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LE GROUPE DE COPPET

COLLECTION LE SAVOIR SUISSE

Cette collection a pour premier objectif d'offrir aux communautés universi- taires de Suisse et à leurs instituts spécialisés un moyen de communiquer leurs recherches en langue française, et de les mettre à la portée d'un public élargi. Elle publie également des études d'intérêt général ainsi que des travaux de cher- cheurs indépendants, les résultats d'enquêtes des médias et une série d'ouvrages d'opinion. Elle s'assure de la fiabilité de ces ouvrages en recourant à un réseau d'ex- perts scientifiques. Elle vise la lisibilité, évitant une langue d'initiés. Un site web (www.lesavoirsuisse.ch) complète le projet éditorial. La collection offre, dans une Suisse en quête de sa destinée au seuil du 21 e siècle, une source de savoir régulièrement enrichie et elle contribue à nourrir le débat public de données sÛTes, en situant l'évolution de nos connaissances dans le contexte européen et international. La Collection Le savoir suisse est publiée sous la direction d'un Comité d'édition qui comprend: Jean-Christophe Aeschlimann, rédacteur en chef de «Coopération », Bâle; Stéphanie Cudré-Mauroux, licenciée ès lettres, conserva- trice aux Archives littéraires suisses, Berne; Bertil Galland, président du comité, journaliste et éditeur; Nicolas Henchoz, journaliste, adjoint du président de l'EPFL; Véronique Jost Gara, chef de projets au Fonds national suisse et à la Faculté de biologie et de médecine, UNIL; Peter Kraut, attaché scientifique à la direction de la Haute Ecole des Arts, Berne; Jean-Philippe Leresche, professeur et directeur de l'Observatoire Science, Politique, Société, UNIL. Membres fondateurs: Robert Ayrton, politologue; Anne-Catherine Lyon, conseillère d'Etat (Vaud).

La publication des volumes de la Collection est soutenue à ce jour par les institutions suivantes:

FONDATION CHARLES VmLLON - LOTERIE ROMANDE - FONDATION PITTET DE LA SOCIÉTÉ ACADÉMIQUE VAUDOISE - UNIVERSITÉ DE LAUSANNE - FONDS NATIONAL SUISSE DE LA RECHER- CHE SCIENTIFIQUE

que l'Association "Collection Le savoir suisse» et l'éditeur tiennent ici à remercier.

Etienne Hofmann, François Rosset

LE GROUPE DE COPPET

Une constellation d'intellectuels européens

COLLECTION

Le

~~avoir

suiss~~

Presses polytechniques et universitaires romandes

Secrétariat de la Collection: Christian Pellet Graphisme de couverture: Emmanuelle Ayrton Illustrations de couverture: Gravure sur bois anonyme, 1~ siècle, Collection du Château de Coppet. Façade du Château de Coppet, © O. d'Haussonville, 2003 Maquette intérieure: Allen Kilner, Oppens Mise en page et réalisation: Alexandre Pasche Impression: Imprimeries Réunies Lausanne s.a., Renens

La Collection Le savoir suisse est une publication des Presses polytechniques et universitaires romandes, fondation scientifique dont le but est principalement la diffusion des travaux de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne et d'autres universités francophones. Le catalogue général peut être obtenu aux PPUR, EPFL - Centre Midi, CH-lOI5 Lausanne, par e-mail àppur@epft.ch. par télé- phone au (0)21 693 41 40 ou encore par fax au (0)21 693 40 27.

www.ppur.org

Première édition © 2005, Presses polytechniques et universitaires romandes, Lausanne ISBN 2-88074-665-5 Tous droits réservés. Reproduction, même partielle, sous quelque forme ou sur quelque support que ce soit, interdite sans l'accord écrit de l'éditeur.

TABLE DES MATIÈRES UNE AVENTURE INTELLECTUELLE D'UNE QUINZAINE D'ANNÉES 9 2 LE GÉNIE DU LIEU:
TABLE DES MATIÈRES
UNE AVENTURE INTELLECTUELLE
D'UNE QUINZAINE D'ANNÉES
9
2 LE GÉNIE DU LIEU: UN CENTRE À LA PÉRIPHÉRIE
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Entre la France et le pays de Rousseau
3 LE GRAND TOURNANT DE L'HISTOIRE
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Penser la Révolution - Quelle république? - La solution Bonaparte - Chute
de l'Empire
4 LE PÈRE: JACQUES NECKER
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Un protestant genevois au pouvoir en France - Le discours raté à l'ouverture
des états généraux - La retraite à Coppet
5 UN FOYER DE PAROLE
37
La conversation - Le théâtre - La correspondance
6 LITTÉRATURE ET ENGAGEMENT
47
Diversité des formes, multiplicité des objets - (<J'ai défendu quarante ans le
même principe, liberté en tout
fêlure de la modernité
» - Les limites de l'engagement ou la
7 L'ÉCRITURE DU MOI AU MILIEU DU MONDE
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Mémoires de la vie publique -
Les confusions de l'intime -
L'un des
journaux intimes les plus étonnants de l'histoire littéraire - L'écriture du
voyage
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LE GROUPE DE COPPET

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LES IDÉES: L'HÉRITAGE DES LUMIÈRES

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Une fidélité critique: la liberté que la Révolution n'a pas su réaliser - Contre le matérialisme et l'utilitarisme des Lumières - Relecture du sensualisme de Locke à Condillac - Pour un nouveau modèle de sociabilité: la vie de salon sans la frivolité - Les Idéologues, dernier carré de l'Encyclopédie

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LA CONTINUITÉ DE L'HISTOIRE ET LA PERFECTIBILITÉ

83

Le progrès ou l'éternel retour - Madame de Staël et la «querelle de la perfectibilité» - La pensée historique de Benjamin Constant - Constant en théoricien de la continuité historique

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LES ANCIENS ET LES MODERNES, VIEILLE QUESTION RÉACTUALISÉE PAR LA RÉVOLUTION

97

Une approche moderne de la liberté

Il

UN LIBÉRALISME D'OPPOSITION

107

Contre l'intervention abusive de l'Etat, mais pour le service de la collectivité - La Révolution comme ouverture de la boîte de Pandore - La libéralité de jugement

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LA RELIGION OU L'INQUIÉTUDE DES MODERNES

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Necker voit le profit du catholicisme pour la France - Madame de Staël voudrait une France protestante - Sismondi et le Dieu du logicien - Constant réoriente sa vaste recherche sur le phénomène religieux

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L'EUROPE COMME SYSTÈME DE VALEURS

126

Le phare anglais et la Scandinavie - L'Allemagne révélée par Germaine de Staël - L'Italie remise à son rang - Un système de liens personnels et signifiants - Une Europe qui en appelle à la régénération de la France

BIBLIOGRAPHIE

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«Quand même on aurait longtemps à souffrir de l'injustice, je ne conçois pas de meilleur asile contre elle que la méditation de la philosophie et l'émotion de l'éloquence. »

Mme de Staël, Dix années d'exil

« Ce talent de conversation merveilleux, unique, ce talent que tous les pouvoirs qui ont médité l'injustice ont toujours redouté comme un adversaire et comme un juge, semblait alors n'avoir été donné à Mme de Staël que pour revêtir l'intimité d'une magie indéfinissable et pour remplacer, dans la retraite la plus uniforme, le mouvement vif et varié de la sociét la plus animée et la plus brillante. »

B. Constant, Mélanges de littérature et de politique

REMERCIEMENTS

Nous exprimons toute notre reconnaissance à Léonard Burnand, Othenin d'Haussonville, Anne Hofmann et Jan Rosset pour leur relecture attentive et leurs judicieuses suggestions.

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UNE AVENTURE INTELLECTUELLE D'UNE QUINZAINE D'ANNÉES

Comme bien d'autres notions en usage dans l'histoire cultu- relle, l'appellation de «Groupe de Coppet» est une création a posteriori. Les personnes réunies autour de Mme de Staël au château de Coppet dans les premières années du 1g e siècle ne se sont jamais organisées en un groupe formellement défini. Mais l'intensité et la qualité de leurs relations, qui furent aussi bien intellectuelles qu'affectives, justifient qu'on les considère tous ensemble. Surtout si l'on ajoute qu'ils ont exprimé et défendu, en des temps si incertains, un faisceau commun d'idées, d'opi- nions et de principes qui, défiant le maître du continent, Napoléon, allaient largement contribuer à la définition de l'Europe moderne sous ses aspects à la fois politiques, philoso- phiques, moraux et esthétiques. D'ailleurs, lorsque Mme de Staël mourut à Paris le 14 juillet 1817, tous ses amis, même ceux qui s'étaient entre-temps sépa- rés d'elle, se sentirent désorientés. C'est là, peut-être, qu'ils mesurèrent toute l'ampleur de l'aventure intellectuelle et humaine qu'ils avaient vécue pendant une quinzaine d'années. Le phare s'étant éteint, la lumière perdue parut d'autant plus vive dans les mémoires et d'autant plus digne de regrets. Le groupe prit alors conscience du fait qu'il avait existé. Sismondi est l'exact porte-parole de tous quand il s'exclame à ce moment,

ce séjour où j'ai tant vécu, où je

éploré: «C' en est donc fini de

me croyais si bien chez moi! C'en est fait de cette société, de cette lanterne magique du monde que j'ai vue s'éclairer là pour la première fois et où j'ai appris tant de choses! Ma vie est

douloureusement changée. » A quoi l'on peut ajouter ce mot de Bonstetten: «Elle me manque comme un membre perdu. Je suis

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LE GROUPE DE COPPET

manchot de pensée.» Jamais ne furent élaborés, à Coppet, ni doctrine constituée, ni programme, ni statuts, mais il y eut un corps, vigoureux et agité, dont les membres se sont finalement compris et reconnus comme tels, au sens le plus fort. Les commentateurs et les historiens ont rivalisé d'ingénio- sité pour affecter à cet ensemble la désinence la plus juste:

groupe, cénacle, réunion, cercle, constellation, nébuleuse; mais on n'a jamais parlé de club et encore moins de parti. Stendhal - à son habitude - fut le plus percutant quand il parla de Coppet comme des «états généraux de l'opinion européenne». Loin d'être réductible à quelques slogans et à une série limitée de phénomènes, ce corps est un objet complexe où les rapports de chacune des parties au tout ne sont ni nécessaires, ni transpa- rents. Son observation, son étude ne sauraient donc être simples, elles non plus, et les leçons qu'elles nous délivrent sont multi- ples. Bien au-delà des anecdotes qui ont nourri la légende des amours orageuses entre Germaine de Staël et Benjamin Constant, c'est d'abord, évidemment, un important chapitre de l'histoire intellectuelle qui se dévoile et propose des enseigne- ments encore fort utiles aujourd'hui. Mais en considérant la destinée, les activités et les productions du groupe, en suivant en même temps les parcours sinueux de ses membres, on se trouve confronté à une multiplicité d'interrogations connexes, plus générales et non moins tranchantes: sur les conditions d'une sociabilité intellectuelle, sur l'ancrage de la pensée dans l'espace et dans le temps, sur la diversité des formes utilisées pour exprimer les idées, sur la configuration de l'espace culturel européen - et bien d'autres encore. A cause de son caractère informel, il est très difficile de décrire ce groupe en tant que tel. Il n'est guère possible que d'en suivre les manifestations au fil des événements qu'il a accompa- gnés en prétendant sans cesse en infléchir le cours. Il a une préhis- toire dont on peut attribuer J'essentiel à Jacques Necker, une origine qui se situe à l'époque de la rencontre entre Mme de Staël et Benjamin Constant en septembre 1794, des années de rodage qui furent celles du salon parisien de Mme de Staël et de l'enga- gement politique au temps du Directoire et du Consulat, jusqu'en

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UNE AVENTURE INTELLECTUELLE D'UNE QUINZAINE D'ANNÉES

1802-1804, où Coppet devint pour un temps le refuge de ces intel- lectuels trop actifs qui étaient devenus indésirables à Paris. C'est là que le groupe prendra sa pleine dimension et qu'il connaîtra son activité la plus intense, jusqu'à l'été de 1812, lorsque Mme de Staël s'enfuit pour l'Angleterre, via l'Autriche, la Russie et la Suède, Un dernier éclat devait suivre avec le brillant été de 1816, qui réunit à Coppet les anciens amis revenus de la tourmente et quelques nouveaux hôtes, comme Byron, qui incarnaient déjà l'esprit des temps nouveaux, Ce pôle de pensée, d'écriture et d'action ne pouvait pourtant pas s'éteindre d'un coup, Les idées qu'il a forgées et diffusées continuèrent de rayonner; d'abord parmi les héritiers immédiats, puis très largement, au point qu'on parIe encore de nos jours d'un «esprit de Coppeb>,

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LE GÉNIE DU LIEU:

UN CENTRE À LA PÉRIPHÉRIE

Quand Jacques Necker acquit le château et la baronnie de Coppet en 1784, il n'imaginait sans doute pas que l'histoire intellectuelle de l'Europe en ferait l'un de ses lieux fétiches. C'était une seigneurie dont l'histoire remontait au Moyen Age et qui, de reconstructions successives en changements de proprié- taires, avait eu la destinée habituelle des grandes demeures de la région. Le dernier épisode de cette évolution était aussi caracté- ristique des transformations que subissait déjà le tissu social avant la Révolution: c'étaient désormais les riches bourgeois qui achetaient des biens seigneuriaux en se dotant au passage de titres enviés et flatteurs comme de droits féodaux qu'ils seraient bien réticents à abandonner quand l'heure serait venue. Le banquier Necker était, il est vrai, un cas à part, puisqu'il revenait en Suisse auréolé du prestige que lui valait sa récente carrière à la cour de France. Mais justement, il avait été disgracié en 1781 et, après les fastes de Paris, il voulait se retirer dans son pays qui, faute de lui procurer de grands honneurs, lui offrirait au moins la tranquillité; il ne savait pas que Louis XVI le rappellerait bien- tôt. Ainsi, dès l'origine, Coppet se présente, pour la famille de Mme de Staël, comme une alternative à la capitale française quittée à contrecœur, à cause des circonstances. Si c'est un lieu choisi parmi d'autres possibles, ce n'est pas vraiment un lieu d'élection. Au reste, il est probable que les qualités propres à l'endroit n'avaient pas été toutes mesurées par l'acquéreur et son entou- rage. Peut-être savait-il que le château avait appartenu, un siècle plus tôt, à la famille allemande de Dohna qui y avait employé le jeune Pierre Bayle comme précepteur et qu'une vocation d'acti-

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LE GÉNIE DU LIEU: UN CENTRE À LA PÉRIPHÉRIE

vité intellectuelle et de pensée critique y était comme pré- inscrite. Mais rien ne permet de savoir s'il avait eu pleine cons- cience de la position de Coppet qui nous apparaît hautement stratégique, non pas sur le plan militaire, mais sur celui de la formation des idées et des modes de penser. C'était une localisa- tion très particulière, à petite comme à grande échelle. La baron- nie était située aux confins occidentaux du Pays de Vaud, occupé et administré par les Bernois jusqu'en 1798. Dans le voisinage immédiat, à l'ouest, il y avait Versoix qui était une enclave fran- çaise et le Pays de Gex avec le château de Ferney où planait encore l'ombre de Voltaire. La rive opposée du lac, à quelques coups de rames, était savoyarde, c'est-à-dire rattachée au duché catholique de Piémont-Sardaigne, tandis qu'à une quinzaine de kilomètres, par-delà l'enclave de Versoix, veillait Genève, la Rome protestante, ville de pasteurs, mais aussi de savants, de médecins, de libraires, de financiers et de magistrats, centre d'at- traction régional sur les plans à la fois économique et intellec- tuel, accessoirement berceau de la famille Necker. De quelque côté qu'on se tournât, on y avait des voisins qui obéissaient à d'autres maîtres, suivaient d'autres usages et pratiquaient d'au- tres cultes. Vu d'aujourd'hui à la lumière de tout ce qui s'y est pensé et passé, on peut croire que c'est un lieu où la rencontre, l'échange, la confrontation, en un mot, l'expérience du divers, ne sont pas un postulat ou un choix, mais une donnée primor- diale, le résultat attendu d'un conditionnement géo-culturel. Dans une plus large perspective, notons encore que cette région s'est imposée alors comme un carrefour pratiqué par les voyageurs de plus en plus nombreux, un point de passage ou de césure entre l'Europe du Midi et l'Europe du Nord, entre latinité et germanité, mais aussi entre les régimes des princes et les structures républicaines (patriciennes ou populaires), entre la vieille agronomie (certes modernisée par les élans physiocra- tiques) et l'univers prometteur de la finance et de la manufac- ture. Les permanences du monde ancien et les prémisses de temps nouveaux semblent converger en ce lieu de la même façon que s'y rencontrent les visiteurs de toute l'Europe. C'est d'ici que Mme de Staël tournera alternativement ses regards et

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LE GROUPE DE COPPET

ses pas vers l'Allemagne et vers l'Italie, comme Sismondi le fera de l'Angleterre à la Toscane et Bonstetten, de la Scandinavie au Latium. C'est en se situant sur ce point médian que ce dernier produira l'un de ses livres majeurs au titre bien suggestif: L'Homme du Midi et l'Homme du Nord (1824). Et c'est là encore que sera si souvent évoquée, comme nous le verrons, la nécessité de rétablir la continuité entre passé et avenir à laquelle la Révolution avait si gravement attenté.

A cause de sa localisation particulière et sous la pression des

circonstances, Coppet a donc fini par s'affirmer comme un lieu- charnière et un centre, mais un centre hautement paradoxal en ce sens qu'il se situe clairement dans une périphérie: la périphérie de la France et de Paris qui restera toujours et malgré tout - du moins pour Mme de Staël et pour Benjamin Constant -, le pôle d'attraction intellectuel, politique et affectif, le lieu d'un désir qui était ressenti d'autant plus vivement lors des séjours plus ou

moins forcés à Coppet.

ENTRE LA FRANCE ET LE PAYS DE ROUSSEAU

Il Yavait bien longtemps que cette tension entre la France et

le pays de Jean-Jacques Rousseau avait été perçue, exprimée et

même constituée en cliché; elle restera encore l'un des paramè- tres-clés de Coppet, mais dans une perspective nouvelle. Les voyages et la publication de récits de voyages, le succès de certains ouvrages comme les Lettres sur les Anglais et sur les Français (1725) de Beat de MuraIt et surtout La Nouvelle Héloïse (1762) de Rousseau, mais aussi d'assez profondes divergences philosophiques avaient contribué, au cours du 18 e siècle, à fixer dans une série d'images fortes, une distinction

radicale entre la France et la partie francophone de la Suisse. On

y voyait d'un côté un royaume tout organisé autour de son

centre, soumis au modèle de la vie de cour, marqué par toutes les dérives réelles ou supposées de la grande ville, par la corruption des mœurs et les vices inhérents à la culture du paraître, par la

tyrannie de la mode et le règne des beaux esprits, par des

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LE GÉNIE DU LIEU: UN CENTRE À LA PÉRIPHÉRIE

conventions littéraires et intellectuelles aussi raffinées qu'artifi- cielles. De l'autre côté, loin du brillant et du faux brillant, une confédération de vieilles républiques jalouses de leurs particula- rités, baignées dans la simplicité et la modestie qu'inspire la proximité d'une nature admirable, peuplées de citoyens frustes et vertueux, âpres au labeur, honnêtes, vrais et fidèles à la foi de leurs pères. Il suffit, pour se convaincre de la prégnance de ces images, de lire un poème de circonstance écrit à Lausanne par Benjamin Constant à l'âge de sept ans, où la figure clinquante et tapageuse de Monsieur Bombance se trouve confrontée à la bonne Frugalité qui finit par souhaiter «qu'à grands coups de pied ils [les hôtes] renvoient en France le luxe, les excès, et vous Monsieur Bombance». Tout cela, bien sûr, ne relève pas de la réalité des faits et encore moins d'une comparaison raisonnable de deux univers, mais de cette vérité tenace et frelatée qui est celle des lieux communs. Constant lui-même apprendra à mesurer toute la pauvreté de ceux-ci, lui qui, une fois débarrassé de sa naïveté enfantine, recherchera pendant toute sa vie la reconnaissance des Parisiens et qui entretiendra avec son pays des relations plutôt difficiles. De la même façon, Mme de Staël n'a que médiocrement goûté aux séjours de Coppet. «Toutes les idées ambitieuses paraissent si petites au pied de ces monts qui touchent aux cieux», s'exclama-t-elle en 1785 déjà, et rares furent pour elle les occasions de réviser ce jugement. Comme Constant, elle avait assimilé l'opposition caricaturale entre Paris et la Suisse, mais comme lui aussi, elle en avait renversé les valeurs: la grande capitale était le lieu de l'émulation et de l'ac- tion, c'est là et nulle part ailleurs qu'il fallait être pour satisfaire les ambitions légitimes d'individus désireux de participer acti- vement au progrès des idées et à l'amélioration des institutions. Coppet serait alors le lieu où l'on serait seulement quand on ne pourrait pas être à Paris, ce qui allait advenir dans les circons- tances que nous verrons. Et quand on séjournera à Coppet parce qu'on sera forcé d'y être, on y passera son temps à penser les réformes de toutes natures qui sont à conduire pour rendre Paris et le monde moins odieux, enfin accessibles et vivables. Séjour

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LE GROUPE DE COPPET

de retraite et d'exil, donc, mais ultime refuge de l'échange, du débat d'idées et de l'écriture. Vécus douloureusement, cet éloignement du vrai centre, cette mise à distance, devaient s'avérer finalement profitables. Peut-être pas pour les individus qui rongeaient leur frein dans l'isolement, mais pour leur pensée, car l'environnement de Coppet était loin d'être défavorable à celle-ci. Certes, ni Mme de Staël, ni aucun de ses amis ne seront très sensibles aux beautés du paysage lémanique; ce n'est pas sur ce plan qu'ils serviront de relais entre Rousseau et les grands romantiques, tels Byron, Shelley, Mickiewicz ou Slowacki. Il s'agirait plutôt d'une ambiance intellectuelle assurée par les plus fins esprits de Genève, de Berne et du Pays de Vaud, de Neuchâtel et aussi de

Zurich. Parce qu'ils n'étaient pas rivés à un seul pôle qui donne- rait le ton d'un modèle unique, ces savants, ces écrivains, ces penseurs ou ces activistes connaissaient autre chose que les stan- dards de la culture française. Le monde allemand, en particulier, leur était proche, avec toute cette vague de fond philosophique et poétique à l'origine du romantisme. Paradoxalement, on était, dans ce pays largement conservateur, beaucoup plus sensible qu'à Paris aux appels de cette modernité-là. Le fameux qualifi- catif d'He/vetia mediatrix qu'on attribue volontiers à la Suisse de ce temps touche évidemment Coppet. Le miracle, c'est qu'en ce temps, les hasards de l'histoire et de la destinée aient attiré et retenu des individualités d'exception qui étaient exactement ajustées à l'esprit du lieu. Entre celui-ci et celles-là, la symbiose se fit à la perfection; c'est pour cela qu'il y eut un Groupe de

Coppet

mais qu'il n'yen eut qu'un seul.

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LE GRAND TOURNANT DE L'HISTOIRE

PENSER LA RÉVOLUTION

Les auteurs du Groupe de Coppet figurent en bonne place parmi les écrivains qui ont «pensé la Révolution ». Cette expres- sion, empruntée à François Furet, désigne ici la volonté de trou- ver une signification aux événements, au fur et à mesure qu'ils se déroulent de 1789 à 1815. Ne pas subir les faits ou se conten- ter de les enregistrer, mais les interpréter, voilà une tâche relati- vement nouvelle et difficile, puisque ceux qui s'en chargent sont pris dans la tourmente et que les changements se succèdent à une allure impressionnante. L'accélération de l'Histoire et l'impor- tance du moment présent frappent les consciences, pourtant préparées à réfléchir en termes de progrès. On s'est aussi habitué depuis peu à découper le temps en périodes séculaires: au siècle de Louis XIV avait succédé celui de la philosophie et mainte- nant, avec la Révolution, une nouvelle ère s'annonce, celle d'une seconde modernité dépassant l'étape de la Renaissance. La nouveauté ressentie n'empêche nullement les références au passé, à l'Antiquité romaine en particulier: le calendrier révolu- tionnaire efface le grégorien comme le julien, mais, en même temps, on se prend pour des Brutus et des Cicéron et l'on parlera bientôt de Consuls, de Tribuns et de Sénateurs. Curieux mélange des références et des époques, qui montre bien la difficulté de trouver un sens à l'événement. Coppet témoin, acteur parfois et analyste de son temps? Oui, mais il faut dire aussi que l'événement crée Coppet. Le groupe ne trouvera son identité qu'avec l'éloignement de Necker d'abord, descendu très vite du pinacle où l'opinion l'avait élevé,

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LE GROUPE DE COPPET

et de sa fille ensuite qui fut successivement repoussée par la

Terreur, mal vue par le Directoire, persécutée et exilée par Napoléon. Ce groupe défini dans l'adversité portera sur son temps un regard de victime qui ne pourra être ni objectif, ni impartial. Mais la distance de l'éloignement forcé le mettra en position favorable pour énoncer des appréciations critiques et des analyses sur ces événements mêmes qui allaient lui imposer

sa position. Comment dès lors évoquer ce «grand tournant»? Il ne peut être question, dans ces quelques pages, de résumer ce qui se passe depuis la convocation des Etats généraux, jusqu'au réta- blissement de la monarchie en 1814 et 1815. Ce n'est pas le lieu non plus de décrire les attitudes respectives de chacun des membres du groupe face aux événements. Elles sont beaucoup trop diverses et changeantes; Mathieu de Montmorency, roya- liste et catholique, Frédéric Schlegel, luthérien converti au catholicisme en 1808 et qui entre au service de la cour de Vienne, ne voient pas leur époque de la même manière que les Barante, père et fils, tous les deux préfets de l'Empire, ou que Benjamin Constant, dont on a longtemps mal jugé les soi-disant palinodies. Il convient plutôt d'attirer l'attention sur quelques caractéristiques de la période, celles qui sont les plus suscepti- bles d'interagir avec l'interprétation globale qu'en proposent Mme de Staël et ses amis.

QUELLE RÉPUBLIQUE?

Le passage de l'Ancien Régime à un ordre nouveau signifie

le

transfert de la souveraineté de la couronne à la nation; celle-

ci

n'est plus alors formée de sujets mais de citoyens égaux

devant la loi. Les privilèges de naissance disparaissent. Pour garantir cette égalité de droit, il est nécessaire d'instaurer les libertés du citoyen. Le «tribunal» d'une opinion, librement exprimée et canalisée dans des institutions librement consenties, saura instaurer un Etat, dont la justification est le bonheur de tous et non plus la préservation des avantages d'une petite mino-

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LE GRAND TOURNANT DE L'HISTOIRE

rité. Voilà pour la théorie. En pratique, la résistance des pouvoirs en place (la cour principalement), incapables de prendre en charge un changement qu'ils n'avaient pas voulu, provoque la montée du mécontentement populaire. La bourgeoisie, à l'ori- gine de la Révolution, se trouve dans l'incapacité de maîtriser ce mouvement devenu vite incontrôlable et difficile à cerner. On a beau ressortir le modèle de la république romaine, faire comme si les Bourbons étaient des Tarquins; on dispose aussi de l'exemple plus récent, mais plus douteux, des révolutions anglaises du 17 e siècle; ce dernier parallèle est promis encore à bien des développements, Rien n'y fait: l'expérience républi- caine, empêtrée dans la guerre étrangère et civile, n'arrive pas à s'implanter durablement dans l'opinion, malgré ou du fait de la Terreur, expédient érigé en système politique, qui détruit jusqu'aux fondements du nouveau régime, Même après la mort de Robespierre et la fin du terrorisme, en juillet 1794, la répu- blique peine à trouver un équilibre. La réaction monarchiste devient une menace aussi grande, vu l'esprit de vengeance de ses chefs, que celle d'un sursaut toujours probable du jacobi- nisme. Tirée à hue et à dia, la république va se muer, impercep- tiblement d'abord, mais de plus en plus nettement en un nouveau type de monarchie, l'empire napoléonien, C'est dans ces conditions que Benjamin Constant fera son entrée dans la vie publique en publiant des brochures très importantes, Des effets de la Terreur (1795) et De la réaction politique (1797), il dénonce à la fois le régime aboli des terroristes et la menace d'un retour des monarchistes, au milieu d'une opinion publique exténuée qui n'aspire qu'au repos et à la stabilité, Les cinq années du Directoire, ponctuées par d'incessants coups d'Etat, ont contribué à détacher une grande partie de l'élite du débat d'idées et des discussions politiques, Il faut terminer la Révolution! Voilà le mot d'ordre presque unanime. A cela s'ajoute la guerre extérieure. Après les vicissitudes des guerres de la Révolution qui ont fini par tourner à l'avantage de la France républicaine, l'Europe s'est configurée en une série de pays nouvellement définis, comme la République batave ou les terres d'Italie conquises par Bonaparte, face à une coalition

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LE GROUPE DE COPPET

d'anciens Etats relativement mal coordonnés, conduite par l'Angleterre et l'Autriche. Mise en confiance par ses succès, la France attaque son grand ennemi anglais en essayant de contre- carrer son commerce oriental. D'où l'expédition d'Egypte de 1798, qui avait aussi pour certains l'avantage d'éloigner de Paris l'ambitieux général Bonaparte qui devenait encombrant. Pendant ce temps, la Suisse est transformée en République helvétique, complétant le glacis qui s'étend de la Hollande à l'Italie. Cette expansion provoque une nouvelle coalition, la Russie, la Suède et, plus accessoirement, le royaume de Naples se joignant à l'Angleterre et à l'Autriche. La menace est très sérieuse; la guerre fait rage. Les combats, qui se déroulent prin- cipalement en Suisse orientale et en Italie, ont failli entraîner la défaite du Directoire. Mais la victoire décisive de Masséna à Zurich, en septembre 1799, contre les Austro-Russes, sauve la France d'une situation périlleuse. Quel bilan tirer après huit années de conflits et à la veille d'un changement important de régime en France? La guerre ad' abord changé de raison d'être dans l'esprit des dirigeants français. Depuis 1795, elle ne se fait plus seulement pour exporter la liberté et la fraternité chez les peuples qui subiraient encore le joug des tyrans; elle est désormais une nécessité politique pour le Directoire, qui vit de ses conquêtes et de ses rapines. Le lucre a remplacé l'idéal, les discours sont devenus hypocrites, les princi- pes sont pervertis. Comment la liberté peut-elle être imposée par les armes? Le cas de la Suisse est, de ce point de vue, exem- plaire; le pays qui passe - à tort ou à raison - pour la plus antique démocratie et pour celui où de sages gouvernements ont amené une réelle prospérité a été transformé, au nom de la liberté et au prix de lourds ravages, en vassal de la France. Les intérêts straté- giques et économiques d'une grande puissance se manifestent désormais au grand jour. Conséquence: l'équilibre international, qui datait des traités de Westphalie (1648), est gravement compromis par l'Etat le plus peuplé d'Europe, que la Révolution a doté en outre d'une administration et d'une armée terriblement efficaces. Le seul point faible de la France en 1799, c'est sa cons- titution; mais justement, ce «détail» est en passe d'être modifié,

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LE GRAND TOURNANT DE L'HISTOIRE

de manière à mieux faire concorder les institutions avec la nouvelle place que le pays occupe dans le concert européen.

LA SOLUTION BONAPARTE

Il s'agit surtout d'établir un régime qui soit stable, qui garan- tisse les gains sociaux et juridiques de la Révolution, qui sache empêcher les velléités contre-révolutionnaires tout en tenant en respect les puissances étrangères. Il faut donc renforcer l'exécu- tif, en lui donnant les moyens de contenir tout extrémisme à l' in- térieur et de canaliser l'opinion dans une seule direction: la gloire de la France soutenue par ses armées. L'universalisme caractéristique des débuts de la Révolution s'est mué en natio- nalisme exacerbé. Conjuguer tout cela revient à trouver l'homme fort providentiel, une «épée» comme le dit crûment Sieyès. Bonaparte, rentré opportunément d'Egypte en octobre 1799, s'impose vite comme le seul capable de répondre à cette attente. On ne le connaît, à vrai dire, que par sa renommée mili- taire, renforcée par une habile propagande. Absent pendant plus d'un an, il ne s'est compromis avec aucune cause; il joue les modestes, flatte les intellectuels, en donnant apparemment plus de poids à son élection à l'Institut qu'à ses victoires. Un mois après son retour, le coup d'Etat du 18 brumaire an VIII met fin à l'instabilité chronique du Directoire et instaure un pouvoir fort, le Consulat, qui ne s'affiche pas comme tel: Bonaparte n'est que le premier des trois consuls et un système complexe d'assem- blées, dont les membres se répartissent dans trois chambres (le Tribunat, le Sénat et le Corps législatif), maintient un pouvoir législatif tout en l'affaiblissant. La victoire sur l'Autriche, obte- nue de justesse à Marengo, le 14 juin 1800, renforce le prestige du chef de l'Etat. Surtout, la paix tant attendue est enfin signée avec l'Autriche, le 9 février 1801 à Lunéville, puis avec l'Angleterre, le 25 mars 1802, à Amiens. Qui pourrait douter de l'excellence du tournant opéré à la fin de 1799? Un concert de louanges acclament ces succès. De là l'idée du Consulat à vie, en 1802, puis de la couronne impériale, en 1804: quand on

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LE GROUPE DE COPPET

dispose ainsi d'un homme exceptionnel ne faut-il pas tout mettre en œuvre pour le maintenir au pouvoir? Mais l'évolution monarchiste du régime de Brumaire dévoile son talon d'Achille:

tout repose sur un homme et plus on lui accorde de pouvoir, plus il va s'éloigner du but que sa désignation lui avait assigné. Son ambition personnelle devient démesurée. Cette montée en puissance n'a été rendue possible que par le soutien tacite d'une opinion devenue muette. C'est dire combien l'on aspirait à une monarchie moderne, conciliant 1789 avec quelques résurgences du passé: on rappelle les émigrés; le Concordat restaure le culte catholique; à partir de 1804, le couronnement de l'Empereur, la création d'une noblesse d'Empire, l'étiquette de la cour, puis le mariage en 1810 avec une princesse autrichienne complèteront cette imitation de l'Ancien Régime. Le Code civil fait bon poids dans la balance, pour que la coloration passéiste de l'Empire ne cache pas complètement ce qu'il doit à la Révolution. Pourtant, l'unani- mité est loin d'être totale; même muselée et très minoritaire, l'opposition existe; elle s'amplifie au fur et à mesure de l'ac- croissement du despotisme; en 1804, l'assassinat du duc d'Enghien révèle brutalement de quoi Napoléon est capable.

Chateaubriand, qui jusque-là avait contribué à réconcilier l'opi- nion catholique et monarchiste avec le nouveau régime, en devient l'un des frondeurs les plus en vue. Qu'en est-il à ce propos de ceux qui formeront le Groupe de Coppet? Bien que républicains convaincus, Mme de Staël et Benjamin Constant avaient dénoncé les erreurs du Directoire, mais ils se rendaient compte du fait que la Constitution de l'an III, qui ne laissait que très peu de possibilités pour sa propre modification, n'était guère réformable dans la légalité. Constant était à ce moment très proche de Sieyès et des Idéologues, qui soutenaient le coup d'Etat du 18 brumaire. C'est pourtant lui qui réagit le premier en écrivant, le lendemain déjà, au célèbre abbé: «après le premier sentiment de joie que m'a inspiré la nouvelle de notre déli-

vrance, d'autres réflexions se sont présentées à moi [

le moment décisif pour la liberté. On parle de l'ajournement des

Conseils, cette mesure me paraîtrait désastreuse aujourd'hui,

] : je crois

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LE GRAND TOURNANT DE L'HISTOIRE

comme détruisant la seule barrière à opposer à un homme que vous avez associé à la Journée d'hier, mais qui n'en est que plus menaçant pour la République. Ses proclamations, où il ne parle que de lui, où il dit que son retour a fait espérer qu'il mettrait un terme aux maux de la France, m'ont convaincu plus que jamais que dans tout ce qu'il fait, il ne voit que sa propre élévation.» Cette lucidité est remarquable à plus d'un titre; elle ne provient justement pas d'une victime de Brumaire, mais de l'un de ceux qui ont souhaité, sinon favorisé le coup d'Etat. Constant a très vite décelé le danger qui guette la République. Il diagnos- tique aussitôt le risque de cette personnalisation du pouvoir, vers laquelle, en effet, dérivera le Consulat. L'ajournement des Conseils, c'est-à-dire la suppression de la représentation natio- nale, ôte tout contrepoids à l'ascendant d'un général prestigieux. Les Conseils, qui auraient pu encore jouer un rôle, seront remplacés par des commissions qui prépareront la Constitution de l'an VIII, sanctionnée après coup par un plébiscite. Tous les ingrédients du césarisme sont en place. D'après les nombreux documents qui nous sont parvenus sur ce moment crucial, il apparaît que Constant a été pratiquement le seul à dire son opinion aussi franchement et surtout si vite; il conservera son rôle de Cassandre pendant les deux ans qu'il passera au Tribunat. En vain, il plaide pour que le pouvoir législatif ne soit pas un simulacre et pour que la liberté de parole soit effective. Il n'est pas écouté; l'ambiance générale ne goûte plus à cette éloquence qui semble d'un autre âge, pas très éloigné, mais que l'on veut oublier. Un maître est donné au pays, son regard d'ai- gle voit tout, sa providence veille sur les administrés, qui n'ont plus besoin de participer vraiment au pouvoir, pour obtenir des places et des prébendes. Constant, avec quelques autres députés, est exclu du Tribunat en mars 1802. Mme de Staël, liée avec Joseph et Lucien Bonaparte, avait été séduite par l'aura du général qu'elle avait rencontré en 1797, au lendemain des victoires en Italie. Elle avait fondé beaucoup d'espoir sur le «grand homme », ainsi qu'elle l'appelle parfois dans sa correspondance. Mais, au lendemain du premier discours de Constant, son salon est

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LE GROUPE DE COPPET

déserté; De la littérature est mal accueilli par le Journal des Débats et le Mercure de France, qui sont les organes du pouvoir. Après l'épuration du Tribunat, la rupture est consommée; le roman de Mme de Staël, Delphine, les Dernières vues de poli- tique et de finance de Necker et le pamphlet de leur ami Camille Jordan à propos du Consulat à vie irritent Bonaparte. Une année plus tard, en 1803, Mme de Staël doit quitter la France. C'est à partir de là que le Groupe de Coppet se constituera pleinement. La transformation de la république en monarchie ne calme nullement l'hostilité de la vieille Europe à l'endroit de ce que celle-ci considère comme un dangereux modèle et comme un facteur d'instabilité internationale. La paix de 1802 n'a duré qu'un an. La guerre va redevenir le lot habituel du continent tout entier, dans une succession ininterrompue de campagnes et de batailles. La carte de l'Europe est redessinée dans le sens de la réalité qui s'impose: en dehors de la mer qui reste sous le contrôle des Anglais, l'Europe entière est à la botte de Napoléon. Mais celui-ci est en quelque sorte condamné à la victoire perpé- tuelle; la fragilité des traités de paix, les volte-face continuelles des alliés d'un jour démontrent l'impossibilité d'un système qui ne repose que sur la force. La volonté ou les caprices de l' empe- reur des Français tiennent lieu de droit international. Or chacune des campagnes coûte à la France plus qu'elle ne rapporte. Le blocus continental, destiné à mettre l'Angleterre à genoux, finit par pénaliser l'économie de la France et de ses nouveaux «alliés ». Le mécontentement s'accroît partout; une lassitude s'installe, comparable à celle qui avait précédé l'arrivée de Bonaparte. Dans les pays occupés ou soumis, un mouvement national prend naissance; c'est visible en Allemagne, où le Discours à la nation allemande de Fichte en 1807 réveille les consciences; c'est encore plus évident en Espagne, où Napoléon subit dès 1808 ses premiers échecs. La lutte du peuple espagnol pour maintenir sa liberté déclenche un signal entendu par l'Europe entière. L'empereur reste sourd à ces avertissements; il ne supporte plus aucune critique; au lieu de conseillers, il ne veut plus que des serviteurs obéissants. Dans ces conditions, le désastre de la campagne de Russie en 1812 provoque l' effondre-

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LE GRAND TOURNANT DE L'HISTOIRE

ment rapide de sa domination; après la défaite de Leipzig en octobre 1813, la France est à son tour envahie et en avril 1814, c'est l'abdication.

CHUTE DE L'EMPIRE

Le retour des Bourbons ne s'impose pas d'emblée. Plus de vingt ans se sont passés depuis la mort de Louis XVI; la popula- tion, pour une bonne part, les a oubliés; et pour ceux qui s'en souviennent, ils représentent le risque d'un renversement trop brusque de tous les intérêts nationaux. L'Angleterre est seule parmi les Alliés à prévoir l'éventualité de leur restauration, Aussi, d'autres solutions ont été envisagées, pour remplacer celui qu'on appelle maintenant l'Ogre de Corse ou Buonaparte. Un candidat possible, c'est Bernadotte, l'ancien maréchal de Napoléon devenu, en 1810, prince héritier de Suède. En 1813, il rejoint la coalition, dans l'espoir qu'on le désigne pour rempla- cer son ancien maître. Soutenu par Alexandre 1 er de Russie, il a aussi l'avantage d'être à la fois un fils de la Révolution et l'un des souverains coalisés; il pourrait rassurer aussi bien l'opinion nationale que les cours étrangères. Mme de Staël, qui le connaît bien, mise sur lui et apporte à sa cause tout le prestige de la femme de lettres la plus célèbre de son temps; Auguste- Guillaume Schlegel entre aussi au service de Bernadotte. Constant quitte Gottingue et ses recherches, emboîte le pas au Béarnais - comme on l'appelle - et publie, fin 1813 et début

1814, De l'esprit de conquête et de ['usurpation. Ce célèbre

ouvrage, dont la portée dépasse largement les circonstances de sa publication, est destiné à convaincre l'opinion française que Bonaparte est condamné: ce n'est pas tellement le sort des armes, toujours fluctuant, mais l'Histoire même de l'humanité, qui le rejette comme un phénomène anachronique, une erreur monumentale et catastrophique. Le Groupe de Coppet s'est mobilisé en vain pour le prince de Suède, car les événements ne tournent pas en sa faveur. Dans la confusion qui suit l'occupa- tion de la France par les Alliés, l'idée de rappeler la branche

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LE GROUPE DE COPPET

aînée et légitime fait petit à petit son chemin; la régence de l'im- pératrice est vite écartée; au début avril, le Sénat proclame la déchéance de Napoléon, qui abdique à Fontainebleau, Le 2 mai, par la Déclaration de Saint-Ouen, Louis XVIII accepte l'idée d'une constitution et, un mois plus tard, le 4 juin, la Charte est octroyée par le roi. La monarchie restaurée est en même temps limitée; toute la difficulté repose sur l'interprétation des pouvoirs du roi: les ultra-royalistes voudront toujours les éten- dre et annihiler ainsi toutes traces laissées par la Révolution et l'Empire; s'appuyant sur cette même Charte, les libéraux reven- diqueront au contraire une souveraineté nationale, représentée par les députés élus à la Chambre. Satisfaits, les Alliés se mon- trent magnanimes et le traité de Paix du 30 mai 1814 rétablit le territoire dans les frontières de 1792, sans exiger aucune indem- nité de guerre. On en revient, sinon à la case de départ, au moins à 1791, à ceci près que la Charte a été préparée dans l'urgence, dans le chassé-croisé de négociations et d'intérêts contradictoires et sous l'occupation des armées ennemies. Revenus «dans les fourgons de l'étranger», les Bourbons ont de la peine à imposer leur légitimité; si la paix est un bienfait inestimable après tant de campagnes épuisantes, la nation n'adhère pas franchement à ce régime quelque peu fantomatique. Des maladresses, l'arrogance des ultras, leur incompréhension des modifications profondes qui se sont imposées dans la société depuis presque une généra- tion, tout cela attise le mécontentement. Napoléon, relégué à l'Ile d'Elbe, en a connaissance. Lui-même n'est pas rassuré sur

son sort; le 1 er mars 1815, il débarque en France

semaines remonte vers Paris, en ralliant les troupes venues l'ar-

et en trois

rêter. Le 20 mars, il entre aux Tuileries, que Louis XVIII vient de quitter. Ce retour inopiné surprend tout le monde. Sous quels traits se présente-t-il devant la France et l'Europe? A la première, il prétend redonner un certain panache, tout en assu- rant qu'il ne sera plus désormais le tyran qu'il a été; à la seconde, il promet de conclure la paix et de ne pas modifier l'équilibre retrouvé. L'Europe ne l'écoute pas; une nouvelle coalition met fin à cet épisode des Cent-Jours, le 18 juin, à

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LE GRAND TOURNANT DE L'HISTOIRE

Waterloo. Entre-temps, l'Empereur a tenté de se concilier l'opi- nion libérale, sans laquelle évidemment il ne saurait gouverner. L'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire améliore en

effet la Charte, selon le mot de Chateaubriand. Napoléon a su convaincre Benjamin Constant lui-même de rédiger ce texte, que les sceptiques nomment la Benjamine par dérision; l'ancien opposant s'est rallié, au grand mécontentement de Mme de Staël, qui n'approuve nullement cette attitude, pourtant logique dans l'esprit du théoricien libéral. Il avait tout fait pour contre- carrer le retour de l'Aigle: le 19 mars encore, il avait publié un article fulgurant, dans le Journal des Débats, pour stimuler la résistance contre «Gengis Khan». Mais, devant le fait accompli et la débandade des royalistes, Constant pense que la meilleure solution est encore de prendre Napoléon au mot: puisqu'il s'est converti au modérantisme, autant parier sur sa bonne foi et lui lier les mains avec la constitution la plus libérale qu'ait jamais connu la France. Waterloo a mis fin à ce qui n'était peut-être qu'un rêve, et Constant s'est justifié dans ses Mémoires sur les Cent-Jours.

Ce dernier sursaut de l'Empire coûte cher à la France. Les Alliés ramènent celle-ci au rang d'une puissance subalterne et durcissent leurs exigences lors du second traité de Paris. Pour la deuxième fois, Louis XVIII reprend son trône à la suite d'une défaite. La Restauration, qui dure jusqu'à la Révolution de Juillet 1830, tient la dragée haute aux libéraux, que les Cent-Jours ont en partie compromis. La mort de Mme de Staël, en 1817, à l'âge de cinquante-et-un ans seulement, disperse le Groupe de Coppet. Elle en était le centre et l'emblème; sans elle, les réunions de ses amis n'auraient plus la même raison d'être. Mais, grâce à ses enfants, au combat de Constant à la Chambre et dans la presse, aux œuvres nombreuses de tous ceux qui l'avaient approchée, l'esprit qui animait ce groupe demeurera encore très actif pour se prolonger tout au long du 1g e siècle.

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LE PÈRE: JACQUES NECKER

Et cet homme était mon père! », s'exclame Mme de

Staël, après avoir décrit le triomphe de Necker, le 30 juillet 1789, lorsque Paris accueille avec une ferveur inouïe le ministre enfin revenu aux affaires. On imagine mal aujourd'hui qu'un homme comme lui ait pu déclencher une telle passion populaire, qui confine à l'apothéose. Sa fille même n'en revient pas, elle qui pourtant voue, depuis longtemps déjà, une admiration sans borne à cet être qui lui «tient lieu de tout» (père, frère, ami, son « ange»); elle éprouve une émotion considérable à le voir ainsi adulé par la foule en délire. Comment comprendre en effet le Groupe de Coppet, sans se représenter ce que fut Necker pour toute la vie de Mme de Staël et, brièvement, pour la France entière? L'intensité de l'amour de Germaine se mesure à l'aune de cette gloire aussi éphémère qu'incomparable. Et cette fasci- nation irradie pour ainsi dire tout le cercle de ses amis. Même si le groupe ne prend sa véritable physionomie qu'à la fin de la vie du ministre, voire après sa mort en 1804, Necker reste le modèle, la figure tutélaire. C'est lui qui avait acheté le château et la baronnie de Coppet en 1784 et c'est aussi dans le salon parisien de ses parents que la jeune Germaine a fait ses classes en côtoyant la fine fleur des savants et des littérateurs du 18 e siècle finissant. En compagnie de Grimm, de Suard, et de Meister, Jacques et Suzanne forment en quelque sorte la première génération du groupe.

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LE PÈRE: JACQUES NECKER UN PROTESTANT GENEVOIS AU POUVOIR EN FRANCE La biographie de Jacques
LE PÈRE: JACQUES NECKER
UN PROTESTANT GENEVOIS AU POUVOIR EN FRANCE
La biographie de Jacques et de Suzanne Necker est l'histoire
d'une formidable ascension sociale, presque un roman. L'un et
l'autre viennent de milieux relativement modestes. Lui est né à
Genève en 1732. Son père, Charles-Frédéric, avait quitté
l'Allemagne du Nord au début du l8 e siècle; il avait acquis
grâce à son mariage la bourgeoisie de la cité de Calvin, où il
tenait un pensionnat pour jeunes Anglais, tout en enseignant
(sans salaire) le droit germanique à l'université. Suzanne
Curchod, de cinq ans plus jeune, était la fille du pasteur de
Crassier dans le Pays de Vaud; sa famille comptait plusieurs
ministres du Saint Evangile et des magistrats. Elle donne des
leçons à Lausanne, où elle s'ennuie, même si elle devient l' égé-
rie d'une petite coterie de jeunes gens, admiratifs de sa culture
comme de sa beauté. Jacques Necker et Suzanne Curchod ne se
connaissent pas encore, quand ils émigrent à Paris mais c'est là
qu'ils se rencontrent en 1764, chez Mme de Vermenoux, où
Suzanne est simple dame de compagnie. Jacques, d'abord
commis de banque à Genève, poursuit sa carrière à Paris chez
Isaac Vernet puis aux côtés de Thélusson; il devient bientôt son
associé, puis le seul propriétaire de l'entreprise. Brasseur d'af-
faires très habile, il amasse rapidement une fortune considéra-
ble, qui lui permet d'être plusieurs fois le créancier du royaume.
Mais le banquier enrichi ambitionne de jouer un rôle poli-
tique. Comment parvenir lorsqu'on est roturier, étranger et
protestant de surcroît, dans un royaume catholique en pleine
réaction aristocratique? Plusieurs éléments vont aider Necker
dans cette nouvelle carrière: son incontestable compétence en
matière financière, ses ouvrages qui en administrent la preuve,
enfin et surtout l'habile propagande que Suzanne fait à son mari
grâce à son salon. Ouvert en 1765, l'année même de leur
mariage, il devient l'un des principaux endroits à la mode et
concurrence les célèbres réunions de Mme du Deffand ou de
Mme Geoffrin. Mme Necker ne ménage pas ses efforts pour atti-
rer les plus grands penseurs et les écrivains les plus célèbres de
son temps: Diderot, d'Alembert et plusieurs autres encyclopé-
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LE GROUPE DE COPPET

distes, Marmontel, Grimm et des académiciens, parmi une soixantaine d'habitués des mardis et des vendredis. Ces dîners mondains et littéraires sont au 18 e siècle, dans toute l'Europe mais surtout à Paris, les hauts lieux de la sociabilité de l'Ancien Régime. Là, domine l'instance suprême qui décide du bon goût et dont les jugements font autorité en matière de littérature, de philosophie, et de plus en plus à propos de la politique, de l'ad- ministration et de l'économie. Mais tenir salon n'est pas chose facile, surtout pour une étrangère, intelligente et cultivée certes, mais un peu engoncée dans sa raideur morale et qui n'a pas d'instinct le talent d'une maîtresse de maison. A force de téna- cité et en fournissant l'image d'un couple uni, vertueux et dévoué à leurs amis comme à la chose publique, les Necker s'imposent petit à petit dans ce monde, pour lequel ils n'étaient pas préparés de prime abord. L'argent a sans doute aussi joué un rôle important dans une société du paraître, où tenir son rang coûte très cher. Mais la richesse n'aurait pas suffi; il fallait beau- coup de diplomatie et de savoir-faire. Opérer le «lancement» de Jacques Necker n'est pas aisé non plus: le bonhomme est loin d'être une figure charismatique; il ne brille pas dans la société parisienne. Mais son talent va se manifester grâce à ses ouvrages publiés au moment opportun. Le salon de son épouse servira d'amplificateur aux succès que lui valent ses théories financières et administratives, au moment où ces matières commencent à passionner l'opinion. L'occasion se présente à la fin des années 1760 déjà, lorsque le gouvernement veut supprimer la Compagnie des Indes, jugée non rentable. Contre l'abbé Morellet, Necker plaide en faveur du maintien de l'entreprise. L'affaire fait grand bruit et l'opinion approuve dans une large majorité le mémoire de Necker. Ce premier coup d'essai est un succès. La notoriété du personnage dépasse largement le cercle du salon de Mme Necker et celui du monde de la finance. De 1768 à 1776, il occupe aussi la charge de Résident de Genève; il représente les intérêts de la République calviniste auprès du roi de France. Ce poste diplomatique accroît encore son réseau d'influences. En 1773, l'Eloge de Colbert, couronné par l'Académie, permet à l'auteur de se présenter habi-

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LE PÈRE: JACQUES NECKER lement comme celui qui pourrait un jour accéder au ministère. Mais
LE PÈRE: JACQUES NECKER
lement comme celui qui pourrait un jour accéder au ministère.
Mais le coup de maître, c'est la publication du livre Sur la légis-
lation et le commerce des blés, en 1775, au moment de la guerre
des farines. L'approvisionnement en blé a toujours été, sous
l'Ancien Régime, un casse-tête pour l'administration; en période
de cherté ou de famine, des émeutes sont toujours à craindre, qui
peuvent dégénérer en graves mouvements séditieux. Les écono-
mistes physiocrates préconisent la liberté du commerce des grains
comme seul remède, tandis que Necker défend l'intervention-
nisme de l'Etat, seul capable d'assurer le ravitaillement des plus
démunis. L'affaire provoque un débat passionné. Il ne s'agit plus
cette fois de la fortune de quelques actionnaires de la Compagnie
des Indes, mais d'une question d'intérêt général à l'échelle du
royaume. Necker perd quelques appuis dans cette polémique: le
ministre Turgot bien sûr, puisque c'est à lui qu'il s'en prend; mais
aussi Condorcet qui défend âprement son maître, puis Voltaire,
qui avait soutenu Necker dans l'affaire de la Compagnie des
Indes. Toutefois, l'opinion générale suit le Genevois qui est
devenu un personnage populaire. Simultanément, il démontre
qu'il a incontestablement la carrure d'un homme d'Etat. On la lui
reconnaît en 1776, quand il est nommé Directeur du Trésor, titre
moins prestigieux que celui de Contrôleur général des Finances,
mais il ne saurait prétendre à plus en ses qualités d'étranger et de
protestant. En dix années, le clan Necker a réussi ce pari extraor-
dinaire de monter jusqu'au pouvoir, avec au départ peu d'atouts
en main. Chemin faisant, Necker a compris que le plus sûr garant
de son ascension était l'opinion publique, cette force considérable
qui est en train de se profiler de plus en plus nettement et avec
laquelle désormais tout pouvoir doit compter. Sa popularité
compense donc son déficit social; Necker le sait et va jouer cette
carte; l'estime du public le console des nombreuses déceptions
qu'il endure dans sa carrière. Mais la faveur populaire est volage;
elle le quittera brutalement juste après des noces éclatantes.
Il serait faux de voir, dans cette montée en puissance, finan-
cière et politique, le seul calcul d'un couple arriviste. L'ambition
n'est que le moteur qui fait avancer des idées nouvelles et qui
permet de mettre en pratique des théories favorables à l'amélio-
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LE GROUPE DE COPPET ration du bien commun. Les Necker mettent leur ambition au service
LE GROUPE DE COPPET
ration du bien commun. Les Necker mettent leur ambition au
service d'un projet ou d'un idéal, qui concorde parfaitement
avec le réformisme des Lumières.
Necker occupe un poste ministériel à trois reprises: de 1776
à 1781, cinq années pendant lesquelles il remet de l'ordre dans
les comptes, finance la coûteuse guerre d'Amérique et réalise
pourtant quelques économies; son Compte rendu au roi lui vaut
une première disgrâce. Il revient aux affaires d'août 1788 au
Il juillet 1789, chargé surtout de la convocation des états géné-
raux. Son renvoi provoque la révolution du 14 juillet; pour
calmer l'émeute, il est rappelé le 16; rentré triomphalement à
Paris, il ne reste que quatorze mois en place et démissionne en
septembre 1790. Regardons brièvement les points forts de ce
deuxième épisode de sa vie.
Le Compte rendu au roi opère une révolution dans la
pratique politique de l'Ancien Régime en France; l'absolutisme
royal repose encore sur le secret le plus total à propos de l'admi-
nistration; en dehors du Conseil du roi et de quelques courtisans,
nul ne sait comment l'Etat est géré. Or le livre de Necker révèle
les pensions exorbitantes versées à certains privilégiés. Le
ministre rend à l'opinion l'estime qu'elle lui a prodiguée: arrivé
au pouvoir grâce à elle, Necker entend lui confier une place dans
la gouvernance de l'Etat. Selon lui, il n'est désormais plus possi-
ble de diriger sans le consentement de l'opinion. Necker intro-
duit donc, encore modestement, l'idée d'une représentativité du
pouvoir, qui ne doit pas agir seul ni sans le verdict de cette sorte
de tribunal. Mais la monarchie reste sourde à cette innovation,
qui bouscule trop ses usages séculaires. Necker, en butte à une
cabale de la cour, n'est pas soutenu par Louis XVI, qui refuse de
le faire entrer de plein droit dans son conseil. Le ministre démis-
sionne avec beaucoup de tristesse, mais avec le soutien massif
de l'élite. Il met à profit sa retraite pour se justifier et publie, en
1784, un ouvrage qui a un succès inimaginable au vu de la
matière: De l'administration des finances de la France. Cent
mille exemplaires vendus, davantage que le Compte rendu; cela
représente pour l'époque un triomphe sans équivalent. L'Europe
entière applaudit. Des souverains étrangers invitent l'auteur à
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LE PÈRE: JACQUES NECKER

entrer dans leur gouvernement. Necker apparaît de plus en plus comme celui qui dispose des solutions aux difficultés endé- miques de l'Etat, mais que celui-ci ne veut pas écouter. De la sorte, il est à la fois la cause et l'exemple typique de ce divorce entre la monarchie et la nation, qui est bien à l'origine de la Révolution. Les tergiversations du roi à son égard précipitent les choses:

faut-il ou ne faut-il pas appeler Necker à la rescousse? Voilà la question. Le Genevois est détesté par une grande partie de la cour et du personnel politique, mais il passe pour être le seul capable de restaurer la confiance des créanciers de l'Etat, et celui-ci a des besoins considérables. Appeler Necker, c'est passer sans doute par les fourches caudines des économies à réaliser dans le train de vie de Versailles, mais c'est peut-être aussi sauver l'essentiel en évitant la banqueroute. Necker plaît à l'élite éclairée parce qu'il symbolise le courage de la droiture, de l'honnêteté et du travail face à la corruption dispendieuse et à l'oisiveté dégradante. Quand il revient en août 1788, la convo- cation des états généraux est programmée; après tant d'autres tentatives de réformes, on a recours à cette ancienne procédure de consultation des sujets de Sa Majesté, que l'on n'avait plus pratiquée depuis 1614! Necker est entraîné dans un processus qu'il n'a pas choisi lui-même; le voilà pris dans une orbite poli- tique et non plus seulement financière et administrative. C'est là que se glisse un premier malentendu: on l'attend comme l'homme de la situation, mais celle-ci a changé. Le magicien des finances sera-t-il aussi habile avec de tout autres cartes que celles qu'il avait l'habitude de manier?

LE DISCOURS RATÉ À L'OUVERTURE DES ÉTATS GÉNÉRAUX

Première déception: le discours de Necker à l'ouverture des états généraux le 5 mai 1789. On imaginait un orateur clairon- nant des réformes décisives, c'est un administrateur confus qui s'exprime lourdement (Napoléon, plus tard, parlera de lui comme d'un <<lourd régent de collège»). Toutefois, sa popula-

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LE GROUPE DE COPPET

rité est encore telle, que cet incident n'entache pas sa réputation. Au contraire, il apparaît même si fortement comme le dernier rempart contre l'absolutisme, que son renvoi entraîne la journée du 14 juillet; la panique s'empare en effet d'une population, qui croit avoir perdu la seule boussole dont elle disposait dans cette bourrasque. Juillet 1789 est l'apogée de la gloire de Necker, parce qu'il est devenu nécessaire à tout le monde, depuis le boutiquier et la lavandière jusqu'au bourgeois et à l'aristocrate; seule une poignée d'émigrés et la cour le répudient. Il n'est plus seulement un ministre écouté des milieux d'affaires ou un écri- vain à la mode, mais une véritable idole, dont on ne connaît pas d'exemple avant notre époque. Or, souterrainement, le malen- tendu subsiste, assourdi par les acclamations de la foule. Quand il accepte de revenir à Paris, Necker sait qu'il s'enfonce dans un «gouffre », comme il le confie à son frère. Après avoir été le promoteur de l'opinion comme nouvelle composante politique, Necker en devient la victime, dès lors que l'esprit public avance plus rapidement que lui. Necker veut sauver la monarchie, si bien que les réformes qu'il pourrait proposer apparaissent vite comme beaucoup trop timides. L'espace public s'est singulièrement agrandi en quelques mois. Necker autrefois luttait avec la cour et avait l'appui d'une opinion encore vague et peu structurée; maintenant, c'est plutôt contre cette opinion qu'il va devoir s'expliquer; or elle dispose de moyens importants: l'Assemblée constituante, les journaux, les clubs, la rue! Necker est pratiquement seul avec sa réputa- tion, dont la rapide obsolescence est devenue la principale carac- téristique. Il aurait fallu un autre tempérament que le sien, pour se maintenir et, qui sait? récupérer le mouvement. Il aurait fallu aussi un autre monarque que le faible Louis XVI. Le modéran- tisme de Necker, de progressiste qu'il pouvait paraître jusqu'en 1788, est taxé maintenant de pusillanimité. Sa chute est programmée. Ne pouvant accepter l'abaissement de l'aristocra- tie ni le dépouillement du clergé, luttant pour que le monarque conserve le plus possible de prérogatives, Necker voit l'opinion se détacher de lui; d'autres tribuns deviennent plus populaires avec un programme plus audacieux. Sentant qu'il n'a plus aucun

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LE PÈRE: JACQUES NECKER

soutien et que sa vie même est en danger, il démissionne en septembre 1790, méprisé et haï de tous. Ce second départ ne déclenche pas la moindre émotion, alors qu'un an plus tôt son renvoi avait détruit la Bastille!

LA RETRAITE À COPPET

Il passe les dernières années de sa vie à Coppet, assistant à l'inexorable montée de la violence révolutionnaire. En 1794, son épouse décède. Cette perte ne le laisse pas inactif; il publie plusieurs ouvrages de commentaires et de justification, où se trouve toute sa pensée politique: Du pouvoir exécutif dans les

grands

Dernières vues de politique et de finance (1802).

Quel héritage cet homme a-t-il légué au Groupe de Coppet? L'échec cuisant de son expérience du pouvoir a des conséquen- ces graves pour Mme de Staël; être la fille de ce grand homme si vite oublié est un fardeau difficile à porter. L' histoire n'aime pas les victimes et on ne le montre que trop à Germaine, qui s'acharne, souvent maladroitement, à le réhabiliter. Sa volonté de récupérer les deux millions que Necker avait prêtés au Trésor public en 1778, contribue à envenimer le rapport qu'elle a avec Napoléon. Le culte qu'elle voue à son père aggrave les défauts du personnage aux yeux de plusieurs contemporains. Si elle l'avait moins aimé, dit-on, elle aurait été plus habile dans son plaidoyer; sa passion absolue agace plus qu'elle ne convainc. Mais il n'y a heureusement pas que cette dimension affective. Necker reste un emblème pour le groupe tout entier: il est la preuve personnifiée de l'incapacité de la Révolution à poursui- vre dans la voie des réformes, sans secousses ni dérapage. Il est l'incarnation de l'échec du progressisme modéré des Lumières. Le Groupe de Coppet n'aura de cesse de trouver la solution de cette énigme, aidé en cela par l'analyse lucide que Necker lui- même fait dans ses derniers ouvrages. Il aura aussi vécu suffi- samment longtemps, pour devenir, à l'aube de l'Empire, l'anti- thèse de Napoléon. Les deux ont été des hommes providentiels

Etats

(1792),

De

la

Révolution française

(1796),

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LE GROUPE DE COPPET

auxquels tout un peuple a cru. Le second a cet avantage sur le premier, qu'il sait utiliser le dynamisme national au profit de son ascension; Necker croyait plus en ses idées qu'en lui-même. Mais il aura aussi montré la voie sur plusieurs plans; son instinct politique et sa sensibilité à l'opinion ont fait la preuve que la chose publique n'était pas un état de fait acquis et établi, mais une donnée qui se crée. Prendre la parole, côtoyer les personna- ges influents, recourir à la force de l'opinion en rendant publiques les idées, les points de vue et les faits, même les chif- fres: la politique se réalise dans l'action. Rien de tout cela ne sera perdu pour ses héritiers, non plus que son indéfectible fidé- lité aux principes qu'il a toujours défendus.

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5

UN FOYER DE PAROLE

Si la définition précise du Groupe de Coppet n'est pas aisée, c'est en partie à cause du fait que nous avons perdu pour toujours ce qui en a fait le quotidien et l'une des marques pro- pres: la pratique de la parole. Faute de documents immédiats, il reste au moins un florilège de témoignages éloquents qui rendent compte de la puissance et de la vivacité du verbe que Mme de Staël faisait naître autour d'elle; ainsi de ces mots de Benjamin Constant: « Ce talent de conversation merveilleux, unique, ce talent que tous les pouvoirs qui ont médité l'injustice ont toujours redouté comme un adversaire et comme un juge, semblait alors ne lui avoir été donné que pour revêtir l'intimité d'une magie indéfinissable, et pour remplacer, dans la retraite la plus uniforme, le mouvement vif et varié de la société la plus animée et la plus brillante». On ne peut qu'apprécier l'extraor- dinaire densité de cette longue phrase où tout est dit: la parole touchait de son éclat magique les entretiens intimes de l'amitié, elle pouvait transformer la réclusion la plus obscure en espace éclatant d'entretiens et d'échanges; mais il n'y allait pas que de l'agrément et du plaisir d'être ensemble, car le verbe avait aussi une force irrépressible et redoutée par tous les pouvoirs. C'est dire, en d'autres mots, que dans les circonstances de repli ou d'exil qui lui étaient imposées, la baronne de Coppet, avec ses amis, renouvela fondamentalement l'ancien modèle de la conversation, ornement suprême de la sociabilité des élites fran- çaises de l'Ancien Régime.

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LE GROUPE DE COPPET

LA CONVERSATION

Dans le panier si amplement garni qu'elle avait hérité de ses parents, Germaine avait trouvé, avec les millions du banquier et les relations du ministre, des habitudes domestiques régentées par sa mère, hôtesse d'un des derniers salons des temps anciens. A peine mariée, la jeune femme avait ouvert son propre salon, rue du Bac, en 1785. Ses visiteurs, qui n'étaient pas moins prestigieux que ceux de sa mère, se recrutaient dans la couche la plus verte du même vivier: étrangers de passage, faiseurs de l'opinion, gens de plume, étoiles montantes. Mais les événements allaient bientôt se charger de leur procurer d'autres emplois: de littéraires et philo- sophiques, les entretiens devenaient de plus en plus politiques et toujours plus animés. Cela ne pouvait que convenir à la maîtresse de maison qui trouvait dans ce changement une atmosphère propre à valoriser l'énergie de sa parole. La Révolution, qui n'épargna aucune des composantes de la société qu'elle entrepre- nait d'abolir, ne supprima pas l'institution des salons; elle en modifia radicalement le profil et les règles du jeu pour instaurer le modèle du club, foyer d'opinion, arsenal d'idées, ciment des factions. Mme de Staël sympathisa tout de suite avec le premier mouvement révolutionnaire, mais elle n'était ni assez radicale dans ses opinions, ni suffisamment ajustée à la rhétorique et aux manières des sans-culottes pour mêler sa voix à ce nouveau tumulte. Elle conserva à son salon quelque chose de distingué et de choisi, tout en travaillant à en faire un lieu de débat et de confrontation d'idées. Elle s'attacha une fois pour toutes à cette formule qu'elle fit revivre jusqu'à sa mort, partout où elle se rendait, et qui présida naturellement aux rencontres de Coppet, au temps où il ne s'agissait plus de contenir les excès de la Révolution, mais de résister à la tyrannie de Bonaparte. Comment cela se passait-il? A la belle saison, le château ne désemplissait pas; il pouvait y avoir jusqu'à trente personnes qui étaient logées et nourries dans un stYle qui n'avait rien de grandiose. L'un de ces visiteurs en fut même visiblement dérangé: «Je n'ai jamais rien vu de plus laid, de plus sale, de plus mal tenu; de vieux meubles en damas, des chaises en crasse

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UN FOYER DE PAROLE et en lambeaux; on n'a pas idée de cela.» Il y
UN FOYER DE PAROLE
et en lambeaux; on n'a pas idée de cela.» Il y avait, par
moments, jusqu'à quinze domestiques dans les seules cuisines,
mais la chère était très légère au repas de midi, plus abondante le
soir, sans être excessivement raffinée, si l'on en juge par les
menus et les listes d'approvisionnement conservées dans les
archives du château. De toute évidence, l'essentiel était ailleurs:
il s'agissait d'être ensemble, d'échanger, de s'instruire mutuel-
lement et de se disputer dans des entretiens qui n'avaient rien de
cérémonieux: «Rien n'était réglé - dira plus tard la comtesse de
Boigne -, personne ne savait où on devait se trouver, se tenir, se
réunir [
]
Toutes les chambres des uns et des autres étaient
ouvertes. Là où la conversation prenait, on plantait ses tentes et
on y restait des heures, des journées. Causer semblait la
première affaire de chacun. »
Une partie de ces conversations ne s'est pas envolée dans le
vent comme le voudrait l'adage antique. Même s'il est très diffi-
cile de savoir exactement quelles ont été les sources immédiates
d'inspiration de tel ou tel ouvrage, il est incontestable que bien
des écrits produits dans ce cercle sont nés de l'échange, de l'in-
formation et des jugements partagés; d'autres ont été corrigés
ou enrichis par leurs premiers destinataires qui étaient des audi-
teurs. Le poète Chênedollé, par exemple, rend compte de la
façon dont Germaine écrivait De la littérature, en automne de
1799: «Mme de Staël s'occupait alors de son ouvrage; elle en
faisait un chapitre tous les matins. Elle mettait sur le tapis, à
dîner, ou le soir dans le salon, l'argument du chapitre qu'elle
voulait traiter, vous provoquant à causer sur ce texte-là, le
parlait elle-même dans une rapide improvisation, et le lende-
main le chapitre était écrit.» Dans ses Journaux intimes,
Constant multiplie les remarques faisant état des changements
apportés à ses travaux et à ses projets, en conséquence de telle
rencontre, de telle lecture ou de telle discussion. Certains textes
ont même été écrits à plusieurs mains, comme Des circonstances
actuelles dont une copie porte les traces de l'écriture commune
de Germaine et de Benjamin. Quelques mauvaises langues
eurent alors beau jeu de harponner Mme de Staël en faisant
valoir qu'elle n'avait été, au fond, que l'habile secrétaire des
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LE GROUPE DE COPPET grands esprit qu'elle avait su réunir autour d'elle: Schlegel, Villers et
LE GROUPE DE COPPET
grands esprit qu'elle avait su réunir autour d'elle: Schlegel,
Villers et Jean de Müller qui lui auraient tout dit de l'Allemagne,
Constant qui lui aurait prêté sa puissance intellectuelle, notam-
ment en matière de pensée politique, Sismondi qu'elle aurait
attentivement écouté parler de l'Italie. Ces jugements sont
évidemment faussés; ils témoignent avant tout d'une totale
mécompréhension de ce que fut la féconde particularité et la
richesse de cette sociabilité intellectuelle d'un nouveau genre.
Celle-ci ne fut pas seulement pratiquée au quotidien; elle fut
aussi pensée. Deux textes de Mme de Staël montrent bien qu'au-
tour d'elle, l'exercice de la conversation, loin de se limiter à son
statut de produit atavique d'une culture de société, faisait à son
tour l'objet d'une réflexion lucide et critique. S'il s'agissait en
premier lieu de concevoir et de transmettre des idées, il n'était
pas indifférent de s'interroger sur les moyens utilisés pour le
faire. Dans une esquisse récemment retrouvée, Du talent d'être
aimable en conversation, et dans l'important chapitre «De
l'esprit de la conversation» inséré dans De l'Allemagne, se trou-
vent clairement exposés les principes d'une pragmatique et une
éthique de la conversation. «La première des qualités [pour être
aimable en conversation] est le naturel des manières et des
expressions et la seconde l'intérêt dont on est susceptible pour ce
que les autres disent et pour ce qui les occupe. » Le naturel, c'est
tout ce qui relève de la sincérité et non pas de la pose, de la
simplicité et non pas de l'affectation, de la gaieté qui s'oppose
aussi bien à la morgue qu'à la raillerie et à l'ironie. Mme de Staël
ne veut ni des beaux esprits qui composent leur masque au gré
des circonstances, ni des persifleurs qui finissent par tourner en
ridicule jusqu'aux idées les plus graves et les plus nobles. Les
nostalgiques de la bonne vieille conversation à la française, en
son temps et jusqu'à nos jours, lui ont parfois reproché d'avoir
trahi un modèle sacré en l'enveloppant dans la gangue du
sérieux; sa réponse tient à un seul mot: la grâce, qualité suprême
de la sociabilité qui réunit tout à la fois authenticité, amabilité,
légèreté et respect des idées débattues comme des personnes
rassemblées. Au reste, elle reconnaissait bien à la France une
incontestable suprématie dans la culture de la conversation: «La
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UN FOYER DE PAROLE

parole n'y est pas seulement comme ailleurs un moyen de se communiquer ses idées, ses sentiments et ses affaires, mais c'est un instrument dont on aime à jouer et qui ranime les esprits, comme la musique chez quelques peuples, et les liqueurs fortes chez quelques autres. » Il fallait seulement que l'instrument jouât juste et que le musicien fût un artiste inspiré, non pas un faiseur, même le plus habile. L'origine de ces conceptions n'est pas diffi- cile à cerner. On y trouve tout à la fois l'influence de Jean- Jacques Rousseau (notammment celui de la Lettre à d'Alembert et des lettres parisiennes de Saint-Preux dans la Nouvelle Héloïse), la conscience d'avoir à régénérer, aux lendemains de la Révolution, ce que les temps abolis pouvaient avoir eu de meilleur, l'expérience intense et douloureuse de la confrontation des idées dès 1789 et la politisation de l'espace public, mais aussi la prise en charge d'une mission suprême, intellectuelle et morale, qui incombait désormais aux intellectuels.

LE THÉÂTRE

Partout où elle se trouvait, à Vienne, à Stockholm, à Londres, à Genève, à Lausanne et bien sûr à Coppet, Mme de Staël a toujours sacrifié avec passion à son goût pour le théâtre. Là encore, elle manifestait son attachement pour une forme ancienne de sociabilité, qui convenait fort bien à son naturel si communicatif et à son goût de la parole. A ses plus belles heures, Coppet ne fut pas loin de ressembler à Ferney où Voltaire, sur ses tréteaux, avait tant joué et fait jouer - et cela pas seulement pour irriter les pasteurs genevois, ennemis du théâtre. Les pièces de Voltaire furent d'ailleurs beaucoup montées à Coppet, ce qui représente peut-être l'hommage le plus appuyé à l'homme de son siècle dans ce lieu où la maîtresse de maison nourrissait, au demeurant, des affinités plus vives avec Rousseau, tandis qu'elle regrettait les accointances trop vives du seigneur de Ferney avec le registre de la dérision et du ridicule. S'ils étaient toujours impliqués dans le rituel improvisé de la conversation, les hôtes du château participaient aussi à l'effer-

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LE GROUPE DE COPPET

vescence théâtrale qui s'y manifestait. La scène était installée dans la grande galerie du rez-de-chaussée, là où fut aménagée depuis la bibliothèque. La salle pouvait accueillir jusqu'à deux cents personnes, mais on en compta plus d'une fois jusqu'à trois cents, les hommes se serrant debout dans les coins. Et, comme dans les théâtres publics, on ne se contentait pas d'une seule pièce; on en enchaînait au moins deux dans des séances qui pouvaient durer jusqu'à sept heures d'affilée. Pendant les entrac- tes, les domestiques servaient des rafraîchissements qu'à cause de la presse, ils devaient faire passer par les fenêtres, sur des plateaux suspendus à des perches, alors que dans la cour, les garçons d'écurie et les cochers s'efforçaient de démêler la confusion des nombreux équipages: «La foule sera prodigieuse et le concours de voitures considérable, en sorte qu'il est bon de partir de bonne heure, afin que nous et nos chevaux soyons convenablement placés. » (Jean Picot). Les rôles étaient tenus par Mme de Staël et ses enfants, par des voisins, comme Mme Odier de Genève ou M. Guiguer de Prangins, par des hôtes remarquables comme Elzéar de Sabran ou Juliette Récamier. Dans Andromaque, cette dernière joua le rôle principal, tandis que Mme de Staël était Hermione et Benjamin Constant, Pyrrhus. Rôles faits sur mesure en ce temps de grand tumulte dans leur relation, et peut-être d'autant plus malaisés à jouer. En tout cas, c'est une prestation qui valut à Constant cette sentence un peu facile, mais non moins cruelle:

«Je ne sais pas si c'est le roi d'Epire, mais c'est bien le pire des rois. » La petite histoire du théâtre à Coppet abonde en anecdotes savoureuses. Mais on aurait tort de s'en contenter. Car il faut mettre avant tout en évidence l'apport considérable des auteurs de Coppet à l'histoire du théâtre européen, à la fois comme objet de pensée et comme pratique dramatique et scripturaire. On attribue à Jacques Necker en personne une série de comédies de société qui n'ont jamais été retrouvées, ce qui n'est pas le cas des pièces écrites par sa fille. Il y en a au moins quatorze qui vont des scènes de pur divertissement aux tragédies domes- tiques, historiques à la Voltaire ou révolutionnaires, en passant

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UN FOYER DE PAROLE

par des œuvres inspirées par le théâtre d'éducation selon le modèle de Mme de Genlis et des comédies aux titres évocateurs comme La Signora Fantastici, sans parler de ce texte inclassable intitulé Sapho qui reprend le thème de la femme de génie exposé dans le roman Corinne. Ces contributions sont mal connues parce qu'elles n'ont guère été éditées (certaines d'entre elles même pas du tout), mais les genres pratiqués montrent bien que l'auteur est en adhésion presque totale avec l'actualité plutôt figée du théâtre français de ce temps. Elle se montre beaucoup plus originale dans ses textes théoriques, en particulier dans De l'Allemagne et dans De l'esprit des traductions (1816), où elle manifeste une conscience très vive du théâtre non seulement comme littérature, mais comme art de la représentation: «le théâtre est vraiment le pouvoir exécutif de la littérature », dira-t- elle significativement. D'une façon générale, le théâtre a été l'objet de nombreux écrits dans son entourage. Ils sont marqués par ce qui fait, sur toute question, la particularité du Groupe de Coppet: écoute critique du temps présent, multiplicité des approches, intérêt pour l'ensemble des productions européennes dans une perspective précomparatiste. Deux axes principaux se dessinent dans ce discours: l'approche renouvelée de l'héritage du théâtre antique et l'examen des modèles étrangers, anciens et nouveaux, qui pourraient permettre de régénérer le théâtre fran- çais jugé - comme toute la production littéraire - «station- naire ». Les ouvrages majeurs dans ce sens sont le Cours de litté-

rature dramatique (1814) de Schlegel, les Considérations sur l'art des acteurs tragiques français (1800) de Wilhelm von

Humboldt, certains chapitres du traité De la littérature du Midi de l'Europe (1813) de Sismondi, ainsi que la fameuse préface donnée par Benjamin Constant à son adaptation de la tragédie de Schiller, Wallstein (1809). Tout ce qui fera bientôt l'essence du drame romantique français est déjà pleinement exprimé dans ces textes fondateurs. Comme toujours, pratique et pensée critique vont de pair à Coppet, dans des positions marquées à la fois par un attachement à d'anciennes valeurs et par une très vive intuition réformatrice. La cas du Wallstein de Constant est particulièrement exemplaire

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LE GROUPE DE COPPET

sur ce plan. Mis au ban de la vie politique active après son évic- tion du Tribunat par Bonaparte en 1802, tiraillé plus que jamais par les sentiments violemment contradictoires qu'il nourrit à l'égard de Germaine de Staël, stimulé sans doute par l' engoue- ment théâtral qui s'est emparé de Coppet, Constant passe l'ar- rière-automne de 1807 à composer cette tragédie. Il prétend écrire seulement «pour tuer le temps », mais il nourrit en réalité de grandes ambitions, espérant qu'un succès au théâtre pourrait lui apporter à Paris la renommée qui lui est désormais interdite en politique: «cette tragédie fera peut-être ma réputation ». Il est donc bien persuadé que certains des codes de valorisation sociale les mieux établis n'ont pas changé à Paris depuis un siècle et demi et il prétend se lancer sur cette voie assurée. Mais il produit finalement un monstre de deux mille sept cents vers, injouable et en effet jamais joué, même pas à Coppet, assorti pourtant de «Quelques réflexions sur la tragédie de Wall stein et sur le théâtre allemand» qu'on considère aujourd'hui comme profondément novatrices, étape capitale dans l'histoire de la réflexion française dans le domaine de l'esthétique théâtrale.

LA CORRESPONDANCE

«La correspondance pour moi est vive comme la parole» confiait Mme de Staël qui laissa près de dix mille lettres adres- sées à un demi-millier de destinataires disséminés dans l'Europe entière et jusque dans le Nouveau Monde. Comme la parole vivante est le ciment de la conversation, la lettre est l'instrument premier de la relation. A travers eUe, Coppet étend son rayonne- ment bien au-delà des murs du château; plusieurs figures impor- tantes du groupe n'y auront même jamais séjourné, leur influence s'exerçant à distance, par le biais de la lettre ou lors de rencontres qui eurent lieu extra-muros; tels, par exemple, Charles de Villers, qui fut, pour Mme de Staël, l'un des premiers et des plus profonds initiateurs à la culture allemande ou le poète et homme politique milanais Vincenzo Monti auquel 1'auteur de Corinne doit une grande part de son information sur l'Italie.

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UN FOYER DE PAROLE

De la même façon qu'elle traitait avec passablement de liberté les rituels codifiés de la conversation de salon, la baronne pratiqua l'art épistolaire avec ce mélange de spontanéité, de vivacité et de recherche qui caractérise les formes de son expres- sion. L'écriture avait même été instituée au château comme un exercice parallèle aux échanges verbaux. D'une chambre à l'au- tre, d'un étage à l'autre, quand ce n'était pas autour de la table, on s'échangeait volontiers des billets. L'écrit et le dit, dans certaines circonstances bien définies, pouvaient avoir le même statut. C'est peut-être en partie pour cette raison que là encore, Coppet apporte à des pratiques anciennes une vigueur renouve- lée qui met à mal conventions et formes fixes. Grâce à d'importantes entreprises d'édition savante, qui sont encore en cours pour la plupart d'entre elles, on commence à prendre la mesure de la richesse extraordinaire du patrimoine épistolaire constitué autour de Coppet. Dans les lettres accumu- lées de Germaine de Staël, de Constant, de Sismondi, de Bonstetten, de Jean de Müller ou de Friederike Brun, ce ne sont pas seulement des informations de première valeur qui apparais- sent et nous renseignent sur la vie de ces personnages; c'est toute une culture de l'expression épistolaire qui se dévoile en révélant notamment ses affinités avec la conversation. Il convient néanmoins de lire ces brillantes missives avec certaines précautions. Tout d'abord pour la raison très générale que, à l'instar de la parole dans la conversation, les mots de la lettre s'ordonnent pour une part majeure en fonction du destina- taire et de l'effet recherché: on a beau promouvoir l'enthou- siasme et prétendre jouir de la liberté du verbe qu'on s'accorde à soi-même, l'expression reste soutenue par des exigences rhéto- riques contraignantes, mais garantes en même temps du registre très élevé pratiqué habituellement dans ces échanges épistolai- res. En un mot, même quand elle est spontanément prononcée ou couchée sur le papier à lettre, la parole n'est pas pleinement transparente; elle a toujours quelque chose d'apprêté, même si c'est, comme ici, avec le plus grand talent. C'est pourquoi ses manifestations nous renseignent toujours au moins autant sur la culture qui détermine cette parole que sur les contenus qu'elle

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LE GROUPE DE COPPET

véhicule. D'autre part, il ne faut pas oublier que ces correspon- dances se sont répandues sur toute l'étendue d'une Europe placée sous le contrôle des polices soumises les unes après les autres à l'autorité de Napoléon et de son redoutable dispositif de censure; c'est encore un écran ou un filtre, d'une autre nature certes, qui s'érige entre la forme et le sens des mots. Enfin, il convient de rappeler que ces documents épistolaires nous parlent autant par ce qu'ils disent que par leurs silences: pour ces milliers de lettres conservées, combien ont été perdues et qu'auraient-elles à nous dire? On ne regrettera jamais assez, par exemple, la destruction de la correspondance intime entre Germaine de Staël et Benjamin Constant, qui nous conduirait sans doute à réviser la légende de leurs amours, laquelle a trop souvent tenu lieu d'histoire du Groupe de Coppet. «Ecrire des lettres - écrivait Mme de Staël à son fils Auguste - est un exercice de l'esprit et du cœur.» Cette seule phrase révèle beaucoup de la particularité de Coppet où vie intellec- tuelle et vie des sentiments n'ont jamais été strictement sépa- rées. Mais l'examen plus large de la correspondance des auteurs qui furent attachés à ce lieu dévoile ou confirme d'autres ensei- gnements. Tout d'abord, l'identité des correspondants, parmi lesquels se trouvent les plus grands représentants de toutes les élites européennes de ce temps, de Potocki à La Fayette ou de Wellington à Talma, suffit à définir l'importance du lieu sur la carte intellectuelle et politique du continent. On y découvre aussi les rapports privilégiés que ce centre reconnu entretenait avec d'autres pôles de nature comparable: le Weimar de Goethe et de Schiller, la Zurich d'Henri Meister, le cercle de Rahel Levin-Varnhagen à Berlin, le palais de la comtesse d'Albany à Florence, le milieu parisien des Idéologues, le grand carrefour aristocratique de Vienne. Relation, échange, rayonnement: ces mots qui s'imposent quand on parle de correspondance convien- nent très bien et beaucoup plus largement à cet inépuisable foyer de parole que fut Coppet.

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LITTÉRATURE ET ENGAGEMENT

Comme nous le verrons par la suite, le rapport des membres du Groupe de Coppet au 18 e siècle qui les a vus naître et se former est marqué tout à la fois par la fidélité et par le besoin d'un repositionnement. La première se manifeste notamment dans les convictions qui ont formé leur posture d'écrivains dans la société. Voltaire et tant de ses contemporains avaient fixé pour longtemps les fondements moraux de la responsabilité sociale de ceux qu'on appellera plus tard les « intellectuels» ; ils avaient aussi établi des modèles d'action. Mme de Staël et ses amis assumèrent pleinement cet héritage, mais ils lui donnèrent une dimension nouvelle, d'une part, parce que les conditions d'exer- cice de la parole et de l'écriture avaient changé et, de l'autre, parce que ces auteurs manifestent une conscience critique abso- lument inédite par rapport à la littérature elle-même et à son rayonnement dans la société. Le temps n'était plus à la conquête, comme du vivant de Voltaire, «l'homme des trompettes» (selon le mot Chateau- briand). Désormais, il ne suffisait plus de postuler des valeurs et d~ se battre, la plume à la main, pour les faire triompher dans un monde à transformer. Les événements avaient montré que les changements n'apportaient aucune garantie à la promotion de ces valeurs; ce pouvait même être le contraire. La parole publique avait aussi révélé toute sa puissance, plus souvent pour le pire que pour le meilleur; aiguisé par la rhétorique révolutionnaire, amplifié par les conditions d'une confrontation radicale, cet instrument du combat utilisé par les penseurs était apparu comme une arme à double tranchant. On ne pouvait plus croire qu'il suffisait de se faire entendre, en postulant le bien, pour assurer

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LE GROUPE DE COPPET

son triomphe. Il y avait même toutes les raisons de mettre en question l'efficacité de la parole et du langage dans la transmis- sion des idées. De même, les lieux et les canaux de diffusion de la parole avaient changé. Les journaux s'étaient multipliés et diversifiés, après avoir révélé toute leur efficacité dans la forma- tion de l'opinion. Les publicistes avaient alors pris une grande importance, qui se mesure très bien quand on considère les restrictions dont ils furent victimes sous le règne de Napoléon Bonaparte. Les institutions d'éducation avaient commencé à prendre la forme moderne que nous leur connaissons, sous le patronage et le contrôle de l'Etat, donnant lieu à des publications d'un nouveau genre, les cours, qui secondaient maintenant l'an- cien modèle du traité dans la diffusion des connaissances. Les parlements successifs de la Révolution avaient eu leur prolonge- ment dans le Tribunat, puis la Chambre, lieux privilégiés de l'éloquence politique dont les morceaux les plus frappants trou- vaient souvent un écho plus durable dans la presse. Quant aux libelles, aux brochures et aux feuilles, véhicules éprouvés depuis longtemps, ils n'avaient rien perdu de leur efficacité. La situation des belles-lettres avait été affectée elle aussi par les grands bouleversements. L'histoire littéraire retient volontiers le cliché d'une époque de disette en cette matière; il paraît beau- coup plus juste d'essayer de comprendre, en cette période de trouble, la crispation d'une grande partie des écrivains autour des modèles reconnus du classicisme et, en même temps, d'observer les efforts de ceux qui cherchaient activement d'autres voies; les membres du Groupe de Coppet seront, parmi ces derniers, les plus actifs et les plus talentueux, de même qu'ils apportèrent aux autres formes d'écrits les contributions les plus remarquables.

DIVERSITÉ DES FORMES, MULTIPLICITÉ DES OBJETS

Il n'est pas facile de rendre compte de l'activité d'écriture de ces auteurs qui furent extraordinairement prolixes, dans une diversité de formes tout aussi étonnante. A vrai dire, si l'on dresse le catalogue de leurs publications, on se rend compte

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L1'ITÉRATURE ET ENGAGEMENT qu'ils ont apporté à leur temps des contributions essentielles dans tous les
L1'ITÉRATURE ET ENGAGEMENT
qu'ils ont apporté à leur temps des contributions essentielles
dans tous les domaines de la vie politique, sociale et intellec-
tuelle. Dans le fil de la tradition du grand essai fixée par des
monuments comme De l'esprit des lois de Montesquieu ou
l'Essai sur les mœurs de Voltaire, ils donnèrent des ouvrages de
la même importance; le plus remarquable est évidemment l'im-
mense De la religion que Constant mûrit et conçut pendant
quarante ans. Non moins fondamentaux, pour l'histoire des
idées, devaient s'avérer le De la littérature (1800) de Mme de
Staël ou les Principes de politique (1806 et 1815) de Constant,
mais d'autres productions, peut-être moins connues, méritent
d'être citées, tout d'abord parce qu'elles eurent un réel retentis-
sement et aussi parce que leur collection permet de mesurer
toute l'ampleur du spectre de la réflexion poursuivie dans ce
milieu.
Pour ce qui regarde la pensée politique, Constant fut accom-
pagné très efficacement par Sismondi, auteur des Recherches,
puis des Etudes sur les constitutions des peuples libres (1797-
1801 et 1836), mais aussi par Mme de Staël, même si la pensée
de cette dernière dans ce domaine, manifestée de manière
diffuse dans toute son œuvre, n'a finalement pas été exposée
dans un grand traité. Sismondi fut aussi celui qui poussa le plus
loin la réflexion dans le champ de l'économie, notamment à
travers De la richesse commerciale (1803) et les Nouveaux prin-
cipes d'économie politique (1819 et 1827), mais il se distingua
également par les sommes qu'il produisit dans le domaine de
l'histoire et de l'histoire littéraire: Histoire des républiques
italiennes du Moyen Age (1807-1807), Histoire des Français
(1821-1844), Histoire de la renaissance de la liberté en Italie
(1832), De la littérature du Midi de l'Europe (1813). Prosper de
Barante exerça ses talents dans les mêmes disciplines lorsqu'il
donna son imposante Histoire des ducs de Bourgogne et de la
maison de Valois (1835-1836) et son Tableau de la littérature
française pendant le dix-huitième siècle (1809), ouvrage trop
peu connu, bien qu'il ait été réédité plusieurs fois et qu'il s'im-
pose comme un apport de toute première valeur à l'histoire de
l'histoire littéraire française.
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LE GROUPE DE COPPET

Bonstetten, lui, à la fois plus pragmatique et plus spéculatif, publia de nombreux ouvrages témoignant de ses préoccupations sociales, comme les Pensées sur divers objets de bien public (1815), de son intérêt pour l'histoire de la terre avec La Scandinavie et les Alpes (1826), de ses intuitions pré-anthropo- logiques exposées dans L'Homme du Midi et l'homme du Nord (1824), comme de ses penchants pour la philosophie morale qui s'expriment entre autres dans les Recherches sur la nature et les lois de l'imagination (1807) et dans les Etudes de ['homme (1821). Dans le domaine de la philosophie, Mme de Staël s'était aussi distinguée dès ses premiers écrits, notamment avec l'essai De l'influence des passions sur le bonheur des individus et des nations (1796), mais, tout en s'y essayant elle-même, elle se préoccupa de faire connaître la philosophie, en particulier dans De l'Allemagne (1813) où les penseurs prennent autant de place que les poètes. C'est cette sensibilité à la diversité européenne qui l'a poussée, elle et son entourage, à décrire les multiples facettes du continent pour souligner la richesse de la diversité. De l'Allemagne peut ainsi être considéré non seulement comme un livre pionnier sur ce pays, mais aussi comme un ouvrage fondateur du comparatisme, de même que le fameux Cours de littérature dramatique (1814) d'August Wilhelm Schlegel et que l'essai de Charles de Villers, Erotique comparée (1809), où sont mises en regard les poésies amoureuses de France et d'Allemagne; c'est dans le même esprit comparatiste, mais dans une perspective économique et politique, qu'Auguste de Staël publiera ses Lettres sur ['Angleterre (1825), tandis que Bonstetten suivait la même pente, en géologue cette fois-ci, dans La Scandinavie et les Alpes. La liste est déjà très impressionnante, et l'on n'a encore rien dit du grand nombre de publications inspirées par les réactions immédiates aux événements. Il y eut une infinité de discours et d'articles dans la presse (dus principalement à Constant), et beaucoup d'ouvrages ou de brochures qui, quoique strictement liés à des circonstances toutes particulières, renferment des considérations qui dépassent largement le contexte conjoncturel de leur production. Des réactions politiques (1797) ou Des effets

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LmÉRATURE ET ENGAGEMENT de la Terreur (1797) de Benjamin Constant, tout comme son De l'esprit
LmÉRATURE ET ENGAGEMENT
de la Terreur (1797) de Benjamin Constant, tout comme son De
l'esprit de conquête et de l'usurpation (1814) et ses Mémoires
sur les Cent-Jours (1819), de même que Des circonstances
actuelles qui peuvent achever la Révolution (1798) de Mme de
Staël, sont des textes extrêmement riches, qui complètent, en les
éclairant par l'expérience du réel, les grands traités écrits dans
une perspective générale.
Il n'a pas été non plus question, jusque-là, de ces œuvres qui
ont longtemps assuré à leur auteurs la place enviable qu'ils
occupent dans l'histoire littéraire: les grandes fictions que furent
Delphine (1802) et Corinne (1807) de Mme de Staël, Adolphe
(1816) de Constant, pour ne mentionner que les titres connus et
toujours cités. Car il faut préciser qu'il y en eut beaucoup d'au-
tres, en dehors de la production théâtrale et de la poésie occa-
sionnelle dont il a déjà été question. Il faut au moins mentionner
les nouvelles de jeunesse de Mme de Staël, écrites dans les
années 1786-1794, les fictions autobiographiques de Constant,
Amélie et Germaine (1803), Cécile (1810-1811) et Ma vie
(1811-1812), le roman historique de Sismondi, Julia Sévéra ou
l'an quatre cent quatre-vingt douze (1822).
Or ce qui est remarquable, ce n'est pas, pour elles-mêmes, la
multiplicité des pistes parcourues et la diversité des pratiques
mises en œuvre. Car après tout, de Voltaire à Jean-Paul Sartre,
on sait bien que ces deux caractéristiques sont souvent présentes
dans l' œuvre des écrivains de l'engagement, ces batailleurs au
service de leurs propres convictions. Si Coppet se distingue dans
cette constellation d'auteurs combatifs, c'est parce que, derrière
l'incontestable unité du projet intellectuel défendu avec un réel
acharnement, s'exprime une réflexion profonde sur les limites
de l'engagement des hommes de parole et de plume.
«J'AI DÉFENDU QUARANTE ANS LE MÊME PRINCIPE,
LIBERTÉ EN TOUT
»
«J'ai défendu quarante ans le même principe, liberté en tout,
en religion, en philosophie, en littérature, en industrie, en poli-
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LE GROUPE DE COPPET

tique» ; cette célèbre affinnation proférée par Benjamin Constant à la fin de sa vie pourrait être appliquée au Groupe de Coppet tout entier, peut-être pas exactement pour ce qui regarde son contenu (des nuances devraient être alors apportées), mais dans cette idée générale d'une cause privilégiée qui aura été défendue fidèle- ment, par tous les moyens et en toutes circonstances. Il sera temps plus tard de se pencher sur cette cause elle-même et sur le faisceau d'idées fortes qu'elle a pu entraîner; pour l' heure, il s'agit de comprendre comment s'articulent ces deux énergies apparemment contradictoires, l'une tendant à resserrer les idées autour d'un noyau central, l'autre poussant les fonnes de l'ex- pression vers la multiplicité la plus ample possible. Ce double mouvement est parfaitement dessiné par Mme de Staël dans l'essai si inspiré et si novateur qu'est De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. On y trouve une définition de la littérature «dans son acception la plus étendue; c'est-à-dire renfennant en elle les écrits philoso- phiques et les ouvrages d'imagination, tout ce qui concerne enfin l'exercice de la pensée dans les écrits, les sciences physiques exceptées ». Mais on constate que cette perspective largement englobante comporte en elle-même une distinction entre «écrits philosophiques» et «ouvrages d'imagination». Les premiers sont ces textes - essais, traités, cours, exposés, discours - qui assurent la transmission d'infonnations et d'idées générales pouvant toucher toutes les sphères de la vie sociale: la politique, l'économie, la religion, la philosophie, la littérature. Ils s'écrivent dans des fonnes langagières propres à servir cette vocation, c'est-à-dire en confonnité avec les anciens modèles de la rhétorique et d'un point de vue d'où ne saurait être remise en cause la capacité du langage à fonnuler clairement et efficace- ment les idées. Si de tels ouvrages sont propres à se distinguer, c'est par la qualité de l'infonnation qu'ils contiennent, par la force et la nouveauté des idées qu'ils exposent, par l'habileté qu'ils dénotent dans l'usage des modèles d'expression choisis. De la littérature peut être considéré comme l'un des meilleurs exemples apportés dans ce sens par le Groupe de Coppet. Très mal accueilli par l'officialité du Consulat lors de sa parution,

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LnTÉRATUREETENGAGEMENT

longtemps oublié ou mal jugé, c'est un texte généralement reconnu aujourd'hui comme une étape capitale dans l'évolution de la pensée esthétique. La littérature n'y est plus seulement regardée comme un ensemble de productions remarquables, mais comme un phénomène culturel au sens le plus moderne du terme, issu d'un ensemble de conditionnements différents: poli- tiques, climatiques, économiques, religieux, sociaux, moraux. C'est aussi dans cette perspective qu'il convient d'envisager les fictions ou les «ouvrages d'imagination» que les auteurs du groupe ont également produits, en moins grand nombre peut-être que les «écrits philosophiques», mais avec le même talent et la même force d'innovation. Déjà dans son précoce Essai sur les fictions (1795), Mme de Staël exprimait clairement qu'aux anciens modèles du roman de chevalerie et des nouvelles histo- riques, elle préférait de loin les fictions qu'elle qualifiait de «natu- relles », où «tout est à la fois inventé et imité, où rien n'est vrai, mais où tout est vraisemblable». Ce sont des œuvres qui poursui- vent un but moral et qui sont donc aussi, comme les essais et les traités, mais d'une autre façon, philosophiques. Pour produire de telles œuvres, il faut renoncer aux poncifs de la tradition roma- nesque, de même qu'il faut abandonner le modèle voltairien du conte philosophique. Là, du moment que tout baigne dans le merveilleux et le grotesque, les personnages et les situations sont des emblèmes, mais ne peuvent pas servir d'exemples. Or c'est justement d'exemples dont a besoin le lecteur de ce roman philo- sophique d'un nouveau type. Celui-ci doit donc être aux antipo- des de l'essai ou du traité, comme du conte ou de la fable. Il ne doit être ni l'exposé, ni l'illustration des idées, mais un récit qui les mette à l'épreuve d'une destinée individuelle. Par ailleurs, de même qu'un traité peut défendre, par exemple, les principes de politique adéquats pour l'établissement et la préservation de la liberté, le roman doit être le lieu d'exposition de nouvelles aspira- tions littéraires. C'est ainsi que, dans Delphine et plus encore dans Corinne, Mme de Staël sonne la charge contre la sclérose de l'orthodoxie littéraire et le précepte classique de l'imitation; elle revendique une esthétique du divers et de la spontanéité, dans des accents romantiques qui ne sont pas encore d'actualité en France.

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LE GROUPE DE COPPET

Le lien entre les traités et les fictions est donc étroit, mais il a pris une nouvelle coloration par rapport aux exemples d'auteurs antécédents, comme Voltaire. Et c'est là que se manifeste l'une des caractéristiques les plus saillantes du Groupe de Coppet. Car la question n'est pas seulement de savoir quel type de fiction il convient maintenant de produire. S'il faut raconter des histoires qui mettent le lecteur en présence d'une intégration des idées dans la vie de personnages individualisés, c'est parce qu'on ne peut pas se contenter de formuler et de diffuser des idées, si pertinentes soient-elles. Les circonstances politiques et sociales qui ont accompagné les activités du groupe ont montré à ses membres que les événements conduits par les idées avaient une répercussion parfois douloureuse sur la vie des hommes en tant qu'individus, en tant que personnes. Le recours à la fiction permet de mettre les idées à l'épreuve de la vie et, par là même, d'interroger le rapport entre la dimension générale qui est faite de principes, de conventions, de modèles et la sphère indivi- duelle. Ce rapport s'avère justement très complexe et difficile, notamment à cause du fait que si les éléments constitutifs de la dimension générale sont clairement définissables, il n'en va pas du tout de même pour l'individu, pour la personne humaine. Car celle-ci n'est pas seulement faite de convictions qui peuvent être solides, mais aussi de sentiments, d'émotions, de désirs, sans parler de l'imagination, autant de constituants qui rendent l'homme fragile, y compris celui qui prend la posture de l'auto- rité pour énoncer des idées générales.

LES LIMITES DE L'ENGAGEMENT OU LA FÊLURE DE LA MODERNITÉ

Si l'on se contente de lire les grands ouvrages théoriques et généraux produits dans l'entourage de Mme de Staël, on peut être amené à ne considérer que les idées qui y ont été défendues. Or, la lecture parallèle des traités et des fictions permet de comprendre que Coppet ne fut pas seulement un creuset d'opi- nions, mais qu'il fut aussi le lieu d'une interrogation portée

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LITTÉRATURE ET ENGAGEMENT jusque sur les conditions dans lesquelles les idées et les opinions sont
LITTÉRATURE ET ENGAGEMENT
jusque sur les conditions dans lesquelles les idées et les opinions
sont formulées. Delphine, Corinne et Adolphe renvoient à leurs
lecteurs le malaise des personnages confrontés à la rigidité des
idées générales, quelles qu'elles soient, et à la rigueur des
formes sociales qui règlent les comportements autant que le
langage. En d'autres termes, ces œuvres mettent en scène le
drame inévitable qui frappe toute personne lorsque sont mis en
situation de confrontation les intérêts de la collectivité et les
aspirations de l'individu. Domaine public et sphère privée y sont
clairement distingués et réunis dans un rapport de grave tension
qui affecte aussi la position de l'écrivain dans la société. Dès
lors, on comprend bien que prendre la parole au milieu du public
pour l'instruire, le persuader ou le gagner à une cause, ne peut
pas se faire en dehors de cette tension.
Il y a donc, d'une part, des formes contraignantes. Parmi
elles, l'écrivain est particulièrement sensible à celles qui régu-
lent la prise de parole au milieu du public et qui sont censées
renforcer l'efficacité de cette parole dans la transmission des
idées. Ce sont les lois de l'éloquence, c'est-à-dire la rhétorique,
et les principes qui codifient le langage verbal, ne serait-ce que
pour assurer la transparence du vocabulaire et, par la syntaxe, la
clarté de la phrase. Or Mme de Staël et ses amis ont pris cons-
cience des défauts, des insuffisances qui touchent le langage
dans ces deux dimensions. Les événements de la Révolution
avaient conféré à la parole publique une puissance qu'elle
n'avait jamais eue auparavant, mais ils en avaient du même coup
révélé toutes les faiblesses. «Il y a longtemps que nous savons,
écrit Constant en 1807, que les agitations révolutionnaires ont
dénaturé la langue», tandis que Mme de Staël, dans l'actualité
de 1798, faisait déjà observer ceci: «Depuis que la force ne
dédaigne plus de se servir de la parole, la vérité est beaucoup
plus obscurcie qu'elle ne l'a jamais été. [
]
Il n'est pas une
idée, pas une assertion, vraie ou fausse, que les mots ne puissent
exprimer.» Admirable et irremplaçable instrument, la parole
reste toujours soumise à ses conditions d'utilisation. La rhéto-
rique est bien là pour appuyer son pouvoir, mais elle n'assure
nullement sa fiabilité sur le plan de la vérité et de la valeur
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LE GROUPE DE COPPET

morale des idées qu'elle profère. C'est un doigt suspicieux qui est posé sur les lois de l'éloquence du moment qu'elles sont capables de promouvoir le mensonge et même de provoquer l'accomplissement des pires attentats au bien public. C'est donc sans illusions et en toute prudence qu'on recourra soi-même à ces lois pour rédiger des traités, des cours et des discours. D'autre part, dans les fictions, les personnages sont appelés à mesurer la valeur de ces mêmes formes du langage dans leur utilisation privée. Adolphe, par exemple, se présente à l'ouver- ture du roman comme nourrissant «une insupportable aversion pour les maximes communes et pour toutes les formules dogma- tiques». Dans la suite de son aventure, il comprendra qu'en dehors des expressions toutes faites, les mots eux-mêmes nous trahissent, soit parce que nous les utilisons sans en mesurer tout le poids, soit parce qu'ils ne sont pas compris de la même façon par l'un et l'autre des partenaires de la communication, soit, pire encore, en raison des stratégies plus ou moins basses auxquelles ils sont soumis. C'est ainsi qu'Adolphe avoue, navré mais sincère: «Je n'envisageais plus mes paroles d'après le sens qu'elles devaient contenir, mais d'après l'effet qu'elles ne pouvaient manquer de produire.» On pourrait apporter encore bien des exemples qui ne feraient que renforcer le constat: la langue n'est pas transparente en elle-même et son utilisation est rendue d'autant plus problématique lorsqu'elle est assurée par des sujets qui, eux-mêmes, ne sont pas exempts de faiblesses. Car, en face des formes qui configurent et contraignent les rapports sociaux, il faut encore considérer les individus qui sont appelés à en user et qui s'avèrent eux aussi très problématiques. Le sujet est instable, secoué qu'il est par des sentiments contra- dictoires, trompé par son imagination, trop souvent incapable de soumettre ses désirs et ses illusions au pouvoir de sa raison. Dans ces temps incertains où, selon Constant «nous sommes entre des vieillards dans l'enfance et des enfants fatigués», les sujets prennent pleinement conscience de leur fragilité. Ils ne se contentent pas de la constater et de la regretter pour leur généra- tion qu'ils qualifient volontiers de «mutilée, fatiguée, décolo- rée» comme pour la personne humaine en général. Par le biais

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L1ITÉRATURE ET ENGAGEMENT

des fictions et, plus directement, dans la correspondance et dans l'écriture intime, ils ne cessent de s'inclure dans cette observa- tion sans doute peu rassurante pour des sujets qui, en même temps, prennent régulièrement la pose magistrale pour exposer des opinions et des idées. Ainsi, dans le cas du Groupe de Coppet, la pratique de la littérature au sens le plus large doit être considérée dans son ensemble, dans toute sa diversité. Ce qui apparaît alors, ce sont deux choses contradictoires, mais absolument inséparables:

d'une part, la volonté permanente de défendre des opinions et de faire connaître des idées dans une posture qui serait celle de «l'homme des trompettes» et, d'autre part, l'expression doulou- reuse et angoissée des doutes qui semblent miner de l'intérieur l'autorité du sujet de la parole. La fêlure de la modernité se dessine nettement et elle touche aussitôt l'homme partagé entre la vocation publique et la dimension privée de son être. Un tel déchirement pourrait suffire à faire taire des auteurs aussi claire- ment conscients du drame de leur situation ambiguë. On sait bien que c'est le contraire qui s'est produit dans ce groupe, non pas parce que ses membres auraient été foncièrement inconsé- quents, mais parce qu'ils ont toujours su distinguer les différents rôles que le sujet est appelé à jouer dans son existence au milieu des autres. «N'écrivons pas pour nous comme pour le public», écrit Constant dans Amélie et Germaine: quels que soient les doutes et la douleur de l'individu et quelles que soient les circonstances, il y a une responsabilité à assumer par rapport à ses propres idées qui ne concernent pas en premier lieu l'homme privé, mais bien la société. Il faut savoir, alors, endosser le costume de l'autorité, même si l'on s'y sent mal à l'aise, quitte à projeter ses atermoiements dans la fiction ou à les confier direc- tement aux formes de l'écriture intime.

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L'ÉCRITURE DU MOI AU MILIEU DU MONDE

Outre l'abondance des textes d'idées et des œuvres de fiction produits à Coppet, on ne peut pas manquer de relever le grand nombre d'écrits qu'on qualifiera sommairement d'autobiogra- phiques. Mais là encore, il faut commencer par mettre en évidence leur diversité. Avec, d'un côté, les Mémoires de Saint- Simon dont une première édition fragmentaire venait seulement d'être publiée et, de l'autre, les Confessions de Rousseau, les écrivains de la fin du 18 e disposaient, dans ce genre d'écrits, de deux modèles qui allaient devenir canoniques: le premier appor- tait un degré inédit de perfection à cette formule ancienne qui donnait corps au témoignage de la perception du monde des hommes par un sujet bénéficiant d'un point de vue privilégié; le deuxième renouvelait fondamentalement la pratique de l'écri- ture personnelle en faisant du sujet lui-même confronté à son environnement le centre, le cœur de l'analyse et du discours. Casanova, Restif de la Bretonne, Mme Roland et tant d'autres s'inscrivirent brillamment dans cette double lignée. On pourrait penser, au premier abord, qu'il en alla tout simplement de même pour les membres du Groupe de Coppet. Il s'avère cependant que leur rapport à l'écriture du moi ne se limite pas à une imita- tion ou au renouvellement de pratiques établies. La singularité des individus n'apparaît-elle pas plus nettement dans ce genre d'écriture que dans tout autre? Nous verrons que les textes eux- mêmes présentent beaucoup d'autres particularités.

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L'ÉCRITURE DU MOI AU MILIEU DU MONDE

MÉMOIRES DE LA VIE PUBLIQUE

Plusieurs des amis de Mme de Staël occupèrent des fonc- tions publiques qui leur assuraient un point de vue de choix sur un certain nombre d'événements, Ils ne furent pas tous aussi éloquents que le sera Chateaubriand dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, mais leurs témoignages ne manquent pas d'in- térêt. Charles-Victor de Bonstetten publia à la fin de sa très longue existence des Souvenirs écrits en 1831 qui sont une réflexion condensée de vieux sage sur les temps si troublés qui l'ont vu exercer des emplois dans l'administration de la République de Berne, voyager, penser et écrire. Mais sa plume n'est nullement celle d'un fonctionnaire: alerte, pleine de vie et de causticité, elle raconte les débuts d'une existence faite de déplacements et de rencontres soumis au plus heureux des déter- minants: le hasard, sans lequel, dit Bonstetten, «je n'aurais jamais pensé à me faire auteur et ma vie se fût malheureusement éteinte dans Berne révolutionnée et pleine de haine et de ténè- bres ». C'est aussi l'enchaînement fortuit des circonstances qui le conduisit à Coppet; mais ses Souvenirs, au demeurant bien fragmentaires, n'en disent mot, hélas. Prosper de Barante, lui aussi au service d'un Etat en tant que préfet, puis ambassadeur de France et finalement grand notable de la vie publique et intel- lectuelle écrivit à son tour des Souvenirs, mais avec cette diffé- rence qu'ils ne furent pas publiés de son vivant. Bonstetten qui appartenait à la génération de Jacques Necker, manifeste en tout ce qu'il écrit une extraordinaire indépendance d'esprit, notam- ment par rapport aux modèles sociaux et culturels dans le milieu du patriciat dont il était issu. Barante, lui, qui aurait pu être son petit-fils, célèbre, en pleine Restauration, les valeurs de l'an- cienne noblesse en incarnant à sa façon la figure de l'aristocrate lettré engagé dans le monde, mais toujours soucieux de préser- ver son indépendance de jugement et d'épargner à son lecteur des confidences intimes qui pourraient froisser le bon goût. Dans ses écrits, c'est la dimension du témoignage qui domine: rémi- niscences, descriptions, récits, opinions. Mais peu d'épanche- ments intimes. On pourrait faire à peu près les mêmes remarques

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LE GROUPE DE COPPET

à propos du Journal parisien des années 1797-1799 de Wilhelm von Humboldt, très riche en informations plus que précieuses et en observations qui font de ce texte une formidable étude à la fois politique, sociologique et culturelle de ces années charniè- res qui consacrèrent l'avènement de Bonaparte. C'est pendant ce séjour à Paris qu'il rencontra régulièrement Mme de Staël et ses hôtes habituels d'alors: Constant, Claude Hochet, le diplomate suédois Carl Gustav Brinckman, le Genevois Marc-Auguste Pictet, le poète danois Jens Baggesen, tout un Groupe de Coppet réuni à Paris et traité par l'érudit allemand sans beaucoup de ménagements: «Frappante chez Constant est sa manière de ne pas rester tranquille un seul instant, sa silhouette déjà maigre n'en paraît que plus grande encore, de se tourner d'un côté puis de l'autre et surtout de se ronger les ongles»; quant à Mme de Staël, Humboldt la trouve captivante, mais il ne peut s'empêcher de regretter qu'elle n'y entende absolument rien en matière de poésie. Les deux ténors du groupe ont eux aussi donné dans les mémoires ou dans l'exposé d'un point de vue personnel et bien informé sur les choses publiques. Le monument, en la matière, ce sont les Considérations sur la Révolutionfrançaise, dernier ouvrage de Mme de Staël publié après sa mort, en 1818; ces Considérations ont toutefois ceci de très privé que la perspective générale est tracée par la figure de Necker qui est autant le père que le ministre. De la même façon, quand Constant écrivit ses Mémoires sur les Cent-Jours, il s'y efforça moins d'exposer les événements liés au retour éphémère de Napoléon en 1815 que de justifier son ralliement inattendu à l'Empereur. Les mêmes observations pourraient être faites à propos de ses Souvenirs inédits dictés à Coulmann en 1828, où Constant revient sur ses atermoiements de l'année 1795. Plus neutres - et moins destinés par l'auteur à s'expliquer lui-même - sont ses Souvenirs histo- riques (1830) relatifs à la période du Directoire, dont on peut seulement regretter qu'ils n'aient pas pris davantage d'ampleur. Si l'on considère la pratique du modèle autobiographique, un autre texte, injustement oublié, apporte une illustration particu- lièrement saisissante: c'est la longue notice que Jean de Müller

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L'ÉCRITURE DU MOI AU MILIEU DU MONDE

écrivit sur sa propre vie pour la collection des Selbstbiographien jetzt lebender Berliner-Gelehrten de Lowe (1806). C'est un récit conduit à la troisième personne et centré principalement sur la formation intellectuelle de cet homme qui fut l'un des plus grands historiens de son temps. Les rencontres, les découvertes, les révélations successives, les expériences, les étapes d'appren- tissage du métier, l'élaboration des grands ouvrages, tout est exposé avec la plus grande sobriété, mais à la lumière d'une conscience morale en constant éveil, formée par les exemples impérissables de la vertu citoyenne à l'antique. A cela s'ajoute un pragmatisme politique de conservateur éclairé: il faut défen- dre la démocratie dans les petites républiques, l'aristocratie dans les états patriciens et la monarchie dans les grands pays, mainte- nir les anciens droits, respecter la religion, tendre au perfection- nement progressif de l'humanité, combattre enfin «les trois monstres ennemis de la liberté: l'anarchie qui, étant la privation de l'ordre, ne saurait subsister longtemps; le despotisme qui foule aux pieds les lois et porte en lui-même le principe de sa destruction, mais surtout l'excessive prépondérance en Europe d'une puissance particulière, genre de tyrannie qui serait la ruine de toutes les républiques, la mort de toutes les espérances de l'humanité, et dont l'établissement supposerait ou amènerait l'avilissement le plus complet des peuples, et l'oppression de tous les hommes doués de génie et de courage ». Ecrites après 1800, ces pages n'ont évidemment pas la même résonance que si elles l'avaient été en 1780; ce n'est pas du Montesquieu qui est ici récité dans une pieuse évocation de beaux principes, mais c'est d'un vécu et d'un présent qu'il est question, où toute leur consistance a été donnée à ces notions d'anarchie, de despotisme et de concentration du pouvoir. C'est bien le langage de Coppet qui s'exprime, même si Müller, soumis à la raideur de son conservatisme, ne semble pas comprendre qu'avec tous ces bouleversements, le monde a réellement changé. Ces écrits sont tous passionnants; ils nous renseignent abon- damment sur les rapports que leurs auteurs ont entretenus avec leur temps et avec leurs semblables, sur le rôle important qu'ils ont eu à jouer en bien des circonstances. Ils apportent aussi une

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LE GROUPE DE COPPET riche documentation relative aux pratiques de ces gens de plume qui
LE GROUPE DE COPPET
riche documentation relative aux pratiques de ces gens de plume
qui sacrifiaient volontiers à certaines habitudes conventionnelles
comme celle qui consistait, justement, à rendre compte de l'ex-
périence particulière des épisodes de la Grande Histoire qui se
jouaient sous le regard du témoin. Dans une scène des Dix
années d'exil, Mme de Staël offre une magnifique illustration de
cela en racontant comment, penchée à une fenêtre du Palais des
Tuileries, elle avait vu Bonaparte arriver résolument dans la cour
prendre ses quartiers dans ce temple de l'ancien pouvoir, à la
suite du coup d'Etat du 18 brumaire. Fenêtre que la fille de
Necker était ipso facto invitée à quitter. Mais cet exemple montre
aussi que, dans ses écrits personnels, Mme de Staël accorde
toujours autant de place au témoin, c'est-à-dire à elle-même,
avec ses doutes, ses enthousiasmes et ses souffrances qu'aux
événements les plus graves et les plus lourds de conséquences
pour l'ensemble de la nation, quand ce n'est pas «pour l'huma-
nité tout entière», selon l'une de ses expressions favorites.
LES CONFUSIONS DE L'INTIME
Dix années d'exil et les Considérations sur la Révolution fran-
çaise sont traversés de part en part et soutenus par ce mouvement
de l'écriture staëlienne qui ne saurait s'attarder exclusivement sur
les problèmes du moi, comme elle ne se limite pas non plus à
décrire les circonstances extérieures et publiques. L'un ne va
jamais sans l'autre, le moi et le monde paraissent indéfectiblement
liés. L'une des premières productions de celle que son père appe-
lait assez ironiquement «Monsieur de Saint-Ecritoire» fut néan-
moins un texte apparemment tout intime: Mon journal, qui relate
une dizaine de journées de l'été 1785. Ce sont les derniers temps
d'un certain bonheur domestique avant le mariage prévu avec Eric
Magnus de Staël qui ne promet pas grand-chose de bon: «C'est un
homme parfaitement honnête, incapable de dire ni de faire une
sottise, mais stérile et sans ressort; il ne peut rendre malheureuse
que parce qu'il n'ajoutera pas au bonheur et non parce qu'il le
troublera », mais pourtant, «c'est le seul parti qui me convienne.»
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L'ÉCRITURE DU MOI AU MILIEU DU MONDE

On est loin des effusions amoureuses que Germaine aura l'occa- sion d'exprimer plus d'une fois dans sa vie et que les personnages de ses fictions incarnent à leur tour dans ce tumultueux mélange de félicité et de douleur propre aux grandes passions, Les pages de ce journal disent principalement la force du sentiment qui liait, dans le foyer Necker, le père et la fille, sous l'œil sévère de la mère, Mais elles sont plus éloquentes encore en ce qui concerne le rapport qu'elles révèlent, entre lajeune femme qui tient la plume et l'activité d'écriture orientée sur soi-même. Ce rapport s'avère extraordinairement ambigu. Germaine de Staël remplit les feuillets de son journal intime comme une élève très douée et très appliquée qui effectue des exercices de style. La phrase est travaillée, soumise aux rigueurs d'une rhétorique fort bien maîtrisée. L'expression qui, dans l'intimité du journal, pour- rait se déployer en toute liberté, au gré de la spontanéité et de la fantaisie (deux qualités dont Germaine était si richement dotée), s'avance en réalité sous la parure guindée de l'éloquence, forma- tée, contrainte. Et pour qui ce journal? D'un côté, son auteur ne fit jamais rien pour le publier, mais de l'autre, au lieu de le garder dans son jardin secret, elle finit par l'offrir en cadeau à son ami Mathieu de Montmorency. Et que dire de la première page du cahier qui désigne explicitement le réel destinataire du texte, dans une formule qui est à la fois une invitation et une interdiction de lecture: «Tourne le feuillet, papa, si tu l'oses, après avoir lu cette épigraphe [une citation de Necker]; ah! je t'ai placé si près de mon cœur que tu ne dois pas envier ce petit degré d'intimité de plus que je conserve avec moi-même»? Un pas en avant vers le premier de tous les hommes, un pas en arrière pour se réfugier en soi-même. Les lignes qui suivent prolongent ce curieux ballet, mais cette fois, c'est l'écriture de l'intime qui est visée. Elle est une puissante tentation qui entraîne une femme lucide et pleine- ment consciente du défaut irrémédiable de l'exercice qu'elle est en train d'accomplir: «Je voulais faire entièrement le journal de mon cœur, j'en ai déchiré quelques feuillets; il est des mouve- ments qui perdent de leur naturel dès qu'on s'en souvient, dès qu'on songe qu'on s'en souviendra. » En d'autres termes: entre le vécu au fond du cœur et le témoignage, l'écriture instaure inévi-

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LE GROUPE DE COPPET

tablement une distance qui l'empêche de dire toute l'intensité de l'expérience. Le sujet qui est conscient de cela devrait à tout jamais renoncer à cet exercice stérilisant: «Malheur à celui qui peut tout exprimer, malheur à celui qui peut supporter la lecture de ses sentiments affaiblis. » On s'étonne qu'après cette ouverture en forme de condamnation au silence, le texte puisse se poursui- vre sous la forme la plus régulière; mais on n'est pas surpris du fait que Mme de Staël n'ait pas prolongé cette expérience au-delà de quelques semaines et qu'elle se soit tenue dès lors à n'évoquer sa vie privée qu'au milieu des événements publics ou à en proje- ter les motifs dans l'univers de la fiction.

L'UN DES JOURNAUX INTIMES LES PLUS ÉTONNANTS DE L'HISTOIRE LITTÉRAIRE

Benjamin Constant ne fut pas moins dubitatif au sujet de l'écriture intime, mais il fut beaucoup plus acharné à en mesurer toutes les contradictions et les tensions. C'est ce qui nous vaut, notamment, de pouvoir lire, dans ses Journaux intimes, l'un des textes les plus étonnants que toute l'histoire de la littérature ait donnés dans ce registre. Tenus très régulièrement au cours des années 1804-1807 et 1811-1816, ces journaux ont été maintenus par Constant dans le secret le plus rigoureux. Ce n'est qu'en 1887 que le public en apprit l'existence, soit à la veille de ces années où la littérature intime européenne allait connaître une foisonnante renaissance. Ecrites près d'un siècle plus tôt, les notations quotidiennes de Constant révélaient alors une densité, une inventivité formelle, une puissance d'expression exception- nelles. Tiraillé par des élans et des sentiments toujours contra- dictoires, l'auteur d'Adolphe avait commencé à tenir systémati- quement l'inventaire de ses activités, comme si la rigueur du calendrier et la discipline d'une écriture quotidienne pouvaient lui procurer cet ordre, cette régularité qu'il poursuivait en vain dans ses projets, ses idées et sa vie affective. Les pages de ces journaux traduisent tout à la fois la puissance de cet effort et le caractère largement illusoire de son but.

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L'ÉCRITURE DU MOI AU MILIEU DU MONDE

On y trouve, au jour le jour, le registre des lectures, des rencontres, des lettres écrites et reçues. Mais, sans cesse, la plume s'arrache au laconisme desséchant de l'inventaire, pour prendre le large. Ce sont principalement trois ordres de choses qui l'y poussent irrésistiblement: l'immense projet d'ouvrage sur la religion qui mettra près de quarante ans à prendre forme et que chaque nouvelle lecture, chaque discussion, chaque occa- sion de reprendre le travail suffit à remettre fondamentalement en cause; les rencontres, les discussions, les nouvelles du monde et les lectures de toutes sortes qui suscitent des jugements souvent très acérés et des réflexions toujours fulgurantes; la vie sentimentale secouée par la conjonction des attentes inconcilia- bles, des rêves confus et des désirs incertains, dans une agitation permanente qui inspire des constats et des analyses où s'expri- ment à la fois la sévérité la plus vive envers soi-même, l'intran- sigeance du regard porté sur les autres et la douleur profonde du sujet désemparé. Ce sont alors de véritables morceaux d'éloquence qui jaillis- sent tout droit de l'encrier, comme s'ils avaient été élaborés avec le plus grand souci d'un public à conquérir, comme si le talent de l'écrivain était toujours prêt à s'exprimer, même dans l'intimité du soliloque le plus secret. La rhétorique, la pression de l'effet qu'il faut produire quand on prend la parole, le besoin de donner aux idées une forme propre à leur conférer toute leur consis- tance, bref, tout le conditionnement public de l'expression touche le discours privatif du diariste. Celui-ci est pourtant bien conscient de ce paradoxe, puisqu'il se met lui-même en garde en disant: «N'écrivons pas pour nous comme pour le public.» Mais tout à côté de ces passages élaborés qui, dans la muraille de la solitude, s'ouvrent comme des fenêtres sur le monde des autres, sont alignées les notations les plus désinvoltes et les plus sibyllines, des raccourcis difficiles à comprendre et finalement, pour faire encore plus bref et plus personnel, un code chiffré dont la clé nous est miraculeusement parvenue et qui permet de désigner les thèmes les plus récurrents, depuis 1 (<<signifie jouis-

avec

quelques ennemis»). Enfin, comme pour finir de persuader ceux

sance physique» ) jusqu'à 17 (<<désirs de raccommodement

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LE GROUPE DE COPPET qui ne seraient pas convaincus du caractère extraordinaire de cette variété
LE GROUPE DE COPPET
qui ne seraient pas convaincus du caractère extraordinaire de
cette variété de formes, voici que Constant décidera d'écrire
toute une partie de son journal en français, mais en utilisant les
caractères grecs pour soustraire irrémédiablement son texte aux
éventuels regards indiscrets de ses domestiques et sans doute
aussi pour s'amuser, en se rappelant sûrement cette scène de son
enfance qu'il décrira si savoureusement dans Ma vie: «[mon
gouverneur] avait eu une idée assez ingénieuse, c'était de me
faire inventer le grec pour me l'apprendre. C'est-à-dire qu'il me
proposa de nous faire à nous deux une langue qui ne serait
connue que de nous. [
] Nous formâmes d'abord un alphabet
où il introduisit les lettres grecques, puis nous commençâmes un
dictionnaire dans lequel chaque mot français était traduit par un
mot grec. Tout cela se gravait merveilleusement dans ma tête
parce que je m'en croyais l'inventeur. »
L'écriture intime de Constant est aussi très révélatrice de la
complexité psychologique du personnage ainsi que de la variété
de son œuvre. Car les Journaux intimes peuvent être considérés
à la fois comme un autoportrait lavé au décapant et comme une
sorte de laboratoire où l'on voit les idées émerger et prendre
forme, les sentiments s'éveiller et chercher leur expression la
plus adéquate, une méthode de travail se mettre difficilement en
place. Des grands traités aux fictions plus ou moins autobiogra-
phiques (Adolphe, Cécile, Amélie et Germaine et Ma vie), tout
est là, dans une gestation confuse et douloureuse où n'a pas
cours la distinction entre les modèles d'expression, les genres de
discours et les types de textes. C'est un témoignage de toute
première valeur qui documente les étapes successives du travail
de l'écrivain, depuis l'immédiateté des sensations et des expé-
riences jusqu'à la mise en forme des idées.
L'ÉCRITURE DU VOYAGE
Parmi les formes possibles de l'écriture du moi, la relation de
voyage mérite un détour particulier du fait de l'importance
qu'elle revêt dans la production des auteurs de Coppet. Nous
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L'ÉCRITURE DU MOI AU MILIEU DU MONDE

avions abandonné Mme de Staël renonçant définitivement, dès l'âge de dix-neuf ans, à la tenue régulière d'un journal intime. Nous la retrouvons en voyage, plus particulièrement sur les routes de l'Allemagne qu'elle parcourut en 1803-1804 le carnet à la main, prenant une multitude de notes qu'elle exploitera plus tard en rédigeant De l'Allemagne. Elle fit de même lors de son périple en Italie, en 1805, qui allait lui inspirer Corinne, puis en Autriche, en 1808, comme lors de l'expédition forcée de 1812 à travers toute l'Europe, jusqu'à Londres, en passant par Vienne, Moscou et Stockholm, racontée dans Dix années d'exil. Ces exemples montrent qu'il y a toujours un lien entre l'expérience du monde réel et l'expression des idées ou la création d'univers fictionnels et que l'écriture du moi est justement appelée à dire explicitement ce lien. Dans cette perspective, voyager n'est plus seulement, comme pour beaucoup d'Européens du 18 e siècle, une pratique servant à parfaire son éducation ou à remplir les obligations mondaines d'un rang qu'il faut tenir. Le modèle du Grand Tour n'est plus exactement d'actualité, parce que le sujet voyageant a pris désormais autant d'importance, dans les relations écrites, que le voyage lui-même. Bonstetten exprime très bien cela quand il affirme: «Ce n'est pas seulement parce qu'on aperçoit des objets nouveaux que les voyages sont utiles; ils le sont parce qu'ils nous renouvellent nous-mêmes, en nous faisant sortir de toutes nos habitudes.» Les auteurs de Coppet n'ont certes pas inventé une nouvelle manière de voyager, mais ils ont largement contribué à documenter le renouvellement des pratiques qu'on observe, en matière de déplacements dans le monde, à cette époque de transition entre le temps des Philosophes qui se mouvaient protégés par la carapace de leurs certitudes et celui des spleenétiques promenant leur âme tourmentée de Paris à Venise, de Rome à Spa ou par les déserts anciennement civilisés de l'Egypte. Quelques-uns (Prosper de Barante, John Rocca -le dernier époux de Mme de Staël -, Gérando) avaient suivi les convois de la Grande Armée jusqu'en Pologne, en Espagne ou en Italie, d'autres avaient accompagné leurs élèves dans les Alpes ou rempli la voiture de Mme de Staël, leur amie ou leur

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LE GROUPE DE COPPET

mère (Schlegel, Constant, Sismondi, Auguste et Albertine de Staël). Certains répondirent à l'invitation flatteuse de différents princes (Jean de Müller), tandis qu'une autre cherchait à satis- faire sa curiosité et son besoin inassouvi de changement (Friederike Brun). Il y eut aussi des agronomes en quête de nouveaux espaces et d'observations instructives (Lullin de Châteauvieux), des esprits passionnés aussi bien par l'histoire de la terre inscrite dans le relief et les sols que par les lieux favoris des grands auteurs classiques (Bonstetten), des voyageurs en chambre qui s'abreuvaient de relations de voyage pour nourrir leur propre pensée sur l'homme et les fondements de la culture (Gérando encore, Benjamin Constant et presque tous les autres), des explorateurs partis à la découverte des lointains (Alexander

von Humboldt) ou des marchands poussés sur les anciennes routes des caravanes (Charles de Constant, dit le Chinois). Et ces différents rôles ne sont pas fixes, plusieurs de ces individus en ayant tenu plusieurs tour à tour. L'exil, le besoin ou la nécessité de fuir, la fidélité en amitié, le devoir, la curiosité, le mal-être, la soif de savoir, l'ambition, l'aventure, l'appât du gain: toutes les motivations se confondent pour justifier ces innombrables péri- pies; et toutes (ou presque) relèvent des tensions intérieures du sujet qui cherche, en voyageant, à les apaiser. La nouveauté n'est sans doute pas dans ce constat, mais dans le fait que les comptes rendus de tels voyages reflètent partout la prééminence de cette subjectivité qui s'avère plus souvent impa- tiente et douloureuse qu'hardiment conquérante. Les textes n'en sont que plus saisissants, comme ces lignes de Friederike Brun

Coppet, qu'on se contentera de citer

pour unique exemple: «Nous mourions de chaud dans notre

petite barque couverte seulement d'un léger toit en lin, à cause

]; alors, du côté du Levant, une écharpe aurore

relatives à son voyage à

de la rosée [

pâle vint border l'horizon et les sommets dentelés du Pays d'Enhaut. Ormont et le Valais se détachaient en bleu sombre sur la douce lumière, les flancs des Alpes savoyardes s'élevaient au- dessus du lac, pareils à des chœurs de fantômes à moitié visibles,

à moitié dissimulés dans la senteur matinale. Nous abordâmes vers les quatre heures à Coppet où les pêcheurs venaient de

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L'ÉCRITURE DU MOI AU MILIEU DU MONDE

sortir pour la prise matinale et tout, en dehors d'eux, dormait encore. J'allai me coucher dans l'hospitalière maison Necker où le vieux et fidèle portier nous attendait. Mais je ne dormis point:

la lune et les étoiles, avec la gracieuse Aurore, illuminaient mon sentiment intérieur. »

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8

LES IDÉES: L'HÉRITAGE DES LUMIÈRES

C'est un phénomène bien connu de l'histoire des idées:

chaque génération aime se montrer critique envers celle qui l'a précédée; Coppet n'échappe évidemment pas à cette règle et, si ses membres acceptent l'héritage des Lumières, c'est «sous bénéfice d'inventaire», selon le mot de Roland Mortier. Il faut dire aussi que la Révolution accentuait naturellement cette distance; le point de vue sur la pensée du Ise siècle dépend étroi- tement de l'interprétation que l'on fait de cet événement et des liens qu'on lui suppose avec l'époque précédente. A ce propos, le Groupe de Coppet adopte une position intermédiaire. D'un côté, il refuse d'admettre un lien direct entre philosophie et violences révolutionnaires; il se démarque sans ambiguïté des réactionnai- res et des thèses de l'abbé Barruel, qui ne voyaient dans la Révolution qu'un complot des francs-maçons et des libres- penseurs. Mais, de l'autre, on estime à Coppet que tous les aspects positifs de 1789 (l'abolition des privilèges, l'égalité devant la loi, l'élaboration d'une constitution) doivent être portés à l'actif non seulement des acteurs du moment, mais aussi de toute la pensée réformiste du Ise siècle, dont ceux-ci s'inspi- raient. Une chose est sûre, c'est que leur appréciation du siècle des Lumières n'est jamais neutre, mais toujours polémique.

UNE FIDÉLITÉ CRITIQUE:

LA LIBERTÉ QUE LA RÉVOLUTION N'A PAS SU RÉALISER

Le prisme du temps présent est passablement déformant, mais il l' est pour chaque époque et pour tout le monde. Tout bien

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LES IDÉES: L'HÉRITAGE DES LUMIÈRES

considéré, le Groupe de Coppet a su éviter des interprétations trop tendancieuses, Après la chute de Robespierre, Mme de Staël et Benjamin Constant militent en faveur de la république, sachant qu'un retour à la monarchie aurait été, à ce moment-là du moins, aussi catastrophique que la Terreur, Tout mouvement réactionnaire est à leurs yeux une grave erreur et, loin d'accuser les Lumières du dérapage de 1793, ils prétendent que c'est l' ab- sence de Lumières qui provoque les catastrophes: «On croit toujours que ce sont les lumières qui font le mal, et l'on veut le réparer en faisant rétrograder la raison. Le mal des lumières ne peut se corriger qu'en acquérant plus de lumières encore» (De la littérature). Aussi préconisent-ils de persévérer dans la voie que la philosophie avait tracée, d'encourager la discussion, de favo- riser l'esprit d'examen, de laisser l' écrivain parfaitement libre de s'exprimer, Ils affichent une confiance totale dans ce commerce des idées, où la vérité - pensent-ils un peu naïvement peut-être - finit toujours par triompher des erreurs, Ce qu'ils espèrent - en vain - des institutions nouvelles, c'est qu'elles libèrent l'écrivain de toute entrave; la censure avait obligé les philosophes à déguiser leurs opinions (pensons aux stratagèmes de l'Encyclopédie) et c'est cette absence de liberté qui est responsable des erreurs ou des exagérations de leur pensée. Le lien le plus caractéristique entre les Lumières et Coppet, c'est la revendication d'un «sacre de l'écrivain» c'est-à-dire d'un rôle social éminent dévolu à l'intellectuel, pour autant qu'il ne soit ni clerc ni bouffon, mais totalement indépendant. Les Lumières ont promis une liberté que la Révolution n'a pas pu ou pas su réali- ser: toute la question revient à établir cette liberté sur d'autres bases, afin qu'elle ne puisse plus être ni galvaudée ni supprimée. Nés pour la plupart dans les années 1760, Mme de Staël et ses amis ont donc reçu toute leur éducation, toutes leurs idées, tous leurs référents, au moment où la pensée des Lumières attei- gnait sans doute son apogée. Ce constat évident justifie qu'on ne s'étende pas sur l'immensité et la diversité de cette filiation naturelle. Il vaut mieux aborder ce qui les sépare de leurs illus- tres devanciers, par quelques aspects. Coppet prend ses distances avec le cosmopolitisme des

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LE GROUPE DE COPPET

philosophes, dans la mesure où ceux-ci ne faisaient qu'exporter la culture française. Voltaire est bien allé à Postdam et Diderot en Russie, mais il ne s'agissait pas pour eux de s'abreuver à d'autres sources que celles qu'ils représentaient eux-mêmes. Au contraire, les membres du Groupe de Coppet sillonnent l'Europe, dans le but d'y trouver ce qui pourrait enrichir ou régé- nérer une pensée qui s'essouffle. Ses membres ne sont pas les commis-voyageurs d'une littérature triomphante; d'ailleurs, ils ne sont de loin pas tous issus de la culture française. Conscients d'une certaine décadence due à la Révolution, ils ont une atti- tude plus humble, optant pour l'échange des idées plutôt que pour l'hégémonie culturelle d'une seule nation. Cette tendance s'accentue bien sûr du fait de l'exil, qui contraint Mme de Staël et ses amis à se tourner vers une autre Europe que celle qui est dominée par la France. Ces différents contacts, l'apport enri- chissant des amis non français, leur font découvrir les Lumières à l'échelle européenne et leur feront apprécier de bonne heure les nouvelles tendances esthétiques du romantisme qui nais- saient en Allemagne et en Angleterre. Le décentrement accentue un décalage, dont ils avaient déjà conscience grâce à la Révolution; mais la distanciation n'est plus seulement chrono- logique, elle devient culturelle. La continuité nécessaire avec le siècle précédent ne peut pas être acceptée telle quelle, dès lors qu'un regard extérieur devient critique, précisément parce qu'il se diversifie.

CONTRE LE MATÉRIALISME ET L'UTILITARISME DES LUMIÈRES

Le clivage principal se situe autour de la religion. On a peut- être exagéré, à Coppet, le côté matérialiste et irréligieux des Lumières. Certes, on admettait que la lutte contre la superstition était indispensable, mais on estimait que les révolutionnaires avaient poussé trop loin cet idéal en portant atteinte au sanc- tuaire intime de l'homme, sa conscience, qui aurait dû rester sacrée. Mme de Staël est demeurée toujours fidèle à la religion

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LES IDÉES: L'HÉRITAGE DES LUMIÈRES

de ses parents (son grand-père maternel était pasteur). Son protestantisme l'invite à penser qu'une foi, à laquelle on adhère librement, ne peut jamais être l'expression d'un obscurantisme; pour elle, raison et croyance ne sont pas antinomiques; elle voit dans la Réforme une des phases du progrès de l'esprit humain. Benjamin Constant, d'abord très attiré par la critique féroce de certains philosophes, consacre sa vie entière à étudier la ques- tion religieuse dans une perspective de plus en plus opposée aux Lumières. Mme de Staël et lui estiment que l'absence de reli- gion est une des voies les plus sûres pour conduire au despo- tisme: «De nos jours, écrit Mme de Staël en 1800, si le pouvoir absolu d'un seul s'établissait en France, il nous manquerait ce recours à des idées majestueuses, à des idées qui, planant sur l'espèce humaine tout entière, consolaient des hasards du sort; et la raison philosophique opposerait moins de digues à la tyran- nie, que l'indomptable croyance, l'intrépide dévouement de l'enthousiasme religieux» (De la littérature). Le Groupe de Coppet participe sans doute de ce retour du religieux, qui carac- térise la période post-thermidorienne et surtout consulaire. Mais ce n'est jamais dans un esprit rétrograde; ainsi, par exemple, ses membres se méfient beaucoup des conséquences du Concordat, le traité de 1801 entre Bonaparte et Pie VII, soit parce que le Premier consul n'y voit qu'un moyen hypocrite de rallier une partie de l'opinion, soit parce que cette mesure risque de réveiller une certaine forme de superstition et d'éloigner les acquis des Lumières. Une autre erreur, que le Groupe de Coppet impute au l8 e siècle, c'est la substitution de 1'« intérêt bien entendu» et de l'utilitarisme à la morale religieuse. Selon cette doctrine, la recherche du bonheur se fait en appréciant le degré de peines ou de jouissances, que chacun peut expérimenter dans ses actions. La raison humaine, par le calcul, permet de se passer de toute autorité transcendante; l'homme gagne de ce fait en autonomie; il lui suffit de se fier à son jugement, qui lui enseignera de façon sûre quel comportement adopter, pour favoriser son bien-être sans nuire au reste de la société. L'utilitarisme doit aussi beau- coup à la philosophie anglaise; au début du 1g e siècle, Jeremy

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LE GROUPE DE COPPET Bentham lui donne une nouvelle vigueur. Le succès de ces idées
LE GROUPE DE COPPET
Bentham lui donne une nouvelle vigueur. Le succès de ces idées
apparaît d'autant plus dangereux à Mme de Staël et à ses amis
que la mentalité de l'époque en accentue les effets: les lende-
mains de révolutions violentes sont en général propices au déve-
loppement de l'égoïsme le plus étroit; on risque alors de ne
rechercher que la satisfaction de ses besoins matériels; toute
pensée généreuse qui reposerait sur l'abnégation de ses intérêts,
deviendrait «immorale ». Constant propose ironiquement: «Le
moyen le plus sûr d'attacher les hommes à la vertu dans ce siècle
spéculateur, serait bien sans doute de la leur présenter comme un
objet de spéculation; mais elle est un trop grand bien par elle-
même, pour que ce ne fût pas l'avilir que de la faire servir à la
recherche des autres biens. Vous n'auriez alors que des agioteurs
de vertu, toujours prêts à la quitter pour le vice quand ils trouve-
raient mieux leur compte à trafiquer de celui-ci.» (compte rendu
de Delphine).
Le Groupe de Coppet voit le danger que représentent de
pareils principes et tente de les combattre, en préconisant d'au-
tres valeurs: la conscience individuelle, l'esprit de sacrifice et
l'enthousiasme. Si la morale repose sur le calcul, plutôt que sur
une notion du devoir, ancrée au plus profond de la conscience, il
n'y a plus rien de stable dans la société; ce qui est utile un jour
ne l'est plus le lendemain et ces changements continuels perver-
tissent la morale qui ne peut pas reposer sur l'aléatoire et le
circonstanciel. Pour réfuter Bentham, Constant oppose le droit à
l'utilité: «Dites à un homme: vous avez le droit ne n'être pas
mis à mort ou dépouillé arbitrairement; vous lui donnez un bien
autre sentiment de sécurité et de garantie, que si vous lui dites:
il n'est pas utile que vous soyez mis à mort ou dépouillé arbi-
trairement. [
]
En parlant du droit, vous présentez une idée
indépendante de tout calcul. En parlant de l'utilité, vous semblez
inviter à remettre la chose en question, en la soumettant à une
vérification nouvelle.» (Principes de politique). Sur l'utilita-
risme le groupe n'est pas unanime dans sa critique. Sismondi, le
seul économiste parmi ses membres, a été plus influencé que les
autres par les idées de Bentham, peut-être pour la raison qu'il
comptait parmi ses amis le Genevois Etienne Dumont, traduc-
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LES IDÉES: L'HÉRITAGE DES LUMIÈRES

teur du penseur anglais, Le mérite que Sismondi voit dans la philosophie utilitariste, c'est qu'elle vise le bonheur de tous; or, dès le début de la Restauration, le libéralisme politique et écono- mique a prouvé qu'il ne favorise qu'une portion restreinte de la société et que de nombreux laissés-pour-compte souffrent sans pouvoir espérer une amélioration de leur sort.

RELECTURE DU SENSUALISME DE LOCKE À CONDILLAC

La position du groupe est plus nuancée envers l'héritage sensualiste, provenant de Locke à travers Condillac. Quelle est l'origine des idées chez l'homme? Le sensualisme la fait remon- ter aux sensations, d'où le nom un peu équivoque de cette théorie (il vaudrait mieux parler de sensationnisme ou sensorialisme). Toute connaissance provient des sens; les informations qu'ils transmettent à notre entendement (qui est dépourvu à l'origine de toute idée innée) se combinent jusqu'à former notre savoir. Ainsi, seule l'expérience permet d'acquérir la somme de nos connais- sances. Rien n'est donc acquis d'avance. Cet empirisme a laissé quelques traces dans les écrits du Groupe de Coppet; on le voit encore clairement, par exemple, dans De la perfectibilité de l'espèce humaine de Constant. Prosper de Barante en fait une critique détaillée dans son Tableau de la littérature française au XVIIIe siècle. Mais le contact avec l'idéalisme allemand, entre autres, tempère l'influence de cette théorie. Son avantage était de donner l'apparence d'une rigueur scientifique à certaines démonstrations; son inconvénient majeur, comme pour l'utilita- risme, était de priver la conscience d'une force intérieure, puisque le sensualisme interdit toute connaissance innée. Or le Groupe de Coppet revendique, pour la personne humaine, un sanctuaire inviolable, qui soit la source et non le réceptacle des idées. Chez Mme de Staël, on voit bien comment le sensualisme est à la fois accepté et complété: «[Condillac] explique la nature humaine, comme une science positive, d'une manière nette, rapide, et, sous quelques rapports, incontestable; car si l'on ne sentait en soi ni des croyances natives du cœur, ni une cons-

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LE GROUPE DE COPPET

cience indépendante de l'expérience, ni un esprit créateur, dans

toute la force de ce terme, on pourrait assez se contenter de cette

] Je n'ai jamais nié

qu'il ne faille [l'expérience et l'observation] pour se mêler des

intérêts de ce monde; mais c'est dans la conscience de l' homme que doit être le principe idéal d'une conduite extérieurement dirigée par de sages calculs.» (De l'Allemagne). Comme aupa- ravant à propos de la raison et de la religion, on retrouve cette même volonté de ne pas exclure, mais de combiner les valeurs, tout en les distinguant. Celui qui a prolongé le plus la critique du sensualisme et développé beaucoup les travaux de psychologie cognitive, c'est Charles-Victor de Bonstetten, dans ses Recherches sur la nature

et les lois de l'imagination (1807), ses Etudes sur l'homme ou recherches sur les facultés de sentir et de penser (1821), enfin son Essai analytique sur le phénomène de la sensation (1828).

Pour lui, l'âme humaine ne peut pas être aussi facilement déchif- frée que ne le croient certains philosophes de ce temps, notam- ment dans le groupe dit des Idéologues; il existe au tréfonds de nous des zones d'ombre et des abîmes mystérieux peu accessi- bles à la science. Sa conception est diamétralement opposée à l'idée d'une perception de la réalité extérieure par les sens; la réalité, pour lui, se situe à l'intérieur de notre moi, ce qui nous vient des sens n'étant qu'illusion. Son intention est d'éviter une approche trop «mécaniciste» de l'homme vu comme un auto- mate réagissant à des stimuli externes. Loin de mépriser l'imagi- nation, comme le fait toute une tradition philosophique jusqu'aux Lumières, Bonstetten en fait une faculté créatrice, opposée à l'intelligence et différente de la mémoire. Les critiques de l'irréligion, de l'utilitarisme et du sensua- lisme forment un ensemble indissociable pour Mme de Staël et ses amis. Leur morale repose sur une série de valeurs qu'on peut regrouper sous le terme d'« enthousiasme»; ils emploient beau- coup cette notion et ils l'opposent à l'esprit de leur temps, dénué de tout envol, de toute générosité, de toute abnégation. Un peu vite, sans doute, ils attribuent cette mentalité desséchante à la réception des Lumières par la Révolution. Mais leur reproche

définition mécanique de l'âme humaine. [

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LES IDÉES: L'HÉRITAGE DES LUMIÈRES

atteint aussi tous ceux, révolutionnaires et réactionnaires, qui, par conformisme et paresse, se laissent entraîner sans résister par les sirènes du bonapartisme. Une certaine philosophie mal digérée a distendu les ressorts intimes de l'être, qui ne trouve plus l'énergie nécessaire pour lutter contre le despotisme, Voilà la vraie raison des coups de griffe, parfois injustes, qui sont donnés à la pensée des Lumières. Avec beaucoup d'éloquence, Mme de Staël définit l'enthousiasme à la fin de son livre De l'Allemagne, en rappelant au passage son étymologie (Dieu en nous): «C'est l'amour du beau, l'élévation de l'âme, la jouis- sance du dévouement, réunis dans un même sentiment qui a de

] Tout ce qui nous porte à sacrifier

la grandeur et du calme. [

notre propre bien-être ou notre propre vie est presque toujours de l'enthousiasme: car le droit chemin de la raison égoïste doit être de se prendre soi-même pour but de tous ses efforts, et de n'estimer dans ce monde que la santé, l'argent et le pouvoir.»

POUR UN NOUVEAU MODÈLE DE SOCIABILITÉ:

LA VIE DE SALON SANS LA FRIVOLITÉ

Nous avons pu voir que la conversation était un des charis- mes les plus remarquables de Coppet. Sa pratique permet aussi de percevoir une autre tonalité de la distance instaurée par rapport à la culture des Lumières. Le goût de Mme de Staël pour la vie de salon et le talent extraordinaire qu'elle y manifestait la prédisposait pour prolonger cet ancien modèle de sociabilité des élites. C'est bien ce qu'elle et ses amis ont fait, mais en dénon- çant tous les graves défauts de ce modèle: l'ignorance, la frivo- lité, la moquerie, l'oisiveté. Le personnage du comte d'Erfeuil, dans Corinne, est le type même de la légèreté française; juste ce qu'il faut d'esprit et de conversation pour faire bonne conte- nance dans un salon, mais pour le reste, rien de véritablement pensé ni senti. «On eut dit, à l'entendre, que le seul entretien

convenable pour un homme de goût, c'était [

] le commérage

de la bonne compagnie.» A l'inverse, prenons l'exemple de Julie Talma, capable de traiter les «grands sujets» avec «la

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LE GROUPE DE COPPET

gaieté la plus piquante, la plaisanterie la plus légère », mais sans jamais blesser par ces «coups de fusils qu'on tire sur les idées

des autres et qui les abattent. [

fallait dire, et l'on s'apercevait avec elle, que la justesse des idées est aussi nécessaire à la plaisanterie, qu'elle peut l'être à la raison» (Lettre sur Julie). On retrouve une fois de plus, dans le beau portrait que Constant brosse de son amie, une volonté de concilier ce que d'autres séparent: la conversation doit être à la fois plaisante dans la forme et sérieuse quant au fond. Le bel esprit qui ne cherche qu'à ridiculiser son commensal ne produit que du vide et meuble le silence par de vaines paroles. C'est précisément ce genre de société insipide, que le pouvoir napo- léonien tolère ou encourage, puisque la superficialité du ton le garantit de toute critique. La sociabilité de Mme de Staël est plus exigeante, même si elle n'exclut pas l'amusement, bien au contraire. C'est pourquoi Bonaparte la trouve si dangereuse. Le salon de Mme de Staël à Paris menace de tourner en foyer de résistance intellectuelle, par le seul fait qu'elle en bannirait toute frivolité; il n'est pas nécessaire que Mme de Staël complote réellement, avec le général Malet ou avec Bernadotte; sa puis- sance c'est son talent et sa capacité à réveiller les esprits que Napoléon voudrait endormis. «Si je la laissais venir à Paris, dit- il à Auguste de Staël venu plaider pour sa mère, elle me perdrait tous ces gens qui m'entourent.» Les défauts de la pensée du 18 e siècle sont dénoncés seule- ment dans la mesure où ceux-ci paraissent resurgir dans les mentalités du présent. L'histoire récente doit inciter à choisir entre le positif et le négatif dans l'héritage des Lumières. C'est pourquoi, à Coppet, plusieurs auteurs ont tenté l'exercice diffi- cile d'un bilan du siècle précédent. Aussi les relations que le groupe entretient avec les Idéologues qui sont, parmi les contemporains, les plus fidèles disciples des philosophes, méri- tent qu'on s'y arrête un instant. Dans De la littérature, Mme de Staël consacre un chapitre aux Lumières: Du dix-huitième siècle jusqu'en 1789; mais l'ou- vrage tout entier peut être à juste titre considéré comme le bilan critique du siècle précédent et comme l'acceptation de son héri-

Elle disait toujours ce qu'il

]

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LES IDÉES: L' HÉRITAGE DES LUMIÈRES

tage; l'auteur prend position contre tous ceux qui le rejettent (Fontanes, Fiévée, Chateaubriand). Dans ce chapitre particulier, c'est un enthousiasme progressif pour le 18 e siècle qui ressort magnifiquement. Mme de Staël montre d'abord que la plaisante- rie voltairienne cherche plus à amuser la haute société qu'à dénoncer vraiment ses abus. Mais, grâce en partie à Voltaire, la littérature devient bel et bien une arme et non plus seulement un art gratuit. L'art d'écrire lui-même, poursuit-elle, s'enrichit grâce aux développements de la pensée; les sentiments, comme le prouve le théâtre de Voltaire (Tancrède en particulier), sont rendus avec plus d'émotion et de vérité. La prose de cette époque a également progressé, grâce au développement de la littérature d'idées qui doit servir la société: «Celui qui écrit sans avoir agi ou sans vouloir agir sur la destinée des autres, n'em- preint jamais son style ni ses idées du caractère ni de la puis- sance de la volonté.» Cette éloquence nouvelle est due au fait que la littérature est déjà plus libre au 18 e siècle que sous Louis XIV; alors, «quelle force le talent n'acquerrait-il pas dans un gouvernement où l'esprit serait une véritable puissance? », demande-t-elle au moment où le Consulat vient de limiter la liberté de la presse! Le bilan que dresse Mme de Staël est donc très positif dans ce raccourci, où elle insiste sur ce qui la rappro- che plutôt que sur ce qui l'éloigne des Lumières. En décembre 1804, l'Institut national met au concours le Tableau littéraire de la France du XVIIIe siècle. Très nombreu- ses sont les réponses et c'est seulement en 1810 que le prix peut être enfin remis. Benjamin Constant ébauche un projet en 1807. Dans d'autres notes, qu'il a conservées sous le titre Fragments d'un essai sur la littérature dans ses rapports avec la liberté, il se montre plus critique que Mme de Staël, sur les défauts de style chez les écrivains du 18 e siècle. Il estime qu'ils «ont sacri- fié la perfection à l'effet» et cherché «à frapper fort plutôt que juste»; il ne leur en fait pas trop grief, parce que, malgré cette «décadence prétendue, l'esprit humain a fait de grands progrès dans le dix-huitième siècle ». Là où Mme de Staël associait progrès des idées et amélioration de la prose, Constant pardonne les défauts à cause de la progression de la pensée. Le jeune

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LE GROUPE DE COPPET

Prosper de Barante est le seul du Groupe de Coppet qui ait fina-

lement répondu au concours de l'Institut; il n'obtient pas le prix, mais publie en 1808 son Tableau de la littérature française au XVIIIe siècle, qui a un grand retentissement. De Coppet, Barante retient deux leçons: d'une part, que la littérature témoigne d'une marche nécessaire de l'esprit humain (même s'il est moins «perfectibiliste» que Mme de Staël et Constant), d'autre part, qu'elle est l'expression de toute une société. Pour le reste, son ouvrage, qui se veut impartial, aussi opposé aux ennemis des Lumières qu'à leurs panégyristes exaltés, n'est pas dénué de préjugés tenaces; sans tomber dans la théorie du complot philo- sophique, il voit tout de même les Lumières comme «symptô- mes de la maladie générale» qui frappe la société; elles ont habitué les hommes au «mépris de l'autorité»; les lettres et la

philosophie «usurpèrent un empire universel [

la France» et «sans y tendre vraiment, elles concoururent vers une révolution terrible». Barante souhaite, avec cet ouvrage, que sa réputation lui procure une place (il devient préfet au même moment); il fournit donc une sorte de vulgate syncré- tique, typique de l'opinion dominante sous l'Empire. Mme de Staël, qui avait pourtant une grande affection pour son jeune ami, écrivit de cet ouvrage un compte rendu sévère qui fut refusé par la censure. Elle y critiquait un ton de fausse impar- tialité: «dans la route sublime de la pensée, ne faut-il pas que l'impulsion nous vienne d'un caractère enthousiaste? Ne faut-il pas être partial pour ou contre, louer trop, blâmer trop, enfin posséder en soi-même un mouvement et une volonté assez forte pour le communiquer aux autres?» On ne peut mieux dénoncer cette tendance à rendre la pensée aseptique. Constant réagit un peu dans le même sens en écrivant à Barante: «Nous ne savons pas assez ce que nous voulons. Nous sommes dégoûtés de notre siècle, et pourtant nous sommes de notre siècle. Nous avons senti les inconvénients de la philosophie. D'ailleurs ses ennemis ne valant pas mieux, ou valant moins que ses apôtres, nous crai- gnons de faire cause commune avec ses ennemis.» Le malaise que Constant ressent à la lecture du Tableau dit bien l'ambiguïté du rapport entre Coppet et les Lumières.

] subjuguèrent

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LES IDÉES: L'HÉRITAGE DES LUMIÈRES

LES IDÉOLOGUES, DERNIER CARRÉ DE L'ENCYCLOPÉDIE

Reste encore à examiner rapidement quels ont été les rapports de Coppet avec un autre groupe d'intellectuels de la même époque, qui se présentent volontiers comme le dernier carré de l'Encyclopédie: les Idéologues. On désigne par ce terme ceux qui se réunissent autour de Mme Helvetius à Auteuil, ou dans le salon de Mme de Condorcet. Les veuves des deux célèbres philo- sophes ont à cœur de prolonger l'esprit des Lumières. Ce cénacle est, comme à Coppet, une réunion d'amis; la défense de certains idéaux les rassemble. On y croise entre autres Cabanis, Volney, Garat, Destutt de Tracy, Daunou, La plupart ont été des membres actifs de toutes les assemblées, de la Révolution jusqu'à la Restauration; certains, comme Daunou, furent des législateurs distingués. Du Directoire à l'Empire, ils forment la pépinière d'intellectuels et d'enseignants que l'on trouve à l'Institut (qui remplace l'Académie), à l'Ecole normale, au Collège de France et au Museum. La Décade philosophique est plus ou moins leur organe. Ils se rallient à Bonaparte dans l'idée qu'il peut sauver la république et toutes les valeurs qu'elle comporte; leur disgrâce sera pourtant la récompense offerte par le Premier ConsuL Malgré cela, on ne les compte pas vraiment dans une opposition aussi fière que sera celle de Coppet au temps de l'exil de Mme de StaëL Par ailleurs, jamais ils n'atteindront au succès littéraire de celle-ci, ni à la renommée européenne de son salon. Plusieurs correspondants et amis de la baronne font bonne figure parmi les Idéologues: Suard, Fauriel et Gérando. Parmi les membres de Coppet, Benjamin Constant est celui qui entre- tint les relations les plus étroites avec eux, du moins sous le Directoire; mais Brumaire marque pour lui une césure. Il ne rompt pas alors, mais préfère soutenir Mme de Staël, parce qu'elle souffre plus que les Idéologues des persécutions de Napoléon. La production intellectuelle de l'un et de l'autre groupe est considérable; essayons de résumer, sans trop de nuances, ce qui les différencie le plus. Les Idéologues demeurent, par leur inspiration et par le rayonnement de leur pensée, essentiellement français; Coppet

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LE GROUPE DE COPPET dispose d'un public européen, sa composition est cosmopolite et la palette
LE GROUPE DE COPPET
dispose d'un public européen, sa composition est cosmopolite et
la palette de ses sources est beaucoup plus étendue. La ligne de
démarcation qui les sépare pourrait un peu correspondre à celle
qui distingue les sciences exactes (Idéologues) des sciences
morales ou humaines (Coppet). Ce qui les éloigne les uns des
autres, c'est bien sûr leur héritage respectif des Lumières: à
Coppet, on l'a vu, on ne ménage pas les critiques à propos de
principes que les Idéologues approuvent; en empiristes convain-
cus, ils adhèrent presque sans réserve au sensualisme et à l'utili-
tarisme. De même, ils ne partagent pas la même vision de la reli-
gion: les Idéologues restent attachés à l'idée qu'elle est l'ombre
des lumières. Enfin, Mme de Staël est persuadée que les change-
ments sociaux dus à la Révolution entraîneront une mutation
salutaire de la littérature, qui, selon sa théorie, ne peut pas rester
stationnaire. De leur côté, les Idéologues prônent un retour au
classicisme, dans l'idée que seule une littérature qui a atteint sa
perfection formelle peut convenir à la dignité des institutions
modernes. Les uns comme les autres sont à l'origine du libéra-
lisme moderne, mais celui de Coppet est moins étroit et
empreint de plus d'humanisme que celui des Idéologues. Le
Romantisme et le 1g e siècle en général reconnaissent leur dette
envers Mme de Staël et ses amis, tandis qu'ils négligent les
derniers encyclopédistes jusqu'à les confiner dans un oubli
regrettable. Les Idéologues, par leur zèle rigide, ont peut-être
figé les Lumières, empêchant que ne se prolonge leur rayonne-
ment; Coppet, par son examen critique, réussit à lier raison et
sentiment, classicisme et romantisme. L'un des groupes stérilisa,
l'autre assura l'articulation.
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LA CONTINUITÉ DE L'HISTOIRE ET LA PERFECTIBILITÉ

Héritier des Lumières, contemporain des bouleversements révolutionnaires, le Groupe de Coppet, comme la plupart des intellectuels de cette époque, était naturellement porté à réfléchir sur le sens de l'Histoire. Comment en particulier interpréter la Révolution? Pouvait-on l'inscrire dans une continuité ou ne témoignait-elle pas plutôt d'une rupture? Dans la période de 1789 à 1815, quelle explication historiquement rationnelle pouvait-on présenter de l'empire napoléonien et de la restaura- tion des Bourbons? L'histoire récente semblait en effet militer en faveur d'un éternel recommencement peu propre à enflam- mer les enthousiasmes.

LE PROGRÈS OU L'ÉTERNEL RETOUR

Pendant le l8 e siècle, deux courants de pensée se distinguent:

l'idée optimiste d'un progrès continu s'oppose à celle, plus pessi- miste, d'une inévitable décadence après l'apogée d'une civilisa- tion brillante ou d'un règne exceptionnel. C'est au 1g e siècle surtout, que l'idée de progrès technique et économique triom- phera; présente au siècle précédent, elle ne domine pas complè- tement les esprits. Mais, malgré les doutes et les hésitations (qu'on peut lire chez Voltaire à propos du tremblement de terre de Lisbonne en 1755, ou chez Diderot critiquant l'exploitation coloniale), l'impression générale commence à prévaloir d'une «marche de l'esprit humain », selon l'expression mise en vogue par Fontenelle à la fin du 17 e siècle. La notion d'une progression linéaire remplace de plus en plus une théorie cyclique, qui faisait

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LE GROUPE DE COPPET

alterner des périodes fastes et des moments plus sombres. Cette dernière conception, qui avait dominé jusqu'alors et qui avait encore ses adeptes, n'était pas sans avantage interprétatif; en particulier, elle permettait, mieux que l'autre, d'expliquer le phénomène du Moyen Age, millénaire d'ignorance et de stagna- tion, selon l'idée qu'on s'en faisait depuis la Renaissance et surtout au siècle des Lumières. Elle ne manquera pas de ressurgir au moment de la Révolution, qui était jugée par ses adversaires comme une décadence et un retour à la barbarie. Deux auteurs surtout avaient fortement contribué à lancer cette nouvelle conception d'un progrès continu des arts (c'est-à- dire des techniques) et des sciences: Turgot, en 1750, dans son

Tableau philosophique des progrès successifs de l'esprit humain et son disciple Condorcet, en 1794, dans son Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. Proscrit par la Convention, caché chez des amis, celui-ci avait, juste avant sa mort mystérieuse, lancé comme le chant du cygne cette notion de perfectibilité. Non sans paradoxe, il faisait preuve d'une foi inébranlable dans les facultés d'amélioration de l'homme, au moment où la Terreur apportait plutôt un démenti cinglant à ses théories: «Le résultat [du tableau historique] sera de montrer, par le raisonnement et par les faits, qu'il n'a été marqué aucun terme au perfectionnement des facultés humaines; que la perfec- tibilité de l'homme est réellement indéfinie; que les progrès de

] n'ont d'autre terme que la durée du globe

où la nature nous a jetés. » On ne pouvait être plus optimiste, en regard surtout du contexte dans lequel cette pensée s'élaborait. Condorcet était, en pleine Révolution, le dernier représentant de la lignée des philosophes et des savants, qui avaient placé très haut leur confiance dans la raison; lui-même avait proposé d'ap- pliquer le calcul des probabilités à la politique, pour s'assurer de la justesse et de la parfaite rationalité des suffrages et des votes. L'idée commençait à poindre d'une mathématique ou d'une science sociale rigoureuse et propre à assurer le bonheur des hommes. Publiée par sa veuve après Thermidor, l'Esquisse, qui n'était que l'annonce d'une démonstration plus vaste et plus détaillée, eut un grand succès, mais n'emporta pas la conviction

cette perfectibilité [

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LA CONTINUITÉ DE L'HISTOIRE ET LA PERFECTIBILITÉ

d'une population très accablée par les récents traumatismes poli- tiques. Seuls des Idéologues, comme Volney ou Cabanis, main- tiennent vivante la pensée de Condorcet. Le Groupe de Coppet s'empare alors de cette idée de perfec- tibilité, autour de laquelle s'articule toute la conception de l'Histoire qui s'y développera. Mme de Staël d'abord et Constant ensuite écrivent des pages importantes à ce sujet, mais cette philosophie sous-tend également la réflexion de presque tous les autres écrivains du groupe. La remise en valeur de cette

théorie n'est pas évidente; comme on vient

de le voir, l' opti-

misme n'était pas à l'ordre du jour. De plus, il ne faut pas oublier

l'ombre portée par Rousseau: il avait forgé le néologisme de

perfectibilité dans son Second discours sur l'origine de l'inéga-

lité parmi les hommes (1755) et avait démontré que la propen- sion à se perfectionner avait éloigné l'espèce humaine du bonheur originel et l'avait finalement corrompue. En prenant le contre-pied des Lumières, mais sans nier pour autant cette faculté progressive de l'homme, Rousseau n'avait pas peu contribué à discréditer l'idée. Mme de Staël et Constant, qui connaissent la critique de Rousseau et en mesurent l'importance, se donnent alors la tâche difficile de reprendre la problématique à un moment où elle n'est plus en vogue; cette sorte de réhabili- tation va même contribuer à ternir leur réputation, du moins dans une partie de l'opinion.

MADAME DE STAËL ET LA «QUERELLE DE LA PERFECTIBILITÉ»

Dans De la littérature, qu'elle publie en avril 1800, Mme de Staël affirme non seulement sa confiance dans le perfectionne- ment de l'espèce humaine, mais enrichit encore la question. Elle en applique le principe non plus seulement aux sciences et aux techniques, mais à la littérature qu'il faut comprendre au sens le plus large, comme toute expression de la pensée, non seulement la poésie et le roman, mais aussi la philosophie et, dirions-nous aujourd'hui, les sciences humaines. Condorcet n'était pas allé si

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LE GROUPE DE COPPET

loin. On pensait généralement que l'expression littéraire ne pouvait pas progresser, qu'il y avait des modèles classiques indépassables. Mme de Staël montre que si la forme n'est pas perfectible à l'infini, en revanche, les idées que la littérature produit dépassent à chaque étape celles qui ont eu leur moment de succès. La littérature servirait ainsi de véhicule au progrès. «J'ai distingué avec soin dans mon ouvrage ce qui appartient

aux arts d'imagination, de ce qui a rapport à la philosophie; j'ai dit que ces arts n'étaient point susceptibles d'une perfection indéfinie, tandis que l'on ne pouvait prévoir le terme où s'arrê- terait la pensée.» Il s'agit de la reprise, à un autre niveau, de la fameuse querelle des Anciens et des Modernes, qui avait fait couler beaucoup d'encre à la fin du 17 e siècle. En montrant que

la littérature évolue en fonction de la société qui la conditionne,

Mme de Staël se place résolument dans le camp des nouveaux modernes et, tout en honorant les grandes figures classiques des siècles de Louis XIV et de Voltaire, elle lance un premier mani- feste «romantique»: il ne faut pas contraindre la création litté-

raire par des règles trop fixes, car le goût est tributaire des chan- gements sociaux et historiques. La littérature qui convenait à l'absolutisme ne peut pas être celle que réclame une époque qui

a modifié radicalement les formes politiques de l'Ancien

Régime. Le génie ne peut être que de son temps; le bon goût ne

doit rien à l'imitation stérile des gloires passées, mais se conforme à l'esprit de son époque.

Une autre originalité de Mme de Staël est de faire du Moyen Age une période intéressante en elle-même et qu'on aurait tort

de négliger: «L'invasion des barbares fut sans doute un grand

malheur pour les nations contemporaines de cette révolution; mais les lumières se propagèrent par cet événement même.» Elle montre bien aussi que la Renaissance n'aurait pu jaillir spontanément sans qu'un progrès continu mais caché ne prépare

son avènement: «S'il existe une distance infinie entre les derniers hommes célèbres de l'Antiquité et les premiers, qui, parmi les modernes, se sont illustrés dans la carrière des scien-

ces et des lettres [

] n'est-il pas évident que la raison humaine

a fait des progrès pendant l'intervalle qui sépare la vie de ces

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LA CONTINUITÉ DE L'HISTOIRE ET LA PERFECTIBILITÉ grands hommes? [ ] Des progrès si rapides,
LA CONTINUITÉ DE L'HISTOIRE ET LA PERFECTIBILITÉ
grands hommes? [
] Des progrès si rapides, des succès si éton-
nants peuvent-ils ne se rapporter à rien d'antérieur?» Dans De
la littérature, la réhabilitation du Moyen Age n'est pas encore
très accentuée, mais Mme de Staël et Guillaume Schlegel feront
plus tard de la chevalerie un mythe qui exaltera les valeurs de
courage, de dévouement, de sacrifice et d'énergie, qui sont
primordiales dans la morale des écrivains de Coppet. C'est
précisément le romantisme qui mettra le Moyen Age à la mode;
Mme de Staël et ses amis font figure de précurseurs d'un mouve-
ment qui prendra une ampleur considérable, sous la Restauration
et au-delà. Sismondi et Barante sont des médiévistes avertis,
l'un pour l'Italie et la France, l'autre pour la Bourgogne.
L'ouvrage de Mme de Staël déclenche une «querelle de la
perfectibilité» dans la presse de l'époque (le Mercure de France
et le Journal des Débats). Manifestement, l'opinion dominante a
de la peine à accepter l'idée qu'elle défend. De la littérature et
son présupposé perfectibiliste apparaissent comme une contes-
tation à peine voilée du Consulat qui s'installe; prendre parti
pour le progrès, c'est dire en d'autres termes que la constitution
et les autorités actuelles ne sont qu'une étape et non un aboutis-
sement; c'est prétendre qu'on peut les améliorer, donc qu'elles
ne sont pas parfaites; c'est suggérer une Histoire en mouvement
et valoriser les discussions dont on voudrait précisément se
passer. La perfectibilité s'accorde mal au nouvel ordre moral;
elle ne fait pas bon ménage avec une mise au pas de la société et
une façon expéditive d'en finir avec la Révolution. Jamais Mme
de Staël ni Constant n'ont voulu perpétuer le climat des débats
de la Convention ou du Directoire; eux aussi aspiraient à un
certain repos politique et social; il n'avaient eu de cesse de
«terminer la Révolution ». Toutefois, le retour au calme, dont ils
créditent encore à ce moment le Consulat et Bonaparte, ne signi-
fie pas pour eux la cessation du commerce des idées; ils enten-
dent profiter justement d'une nouvelle ère plus stable pour les
relancer, en faire le tremplin des améliorations futures. Ils récla-
ment donc un droit à la parole, ainsi qu'une liberté totale de
pensée et d'expression; ils craignent ce qu'ils appellent le
silence, la stagnation, l'uniformité, une forme de pensée unique
87

LE GROUPE DE COPPET

comme l'on dirait aujourd'hui. Ces intellectuels entendent jouer leur rôle critique et détestent tout ce qui peut apparaître comme un embrigadement, une soumission de la pensée à la solde d'un pouvoir, aussi efficace et légitime qu'il puisse être. Condorcet était mort et l'air du temps n'est pas près de le ressusciter. Les propos de Mme de Staël sont considérés à la fois comme obsolètes et dangereux; ils ne sont pourtant qu'une invi- tation à ne pas laisser la pensée s'assoupir trop rapidement. En se présentant en outre comme nouvelle Moderne, Mme de Staël va encore à contre-courant. La tendance est nettement en faveur d'un goût classique; les auteurs antiques et ceux du Grand Siècle sont présentés comme des modèles éternels qu'on ne peut que suivre et imiter. Quand «Napoléon percera sous Bonaparte» et qu'une nouvelle monarchie s'annoncera, le parallèle avec Louis XIV deviendra un leitmotiv de la propagande. Arts, litté- rature, spectacles ne devront servir qu'à louer le régime et à le considérer comme un sommet, un peu comme cela s'était passé un bon siècle auparavant; on retourne donc à une conception cyclique de l'Histoire en opposition avec le progressisme affiché par le Groupe de Coppet.

LA PENSÉE HISTORIQUE DE BENJAMIN CONSTANT

Mme de Staël n'interviendra plus sur ce sujet, même si son œuvre en restera pénétrée. C'est Constant qui prendra le relais. Ses relations avec les Idéologues l'avaient sans doute familiarisé avec la pensée de Condorcet. Au tournant du siècle, il avait traduit l' Inquiry Concerning Political Justice de William Godwin, dans lequel l'auteur anglais défendait ardemment le point de vue perfectibiliste. Constant avait puisé encore à d'au- tres sources, comme Mme de Staël du reste, qui cite parmi ses inspirateurs Ferguson et Kant. C'est d'ailleurs une autre origina- lité du groupe, de ne pas s'en tenir aux seules sources de la philosophie française. Ce qui avait beaucoup nourri la réflexion de Constant, c'est d'avoir suivi de près la «querelle de la perfec- tibilité» autour de l'ouvrage de son amie. En plus des lectures et

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LA CONTINUITÉ DE L'HISTOIRE ET LA PERFECTIBILITÉ des discussions, deux projets d'ouvrages le conduisent vers
LA CONTINUITÉ DE L'HISTOIRE ET LA PERFECTIBILITÉ
des discussions, deux projets d'ouvrages le conduisent vers une
vision progressiste de l'Histoire. D'abord une histoire de l'éga-
lité naturelle, dont on a retrouvé différents fragments sous ce
titre évocateur: Du moment actuel et de la destinée de l'espèce
humaine ou histoire abrégée de l'égalité. Ensuite ses recherches
sur les religions, grâce auxquelles il observe que le sentiment
religieux est soumis également aux lois du changement et que
son histoire apporte une preuve supplémentaire de la perfectibi-
lité. En janvier 1805, il propose à Charles de Villers De la
perfectibilité de l'espèce humaine pour la Bibliothèque germa-
nique que ce dernier veut lancer. L'article en question n'a pas
paru, mais, vingt-quatre ans plus tard, en 1829, Constant ressor-
tira ce texte de ses tiroirs pour le publier, avec quelques modifi-
cations, dans ses Mélanges de littérature et de politique. De ce
fait, il prolonge relativement loin dans le 1g e siècle cette problé-
matique qui était déjà en passe d'être abandonnée au tournant du
siècle. Auguste Comte, Marx et le scientisme prendront le relais.
On observe aussi une grande fidélité à ses idées chez Constant
qui, dans deux contextes différents (le début de l'Empire napo-
léonien et la fin de la Restauration), conserve cette conviction
que la perfectibilité est le seul «système» digne d'« expliquer
l'énigme de notre existence individuelle et sociale». Il en fait
une sorte de succédané de la foi religieuse: la perfectibilité,
comme toute la philosophie du progrès, dont elle est voisine, est
une laïcisation du providentialisme. Au lieu que l'humanité soit
conduite par une transcendance qui la dépasse, elle trouve en
elle-même le moteur de sa destinée.
Ce qu'il y a de remarquable, c'est que la perfectibilité
présentée par Constant n'est pas seulement une assurance contre
l'absurde et la désespérance; c'est une opinion ou une représen-
tation à laquelle on a le choix d'adhérer ou non. Mais si on ne le
fait pas, on risque de plonger dans une vision chaotique du deve-
nir humain. Néanmoins, au fil du texte, l'auteur change de tona-
lité et aborde le sujet de manière plus positive. La perfectibilité
n'est plus une simple option entre deux manières de concevoir
l'humanité et même l'univers, mais une réalité objective suscep-
tible d'être démontrée: «Je me propose donc de rechercher s'il
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LE GROUPE DE COPPET

existe dans l'homme une tendance à se perfectionner, quelle est la cause de cette tendance, quelle est sa nature, si elle a des limi- tes ou si elle est illimitée, enfin quels obstacles retardent ou contrarient ses effets» ; et, à la fin du texte: «Nous croyons avoir prouvé par le raisonnement la perfectibilité de l'espèce humaine, et, par les faits, la marche de l'espèce humaine. » Le mécanisme psychosociologique qui explique l'existence d'une perfectibilité naturelle à l'homme réside dans la différence entre les sensations et les idées; alors que les premières sont passagères, les secondes ont une durée. Tout dépend de savoir si l'homme est gouverné par les sensations ou les idées: «si l'em- pire est aux sensations, l'espèce humaine sera stationnaire; si l'empire est aux idées, elle sera progressive»; et l'auteur se promet de «nous convaincre que l'homme se gouverne entière- ment et exclusivement par les idées» et donc que la perfectibi- lité est une faculté inhérente à sa condition. Pour ce faire, il recourt à la notion de sacrifice, très importante dans la pensée de Coppet. Le principe est que l'homme sacrifie toujours la sensa- tion à l'idée, c'est-à-dire préfère supporter «une douleur réelle

dans l'espérance d'un plaisir futur. [

On doit en conclure

qu'il existe dans la nature humaine une disposition qui lui donne perpétuellement la force d'immoler le présent à l'avenir, et par conséquent la sensation à l'idée.» Cette tendance, Constant la considère comme universelle et il la voit agir à l'insu des hommes, même chez les plus soumis en apparence à leurs plai- sirs égoïstes. C'est dans cette capacité de dépassement que rési- dent la force du raisonnement et le germe du perfectionnement:

«La nature de l' homme est tellement disposée au sacrifice, que la sensation présente est presque infailliblement sacrifiée lors- qu'elle est en opposition avec une sensation future, c'est-à-dire avec une idée.» Autrement dit, l'homme est capable de dominer ses passions, sans intervention extérieure (autorité morale ou politique), parce qu'il est doué naturellement d'une raison qui le pousse à cette comparaison entre sensations présentes et futures et qui, par cela seul, l'invite à sacrifier les premières aux secon- des. C'est ce qu'il désigne aussi par «volonté libre» ou «indé- pendance morale» de l' homme, qualités intrinsèques qu'il

]

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LA CONTINUITÉ DE L'HISTOIRE ET LA PERFECTIBILITÉ

faudrait toujours laisser s'épanouir, mais que l'on s'est au contraire ingénié à subjuguer au cours de l'histoire, L'auteur consacre beaucoup de pages à ce raisonnement, qui assure à sa théorie des bases solides (du moins le pensait-il); Constant a emprunté tout cela au sensualisme lockien et condillacien, qui expliquait la génération des idées, et que les Idéologues avaient repris et développé. Mais la notion de sacri- fice, sur laquelle Constant insiste tellement, montre la distance prise par rapport aux Idéologues: alors que ceux-ci défendent une morale utilitariste fondée sur l'intérêt et qui soumet l'homme à ses sensations, le Groupe de Coppet prétend, comme on vient de le voir, que l'individu adopte un comportement moins égoïste, moins terre à terre ou plus sublime. Après avoir ainsi prouvé que «dans la seule faculté du sacri- fice est le germe indestructible de la perfectibilité », Constant distingue la perfectibilité intérieure et celle qui est extérieure. Cette dernière correspond aux découvertes et aux progrès scien- tifiques techniques, sur lesquels il ne s'étend pas trop, Il entend par la première, l'amélioration morale de la condition humaine illustrée, sous sa plume, par l'abolition de l'esclavage. Cette fin de l'esclavage comme modèle de la perfectibilité n'est certaine- ment pas une bonne trouvaille: que faire alors de la traite des Noirs qui en est une forme nouvelle dans le monde moderne? Constant, qui avait lutté en faveur de l'abolitionnisme, évite ce sujet embarrassant pour sa démonstration. A moins qu'il n'es- time que l'esclavage moderne est un de ces pas en arrière dont

humaine est coutumière: «Cette marche de la perfec-

l' histoire

tibilité peut être suspendue, et même l'espèce humaine forcée de rétrograder en apparence; mais elle tend à se replacer au point où elle en était, et elle s'y replace aussitôt que la cause matérielle qui l'en avait éloignée vient à cesser, » L'avancée de l'histoire se fait donc par saccades; Constant ne tombe pas dans une sorte d'irénisme, mais tente d'intégrer dans son système des faits qui pourraient le contredire. Il laisse de côté le cas difficile du Moyen Age, pour lequel il n'avait pas, lui, une grande prédilection. En revanche, l'exemple de la Révolution est une aubaine pour illustrer les accidents de

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LE GROUPE DE COPPET

parcours d'une histoire en progrès: «Ainsi les convulsions de la Révolution française avaient bouleversé les idées et corrompu les hommes; mais aussitôt que ces convulsions ont été apaisées, les hommes sont retournés aux idées de morale qu'ils profes- saient immédiatement avant les secousses qui les avaient égarés; de manière qu'on peut dire que les excès de la Révolution ont perverti des individus, mais non substitué au système de morale qui existait un système de morale moins parfait; et c'est ceci néanmoins qu'il faudrait prouver pour démontrer que l'espèce se détériore. » Sans doute, mais l'auteur ne prouve pas que l'espèce avance, si après les «convulsions» on revient à la morale précédente! Et si cette morale était bonne,

à quoi bon la Révolution? Dans le reste de son œuvre, surtout dans sa philosophie poli- tique, Constant intègre mieux la Révolution dans une perspec- tive évolutionniste qu'il ne le fait dans cette brève citation. De

fait, la perfectibilité demeure le fondement de toute sa pensée. S'il y a révolutions dans l'histoire, c'est pour que les institutions se mettent au niveau des idées; les idées évoluent, mais les insti- tutions ont tendance à se scléroser et à empêcher le développe- ment régulier de l'homme. Le même phénomène s'observe dans l'histoire des religions, où les formes opposent une résistance au mouvement perfectible du sentiment religieux. Ainsi toute révo- lution n'est qu'un rééquilibrage naturel, une façon pour l'his- toire de retrouver le rythme normal de sa marche. «Plus la chose

à détruire est pernicieuse, plus le mal de la révolution est cruel », dit Constant dans De la perfectibilité. Constant, comme Mme de Staël, insiste sur le fait que ce sont les excès de l'Ancien Régime qui sont responsables de ceux de la Terreur. Contrairement aux nostalgiques de l'absolutisme, ils prétendent que les «convul- sions» révolutionnaires n'appartiennent pas à une logique de la Révolution; ce ne sont pas les idées d'égalité et de liberté qui amènent nécessairement la violence; celle-ci n'est due qu'au frein que les privilégiés ont opposé aux réformes réclamées par l'opinion dominante. Contrairement donc à ce que la citation ci- dessus pourrait laisser entendre, Constant est convaincu que la Révolution, dans son ensemble, non seulement n'a pas été un

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LA CONTINUITÉ DE L'HISTOIRE ET LA PERFECTIBILITÉ

recul, mais doit être inscrite comme une phase décisive du progrès humain. Comme Kant l'avait dit dans Qu'est-ce que les Lumières ?, l'opinion de Coppet est que 1789 représente l'éman- cipation du genre humain, qui devient enfin adulte, en se libérant de la double tutelle de l'Eglise et de l'absolutisme. La perfectibilité n'exclut de son schéma ni les erreurs, ni les abus. Ils sont là, pourrait-on dire, pour justifier une progression par étapes, chacune d'elles s'imposant comme le dépassement d'un stade antérieur. Nous ne sommes pas très loin de la dialec- tique du matérialisme historique de Marx; on trouve déjà, sinon l'antagonisme des classes, du moins l'idée d'une lutte perma- nente et progressive. La différence essentielle, c'est qu'à Coppet, on reste fermement attaché à l'idéalisme: «Les idées seules sont actives; elles sont les souveraines du monde; l'em- pire de l'univers leur a été donné », dit Constant toujours dans De la perfectibilité; tandis que le marxisme verra au contraire le moteur de l'histoire dans le changement des modes de produc- tion. Le but de la recherche historique, chez les perfectibilistes de toute obédience, serait donc de décrire le conflit entre la vérité et l'erreur (ou préjugé), où la première finit toujours par l'emporter. Constant développe à ce sujet une théorie intéres- sante: les abus «peuvent avoir eu leur temps d'utilité, de néces- sité, de perfection relative. Ainsi, [les opinions et les institu- tions] que nous regardons comme indispensables, et qui sont telles à notre égard, pourront dans quelques années, être repous- sées comme des abus.» Nous pouvons penser en effet au suffrage censitaire et exclusivement masculin, qui était consi- déré à l'époque de Constant comme une conquête et que nous estimons très peu démocratique aujourd'hui. Mais ce qui importe en l'occurrence dans ce relativisme, c'est que le passé ne peut pas être jugé à l'aune exclusive du présent; peut-être Constant se souvient-il de cette idée chère à Herder, que chaque époque mérite qu'on l'étudie pour elle-même, qu'elle a sa valeur propre et que les Lumières françaises ont péché par orgueil en dévalorisant celles qui les a précédées. Le jugement de l'histo- rien est donc précaire. L'histoire en tant que regard sur le deve- nir invite à la modestie.

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LE GROUPE DE COPPET CONSTANT EN THÉORICIEN DE LA CONTINUITÉ HISTORIQUE Après avoir défini la
LE GROUPE DE COPPET
CONSTANT EN THÉORICIEN
DE LA CONTINUITÉ HISTORIQUE
Après avoir défini la perfectibilité comme constante anthro-
pologique et psychologique, l'auteur trace un tableau de l'his-
toire, qu'il divise en «quatre grandes révolutions [
] la destruc-
tion de la théocratie, celle de l'esclavage, celle de la féodalité,
celle de la noblesse comme privilège. [
] Ces quatre révolu-
tions nous offrent une suite d'améliorations graduées; ce sont
des échelons disposés régulièrement». Il y aurait beaucoup à
dire sur la terminologie employée, comme sur le nombre
d'« échelons» considérés; contentons-nous de souligner les
aspects les plus importants de la pensée historique qui se déve-
loppe ici, en particulier la réflexion sur les conséquences socia-
les des révolutions. En montrant, par exemple, comment aux
castes succèdent l'esclavage. puis les serfs, enfin les roturiers,
Constant aboutit à une observation générale: chaque séquence
de l'histoire élimine une partie des abus précédents. Pour lui,
comme pour ses amis, l'histoire ne s'arrête pas à la Révolution,
contrairement à la vision de Hegel qui fera de sa propre époque
la «fin de l'histoire », entendue comme aboutissement indépas-
sable. L'époque qui s'ouvre grâce à la Révolution est celle «des
conventions légales»; il montre que cette étape est toute tran-
sitoire, qu'i! s'agit d'un compromis: «L'esprit humain a trop de
lumières pour se laisser gouverner plus longtemps par la force
ou par la ruse, mais il n'en a pas assez pour se laisser gouverner
par la raison seule.» D'où l'étape intermédiaire, ou passagère,
qu'i! appelle «conventions légales », ou «choses factices,
susceptibles de changement, créées pour remplacer des vérités
encore peu connues, pour subvenir à des besoins momentanés,
et devant par conséquent être amendées, perfectionnées et
surtout restreintes, à mesure que ces vérités se découvrent. ou
que ces besoins se modifient». On distingue une vague allusion
à une diminution progressive de la puissance étatique. Toutefois,
il ne se hasarde jamais à prédire ce que l'avenir réserve et il est
sévère à l'égard de ceux qui, comme Condorcet, ont prétendu
qu'en découvrant ce qui déterminait le passé, il n'y avait aucune
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LA CONTINUITÉ DE L'HISTOIRE ET LA PERFECTIBILITÉ

raison de ne pas calculer aussi et du même mouvement les perspectives futures. Bien qu'il se montre plus philosophe de l'histoire, qu'historien stricto sensu, Constant se méfie des spéculations trop éloignées d'une recherche heuristique. Enfin, nuance qui n'apparaissait pas dans les textes antérieurs, voici l'accélération de l'histoire: «Il en est de la destruction des abus comme de l'accélération de la chute des corps» ou cette autre formule plus sibylline et syncopée: «La noblesse privilégiée est plus près de nous que la féodalité, la féodalité que l'esclavage, l'esclavage que la théocratie.» Il risque même de pseudo-data- tions dans la durée des abus: trois mille ans pour l'esclavage, mille deux cents pour la féodalité et deux cents pour la noblesse; chronologie qui, à tout prendre, n'est pas trop fantaisiste. Si Constant a retenu ici l'essentiel de l'attention, c'est qu'il est le seul du Groupe de Coppet qui ait théorisé aussi systémati- quement la continuité historique et qui en a fourni une synthèse d'autant plus intéressante qu'elle borne par ses dates d'écriture (1800-1805) et de publication (1829) l'essentiel de l'activité du Groupe tout entier. C'est comme s'il avait voulu, à la fin de sa carrière, mettre en évidence l'un des concepts les plus impor- tants de la pensée de Coppet. La perfectibilité, on l'a vu, n'est pas une idée originale; elle est même dépassée quand elle est récupérée par Mme de Staël et ses amis. Constant en sera le dernier chantre. Mais elle demeure la clé de l'interprétation du contemporain, en réponse tout à la fois à ceux qui, tels les Jacobins, auraient souhaité une accélération de l'histoire, et aux passéistes, l'autre camp qui voudrait effacer la Révolution de l'histoire. La théorie devient un outil dans le débat, dont l'enjeu est politique à l'époque du groupe et plus épistémologique aujourd'hui. Mieux qu'une arme dans la polémique, la perfecti- bilité a été l'idée consolatrice de tout le groupe, dans les moments fréquents de doute qu'entretenaient les événements: la Terreur, le despotisme napoléonien, le retour peu glorieux de la monarchie. Coppet fut le lieu de l'exil, de la persécution, d'où peut-être l'ambivalence du texte de Constant: si la démonstra- tion rationnelle et historique de la perfectibilité était contestée, resterait la ressource de l'adopter, comme un pari pascalien,

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LE GROUPE DE COPPET

pour ne pas désespérer de l'homme. Mme de Staël le disait déjà en 1800 dans sa préface à De la littérature: «Dans quel décou- ragement l'esprit ne tomberait-il pas, s'il cessait d'espérer que chaque jour ajoute à la masse des lumières, que chaque jour des vérités philosophiques acquièrent un développement nouveau; persécutions, calomnies, douleurs, voilà le partage des penseurs

courageux et des moralistes éclairés. [

] Que deviendrait l'être

estimable que tant d'ennemis persécutent, si l'on voulait encore lui ôter l'espérance la plus religieuse qui soit sur la terre, les progrès futurs de l'espèce humaine

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10 LES ANCIENS ET LES MODERNES, VIEILLE QUESTION RÉACTUALISÉE PAR LA RÉVOLUTION «Le présent nous
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LES ANCIENS ET LES MODERNES,
VIEILLE QUESTION RÉACTUALISÉE
PAR LA RÉVOLUTION
«Le présent nous a appris à comprendre bien des choses que
nous ne pouvions pas démêler dans le passé. L'histoire devient
plus triste et plus terrible pour ceux qui peuvent, en la lisant, la
comparer aux grands événements dont ils sont témoins. Que de
gouvernements, que de constitutions nous avons admirés et
considérés comme des modèles, qu'il nous faut maintenant
regarder d'un autre œil. »
Celui qui s'exprime d'un ton si désabusé est le jeune Prosper
de Barante, en 1808, dans son
Tableau de la littérature française
pendant le xv/ne siècle. Même si, à vingt-six ans, il n'a pas
encore beaucoup de recul, il met déjà le doigt sur un phénomène
essentiel: l'Histoire change de visage selon le contexte où se
trouve l'historien. Le passé se transforme au gré des perceptions
successives des générations, marquées par les bouleversements
qu'elles traversent tour à tour. Cette présence de l'historien dans
l'Histoire est une caractéristique soulignée, au début du 20 e siècle,
par Raymond Aron et Henri Irénée Marrou, qu'ils avaient repérée
dans la pensée allemande et italienne, mais que l'historiographie
française avait en partie escamotée. Il est intéressant de trouver
cette idée déjà bien exprimée chez Barante, qui se fait probable-
ment l'écho des discussions de Coppet sur le sujet. La Révolution
modifie en effet profondément la représentation du passé, qui est
réexaminé dans une perspective nouvelle. Un thème, en particu-
lier, est repris à la lumière des événements récents: la fameuse
comparaison entre les Anciens et les Modernes.
Cette question a été débattue dès la fin du 17 e siècle, lors de
la Querelle du même nom. La redécouverte et la relecture de
l'Antiquité classique, aux 15 e et 16 e siècles, avaient persuadé
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LE GROUPE DE COPPET

chacun que l'art grec et romain, dans presque tous les domaines, avaient atteint la perfection. Or la splendeur de tout ce qui s'est bâti, peint, sculpté, écrit sous Louis XIV a modifié en partie l'idée que le modèle antique était insurpassable. Charles Perrault commence son fameux poème sur Le Siècle de Louis le Grand (1687) par ces vers:

La belle Antiquité fut toujours vénérable, Mais je ne crois pas qu'elle fût adorable. Je vois les Anciens sans ployer les genoux, Ils sont grands, il est vrai, mais hommes comme nous; Et l'on peut comparer sans craindre d'être injuste Le siècle de Louis au beau siècle d'Auguste.

C'est la lecture de ce poème à l'Académie qui déclenche une polémique, dont les répercussions sur l'histoire des idées se feront sentir encore très longtemps. Comme on l'a vu, l'idée d'un progrès irréversible, s'opposant à celle d'un éternel retour, est née à la suite de ce débat passionné. Les partisans des Anciens (Boileau, La Fontaine, La Bruyère), qui persistent à dire que l'art doit se borner à l'imitation des modèles antiques, combattent les attaques récurrentes des Modernes (Perrault, Fontenelle), qui prêchent, sinon le dépassement, du moins la mise à égalité des deux périodes considérées. Sans trop s'éten- dre sur cette affaire, qui fit couler beaucoup d'encre en France et dans le reste de l'Europe, disons que sa problématique se bornait essentiellement à l'esthétique et à la littérature. La Révolution, en revanche, reprend la comparaison, en la déplaçant sur le plan politique. Le 18 e siècle avait bien sûr préparé le terrain à cette mutation: l'Antiquité classique offrait évidemment le fondement de toute la formation scolaire; les découvertes d'Herculanum et de Pompéi avaient accru la curio- sité pour les vestiges de ces civilisations et marquaient les débuts d'une véritable archéologie. Montesquieu, dans ses

Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de

leur décadence et dans l'Esprit des lois, avait élevé le débat au niveau d'une réflexion sur la destinée d'un Etat qui, de minus-

cule, devint gigantesque. Mais ces considérations réflexions

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LES ANCIENS ET LES MODERNES

étaient encore très livresques et abstraites, quand soudain l'ex- périence de 1789 et surtout de 1793 fit croire que ce bagage historique et culturel pouvait être appliqué ou transposé à la situation actuelle. L'admiration pour les républiques antiques, qu'avaient vivifiée les écrits de Rousseau et de Mably, nourris- sait la pensée de l'élite révolutionnaire. L'éloquence politique, favorisée par le brusque élargissement de l'espace public, rendait le parallélisme encore plus saisissant: on se croyait à nouveau Démosthène sur l'agora d'Athènes ou Cicéron devant le Sénat de Rome. Cependant, l'évolution terroriste de la république discrédite ce mimétisme. Ceux que la haine et l'esprit de vengeance n'aveuglent pas et qui tentent de réfléchir aussi posément que possible sur les raisons de l'horrible dérive révolutionnaire, cher- chent l'erreur dans la formation des idées et dans la culture des Constituants et des Conventionnels. En soi la démarche est inté- ressante et novatrice. Plutôt que de se laisser convaincre trop facilement par une théorie fataliste, qui considère le sang versé comme lajuste punition d'une humanité révoltée contre ses auto- rités naturelles, ils proposent une explication plus rationnelle: la confusion des périodes historiques est à l'origine de cette dévia- tion catastrophique. Il existe entre les Anciens et les Modernes d'essentielles différences de mentalité, dans le domaine social et politique, au point de rendre impossible tout amalgame. Toute- fois la conclusion n'est pas que toute révolution serait mauvaise; croire à la perfectibilité, c'est aussi intégrer des erreurs et savoir en tirer parti pour dépasser une situation; c'est regarder vers l'avenir, fort de ce que l'on a appris, et non retourner vers le passé, dépité par les drames que l'on a vécus. Cette discussion est représentative du climat intellectuel après Thermidor, au moment où la République, à peine sortie de la Terreur, doit lutter contre les offensives de plus en plus mani- festes de la réaction monarchique. La critique de l'imitation trop fidèle des Anciens appartient à l'arsenal argumentaire des répu- blicains modérés, pris entre les feux opposés des jacobins et des royalistes. Après Condorcet, qui avait déjà dénoncé cette fâcheuse tendance dans ses Mémoires sur l'instruction publique

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LE GROUPE DE COPPET

en 1791, et quelques Idéologues comme Volney, c'est Mme de Staël qui aborde brièvement le sujet en 1798 dans son ouvrage alors inédit: Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la

Révolution. En quelques pages, elle met en évidence les différen- ces essentielles: les Anciens, en petit nombre, étaient totalement dévoués à leur patrie et à l'organisation politique de leur cité; ils vivaient en quelque sorte publiquement, sacrifiant volontiers leurs intérêts domestiques à la participation active aux affaires de

la collectivité. A l'opposé, elle considère (nous soulignons ses

expressions) que le grand bien, l'avantage et la chance des Modernes, paisiblement égoïstes, c'est d'exister isolément des affaires publiques. Ce qu'on recherche aujourd'hui, dit-elle, c'est

le repos, la jouissance, la tranquillité, la possibilité de pouvoir

librement vaquer à ses occupations privées; moins d'agitation,

moins d'ambition, partant moins de dévouement, voilà notre lot. D'où «la nécessité pour la République en France de ne pas exiger, de ne pas peser, de prendre pour guide une morale préser- vatrice plutôt qu'un système de dévouement qui devient féroce lorsqu'il n'est point volontaire». L'allusion aux contraintes du Comité de salut public est claire. Selon une image qu'ils s'étaient faite des cités antiques, les Conventionnels ont cru que l'on pouvait sans risque confondre la sphère publique et la sphère privée, et surtout que l'autorité, sous couvert d'exprimer la volonté générale, était en mesure de changer brusquement des comportements sociaux que l'Histoire avait lentement façonnés.

A l'inverse, Mme de Staël insiste sur la différence entre deux

libertés: «La liberté des temps actuels, c'est tout ce qui garantit l'indépendance des citoyens contre le pouvoir du gouvernement. La liberté des temps anciens, c'est tout ce qui assurait aux citoyens la plus grande part dans l'exercice du pouvoir.»

UNE APPROCHE MODERNE DE LA LIBERTÉ

On trouve donc, dans les Circonstances actuelles de Mme de Staël, le premier condensé de la pensée de Coppet sur cette ques- tion. Mais, puisqu'elle n'a pas publié son ouvrage, il faut rester

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LES ANCIENS ET LES MODERNES

prudent en l'interprétant; il est certain qu'elle n'y exprime pas toute sa pensée ni surtout son avis définitif sur le sujet. Comme cela s'était déjà produit à propos de la perfectibilité, Benjamin Constant reprend le témoin et complète l'opinion de son amie, en la nuançant. Trois versions de sa réflexion nous sont parve-

nues: l'une qui appartient à son grand traité sur les Principes de politique, rédigé en 1806 sur la ba<;e de textes plus anciens; cette première mouture est ensuite dispersée dans son virulent pamphlet anti-napoléonien De l'esprit de conquête, en 1813- 1814; enfin et surtout, Constant prononce en février 1819 un

Discours sur la liberté des Anciens comparée à celle des

Modernes, qui est l'aboutissement de sa pensée sur cette célèbre question. Ce texte est resté un classique du genre. Cette préci- sion n'est pas une simple révérence à l'érudition. On l'a bien vu plus haut avec Mme de Staël: le contexte importe beaucoup; parler des Anciens et des Modernes juste après la Terreur, ce n'est pas comme y réfléchir sous l'Empire à son apogée, puis au moment de sa chute, et enfin sous la Restauration des Bourbons. L'avertissement de Barante, cité au début de ce chapitre, vaut aussi pour le court terme. Faute d'en tenir compte, on n'a pas toujours interprété correctement la pensée de Constant, qui n'est d'ailleurs peut-être pas aussi nette qu'elle paraît au premier abord. Le problème est de savoir si la différence dûment consta- tée entre les deux libertés (antique ou politique, d'un côté, moderne ou civile, de l'autre) est accompagnée d'un jugement de valeur. Constant déprécie-t-ille passé au nom d'une perfecti- bilité qui tourne forcément à l'avantage des Modernes? Résultat d'un déterminisme historique, la liberté moderne est-elle aussi réjouissante, aussi idéale que certains le prétendent? Ne sécrète- t-elle pas certains poisons, auxquels la liberté antique pourrait servir d'antidote? Question subsidiaire : est-ce que l' argumenta- tion a conservé, chemin faisant, sa charge anti-jacobine, qui se justifiait sous le Directoire ou ne servirait-elle pas plutôt d'arme contre le danger adverse: le despotisme napoléonien d'abord et la réaction des ultras ensuite? Constant fait un usage subtil de ses rédactions successives, dont le texte varie peu, mais dont la portée et l'efficacité évoluent au gré des régimes à combattre ou

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