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Cahiers Glotz, XVI, 2005, p.

57-77
JEAN ANDREAU
REMARQUES SUR LES INTÉRÊTS PATRIMONIAUX
DE L’ÉLITE ROMAINE
1
Londres, 1973 (trad. fr. : L’économie antique, Paris, 1975). Une seconde édition anglaise a été
publiée en 1984 ; elle contient une postface dans laquelle M. I. Finley répond aux objections
qui lui ont été faites (« Further Thoughts », p. 177-207).
2
J. H. D’Arms, Commerce and Social Standing in Ancient Rome, Cambridge (Mass.), 1981.
3
H.W. Pleket, « Urban Elites and the Economy in the Greek Cities of the Roman Empire »,
MBAH, 3, 1984, 1, p. 3-35 ; Id., « Wirtschaft des Imperium Romanum », dans W. Fischer et alii
(dir.), Handbuch der Europäischen Wirtschafts- und Sozialgeschichte, Stuttgart, vol. I, 1990, p. 25-160.
Depuis le début des années 1970, le rôle économique des élites a été un des
points forts des débats sur l’économie antique, et notamment sur l’économie
romaine. De vives controverses se sont développées à ce propos à la suite de
la publication du livre de M. I. Finley, The Ancient Economy
1
. Celui-ci, à la suite
de J. Hasebroek, insistait, notamment dans le deuxième chapitre de son livre,
sur les limites de l’activité économique de l’élite, constituée à Rome par les
deux grands ordres, l’ordre sénatorial et l’ordre équestre. Il expliquait que les
sénateurs disposaient des plus grands moyens financiers, mais qu’ils étaient
amenés à dépenser pour maintenir leur rang, et que leur statut les empêchait
de s’occuper directement de leurs propres affaires. La notion de « statut » était
au centre de l’analyse de M. I. Finley, et celui du sénateur ou du chevalier les
détournait de faire partie des entrepreneurs économiques les plus actifs.
Cette vision des intérêts et des comportements économiques des élites grec-
ques et romaines a provoqué de très vifs débats pendant environ un quart de siè-
cle. Le plus ardent adversaire des idées de M. I. Finley à cet égard a été
J. H. D’Arms, qui a consacré un livre entier à la question et a réuni tous les indi-
ces montrant, à ses yeux, l’importance des engagements économiques des mem-
bres de l’élite romaine
2
. Minimisant l’importance des statuts, il ne prenait pas
très au sérieux les valeurs dont se réclamaient les membres de l’élite : il ne fal-
lait pas être dupe de ce que les sénateurs romains pensaient et disaient ; l’essen-
tiel était, selon lui, ce que cache cette apparence, c’est-à-dire ce qu’ils faisaient.
Ses conclusions n’ont pas partout été reçues de la même manière ; en Italie,
elles ont été très fortement suivies. Certains historiens ne se sont ralliés ni aux
conclusions de M. I. Finley ni à celles de J. H. D’Arms. C’est le cas de
H.W. Pleket, qui était plus favorable à celles de M. I. Finley, mais ne pense pas que
le niveau social des agents ait beaucoup d’importance dans la modernité de la vie
économique. Il ne nie pas l’intérêt de la question posée, mais d’un point de vue
d’histoire sociale ; pour l’histoire de l’économie antique, elle lui paraît accessoire
3
.
LES PATRIMOINES SÉNATORIAUX

Malgré l’intelligence et l’originalité de ces idées de H. W. Pleket, je ne les
partage pas, et je pense, comme M. I. Finley et J. H. D’Arms, que cette ques-
tion n’est pas dénuée d’importance économique. Pourquoi ? D’abord, parce
que la vie économique ne peut pas ne pas dépendre du style de vie de ceux
qui la contrôlent et qui l’animent ; or, le style de vie d’un sénateur n’est pas du
tout le même que celui d’un boutiquier ou d’un artisan, ou que celui d’un
capitaine d’industrie de l’époque contemporaine ; la conception que le mem-
bre de l’élite a du temps, des relations sociales, du gain, du travail et du loisir,
ne se confond nullement avec celles du boutiquier ou du capitaine d’industrie.
Cela ne peut pas ne pas avoir d’effets sur la production et sur la distribution
des biens. Ensuite, la condition sociale des acteurs aide à comprendre la logi-
que de la structure des entreprises (sur laquelle nous disposons en général de
moins d’éléments que sur cette condition sociale). En outre, l’élite, comme elle
est à l’origine des normes et des usages, et comme elle est liée au pouvoir poli-
tique, contribue fortement à définir les orientations de la cité ou de l’Empire.
D’autres ont fait des recherches sur le style de vie des membres de l’élite et
sur leurs comportements économiques. Ils estimaient qu’il ne suffisait pas
d’identifier des intérêts matériels, qu’il fallait aussi étudier comment ces intérêts
étaient pris en considération et gérés. Ces comportements économiques étaient
à replacer dans l’ensemble des habitudes sociales et familiales de l’élite.Tel a été
le cas de T. Schleich
4
et de P. Veyne. Ce dernier a mis en avant la notion d’en-
treprises occasionnelles et complémentaires (« Gelegenheitsunternehmungen »,
selon le mot qu’il a emprunté à W. Sombart)
5
. Je ne reviens pas ici sur le détail
de ses conclusions, dont j’ai parlé dans un article où je cherchais, moi aussi, à
me situer
6
.
À Rome, à la fin de la République et sous le Haut Empire, de quoi l’élite
se compose-t-elle ? Je reviendrai un peu plus loin sur cette question. Disons
tout de suite qu’à mon avis, elle comprenait les sénateurs et leurs familles, les
chevaliers et leurs familles, et la partie supérieure des aristocraties municipa-
les, en Italie et dans les provinces.
Je me suis engagé dans une voie parallèle à celle de T. Schleich et de
P. Veyne, cherchant à replacer cette question des intérêts de l’élite dans le cadre
plus large de son genre de vie, et je continue encore maintenant à m’en occu-
per. Avec H. Bruhns, puis avec J. France, S. Pittia et V. Chankowski, j’ai dirigé
la publication de livres collectifs consacrés à ces questions
7
. Dans le présent
58 JEAN ANDREAU
4
T. Schleich, « Überlegungen zum Problem senatorischer Handelsaktivitäten », MBAH, 2,
1983, 2, p. 65-90, et 3, 1984, 1, p. 37-76.
5
P.Veyne, Le pain et le cirque. Sociologie historique d’un pluralisme politique, Paris, 1976, notam-
ment p. 135 ; Id., « Mythe et réalité de l’autarcie à Rome », REA, 81, 1979, p. 261-280.
6
J. Andreau, « Modernité économique et statut des manieurs d’argent », MEFRA, 97, 1985,
p. 373-410.
7
J. Andreau et H. Bruhns (dir.), Parenté et stratégies familiales dans l’Antiquité romaine, Rome,
1990 ; J. Andreau, J. France et S. Pittia (dir.), Mentalités et choix économiques des Romains,
Bordeaux, 2004 ; J. Andreau et V. Chankowski (dir.), Vocabulaire et expression de l’économie dans le
monde gréco-romain, Bordeaux, 2007.
article, je n’ai pas l’intention de reprendre le détail de tous les indices dispo-
nibles et des arguments développés par les divers protagonistes du débat. En
marge du groupe d’articles qui constituent ce dossier des Cahiers du Centre
Gustave-Glotz, je souhaite seulement dresser un rapide bilan et préciser quelle
a été, depuis les années 1980, l’évolution de mes conclusions.
De tels débats ont permis d’accroître nos connaissances sur le niveau de vie
et de richesse des membres de l’élite et de préciser certaines de leurs sources
de revenus. Ils ont par exemple fortement contribué au développement de
l’épigraphie de l’instrumentum domesticum, puisqu’on peut lire les noms de
membres de l’élite ou de leurs dépendants sur les marques et inscriptions que
portent les amphores, les briques et tuiles, et les lingots
8
. Le débat s’est atté-
nué, sinon complètement éteint, au cours des années 1990.
On admet en général que les sénateurs et chevaliers avaient, en moyenne,
plus d’intérêts en dehors de l’agriculture et de l’élevage qu’on ne le pensait il
y a trente ou quarante ans ; je suis tout prêt à souscrire à cette conclusion. À
l’inverse, on admet aussi que les biens fonciers et immobiliers constituaient
toujours la base de leur patrimoine, que les autres intérêts (même très impor-
tants, dans certains cas) venaient compléter cette base de départ. L’épigraphie
de l’instrumentum fournit sans cesse du matériel nouveau, et il y a des recher-
ches nouvelles sur le matériel déjà connu
9
. Il y a aussi des recherches récen-
tes sur la condition économique et sociale de l’élite romaine, sur son style de
vie et sur les relations entre le monde politique et les marchands
10
. Les élites
municipales ont également fait l’objet de plusieurs volumes, et de volumes
substantiels
11
. Mais le débat qu’avait suscité le livre de M. I. Finley s’est essouf-
flé. Ce n’est pas un mal, car il est utile d’en préciser les termes, de réunir
davantage de documentation, de raisonner sur les acquis. Il n’est pas inutile
non plus de réfléchir sur les biais qui en ont partiellement réduit la portée.
Le premier de ces biais, c’est qu’à tort, chacun a voulu souligner sans cesse
soit la diversité et l’ampleur des interventions des membres de l’élite en dehors
59 REMARQUES SUR LES INTÉRÊTS PATRIMONIAUX DE L’ÉLITE ROMAINE
8
Voir, par exemple, W. V. Harris (dir.), The Inscribed Economy, Ann Arbor, 1993 (JRA
Supplementary Series, 6) ; et Epigrafia della produzione e della distribuzione, Rome, 1994.
9
Sur les briques et tuiles, voir maintenant : P. Boucheron, H. Broise et Y. Thébert (dir.), La
brique antique et médiévale. Production et commercialisation d’un matériau, Rome, 2000 ; C. Bruun
(dir.), Interpretare i bolli laterizi di Roma e della valle del Tevere : produzione, storia economica e topo-
grafia, Rome, 2005 ; et F. Chausson, « Des Femmes, des hommes, des briques : prosopographie
sénatoriale et figlinae alimentant le marché urbain », ArchClass, 56, 2005, p. 225-267.
10
Par exemple, M. Ioannatou, Affaires d’argent dans la correspondance de Cicéron. L’Aristocratie
sénatoriale face à ses dettes, Paris, 2006 ; K.Verboven, The Economy of Friends. Economic Aspects of
Amicitia and Patronage in the Late Republic, Bruxelles, 2002 ; C. Zaccagnini (dir.), Mercanti e poli-
tica nel mondo antico, Rome, 2003.
11
M. Cébeillac-Gervasoni (dir.), Les élites municipales de l’Italie péninsulaire des Gracques à Néron,
Naples-Rome, 1996 ; Ead., Les magistrats des cités italiennes de la seconde guerre punique à Auguste : le
Latium et la Campanie, Rome, 1998 ; Ead. (dir.), « Les élites locales et la terre à l’époque
romaine », Histoire et sociétés rurales, 19, 1
er
semestre 2003, p. 11-157 ; T. Kotula et A. Ladomirski
(dir.), Les élites provinciales sous le Haut-Empire romain, Wroclaw, 1997 (Antiquitas, 22) ; A. Los et
K. Nawotka (dir.), Elite in Greek and Roman Antiquity, Wroclaw, 2005 (Antiquitas, 28).
de l’agriculture et de l’élevage, soit au contraire les limites de telles interven-
tions (ce que j’ai moi-même eu tendance à faire). Une deuxième erreur, qui
est liée à la première, a consisté à assimiler tous les secteurs, et à chercher à
montrer que les sénateurs et chevaliers intervenaient partout, ou au contraire
qu’ils n’intervenaient nulle part. Si l’on analyse le rôle économique de la
noblesse dans l’Angleterre ou la France des Temps Modernes, on s’aperçoit au
contraire que ce rôle changeait du tout au tout d’un secteur à l’autre.
Une troisième erreur a été de se fixer tout particulièrement sur le com-
merce, alors qu’à mon avis le commerce n’était pas le point fort des interven-
tions des sénateurs. Mais l’activité commerciale était très probablement davan-
tage pratiquée par certains chevaliers, notamment ceux qui, à la fin de la
République, se trouvaient dans les provinces.
En ce qui concerne le commerce, l’exemple de la France moderne, entre le
XV
e
et le XVIII
e
siècle, est très intéressant. En France, en effet, le gouvernement
royal a, à plusieurs reprises, cherché à orienter la noblesse vers les activités
commerciales, mais sans succès. Ainsi, en 1462, Louis XI a pris un édit dont
parle le chroniqueur Chastellain et qui « octroyait et donnait grâce à tous
nobles d’user de marchandise, sans préjudice de leur nom et de leur état ». Cet
édit, en outre, anoblissait certains négociants, à qui il était permis de « trafiquer
comme par le passé, à marchander en gros et en détail ». L’année suivante, une
lettre royale fut donnée à Toulouse, par laquelle les nobles du Languedoc rece-
vaient le droit de faire « exercice de marchandise licite et honnête ». Deux
motifs principaux étaient invoqués : le commerce (la « fréquentation de mar-
chandises ») produisait de la richesse ; les nobles étaient aisés, et il serait donc
utile qu’ils fassent profiter le commerce de leurs moyens financiers. Jusqu’à la
fin de son règne, Louis XI demeura fidèle à cette orientation, mais les résultats
semblent avoir été minces, et son successeur Charles VIII ne poursuivit pas ses
efforts. Dans certaines villes ou certaines régions (Marseille, Bordeaux, la
Bretagne), les règles de la « dérogeance » étaient beaucoup plus souples ; mais
dans le reste du royaume, l’action de Louis XI n’eut pas d’effets à long terme.
En 1629, à l’instigation de Richelieu, une ordonnance royale dispensa de
dérogeance les gentilshommes qui, directement ou par personnes interposées,
entreraient « en part et société dans les vaisseaux, denrées et marchandises
d’iceux ». Par ailleurs, l’ordonnance conférait des privilèges de noblesse à ceux
qui, après avoir fait construire un vaisseau de 300 tonneaux dans le royaume,
l’auraient entretenu pendant cinq ans, ainsi qu’aux « marchands grossiers qui
tiennent magasin sans vendre au détail » et à un certain nombre d’autres mar-
chands. Le texte de cette ordonnance n’a même pas été enregistré par le
Parlement de Paris, et elle n’était donc pas valide. Un autre édit fut pris en 1669
à l’instigation de Colbert, puis en 1701. Malgré cela, la question restait posée au
milieu du XVIII
e
siècle, et un important débat eut alors lieu (entre 1756 à 1759,
surtout), débat qu’on a appelé la « querelle de la Noblesse commerçante
12
».
60 JEAN ANDREAU
12
Sur tous ces épisodes, voir par exemple : E. Depitre, « Le système et la querelle de la
Noblesse commerçante (1756-1759) », Revue d’histoire économique et sociale, 6, 1913, p. 137-176 ;
H. Hauser, La pensée et l’action économique du Cardinal de Richelieu, Paris, 1944 ; H. Lévy-Bruhl,
Il n’est évidemment pas question d’utiliser l’exemple de la France moderne
pour interpréter le rôle économique des sénateurs et chevaliers romains. Je
suis d’ailleurs convaincu que les interventions de la haute noblesse française
en dehors de l’agriculture et de l’élevage étaient beaucoup plus limitées que
celles de l’élite romaine. Aux mêmes époques, les élites italienne et anglaise
avaient dans le commerce des intérêts plus étendus que la noblesse française.
Mais l’exemple de la France moderne montre qu’une élite peut ne pas cher-
cher à s’enrichir à tout prix ; la plus grande partie de la noblesse était visible-
ment très réticente devant un assouplissement des règles de la dérogeance. De
telles réticences avaient plusieurs motifs : refuser des pratiques qui ne conve-
naient pas à un style de vie noble ; refuser de se plier aux exigences fiscales et
sociales auxquelles les roturiers devaient se soumettre ; craindre le risque que
comportait le commerce ; etc. Quant aux marchands roturiers, souvent, ils
n’étaient pas plus favorables que les nobles à un tel assouplissement, parce
qu’ils craignaient de souffrir de la concurrence de ces éventuels nouveaux
hommes d’affaires.
Un quatrième biais porte sur les objectifs que nous poursuivions à travers
ce débat. Depuis un siècle (et surtout pendant le dernier quart du XX
e
siècle,
entre 1970 et le début des années 1990), un tel problème a été avant tout cen-
tré sur l’évaluation des distances entre Antiquité et Modernité. Quelle iden-
tité et quelles différences définir entre les économies antiques et les écono-
mies industrielles ? Quelle identité et quelles différences définir entre les
économies antiques et celles du Moyen Âge ou du début des Temps
Modernes, qui ont débouché sur la Révolution industrielle ? Les historiens,
économistes et sociologues qui, à la fin du XIX
e
siècle et au début du XX
e
, ont
fixé les termes du débat, sont certainement responsables de cette manière de
poser le problème. Un siècle après, nous continuons souvent sur la même
voie. Il est inutile que j’analyse ici leurs œuvres et leur pensée. Il s’agit notam-
ment de Karl Bücher, d’Eduard Meyer et de Max Weber, et ensuite, plus tard,
de Johannes Hasebroek, de Michel I. Rostovtzeff et de Moses I. Finley
13
. Par
exemple, les échanges et le « Marché » étaient-ils aussi importants dans
l’Antiquité qu’au XVII
e
ou au XVIII
e
siècle ? Les pouvoirs publics prêtaient-ils
autant d’attention à l’économie que ceux des Temps Modernes ? Les mem-
bres des élites antiques étaient-ils aussi conscients de l’importance de l’activité
économique et étaient-ils disposés à consacrer du temps et de l’argent aux
61 REMARQUES SUR LES INTÉRÊTS PATRIMONIAUX DE L’ÉLITE ROMAINE
« La noblesse de France et le commerce à la fin de l’Ancien Régime », Revue d’histoire moderne,
8, n.s. 2, 1933, p. 209-235 ; G. Richard, « Les corporations et la noblesse commerçante en
France au XVIII
e
siècle », L’Information historique, 19, nov.-déc. 1957, 5, p. 185-190 ; Id., « Un
aspect particulier de la politique économique et sociale de la Monarchie au XVII
e
siècle,
Richelieu, Colbert, la noblesse et le commerce », Dix-septième siècle, 48-49, 3
e
et 4
e
trim. 1960,
p. 11-41 ; Id., Noblesse d’affaires au XVIII
e
siècle, Paris, 1974 ; G. Zeller, « Procès à réviser ? Louis
XI, la noblesse et la marchandise », Annales (ESC), 1, 1946, p. 331-341 ; Id., « Une notion de
caractère historico-social : la dérogeance », Cahiers internationaux de sociologie, 22, 1957, p. 40-74.
13
Les principaux textes « fondateurs » de ce débat sur l’économie antique ont été réunis par
Moses I. Finley dans The Bücher-Meyer Controversy, NewYork, 1979.
secteurs non agricoles ? L’action des banquiers et des financiers était-elle aussi
directement liée aux besoins de la production ?
Si certains historiens et archéologues ont tendance à insister sur les inter-
ventions de l’élite romaine en dehors de l’agriculture et de l’élevage, c’est
parce qu’à leurs yeux, ces engagements de l’élite montrent combien l’écono-
mie antique était évoluée. Ils sont convaincus, à tort ou à raison, que la dis-
tance entre l’Antiquité et le XVII
e
, le XVIII
e
, le XIX
e
siècle est plus réduite que
d’autres ne le pensent. À l’inverse, Moses I. Finley, pour souligner la distance
séparant l’Antiquité du monde moderne, tendait à nier l’existence de telles
interventions.
J’ai joué, comme beaucoup d’autres, à ce jeu des distances. Mais je suis
maintenant convaincu que, malgré le vif intérêt qu’elle présente, cette recher-
che des distances est une sorte de dérapage, parce qu’elle détourne, au moins
en partie, d’un questionnement sur le fonctionnement global de l’économie
antique et sur ses spécificités. Je m’efforce donc à présent de parvenir à des
résultats plus synthétiques, à prendre en compte l’ensemble des aspects de cha-
cun des problèmes posés et de dégager une cohérence qui ne soit, en elle-
même, ni « archaïque » ni « moderne ».
Mais, qu’on se consacre à l’évaluation des différences ou qu’on cherche la
logique interne du système pour le comparer à d’autres (et notamment à ceux
des autres sociétés historiques préindustrielles), un certain nombre de grands
thèmes ont été, et sont encore, au centre des recherches et des débats : la com-
mercialisation, la concurrence, le « Marché », la monétarisation, le rôle de la
cité et de l’Empire, le rôle économique de l’esclavage, etc.
Dans les débats qui ont eu lieu depuis trente ans sur les intérêts patrimo-
niaux et les activités économiques de ces élites romaines, le point le plus sou-
vent discuté portait sur les intérêts commerciaux des sénateurs et, accessoire-
ment, des chevaliers. À plusieurs reprises, je suis intervenu pour dire qu’on
prêtait aux membres de l’élite en général, et surtout aux sénateurs, beaucoup
trop d’intérêts de ce type
14
. Si j’étais en désaccord avec les finleyens sur plu-
sieurs autres questions importantes, je me sentais proche d’eux quant aux
intérêts patrimoniaux de l’élite
15
. Au cours de ces dix dernières années, j’ai
sérieusement reconsidéré les conclusions auxquelles j’étais parvenu. À la
réflexion, je me suis aperçu que mes interventions étaient en partie motivées
par la nature des arguments utilisés par J. H. D’Arms et ceux qui l’avaient
suivi. Je trouvais que certains de ces arguments étaient dénués de valeur, et,
sur ce point, je n’ai pas changé d’avis. Que les sénateurs ou chevaliers aient eu
ou non des intérêts en dehors de l’agriculture et de l’élevage, il me semblait
62 JEAN ANDREAU
14
Voir, par exemple, J. Andreau, « Modernité économique », cit. supra n. 6 ; et Id., « Les ensei-
gnements de la table ronde : bilan et perspectives », dans M. Cébeillac-Gervasoni (dir.), Les éli-
tes municipales de l’Italie péninsulaire, cit. supra n. 11, p. 285-293.
15
Voir J.Andreau, Patrimoines, échanges et prêts d’argent : l’économie romaine, Rome, 1997, p. XV-
XIX.
nécessaire, avant de le dire, de disposer d’indices valables, ce qui, à mon sens,
n’était pas souvent le cas. Parmi les arguments de ceux qui insistaient sur les
engagements des sénateurs en dehors de l’agriculture et de l’élevage, cinq me
paraissaient, et continuent à me paraître, particulièrement faibles.
Le premier, c’est l’utilisation des origines sociales d’un sénateur pour
démontrer ses sources de revenus. C’est un argument qu’a plusieurs fois uti-
lisé J. H. D’Arms dans son livre Commerce and social standing in ancient Rome, et
en particulier dans le cas des Depont de La Rochelle (famille du XVIII
e
siècle
à laquelle il comparait les sénateurs romains), mais qui, à mes yeux, n’a aucune
valeur. Nous connaissons plusieurs sénateurs dont les ancêtres avaient, à ce
qu’il semble, travaillé dans le commerce ou la manufacture, comme profes-
sionnels ou chefs d’entreprises : par exemple Marcus Aemilius Scaurus,
P. Ventidius Bassus,Vitellius et Vespasien, qui ont tous été consuls et dont les
deux derniers sont devenus empereurs. Même Cicéron était probablement
dans ce cas
16
. Cela signifie-t-il qu’ils continuaient à avoir des intérêts dans le
commerce ou la manufacture ? Non. Il se trouve que Vespasien faisait lui-
même des affaires, mais ce n’était pas lié à ses origines. Le commerçant ou le
manufacturier qui connaît une promotion sociale change de patrimoine pour
ne pas être indigne de son nouveau rang. De ces changements de patrimoi-
nes, on rencontre beaucoup d’exemples dans l’Europe moderne.
Le deuxième argument, c’est le lien d’affranchissement. Un affranchi est
boulanger, donc son ancien maître a des intérêts dans la boulangerie ; si son
ancien maître est sénateur, ce sénateur a des intérêts dans la boulangerie. En
vertu de cet argument, il est permis de conclure que tous les sénateurs ont des
intérêts en dehors de l’agriculture et de l’élevage. En effet, tous les sénateurs
avaient beaucoup d’affranchis et la plupart des affranchis travaillaient dans des
métiers urbains, en dehors de l’agriculture ; donc, presque à chaque fois que
nous connaissons les métiers des affranchis de sénateurs, nous pouvons
conclure que le sénateur avait des intérêts en dehors de l’agriculture et de
l’élevage. C’est une conclusion automatique et qui n’a donc pas de valeur. Est-
ce que tous les affranchis de sénateurs donnaient de l’argent à leurs patrons ?
Troisième argument : le gentilice. Si un foulon a le même gentilice qu’un
sénateur, il est probablement apparenté à ce sénateur et cela prouve que le
sénateur a des intérêts dans la foulerie. Exemple, utilisé par T. P. Wiseman
17
:
parmi les potiers d’Arezzo, il y a Vibienus et Rufrenus ; or, deux sénateurs se
nomment ainsi ; donc ils ont des intérêts dans la fabrication de la céramique
arétine. Laissons de côté le fait que 2500 noms de potiers sont connus dans
cette fabrication ! Mais il est bon de se rappeler :
- que tous ceux qui portent le même gentilice ne sont pas parents ;
63 REMARQUES SUR LES INTÉRÊTS PATRIMONIAUX DE L’ÉLITE ROMAINE
16
Voir F. Coarelli, « Fregellae, Arpinum, Aquinum : lana e fullonicae nel Lazio meridionale »,
dans M. Cébeillac-Gervasoni (dir.), Les élites municipales de l’Italie péninsulaire, cit. supra n. 11,
p. 199-205.
17
T. P. Wiseman, « The potteries of Vibienus and Rufrenus at Arretium », Memosyne, 16,
1963, p. 275 sq.
- que les parents par voie agnatique, dans le monde romain, n’ont pas néces-
sairement des intérêts patrimoniaux communs ; même des frères ont le plus
souvent des patrimoines séparés qu’ils gèrent de façon autonome ;
- que le gentilice révèle les parents par voie agnatique, et non pas les parents
par les femmes ni les parents par alliance, les adfines. Or, dans l’activité écono-
mique, les sociétés et les ententes ne se font pas de manière privilégiée entre
des agnats. Elles peuvent se conclure aussi entre cognats, entre adfines, entre
amis et connaissances, entre patrons et affranchis ou entre co-affranchis.
À Rome, aux époques qui nous intéressent ici, la parenté avait une très forte
valeur symbolique, mais elle n’était pas un cadre contraignant à l’intérieur
duquel devait obligatoirement s’inscrire le père de famille. Si les rapports entre
pères et fils et les rapports entre frères étaient particulièrement forts, l’ensem-
ble de la parenté du membre de l’élite faisait partie d’un vivier qui compre-
nait aussi ses amis et relations sociales, et dans lequel il puisait des partenaires
et des appuis, selon les épisodes successifs de son activité. Ces stratégies indi-
viduelles au coup par coup, et dans lesquelles la parenté est parfois loin de
jouer le premier rôle, se constatent dans le domaine politique, mais encore
davantage quand il s’agit d’affaires patrimoniales (dans l’élite, le choix du
conjoint a d’ailleurs toujours à la fois des implications politiques et des impli-
cations patrimoniales). Le domaine patrimonial était celui où la parenté était
la moins contraignante. La liberté de décision individuelle du notable, du
paterfamilias qui se trouvait à la tête de sa famille, de ses nombreux domesti-
ques et du reste de ses dépendants, y était particulièrement forte
18
.
Quatrième mauvais argument : le sénateur a son nom sur des amphores ; il
a donc des intérêts commerciaux. Est-ce que tout agriculteur qui vend ses
produits est un commerçant ? Évidemment non. La vente ne se confond pas
avec le commerce.
Cinquième argument : le secret. Les membres de l’élite ne faisaient pas ce
qu’ils prétendaient faire ; si les textes antiques insistent sur leurs propriétés
foncières et si nous manquons d’indices sur leurs intérêts commerciaux et
industriels, c’est parce qu’ils les dissimulaient. Un tel raisonnement ne me
paraît pas de bonne méthode, puisqu’il permet de disqualifier la documenta-
tion existante et d’imaginer des affaires dont il n’est question nulle part. Alors
que nous disposons, en histoire ancienne, de si peu de documentation (en
comparaison de celle qui existe pour des époques plus récentes), il me paraît
pour le moins contestable de récuser celle qui existe ! En outre, il faut obser-
ver que le prêt à intérêt est sans cesse l’objet d’allusions et d’anecdotes dans
tous les textes antiques. Les sénateurs eux-mêmes, quand ils prêtaient de l’ar-
gent à intérêt, ne se dissimulaient nullement, sauf dans des cas extrêmes. Et
pourtant, le prêt à intérêt était considéré comme moralement répréhensible.
Ce n’est pas le commerce que condamnait Caton l’Ancien dans la préface de
son De Agricultura, mais le prêt d’argent ; il insistait sur les risques que com-
portait le commerce, mais sans le condamner. Si l’on cachait les activités com-
64 JEAN ANDREAU
18
Voir J. Andreau et H. Bruhns (dir.), Parenté et stratégies familiales, cit. supra n. 7, passim.
merciales, comment se fait-il que le prêt à intérêt ait été étalé aussi ouverte-
ment ? Les sénateurs dissimulaient-ils l’existence des navires qu’ils possédaient
à cause de la lex Claudia, dont je reparlerai plus loin ? Mais nous n’entendons
pas non plus parler de navires possédés par des chevaliers. En plus du fait qu’il
est de mauvaise méthode, l’argument du secret ne paraît donc pas fondé sur
des bases solides.
J’ai essayé de combattre ces cinq arguments et je continue à être convaincu
qu’ils n’ont pas de valeur. Mais, comme nous allons le voir, je trouve de plus
en plus qu’il est dommage qu’ils soient tant utilisés pour défendre des conclu-
sions qui, somme toute, sont en partie bonnes et mériteraient de s’appuyer sur
de meilleures bases.
Faut-il parler de l’élite ou des élites ? Tout dépend de la conception qu’on
s’en fait et du sujet qu’on traite. Pour les patrimoines et les activités écono-
miques, nous sommes confrontés à un groupe qui, à mes yeux, est, dans ses
grandes lignes, très homogène, malgré de réelles différences. Il est donc légi-
time d’employer le mot au singulier. De quoi cette élite se compose-t-elle ?
C’est l’élite à la fois politique et sociale, qui se trouvait au sommet des hiérar-
chies civiques, c’est-à-dire les sénateurs et les chevaliers. Quant aux aristocra-
ties municipales, elles n’étaient sûrement pas homogènes. Il n’est guère possi-
ble que, dans toutes les cités, en Occident, on ait trouvé cinquante ou cent
propriétaires fonciers pour remplir le Sénat municipal. Et, en Méditerranée
grecque, les boulai avaient souvent des effectifs encore plus nombreux.
Certains membres de ces conseils étaient certainement des professionnels,
artisans, commerçants, ou de petits propriétaires ruraux qui travaillaient eux-
mêmes la terre. Mais les membres de la partie supérieure des aristocraties
municipales possédaient des patrimoines analogues à ceux des sénateurs et
chevaliers et présentaient, semble-t-il, un mode de vie très comparable.
Une des constantes des sociétés historiques préindustrielles, c’est que les
entreprises et activités extérieures à l’agriculture y sont aux mains de deux
milieux très différents : les membres de l’élite d’un côté, et les « profession-
nels » de l’autre. Ce qui est intéressant, c’est l’ensemble de ce dispositif à dou-
ble face, son articulation : la façon dont les deux groupes se situent l’un par
rapport à l’autre ; les fonctions et les avantages qui reviennent à l’un et à l’au-
tre. Les variations observables sont un biais pour une histoire comparative de
ces sociétés préindustrielles. Comme l’écrivait Max Weber à propos de l’escla-
vage et des autres façons de faire gérer les exploitations agricoles : « Parmi les
chemins, le plus souvent très divers, de l’adaptation, celui qu’une forme his-
torique emprunte constitue ce qu’il y a d’important pour sa spécificité
19
. » La
phrase peut s’appliquer aussi aux rôles non agricoles des membres de l’élite et
des « professionnels ».
Les recherches que j’ai menées sur la banque et les banquiers ont montré,
ce qui n’allait pas de soi dans l’historiographie d’il y a trente ou quarante ans,
65 REMARQUES SUR LES INTÉRÊTS PATRIMONIAUX DE L’ÉLITE ROMAINE
19
M. Weber, Économie et société dans l’Antiquité, trad. fr., Paris, 1998, p. 349, n. 33.
que les activités financières étaient pratiquées à la fois par des membres de
l’élite et par des banquiers « professionnels » appartenant à des métiers, sou-
vent d’anciens esclaves ou, en tout cas, des hommes extérieurs à l’élite fon-
cière politique et sociale
20
. Les sommes en jeu n’étaient pas du même ordre ;
les deux groupes financiers n’avaient ni les mêmes fonctions ni le même style
de vie.
Autre constante : cette élite, qui exerçait une forte influence à la fois poli-
tique et sociale, qui avait un large accès à la richesse et dont le patrimoine était
d’abord foncier, connaissait, par sa définition même, un double attachement,
à la vie politique d’une part, aux préoccupations patrimoniales et familiales de
l’autre. Pour ses membres, le problème était toujours de savoir comment
maintenir un équilibre entre ces deux attachements, même si, en principe, la
mission politique devait primer sur tout le reste.
Mais, quoique cette élite politique et sociale (sénateurs, chevaliers et cou-
che supérieure des aristocraties municipales) ait constitué un milieu substan-
tiellement homogène, il y avait en son sein des différences non négligeables
quant à la taille du patrimoine et aux activités menées. Les plus sensibles de
ces différences ne passaient pas entre l’ordre sénatorial et l’ordre équestre. Il
faut catégoriquement refuser les vieilles thèses selon lesquelles chacun des
deux grands ordres représentait une élite économique spécifique (une élite
foncière pour le premier, une élite de l’argent et des affaires pour le second).
Ces thèses ont été combattues à juste titre, dans les années 1960, par
P. A. Brunt et C. Nicolet, dont les conclusions restent entièrement valables
21
.
L’absence de toute division de classe à l’intérieur de l’élite politique et sociale
est une caractéristique de la cité et de l’Empire romains. Les sénateurs dont
nous entendons parler possédaient des terres, des bestiaux, des esclaves, des
résidences, des immeubles de rapport, des objets précieux et, en outre, ils prê-
taient de l’argent
22
; les chevaliers aussi possédaient de tels biens et de tels inté-
rêts. D’ailleurs, les chevaliers que nous connaissons et qui sont devenus séna-
teurs n’ont pas transformé leur patrimoine.
Malgré cette homogénéité de l’élite, il existait, certes, des différences entre
les sénateurs et les chevaliers ; mais l’importance de ces différences était limi-
tée, d’autant plus limitée que certains chevaliers étaient de proches parents des
sénateurs. L’existence de la lex Claudia, qui interdisait aux sénateurs et à leurs
fils de posséder des navires de plus de trois cents amphores, semble tracer une
importante frontière entre les deux ordres. Mais l’examen de la documenta-
tion disponible montre qu’il n’en est rien ; en effet, s’il est très rarement ques-
tion de navires appartenant à des sénateurs, nous ne connaissons pas davantage
66 JEAN ANDREAU
20
J. Andreau, Les affaires de Monsieur Jucundus, Rome, 1974 ; Id., Vie financière dans le monde
romain. Les métiers de manieurs d’argent (IV
e
siècle av. J.-C.-III
e
siècle ap. J.-C.), Rome, 1987 ; Id.,
Banque et affaires dans le monde romain (IV
e
siècle av. J.-C.-III
e
siècle ap. J.-C.), Paris, 2001.
21
P. A. Brunt, « The Equites in the Late Republic », dans Deuxième Conférence internationale
d’histoire économique (Aix-en-Provence, 1962), vol. 1, Paris-La Haye, 1965, p. 117-149 ; et
C. Nicolet, L’ordre équestre à l’époque républicaine (312-43 av. J.-C.), Paris, t. 1, 1966 et t. 2, 1974.
22
I. Shatzman, Senatorial Wealth and Roman Politics, Bruxelles, 1975.
de navires de chevaliers. Il y a plusieurs manières d’expliquer cette situation :
les chevaliers considéraient-ils qu’eux aussi devaient se conformer à cette
norme, quoiqu’ils n’y fussent pas obligés par la loi, si bien qu’ils ne possédaient
pas eux non plus de navires ou bien se dissimulaient s’ils en possédaient ? ou
bien trouvaient-ils d’autres moyens de participer aux profits des transports
maritimes et du commerce sans posséder de bateaux (par exemple par des
prêts d’argent) ? En tout cas, aucun indice ne suggère que les chevaliers qui
n’étaient pas fils de sénateurs aient été davantage orientés vers la propriété de
navires que les sénateurs et leurs fils.
Certaines autres interdictions s’appliquaient à tous les sénateurs et non aux
chevaliers. Les sénateurs étaient tenus de résider à Rome ; ils ne pouvaient pas
sortir d’Italie sans autorisation du Sénat (sauf pour aller en Sicile, depuis le
règne d’Auguste, et en Gaule Narbonnaise, depuis 49 apr. J.-C.)
23
. Ces règles
étaient encore en vigueur à l’époque de Dion Cassius, qui en parle
24
; mais,
sous les Sévères, il était permis aux sénateurs provinciaux de résider dans leur
région d’origine
25
. Du point de vue du patrimoine, de telles interdictions ne
suffisaient pas à créer de forts clivages entre les membres des deux ordres.
D’ailleurs, le taux de l’absentéisme montre qu’elles n’étaient que partielle-
ment respectées
26
.
En revanche, à la fin de la République et sous le Haut-Empire, il y avait des
différences non négligeables à l’intérieur de l’ordre sénatorial et à l’intérieur
de l’ordre équestre. Même si aucun texte antique ne donne d’indications
comparatives sur les modes de vie respectifs d’un ancien questeur et d’un
consulaire, il est vraisemblable que l’un et l’autre ne s’occupaient pas de la
même façon de leur patrimoine privé. À la fin de la République, l’otium, l’ab-
sence d’engagement dans la politique active qui permettait de se consacrer
davantage à ses affaires privées, était, certes, une valeur caractéristique de l’or-
dre équestre ; mais, en pratique, un ancien questeur qui n’avait jamais obtenu
d’autres magistratures ne devait pas non plus manquer de temps libre. Plus un
sénateur s’élevait dans la hiérarchie de l’ordre sénatorial, plus la vie politique
et les gains politiques prenaient de place dans sa vie et ses préoccupations, aux
dépens de son patrimoine privé.
Quant à l’ordre équestre, sous la République, une minorité de chevaliers
dirigeaient les sociétés de publicains (peut-être un dixième ou un cinquième
de l’ordre équestre). Sous l’Empire, une minorité de chevaliers étaient de
grands administrateurs. À la fin de la République et au tout début de
l’Empire, les chevaliers negotiatores, installés dans les provinces pour y mener
des affaires privées, constituaient une autre minorité. En ce qui concerne la
Sicile, Cicéron en nomme quelques-uns dans les Verrines, mais nous en
connaissons d’autres dans d’autres régions. Les membres de cette minorité
67 REMARQUES SUR LES INTÉRÊTS PATRIMONIAUX DE L’ÉLITE ROMAINE
23
A. Chastagnol, Le Sénat romain à l’époque impériale, Paris, 1992, p. 47, 164-165 et 167-168.
24
Dio Cass., 52, 42, 6-7.
25
Dig., 1, 9, 11.
26
A. Chastagnol, Le Sénat, cit. supra n. 23, p. 166.
pouvaient évidemment posséder des terres dans la province où ils résidaient,
mais leurs intérêts non agricoles étaient probablement plus importants que
ceux des chevaliers restés en Italie. Il est difficile d’en dire plus à leur propos.
Il ne faut pas oublier ces deux ou trois minorités équestres, mais il faut se rap-
peler aussi que ce ne sont que des minorités
27
. Leur existence n’empêche pas
que la plupart des membres de l’ordre équestre aient eu des patrimoines très
semblables à ceux des sénateurs, comme l’ont montré C. Nicolet et
P. A. Brunt.
À tous les niveaux de l’échelle sociale, le service de la cité et de l’Empire
pouvait offrir des possibilités de revenus, de gains et d’ascension sociale. Mais
plus on s’élevait dans la hiérarchie des ordres supérieurs et plus, en moyenne,
les profits tirés des activités politiques, à la fin de la République et sous le
Haut-Empire, étaient considérables. À l’inverse, pour un sénateur qui n’avait
exercé que les magistratures les plus basses ou pour un notable municipal, la
vie politique constituait beaucoup moins une source de gain et beaucoup plus
une charge financière
28
.
Les prélèvements qu’opérait l’élite sur les activités agricoles ou non agrico-
les ne passaient pas nécessairement par l’esclavage et l’affranchissement. Pour
les terres, par exemple, si les régisseurs (uilici) de domaines exploités directe-
ment sous le contrôle du maître étaient, sauf exception, des esclaves, les fer-
miers ou métayers (coloni) étaient le plus souvent des hommes libres. De
même, les chefs d’ateliers et fermiers des briqueteries et tuileries de la région
de Rome (les officinatores, dont les rapports économiques et juridiques avec les
propriétaires des domaines où se trouvait la glaise ont fait l’objet de discus-
sions) n’étaient que rarement des esclaves de ces propriétaires.
Néanmoins, l’esclavage et l’affranchissement jouaient un grand rôle dans la
manière dont l’élite intervenait pour tirer profit des divers secteurs économi-
ques. L’esclavage gréco-romain ne peut se comprendre que si l’on tient
compte de deux de ses grandes caractéristiques. D’une part, il ne faut pas le
considérer indépendamment de l’affranchissement. La plupart des affranchis
étaient pauvres ou assez pauvres, mais une petite minorité « réussissait ». Pour
une petite minorité des esclaves, l’esclavage était un moyen de promotion
sociale. D’autre part, les esclaves travaillaient dans presque tous les secteurs
économiques et dans presque tous les domaines de la vie sociale
29
. Dans un
68 JEAN ANDREAU
27
Voir J. Andreau, « Intérêts non agricoles des chevaliers romains », dans S. Demougin,
H. Devijver et M.-T. Raepsaet-Charlier (dir.), L’ordre équestre. Histoire d’une aristocratie (II
e
siècle
av. J.-C.-III
e
siècle ap. J.-C.), Rome, 1999, p. 271-290.
28
Sur la richesse sénatoriale et les profits politiques, voir I. Shatzman, Senatorial Wealth, cit.
supra n. 22 ; et S. Mratschek-Halfmann, Divites et praepotentes. Reichtum und soziale Stellung in der
Literatur der Prinzipatszeit, Stuttgart, 1993. Sur la mobilité sociale, le tome 13, 1985, de la revue
Index ; et E. Frézouls (dir.), La mobilité sociale dans le monde romain, Strasbourg, 1992.
29
J. Andreau et R. Descat, Esclave en Grèce et à Rome, Paris, 2006. Pour d’autres réflexions sur
l’esclavage antique, voir les Cahiers du Centre de recherches historiques, 34, octobre 2004 :
« Sociologie économique et économie de l’Antiquité. À propos de Max Weber », p. 143-166.
même secteur, il y avait des régions et des époques où les esclaves étaient rares
et d’autres où ils étaient au contraire nombreux. Mais il n’existait guère de
domaines qui fussent complètement fermés aux esclaves et aux affranchis.
L’esclavage et l’affranchissement étaient un des biais par lesquels l’élite pré-
levait une partie des bénéfices des activités commerciales et manufacturières.
L’esclave était tenu de travailler pour son maître, qui lui devait, en contrepar-
tie, le vivre et le logement. En outre, le maître pouvait louer l’esclave à un
tiers, afin qu’il travaille pour ce tiers, ou même louer le travail de l’esclave,
comme l’a bien montré Yan Thomas
30
. Mais, à part cette relation de pure et
simple domination, le maître disposait de deux autres procédures pour orga-
niser le travail de son esclave, surtout si ce dernier, dans son activité, était
amené à traiter avec des tiers : le pécule et la préposition.
Le pécule et la préposition ne contribuaient pas de la même manière, ni au
même point, à l’enrichissement du dominus. En lisant la bibliographie, on a
souvent l’impression que les effets économiques et sociaux des deux procé-
dures étaient comparables ou même identiques, et que toutes deux aidaient le
maître et l’esclave à gagner davantage, si du moins les affaires marchaient bien.
De son côté, Andrea Di Porto a insisté sur le fait que le pécule constituait la
principale source de profit pour le maître
31
. Mais il n’en est rien ; les caracté-
ristiques juridiques du pécule et de la préposition sont tout à fait différentes,
et c’est de la préposition que le maître peut avant tout tirer profit
32
.
Le pécule était une fraction du patrimoine du maître qui était confiée à l’es-
clave sans qu’il en fût légalement propriétaire. Si l’esclave mourait, le pécule
revenait au maître. Si l’esclave était affranchi, le maître reprenait habituellement
une partie du pécule et, en principe, il pouvait même en reprendre l’intégra-
lité. Ce que l’esclave affranchi conservait du pécule lui servait à gagner sa vie.
À mon avis, le pécule était conçu en fonction de l’esclave (du moins à
condition que le maître le lui accordât et lui laissât les moyens de s’en occu-
per). Si l’on veut employer des termes modernes, il relevait d’une intelligente
gestion sociale de l’esclavage. Comme le dit Cicéron, si les esclaves n’avaient
pas l’espoir d’être libérés, ils ne pourraient supporter leur condition
33
. Le
pécule contribuait fortement à leur donner cet espoir. Cela ne signifie évi-
demment pas que les maîtres d’esclaves étaient des bienfaiteurs, avant tout
soucieux du bonheur de leurs esclaves ! Le pécule était une des pièces du puz-
zle, dont les autres pièces étaient le travail direct et la préposition.
69 REMARQUES SUR LES INTÉRÊTS PATRIMONIAUX DE L’ÉLITE ROMAINE
30
Y.Thomas, « Travail incorporé dans une matière première, travail d’usage et travail comme
marchandise », dans J.Andreau, J. France et S. Pittia (dir.), Mentalités et choix économiques, cit. supra
n. 7, p. 201-225.
31
A. Di Porto, Impresa collettiva e schiavo ‘manager’ in Roma antica (II sec. a.C.-II sec. d.C.), Milan,
1984.
32
J’ai à plusieurs reprises développé ces conclusions, par exemple dans « Les esclaves “hom-
mes d’affaires” et la gestion des ateliers et commerces », dans J. Andreau, J. France et S. Pittia
(dir.), Mentalités et choix économiques, cit. supra n. 7, p. 111-126.Voir aussi J. Andreau et R. Descat,
Esclave en Grèce et à Rome, cit. supra n. 29, p. 131-140. Je n’entre donc pas ici dans les détails.
33
Cic., pro Rab. Post., 15.
La logique de la préposition était inverse de celle du pécule. L’entreprise à
laquelle un esclave était préposé relevait du maître. Certains fragments du
Digeste opposent les biens faisant partie du pécule à l’argent « du maître »
(dominica pecunia) dont l’esclave est chargé
34
. La marchandise qu’un esclave
préposé à un commerce achète et vend est merx dominica
35
, c’est la marchan-
dise « du maître » ; elle n’a rien à voir avec le pécule. Les maîtres étaient les
véritables entrepreneurs et leur responsabilité était alors illimitée. C’est par la
préposition qu’ils pouvaient faire des profits.
D’autres fragments de jurisconsultes traitent de la rémunération du préposé
et ils confirment que les recettes finissaient, non pas entre ses mains, mais dans
celles du maître. Le préposé n’avait pas de pourcentage sur les bénéfices ; s’il
était payé, il recevait, pour son travail (operae), un salaire fixe et convenu à
l’avance (merces)
36
.
Les maîtres romains, qu’ils fussent ou non des notables, étaient soucieux de
gains et même souvent d’enrichissement. Les prépositions leur permettaient
sûrement de faire des bénéfices, et éventuellement dans des secteurs écono-
miques très divers. Il faut en tenir compte quand on parle des intérêts des
membres de l’élite en dehors de l’agriculture et de l’élevage.
Mais le problème du contrôle se posait ; et les contemporains en avaient
conscience. Le contrôle que le maître exerçait sur les boutiques ou les fabri-
ques auxquelles il avait préposé des esclaves était très variable selon les cas.
Certains maîtres, notamment ceux qui étaient des « professionnels » et non pas
des membres de l’élite, travaillaient avec les esclaves préposés, c’étaient eux qui
dirigeaient effectivement l’entreprise et le contrôle était alors étroit. Dans
d’autres cas, au contraire, il n’y avait pratiquement aucun contrôle. Un frag-
ment du Digeste, dû à la plume de Gaius, parle de maîtres qui avaient préposé
des esclaves à des affaires menées de l’autre côté de la mer (transmarinae nego-
tiationes)
37
. Ces institores avaient tout perdu, mais le maître a mis du temps à
l’apprendre. Il était endetté et pensait rembourser ses créanciers avec les pro-
fits de ce commerce d’outre-mer. Dans la région où il habitait, il avait des
esclaves et en affranchit certains. Involontairement, ce maître a commis une
fraude à l’égard de ses créanciers en affranchissant ses esclaves. Car il était
devenu insolvable sans en être encore informé.
Dans une telle situation, le maître ne pouvait pas contrôler la gestion de ses
préposés. Quand c’était un grand personnage, ayant beaucoup d’intérêts, un
tel cas devait être fréquent, beaucoup plus fréquent que quand il s’agissait d’un
artisan ou d’un boutiquier.
L’ensemble de ces pratiques, certes, permettait au maître de conserver une
partie du chiffre d’affaires du commerce ou de l’atelier, mais les gains qui en
résultaient n’étaient peut-être pas toujours très élevés.
70 JEAN ANDREAU
34
Dig., 46, 3, 35 (Paul).
35
Dig., 14, 3, 11, 7 (Ulpien).
36
Dig., 14, 1, 1, 18 (Ulpien) ; 14, 1, 5 pr. (Paul) ; 14, 3, 12 (Julianus).
37
Dig., 40, 9, 10.
Les propriétaires d’esclaves étaient confrontés à des choix, surtout dans les
secteurs extérieurs à l’agriculture et à l’élevage. Certaines décisions compor-
taient davantage de risques, d’autres allaient davantage dans le sens de la sécu-
rité. Entre le plus grand risque et la plus grande sécurité, il y avait de multi-
ples attitudes intermédiaires, qui étaient sûrement les plus fréquentes. Donner
un pécule à un esclave et lui laisser la possibilité de l’exploiter, c’était sûre-
ment un choix de sécurité, surtout si, parallèlement, le maître prenait le ris-
que de le charger d’une préposition importante. Mais tout dépendait aussi de
la façon dont le maître prétendait s’impliquer dans ces secteurs économiques
non agricoles. Le risque et la sécurité ne peuvent s’évaluer indépendamment
de l’engagement personnel du maître. Si le maître était un propriétaire fon-
cier appartenant à l’élite, et s’il ne consacrait que peu de temps aux secteurs
non agricoles pour se concentrer sur son patrimoine foncier et la politique,
ses moyens de contrôle étaient limités. En ce cas, la multiplication des entre-
prises et des prépositions était sûrement un choix risqué, surtout si les escla-
ves préposés n’étaient pas par ailleurs dotés d’un bon pécule.
Les noms qu’on trouve sur l’instrumentum, quand ils désignent vraiment un
membre de l’élite, mettent en évidence l’existence de ses intérêts mais ne
révèlent pas la manière dont il les gérait. La préposition permettait au maître
de multiplier ses intérêts, mais des intérêts qu’il ne gérait pas lui-même. Dans
quelle mesure en contrôlait-il la gestion et quels gains en retirait-il ? De très
forts gains ou bien des gains faibles, mais qui lui assuraient éventuellement des
revenus importants parce qu’il avait multiplié les entreprises de ce genre ? Sauf
exception, il n’est pas possible de le savoir, et ce n’est pas l’épigraphie de l’ins-
trumentum qui peut nous l’apprendre. En tout cas, l’existence de la préposition
est très importante quand on s’intéresse aux patrimoines des membres de
l’élite et à la manière dont ils les géraient.
Quels intérêts les sénateurs et chevaliers avaient-ils dans le commerce ? Il
faut essayer de préciser la nature de ces intérêts et des opérations effectuées.
Au point où nous en sommes, après trente ou quarante ans de débats, il n’est
plus possible de parler de commerce en général, sans chercher à être plus pré-
cis. Après réflexion, je distingue au moins onze formes possibles d’engage-
ments des membres de l’élite dans le commerce (mais il y en a probablement
d’autres) :
1. des garanties fournies à des prêts accordés ou contractés par d’autres, et
notamment par des dépendants (il s’agit évidemment de prêts à intérêt) ;
2. des prêts d’argent accordés à des commerçants ou à des intermédiaires
prêtant eux-mêmes à des commerçants ;
3. des prêts maritimes accordés à des commerçants ;
4. des pécules accordés à leurs esclaves et comportant des activités commer-
ciales ;
5. la location de navires leur appartenant à des armateurs exploitant ces
navires pour l’activité commerciale ;
6. l’utilisation de bateaux leur appartenant pour le transport et la commer-
cialisation des produits de leurs terres ;
71 REMARQUES SUR LES INTÉRÊTS PATRIMONIAUX DE L’ÉLITE ROMAINE
7. des prépositions confiées à leurs esclaves et comportant des activités com-
merciales (pour la commercialisation des produits de leurs terres ou pour
d’autres opérations commerciales) ;
8. des sociétés en commandite, notamment conclues avec des affranchis ;
9. l’utilisation de bateaux leur appartenant pour les exploiter en transpor-
tant des marchandises de négociants ;
10. la location de bateaux ne leur appartenant pas, pour exploiter ces navi-
res en transportant des marchandises de négociants ;
11. l’achat de marchandises pour les revendre.
Il n’est pas possible d’établir une stricte hiérarchie de ces onze façons de
procéder. Mais les trois premières relèvent du domaine financier plutôt que
du domaine commercial. Et il est évident que les cinq dernières (n
os
7 à 11)
signifient un engagement commercial beaucoup plus franc et poussé que les
précédentes (n
os
4, 5 et 6). Les trois dernières façons de procéder (n
os
9, 10 et
11), particulièrement « commerciales », sont celles qui peuvent le plus éton-
ner de la part d’un membre de l’élite. Et pourtant Suétone nous dit qu’à
l’époque où il était empereur,Vespasien achetait en grosses quantités (coemere)
des marchandises qu’ensuite il revendait (distrahere)
38
. Le faisait-il lui-même ou
le faisait-il faire par des dépendants ? Nous l’ignorons, mais, selon Suétone, de
telles actions auraient été honteuses, même pour un particulier. Le texte pré-
sente la chose comme exceptionnelle, certes, mais il atteste que Vespasien s’y
livrait, et il n’y a pas de raison de refuser ce témoignage.
J’ai moi-même discerné un cas de l’opération n° 3 dans une lettre de
Cicéron
39
. Quant au n° 6, à partir des allusions de plusieurs autres lettres de
Cicéron, F. Coarelli a formulé l’hypothèse que L. Cornelius Lentulus Crus, le
consul de 49 av. J.-C., y avait recours pour acheminer son vin, notamment en
Grèce ; cela me paraît convaincant
40
. Le sixième des Paradoxes des Stoïciens
fournit un exemple du n° 8, puisqu’il y est dit que Crassus (ou du moins celui
qu’on identifie comme étant Crassus) avait conclu des contrats de société
« avec des esclaves, avec des affranchis, avec des clients
41
».
Mais, en ce qui concerne l’élite, plusieurs des autres façons de procéder ne
sont en aucune manière attestées. Pour celles qui sont attestées, nous ne dis-
posons tout au plus que d’un ou deux exemples. Après la fouille de
Settefinestre et les études sur les amphores de Sestius
42
, il a souvent été ques-
tion de l’opération n° 6 (utilisation de bateaux appartenant au membre de
l’élite pour le transport et la commercialisation des produits de ses terres) ;
72 JEAN ANDREAU
38
Suét., Vesp., 16, 2.
39
J. Andreau, « À propos de la vie financière à Pouzzoles : Cluvius et Vestorius », dans
M. Cébeillac-Gervasoni (dir.), Les « bourgeoisies » municipales italiennes aux II
e
et I
er
siècles av. J.-C.,
Paris-Naples, 1983, p. 9-20.
40
Cic., ad Att., 1, 3, 2 ; 1, 8, 2 ; 1, 9, 2 ; voir F. Coarelli, « Il commercio delle opere d’arte in
età tardorepubblicana », DArch, s. 3, 1, 1983, p. 45-53.
41
Cic., Par. Stoic., 6, 46 (cum seruis, cum libertis, cum clientibus societates).
42
Voir A. Carandini (dir.), Settefinestre, una villa schiavistica nell’Etruria romana, Modène, 1985,
où est indiquée la bibliographie précédente.
mais dans combien de cas peut-on être sûr ou presque sûr que les choses se
soient passées de cette façon ? A.Tchernia, dans les articles qu’il a consacrés à
la vente, et surtout à la vente du vin, a montré que d’autres procédures étaient
connues et qu’elles n’étaient pas moins souvent attestées
43
. Et quand l’épigra-
phie de l’instrumentum nous fournit des indications claires, par exemple dans
le cas des amphores à huile de Bétique (Dressel 20), les commerçants ne se
confondent pas avec les producteurs
44
.
Il faut conclure qu’aucune de ces façons de procéder n’était exclue dans le
cas de membres de l’élite, puisque même la onzième est attestée (exemple de
Vespasien) ; d’autre part, que nous ne sommes absolument pas en mesure de
préciser la fréquence de chacune d’elles.
Très vraisemblablement, malgré l’homogénéité de l’élite dont j’ai parlé plus
haut, les engagements commerciaux étaient plus fréquents et plus profonds
chez certains chevaliers et certains aristocrates municipaux que chez les séna-
teurs. Naguère, j’hésitais à penser cela, mais j’en suis maintenant convaincu. À
la fin de la République, certains des chevaliers qui se trouvaient dans des pro-
vinces pour leurs affaires privées menaient des affaires commerciales. Et d’au-
tre part, au II
e
siècle apr. J.-C., un chevalier est qualifié de negotiator par une
inscription, ce qui ne serait pas imaginable pour un sénateur
45
.
L’homogénéité de l’élite ne signifie pas que tous ses membres aient eu les
mêmes intérêts occasionnels et complémentaires. En plus de leur base foncière
et immobilière, ils pouvaient avoir des intérêts occasionnels et complémentai-
res, ils en avaient souvent (ou très souvent), mais certains en avaient beaucoup
plus que d’autres et tous n’avaient pas les mêmes. Souvenons-nous de la
fameuse phrase de Pline le Jeune : « Presque tout mon bien, il est vrai, est en
domaines ; je touche cependant quelques intérêts
46
. » Quant aux sénateurs, je
reste convaincu que leur implication dans le commerce était rare, mais je ne
peux pas le prouver. Ceux qui ne sont pas d’accord avec cette idée ne sont pas
non plus en mesure de le prouver. Mais il ne faut pas oublier les engagements
financiers, qui correspondent aux n
os
1 à 3 de la liste présentée ci-dessus. Ces
engagements financiers permettaient aux membres de l’élite d’effectuer des
prélèvements sur les bénéfices des commerçants sans être eux-mêmes com-
merçants et même sans s’engager activement dans des affaires commerciales.
Un placement d’argent dans le commerce est une opération financière et non
pas commerciale, mais c’est un moyen d’effectuer indirectement un prélève-
ment sur les profits commerciaux
47
.
73 REMARQUES SUR LES INTÉRÊTS PATRIMONIAUX DE L’ÉLITE ROMAINE
43
A.Tchernia, « Encore sur les modèles économiques et les amphores », dans Amphores romai-
nes et histoire économique, dix ans de recherches, Rome, 1989, p. 529-536 ; et Id., « La vente du vin »,
dans E. Lo Cascio (dir.), Mercati permanenti e mercati periodici nel mondo romano, Bari, 2000, p. 199-
210.
44
B. Liou et A. Tchernia, « L’interprétation des inscriptions sur les amphores Dressel 20 »,
dans Epigrafia della produzione, cit. supra n. 8, p. 133-156.
45
CIL, VI, 29722.
46
Pline, Epist., 3, 19, 8 (sum quidem prope totus in praediis, aliquid tamen fenero).
47
J. Andreau, « Modernité économique », cit. supra n. 6, p. 410.
Le secteur dans lequel les sénateurs et chevaliers avaient les intérêts les plus
importants en dehors de l’agriculture et de l’élevage était, à mon avis, le sec-
teur financier, et surtout le prêt d’argent. Si les banquiers « professionnels »
prêtaient de l’argent à intérêt (notamment dans le cadre des ventes aux enchè-
res), il est sûr que les sénateurs et chevaliers étaient plus engagés qu’eux dans
la vie financière de haut niveau. Quand les textes latins font de rapides allu-
sions à un riche ou aux riches en général, ils les présentent souvent comme
possédant beaucoup de terres et de créances. Le prêt d’argent est maintenant
le secteur le mieux connu, en particulier pour l’époque de Cicéron. Ces prêts
accordés par les sénateurs et chevaliers n’étaient pas tous des prêts à la pro-
duction et au commerce, loin de là, et les Latins n’établissaient pas de distinc-
tion nette entre les prêts productifs et les prêts non productifs. Mais les uns et
les autres représentaient des sources de revenus pour les prêteurs d’argent.
Enfin, il ne faut pas négliger les engagements des membres de l’élite, ou du
moins de certains d’entre eux, dans la manufacture. Mais, à ce propos, il est
indispensable de considérer successivement les divers secteurs, ce que je ne
peux faire ici. D’une manière générale, les activités liées aux domaines foncier
(l’extraction minière, la métallurgie primaire) et immobilier (les activités de
construction et la propriété d’immeubles de rapport, logements, boutiques et
entrepôts) doivent, en moyenne, concerner plus directement les membres de
l’élite. Quand nous avons des informations sur la fabrication de la céramique
de table, c’est-à-dire dans le cas de la sigillée italique et de la sigillée de Gaule
du Sud, les sénateurs et chevaliers n’y ont pas d’intérêts. Dans la fabrication
des lampes, leurs noms n’apparaissent pas non plus. Pour les céramiques ne
portant pas de noms, il est évidemment impossible de se prononcer. Pour le
textile, ce n’est guère possible non plus, sauf exception.
Dans la fabrication des briques et tuiles, au contraire, les membres de l’élite
jouaient certainement un rôle important, au moins comme propriétaires de
terres, et dans certains cas comme entrepreneurs. Dans les diverses régions et
provinces, il s’agissait souvent de membres des élites municipales, dont nous
ne sommes pas en mesure de connaître le rôle exact. Dans la région de Rome,
au contraire, les timbres d’époque impériale, entre l’époque des Flaviens et
celle des Sévères, fournissent des informations relativement abondantes,
davantage en tout cas que ceux des périodes précédentes. Les recherches de
ces trente dernières années, et notamment celles de l’équipe de J. Suolahti, ont
confirmé que les noms de sénateurs y sont extrêmement nombreux (à l’in-
verse de ceux des chevaliers). Encore faut-il définir le rôle de ces sénateurs.
On connaît le débat qui a opposé M. Steinby à T. Helen : les sénateurs, pro-
priétaires des domaines, étaient-ils de véritables entrepreneurs s’occupant de
la commercialisation des briques et tuiles (comme le pense M. Steinby), ou
bien simplement des rentiers de la terre qui louaient les bancs de glaise à ceux
qu’on nomme conventionnellement les officinatores (selon l’interprétation de
T. Helen) ? Cela dépend des cas, comme pour la gestion des terres agricoles.
Les propriétaires ont le choix entre plusieurs formules et ils se décident au
coup par coup. Mais, parce qu’elle souhaitait s’opposer aux conclusions de
T. Helen, M. Steinby a eu sans doute tort de centrer ses argumentations sur
74 JEAN ANDREAU
les timbres qui portent deux noms d’hommes libres. En supposant que le tim-
bre exprimait l’existence d’un contrat de locatio operis faciundi conclu entre le
propriétaire et l’officinator, elle s’est enfermée dans une reconstruction brillante
mais aléatoire qui, en définitive, a été plutôt nuisible à la substance de sa thèse.
Si elle s’était davantage appuyée sur les noms de propriétaires qu’accompa-
gnent des noms d’esclaves ou sur les noms de propriétaires figurant seuls sur
le timbre, elle aurait plus efficacement montré le rôle actif de ces derniers (un
rôle actif qui n’empêchait évidemment pas le recours à des dépendants, et
notamment à des préposés)
48
.
En ce qui concerne la fabrication, il faudrait insister aussi sur l’extraction
minière et la métallurgie primaire, secteurs dans lesquels les membres des éli-
tes ont très probablement des intérêts assez importants
49
. La métallurgie pri-
maire se situait souvent dans des régions proches des mines, et ceux qui
contrôlaient la réduction du minerai sont aussi, dans beaucoup de cas, les pro-
priétaires ou les adjudicataires des mines. En tant que tels, la cité de Rome et
l’Empire n’étaient pas nécessairement, ipso facto, les propriétaires des mines.
Même si Rome et l’empereur, au I
er
et au II
e
siècle apr. J.-C., étaient proprié-
taires des mines les plus importantes, il a toujours existé des mines privées. En
Gaule, par exemple, certaines mines de fer faisaient partie de grands domaines
privés
50
. On sait, par Plutarque, que Crassus possédait des mines d’argent
51
. Le
grand notable Sex. Marius, l’homme le plus riche de la péninsule Ibérique,
possédait lui aussi des mines importantes, du moins jusqu’au moment où
Tibère les eut confisquées et réunies au patrimoine impérial, en 33 apr. J.-C.
52
Quant aux mines de l’État ou de l’empereur, tout dépendait de la manière
dont elles étaient exploitées. S’il y avait régie directe (exploitation dirigée par
des procurateurs et un personnel impérial), comme c’était le cas pour les
mines d’or du Nord-Ouest de l’Espagne, l’élite n’avait aucun moyen d’effec-
tuer des prélèvements sur les profits (sauf très indirectement, par le biais de
l’argent que ses membres recevaient dans le cadre de leurs fonctions politiques
et administratives)
53
. Dans le cas de petites adjudications, comme sur le site de
75 REMARQUES SUR LES INTÉRÊTS PATRIMONIAUX DE L’ÉLITE ROMAINE
48
T. Helen, Organization of Roman Brick-Production in the First and Second Centuries A.D.,
Helsinki, 1975 ; P. Setälä, Private Domini in Roman Brick-Stamps of the Empire, Helsinki, 1977 ;
M. Steinby, « Ziegelstempel von Rom und Umgebung », dans RE, suppl. 15, 1978, col. 1489-
1531 ; Ead., « I senatori e l’industria laterizia urbana », dans Epigrafia e ordine senatorio, vol. 1,
Rome, p. 227-237 ; Ead., « L’organizzazione produttiva dei laterizi : un modello interpretativo
per l’instrumentum in genere ? », dans W. V. Harris (dir.), The Inscribed Economy, cit. supra n. 8,
p. 139-143.
49
Voir C. Domergue, Les mines de la péninsule ibérique dans l’Antiquité romaine, Rome, 1990.
50
Sur le fer en Gaule, voir notamment M. Mangin (dir.), La sidérurgie ancienne de l’Est de la
France dans son contexte européen.Archéologie et archéométrie, Paris, 1994 ; Id. (dir.), Le fer, Paris, 2004.
51
Plut., Crassus, 2, 5.
52
Tac., Ann., 6, 19. Sur les mines privées de la péninsule Ibérique, voir C. Domergue, Les
mines, cit. supra n. 49, p. 234-236.
53
C. Domergue et G. Hérail, Mines d’or romaines d’Espagne. Le district de la Valduerna (León),
Toulouse, 1978.
Vipasca, il n’y avait pas non plus de place pour ses membres
54
. Mais, sous la
République, des sociétés de publicains jouaient un rôle dans certains districts
miniers, même si des travaux récents retiennent que, le plus souvent, elles
n’étaient pas chargées de l’exploitation proprement dite (et notamment dans
la péninsule Ibérique)
55
. En ce cas, certains chevaliers étaient partie prenante,
comme on sait. À la fin de la République et sous le Haut-Empire, il y avait
aussi de grosses adjudications, attribuées à des conductores individuels mais dis-
posant de larges possibilités financières. C’était le cas à Carthagène au I
er
siè-
cle av. J.-C. et, par la suite, dans les provinces danubiennes. Un tel mode d’ex-
ploitation fournissait des opportunités non négligeables soit à certains
chevaliers, soit à des notables déjà riches qui, par la suite, ont pénétré dans
l’élite sénatoriale ou équestre. L’étude des noms figurant sur les lingots venant
de Carthagène l’a bien montré. Mais, là non plus, il ne faut pas confondre pro-
duction et commerce. Cette même étude des lingots de Carthagène a permis
à C. Domergue de prouver que les commerçants et les transporteurs étaient
différents des producteurs qui contrôlaient l’extraction et la réduction du
minerai
56
.
Pour conclure, je me limite à trois brèves remarques. La première, c’est que,
dans le monde romain, le propriétaire était au centre de l’économie et de la
vie sociale. L’élite se composait de patresfamilias qui étaient des propriétaires
(de terres, de bestiaux, d’immeubles, d’esclaves, etc.). Ce n’est pas un hasard si
les agronomes se placent toujours du point de vue du propriétaire. La pro-
priété privée donnait à ces patresfamilias des droits étendus. Dans chaque cas
précis, ils avaient notamment le choix entre le rôle de rentier et celui d’entre-
preneur. Dans les textes antiques, les différences entre ces deux rôles ne sont
pas clairement définies, sauf en agriculture. Pour l’agriculture, les agronomes
conseillaient d’être, dans la mesure du possible, un entrepreneur. C’est le pro-
priétaire qui avance l’argent et il ne lui est guère interdit d’exercer des prélè-
vements sur quelque activité que ce soit. Dans certains cas, il le fait directe-
ment ; dans d’autres, par l’intermédiaire d’esclaves préposés. En un certain
sens, l’existence du pécule et de la préposition lui donnait même le droit de
répartir les profits entre ses dépendants (les artisans et commerçants esclaves et
76 JEAN ANDREAU
54
C. Domergue, La mine antique d’Aljustrel (Portugal) et les tables de bronze de Vipasca,
Bordeaux, 1983.
55
A. Mateo, Observaciones sobre el régimen jurídico de la minería en tierras públicas en época romana,
Saint-Jacques-de-Compostelle, 2001 ; et C. Domergue, « Le régime juridique des mines du
domaine public à Rome. À propos d’un ouvrage récent », MCV, 34, 2004, 2, p. 221-236.
56
C. Domergue, « Production et commerce des métaux dans le monde romain : l’exemple
des métaux hispaniques d’après l’épigraphie des lingots », dans Epigrafia della produzione, cit.
supra n. 8, p. 61-91 ; Id., « L’État romain et le commerce des métaux à la fin de la République
et sous le Haut-Empire », dans J. Andreau, P. Briant et R. Descat (dir.), Les échanges dans
l’Antiquité : le rôle de l’État, Saint-Bertrand-de-Comminges, 1994, p. 99-113 ; Id., « A View of
Baetica’s External Commerce in the 1
st
c.A.D. Based on its Trade in Metals », dans S. Keay (dir.),
The Archaeology of Early Roman Baetica, Portsmouth (RhI), 1998, p. 201-215.
futurs affranchis) et lui-même. Pour comprendre l’économie romaine, ce rôle
central du propriétaire est très important. Il explique que certains sénateurs et
chevaliers possèdent des intérêts dans des secteurs très divers, en plus de leur
patrimoine foncier et immobilier.
Ce n’étaient pas avant tout les lois qui limitaient les possibilités de ces pro-
priétaires de l’élite. Ils observaient davantage les interdits et les règles qu’on ne
le dit souvent ; M. Ioannatou a par exemple montré qu’ils tenaient grand
compte des règles concernant le prêt d’argent
57
; mais ces interdits et règles
leur laissaient une très grande liberté. Ce qui les limitait, c’étaient leurs possi-
bilités d’action et leur style de vie. J’ai expliqué ailleurs qu’il fallait bien qu’ils
fassent des choix entre toutes les activités qui leur étaient offertes
58
. C’était
aussi par prudence, par souci de ne pas risquer de perdre leur rang, que cer-
tains d’entre eux étaient amenés à limiter leurs ambitions patrimoniales. Ils
pouvaient être, selon les cas, rentiers ou entrepreneurs, mais à mon avis, ils
étaient beaucoup plus souvent des rentiers de la terre et de l’argent que des
entrepreneurs du commerce ou de la manufacture.
Enfin, quand ils étaient entrepreneurs, c’était souvent de manière indirecte,
par exemple par l’intermédiaire d’esclaves préposés. En ce cas, ils n’assumaient
pas, en pratique, la charge de l’entreprise. Le taux de profit de leurs diverses acti-
vités, qui nous paraissent nombreuses et multiformes, était-il très élevé ? Cela
dépendait évidemment des cas, mais il faut reconnaître que nous l’ignorons.
77 REMARQUES SUR LES INTÉRÊTS PATRIMONIAUX DE L’ÉLITE ROMAINE
57
M. Ioannatou, Affaires d’argent, cit. supra n. 10 ; Ead., « Le code de l’honneur des paiements.
Créanciers et débiteurs à la fin de la République romaine », dans J.Andreau, J. France et S. Pittia
(dir.), Mentalités et choix économiques, cit. supra n. 7, p. 87-107.
58
J. Andreau, « Sur les choix économiques des notables romains », dans J. Andreau, J. France
et S. Pittia (dir.), Mentalités et choix économiques, cit. supra n. 7, p. 71-85.