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Martin Jugie

La doctrine des fins dernières dans l'Église gréco-russe
In: Échos d'Orient, tome 17, N°104, 1914. pp. 5-22.
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Jugie Martin. La doctrine des fins dernières dans l'Église gréco-russe. In: Échos d'Orient, tome 17, N°104, 1914. pp. 5-22.
doi : 10.3406/rebyz.1914.4107
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rebyz_1146-9447_1914_num_17_104_4107
LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES
DANS L'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE
Depuis l'origine de la controverse entre Grecs et Latins sur le Pur
gatoire, c'est-à-dire depuis le xme siècle, les théologiens occidentaux
ont fait, à maintes reprises, des efforts louables pour connaître la doc
trine de l'Église gréco-russe sur les fins dernières. Mais, chose curieuse,
les résultats de leurs recherches ont été le plus souvent contradictoires.
Les uns, comme Allatius et Arcudius, préoccupés de montrer qu'il y
avait accord parfait entre l'enseignement de l'Église catholique et celui
• de l'Église orientale, ont ignoré, atténué ou passé sous silence les textes
qui n'allaient pas à leur but apologétique. D'autres, comme Richard
Simon et Renaudot, ont prêté aux Grecs modernes des croyances
eschatologiques fort éloignées des nôtres sur certains points (i). Ces
divergences ont leur source dans une information insuffisante et aussi
dans la fausse idée qu'on se fait généralement de l'Église gréco-russe.
On la conçoit plus ou moins sur le modèle de l'Église catholique. On
veut à tout prix lui trouver une doctrine officielle sur des questions où
elle ne peut en avoir, et on se laisse tromper par ses théologiens, qui
omettent rarement de présenter leurs opinions particulières comme
l'expression de la plus pure « orthodoxie ». Or, il ne faut pas oublier
que l'Église orientale, depuis sa séparation d'avec Rome, loin d'avoir
enrichi l'acquis dogmatique des huit premiers siècles, n'a pas même
réussi à le garder intact partout et toujours. Et cela se comprend, vu
qu'elle est dépourvue en fait de tout magistère infaillible, de toute autor
ité centrale capable de dirimer les controverses.
Sur les fins dernières comme sur tout le reste, cette Église ne peut
faire valoir comme enseignement officiel que les définitions des sept
premiers conciles œcuméniques. On peut y joindre les vérités évidem
ment contenues dans l'Écriture Sainte et dont personne ne peut douter
sous peine de rejeter la révélation. Nos recherches sur l'enseignement
eschatologique des théologiens orientaux depuis le ixe siècle jusqu'à
nos jours nous ont convaincu que les seuls points admis par tous
comme indiscutables étaient les suivants :
(i) De nos jours encore, les affirmations les plus discordantes et les moins fondées
circulent ici et la sur la doctrine des Grecs touchant le Purgatoire, la béatitude des
saints, etc.
Echos d'Orient. — 17' année. — N* 104. Janvier 1 g 14.
ECHOS D ORIENT
i° L'impossibilité de mériter et de satisfaire après la mort;
2° La résurrection générale;
3° Le jugement dernier et la séparation éternelle des bons et des
méchants qui le suivra;
4° L'inégalité de la rétribution, suivant les mérites et les démérites;
5° La rénovation du monde à la fin des temps, selon l'enseignement
de l'Écriture ;
6° La légitimité de la prière pour les défunts telle que la pratique
l'Eglise gréco-russe dans sa liturgie.
Sur tout le reste, et notamment sur l'existence, la nature et le mode
du jugement particulier, sur le moment où commencent les rétribu
tions d'outre-tombe, sur l'existence et la nature d'un état et d'un
lieu intermédiaire entre le ciel et l'enfer, sur l'objet de la prière pour
les morts, sur la nature de la béatitude, l'Église gréco-russe ne possède
aucune doctrine fixe, comme on le constate par le désaccord qui a tou
jours régné et règne encore entre ses théologiens sur chacune de ces
questions. Celles-ci, sauf la dernière, se réfèrent toutes à l'état des
âmes avant le jugement dernier. Relativement à cet état, ni l'Écriture
Sainte ni l'ancienne tradition ne fournissaient à l'Église gréco-russe des
solutions claires et définitivement arrêtées; ce qui ne veut pas dire
qu'il n'y eût dans l'Église des huit premiers siècles des courants doc
trinaux très nettement dessinés dans le sens des définitions catholiques
postérieures. Comme l'Église gréco-russe est par elle-même incapable
de définir quoi que ce soit, les divergences d'opinions de ses théolo
giens sur les points indiqués ne doivent pas nous étonner.
L'examen détaillé de ces divergences réclamerait un long volume.
Nous nous contenterons de donner ici quelques indications sommaires
mais suffisantes pour se faire une idée de l'état vrai des doctrines escha-
tologiques dans l'Église gréco-russe. Notre aperçu portera sur toute la
période du schisme, depuis Photius jusqu'à nos jours. C'est dire la
nécessité où nous serons de ne parler que des théologiens les plus
marquants et de nous borner à quelques citations choisies.
]. — Existence et nature du jugement particulier.
Y a-t-il un jugement particulier pour chaque âme aussitôt après la
mort? Les théologiens gréco-russes ne se posent guère la question
avant le xvie siècle. S'ils en parlent, c'est occasionnellement, et alors
ils se prononcent dans le sens de l'affirmative. Ils enseignent d'ailleurs
l'existence de ce jugement d'une manière implicite en déclarant qu'après
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DOCTRINE DES FINS DERNIERES DANS L EGLISE GRECO-RUSSE 7
la mort les âmes des justes sont séparées des âmes des pécheurs et
que les unes et les autres reçoivent au moins un commencement de
rétribution. Mais il faut remarquer que, d'après certains théologiens de
cette période, si le sort des justes est fixé irrévocablement par la sen*-
tence du jugement, il n'en va pas de même du sort des pécheurs, qui
peut être amélioré et même changer radicalement. Les portes de la
géhenne ne sont pas fermées avant le jugement dernier, et Dieu, dans
sa miséricorde sollicitée par les prières de l'Église, peut gracier et gracie
en fait quelques damnés. Tel paraît être le sentiment de Théophylacte
de Bulgarie (xie siècle), qui écrit dans son commentaire de l'Évangile
de saint Luc :
« Remarquez que jésus-Christ n'a pas dit : « Craignez celui qui,
» après avoir mis à mort, précipite dans la géhenne », mais bien « a le
» pouvoir de jeter dans la géhenne ». Car les pécheurs, après la mort, ne
sont pas nécessairement jetés dans la géhenne, mais cela dépend de
Dieu, qui peut tout aussi bien leur faire grâce. Je dis ceci à cause des
oblations et des aumônes qui sont faites pour les défunts, et qui sont
grandement profitables même à ceux qui meurent avec des péchés graves.
Ainsi donc, Dieu, après avoir mis à mort, ne jette pas nécessairement
dans la géhenne, mais il a le pouvoir d'y jeter. Ne cessons donc d'apaiser
par l'aumône et la prière celui qui a le pouvoir de jeter dans la géhenne,
mais qui n'use pas toujours de ce pouvoir, et qui peut pardonner. » (1)
Trois ou quatre légendes circulaient dans le monde byzantin, qui
entretenaient l'idée que les damnés pouvaient être délivrés par les
prières des vivants, au moins à titre exceptionnel. Il y avait celle de
sainte Thècle la protomartyre, obtenant le salut de la païenne Falco-
nilla; celle de saint Grégoire le Grand, que les Grecs appellent Grégoire
le Dialogue, demandant à Dieu la rémission des péchés de l'empereur
Trajan, persécuteur des chrétiens, et recevant du ciel cette réponse :
« J'ai exaucé ta prière, et je pardonne à Trajan, mais tâche à l'avenir
de ne plus me prier pour les impies »; celle de l'impératrice Theodora»
faisant intervenir les supplications des clercs, des moines et du peuple
fidèle en faveur de son époux l'empereur Théophile, adversaire du culte
des images, et apprenant par une révélation que Dieu avait pardonné
au coupable. Une païenne, des empereurs persécuteurs ne pouvaient
(1) Théophylacte, Enarratio in Evangelium Lucœ, c. xn, 5. P. G., t. CXXIII, col. 880^
On remarquera que Théophylacte attribue le pardon divin à l'intervention des prières
de l'Eglise, non au repentir des pécheurs. Il enseigne, en effet, explicitement que
les morts ne peuvent plus rien pour eux-mêmes, et que toutes les puissances actives
de l'âme séparée sont liées et incapables de faire le moindre bien. Enarratio in Evang.
Matthœi, c. xxn, i3. P. G., ibid., col. 388.
ECHOS D ORIENT
qu'être des damnés aux yeux de tous les Byzantins. Les théologiens
recouraient volontiers à ces légendes pour établir par un argument a
fortiori l'efficacité de la prière en faveur des morts. C'est ce que fait
l'auteur du traité sur les fidèles défunts. Ayant à réfuter ceux qui déclarent
inutiles les prières, les bonnes œuvres et les messes offertes pour les
morts, il invoque le cas de sainte Thècle et celui de saint Grégoire le
Grand, bien qu'il enseigne par ailleurs très clairement qu'habituell
ement les pécheurs impénitents ne sont pas délivrés par les suffrages
des vivants (i). Sa dissertation fut de bonne heure introduite dans l'of
fice de la première commémoraison générale des défunts, que les Grecs
célèbrent le samedi avant le dimanche de YApocreo (2). Aussi exerça-
t-elle une influence considérable sur l'eschatologie byzantine, d'autant
plus qu'elle fut toujours regardée comme l'œuvre de saint Jean Damas-
cène (3).
Cette pièce favorise aussi la doctrine de la mitigation des peines de
l'enfer en rapportant un récit qui.se lisait autrefois dans l'Histoire lau-
siaque de Palladius, et qu'on n'y trouve plus maintenant. Saint Macaire
le Grand priait beaucoup pour les âmes des défunts, et il avait un
grand désir de savoir si ses prières leur étaient utiles. Dieu voulut satis
faire par un miracle la curiosité de son serviteur. Un jour, Macaire ren
contra sur son chemin le crâne desséché d'un ancien grand prêtre des
idoles. Il lui adressa la parole et lui demanda des nouvelles d'outre-
tombe. A la question : « Ne recevez-vous jamais de soulagement? »
le crâne répondit : « Lorsque tu pries pour les défunts, nous ressen
tons alors quelque consolation. » (4)
Appuyée sur de telles autorités et favorisée par l'imprécision de la
doctrine sur un état intermédiaire entre le ciel et l'enfer, la théorie de
la délivrance des damnés et de la mitigation de leurs peines se répandit
peu à peu. Si certains théologiens, comme Michel Glykas au xne siècle (5)
et Marc d'Ephèse au xv°(6), acceptent telles quelles les données du traité
(1) Ce traité est intitulé : Περί των έν πι'στει κεκοιμημένων. On le trouve dans la patro
logie grecque de Migne, t. XCV, col. 247-278.
(2) Le dimanche de YApocreo ou troisième du Triodion (propre du temps quadra
gesimal) correspond à notre Sexagésime.
(3) M. F. Diekamp, dans un article donné à la Rœmische Qûartalschrift, 1903,
p. 371-382, sous le titre -.Johannes von Damaskus : Ueber die in Glauben Entschla
fenen, a apporté de bonnes raisons en faveur de l'attribution à saint Jean Damascene.
Ses preuves ne sont pas absolument convaincantes. Ce qui est sûr, c'est que la pièce
en question est très ancienne et qu'on la trouve déjà dans un manuscrit du ixe siècle.
(4) P. G., loc. cit. col. 256.
(5) Voir le Le de ses chapitres théologiques, publiés par S. Eustratiadès : Μιχαήλ του
Γλυκοί εις τας απορίας της θείας γραφής κεφάλαια, t. II. Alexandrie, igi2, p. 55-6 1 .
(6) Marc d'Ephèse soutint au concile de Florence la mitigation des peines des
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damascénien sur la prière pour les fidèles défunts sans en étendre la
portée, d'autres ne se tiennent pas sur la même réserve. Au xive siècle,
Nicéphore Calliste Xanthopoulos introduit dans les synaxaires (= légendes
des saints) du Triodion (= propre du temps quadragesimal) les his
toires de Falconilla, de Trajan, de Théophile et du crâne du grand prêtre
idolâtre, et les donne comme preuves capitales de l'efficacité de la
prière pour les défunts : ce qui suggère tout naturellement l'idée que les*
damnés sont régulièrement délivrés ou soulagés par les suffrages
des vivants (1).
Un siècle auparavant, un métropolite d'Athènes du nom de Nicolas
avait inventé VEuchélaion (= Extrême-Onction) pour les morts (2).
Cette cérémonie bizarre était calquée sur le rituel de l'Extrême-Onction.
Comme le sacrement, elle était accomplie par sept prêtres, qui brû
laient à tour de rôle sur la tombe du défunt un papyrus trempé dans
l'huile en récitant des prières qui demandent la délivrance de l'enfer et
rappellent les légendes de Falconilla, de Trajan et de Théophile (3).
Voici quelques extraits de ces prières :
« Délivrez-le des liens éternels et de la prison, parce que nous savons
que, dans l'excès de votre miséricorde, vous libérez les âmes des liens
éternels. — Nous vous rendons grâces, ô Dieu très bon, de ce que,
par les supplications de vos serviteurs, vous rompez les liens de ceux
qui ont été enlevés par la mort sans préparation et dans l'
impénitence,
et qui sont détenus en enfer. — Délivrez-le de la prison très obscure et
de la cruelle tyrannie des démons qui le tourmentent. » (4)
Siméon de Thessalonique, qui a connu l'office de l'Euchélaion mort
uaire, nous apprend qu'il n'était point reçu partout, et que certains
damnés, et raconta les histoires de Falconilla et de Trajan. Mais il admet tout l'e
ssentiel de la doctrine du Purgatoire. Pour lui, la délivrance des damnés par les
prières de l'Eglise est considérée comme une exception à la règle générale. Voir
Lequien, Dissertatio damascenica quinta, P. G-, t. XCIV, col. 35o-36o. Voir aussi
Valentin Loch, Das Dogma der griechischen kirche vom Purgatorium. Ratisbonne,
1842, p. 54-67.
(1) Ces synaxaires se trouvent encore dans le Triodion « orthodoxe ». Voir, par
exemple, l'édition de Venise, 1870, p. 17. Ils ont été supprimés dans l'édition faite
par la S. Cong, de la Propagande pour les Grecs unis.
(2) Ce Nicolas, métropolite d'Athènes, a dû vivre au xme siècle, car déjà le patriarche
de Constantinople, Nicéphore II (12601261,), proteste contre l'usage de donner l'E
xtrême-Onction aux morts. Cf. P. G., t. LXXXVI, col. 2400, en note.
(3) Goar, Euchologium grœcorum, p. 441 ; Allatius, Examen Triodii; dans Fabri-
cius, Bibliotheca grœca, éd. de Hambourg, 1712, t. V, en appendice, p. 92-93. L'office
de l'huile sainte pour les défunts est signalé à plusieurs reprises dans les Euchologia
de Dmitrievski. Kiev, igoi.
(4) Allatius, op. et loc. cit. Ces passages seraient susceptibles d'une interprétation
bénigne, si la mention de Trajan et de Falconilla ne venait corroborer le sens naturel
des mots : τους άνετοίμ,ως άρπαγέντας καΐ άμετανοήτως.
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évêques l'interdisaient dans leurs diocèses comme une innovation (i).
Siméon, lui, n'y trouve rien à redire, pourvu qu'on ait bien soin de le
distinguer du sacrement d'Extrême-Onction institué par Jésus-Christ. Il
ne semble pas que les passages de cet office, où l'on demande la dél
ivrance des pécheurs impénitents, l'aient beaucoup frappé. C'est sur
tout sur la fin du xve siècle et dans le courant du xvie que l'Euchélaion
des morts fut en honneur dans l'Église grecque, comme on le voit par
les manuscrits et par les éditions de l'Euchologe publiées à Venise en
1544, 1553, 1555, 1559, ï57°> etc· (2)· Cet office a fini par disparaître,
et on ne le trouve plus dans les Euchologes actuels.
Je ne crois pas qu'il faille attribuer cette disparition aux passages
malsonnants cités plus haut, car si la doctrine de la délivrance des
damnés par les prières de l'Eglise ne fut admise que par un petit nombre
de théologiens pendant la période byzantine, il n'en fut pas de même
dans la suite. A partir du xvie siècle, les théologiens « orthodoxes »,
sous l'influence visible de la théologie catholique, qu'ils apprennent à
connaître dans les Universités d'Italie, enseignent sans doute généra
lement (3) 1 'existence du jugement particulier; mais, en même temps, ils
commencent à subir l'influence protestante. Sous couleur d'exalter les
mérites du Rédempteur, certains battent en brèche la doctrine de la
satisfaction et nient que le pécheur pardonné par l'absolution sacra
mentelle ait à subir une peine temporelle en ce monde ou en l'autre.
Ceux qui suivent cette voie et en tirent les conséquences logiques
arrivent tout naturellement à rejeter l'existence d'un état intermédiaire
entre le ciel et l'enfer, et à assigner comme but aux prières de l'Église
pour les défunts la délivrance des damnés. C'est fausser du même coup
la doctrine du jugement particulier en niant le caractère définitif de la
sentence qui le suit.
Nous trouvons la théorie de la délivrance des damnés explicitement
formulée dans le document doctrinal le plus important et le plus officiel
qu'ait publié l'Église gréco-russe depuis la séparation. Le catéchisme
de Pierre Moghila ou Confession « orthodoxe » nie catégoriquement
l'existence d'une classe de défunts intermédiaire entre les élus et les
damnés, et enseigne que beaucoup de ces derniers sont délivrés des
liens de l'enfer non parce qu'ils font pénitence — ce qui est impossible
(1) Siméon de Thessalonique, De sacro Euchelaio. P. G., t. GLV, col. 52i.
(2) Plusieurs manuscrits de l'Athos et du Sinaï contiennent l'office du nécroeuche-
laion. Deux datent de 1473, un de 1481, la plupart des autres du xvi" siècle. Voir
Dmitrievski, Euchologia, p. 336, 434, 444, 65g, 921, etc.
(3) Je dis généralement, car il y a des exceptions. Voir plus bas, p. i3.
LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS L'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE I I
après la mort, — mais en considération des bonnes œuvres des vivants
et des prières de l'Église. Le texte de Théophylacte, reproduit ci-dessus,
est invoqué à l'appui de cette thèse (i).
La doctrine exposée dans la Confession orthodoxe n'exprime pas l'opi
nion personnelle de Pierre Moghila, que nous savons avoir été tout
favorable à la doctrine catholique du Purgatoire, mais bien celle d-e
Mélèce Syrigos, l'une des célébrités théologiques de l'Église grecque
au xvne siècle, qui fut chargé par les patriarches orientaux de reviser
et de corriger le catéchisme du métropolite de Kiev (2). Dans sa longue
réfutation de la confession de foi de Cyrille Lucar et des erreurs protes
tantes, Syrigos enseigne, en effet, clairement qu'avant le jugement
dernier toutes sortes de péchés, à l'exception du péché contre le Saint-
Esprit, peuvent être remis après la mort, non que les défunts puissent
encore faire pénitence, mais parce que Dieu leur pardonne en considé
ration de l'excédent de leurs bonnes œuvres sur leurs péchés, ou à
cause de l'intercession des saints et des prières de l'Église militante (3).
Si le mauvais riche dont parle l'Évangile n'obtint pas le soulagement
qu'il demandait, c'est parce que Lazare, qu'il avait méprisé sur terre,
ne voulut point intervenir en sa faveur.
Dosithée, patriarche de Jérusalem (t 1707), après avoir d'abord admis,
comme nous le montrerons plus loin, l'essentiel de la doctrine
catholique du Purgatoire, changea plus tard d'opinion, et dans l'édition
revue et augmentée de sa confession de foi, qu'il publia à Bucarest en
1690, il enseigne, on ne peut plus clairement, la délivrance, par les
prières de l'Église, des âmes de ceux qui meurent en état de péché
mortel. Il part du principe qu'avant le jugement dernier la sentence
du Sauveur contre les réprouvés n'est pas encore complète et immuable.
C'est seulement après la condamnation finale, au second avènement*
que tout espoir de soulagement et de délivrance sera perdu pour les
damnés (4). Pour établir sa thèse, il invoque naturellement les exemples
classiques de Falconilla, de Trajan et de l'empereur Théophile, en leur
(1) Confession orthodoxe, Ire partie, questions lxiv-lxv. 'Αποθνήσκουσα τάχα καί
άνθρωποι, δπου να εί^αι άνάμ,εσα τών σωζόμενων και άπολλυμένων; Réponse : Τοιαύτης
τάξεως άνθρωποι δεν ευρίσκονται.
(2) Sur Mélèce Syrigos, sa vie et ses œuvres, voir l'étude très documentée du P. Par-
goire dans les Echos d'Orient, A. XI et XII.
(3) Κατά τών καλβινικών κεφαλαίων και ερωτήσεων Κυρίλλου του Αουκάρεως άντίρρησις.
Bucarest, 1690, ρ. 141 sq. Συγχωρούνται τών ανθρώπων κάποια αμαρτήματα εις τον μέλλοντα
αιώνα, υστέρα άπα την ζωήν τούτην, η διατί ύπερέχουσι τα αγαθά τους έργα, η διατί of άγιοι
παρακαλοΰσι μεσιτεύοντες δι' αυτούς.
(4) Καθότι ού γέγονεν έ'ως άρτι ή τελεία και καθόλου άπόφασις του σωτήρος κατά τών άπο-
βεβλημένων. "Οταν γαρ αΰτη γένηται οΰκέτι απολείπεται ήστινοσοϋν άνέσεως η άπολυτρω-
σεως έλπίς εκ τοΰ αδου. Έγχειρίδιον κατά καλβινικής φρενοβλαβείας. Buckrest, 1690, ρ. 82.
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ECHOS D ORIENT
donnant une portée générale. Car, d'après lui, ceux-là seuls sont sou
lagés et délivrés par les suffrages des vivants qui sont morts avec des
péchés graves sur la conscience. Les péchés véniels, τα αθανασία
πληΐΛρ-ελή^ατα, né sont pas punis après la mort; sans cela, tout le
monde aurait à subir quelque châtiment, et personne ne monterait au
ciel après la mort (i). Ces péchés sont effacés par la prière quotidienne.
Il ne convient pas, d'ailleurs, à la bonté divine de tirer vengeance des
fautes légères commises par ceux qui ont pratiqué de grandes vertus.
La conduite de Dieu à l'égard du peu de mal qui se trouve dans les
bons doit être la même que celle qu'il tient à l'égard du peu de bien
qui se trouve dans les méchants. De même que le peu de bien que font
ces derniers ne les sauve pas, mais contribue seulement à
diminuer"
leur châtiment; de même il convient que le peu de mal qu'ont fait les
bons ne les prive pas de la béatitude, mais en conditionne seulement le
degré.
Quant à ceux qui ont commis des péchés graves et qui en ont obtenu
le pardon après un repentir sincère et une véritable contrition, ils vont
tout droit au ciel se réjouir avec les bienheureux, même si la mort les
a empêchés de faire ces dignes fruits de pénitence que l'Évangile nous
recommande pendant la vie présente. Le péché, en effet, est totalement
remis par la pénitence, et il ne reste aucune peine temporelle à subir
après qu'il a été pardonné : « Dire que le péché a été remis mais que la
peine est restée, c'est badiner et déraisonner; ce n'est point parler en
théologien et en homme de sens La punition qui se fait dans l'enfer
est donc pour les grands péchés, et c'est pour obtenir la délivrance de
ceux qui les ont commis que l'on prie, comme on le voit par l'his
toire des Machabées. Judas fit, en effet, prier les prêtres pour ceux qui
avaient volé des idoles. » (2) Notre théologien conclut en disant qu'au
jour du jugement, Dieu, qui est riche en miséricorde, fera grâce à
beaucoup de réprouvés, tout comme il en délivre beaucoup avant ce
jour, grâce à l'intervention suppliante de l'Église (3).
Malgré l'autorité de la Confession orthodoxe, de Mélèce Syrigos et de
Dosithée, la doctrine de la délivrance des réprouvés par les prières de
l'Église n'a pas réussi à s'imposer à la croyance générale de l'Église
gréco-russe. Comme nous l'établirons ci-après, la majorité des théolo-
(1) Ταύτγ) γαρ αν πάντες τί] τοιαύτη τιμωρία ύποπέσειεν, και ουδείς μετά θάνατον εις ουρα
νούς άναβαίνοι. Ibid., ρ. 83.
(2) Το δέ λέγειν επί των τοιούτων ό'τι άφείθη μεν ή αμαρτία, μεμένη/.ε δε ή ποινή, παιζόν
των και ούκ εύφρονούντων, ού θεολογούντων και σωφρονούντων. Ibid., ρ. 84.
(3) έν καιρώ της κρίσεως πολλούς έλεήση ό πολυέλεος Θεός. Ibid., ρ. 85.
LA
DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS L ÉGLISE GRÉCO-RUSSE 1}
giens est restée fidèle à l'enseignement traditionnel, qui affirme l'exi
stence d'une classe de défunts intermédiaire entre les élus et les damnés
et pouvant profiter des suffrages des vivants. Le nombre des partisans
de l'opinion de Dosithée est cependant respectable encore de nos jours,
et il serait sans doute plus grand si la logique était toujours le fait des
théologiens « orthodoxes ». Ceux-ci, en effet, rejettent presque unani
mement, à l'heure actuelle, la doctrine catholique de la satisfaction
sacramentelle et nient l'existence d'une peine temporelle due au péché
pardonné. Cette négation est un acheminement naturel aux conclusions
eschatologiques de Dosithée. En fait, un petit nombre seulement en
arrivent là. Quelques-uns se contentent d'enseigner la mitigation des
peines des damnés et répugnent à admettre la possibilité de leur dél
ivrance. D'autres envisagent cette délivrance comme probable, mais
n'osent se prononcer catégoriquement et laissent la question indécise.
Le plus grand nombre amalgame tant bien que mal les données con
tradictoires des deux confessions de foi de Pierre Moghila et de Dosithée
première manière, et réussissent ainsi à maintenir un état intermédiaire,
dont on ne peut pas dire qu'il soit toujours l'équivalent de notre
Purgatoire.
Parmi ceux qui, depuis la mort de Dosithée, ont reproduit son ense
ignement sur la délivrance des damnés, nous trouvons, au xvme siècle,
les théologiens de l'école d'Eugène Voulgaris. Ce dernier· va même
plus loin que le patriarche de Jérusalem : il nie expressément l'existence
d'un jugement particulier après la mort. Dans le Résumé de théologie
qu'on a publié sous son nom, à Venise, en 1872, il cite le passage
suivant de Lactance : « Qu'on ne pense pas que les âmes subissent un
jugement quelconque après la mort; car toutes sont détenues dans une
prison commune jusqu'au jour où le grand Juge examinera les actions
de chacun »; puis il ajoute: « Un théologien grec, versé dans la con
naissance du dogme oriental, ne parlerait pas mieux et ne s'exprimer
ait pas avec plus de clarté. » (1)
L'élève de Voulgaris, Théophile Papaphilos, évêque de Campanie^ se
prononce dans le même sens: « Notre sainte Église, écrit-il, ne recon
naît et n'enseigne qu'un seul et unique jugement pour tous les hommes
au second avènement du Christ; de jugement particulier, elle n'en
connaît point ni n'en accepte (2). Avant ce jugement commun et uni
versel, les âmes vertueuses et pures éprouvent une joie et une allé-
(1) Θεολογικόν, édité à Venise par Agathange Lontopoulos en 1872, p. i3i-i32.
(2) Μερικον κριτήριον οίίτ 'εγνω, οΰτε δέχεται.
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gresse admirable dans l'attente de la béatitude qui leur est réservée,
tout comme les âmes pécheresses ressentent de la douleur et de la
tristesse en attendant le châtiment. » (1) L'ouvrage où se lisent ces
affirmations quelque peu étranges parut pour la première fois à Venise
en 1780 sous le titre de Trésor de l'orthodoxie. Il était précédé d'une
lettre-préface élogieuse due à Athanase de Paros, un autre élève de
Voulgaris, qui avait été chargé de le reviser. C'est dire qu'Athanase
en approuvait le contenu. La fortune de ce petit livre, où l'on parle
d'un peu de tout sans aucun ordre, a été considérable. II n'a pas eu
moins de cinq éditions. Le saint synode d'Athènes l'approuva en i860
et le recommanda à tous les fidèles, spécialement au clergé, « comme
un ouvrage très utile, très édifiant, nécessaire à tous les chrétiens » (2).
Avant de faire la découverte des passages qu'on vient de lire du
Théologicon de Voulgaris et du Trésor de l'orthodoxie de Théophile de
Campanie, nous croyions bonnement que l'existence du jugement par
ticulier était une vérité acquise dans l'Église gréco-russe. On voit qu'il
n'en est rien, puisque le saint synode athénien approuve hautement
un ouvrage où l'on déclare que l'Église « orthodoxe » n'admet qu'un
seul jugement, le jugement général, et rejette tout jugement particulier
après la mort. Il est vrai que presque tous les autres théologiens gréco-
russes nous affirment que l'Église « orthodoxe » enseigne qu'il y a un
jugement particulier. De quel côté se trouve la véritable orthodoxie?
Qui nous le dira?
S'étant débarrassé du jugement particulier, Théophile de Campanie
a toute liberté pour faire délivrer par les prières de l'Église les habitants
de l'enfer : « Tu as appris, dit-il à son disciple, que depuis qu'il a été
foulé aux pieds par la toute-puissance de l'âme du Christ, l'enfer reste
toujours ouvert, et qu'il n'a pas encore été fermé par la sentence génér
ale du Christ. C'est pourquoi les prières, les messes de la sainte
Eglise et les aumônes faites aux pauvres pour les orthodoxes défunts
sont efficaces, et beaucoup d'âmes sont par elles délivrées des tour
ments suivant la qualité et la gravité de leurs péchés. » (3)
Pour établir cette efficacité des suffrages pour les morts, il en appelle
à la délivrance de Falconilla et à celle de l'empereur Trajan; il cite le
texte de Théophylacte que nous connaissons bien, et cet autre d'un
(ι) Ταμειον ορθοδοξίας, édition de Tripolitza, 1888, p. 257.
(2) La lettre encyclique du saint synode est adressée à tous les archevêques et
évêques de l'Eglise du royaume de Grèce. Je la lis en tête de la cinquième édition du
Trésor de l'orthodoxie, parue à Tripolitza en 1888.
(3) Ταμεϊον ορθοδοξίας, ρ. 217.
LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS L ÉGLISE GRÉCO-RUSSE 15
Père tbéophore dont il ne dit pas le nom : « Je suis persuadé que les
âmes des pécheurs sortent de l'enfer grâce aux saintes messes, aux
prières et aux aumônes, parce que l'enfer, depuis que le Christ Homme-
Dieu Ta dompté, reste ouvert jusqu'à la sentence finale, qui aura lieu
au second avènement. » (1)
Plusieurs théologiens russes contemporains enseignent clairement
que toute sorte de péchés peuvent être remis après la mort par l'inte
rvention charitable de l'Église militante. C'est ce qu'affirme, par exemple,
I. Pérov dans son Manuel de théologie polémique : « L'Église, dit-il, prie
pour les défunts, mais elle prie pour la rémission de leurs péchés,
non pour la rémission de peines temporelles; pour les délivrer de
l'enfer, non du Purgatoire. Par ailleurs, les prières de l'église sont
offertes pour tous les pécheurs, sans distinction des péchés qu'ils ont
commis, et par conséquent elles s'étendent à toute sorte de péchés et
non pas seulement aux seuls péchés légers et véniels. D'après la parole
du Sauveur, il n'y a que le blasphème contre le Saint-Esprit qui ne soit
pas remis ni dans ce mond'e ni dans l'autre. C'est pourquoi l'Église
n'exclut de ses prières que ceux qui ont volontairement et obstinément
rejeté la grâce de la Rédemption. » (2)
N. Bêliaev (3) et A. Temnomiérov (4) déclarent aussi que seul le
péché contre le Saint-Esprit est irrémissible dans l'autre monde. Pour
répondre à l'objection qu'on pourrait tirer de la parabole évangélique
du mauvais riche et du pauvre Lazare contre sa thèse de la délivrance de
l'enfer, Temnomiérov fait remarquer qu'au moment où le Sauveur pro
nonça cette parabole, il n'avait pas encore offert son sacrifice rédempt
eur et que, par suite, la justification par son sang n'était pas encore
possible. Mais lorsqu'il descendit dans l'Hadès, le Rédempteur offrit
à toutes les âmes qui s'y trouvaient la possibilité de se repentir et de se
dégager des chaînes du diable.
Dans son récent Manuel de théologie dogmatique orthodoxe à l'usage
des Séminaires, N. Malinovski, après avoir nié l'existence d'une peine
temporelle due au péché pardonné et avoir rejeté tout état inter
médiaire entre l'état de béatitude et l'état de damnation, est amené
à faire la déclaration suivante pour expliquer la prière pour les défunts :
(ι) Ταμεΐον ορθοδοξίας, p. i58-i6o.
(2) Manuel de théologie polémique (en russe), 6° édition. Toula, igo5, p. 108-109.
(3) Doctrine de l'Eglise romaine catholique sur la satisfaction, dans le Causeur
orthodoxe, 1876, t. I", p. 439.
(4) Enseignement de l'Ecriture Sainte sur la mort et la vie d'outre-tombe. Saint-
Pétersbourg, 1899, p. i58. Cf. A. Bukowski, Die Genugtuung für die Sünde nach der
Auffassung der russischen Orthodoxie. Paderborn, 191 1, p. 200-201.
1 6 ÉCHOS D'ORIENT
« II y a en enfer des âmes qui ne sont pas endurcies dans le mal, qui
peuvent éprouver un repentir profond pour les péchés commis pen
dant la vie terrestre, concevoir de l'aversion pour ces péchés, tendre par
l'esprit et le cœur vers le bien, à l'égard duquel elles furent ici-bas
parfois indifférentes. De telles âmes, d'après une disposition de la cl
émence divine, peuvent être délivrées des tourments de l'enfer par les
prières de l'Église, les bonnes œuvres, et particulièrement par l'obla-
tîon de la victime non sanglante, par l'intervention des saints de
l'Église céleste et du Sauveur lui-même. » (i)
M. Malinovski n'excepte donc de la délivrance que les pécheurs
endurcis, et, chose plus grave et presque inouïe dans la théologie
« orthodoxe », il proclame la possibilité du repentir après la mort chez
des pécheurs chargés de fautes mortelles, car il s'agit bien des pécheurs
de cette sorte, vu la manière dont notre théologien attaque la doctrine
catholique du Purgatoire. Et dire que son Manuel est en train de sup
planter celui de Macaire dans les Séminaires russes!
L'évêque Sylvestre, dans son Essai de* théologie orthodoxe en cinq
volumes, rejette lui aussi tout état intermédiaire entre le ciel et l'enfer,
en se référant à la Confession de Moghila. Il parle de soulagement et
d'amélioration de l'état des pécheurs dans l'enfer sans prononcer le
mot de délivrance (2). Mais comme, par ailleurs, il cite le dix-huitième
article de la Confession de Dosithée, qui enseigne l'existence d'une caté
gorie d'âmes distincte des élus et des damnés, il est bien difficile de
savoir au juste sa pensée.
Comme partisan de la simple mitigation des peines des réprouvés,
on peut nommer le Russe Gabriel, métropolite de Novgorod et Péters-
bourg au xvme siècle, qui écrit dans son Explication de la liturgie:
« Nous pensons que même les âmes de ceux qui sont tombés dans de
grandes fautes ne reçoivent pas un maigre secours du sacrifice san
glant que nous offrons et des prières que nous adressons, pendant
qu'on le célèbre, au Seigneur de la vie et de la mort. » (3)
D'autres, comme le Grec Jean Cassianos, ne savent trop que répondre
quand on leur demande de déterminer quels sont les pécheurs qui sont
arrachés à l'enfer par les prières de l'Église. Après avoir nié la peine
temporelle et l'état intermédiaire, ce théologien conclut en ces termes :
(1) N. Malinovski, Esquisse de théologie dogmatique orthodoxe, t. II. Serghief-Poçad,
1908, p. 472.
(2) Sylvestre, Essai de théologie orthodoxe, t. V. Kiev, 1897, p. 143.
(3) Τελετουργία ίερά. Saint-Pétersbourg, 1799, p. i65. Cet ouvrage, composé en russe,
fut traduit en grec du vivant de l'auteur.
LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS L ÉGLISE GRÉCO-RUSSE I7
« Quels sont les pécheurs que Dieu, après la mort, béatifie dans le sein
d'Abraham tout comme les justes; quand et pour quelles raisons fait-il
cela? Nous n'en savons rien. » (1)
Comme nous l'avons déjà dit, la plupart des théologiens gréco-
russes, même de nos jours, ne partagent ni l'opinion de ceux qui font
sortir de l'enfer les réprouvés ni l'agnosticisme d'un Jean Cassianos. Ils
admettent la délivrance uniquement pour les âmes de ceux qui sont
morts dans le repentir sans avoir eu le temps de faire de dignes fruits
de pénitence. Mais il faut noter que certains de ces théologiens paraissent
nier l'existence du jugement particulier pour cette dernière catégorie
d'âmes. C'est le cas de l'archimandrite Antoine, qui, pour prouver l'ef
ficacité de la prière pour les défunts, se base sur ce fait « que le sort
de certaines âmes n'a pas encore été fixé avant le jugement dernier.
C'est pourquoi la miséricorde de Dieu et l'influence des mérites du
Christ Sauveur s'exercent encore à leur égard » (2).
II. — Le mode du jugement particulier.
Malgré les négations isolées que nous venons de signaler et malgré
l'inadmissible théorie, professée par un grand nombre, de la délivrance
des damnés par les prières de l'Église, la doctrine du jugement parti
culier est restée très populaire dans l'Église gréco-russe. Cela tient
pour une bonne part à une manière spéciale de concevoir et d'expliquer
ce jugement, qui fut chère aux prédicateurs et aux hagiographes orien
taux dès l'époque patristique. Cette conception a passé dans la théologie
« orthodoxe » sous le nom de doctrine des félonies ou douanes d'outre-
tombe.
L'idée essentielle de cette théorie est que Dieu n'intervient pas dire
ctement lui-même au jugement particulier, mais emploie, pour juger
l'âme et décider de son sort, le ministère des bons et des mauvais
anges. Les détails varient suivant les auteurs et sont la plupart du temps
fantaisistes. Les théologiens « orthodoxes » mettent cette théorie sous
le patronage de plusieurs anciens Pères, et il faut reconnaître qu'ils
y ont quelque droit. On la trouve déjà parfaitement élaborée dans un
discours de saint Cyrille d'Alexandrie sur le départ de l'âme. Voici
(ι) Άπόκρισις ε!ς την έγκΰκλιον του έννάτου Πίου 'Ρώμης. Corfou, 1848, ρ. 58. Il s'agit
d'une réponse en italien et en grec à l'Encyclique adressée par Pie IX aux Orientaux
en 1848.
(2) Théologie dogmatique de l'Eglise catholique orthodoxe, traduction grecque de
Vallianos. Athènes, i858, p. 386 : ή κατάσταση ψυχών τίνων μέχρι της τελευταίας κρίσεως
ονίπω ώρίσθη
Échos d'Orient, t. XVII. 2
1
8 . ÉCHOS D'ORIENT
quelques passages de ce discours, que Macaire transcrit dans sa Théo
logie dogmatique, et dont on peut lire l'original dans la Patrologie grecque
de Migne (i) :
« Au moment où notre âme se sépare du corps, se présentent devant
nous : d'un côté, les armées et les puissances célestes; de l'autre, les
puissances des ténèbres, les méchants dominateurs du monde, les pré
posés des télonies célestes, ayant mission de scruter et de dévoiler nos
œuvres A leur aspect, l'âme se trouble, elle tremble, frémit, et,
dans sa consternation et son effroi, elle s'en va chercher protection
auprès des anges de Dieu; mais, bien que reçue par ces derniers et pro
tégée par eux, elle rencontre, en s'élevant vers les deux à travers les
espaces aériens, différentes télonies (douanes ou octrois). Là, on l'arrête,
on l'empêche de continuer son chemin vers le royaume des cieux.
A chaque télonie, il lui est demandé compte de certains péchés : à la
première, des péchés de bouche et de langue ; à la deuxième, des
péchés de la vue; à la troisième, des péchés de l'ouïe; à la quatrième,
de ceux de l'odorat; à la cinquième, de toutes les iniquités et abomi
nations commises par les mains. A d'autres stations sont découverts
successivement les autres péchés, tels que la malice, la haine, l'envie,
la vanité, l'orgueil En un mot, chaque passion de l'âme, chaque
péché a de même sa télonie, ses douaniers et examinateurs particul
iers A cette enquête solennelle assistent et les puissances célestes
et l'armée des esprits malins; et tandis que les premières révèlent les
vertus de l'âme, les derniers dévoilent tous les péchés qu'elle a pu com
mettre en pensées, paroles ou actions. Pendant ce temps, en proie au
frémissement et à l'effroi, l'âme est agitée par mille pensées diverses,
jusqu'à ce qu'enfin, suivant sa conduite, ses œuvres et ses paroles,
elle ait été ou condamnée et enchaînée, ou justifiée et dégagée de ses
chaînes (car chacun est retenu par les liens de ses propres péchés). Si
une vie pieuse et agréable au Seigneur lui a mérité cette grâce, elle est
enlevée par les anges et peut dès lors s'élancer sans crainte vers le
royaume, accompagnée des puissances célestes. Si, au contraire, on
prouve qu'elle a passé sa vie dans la paresse et l'intempérance, elle
entend cette voix terrible : « Arrière l'impie! il ne verra point la majesté
du Seigneur. » (Is. xxvi, 10.) « Elle est abandonnée par les anges de
Dieu et saisie par des démons noirs comme des Ethiopiens (2); puis,
liée par d'indissolubles chaînes, elle est précipitée dans la région des
(1) S. Cyrilli Alexandrini homilia XIV : περί εξόδου ψυχής και περί τής δευτέρας
παρουσίας. P. G., t. LXXVII, col. 1072, sq.
(2) Οί αίθίοπες εκείνοι δαίμονες. On voit que saint Cyrille parle en Egypte.
LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS L'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE 19
ténèbres, dans les cachots souterrains et les prisons infernales. » (1)
On trouve des descriptions analogues, avec des variantes plus ou
moins notables, dans plusieurs autres Pères, notamment dans saint
Ephrem et dans -un sermon de saint Jean l'Aumônier, où il est dit
que, lors de son passage aux télonies, l'âme se trouve seule en face des
démons et loin des bons anges, qui ne lui sont d'aucun secours (2).
Dans les documents hagiographiques, les télonies d'outre-tombe sont
souvent mentionnées, et plusieurs prières et chants de la liturgie
grecque y font allusion. On lit, par exemple, dans l'office pour les ago
nisants : « Voici que la tourbe des esprits mauvais est là présente ; ils
tiennent en main les factures de mes péchés et réclament impudem
ment ma pauvre âme, en poussant des cris effroyables. » Et ailleurs :
« Ayez pitié de moi, saints anges du Dieu tout-puissant, et délivrez-moi
de toutes les télonies mauvaises. »
Dans le canon à l'ange gardien : « Toute ma vie s'est passée dans
une grande futilité; me voilà près de ma fin. Je vous supplie, ange
gardien, soyez mon défenseur, mon invincible protecteur, lorsque je
traverserai les télonies du cruel dominateur de ce monde. » (3)
Le thème des télonies est souvent exploité, cela va de soi, par les
prédicateurs. Au xve siècle, Joseph Bryennios, dans son deuxième dis
cours sur les fins dernières, se demande si les télonies de l'air fonc_
donneront au jugement général, et il répond par la négative : « Les
impitoyables douaniers que sont les esprits de malice, dit-il, ne fönt
leur office qu'en l'absence du Juge; mais quand celui-ci paraîtra, on les
verra se tenir cois et trembler. » (4)
Dé la prédication et de la liturgie, les douanes d'outre-tombe ont
passé dans la théologie, où leur pîace était moins marquée. Plusieurs
manuels de dogmatique s'y arrêtent assez longuement. L'archimandrite
Antoine écrit que, d'après l'enseignement de l'Église orthodoxe, le juge
ment particulier commence par l'examen des âmes dans les télofiies
qu'elles doivent traverser, lorsque, accompagnées par les anges, elles
s'élèvent de la terre au ciel. Là, les esprits mauvais les arrêtent pour
leur demander compte de leurs péchés (5). Il a soin cependant d'ajouter
que, d'après les saints Pères, toutes les âmes ne sont pas arrêtées £>ar
les esprits mauvais; celles qui sont saintes et pures s'envoient libre-
(1) Voir Macaire, Théologie dogmatique orthodoxe, traduite par un Russe, t. II.
Paris, i860, p. 63o-63i.
(2) Macaire, ibid., p. 633, 636.
(3) Voir d'autres citations dans Macaire, p. 637-638.
(4) Œuvres complètes, édition Voulgaris, t. II, p. 38çj.
(5) Antoine, op. cit., p. 371-372.
20
ECHOS D ORIENT
ment dans le sein d'Abraham, à l'exemple de l'âme du pauvre Lazare.
Macaire de Moscou est le théologien par excellence des télonies. Il
ne leur consacre pas moins de onze longues pages de sa Dogmatique,
où il cherche à établir le bien fondé de cette doctrine sur l'Ecriture et
la tradition. Il a bien vu qu'il ne fallait pas prendre trop à la lettre cette
conception un peu enfantine du jugement particulier. Il écrit : « Nous
devons nous représenter les télonies, non point dans un sens grossier
et sensuel, mais, autant que possible, dans un sens spirituel; nous
devons nous en tenir à l'unité de l'idée fondamentale des télonies, et
ne pas attacher trop d'importance à certains détails, qui sont différents
chez les différents auteurs et dans les différents récits de l'Église. » (i)
Cependant, impressionné par les témoignages des Pères du ive et du
Ve siècle, il affirme « qu'incontestablement la doctrine des télonies fut
transmise aux Pères du ive siècle par les docteurs des siècles précé
dents, et qu'elle repose sur la tradition apostolique. » (2)
L'évêque Sylvestre cherche, lui aussi, des fondements scripturaires
et traditionnels aux télonies, mais il accentue leur caractère symbol
ique, déclare que cette théorie est secondaire et n'a pour but que de
nous donner une idée de la réalité mystérieuse qu'est le jugement
d'outre-tombe. Il ne va pas jusqu'à en faire une tradition aposto
lique (3).
Le Grec Androutsos ne mentionne les télonies que pour en marquer
le côté purement figuratif et pour reprocher à Macaire d'avoir osé parler,
à ce propos, de tradition apostolique :
« Macaire, dit-il, se basant sur l'opinion isolée de quelques Pères,
présente comme un enseignement dogmatique d'origine apostolique
cette représentation symbolique des télonies. Il pense que le jugement
particulier se fait réellement, par la permission de Dieu, par l'intermé
diaire des mauvais esprits aériens, qui scrutent et jugent les œuvres des
morts. Mais les passages scripturaires sur lesquels il se base n'ont aucun
rapport avec un jugement des hommes par les démons après la mort.
Quant aux opinions particulières de certains Pères, comme saint Cyrille
d'Alexandrie, le grand Athanase et d'autres, surtout si l'on prend
leurs expressions à la lettre, elles ne sauraient conférer à cette théorie
des télonies un caractère dogmatique. » (4)
II est difficile de n'être pas de l'avis d'Androutsos. Car si une certaine
(1) Macaire, op. cit., p. 641.
(2) Ibid., p. 638.
(3) Essai de théologie orthodoxe, t. V, p. 86-96.
(4) Δογματική της ορθοδόξου ανατολικής εκκλησίας. Athènes, 1907, p. 4l$> note 2.
LA DOCTRINE DES FINS DERNIÈRES DANS L'ÉGLISE GRÉCO-RUSSE 21
intervention des bons et des mauvais anges dans l'exécution du juge
ment particulier est parfaitement admissible et paraît insinuée par l'Écri
ture Sainte, rien ne nous oblige à prendre à la lettre telle description
oratoire, à laquelle tel Père a eu recours pour frapper l'imagination
populaire et faire pénétrer l'idée dogmatique dans les esprits incultes.
Saint Cyrille d'Alexandrie, dans le discours même où il décrit d'une
manière si pittoresque ces télonies auxquelles président les douaniers
infernaux noirs comme des Éthiopiens, a soin de déclarer en commenç
ant que « Celui qui nous juge après la mort n'a besoin ni d'accusateurs,
ni de témoins, ni de preuves, mais qu'il met devant les yeux des
pécheurs tout ce qu'ils ont dit, fait ou pensé » (i). Voilà qui est dit
pour les théologiens; ce qui suit s'adresse à la foule. Macaire, Antoine
et plusieurs autres n'ont pas compris ces nuances.
La métaphore des télonies n'est pas la seule à laquelle ait eu recours
l'imagination orientale pour se représenter le jugement particulier. Celle
de la balance, en honneur chez les anciens Égyptiens, se rencontre
dans quelques auteurs, notamment dans le Discours sur les fidèles défunts
attribué à saint Jean Damascene :
« Des hommes divinement éclairés, lit-on dans ce document, affirment
qu'au moment du dernier soupir les actions des hommes sont pesées
comme dans une balance. Si le plateau droit l'emporte sur l'autre, il
est clair que le moribond exhale son âme entre les mains des bons
anges. Si les deux plateaux restent en équilibre, la miséricorde de Dieu
triomphe sûrement. Les Pères divinement inspirés ajoutent que si la
balance penche un peu à gauche, même dans ce cas la miséricorde de
Dieu supplée le déficit. Voilà donc trois jugements divins du Seigneur :
le premier est juste, le second plein de bonté, le troisième est l'effet
d'un excès de miséricorde. Il en existe un quatrième, lorsque les
actions mauvaises l'emportent de beaucoup. Hélas! mes frères, ce der
nier jugement est aussi très juste et fixe aux damnés le sort qu'ils ont
mérité. » (2)
Au reste, les partisans de la théorie des télonies ne dédaignent pas
de faire parfois usage de la balance. C'est ainsi qu'au xie siècle Phi
lippe le Solitaire nous représente les bons anges faisant la pesée des
actions, en présence des terribles douaniers, leurs adversaires (3).
(ι) Ούδεν γαρ κατηγόρων δεϊται ό δικαστής εκείνος, ούτε μαρτύρων, ούτε αποδείξεων, ονίτε
ελέγχων άλλ' ό'σα έπράξαμεν καΐ έλαλήσαμεν, και έβουλευσάμεθα φέρε: εις μέσον προ των
οφθαλμών των πεπλημμεληκότων. P. G., t. LXXVII, col. 1072.
(2) P. G., t. XCV, col. 272.
(3) Dioptra, 1. IV, c. xx. P. G., t. CXXVII, col. 87.
22
ECHOS D ORIENT
Une autre conception moins anodine et plus difficilement conciliable
avec une saine théologie s'est glissée dans certaines collections cano
niques. Le Grec Manuel Malaxas publia, en 1561, un recueil de
417 règles canoniques empruntées au Nomocanon dit de Photius, Bal'
samon, à Blastarès et Zonaras. Ce recueil fut traduit en roumain en
1652, et il est devenu une partie du code ecclésiastique officiel de
l'Église roumaine. Le canon 162 fournit l'explication suivante de la
coutume qu'ont les Orientaux de célébrer des services pour les défunts
les troisième, neuvième et quarantième jours qui suivent la mort :
« Qu'on fasse mémoire du défunt et qu'on distribue des vivres aux
pauvres, les troisième, neuvième et quarantième jours après la mort; le
troisième jour, parce que les âmes des défunts restent sur terre jus
qu'au troisième jour qui suit leur séparation d'avec le corps, et peuvent,
en compagnie de leurs anges gardiens, visiter tous les endroits qu'elles
désirent; c'est seulement le troisième jour qu'elles se présentent devant
Dieu. Elles circulent dans les régions célestes jusqu'au neuvième jour
pour aller voir les demeures des saints. Du neuvième au quarantième
jour, l'ange leur montre le paradis et tous les tourments de l'enfer.
Enfin, le quarantième jour, Dieu leur notifie sa sentence, et elles vont
habiter le lieu qui leur convient jusqu'au second avènement du Se
igneur. ». (1)
Saint André de Crète, au viie siècle, enseignait que toutes les âmes
justes, avant d'entrer au ciel, allaient, à l'exemple de l'âme sainte du
Christ, visiter les enfers, non pour y souffrir ou y rester, mais pour
concevoir du triomphe du Sauveur une juste idée (2). Il semble que la
pensée de faire voyager les âmes des défunts durant quarante jours
avant la sentence du jugement particulier soit née, elle aussi, de la
préoccupation de régler le sort des défunts sur l'histoire du Christ.
Jésus-Christ ayant attendu quarante jours après sa résurrection pour
monter au ciel, quelque esprit ingénieux aura pensé bien faire en
imposant aux âmes des défunts un délai d'une égale durée avant leur
entrée dans la demeure de leur éternité.
{A suivre.)
M. Jugie.
(1) J. Papp-Szilagyi, Enchiridion juris ecclesiœ orientalis catholicœ, 2" éd it., 1880,
p. 38, 48. Cf. Nilles, Kalendarium manuale utriusque Ecclesiœ, t. II, p. 23, n. 3.
(2) Homilia I in Dormitionem B. Mariœ. P. G., t. XCVII, col. 1049-1052. D'après
saint André de Crète, la Sainte Vierge, elle aussi, est descendue aux enfers pour re
ssembler parfaitement à son divin Fils.