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Chapitre 3 : La conscience, l’inconscient, le sujet

Introduction

I- La conscience de soi du sujet pensant


A- La conscience est-elle une invention de la philosophie moderne ?
B- La conscience du sujet est-elle ce qu’il y a de plus connaissable ?
C- Doit-on distinguer radicalement les phénomènes psychiques des
réalités physiques ?
D- La conscience est-elle une condition de la personnalité morale ?

II- Le sujet conscient, objet de connaissance


A- Peut-on connaître le sujet conscient de l’extérieur
B- Peut-il y avoir une connaissance du sujet par lui-même ?
C- La conscience est-elle au fondement du sujet
D- L’hypothèse de l’inconscient prive-t-elle le sujet de responsabilité ?

III- Le sujet, le corps et le monde


A- Le sujet conscient est-il réductible à un état du corps ?
B- Comment décrire l’activité psychique du sujet ?
C- Comment le sujet habite-t-il son corps ?
D- Faut-il expliquer le sujet à partir des formations sociales dans
lesquelles il s’insère ?

Conclusion

Bibliographie
I- La conscience de soi du sujet pensant
A- La conscience est-elle une invention de la philosophie moderne ?
On dit souvent que le fait de placer au centre de la réflexion de la
philosophie la notion de conscience au sens psychologique est une des
caractéristiques de la pensée philosophiques moderne depuis Descartes. De fait,
les Grecs de l’Antiquité n’avaient de terme équivalent à ce que la langue
française appelle « conscience ». Il ne faudrait pas en conclure pour autant que
les Grecs n’étaient pas conscients de ce qu’il leur arrivait, ni bien sûr qu’ils ne
possédaient ni vie intérieure ni sens moral. On souligne en général par là que,
pour l’homme grec, l’expérience de l’individu semble davantage tournée vers le
dehors que centrée sur l’introspection psychologique et la réflexion sur soi.
Autant qu’on puisse en juger, ce qui alors importait était les oeuvres effectives et
les actions. Comme l’écrit l’historien Jean-Pierre Vernant : « Le sujet ne
constitue pas un monde intérieur clos, dans lequel il doit pénétrer pour se
retrouver ou plutôt se découvrir. Le sujet est extraverti. [...] Sa conscience de soi
n’est pas réflexive, repli sur soi, enfermement intérieur, face à face avec sa
propre personne, elle est existentielle. L’existence est première par rapport à la
conscience d’exister. » (L’Individu, la mort, l’amour)
Malgré l’invitation au « connais-toi toi-même », célèbre maxime inscrite
au fronton du temple d’Apollon de Delphes et dont Socrate avait fait sa devise,
l’idée qu’il faille aborder la condition humaine à partir d’une analyse de la
conscience et des structures du psychisme humain était assez étrangère aux
premiers philosophes grecs. S’il leur arrivait d’écrire, comme Aristote, des
traités de l’âme, l’introspection psychologique, l’étude et l’analyse de la vie
intérieure n’y avaient quasiment pas de place. Dans leur esprit, étudier l’âme,
c’était essentiellement mettre en lumière les fonctions et les principes qui
animent le corps vivant, et non scruter l’intimité de la pensée. Cette attitude
générale s’est sensiblement infléchie lorsque des auteurs chrétiens comme Saint
Augustin accordèrent à l’introspection morale et à la connaissance de soi un rôle
essentiel. Cela les a conduits à poser avec acuité le problème de la saisie de
l’esprit humain par lui-même dans une perspective caractérisée par la relation
privilégiée de l’âme humaine à Dieu, son créateur, et non pour se connaître soi-
même.
B- La conscience du sujet est-elle ce qu’il y a de plus connaissable ?
Se connaître soi-même peut sembler une entreprise ardue : « Si, de fortune
vous fichez votre pensée à vouloir prendre son être, ce ne sera plus, ne moins
que qui voudrait empoigner de l’eau », écrit Montaigne (Essais II, 12). Pour
autant a-t-on besoin de savoir qui on est pour savoir ce qu’est la conscience ?
Selon Bergson, rien n’est plus simple, plus clair, plus immédiatement accessible
que cette notion de conscience. Chacun en fait à tout moment l’expérience
immédiate, ne serait-ce que dans le rapport essentiel de la conscience aux trois
dimensions du temps : la conscience est mémoire du passé et anticipation de
l’avenir.
Cette idée que la conscience est plus aisée à connaître est souvent imputée
à Descartes, quand bien même ce dernier n’utilise que rarement le mot de
conscience, du moins en son sens psychologique, préférant employer les termes,
à ses yeux équivalents, d’esprit, de pensée ou d’âme. Cependant l’usage qu’il
fait du terme de « pensée » autorise à l’assimiler à ce qu’on désigne aujourd’hui
par conscience. Dans les Réponses aux seconde objections des Méditations il
écrit : « Par le nom de pensée, je comprends tout ce qui est tellement en nous,
que nous en sommes immédiatement connaissants » (en latin conscii). La pensée
(cogitatio) désigne donc la connaissance immédiate de tout ce qui a lieu dans la
conscience du sujet. Il faut donc prendre ici le terme au sens large : les
perceptions et les sentiments, par exemple, sont, au sens de Descartes, des
pensées, non moins que les souhaits, les fictions de l’imagination ou les
conceptions pures d’un esprit s’appliquant à une démonstration mathématique.
C- Doit-on distinguer radicalement les phénomènes psychiques des
réalités physiques ?
La pensée s’identifierait donc essentiellement à la connaissance
immédiate des représentations qui se forment en chacun, donc à la conscience.
Descartes ne s’en tient pas à constater ce point qu’on serait disposé à lui
concéder comme une évidence : il considère en outre la conscience comme une
« substance ». En d’autres termes, il faut considérer la conscience comme un
être autonome « existant » à part entière, c’est-à-dire qui n’a pas besoin du
support d’autre chose pour être ce qu’il est. En ce sens, le « je pense » (en latin
cogito) relève bien de cette catégorie de la substance. Il est le fondement fixe et
immuable de toutes les pensées et son support sous-jacent, d’où la fortune
ultérieure du terme sujet pour désigner la conscience. Celui-ci reste identique à
lui-même au travers de ses différents actes de pensée (douter, percevoir, sentir,
aimer, concevoir,...) Descartes distingue nettement la réalité de la pensée ou
« chose pensante » (res cogitans) dont le trait essentiel est la réflexion à la
réalité matérielle ou corporelle, à la « chose corporelle » (res corporea) dont le
trait essentiel est l’étendue, c’est-à-dire occupant de l’espace. Avec cette
conception de la pensée comme ordre de réalité propre et du « je pense » comme
sujet, Descartes modifie profondément la notion traditionnelle de l’âme.
Ainsi la pensée n’est plus considérée comme une simple faculté de l’âme
parmi d’autres, à mettre sur le même plan que la sensation, la mémoire ou
l’imagination, elle désigne un ordre de réalité à part entière qui doit être
nettement séparé de l’ordre physique et matériel. Dire je sens, j’imagine ou je
souhaite, cela signifie dans la perspective cartésienne, respectivement je suis un
être pensant ayant une. Pourtant cette assimilation de tous les types d’acte de
conscience à la pensée ne va pas de soi. Déjà les contemporains de Descartes
n’admettaient pas facilement de faire du moi pensant un « sujet » ou une
« substance » dont on pourrait affirmer l’existence d’un simple constat d’une
activité de la pensée. A ce compte, pourquoi ne pas conclure ironiquement avec
Hobbes que je suis une promenade u fait que je me promène ?

D- La conscience est-elle une condition de la personnalité morale ?


En insistant sur le fait que toute pensée ne peut-être que l’acte d’un « je »
qui pense, Descartes a surtout souligné un trait essentiel de la conscience : celle-
ci ne se porte pas seulement sur des objets extérieurs, elle se rapporte aussi à
elle-même dans un mouvement de réflexion. La conscience directe, spontanée
ou immédiate, est inséparable d’une conscience réflexive. Du point de vue de
Descartes, « être conscient, c’est assurément penser et réfléchir sur sa pensée »
(Entretien avec Burman). Cette dimension réflexive s’illustre par excellence
dans l’exercice du doute : « réfléchir sur sa pensée » permet de mettre à distance
ses propres pensées, de s’en abstraire, de les juger et de les évaluer.
Sans conscience, pas de conscience de soi, ni permanence du « je » dans
le temps : la possibilité de constituer une identité personnelle est donc
indissociable de faire de l’être conscient un sujet moral responsable de ses actes.
Sans la représentation du « je pense » qui est au fond de chacune de nos
représentations et que Kant qualifie de « transcendantale », il ne saurait y avoir
de principe formel de l’unité et de la continuité des vécus de toute conscience,
mais il ne saurait y avoir non plus d’identité du moi personnel, ni de
personnalité morale.
Mais si la conscience est ce qui confère à l’homme sa dignité et sa
responsabilité, mettre en cause l’idée même de la conscience, n’est-ce pas
risquer de destituer le sujet humain de la position éminente qu’il revendique
souvent parmi les autres espèces vivantes ?

II- Le sujet conscient, objet de connaissance


A- Peut-on connaître le sujet conscient de l’extérieur ?
La conscience, fait d’expérience discuté, peut-elle être l’objet d’une
science ? L’ambition d’atteindre à une clarté complète dans l’étude du
psychisme humain est sans doute séduisante : dans l’exploration de la
conscience se joue la connaissance de ce qu’il y a de plus essentiel en chaque
homme et la possibilité, pour l’homme, de lever le voile sur son propre mystère.
Pourtant la conscience en tant que sujet semble justement être l’« objet » le
moins susceptible de devenir, précisément, un objet pour la connaissance
scientifique. L’obstacle principal que rencontre l’enquête psychologique tient au
fait que la conscience est toute intériorité : on n’y accède jamais de l’extérieur.
Par ailleurs la conscience d’autrui n’est ni constatable, ni observable
directement. On est toujours réduit à inférer des expressions de l’autre (ses
attitudes, ses gestes, ses paroles) la présence d’une conscience en lui : aucun
sujet conscient n’expérimente directement les vécus de conscience d’un autre
sujet. La bonne volonté d’autrui à délivrer des signes et la capacité de chacun à
en interpréter le sens fixent les bornes de toute psychologie d’observation. Ainsi,
l’idée que les hommes forment originellement une communauté de consciences,
ce que l’on appelle parfois « l’intersubjectivité », est-elle subordonnée à
l’expérience que chacun peut faire de l’autre comme étant un alter ego, un autre
moi ; autre certes, mais même que moi précisément parce qu’il est comme moi,
un sujet, une conscience douée d’une volonté et capable de liberté, une personne
digne de respect.
B- Peut-il y avoir une connaissance du sujet par lui-même ?
Cependant la difficulté à coïncider avec la conscience d’autrui pourrait
laisser penser que l’enquête psychologique trouve un terrain plus propice dans
l’observation que fait le sujet de sa propre intériorité : ce regard porté sur soi est
ce que l’on nomme l’introspection. Mais l’expérience révèle également les
limites de cette forme d’observation. Dans l’introspection, la conscience est à la
fois observatrice et observée ; elle se modifie à mesure qu’elle se décrit, et
l’illusion, c’est-à-dire l’erreur intéressée, est toujours le résultat le plus probable
d’un jugement dont l’auteur est à la fois juge et partie.
A cela s’ajoute la part d’opacité que rencontre tout sujet dans
l’observation de ses propres pensées, quelle que soit la bonne foi dont il fait
preuve dans l’analyse introspective. Qui saurait à chaque instant rendre compte
des motivations ultimes de ses désirs ? Qui sait pourquoi telle idée engendre
telle autre, pourquoi tel souvenir revient à la surface alors que tel autre se dérobe
obstinément, ou comment la pensée découvre soudain la solution d’un
problème ? La conscience que j’ai de moi-même ne me délivre aucun contenu
de connaissance assuré. Elle ne fait qu’ouvrir un champ indéfini et toujours
renouvelé à l’observation empirique des observations des représentations qui se
succèdent dans mon esprit, qui sont miennes en ce que je les pense, mais dont
l’origine et l’ordre m’échappe trop souvent. « Je est un autre » : la célèbre
formule de Rimbaud (Lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871) résume bien le
sentiment d’étrangeté à soi que ressent tout homme confronté aux caprices
imprévisibles de l’inspiration, mais aussi aux obsessions, aux pulsions, aux
lapsus, aux actes manqués, aux différentes formes de névrose ou aux
expériences limites de dépossession de soi que sont les psychoses.

C- La conscience est-elle au fondement du sujet ?


Néanmoins, on peut sans nier pour autant l’importance de l’expérience de
la conscience concéder que toute une série d’impressions, quoique inaperçues,
ne manquent pas de jouer un rôle dans la vie psychique. C’est un point bien
remarqué par Leibniz. Ainsi peut se former l’idée que pour comprendre la vie
psychique de l’homme, il faut peut-être supposer que la conscience n’est pas le
sujet ultime de la vie psychique.
C’est Freud qui le premier a formulé de façon radicale l’hypothèse de
l’existence d’un « inconscient » partie constitutive du psychisme de tout
individu. Il faut noter que Freud s’efforce d’inscrire cette hypothèse dans une
démarche proprement scientifique et dans une perspective thérapeutique : la
psychanalyse ou science de l’inconscient se veut à la fois théorie scientifique et
pratique clinique ayant pour objet de soigner certaines affections psychiques. Du
point de vue théorique, elle suppose que l’on admette que le « moi n’est pas
maître dans sa maison », ce qui blesse « l’égoïsme naïf de l’humanité »
(Introduction à la psychanalyse). L’étude de la subjectivité humaine, et en
conséquence de toutes les sciences humaines, ne saurait faire l’impasse sur cette
dimension fondamentale qu’est son inconscient. Elle se manifeste notamment
lorsqu’on analyse avec soin l’expérience ordinaire et quotidienne du rêve, ce qui
selon la formule de Freud constitue la « voie royale pour la connaissance de
l’inconscient ».
D- L’hypothèse de l’inconscient prive-t-elle le sujet de responsabilité ?
A vouloir rapporter toutes les conduites humaines à l’expression d’un
inconscient caché, à vouloir expliquer le clair par l’obscur, ne risque-t-on pas de
priver le sujet de la responsabilité de ses actes ? C’est en tout cas un risque que
dénonce Alain.
Cependant, quelles que soient les objections avancées quant à la valeur de
la psychanalyse, il faut concéder à la théorie freudienne qu’elle fait l’exploration
de l’inconscient, donc de la reconquête partielle de l’inconscient par la
conscience, le moyen par excellence de la guérison de certaines affections
psychiques. Freud décrit ainsi le projet de la psychanalyse : « wo Es war, soll
Ich werden » : « où est le Ça ; le Moi doit advenir ». Toute hypothèse, toute
recherche scientifique ou philosophique présupposent en réalité la confiance du
chercheur dans les capacités de critique, d’invention et de maîtrise offerte par la
pensée.
III- Le sujet, le corps et le monde
A- Le sujet conscient est-il réductible à un état du corps ?
De ce que chaque sujet est à lui-même une énigme, peut-on inférer que la
transparence à soi de la conscience n’est qu’une illusion ? Derrière l’apparent
« empire » de la pensée consciente sur elle-même se profile la question
complexe des rapports entre la conscience et le corps auquel elle est intimement
liée. On peut en effet se demander si la conscience ne serait pas à concevoir
comme une sorte de « chambre d’enregistrement » des états du corps. Cette
perspective est celle de Spinoza ou bien de Nietzsche.
L’idée qu’on puisse réduire la conscience à ses manifestations corporelles
est aussi à l’origine des diverses entreprises tendant à faire de la psychologie une
science exacte, en contournant l’expérience même de la conscience, et en
s’attachant uniquement aux aspects matériels et observables de l’être humain (la
structure organique de son cerveau ou son comportement extérieur). Cette
approche du problème de la conscience, parfois érigée en position dogmatique,
domine dans deux domaines de recherche rattachés à la biologie : la neurologie
et le béhaviorisme ou psychologie comportementale.

B- Comment décrire l’activité psychique du sujet ?


Quelle que soit la conception que l’on se fasse de la structure du
psychisme, il faut se demander comment se constituent concrètement pour un
sujet doué de conscience ses diverses représentations (perception, imagination,
souvenir, désir, etc.). En d’autres termes, il s’agit de décrire au plus près
l’activité vivante de la conscience non pas pour la ramener à ses causes
naturelles ou organiques, ni non plus pour édifier telle ou telle psychologie
individuelle, mais pour dégager les structures fondamentales caractéristique de
toute conscience.