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La « régionalisation » en France - un « spectre d'origine

allemande »

PARIS/BERLIN - Vue d'Allemagne, la décentralisation en France


apparaît comme une victoire de la « régionalisation », et donc du
principe ethnique (voelkisch) allemand sur le principe démocratique
de la Révolution française. Par sa politique, Berlin a contribué de
façon déterminante à cette évolution. Pour les spécialistes allemands
de l' « aménagement de l'espace » (« Raumordnung »), « l'identité de
l'Etat central français est remise en question dans son principe même
par la décentralisation régionalisation, et par l'intégration
européenne qui se déroule parallèlement ».

Après des décennies de débats, la « régionalisation » progresse aussi


en France. En 1982 déjà, la région avait obtenu le statut juridique de
collectivité territoriale, avec un parlement issu du suffrage universel
direct - le Conseil régional. En novembre 2002, le Sénat a adopté en
première lecture le projet de décentralisation du Premier ministre
Jean-Pierre Raffarin. A l'avenir, le développement économique, la
politique structurelle, la formation professionnelle, ainsi que la
construction de routes et le tourisme relèveront de la seule compétence
des 22 régions françaises. D'autres transferts de compétences suivront.

La France - une « construction artificielle »

Médias allemands, milieux scientifiques et politiques s'accordent pour


voir et saluer dans cette évolution la victoire du principe ethnique
(voelkisch) allemand sur le principe républicain français. Ils
présentent l'ordre politique et social propre à la France comme
« artificiel » et autoritaire, l'ordre allemand comme issu d'une
croissance « organique » et de nature plus démocratique. Ainsi que
l'explique par exemple la revue Europa regional, il faut sans cesse
rappeler qu'en France, à l'inverse de l'Allemagne, l'Etat est apparu
avant la nation. L'Etat français « a forgé la nation à partir de
territoires et de communautés ethniques (Volksgruppen) hétérogènes,
et c'est seulement au long d'un processus multiséculaire qu'il a
conféré, et en partie imposé, une identité à cet ensemble artificiel ».

« Mise au pas » en France

Dans la presse allemande, on peut lire que la « volonté de fer des


jacobins, soucieux d'unification égalitaire », a détruit en 1789 toute
forme de particularisme, permettant ainsi au centralisme, l'outil du
pouvoir absolu, de se maintenir durablement, comme l'ajoute une
étude scientifique. L'hebdomadaire Die Zeit affirme de même que
« suivant la volonté cynique des pères fondateurs de la Révolution »,
les « organismes historiques des régions »ont été brutalement
découpés. Une étude de l'université de Mayence consacrée à « la
décentralisation en France », qui emprunte au vocabulaire nazi la
notion de « mise au pas » (Gleichschaltung), souligne que les
nouveaux départements, de petite taille par rapport aux provinces
historiques, ont été « totalement mis au pas, placés sous tutelle et
soumis au pouvoir central de Paris ». Elle note qu'a eu lieu
parallèlement une unification de la langue, de la culture et de
l'enseignement, l'établissement d'une langue unique permettant aussi
d'uniformiser la pensée. Par une « falsification délibérée », on aurait
« réduit au rang de dialectes les langues propres des minorités ».

« Fédéralistes, en avant! »

Désormais, comme l'affirme la presse allemande, la possibilité existe


« de rompre avec la tradition bi séculaire du jacobinisme, et de
transformer l'Etat centralisé en une communauté décentralisée ». Il
est à présent possible « d'exiger haut et fort ce qui semblait
impensable jusqu'ici: l'abolition des départements français, ces
circonscriptions administratives artificielles », ainsi que l'écrit Die
Zeit sous le titre: « Fédéralistes, en avant! ». Pour Europa regional, la
« recréation de la région » est comme une véritable rupture avec les
objectifs des révolutionnaires de 1789, qui voulaient justement « faire
disparaître de la carte et de la mémoire collective » les provinces,
c'est-à-dire les « régions » de l'Ancien Régime, pour « les remplacer
par les départements, plus petits, et dont des rationalistes ont tracé les
contours sur leur planche à dessin ».
Jean-Pierre Chevènement, l'ancien ministre de l'Intérieur, a certes mis
en garde contre la « landerisation » de la France, en d'autres termes:
contre la soumission de l'Etat-nation classique à l'ordre fédéraliste.
Mais un « spectre » hante désormais la France, répandant d'autant plus
la terreur qu'il est « d'origine allemande » : le fédéralisme. Comme
l'écrit Die Welt: « Jacobins, républicains et conservateurs ont beau
dire sur tous les tons que priver Paris de son pouvoir revient à faire
voler la France en éclats. Les hommes politiques, les intellectuels et
les hommes d'affaires sont de plus en plus nombreux à penser - et le
phénomène s'accélère - que la France doit se décentraliser, se
régionaliser, et même, dans le concert européen, se fédéraliser. »

« Les perdants de l'Histoire »

Des hommes politiques allemands saluent et encouragent cette


évolution. Wolfgang Schaeuble, qui est le principal spécialiste en
politique étrangère de l'opposition CDU/CSU, affirme que tout ordre
centralisé mène inévitablement à la tutelle. Fédéralisme et
décentralisation offriraient bien plus d'avantages, comme le montre
selon lui, à travers de nombreux exemples, l'histoire du Saint Empire
romain germanique. Il mentionne Tony Blair qui, au sein du
Royaume-Uni, a accordé une plus grande part d'autonomie à l'Ecosse,
et note que, « depuis de Gaulle jusqu'à Mitterrand », même la France
« a misé de plus en plus - avec peut-être encore trop de réticences -
sur la décentralisation et la régionalisation ». Historiquement, dit-il,
fédéralisme et décentralisation « ne sont donc pas du côté des
perdants ».

Rudolf Von Thadden, le coordinateur de la coopération franco-


allemande auprès du gouvernement fédéral, partage visiblement ce
point de vue. Il se réfère à Alexis de Tocqueville, qui aurait
recommandé la restructuration des, « intérêts locaux et régionaux »
soi-disant comme contrepoids au pouvoir central, et déplore que la
France n'ait « malheureusement pas accompli la réforme proposée
par Tocqueville ». Il ajoute: « Par contre, depuis l'époque de
Bismarck, l'Allemagne cherche un équilibre entre les habitudes
régionalistes des Laender et les exigences d'une unité nationale, qui
se sont fortement renforcées dans le contexte des intérêts
économiques. (...) L'expérience allemande nous montre que les 'petites
patries' et les régions peuvent nous aider à surmonter les peurs
identitaires. »

La « pression » de Berlin

Jean-Pierre Froehly, qui dirige le service « France/relations franco-


allemandes » de la DGAP (Deutsche Gesellschaft für Auswaertige
Politik - Société allemande de politique étrangère), a montré quelles
sont les causes de la « régionalisation » en France. Par un document
du SPD de 2001, consacré à la « responsabilité quant à l'Europe »,
Berlin « a accentué sa pression et obligé la France à prendre position
dans le domaine de la politique européenne ». Le projet sur l'avenir de
l'Europe ainsi présenté du côté allemand prône sans ambiguïté, pour
l'architecture institutionnelle de l'UE, un fédéralisme très poussé.

Vu les différentes réactions aux propositions allemandes, il n'est pas


impossible, selon J.P. Froehly, que deux camps se forment en Europe:
d'un côté les « fédéralistes » (Allemagne, Italie, Pays-Bas, Belgique)
et de l'autre les « inter gouvernementalistes » (France, Grande-
Bretagne, pays scandinaves - d'après Schaeuble les « perdants de
l'Histoire »). La France et d'autres partenaires européens reprochent en
effet deux choses au document du SPD: d'une part la volonté de
l'Allemagne, consécutive au succès qu'a été pour Berlin le Traité de
Nice, d'étendre aux institutions européennes, où elle a désormais une
position dominante, le modèle fédéral allemand; et d'autre part,
comme le pensent les « sceptiques de l'intégration », le risque de voir
l'orientation fédérale voulue par l'Allemagne déboucher au bout du
compte sur un « super Etat » européen.

La « création de la région », dans et par l'UE

Effectivement, la revue allemande Europa regional donne raison à ces


« sceptiques », qui dénoncent une « intégration » dominée par
l'Allemagne. Dès 1997, on y constatait que, dans l'UE, la France était
principalement entourée de pays membres déjà régionalisés ou
pourvus d'une structure fédérale, ou bien en voie de l'être (même la
Grande-Bretagne). La revue note avec satisfaction que l'Etat centralisé
français avait « besoin de la région précisément » pour participer à
l'intégration européenne. Il est en effet obligé de « s'adapter aux
structures des Etats membres plus fortement régionalisés », l'accès
aux programmes de subventions ne pouvant se faire que par le biais
des régions. Ce n'est qu'avec la « création de la région » que la France
s'est dotée du cadre extérieur indispensable pour sa participation au
processus de régionalisation dans et par l'UE.

Pour Europa regional, il est clair que cela est dû à la forme de la


politique d'intégration européenne. Celle-ci s'est tout d'abord déployée
uniquement entre le niveau européen et le niveau des Etats nationaux,
entre Bruxelles et les capitales. Il s'agissait par exemple d'atténuer le
déséquilibre entre Etats « riches » et Etats « pauvres », par
l'attribution d'aides venues des fonds structurels, principalement ceux
du « Fonds européen de développement régional » (FEDER). Mais à
partir des années 1980, les régions déjà existantes se sont efforcées, en
collaboration avec l'UE, de revaloriser politiquement l'institution
régionale, et d'en faire un interlocuteur autonome de l'UE. En 1986,
l'Acte unique européen établit ainsi que la péréquation ne devra plus
se faire entre Etats, mais entre régions. La réforme du FEDER a
développé davantage encore ces relations directes entre l'UE et la
région, en supprimant l'obligation de recourir à l'entremise des
gouvernements nationaux. Le Traité de Maastricht permet même aux
régions de participer activement à certains processus de décision.

L' « activation de l'espace frontière » par l'Allemagne

C'est surtout l'Allemagne, comme tout le monde sait, qui a fait avancer
la « régionalisation » au sein de l'UE. Y compris envers la France,
Berlin a mené et mène une « active politique transfrontalière
d'aménagement de l'espace », qui doit notamment mobiliser contre
Paris les territoires français situés près de la frontière allemande. Déjà
en 1972, le Président Georges Pompidou a critiqué « l'agressivité de
l'Allemagne dans l'espace frontalier lorrain » et la prédominance
industrielle de la Sarre. Cela n'a nullement freiné l'ambition allemande
d' « empiéter sur les frontières », en particulier par la création
d' « euro régions ».

Dans les années 1980, des spécialistes allemands de l' « aménagement


de l'espace » constatent que du côté lorrain, il y a encore des
« réserves relativement à une activation de l'espace frontalier ». Ils la
mettent sur le compte de « la méfiance qui persiste du côté français
quant à une véritable politique transfrontalière d'aménagement de
l'espace ». D'après eux, il serait souhaitable de voir se manifester en
France une pensée de l'espace moins sectorielle, plus globale, avec un
sentiment de responsabilité plus fort pour ce qui est de l'espace
comme totalité, tel que l'incarne par exemple la région. Mais en raison
des « réserves » françaises, la formulation et la prise en compte d'un
nécessaire développement propre aux espaces frontaliers doit émaner
de la région et du parlement régional. Il s'agit surtout en l'occurrence
de « mettre à profit les mesures de décentralisation et de
régionalisation prises en France », par exemple en ce qui concerne
une coopération de voisinage plus étroite à l'échelon communal.

Aujourd'hui, les « intérêts locaux et régionaux » servent dans une


large mesure la « politique transfrontalière d'aménagement de
l'espace » mise en oeuvre par l'Allemagne. Les institutions allemandes
et françaises ne coopèrent pas seulement dans les euro régions en
place. La « régionalisation » de l'UE et de la France est également
activée par des institutions comme l'euro institut franco-allemand
(Institut pour la coopération transfrontalière/Institut für
grenzüberschreitende Zusammenarbeit), qui est à la fois « centre de
compétence de la coopération transfrontalière entre l'Allemagne et la
France, ainsi qu'entre d'autres Etats européens », et « atelier d'idées
pour développer de nouvelles approches et stratégies, destinées à
l'amélioration de la coopération interrégionale en Europe ». L'institut
a ainsi proposé le 30 septembre 2002 une « conférence sur des
questions d'actualité relatives à la décentralisation en France, en
comparaison avec l'Allemagne », avec Adrien Zeller, le président du
Conseil régional d'Alsace. Celui-ci, « un défenseur engagé de l'idée
de décentralisation, et d'une extension de la responsabilité régionale
en France », soutient le développement de la « coopération
transfrontalière » entre l'Alsace et le Bade-Wurtemberg.

« Eliminer à long terme » les points faibles


Il est impossible que les protagonistes ignorent l'objectif de la
« régionalisation ». La revue allemande Europa regional a fourni dès
1997 une description précise de la stratégie suivie en la matière (dont
elle fait d'ailleurs porter l'entière responsabilité à « Bruxelles »): « Il
s'agit d'affaiblir de l'intérieur les Etats nationaux, par la valorisation
particulière de chacune des régions qui les composent, et de renforcer
les régions, tout en les agençant de telle sorte que Bruxelles puisse en
être maître - ce que permet aussi un assouplissement des frontières,
qui garantissaient jusqu'à présent à l'Etat unitaire son rayon d'action
et sa cohésion intérieure. En conséquence, Bruxelles déploie une
intense activité aux frontières et dans les espaces frontaliers. De
'grandes régions', comme par exemple Saar-Lor-Lux, sont
parfaitement adaptées à cette stratégie. La règle d'action est de
rendre plus perméables, voire d'éliminer à long terme les frontières
nationales, afin d'accélérer le processus d'unification des Etats, mais
aussi le rapprochement de collectivités locales limitrophes. Des
initiatives locales vont dans le même sens. Les régions frontalières
doivent bénéficier d'un soutien particulier, étant donné qu'elles sont
souvent, de par leur isolement même, structurellement faibles».
Europa regional ajoute que, par son « soutien aux régions (ou aux
Bundeslaender, autonomistas, etc...) », l'UE veut, « comme on sait,
briser les structures des Etats nationaux ». Les régions doivent
obtenir davantage d'autonomie et, de plus en plus, coopérer
directement avec les instances de Bruxelles.

L'identité de la France « remise en cause dans son principe même »

En ce qui concerne la France, Europa regional note qu'il lui est


difficile, « étant donné ce qu'elle est de par sa tradition », de
s'intégrer dans l'UE, mais qu'entre-temps, le puissant Etat centralisé a
perdu en force et en structures. De plus, « par la désintégration des
frontières étatiques dans le cadre européen, le 'contenant' de la nation
devient poreux ».
Pour les spécialistes allemands de l' « aménagement de l'espace », les
faits décrits suffisent à montrer que « l'identité de l'Etat centralisé
qu'est la France est remise en cause dans son principe même par la
décentralisation-régionalisation, et par l'intégration européenne qui
se déroule parallèlement ».
Sources:
Dezentralisierung in Frankreich: Bilanz und Perspektiven;
www.uni-mainz.de
Jean-Pierre Froehly, Staaten- oder Buergerunion? Frankreich
und die « Foederalisierung » Europas; www.dgap.org
Euro-Institut (Institut pour la coopération
transfrontalière/Institut fuer grenzueberschreitende
Zusammenarbeit), www.euro-institut.fh-kehl.de
Hans Kistenmacher/Dieter Gust, Erfordernisse und Probleme der
grenzuebergreifenden Abstimmung bei der Raumplanung im
deutsch-franzoesischen Grenzraum am Oberrhein, in: Akademie
fuer Raumforschung und Landesplanung, Probleme raeumlicher
Planung und Entwicklung in den Grenzraeumen an der deutsch-
franzoesisch-luxemburgischen Staatsgrenze; Hannover 1983, p.41
ff
Peter Moll, Der Beitrag der Raumordnung zur Ueberwindung der
Grenzen im Gebiet Saarland/Rheinland-Pfalz-Lothringen-
Luxemburg, in: Akademie fuer Raumforschung und
Landesplanung, Probleme raeumlicher Planung und Entwicklung
in den Grenzraeumen an der deutsch-franzoesisch-
luxemburgischen Staatsgrenze; Hannover 1983, p.71 ff
Wolfgang Bruecher, Frankreich im Umbruch zwischen
Zentralismus, Dezentralisierung und europaeischer Integration,
in: Europa regional 5/1997, p.2 ff
Rebellion gegen die Jakobiner: Frankreich debattiert über seine
Dezentralisierung; Die Welt 15.02.2001
« Nation und Europa », conférence de Wolfgang Schäuble du
07.03.2001, dans la série « Reden ueber Europa »; www.bayern.de
Die stille Revolution. Frankreichs Wahlkampf wirkt muede. Doch
das Land ist dabei, sich neu zu erfinden; Die Zeit, 9/2002
Rudolf von Thadden, « Décentralisation - Les libertés locales, une
chance pour la République? »; Le Figaro 10.10.2002,
www.auswaertiges-amt.de
Regionen lehnen sich gegen Paris auf; Financial Times
Deutschland 22.10.2002
Frankreichs Senat stimmt fuer Dezentralisierung; Sueddeutsche
Zeitung 08.11.2002