a lancé l’attaque au centre
scolaire de Nkomero où elle a tué des réfugiés à coups de massues et d’ibihosho-outil en fer
comparable à la lance actuelle. Les victimes de Kaburengero identifiées sont :

• Israël Niyonzima, fils Saruhara ;


• Fidèle Toto ; fils de Saruhara ;
• Olive, épouse de Sindikubwabo ;
• Olivier, fils de Sindikubwabo ;
• Rurangirwa, fils de Rusatsi.

Le dernier samedi du mois d’avril a connu la mort de la femme de Edouard Hitimana. Ce dernier était
Hutu. Après sa mort avant le génocide, sa famille avait chassé sa femme. Celle-ci avait rejoint ses
parents en cellule Rugogwe, secteur Ngwa, commune Kigoma.

Dès le déclenchement du génocide, la femme a choisi de regagner sa belle famille hutue pour sa
survie. Mais, elle a été enlevée par la milice de Matthieu Mugema qui comprenait Ephron Nzirorera,
en prison centrale de Gitarama ; Amon Nsabimana, au cachot de Masango ; Assiel Serukwavu et
Muganantagara, tous en exil. La victime a été tuée à coups de machette par Ephron Nzirorera, au
centre de Gitovu. Le groupe l’a jetée dans une fosse, près du cimetière de Kaburengero, qui était
prévue pour servir des latrines publiques réservées aux gens qui venaient au cimetière inhumer les
leurs. Quelques jours après, dans la première semaine de mai, une autre belle-fille est arrivée dans la
même famille. Elle avait été répudiée par son mari Kabanda, frère de Edouard Hitimana. Kambanda
s’était remarié mais sa première femme était venue rechercher refuge chez son beau-père. La mère de
Kambanda, Rachel, a comploté avec son fils pour éliminer la femme. Rachel, belle-mère de la victime,
a plaidé coupable, et le tribunal de première instance de Gitarama lui a infligé une peine
d’emprisonnement à vie tout comme son fils. Un jugement par défaut avait été prononcé auparavant et
avait requis la même sentence.

En date du 16 mai, André Gatera, conseiller de secteur Nkomero, s’est rendu dans notre cellule. Il a
réuni toute la population hutue, en vue d’élire un comité devant recevoir de l’argent provenant de la
production des biens de Tutsis pour son propre compte. Le comité devait aussi veiller à ce qu’aucun
Tutsi ne puisse survivre. Pendant la réunion, Gatera se trouvait avec Zacharie Ayobangira, en liberté,
de la cellule Bugarama, secteur Rubona ; il était chargé de faire le rapport de la réunion.

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Les personnes élues pour le comité étaient :

• Matthieu Mugema, en exil ;


• Amon Nsabimana, en détention à Murama ;
• Semutwa Rwigema, il se trouve à l’étranger ;
• Théogène Cyiza, écroué au cahot de Murama ;
• Emile Karangwa, à l’étranger.

Pratiquement, il ne restait pas grand chose comme biens des Tutsis, sauf les plantations de caféiers, la
bananeraie et quelques forêts. Lors de la mise en place de ce comité, il ne restait qu’une seule famille
tutsie, celle de Josua Byirabo. Il y avait également des enfants tutsis, originaires d’autres lieux,
emmenés par leurs mamans hutues chez leurs grand-parents. D’après les instructions données par
Gatera, Matthieu Mugema a organisé une fouille systématique de tous les Tutsis encore en vie, en date
du 18 mai.

A la tête de cette bande se trouvaient : Amon Nsabimana, Rwigema Semutwa ; Muganantagara ;


Assiel Serukwavu, en refuge ; Cyriaque Mudahunga, au cachot de Murama et Samson Nkurunziza, en
détention à Murama. La fouille a débuté à Nungamo, dans la maison des parents de Josua. Là, ils y
ont délogé Eliane Kampeta, épouse de Josua ; trois enfants de Josua dont Mutsinzi ; et Félicitée
Kabutumwa, sœur de Josua. Ce dernier a été trouvé chez son beau-frère Elekas Mbuguje. Les
interahamwe ont envahi la famille de Mika pour y enlever deux enfants de sa fille Rebecca
Nyirandinkabandi. Celle-ci avait épousé un Tutsi de la commune Kigoma, nommé Mahira.

Tous les capturés ont été acheminés à la fosse se trouvant au cimetière de Kaburengero en présence de
Matthieu. La première opération a été la demande de leur carte d’identité. La confusion s’est produite
lorsque Josua et sa sœur Félicitée ont présenté des cartes d’identité d’ethnies différentes. Les miliciens
ont conseillé Matthieu d’emmener tous les capturés aux militaires qui gardaient la barrière érigée au
centre de négoce de Busha, au lieu dit Ku Bigega pour résoudre le problème. A leur arrivée, un des
militaires leur a suggéré de libérer seulement le sexe féminin sans tenir compte de l’ethnie. Matthieu
est tombé d’accord avec les militaires. Ils ont alors ramener Josua Byirabo ; son fils Mutsinzi et deux
enfants de Rebecca. Matthieu a ordonné à Ephron et un déplacé de Bugesera de les exécuter. Ils les ont
tués à coups de machette et d’épée qui appartenaient à ce déplacé de Bugesera. Ils les ont jetés dans la
fosse dans laquelle gisait la belle-fille de Malachiel, ancienne épouse de son fils Hitimana. Partant de
là, la bande est allée attaquer la famille de Enos Gicondo. Ils ont trouvé sa fille Yunia Nyiramatabaro
avec ses cinq enfants, quatre garçons et une fille. Celle-ci s’était enfuie chez son père parce que son
mari tutsi, Elam Mukwiye, avait été tué dans son secteur Joma. La femme a reçu l’ordre de faire
retourner les enfants dans leur secteur. Matthieu et son équipe l’ont accompagnée jusqu’au centre de
négoce de Kabere, secteur Joma. Les enfants ont été abandonnés là-bas et la maman a été obligée de
rejoindre ses parents tout de suite.

Deux jours après, Sindikubwabo a été délogé chez Jean Nsekabashira, par Matthieu Mugema ; Joram
Mucunguye, en exil ; Karangwa, à l’étranger ; David Ntakirutimana, en détention à la prison centrale
de Gitarama et Assiel Murangwa, surnommé « Sebanani », il se trouve à l’étranger. Ils lui ont infligé
des coups de massue et des houes usées. Ils l’ont jeté à demi-mort dans la fosse du cimetière de
Kaburengero. Le lendemain, il a été achevé par Matthieu ; Joram Mucunguye et un policier—Jean-
Paul, fils de Singirankabo, conseiller de Rubona.

Le centre de négoce de Gitovu a connu le massacre sans précédent dans la cellule de Kaburengero le
20 mai : le massacre des pasteurs de Gitwe et leurs familles. Ils étaient au nombre de 80. Le scénario a
été organisé par Rutiganda en collaboration avec Théodore Gakuba, le brigadier Enock et des
gendarmes. Tout était bien organisé : le 20 mai, vers le soir, la camionnette Daihatsu blanche de
l’ESAPAG est arrivée, conduite par Charles qui vit en exil. Il était rempli de pasteurs de Gitwe, leurs
familles et d’autres Tutsi. Le véhicule était suivi de deux autres : une camionnette Hilux blanche pick-
up dans laquelle se trouvaient Rutiganda ; Gakuba; le brigadier Enock et des interahamwe derrière,
dont Dan Mbanye du secteur Rubona, en refuge ; et Nyamakwa, un élève qui étudiait à Gitwe et qui

36
est probablement à Kigali ; Jérôme Nyamurangwa, en détention à Murama ; Assiel Mutabaruka,
interné à Murama et Philémon Gakuba, en détention à Murama. L’autre voiture, Peugeot 305, ravie à
la famille du pasteur Amon Rugerinyange, représentant légal actuel de l’église adventiste du 7ème jour
transportait six gendarmes. Tout le monde s’est arrêté au centre de Gitovu. Rutiganda et les gendarmes
ont quitté les premiers des véhicules. Ils ont demandé à la population des environs à venir les aider à
tuer les Tutsis. Les six gendarmes disposaient chacun d’un fusil. Rutiganda ; Gakuba ; brigadier
Enock ; Sebanani et le chauffeur Charles étaient munis également de fusils. Ils avaient aussi des
grenades. Avant de débuter les massacres, Rutiganda a ordonné à la population de Gitovu de creuser
une grande fosse derrière les boutiques. Le coup d’envoi de massacre a été lancé par Rutiganda et un
gendarme. Ils ont fusillé la femme et la fille du pasteur Rugerinyange ainsi qu’un homme inconnu.
Pour qu’aucun Tutsi n’échappe à la mort, les gendarmes, Gakuba, Enock et Rutiganda ont encerclé la
camionnette Daihatsu. Les interahamwe venus de Gitwe en collaboration avec quelques gens de
Gitovu, enlevaient les capturés du véhicule et les tuaient à coups de massues. Quant à la population,
elle emmenait les morts dans la fosse.

Parmi les interahamwe trouvés sur place figuraient : Xavier, en exil ; Sekimonyo, à l’étranger ;
Philémon Kayumba, incarcéré au cachot de Murama ; Rwigema Semutwa, en refuge et Célestin qui vit
probablement à Gikongoro. Les victimes identifiées sont : La femme du pasteur Rugerinyange et sa
fille ; Straton Sebukuru, son épouse et son enfant ; Sarathiel Munyantwali, sa femme et son enfant ;
Pasteur Disiki ; Félicien Uzayabagara, maçon ; Camarade, enseignant ; Sarathiel Kitumva. Toutes les
victimes n’étaient pas de résidants de Kaburengero. Une semaine après les tueries de Gitovu, une
attaque de Matthieu Mugema ; Samuel Sekimonyo, André Zimurinda ; Mugemantagara, tous en exil, a
capturé des Tutsis originaires d’Abahennyi (lignage), cellule Kabalima. Ils tentaient se refugier à
Rubona. Ces miliciens les ont arrêtés et les ont emmenés au cimetière de Kaburengero pour les tuer.
Les victimes tuées sont : Annonciata, épouse de Aphrodis de Kabalima et son enfant ; la sœur
d’Aphrodis et son enfant. Le même jour, Mugema et Rwigema se sont rendus chez une maman
prénommée Concessa. Celle-ci avait caché un petit enfant de Mukandutiye de Rubona. Les deux
interahamwe ont pris la vieille avec l’enfant sous prétexte de ramener l’enfant dans son secteur natal.
Arrivés à mi-chemin, ils ont ravi l’enfant à la maman et l’ont tué sur-le-champ. La dernière victime a
été Hitimana de Rubona. Il a été délogé par les interahamwe de son secteur et l’ont pourchassé
jusqu’en cellule Kaburengero où ils l'ont exécuté.

Les détenus de Kaburengero nous ont déclaré que leur cellule n’a pas connu de viols de filles et de
femmes. La raison avancée a été que leur cellule comptait trop peu de ménages de Tutsis et ceux qui y
habitaient n’avaient pas de filles. Ils ont ajouté que leur objectif principal n’était pas celui de violer
des filles ou femmes tutsies mais plutôt de les exterminer tous.

Se référant sur le degré de leur implication dans le génocide, ils ont classé les personnes ci-après dans
la première catégorie :

• Jean-Damascène Rutiganda, une autorité qui a commandé le massacre de grande envergure


dans leur cellule ;
• André Gatera, conseiller de secteur qui a mis sur pied un comité ayant pour l’objectif
l’extermination radicale de tous les Tutsis ;
• Matthieu Mugema, un interahamwe de premier plan. Il a conduit toutes les attaques contre les
Tutsis dans la cellule Kaburengero et se rendait de temps en temps ailleurs ;
• Théodore Gakuba, président du MDR au niveau de la commune qui a étroitement collaboré
avec Rutiganda dans les tueries ;
• Joram Mucunguye, de la cellule Cyimana. Il a agi en étroite collaboration avec Mugema ;
• Assiel Murangwa. Il a commis les même actes que Joram ;
• Zacharie Abiyingoma, du secteur Rubona, rapporteur des réunions des génocidaires.11

11
Témoignage recueilli le 10 octobre 2002,.

37
2.7 Cellule Gisuma

Les détenus de Murama

La cellule Gisuma partage ses limites territoriales avec les cellules Nyacyoma, Nyakabungo,
Kabalima, Nzuki, Kigarama et la cellule Kiruri de l’ex-commune de Kigoma.

C’était vers le 20 avril que ces événements ont commencé. C’est la radio qui diffusait cela et nous ne
nous sentions pas concernés. Les réfugiés de Gikongoro, Nyanza et Masango venaient ici chez nous.
Même les gens de Bugesera passaient par ici, d’autres encore provenaient de Gatagara, en commune
Kigoma.

Un paysan du nom de Uziel Muratankwaya, communément appelé « Rwanyonga », était connu de


beaucoup de gens. Il avait fait fortune quand il était encore commerçant avant de tomber en faillite. Il
est décédé en prison. Il avait aussi un véhicule et était l’ami de Gakuba, président du MDR au niveau
de la commune. Uziel était le chef du MDR dans la cellule. Lui et le conseiller André Gatera se
trouvaient à la tête du génocide. Le conseiller Gatera a convié les personnes suivantes :

• Athanase Mucumbitsi, simple paysan, il se trouve emprisonné à Gitarama ;


• Eliezer Nyilinkindi, ex- responsable de la cellule. Pendant le génocide, il était membre de la
cellule. Il vendait de la bière locale ; il est décédé ;
• Gervais Gasirabo, simple paysan, il est mort ;
• Léobald Abizeyimana, secrétaire de la commune Murama, il est emprisonné à Gitarama ;
• Amon Nsabimana, un réserviste ex-FAR venu de Kigali et qui avait des munitions ; il a fui le
pays.

Par après, le conseiller a tenu une réunion dans la cellule Gisuma chez Léobald, près de la route.
Gatera et son fils Bosco qui avait des grenades étaient présents à ce rendez-vous. Gatera nous a
dit : «Mangez les vaches, prenez des régimes de banane, mais, que le travail soit fait, tuer les Tutsis».
Le conseiller a proposé d’élire les personnes qui devaient composer le comité de sécurité. Etant donné
que les Hutus et les Tutsis de notre cellule ne savaient pas encore que le génocide était en train de se
préparer, ils participaient naïvement à la rencontre. Ils ont compris quelque chose quand les Tutsis élus
pour la constitution de ce comité ont été refusés par le conseiller qui disait : «laissez-les et proposez
d’autres personnes». Les Tutsis que nous avons élus, mais qui ont été contestés par le conseiller,
étaient Jean Rwamukwaya, paysan et Joseph Nzabamwita, vendeur de la bière locale. Ces Tutsis, une
fois refusés, le conseiller a procédé à la nomination d’autres personnes reprises ci-dessous :

• Jean Rwigema, paysan, il a auparavant travaillé à l’usine textile du Rwanda, UTEXIRWA. Il


est venu chez nous pour s’y réfugier. Il est déjà décédé ;
• Boniface Murwanashyaka, il était secrétaire et élève à l’école secondaire adventiste des
parents de Gitwe (ESAPAG) ; les deux se sont joints à ses invités susmentionnés pour former
le fameux comité dit de sécurité.

Le génocide s’en est suivi. Il eut des patrouilles à partir de cette nuit. Dans notre cellule, il y avait sept
patrouilles, à savoir :

• Ku Rwumunyu, dirigée par Evariste Usabyeyezu, il est décédé ;


• Mataba Ku Uwigisuma, contrôlée par Rutaganira, il est décédé ;
• Karuhubuka, commandée par Léobald Ntahobari, en détention à Murama ;
• Nyiranjongo, supervisée par Sebisaho, il est décédé ;
• Kaserugaz», dirigée par Semandwa, il est décédé ;
• Birambi, supervisée par Rutebuka, il est décédé ;
• Mpinga, contrôlée aussi par Léonard Ntahobari.

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Celui qui fuyait ou tombait par malheur sur une patrouille, était immédiatement tué.

Les cellules Cyimana et Kaburengero ont été les premières à lancer des attaques dans notre cellule.
Elles étaient conduites par :

• Jean-Pierre Habirora, de Cyimana ;


• Mathias Mugema, de Kaburengero ;
• Jotham Mucunguye, fils de Nassan Girukwayo, de Cyimana ;
• John Senkubana, de Nzuki ;
• Kubali, de Cyimana ;
• Niyonzima alias «Nyakabungo» ;
• François Hategekimana alias «Bakame».

Rwanyonga était l’éclaireur. Cette attaque a brûlé et détruit les maisons mais les Hutus et les Tutsis de
notre cellule lui ont opposé une certaine résistance. D’où elle a rebroussé chemin.

Le lendemain, ils sont revenus avec, à la tête, Rwanyonga qui détenait même la liste des personnes
tutsies à éliminer. La première victime a été Cécile Mukakanimba, tuée grâce au complot fomenté par
Mucumbitsi qui avait par le passé violé sa fille. Cécile l’avait traduit en justice et il avait été
emprisonné pour quelques mois. Il a alors attendu le génocide pour se venger. C’est ainsi qu’il a
demandé à Jérémie Gasimba de tuer Cécile. Gasimba est actuellement incarcéré à la prison centrale de
Gitarama.

En général, les Tutsis de notre cellule ont été trouvés chez eux et dans les brousses avoisinantes de
leurs habitations. Environ 16 Tutsis ont été attrapés et conduits au centre dit Ku Uwigisuma , juste à
proximité du cabaret de Joseph Nzabamwita alias « Seruntaga » pour y être achevés. Leurs corps ont
été jetés dans le w.c public érigé à l’endroit, près de la route.

Les miliciens de Gisuma ont aussi mené des attaques dans d’autres cellules à la poursuite des Tutsis.
Mais à chaque fois qu’ils les envahissaient, ils étaient en connexion avec certains ressortissants des
cellules envahies. Ils ont par exemple dirigé l’attaque contre la cellule voisine de Nyacyoma. Ils
étaient avec sept Tutsis résidents de Gisuma dont Ephrem Nyakabwana et ses deux fils ; André
Bititaweho, Elière Gahamanyi et Antoine Murangwa. Ils y ont découvert trois autres Tutsis originaires
de Gisuma qui s’y étaient réfugiés, à savoir Ephron Murangwa avec ses deux fils.

Les victimes étaient hébergées par le fils de Rukinanyanja, Ezigade Mutimura, en détention à
Gitarama. Plus de dix personnes ont été tuées ce jour-là et leurs corps ont été jetés dans les fosses anti-
érosives du lieu. En envahissant Nyacyoma, on voyait que tous les habitants ne s’étaient pas encore
adonnés aux tueries. Ils y participaient timidement mais par la suite, ils sont aussi devenus actifs
comme partout ailleurs dans le secteur. L’attaque de Gisuma avait bénéficié de la complicité de Fidèle
Kalisa, un génocidaire de Nyacyoma.

Les vaches de Gisuma ont été consommées dans la commune voisine de Kigoma où leurs propriétaires
les avaient conduites pour les cacher. L’attaque a tenté d’envahir l’endroit pour les y enlever
puisqu’elle les considérait comme les siennes par la simple raison qu’elles appartenaient aux Tutsis de
sa cellule mais elle a pu seulement rentrer avec sept vaches d’un certain Rukirakenja. Il y a eu quatre
autres vaches abattues à Gisuma. La viande profitait à celui qui était présent lors de l’abattage d’une
vache ou qui avait participé à son pillage, les autres restaient comme spectateurs.

Des enclos et des maisons en pailles ont été incendiés. D’autres maisons ont été détruites mais en
partie. Les tuiles étaient enlevées ou alors écrasées par méchanceté à l’aide des marteaux. Par ailleurs,
la plupart des maisons des victimes étaient construites en matériaux non durables et modestement
équipées. Il n’y avait pas d’enseignants ni d’autres fonctionnaires de l’Etat dans la cellule. C’était donc
rare de trouver un matelas ou une tôle car les victimes étaient pauvres.

39
Lorsque de tels biens étaient trouvés, seuls les grands génocidaires les prenaient. Les petis miliciens se
contentaient de choses de moindre valeur.

On ne connaît personne de notre cellule qui a été accusée de viol. Dans nos témoignages d’aveu de
culpabilité, cette infraction n’apparaît pas non plus, raison pour laquelle nous affirmons que pareils cas
n’ont pas existé dans notre cellule. Les filles et les femmes tutsies ont été traitées de la même façon
que leurs frères tutsis. Nous les avons tous tués à coups de bâton ou de massue. Quand les militaires de
l’ex-FAR sont arrivés, ils ont participé aux opération de ratissage des Tutsis. Ils nous demandaient de
les accompagner fouiller dans des brousses et des forêts. C’est dans ces opérations que le jeune garçon
prénommé Paul fils de Karasira qui avait environ 16 ans a trouvé la mort. Une seule personne avait un
fusil dans notre cellule : Amon Nsabimana.

Pour récapituler, nous disons que dans notre cellule, le génocide a été organisé par les autorités
administratives locales, en l’occurrence, le conseiller de Nkomero, André Gatera alias « Kaduli. » Il a
maintes fois visité notre cellule pour mener des campagnes de sensibilisation incitant aux massacres.
Le bourgmestre n’est jamais intervenu pour calmer la population.

Certains détenus parmi nous ont pu sauver les vies de certaines personnes qui étaient menacées mais
cela ne veut pas dire qu’elles sont innocentes dans ce qui s’est passé. Seulement, les personnes qu’ils
ont cachées viennent souvent leur rendre visite et leur apportent à manger.12

2.8 Cellule Nyacyoma

Les détenus de Murama

Le génocide dans la cellule Nyacyoma a débuté le 23 avril. C’était le samedi et on sortait de l’église
adventiste de Buhanama entre midi et 13 heures. D’un coup, nous avons vu que les maisons de Tutsis
étaient incendiées dans la cellule voisine de Gisuma. Au lieu de rentrer à la maison et d’y rester, nous
avons préféré nous réfugier à Kigoma en secteur Kiruri, cellule Kigarama, craignant pour notre
sécurité. En franchissant la rivière appelée « Base, lis bassin » séparant notre cellule de Kigarama,
nous étions ensemble, Hutus et Tutsis. Nous avons occupé une colline et ensemble avec les résidents
locaux, nous nous interrogions sur ce qui se passait à Gisuma. Bien entendu, toutes les familles de
Nyacyoma n’avaient pas franchi la rivière, elles n’avaient pas apprécié la situation de la même façon.
Peu de familles semblaient être informées de ce qui se passait mais la plupart avaient traversé la
rivière. Vers 15 heures, les attaques ont cessé et nous sommes rentrés chez nous. Aucune maison n’a
été endommagée ce jour-là. La nuit, les habitants de maisons voisines ont commencé à s’organiser
pour faire la patrouille. Dans les jours qui ont suivi, on a su que c’étaient les Tutsis qui étaient visés.
Notre cellule venait d’accueillir quelques réfugiés venus de Gisuma. C’étaient uniquement des Tutsis.
Ils ont logé chez leurs amis de Nyacyoma et nous ont raconté ce qui leur était arrivé : «Nous sommes
pourchassés par les Hutus qui détruisent et pillent nos biens », affirmaient-ils.

Entre-temps, le conseiller André Gatera alias « Kaduli » a organisé une réunion au bureau de secteur à
Nkomero. Il y a convié certaines personnes de notre cellule dont :

• Fidèle Kalisa, membre ordinaire du comité de cellule ;


• Boniface Nsabimana, nyumbakumi13;
• Rufayina Bigirabagabo, un voyou qui était réputée pour sa mauvaise conduite au sein de la
cellule ;
• John Munyarugarama, simple paysan ;
• Jotham Munyankuge, originaire de Nyacyoma mais résident à Kigali. Il avait une grenade tout
comme son petit frère Stanislas Harelimana ; les deux étaient invités par le conseiller. Jotham

12
Témoignage recueilli au cachot de Murama, le 4 octobre 2002.
13
Chef de dix maisons.

40
a également obtenu un fusil lorsque les militaires ex-FAR sont arrivés à Murama fuyant les
combats dans le Bugesera, vers le mois de mai ;
• Fidèle Kubwimana, militaire qui vivait à Kigali mais originaire de Nyacyoma, il avait un fusil.

Rentré de la réunion le soir, Fidèle Kalisa a expliqué à son frère Elidadi Nzabahimana (un de détenus
qui nous parle) qu’il était nommé responsable de la cellule pour remplacer l’habituel responsable
Ezéchiel Gakuba qui était Tutsi. Dès lors, la situation s’est détériorée. Ce même jour, vers 21 heures,
une bande de personnes commanditaires du génocide de Nyacyoma s’est constituée pour envahir
certaines familles tutsies. Elle criait « power ». Fidèle Kalisa, Rufayina et Rwanyonga de la cellule de
Gisuma se trouvaient parmi eux. Ils ont brûlé les maisons de chez Kazungu et Rwatangabo comme
l’indique Hesron Banganyiki, un de détenus rencontrés. Il précise que la bande l’a attaqué pour
prendre la vache de Kazungu que celui-ci lui avait laissé quand il se réfugiait vers Gitisi, en commune
Tambwe. La vache était arrivée pendant la journée et la population l’avait vue.

La première personne tuée dans notre cellule s’appellait Euphron Gapuriyoko, fils de Mukagasana, un
paysan. Il a été tué le lendemain, au centre dit Mu Kabuga qui fait la frontière commune entre les
cellules de Nyacyoma, Kibonde, Gasharu et Rwavuningoma.

Presque en même temps, une autre personne a été assassinée chez Azarias Binigimpara. L’attaque
composée de ladite bande est arrivée chez lui vers 13 heures. Fidèle Kalisa avait capturé une femme
appelée Adeline, épouse de Enos Rugambira, décédé. Adeline portait sur le dos un bébé et Fidèle a
ordonné à Nyaminani, un milicien, de la tuer ensemble avec son bébé. Elidadi Nzabahimana est
intervenu pour les supplier d’épargner les captifs. Il les a conduits chez Hersron Banganyiki qui les a
cachés quelques jours avant de les laisser aller mourir dans des brousses. Miraculeusement, ils ont pu
survivre au génocide.

La personne attrapée chez Azarias était venue de Masango et c’était le cousin de Rambert
Nshimyumuremyi, rescapé de Nyacyoma. Après avoir tué la victime, le groupe a gagné la confiance
des Hutus de Nyacyoma qui l’ont accompagnée par la suite. Ephrem Bavugilije, un des détenus
interviewés explique que cette nuit là, ils sont allés piller les vaches de la veuve de Hosea Bitorwa. Il
était en compagnie de :

• Hesron Banganyiki, qui témoigne aussi ;


• Euphron Nzitabakuze, en liberté chez lui ;
• Munyawera ;
• Hakizumwami ;
• Vénuste Rutayisire, qui est mort ;
• Ezéchiel Sebakuze, en prison à Gitarama
• Azarias Binigimpara, Hutu qui était menacé par l’attaque pour avoir caché les Tutsis. Il est
mort après le génocide.

La veuve de Bitorwa s’appelait Damarisi et Bitorwa avait trouvé la mort bien avant le génocide. Ses
cinq vaches ont été abattues. Les tueries de Nyacyoma étaient supervisés par :

• Rufayina, il est au Congo ;


• Fidèle Kalisa, il est mort ;
• Boniface Nsabimana, on ne sait pas où il vit ;
• Stanislas Harerimana, il est au Congo ;
• Jean-Marie Ndahayo, il était comptable au bureau communal de Murama et se trouve au
Congo ;
• Amon Nsabimana, ex-FAR au Congo ;
• André Gatera, conseiller mort dernièrement ;
• Uziel Rwanyonga de Gisuma.

41
Beaucoup de miliciens de la cellule Gisuma envahissaient souvent notre cellule mais chaque fois
qu’ils venaient, c’était avec la complicité de Fidèle Kalisa. Ils ont par exemple attaqué chez
Rukinanyanja, un Hutu qui avait accueilli des réfugiés tutsis. En arrivant, ils mentaient qu’ils venaient
prendre la vache de Murangwa, Tutsi qui leur avait échappé et qui se cachait chez Ezigadi Mutimura.
Parmi les envahisseurs se trouvaient :

• Uziel Rwanyonga, son petit frère Jean-Baptiste Ntwali,


• Jean Rwigema, il a fui ;
• Gasirabo, il vit toujours à Gisuma ;
• Munyankindi, fils de Rutarataza, il a fui ;
• Elam Bizimana, il a fui ;
• Les deux garçons de Ntahobali, ils ont fui ;
• Amon Nsabimana.

Les uns sont entrés dans la maison de Mutimura, incarcéré à Gitarama. Ils ont attrapé Murangwa et
son fils. Les autres se sont dirigés vers Rukinanyanja et ils ont capturé son cousin venu de Masango,
un pasteur appelé Joram Gakuba.

Il y avait au moins 12 victimes y compris les Tutsis qu’ils avaient emmenés de Gisuma pour être tués
dans notre cellule. Les victimes ont été tuées à coups de bâton et leurs corps ont été jetés dans les
fosses anti-érosives. Le même jour ils ont tué le fils de Charles Muhigira, Challenge Nzaramba ainsi
que le petit garçon qui gardait les vaches de son père Euphron Murangwa. La chasse aux Tutsis était
devenue notre première préoccupation. Nous avons mis de côté des houes puisque d’habitude
l’agriculture était notre travail quotidien. Nous nous sommes adonnés au génocide de Tutsis. On
dévalait des collines couvertes de forêts ou de brousses à la recherche des Tutsis à exterminer.

S’agissant des lieux d’enterrement de victimes, elles étaient inhumées dans des fosses anti-érosives
situées près du lieu de crime. Leurs vaches étaient emportées par les commanditaires précités. Les
objets de valeur tels que des postes de radio, des meubles n’étaient pas épargnés. Lorsqu’ils le
voulaient, ils nous donnaient une vache à abattre pour la partager. Ils lançaient également des attaques
dans des endroits où ils pensaient trouver des biens intéressants. Leur stock se trouvait chez Muvala et
était composé en général de portes, de fenêtres métalliques, d’une quantité énorme de médicaments
pillés dans des pharmacies et des hôpitaux, etc. Certains rescapés ont pu également récupérer leurs
biens qui y étaient entassés.

Les maisons des victimes n’étaient pas totalement démolies ; on y enlevait des portes et des fenêtres,
des meubles, des matériels d’équipement, des tôles ou des tuiles. Les outils utilisés dans le génocide
sont surtout des massues. Presque chaque homme et jeune garçon hutu en avait un.

Le viol de femmes ou de filles tutsies n’a pas eu lieu dans notre cellule surtout que beaucoup de
femmes sont mortes en dehors de notre cellule où elles s’étaient réfugiées. Celles qui ont été attrapées
dans notre cellule ont été tuées à coups de massue ou de gros bâton.

Chaque fois que le conseiller organisait une réunion dans le cadre du génocide, il la tenait dans la
cellule voisine de Gisuma, chez un certain Eliezer Nyilinkindi. Les génocidaires de Nyacyoma s’y
rendaient pour faire des rapports et recevoir de nouvelles directives.

Outre la population civile, les militaires ont aussi participé au génocide à Nyacyoma surtout après leur
arrivée à Murama. Ils campaient dans la cellule Kabalima mais ils faisaient des mouvements par-ci,
par-là selon leurs missions. C’est au cours de tels déplacements qu’ils sont arrivés à Nyacyoma pour
nous demander d’attaquer la commune voisine de Kigoma, chez un certain Rukirakenja qu’on
soupçonnait d’avoir hébergé des Tutsis de notre cellule notamment Kayonga et Muhigira. Bien que
Rukirakenja se soit installé à Kigoma, il était natif de Nyacyoma. L’attaque est partie de Nyacyoma ;
Rugaravu, (un des détenus interrogés) y faisait partie et bien d’autres personnes de Nyacyoma.

42
A son arrivée, Rukirakenja lui a proposé des sous et des biens, c’était tout juste après la mort de sa
femme et de ses enfants. Il a donné aux militaires vingt vaches et quarante mille francs rwandais. Les
militaires ciblaient des lieux où ils pouvaient facilement trouver le butin. Les témoins pouvant vous
raconter l’histoire du génocide de Nyacyoma ne sont pas nombreux.14

2.9 Cellule Kibonde

Les détenus de Murama

La cellule Kibonde est frontalière des cellules Ruhosha et Nyacyoma du secteur Nkomero ; Karambo
de Joma et Gasharu de Bweramana.

C’était le matin du 7 avril 1994 que nous avons appris la mort de Habyarimana à travers la radio
Rwanda. Les premiers jours qui ont suivi cette date n’ont pas perturbé nos relations avec les Tutsis.
Après environ deux semaines, nous voyions arriver dans notre commune des gens venant de
Gikongoro, de Masango et de Kibuye. Ils étaient des Tutsis qui fuyaient les Hutus. Quelques jours
après, nous avons vu des incendies des maisons des Tutsis à Gitwe. C’était un dimanche et les gens
allaient à la messe. Etant donné que la situation devenait de plus en plus désastreuse à Joma, une dame
appelée Eline, morte au cours du génocide, a préféré confier ses vaches à son employé Alphonse.
Celui-ci habitait dans la cellule Kibonde. Il est allé les prendre dans la matinée. Les vaches étaient
avec des moutons. Arrivé en bas de l’école secondaire de Murama (ESM), sur une colline appelée
Agakomeye, une attaque venue de Karambo l’a arrêté ; ils voulaient lui ravir les vaches et les
moutons en question. Il a essayé de se sauver en prenant le chemin qui conduit à son domicile. Ayant
atteint l’habitation, Nsenguyukuri qui faisait partie de l’attaque a rencontré un certain Elam
Habinshuti. Ils se sont disputés car lui aussi voulait lui ravir le troupeau. Au moment où ils étaient
entrain de se battre, le petit frère d’Alphonse appelé Assiel Ndabahize est apparu. Il a pris la massue
de son grand frère et a frappé Elam Habinshuti qui est mort sur-le-champ. Puis ils se sont enfuis.
C’était entre 7 et 8 heures du matin. L’origine de ce conflit était l’argent que Alphonse devait à la
victime. Il paraîtrait que l’assassin voulait profiter de la situation pour éliminer son créditeur. Les deux
frères sont des Hutus ainsi que la victime.

Suite aux bruits consécutifs à ce meurtre, Joseph Muhirwa, en détention au cachot de Murama, est allé
à Rutarabana, dans le secteur Joma solliciter l’intervention des miliciens qui avaient commencé à
brûler des maisons des Tutsis, depuis la veille, dans leur secteur. Parmi les maisons brûlées, il y avait
celles de Marc Munyampundu, mort pendant le génocide et de Enéas Sebwuka, décédé au cours de
l’hécatombe. Plusieurs malfaiteurs sont arrivés en toute vitesse. Nous avons pu identifier certaines
personnes : à la tête, il y avait Joseph Muhirwa ; Abias Hakizimana alias Mwarabu, en détention à
Murama ; Ntangabeshi, en exil et Jean, frère de Ntangabeshi, en exil aussi. Sans tarder, ils ont brûlé la
clôture de la maison de Alphonse et avant de partir, ils ont cassé les tuiles de son toit. Ils ont ensuite
attaqué le petit frère de Alphonse et ont enlevé la porte de sa maison. Ils sont allés au centre appelé
Mukabuga. Ils ont brûlé chez Marc Habimana ; Isaac Harindintwari et Justine Mukabiganda. Ils ont
également emporté la vache de Siméon Rwagaju qui était devant l’enclos de Isaac Harindintwari. Les
habitants des maisons détruites avaient déjà quitté leurs habitations. Ils avaient eu le renfort des
miliciens venus de Ruhosha qui donnaient des coups de sifflets terrifiants et qui avaient comme armes
des machettes, des lances et des massues. Ils se sont rendus chez Kanyandekwe, un Hutu où elle lui a
pris la vache que Museruka, un Tutsi emporté par le génocide, lui avait confiée. Elle a été abattue sur
la colline de Rwamitanga.
Jusque-là, aucun Tutsi de Kibonde n’avait pas encore trouvé la mort. Au moment où ils étaient en train
d’abattre ladite vache, un militaire qui descendait de Gitwe et que nous n’avons pas pu identifier a tiré
en l’air. Il était avec un Tutsi appelé Bajyikarambi de Kibonde qui venait lui demander secours. En
entendant le coup de fusil, ils se sont dispersés, mais après le passage du militaire et Bajyikarambi, ils
se sont reformés pour partager la vache.

14
Témoignage recueilli au cachot de Murama, le 4 octobre 2002

43
Eliezer Barora, qui a reçu sa part, s’explique :

Puisque j’avais suivi la destination de la vache et vu qu’on était en train de l’abattre, je me suis rendu
sur le lieu. J’ y ai rencontré beaucoup de gens. Chacun a reçu au moins un kilo de viande. D’autres dont
je me rappelle les noms et qui, aussi, ont eu leur part sont : Jean Rusigariyabaseka, Eraste Ndagijimana,
et Joseph Muhirwa, tous au cachot Murama ; Innocent Ndihano, décédé ; Buhigiro, se trouvant chez lui
à Kibonde ; André Hitimana, décédé ; le responsable Nyirimihigo alias « Gatoya », décédé ; Samuel
Nsengeyukuri, se trouvant à Kibonde.

Le soir du même jour, nous devrions nous rassembler chez Joseph Muhirwa. Il nous a proposé l’idée
de tuer les Tutsis surtout que nous venions de saccager leurs maisons et d’abattre leurs vaches. Il nous
a demandé de faire des patrouilles pour mieux les neutraliser. Nous étions nombreux et il y avait
quelques jeunes garçons tutsis. Nous avons essayé de les tranquilliser en leur disant qu’ils seraient
épargnés. Immédiatement, nous avons passé à l’organisation des patrouilles. Nous avons proposé que
tous les dix ménages aient leur patrouille. Cependant, nous nous sommes convenus qu’au cas où une
attaque surviendrait, nous allions tous épauler la patrouille concernée. Nous craignions des Tutsis qui
étaient en cachette. Certains étaient allés se cacher dans les brousses à Gitwe, d’autres dans les
maisons inoccupées du collège de Gitwe. Cependant notre mobile n’avait pas été dévoilé aux Tutsis
qui étaient avec nous car nous leur avions mis un peu à l’écart. Cinq endroits ont été choisis comme
chef lieu des patrouilles et chaque lieu avait son chef. Ci-après les lieux choisis et leurs chefs
respectifs :

• Rwamitanga dont les chef étaient Joseph Muhirwa et son fils Byiringiro, en prison centrale de
Gitarama ;
• Karambo dont le chef était Elias Nkurunziza ;
• Chez Charles, fils de Rubuga, dont il était le chef ;
• Chez Jean Gatsimbanyi, dont il était le chef ;
• Nyarubuye, dont le chef était Runtaga, en exil.

Les patrouilles se déroulaient la nuit et tous les ménages concernés devaient avoir des représentants.
Dans trois jours qui ont suivi, presque tous les Tutsi étaient anéantis. Le premier Tutsi à être tué
s’appelait Festo, fils de Rwakaraga. Nous avions organisé une attaque comprenant : Nsabumuremyi, à
la tête, en exil ; François Ndahimana, au cachot de Murama ; Mathias, adresse inconnue ;
Singirankabo, à la maison ; Rwagasore, adresse inconnue ; Samuel Habimana, décédé ; Chadrack
Nsengiyumva, décédé ; Byiringiro, en prison centrale de Gitarama ; André Hitimana et Léonidas
Nsengeyukuri, décédé. La victime s’était cachée dans les roseaux chez Tamar Mukasi à la frontière
des secteurs Nkomero et Bweramana. Nous l’avons tué à l’aide des massues et des bâtons. Le corps a
été enterré par Tabaro de Bweramana, au cachot de Murama, il en témoigne. Voici comment d’autres
Tutsis ont été massacrés et les auteurs de leur mort :

• Ephraim Kaburame, tué avec l’aide de quatre autres Tutsis avec qui nous faisions des
patrouilles dont Evariste, fils de Ezéchiel Nsengeyukuri ; Seth Nzabahimana ; Juvénal, petit
frère de Nzabahimana et Samuel Rugora. C’est Joseph Muhirwa qui leur avait ordonné de
commettre le forfait. Il leur disait qu’ils allaient s’approprier de biens de la victime. Cette
dernière a été trouvée chez lui à la maison et elle a été enterrée dans l’enceinte de son enclos ;
• Thacienne Mukamusoni, exécutée chez elle à la maison par Chadrack Nsengiyumva, alias
« Rufaranga », détenu avec nous ici au cachot de Murama. Il l’a tué au moyen d’une massue et
a été enseveli sur place. Ses coauteurs sont Forodo et Charles, adresse inconnue ; Samuel
Byiringiro, en prison centrale de Gitarama ; Samuel Nsengeyukuri, à la maison ; Nsabimana
alias Nyarubwana, à la maison ; Joseph Muhirwa, au cachot de Murama ; Isaac Nyaminani, à
la maison ; François Nkazamurego ; Shameya, fils de Tite, se trouvant à Nyakogo, à
Masango ; Nyirimihigo alias « Gatoya », décédé ; Gérard Munyentwari, à Kigali ; Buhigiro, à
la maison ; Mageza, à la maison ; Rusigariyabaseka, au cachot de Murama ; Eraste
Ndagijimana, au cachot de Murama ; Athanase Zimulinda.

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Ce groupe d’agresseurs a tué la maman de Mukamusoni du nom de Esther Nyirabanguka ; et Timothée
Sebubagara, exécutés à l’aide d’une massue. Les deux ont été enterrés chez eux où nous les avions
trouvés. Eraste Ndagijimana a tué François Gashugi chez Muhirwa, au moyen d’une massue. Il a été
enterré chez Eliezer Semutwa, décédé également. Eraste Ndagijimana a assassiné Lidie Mukandekezi
au moyen d’une massue. La victime a été trouvée chez Elias Nkurunziza où elle s’était cachée, mais
nous ne savons pas où elle a été ensevelie puisque nous avons laissé son cadavre sur la colline. Un
homme a été poignardé par Eraste Ndagijimana et Habarugira, qui est actuellement à la maison.
L’attaque dans laquelle cet homme est mort était conduite par Jérémie Nsabimana, décédé. Isidore
Bizumukiza a tué Johar Mukarugango à l’aide d’une massue. Son corps a été enterré chez elle.
Ndayisaba, qui est en exil à present, a exécutée Rachel Nyirajyambere à coups de bâton. Elle avait été
emmenée de Bweramana par les gens qui faisaient la patrouille. Elle a été enterrée devant son enclos.
Les responsables de la mort de Manassé Nsabimana sont : Byiringiro, en prison centrale de Gitarama ;
Gateneri, en exil ; Samuel Nsengeyukuri ; Jean Rusigariyabaseka, au cachot de Murama ; Rudabari, à
Gashora-Bugesera. Les armes utilisées par les assassins étaient les massues, les pioches et les bâtons.
Le défunt a été jeté dans le w.c. de chez Timothée Sebubagara. Kiyunge et son grand frère Rutabingwa
ont été exécutés par Subukiniro, en exil, au moyen d’une massue. Ils ont trouvé la mort chez eux et
c’est là où ils ont été enterrés., François, alias Mitterand—dont l’adresse reste inconnue—a tué Asnath
Kamatamu à l’aide d’une massue. Elle a été enterrée dans l’enceinte de son enclos. Namahoro,
actuellement au cachot de Murama, a tué Karangwa au moyen d’une massue. Il a été trouvé enterré
chez Semutwa, décédé. Semazuru alias Good, assassiné au moyen d’une massue par Rufayina,
Namahoro et Rugaravu. Gashugi de Rwankuba a été trouvé chez Rusigariyabaseka qui lui avait
accordé une cachette. L’auteur de sa mort est Habimana qui a signalé à ses compagnons l’abri de la
victime. C’était Gasasira, actuellement au prison centrale de Gitarama, qui l’achevé par coups de
massue, à 15 heures ; Rumiya a été tué à la maison par Rufayina, utilisant une lance. Après l’avoir
exécuté, il a passé au pillage de ses biens. Son corps a été enterré derrière son enclos. Rudabari a tué
Set Nzabahimana, au moyen d’une massue et l’enseveli devant son enclos. Uziel Ndayisaba a
exécuté un jeune garçon inconnu, venu de Bweramana ; le corps a été enfui à Gasiza. Joseph Muhirwa
était responsable de la mort de Rubondo, qui a été jeté dans le w.c. Deux femmes et un enfant ont été
massacrés par Ezra Tabaro et Gasigwa Mutabazi, tous de Bweramana et internés au cachot de
Murama.

Si nous essayons de recenser toutes les personnes qui ont péri dans notre cellule, elles peuvent
atteindre le nombre de 20. Les assassins de Kibonde ne s’étaient pas limités dans leur cellule
seulement. Eraste Sibomana déclare qu’il a participé aux attaques qui sont allées tuer dans le secteur
voisin de Bweramana :

J’étais avec Kigingi, fils de Kabuhaya, à la maison ; Segatwa, décédé ; Jérémie Nsabimana, décédé ; un
certain Bakame, en exil ; Eliab, fils de Sebakwiye, décédé ; Nyirimihigo alias Gakuru, en exil. Nous
avons tué Etienne Sebwuka et Bahizi à coups de massues. Les victimes résidaient à Nyacyoma et
s’étaient réfugiées à Bweramana. Là aussi, j’ai participé aux tueries qui ont coûté la vie à quatre
personnes dont José Nyabunonko et son fils, et deux autres personnes inconnues.

Puisqu’au départ, ce n’étaient que les hommes qui étaient visés, en plein génocide, le conseiller André
Gatera a tenu une réunion pour dire que tuer les hommes ne signifiait rien. Il a prononcé un proverbe
en disant qu’on ne peut pas couper un arbre et laisser ses branches. Il a donné l’exemple de sa sœur qui
avait épousé un Tutsi. Mais, lorsque son mari a été assassiné, la dame et ses enfants n’ont pas été
épargnés. Il a profité de l’occasion pour faire élire un comité de sécurité. Les cinq personnes qui ont
été désignées sont : Forodo, fils de Rubuga, en exil ; Gérard Munyantamati, à Kigali ; Samuel
Byiringiro, en prison centrale de Gitarama ; Jonadab, fils de Bizimana, décédé et Runtaga, en exil. Ces
personnes devaient garder le stock de biens pillés. Le dépôt se trouvait chez Bizige, décédé. Elles nous
disaient que ce patrimoine appartiendrait au secteur. Etonnamment, la somme est restée dans les
poches des leaders des attaques et du comité de sécurité. Ces derniers se sont partagés le fruit issu de
la vente et ont implanté un débit de boisson. Ils coupaient les régimes de bananes pour en produire de
la bière.

45
Au début des massacres, on brûlait les clôtures et maisons en chaumes. Ce n’est que plus tard que nous
avions commencé à enlever les tuiles et les tôles. Après avoir obéi à l’ordre du conseiller Gatera et
après avoir exécuté beaucoup de Tutsis, il a tenu une autre réunion au centre de Mukabuga et nous a
dit :

Voyez-vous, vous venez de tuer les Tutsis ; vous avez pillé leurs biens et vous avez abattu leurs
vaches ; je vous en prie de détruire complètement leurs maisons pour faire disparaître toute trace.

Seules, la bananeraie a été épargnée afin de continuer à produire de la bière. Nous récoltions
également le manioc, les patates douces et les haricots. A part l’abattage de vaches, en général, tous les
animaux domestiques comme les moutons, les chèvres, ont été consommés.

En guise de conclusion, dans notre cellule, les Hutus ont trempé dans le génocide à 70 %. Mais
certains ne l’ont pas fait par leur intime conviction mais ils ont été forcés à le faire. A 6 heures du
matin, il y avait un coup de sifflet qui demandait aux gens de patrouilles de se réunir au centre de
Mukabuga afin d’aller au travail. Ceux qui avaient les sifflets étaient Nyaminani, il vit à la maison et
Forodo, en exil.

Dans notre cellule, aucun acte de viol de filles et de femmes n’a été signalé.

Les personnes qui sans leur aval, le génocide n’aurait pas eu lieu ou aurait échoué étaient les
suivantes :

• Joseph Muhirwa, en détention au cachot de Murama ;


• Léonidas Nsengeyukuri, décédé ;
• Jean Gatsimbanyi, décédé ;
• Charles, fils Rubuga, en exil ;
• Forodo, petit frère de Charles, en exil.

Le génocide a été facilité par les autorités car le conseiller lui-même surveillait son exécution. Bref,
s’elles avaient rempli leur mission de protéger les citoyens, nous n’aurions pas participé aux tueries.
Au contraire, on aurait dû châtier quiconque tenterait de le faire. C’est la culture de l’impunité qui a
facilité la réussite du génocide.15

2.10 Cellule Kabanoza

Les détenus de Murama

A la mort du président Habyarimana, on pouvait lire sur le visage des gens que la population de la
cellule était fort mécontente. En dépit de cette attitude, la situation sécuritaire était calme à part que la
RTLM excitait les Hutus à massacrer les Tutsis. Nos autorités de base, voire celles de la commune
étaient restées neutres et ne s’étaient pas investies dans la propagande de diviser la population.
D’ailleurs, les réfugiés tutsis en provenance de Rwesero, un des secteurs de Masango et ceux de
Gikongoro trouvaient asile à la commune Murama.

D’autres encore ont été hébergés à l’école primaire de Nkomero. Au fur et à mesure que les jours
passaient, le climat entre la population changeait d’aspect et devenait tendu. La situation est devenue
désastreuse en date du 22 avril, c’était le vendredi, nous avons aperçu de l’autre côté dans la cellule
Kikirehe du secteur Runyengando, des maisons brûlées et avons entendu également des cris et des
sifflets sur les collines avoisinantes.

15
Témoignage recueilli au cachot de Murama, le 10 octobre 2002.

46
Pendant ce temps, Seleman Mungwarareba—il fait partie des détenus avec qui nous faisons
l’entretien—est parti annoncer à une famille tutsie que la situation était devenue sérieuse, mais hélas,
il a trouvé les portes fermées, personne n’était là.

Dans la cellule, il n’y avait qu’une seule famille tutsie de Eliezer Kibasha. Celui-ci était décédé bien
avant le génocide. C’était une famille élargie qui avait en son sein au moins huit personnes. Salimani
déclare :

Une fois arrivée chez moi, dix hommes en provenance de Runyengando sous la conduite de Enock
Muberandinda, m’ont ravi une vache que je gardais pour un Tutsi de leur secteur du nom de Jean
Niyitegeka qui habitait à Kikirehe. Enock était armée de machettes, de massues et de gourdins. Je suis
parti avec eux jusqu’en cellule Cyumba de leur secteur où nous avons abattu cette vache pour se la
partager. Après, je suis rentré chez moi. Le propriétaire de cette vache venait de se retrouver dépouillé
de ses vaches ainsi que sa maison brûlée. Il était le grand vacher de la cellule Kikirehe.

Dans la même nuit, d’autres prisonniers signalent que les même hommes sont revenus pour une
seconde fois piller les vaches dans leur cellule. Les vaches ciblées étaient celles de la famille Eliezer
Kibasha. Nous leur avons opposé une résistance farouche pour qu’ils ne puissent pas nous ravir les
vaches de notre cellule, et à nos yeux, cet acte montrait un déshonneur et un mépris à notre égard.
Après avoir échangé trop de paroles avec eux, ils ont pu nous ravir un petit taureau. Elle a encore
emporté les biens qui se trouvaient dans ces maisons, à savoir : les matelas, les meubles du salon et
deux armoires. Il y avait au total six maisons. Ils voulaient les brûler mais malheureusement pour eux,
elles étaient solides. Ils se sont contentés de brûler l’enclos qui était construit avec des roseaux. Cette
famille était aisée et s’occupait des activités agro-pastorales. Elle avait leur garçon du nom de Silas
Kayonga qui travaillait à Kigali comme sentinelle à une ambassade que nous ne connaissons pas. Nous
avons à notre tour pris les trois vaches restantes et les avons abattues durant cette nuit. Au petit matin,
c’était la fête au village et les gens disaient que la famille Eliezer avait élevé le gros bétail pour eux.
Vers la fin du mois de mai ou au début du mois de juin, nous avons assisté à un afflux de réfugiés de
Bugesera fuyant l’avancée des inkotanyi. La population de Kabanoza a compris que prochainement, ça
sera leur tour de prendre fuite car, parait-il que les inyenzi sont très dangereux. La présence de ces
réfugiés dans notre cellule n’a fait qu’aggraver la haine ethnique déjà existante. Le responsable de la
cellule partait à la commune dans des réunions convoquées par le bourgmestre en vue de garder la
sécurité de notre commune. Après ces réunions, son attitude a brusquement changé. C’est ainsi qu’on
nous a dit que Rutiganda venait de tuer les femmes qui s’étaient réfugiées au lieu dénommé Kuri
duwane, en secteur Bweramana. Des gens de ce secteur donnaient toutes ces nouvelles. En l’espace de
quelques jours, le conseiller André Gatera accompagné de Yvan Nzogera, responsable de
Kaburengero, sont venus dans notre cellule pour y tenir une réunion. A l’ordre du jour de cette réunion
figuraient trois points essentiels :

• Elire le comité de sécurité de la cellule ;


• Renforcer la sécurité en instaurant les patrouilles ;
• Destruction des maisons des Tutsis.

Le comité de sécurité était composé de cinq personnes et les personnes reprises ci-dessous ont été
élues :

• Zéphanie Uzabakiriho, président, il fait partie des détenus interviewés ;


• Fidèle Nkundizana, vice-président, décédé en prison de Murama ;
• Ephron Hitimana, à Kigali ;
• Timothée Murara, il serait en prison à Kigali ;
• Ildéphonse Ngendahimana, secrétaire du comité, il fait partie des détenus interviewés.

Ce comité avait pour mission de veiller sur les biens des Tutsis qui avaient fui ou qui seraient déjà
morts afin que ces biens ne soient pillés par la population. Le conseiller leur a signifié que ces biens
devaient revenir à l’Etat, pour cela, il fallait protéger ce patrimoine.

47
C’est notamment : les champs de sorghos, de haricots, de maniocs, la bananeraie et même leurs terres
domaniales qui étaient données en location.

Dans la cellule, il y avait deux patrouilles : celle de Kabanoza, dirigée par Obed Ntakirutimana, et
celle de Mu Gacyama, contrôlée par Azarias Kanyenkore. Les gens de la patrouille devaient allumer le
grand feu à cause du froid de la nuit. La patrouille commençait vers la tombée de la nuit vers 18 heures
et demie pour prendre fin très tôt à l’aube. Un horaire était établi en vue de faire des alternances. Celui
qui refusait de faire la patrouille était traité comme ennemi de bons citoyens et de la patrie. Il devenait
automatiquement complice des inyenzi. A part les gens qui étaient souffrants, tous participaient. Nous
y avons pris part à l’exception d’un seul qui n’était pas en bonne santé en ce temps-là. Aucun Tutsi
n’est tombé sur notre patrouille. Si nous pouvions les attraper, souligne Jean Nsekabashira, vous
comprenez le châtiment qui leur serait réservé.

En ce qui concerne les maisons de Tutsis, le conseiller Gatera leur a tenu ces propos :

Démolissez leurs maisons de façon systématique de telle sorte qu’il n’en reste pas même une brique car
les ruines donnent une mauvaise impression pour les passants.

Au fait, il voulait que les maisons soient rasées de manière à ne plus reconnaître que ce lieu était
habitable. Les six maisons de la famille Eliezer Kibasha ne s’y trouvent plus, on ne peut reconnaître le
lieu qu’à cause de décombres. Le lendemain après la réunion du conseiller Gatera, Théodore Gakuba
avec les gens de Kigali sont passés dans la cellule à bord d’un véhicule sensibilisant les Hutus à
éliminer les Tutsis. Gakuba criait très fort dans un micro et Habirora de Cyimana détenait un fusil.
Tous deux ont fui vers le Congo. Gakuba était le meneur des attaques et de massacre en secteur
Nyabinyenga comme Augustin Twagirimana et Emmanuel l’étaient en secteur Mucubira, Kayibanda
en secteur Rubona et Chadrack Mbungiye dans le secteur Joma. La chasse aux Tutsis a commencé.
Deux jours après, une bande d’au moins 50 personnes est arrivée dans la cellule en provenance de
Nzuki et de Cyimana conduite par Joas et Nyandwi, tous deux fils de Murindankinko. Ces derniers ont
fui le pays. Ils étaient armés de machettes, de gourdins, des massues et de longs bâtons comme une
armée rangée en ligne de bataille. Ils venaient de dénicher les membres de la famille de Eliezer
Kibasha d’où elle se cachait dans leur cellule et nous les a emmenés. Nous les avons conduits chez eux
à leur domicile pour y être tués. Ces personnes étaient les suivantes :

• Seth Kamanzi âgé de 35 ans, fils de Eliezer Kibasha, tué à coup de massues par Salimani
Mungwarareba—détenu interviewé. Antoine Nyagirende, décédé, et Ildéphonse, pas de
traces ;
• Vénantie Mukarukore, épouse de Seth, abattue à coup de gourdins par Nyagirende et
Berchimas Gakwaya, décédé.
• Asinati Kayisharaza n’a pas été tuée le même jour que les deux pré-cités. Elle a été assassinée
le lendemain car nous l’avons trouvée dans leur parcelle où elle venait voir ce qui était arrivé à
ces deux autres. Elle les a suppliés de ne pas la tuer avec une machette, déclare Salimani.
C’est ainsi qu’elle a été exécutée à coups de gourdins par Salimani ; Zachée Habimana lui a
administré le dernier coup de gourdin. Habimana a fui le pays ; Esam Karengera, on ne
connaît pas ses traces ; Claver Rukimirana, il vit paisiblement dans notre cellule ;
Ntahavukiye, il est décédé en train de piller les vivres dans une maison quand le FPR était aux
prises avec les FAR. Ces trois personnes ont été jetées dans leurs latrines, déclare Seleman. Il
ajoute qu’il ne sait pas si elles ont été déterrées. D’autres membres de cette famille seraient
morts dans d’autres cellules mais nous n’avons pas d’informations suffisantes. Il s’agit de :
Louise Nyirahabimana et sa fille Jeanne ainsi que deux autres petits garçons. Silas Kayonga et
son fils Wellars seraient les seuls rescapés de cette famille. Silas réside probablement à Kigali.

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Deux autres personnes provenant des cellules d’ailleurs ont été exécutées dans notre cellule
Kabanoza :

• Rusanganwa, fils de Kabagema, il résidait dans le secteur Rubona. Ildéphonse Ngendahimana


déclare que Kayibanda de Rubona l’a rencontré au cabaret de leur cellule, puis lui a ordonné
de le tuer. Il a hésité mais il a fini par lui donner des coups de bâtons. Vénuste Barigira est
celui qui lui a fendu le crâne et il est mort. Nous l’avons enterré près de ce cabaret au lieu
dénommé Ku i Izamu. Ildéphonse signale qu’il ne sait pas si cet homme a été déterré, puis
enterré dans des conditions humaines.
• Musabende Nyiramakwavu, soeur de Rusanganwa, âgée de 30 ans. Elle a été tuée par
Zéphanie Uzabakiriho, Ildéphonse Ngendahimana et Alphonse Murwanashyaka qui se
trouverait au Congo. Zéphanie et Alphonse déclarent qu’ils l’ont rencontrée dans la bananeraie
de Zéphanie où elle se cachait. Ils l’ont aussitôt tuée à coups de machettes. Ils affirment
également qu’ils ont jeté son corps dans les fosses anti-érosives à proximité d’un champ de
sorgho, non loin de la bananeraie de Zéphanie.

Pour ce qui est des lieux spécifiques des massacres, il n’y en a pas car c’était ces cinq personnes qui
sont seulement décédées dans notre cellule. Les trois premières ont été jetées dans le w.c. et les deux
dernières ont été enterrées de façon inhumaine par ci par là. Toutefois, Ildéphonse Ngendahimana
révèle que dans les limites frontalières de leur cellule d’avec la cellule voisine de Bugarama en secteur
Rubona, il y avait une fosse commune. Cette fosse se trouve en face du cabaret de Malakiya Buregeya.
Deux personnes y ont été jetées, Guido et son enfant. Ildéphonse ne connaît pas les conditions dans
lesquelles elles ont été attrapées et tuées. Il était là de passage, mais on lui a dit qu’ils étaient
originaires de Nyabinyenga.

En ce qui concerne le pillage de biens des victimes, le conseiller avait donné pour mission au comité
de sécurité de veiller sur ces biens des Tutsis qui devaient revenir à l’Etat. Zéphanie en tant que
président déclare que cette mission a été délicate pour leur comité en ce sens qu’ils ont eu du mal à
empêcher la population de piller. Les réfugiés de Bugesera étaient nombreux dans la contrée et
n’avaient aucune assistance de la part des autorités communales. A part les biens des victimes qu’ils
pillaient, sur leur passage, ils prenaient tout ce qu’ils trouvaient. C’est ainsi que la population
mélangée avec les réfugiés ont récolté les cultures dans les champs de bananiers, de sorghos, de
haricots et de manioc. Tous les champs de la famille Eliezer ont été dévastés. Le pillage des chèvres et
des vaches était commis par les jeunes hommes de la cellule sous la supervision du comité de sécurité
de telle sorte que le soir à la patrouille, les gens rôtissaient de la viande autour du feu.

Les maisons des victimes étaient complètement détruites. Les tuiles, les tôles étaient arrachées et
emportées pour s’en servir dans les constructions d’autres maisons. Les meubles et les matelas étaient
emportés lors des attaques car les victimes de Kabanoza avaient une condition de vie très enviée par
rapport à la population du lieu. De façon générale, les maisons ont été sérieusement détruites et les
traces sont peu visibles. Voici comment la destruction de six maisons de la famille Eliezer été
systématique :

• Les tuiles, les briques et les bois de la charpente ont été pillés par presque la moitié de la
population vivant dans la cellule. Salimani dit qu’il a emporté 50 tuiles. Le responsable de la
cellule, Jérémie Ngayabamwe, aidé par ses enfants, ont transporté les tuiles pendant deux
jours. Il vit à Kabanoza. Azarias Kanyenkore a pillé aussi les tuiles. C’est un simple paysan, il
habite également dans la cellule ;
• Les tôles ont été arrachées par Azarias Kanyenkore, Zachée Habimana et Gatware qui a fui le
pays. Esron Hazitimana déclare avoir également emporté trois tôles ;
• Les portes et les fenêtres ont été pillées par Kanyenkore et Ngarukiye—il vit dans notre
cellule.

Pendant le génocide, les cas des viols de filles et de femmes dans notre cellule n’ont pas été signalés.

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Le rôle joué par les autorités dans le génocide est indéniable. Quand le président est mort, nous
sommes restés calmes parce que les autorités ne nous incitaient pas à massacrer les Tutsis. Cependant,
lorsque les réunions ont commencé au niveau de la commune, les tueries s’en sont suivies.
L’instauration du comité de sécurité appuyé par les patrouilles n’avait d’autre but que de faire la
chasse aux Tutsis partout où ils se cachaient. Parmi les autorités qui ont incité la population au
massacre, nous pouvons citer le conseiller André Gatera qui a présidé une réunion dans la cellule et
Jean-Baptiste Kayibanda qui était secrétaire du MDR au niveau de la commune de Murama. Il habitait
dans la cellule frontalière de Bugarama en secteur Rubona. Il venait souvent dans les cabarets de notre
cellule, et là, il achetait de la bière à la population tout en exhortant les Hutu à massacrer les Tutsis.
Ildéphonse Ngendahimana déclare qu’il a tué Rusanganwa parce que Kayibanda venait de lui acheter
de la bière.

Il n’y a pas de rescapés dans notre cellule. Toutefois, il y a une femme Tutsie mariée à un Hutu qui
n’était pas pourchassé pendant le génocide. Les détenus affirment que les gens de leur cellule ne
connaissent pas toutes les réalités car lorsqu’ils sont descendus chez eux pour faire leur aveux de
culpabilité, la population était étonnée et disait qu’elle n’était pas au courant de tous les faits relatés.
Tout de même, voici les noms de deux personnes avec qui nous étions lors de la perpétration de
certains actes et qui peuvent vous livrer d’autres informations complémentaires. Il s’agit de Jérémie
Ngayabamwe, ex responsable de la cellule pendant le génocide et de Ngarukiye.16

2.11 Cellule Nyakabungo

Les détenus de Murama

Deux semaines après la mort de Habyarimana, nous avons vu les gens de Masango, de Gikongoro et
de Kibuye se réfugier dans notre commune. Ils avaient des sacs de vêtements et des enfants. Ils nous
disaient que chez eux, on incendiait des maisons des Tutsis, on les tuait et les jetait dans la rivière
Nyabarongo. Ils ajoutaient que ceux qui faisaient cela étaient des interahamwe. Nous entendions cela
mais nous ne croyions pas que cette situation pouvait nous atteindre. Quelques jours après, nous avons
vu les interahamwe en train d’incendier les habitations des Tutsis. On brûlait les maisons en chaumes
et on finissait par les démolir. Parmi les interahamwe qui faisaient tout cela, nous avons pu identifier
Tharcisse, fils de Rwabudaga qui était venu de Kigali. Les Hutus de notre cellule avaient refusé de
s’allier aux interahamwe. Les Tutsis dont les maisons étaient saccagées cherchaient comment se
sauver. Au début, nous ne savions pas leur destination. Mais les choses sont devenues catastrophiques
quand le conseiller de Nkomero, André Gatera alias « Kaduli » a tenu une réunion au cabaret de
Nyakabungo. Le but de la réunion était de mettre sur pied un comité de sécurité de cinq personnes. Les
personnes désignées dont nous nous souvenons étaient :

• Bonane Sarehe, en exil ;


• Dionisius Nkirarwinshi, en prison à Gitarama ;
• Uzziel Tulikunkiko, en prison à Gitarama ;
• Gratien Ntakirutimana, en prison à Gitarama.

Vu l’ampleur que prenaient les atrocités, nous pensions que le comité élu pourrait faire revenir le
calme. Les actes de démolition de maisons et de tueries ont accrû une intensité inimaginable. Certains
Tutsis avaient trouvé la mort avant la mise sur pied du comité de sécurité tels que Joseph Ruhorahoza,
tué par Ephron Kalisa, incarcéré à Gitarama. Le corps de la victime a été enterré dans son enclos et
Uzziel Buregeya, tué par une attaque venue de chez son beau-frère, Habirora. La victime a été
découpée au moyen d’une machette et son corps a été également enseveli dans son enclos.

16
Témoignage recueilli au cachot de Murama, le 10 octobre 2002.

50
Les noms des personnes suivantes ont trouvé la mort après la création du comité dit de sécurité :

• Epouse de Juvénal et son enfant, tués par Kalisa et ses frères dont Muburiro, Rumiya,
Barihuta, tous décédés ;
• Mwungeri fils d’Apollinaire Twagiramungu, tué par Kalisa à l’aide d’une massue ;
• Apollinaire Twagiramungu ;
• Ruyundo, tué à coup de massue ;
• Albert, tué à l’aide d’une massue ;
• Kanyamibwa, tué par une massue ;
• Gratia Kabandana, tué à l’aide d’une massue ;
• Kambugu, tué au moyen d’une massue ;
• Kanamugire, tué à coups de massue ;
• Aidé par deux militaires, Kalisa a tué dix tutsis qu’il avait enlevés à Buhanda. C’étaient des
jeunes filles et des femmes. Ils les ont tuées à coup de massues et de marteaux. C’était au
début du mois de juin.

De façon générale, la cellule Nyakabungo compte à peu près 79 victimes du génocide. Un seul cas de
viol a été signalé, commis par Ihorinyibuka, fils de Oswald, interné à la prison centrale de Gitarama. Il
avait pris une jeune fille tutsie et l’avait gardée pendant un certain temps dans sa maison. Kalisa
voulait la liquider mais Ihorinyibuka a saisi les militaires du gouvernement intermaire basés à Murama
pour le soutenir. Quand les inkotanyi sont arrivés à cet endroit, ils ont pu sauver la fille.

Les armes utilisées pour exécuter les Tutsis étaient : des machettes, des massues et des marteaux. Les
victimes étaient jetées dans des fosses antiérosives ou dans des fosses creusées en vue d’y jeter les
corps. Les vaches de victimes, leurs biens se trouvant dans les maisons et leurs cultures ont été
emportés.17

3 COMMENTAIRES

Lors de notre recherche à Nkomero, les juridictions gacaca des cellules avaient déjà démarré leurs
activités. Il y avait au total dix juridictions, les cellules Nyakabungo et Ruhosha ayant été fusionnées
pour ne former qu’une seule et même juridiction dénommée Nyakabungo-Ruhosha. Il résulte des
entretiens menés avec les résidents de Nkomero en général que les premières réunions de gacaca ont
connu une grande participation. Dans presque toutes les cellules, on avait déjà établi les listes
résidentielles des personnes qui habitaient la cellule lors du génocide et celles des victimes du
génocide comme cela faisait l’objet de trois premières réunions de gacaca. Les choses avaient ralenti
lors de l’établissement des listes des auteurs présumés prévu pour la sixième réunion. Une très faible
participation de la population avait été enregistrée et ce, pendant plusieurs jours. Certaines cellules
avaient connu des reports en série de réunions par manque de quorum. Bien que les autorités
administratives locales appuyées par les agents décentralisés du département des juridictions gacaca et
les émissaires du ministère de la justice et des relations institutionnelles dans la région aient organisé
des réunions de sensibilisation, la population semblait maintenir sa réticence, ce qui rendait
hypothétique la réussite de gacaca. Une telle attitude était différente de celle des prisonniers rencontrés
qui se montraient beaucoup plus ouverts et qui semblaient regretter le fait qu’ils n’étaient pas souvent
autorisés à assister et à participer aux réunions gacaca qui se déroulaient dans leurs cellules
respectives. Ils étaient déterminés à livrer les informations qu’ils détiennent sur le génocide et les
témoignages qu’ils nous ont confiés ne nous laissent pas dire le contraire.

17
Témoignage recueilli au cachot de Murama, le 4 octobre 2002.

51