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Marianne Bonnefond

Le Sénat républicain et les conflits de générations
In: Mélanges de l'Ecole française de Rome. Antiquité T. 94, N°1. 1982. pp. 175-225.
Résumé
Marianne Bonnefond, Le Sénat républicain et les conflits de générations, p. 175-225.
Le Sénat est-il le théâtre de conflits de générations? Rares sont les auteurs anciens qui interprètent en ces termes les clivages
qui y apparaissent. Pour Cicéron, ceux-ci ne s'opèrent que selon le rang. Seul Tite-Live met en scène à plusieurs reprises un
groupe de seniores, mais le terme est employé dans un sens métaphorique pour désigner les tenants de la tradition. Sauf dans
le grand débat de 205 qui oppose Scipion à Fabius et à travers eux la jeune génération à l'ancienne, comme Alcibiade s'était
heurté à Nicias en 415. Mais le conflit de générations qui apparaît effectivement dans ces années-là ne trouve une expression au
Sénat que parce qu'il se déroule à l'intérieur de la sphère politique. Au contraire celui qui perturbe la société romaine de l'époque
cicéronienne et culmine dans la conjuration de Catilina oppose le Sénat lui-même, comme lieu privilégié d'exercice du pouvoir, à
une jeunesse rejetée cette fois à la périphérie de la sphère politique.
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Bonnefond Marianne. Le Sénat républicain et les conflits de générations. In: Mélanges de l'Ecole française de Rome. Antiquité
T. 94, N°1. 1982. pp. 175-225.
doi : 10.3406/mefr.1982.1320
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_0223-5102_1982_num_94_1_1320
MARIANNE BONNEFOND
LE SÉNAT REPUBLICAIN
ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS
L'objectif de cet article est de tenter d'apporter une réponse à la
question suivante : le Sénat de la République romaine, de la Guerre
d 'Hannibal à l'avènement d'Auguste, est-il le théâtre de conflits de géné
rations?1
Cette recherche peut paraître paradoxale dans la mesure où le Sénat
est déjà lui-même, comme l'indique son nom, une assemblée de vieillards.
Le mot senatus, selon l'étymologie couramment acceptée par les Anciens
eux-mêmes, est mis en rapport en effet avec l'âge des sénateurs. Pour
Cicéron, c'est à cause de la sagesse des vieillards (senes) que le Sénat a
reçu son nom, et cette interprétation est reprise par Denys d'Halicarnasse
sous une forme dubitative, puis par Ovide, par Quintilien, et plus tard par
Festus, Eutrope, Servius - qui présente également d'autres interpréta
tions -, et enfin par Isidore2. Denys introduit l'équivalence senatus-γερου-
1 Cette recherche, avant de revêtir sa forme actuelle, a fait l'objet d'une com
munication au colloque tenu à Trieste les 28,29 et 30 octobre 1981 sur les conflits
de générations dans l'Antiquité et au Moyen Âge. Elle a été modifiée et enrichie
grâce aux observations formulées par les participants. Qu'ils en soient ici remerc
iés, particulièrement Y. Thomas pour ses remarques très stimulantes concernant
la jeunesse à l'époque cicéronienne.
2Cic Se«. 19: Consilium, ratio, sententia nisi essent in senibus, non summum
consilium maiores nostri appellassent senatum.
56 : In agris erant turn senatores, id est senes. (à propos de l'épisode de Cincin-
natus).
Denys 2,12,3 : τούτο το συνέδρων 'Ελληνιστί έρμηνενόμενον γερουσίαν δύναται
δήλουν . . . πότερον δε δια γήρας τών καταλεγέντων εις αυτό ανδρών ή δι άρετήν
ταυτής ετνχε τής έτακλήσεως ούκ έχω το σαφές είτιεΐν.
Ον. Fast. 5,57-64 :
Magna fuit quondam capitis reverentia cani
Inque suo pretto ruga senilis erat.
Martis opus iuvenes, animosaque bella gerebant;
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σία, dont l'étymologie est identique (Cicéron avait déjà fait le rapproche
ment avec Sparte), équivalence reprise par Plutarque3. Le terme de
γερουσία est d'ailleurs utilisé par les historiens grecs lorsqu'ils parlent du
Sénat romain, notamment par Dion Cassius.
Un consensus si étendu et si durable montre que le Sénat, à son origi
ne - Cicéron, lorsqu'il assimile senes et senatores, se réfère explicitement
aux débuts de la République, et les autres auteurs fournissent en général
cette étymologie à propos de la création du Sénat par Romulus -, est con
çu comme une assemblée de vieillards. Mieux : le nom de patres, par
lequel sont désignés les sénateurs pendant toute l'histoire de Rome, quel
les que soient les solutions de ces problèmes complexes de dénomination,
patres, patricii, conscripti, semble assimiler le Sénat à l'une des classes
d'âge, et donc exclure a priori tout conflit de génération en son sein : il ne
pourrait naître de telles oppositions qu'enre le Sénat et la «jeunesse » qui,
par définition, n'en fait pas partie4.
D'autre part, le Sénat n'est pas seulement un groupe humain qui ne
se confond pas avec l'ensemble de la société civile, et qui n'en est pas non
Et pro dis aderant in statione suis.
Viribus Ma minor, nee habendis utilis armis,
Consilio patriae saepe ferebat opem :
Nee nisi post annos patuit tune curia seros;
Nomen et aetatis mite senatus erat.
Quint. Inst. or. 1,6,33 : Senatui nomen dederit aetas, nam iidem patres sunt.
Fest. 454 L : Senatores a senectute dici satis constat.
EuTR. 1,2 : {Romulus) centum ex senioribus legit, quorum consilio omnia ageret, quos
senatores nominavit propter senectutem.
Serv. Ad Aen. 1,426 : Alii senatum a senectute hominum quibus adiecti erant dictum
volunt.
5,758 : Hi autem, ut Sallustius dicit, ve/ aetate vel curae similitudine patres
appellati sunt. Senatores autem alii a senecta aetate, alii a sinendo dictos accipiunt..
8,105 : Nam per senatum seniores significantur.
Isid. Orig. 9, 4, 8 : Senatui nomen aetas dedit, quod seniores essent. Alii a sinendo
dictos accipiunt senatores.
3 Deny s , ibid.
Plut. Rom. 13,3 : ό μέν ουν σενατος άτρεκώς γερονσίαν σημαίνει.
4 Les termes «jeunesse» et «vieillesse» souffrent d'une imprécision très gênant
e mais impossible à éliminer car elle résulte de l'interférence des différents
champs de référence auxquels ils se rattachent selon le contexte (démographique,
sociologique, institutionnel, religieux). Ambiguïté qui vaut autant pour l'époque
républicaine que pour la nôtre : J. P. Néraudau, dans sa thèse sur La jeunesse dans
la littérature et les institutions de la Rome républicaine, Paris, 1979, montre bien,
p. 137-142, la complexité de ces problèmes de définition à propos de la jeunesse.
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plus une réduction, puisqu'au contraire il ne représente que l'une des
classes d'âge. C'est aussi un groupe qui a dans le système politique une
place spécifique, qui lui confère dans le fonctionnement des institutions
un rôle particulier. L'idée d'une division fonctionnelle de la société civ
ique entre les jeunes, chargés de la guerre, et les vieux, chargés du gouver
nement, est exprimée très clairement par Florus, dans un texte qui syn
thétise tout cet ensemble de représentations : « Ce roi d'une très grande
sagesse organisa l'État de la manière suivante : la jeunesse, répartie en
tribus, parerait, à cheval et en armes, aux surprises de la guère; le gou
vernement de l'État serait entre les mains des vieillards, dénommés pères
à cause de leur autorité, Sénat à cause de leur âge»5. On y trouve la
caractérisation du Sénat par l'âge; la dénomination patres, qui complète
objectivement cette assimilation du Sénat à une classe d'âge, mais est pré
sentée ici avec une connotation qui en enrichit le sens, en assimilant les
pères aux détenteurs naturels de l'auctoritas, c'est-à-dire en leur confé
rant un rôle de direction morale et politique; on y trouve enfin l'idée
d'une division du corps social en deux groupes d'âge à vocation spécifi
que et complémentaire6. Il est difficile d'évaluer l'impact de ces représent
ations sur le comportement des sénateurs eux-mêmes à l'époque qui
nous intéresse. Mais il est probable que le groupe qu'ils forment se trouve
5 Flor. 1,1,15 : Hune rex sapientissimus statum rei publicae imposuit : iuventus
divisa per tribus in equis et armis ad subita belli excubaret, consilium rei publicae
penes senes esset, qui ex auctoritate patres, ob aetatem senatus vocabatur.
6 Cette théorisation de l'œuvre romuléenne était déjà formulée, comme nous
l'apprend Macrobe, par Fulvius Nobilior qui, dans les Fastes qu'il fit poser dans le
temple d'Hercules Musarum, édifié sur son initiative en 187, s'exprime ainsi : «Ro-
mulus divisa le peuple en jeunes et vieux, le second groupe devant veiller sur l'État
par ses délibérations, le premier pas ses armes (Macr. Sat. 1,12,16 : Fulvius Nobil
ior in fastis quos in aede Herculis Musarum posuit Romulum dich postquam popu-
lum in maiores iunioresque divisit, ut altera pars consilio altera armis rem publicam
tueretur). Le principe de cette division fonctionnelle est déjà présent dans la pensée
politique grecque. On le trouve exprimé, en des termes presque semblables, par
Pindare, à propos de Sparte : «Là excellent les conseils des vieillards et les lances
des jeunes gens» (fr. 199 Schroeder); et de manière un peu différente par Platon et
Aristote, qui présentent la distinction entre jeunes et vieux sous la forme d'une dia
lectique du commandement et de l'obéissance (Plat. Rep. 3,412 c; Arist.
Pol. 7,13,3). Aristote fait reposer cette répartition des rôles sur une théorie psycho
logique des aptitudes de chacun des âges. Voir P. Roussel Étude sur le principe
d'ancienneté dans le monde hellénique, du Ve siècle à l'époque romaine, dans Mém.
Inst. Nat. France, XLIII, 2 e partie, 1951, p. 123-227, en particulier p. 196-203. Il
n'est donc pas surprenant de trouver la première formulation romaine de ce thè
me chez l'un des représentants de l'hellénisme.
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dans une certaine mesure contraint pour des raisons à la fois fonctionnell
es, donc objectives, et idéologiques, donc subjectives, à une cohésion qui
pourrait sinon exclure, du moins paralyser l'expression de conflits de
générations.
Par ailleurs, le Sénat constitue sous la République, du point de vue
formel, un groupe très strictemement hiérarchisé, fragmenté en sous-
groupes (ordines) assez nombreux qui comprennent chacun l'ensemble
des sénateurs qui ont géré la même magistrature. La hiérarchie de ces
ordines reflète les étapes du cursus honorum, plaçant en bas de l'échelle
les quaestorii, en haut les censorii. Et le prestige de chaque sénateur s'ac
croît donc à mesure que, franchissant les étapes du cursus, il intègre un
ordo chaque fois supérieur au précédent. Si l'on ajoute à cela le fait que,
à l'intérieur de chaque ordo, les sénateurs sont répartis en patriciens et
plébéiens - bien que cette distinction n'ait plus guère de sens à l'époque
qui nous occupe -, les conditions de l'apparition de conflits de générat
ions ne paraissent guère réunies. Ce n'est plus la cohésion forcée du
groupe qui y fait obstacle, mais son endettement7.
Inversement le Sénat présente, à l'époque choisie, certains caractères
qui justifient l'interrogation formulée au départ. D'une part l'éventail des
âges y est assez ouvert : le Sénat est loin de constituer effectivement une
assemblée de vieillards. Il est malheureusement impossible de se repré
senter la composition par âges du Sénat, faute de sources adéquates. Mais
pour la période postérieure à Sylla, où la gestion de la questure, qui mar
que le début du cursus, donne accès automatiquement au Sénat, on peut
affirmer que les plus jeunes des sénateurs avaient 31 ans - puisque 30 ans
était l'âge minimum légal, d'après la lex Cornelia de XX quaestoribus,
pour gérer la questure8. Le Sénat offre ainsi une grande variété d'âges, et
7 Néraudau, La jeunesse ... p. 310, fait une remarque identique à propos de la
réforme servienne : la dispersion des mobilisables en cinq classes contribue à
empêcher la cohésion d'une classe d'âge et l'affrontement de deux classes d'âge.
8 P. Willems, Le Sénat de la République romaine, I, Louvain, 1878, p. 232-234;
Th. Mommsen, Le droit public romain, VII, Paris, 1891, p. 33-34. Sur l'âge légal :
P. Fraccaro, / «decem stipendia» e le «leges annales» repubblicane, dans Opuscula,
II, Pavie, 1957, p. 207-234 (lère édition 1934), en particulier p. 225 sq. Pour la pério
de antérieure à Sylla, il est plus difficile de répondre : d'une part parce qu'on ne
sait pas avec précision à quel moment les magistratures non curules ont donné
accès au Sénat de droit - voir les divergences entre Willems, Le Sénat . . . , I,
p. 153-169 et Mommsen, DPR, VII, p. 31-34 -. Discussion dans E. Gabba, Note appia-
ne, dans Athenaeum, 33, 1955, p. 219-225. Solution sage dans J. P. Wiseman, New
Men in the Roman Senate, 139 Β. C. - A.D. 14, Oxford, 1971, p. 95-97. D'autre part il
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la différence entre le plus jeune questorien et le censorien parvenu au
faîte de la hiérarchie paraît propice à l'apparition d'oppositions entre jeu
nes et vieux. Le nombre des questeurs ayant été porté à 20 par Sylla, on
peut même présumer que le Sénat s'est trouvé comprendre désormais un
nombre d'hommes jeunes plus important.
Autre élément positif : les textes qui relatent le déroulement des séan
ces montrent que les clivages d'opinion qui apparaissent au cours des
délibérations sont souvent des clivages selon le rang, entre consulaires et
sénateurs de rang inférieur par exemple. Or le rang de chaque sénateur
étant déterminé par la dernière magistrature qu'il a revêtue, et sa pro
gression dans le cursus étant fixée par la hiérarchie des magistratures (le
certus ordo magistratuum) et les conditions d'âge requises pour chacune
d'entre elles, âge et dignité croissent de pair. Ces clivages selon le rang
recoupent donc nécessairement - bien que de manière grossière, au IIe
siècle notamment, où ce système de contraintes s'élabore progressive
ment, et même au Ier, car les carrières peuvent se dérouler avec un cer
tain retard, ou s'interrompre, certains sénateurs demeurant quaestorii ou
tribunicii toute leur vie - les clivages selon l'âge : on est tenté d'assimiler
les consulaires aux plus âgés, les autres aux plus jeunes. Parfois aussi les
sources présentent directement les oppositions entre sénateurs comme
des conflits de groupes d'âges : Tite-Live lorsqu'il relate certains débats
isole ainsi de la masse des sénateurs le groupe des plus âgés, les senior
es.
Dès lors la démarche heuristique qui s'impose est la suivante : analy
ser les textes littéraires, latins et grecs, qui rendent compte des délibéra
tions du Sénat sur cette période de deux siècles, afin de déterminer com
ment les auteurs présentent les clivages : les définissent-ils en termes de
conflits de générations? Une seconde approche, indirecte, peut compléter
la première qui ne s'intéresse qu'aux groupes. Elle consiste à relever dans
les textes les cas d'interventions individuelles, afin de voir si les sénateurs
qui formulent une sententia, c'est-à-dire un avis sur lequel éventuellement
les autres sénateurs sont appelés à voter, sont caractérisés d'une manière
qui passe référence à l'âge. Cette démarche complémentaire se justifie
par l'idée, qui ne paraît guère contestable, que les sources ne feraient pas
état de l'opinion exprimée par un sénateur si elle ne reflétait pas celle
apparaît que la gestion de la questure, qui était le moyen d'accéder au Sénat à
l'âge le plus précoce, n'était pas une condition nécessaire à l'accomplissement du
cursus avant le Ier siècle. Sur ces questions, voir Fraccaro, ibid., et A. E. Astin, The
«lex annalis» before Sulla, Bruxelles, 1958.
1
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d'un groupe, ou si lui-même n'était pas considéré comme pensant que ses
propos concernaient d'autres que lui seul.
Les auteurs grecs
Ce sont les moins intéressants pour l'étude choisie, car tous ignorent
les clivages selon l'âge. Plutarque est le seul à recourir, et encore une seu
le fois, à la classification qui s'en rapproche nécessairement, celle opérée
selon le rang. À propos du vote des comices qui, en 167, commencent par
refuser de conférer à Paul-Émile Yimperium dont il a besoin pour célé
brer son triomphe sur la Macédoine, il mentionne l'indignation de oi
γνωριμώτατοι από τής βουλής, qui décident de faire pression sur le peup
le9. Mais, outre le fait qu'il n'est pas sûr qu'il s'agisse d'une séance du
Sénat, l'expression, qui correspond au latin principes senatorum, est im
précise. Elle ne relève pas du vocabulaire technique, et désigne simple
ment un groupe de sénateurs influents, sans renseigner sur les sources de
leur pouvoir. On trouve chez le même auteur un autre type de clivage,
qu'on appellera par commodité clivage partisan. Lorsqu'il décrit la séan
ce de 52 au terme de laquelle Pompée est nommé consul unique, il isole le
groupe des partisans de Caton : oi περί κάτωνα10.
Chez Appien, qui fournit beaucoup plus d'occurences, on rencontre
trois types de classement, sur lesquels on passera rapidement car aucun
ne concerne notre sujet : le classement que nous appellerons neutre : oi
μεν, oi δε; oi πολλοί; oi πλείονες eux-mêmes divisés en oi μεν, oi δε, oi
έτεροι (il s'agit de la séance qui suit le meurtre de César et donne lieu à
de nombreuses interventions)11. Ce genre de classement est utilisé même
lorsque les séances sont importantes : on le rencontre par exemple à pro
pos du débat du début de 205 portant sur le projet présenté. par Scipion
de débarquer en Afrique, débat que Tite-Live présente, lui, comme un
affrontement entre les porte-paroles de deux générations12. Appien en
définitive ne perçoit les conflits qu'en termes d'oppositions partisanes, ce
9 Plut. Aem. 31,1. Plutarque indique par erreur que le vote portait sur la colla
tion du triomphe; mais Tite-Live précise qu'il s'agissait de conférer au proconsul
Yimperium dont il avait besoin pour célébrer le triomphe à l'intérieur de la ville
(45,35,4), conformément à la règle.
10 Plut. Pomp. 54,6-8.
11 App. Be 2,126-136.
12 App. Lib. 7
Liv. 28,40-44. Ce texte est étudié en détail plus loin.
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qui n'exclut pas néanmoins une bonne perception des réalités romaines
puisqu'il fait souvent intervenir les liens familiaux. Ce sont là en effet les
deux autres types de classement qu'il emploie: «les amis de Cicéron»;
«ceux qui sont d'accord avec Pison»; «les parents et les amis des meurt
riers de César» (au cours de la première séance de l'année 43), ou sim
plement «les parents des meurtriers» (une autre séance de 43) 13.
Même appréhension des clivages au sein du Sénat chez Dion Cassius,
qui se contente le plus souvent d'opposer οί μέν à οί δέ, de mentionner
parmi γνωμαί πολλαί, αϊ πλέιονς, mais isole une fois, à propos d'une séan
ce où fut discutée, en 60, la ratification des actes de Pompée après son
retour d'Orient «ceux qui suivent l'avis de caton et de Metellus»14.
Il apparaît donc nettement que les auteurs grecs ne perçoivent pas
les clivages selon le rang et l'âge. Ils ne sont sensibles qu'aux regroupe
ments partisans et éventuellement familiaux, mais restent fermés à ce
trait si caractéristique, on va le voir, de la mentalité politique romaine.
Cicéron
Si l'on se tourne à présent vers les auteurs latins, l'œuvre de Cicéron
fournit une matière bien plus abondante et plus riche, permettant une
analyse plus subtile. Voyons pour commencer quels groupes de sénateurs
il isole de la masse lorsqu'il rend compte d'une séance. Une seule fois il a
recours à un classement neutre : quand il retrace le déroulement de la
séance réunie en mai 56 à propos de la solde des légions de César, il
répartit les sénateurs en trois groupes qui se rangent à des avis différents,
en les présentant sous la forme alii, alii, alii 15. Dans tous les autres cas il
utilise le critère du rang. Parfois d'une manière assez imprécise, en déta
chant les principes du reste du Sénat (universi, ou senatus) : lorsque, entre
73 et 71, au cours d'une séance où l'on s'inquiète de la situation de Temp-
sa, dans le Bruttium, un sénateur propose d'y envoyer Verres, un brouha
ha de protestation parcourt le Sénat et les principes prennent la parole
13 App. BC 3,50-61 :
oi Κικέρωνος φίλοι
όσοι τε άλλοι τω Πίσωνι προτίθεντο
οι. . . τών σφαγέων φίλοι τε και συγγενείς.
-, 3,82 : οί συγγενείς μάλιστα τών σφαγέων.
14 Dio. 37,49,2-5 : οί άλλοι οί τα αυτά σφισι βουλόμενοι.
15 Cic. Prov. cos. 28.
182 MARIANNE BONNEFOND
pour exprimer leur opposition16. Et le 3 décembre 63, quand la conjurat
ion de Catilina est dévoilée, les avis émis par les principes sont suivis tels
quels par tous les autres, dit Cicéron dans la Troisième Catilinaire17. Le
mot principes ne paraît pas devoir être pris dans son sens précis de « séna
teurs inscrits en tête de l'album sénatorial», donc, puisque les censeurs
lors de la confection de l'album inscrivaient chacun selon un ordre rigou
reux déterminé par la dernière magistrature gérée et le nombre d'années
écoulées depuis cette charge 18, tirant leur prestige de leur ancienneté. En
effet dans la Deuxième Philippique Cicéron revient sur cette séance en
citant les interventions, approuvées dit-il par les consulaires et l'ensemble
du Sénat, de L. Cotta et de L. Caesar, qui sont donc les principes mention
nés dans le texte précédent19. Or leur consulat était récent, puisqu'il
remontait respectivement à 65 et 64, et nombre de leurs pairs avaient
une ancienneté bien plus considérable : parmi les douze autres consulai
res que Cicéron énumère pour la séance du 5, dix avaient géré le consulat
avant 65 20. Principes, chez Cicéron, ne désigne donc pas les sénateurs les
plus titrés ni les plus anciens à l'intérieur de leur ordo, mais plutôt ceux
qui par les mécanismes du jeu politique émergent comme leaders21.
Cependant, quand il détache un groupe de l'ensemble des sénateurs,
c'est presque toujours celui des consular es : sept fois ils sont nommés
seuls, ou avec le reste des sénateurs en contrepoint, une fois avec le grou
pe des praetorii22. Il s'agit cette fois d'un terme juridique, au sens précis,
16 Cic. Verr. 2, 5, 41 : Memoria tenetis . . . cum . . . dixisset quidam Verrem esse
non longe a Tempsa, quant valde universi admurmuraverint, quant palam principes
dixerint contra.
17 Cic. Cat. 3,13 : Dictae sunt a principibus acerrimae ac fortissimae sententiae,
quas senatus sine ulla varietate secutus est.
18 Willems, Le Sénat . . . , I, p. 248-262, en particulier 256-260.
Mommsen, DPR, VII, p. 151-156.
19 Cic. Phil 2,13-14.
20 Cic. Au. 12,21,1. Par ordre d'ancienneté : Servilius, cos. 79; Catulus, cos. 78;
Curio, cos. 76; L. Lucullus, cos. 74; Gellius, cos. 72; C. Piso et M'
Glabrio, cos. 67;
Lepidus et Volcacius, cos. 66.
21 Sur ce sens «réaliste» de princeps appliqué à des sénateurs, voir J. Helle-
gouarc'h, Le vocabulaire latin des relations et des partis politiques sous la Républi
que, Paris, 1972, p. 332-335.
22 Dans l'ordre chronologique : Cic. Leg. Man. 62-63 (séance de 71), où ils ne
sont pas présentés directement sour le vocable consulares; Phil. 2,13 (Séance du 3
déc. 63); Ait. 4,1,6 (Séance du 7 sept. 57); Att. 4,1,7 (Séance du 8 sept. 57); Phil. 1,14
(Séance du 1er août 44); Fam. 12,2,3 (Séance de sept. 44); Fam. 12,4,1 (Séance de
fév. 43). Avec les praetorii, QF 2,1,1 : cf. note suivante.
LE SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 183
qui définit l'ensemble des personnes qui ont géré le consulat. Rarement
les autres ordines de sénateurs sont cités, et ils le sont toujours en relation
avec celui des consular es. Dénombrant hâtivement les sénateurs présents
lors d'une séance de décembre 57 consacrée au conflit entre Milon et Clo-
dius, Cicéron écrit: «Comme consulares, il y avait moi, les deux consuls
désignés, P. Servilius, M. Lucullus, Lepidus, Vulcacius, Glabrio; les prae-
torii étaient assez nombreux; en tout nous étions près de 200 »23.
Et, déplorant dans une lettre à Atticus le vote d'un SC qui réglement
ait les prêts accordés aux cités, il écrit : «C'est que ce SC a été voté par la
tenace volonté des pedarii, sans qu'aucun des nôtres en ait pris l'initiat
ive»24. On ne sait quels ordines recouvre précisément le terme de pedarii,
mais c'est justement cette imprécision qui est intéressante : ces sénateurs
inférieurs se définissent en quelque sorte négativement, par opposition à
nostri, les consulares25. Les rangs inférieurs sont donc ou bien simple
ment omis, ou bien confondus sous le vocable imprécis, mais méprisant,
de pedani. Ainsi, sauf exception, la coupure fondamentale qu'établit Cicé
ron entre les différents ordines de sénateurs est celle qui sépare les consul
aires des sénateurs de rang inférieur : la gestion du consulat place le
sénateur dans le seul groupe digne d'être mentionné. Mais cela ne signifie
pas que Cicéron valorise tous les rangs élevés au Sénat. Curieusement,
celui des censorii est lui aussi escamoté. Jamais, quand il décrit une séanc
e, il n'individualise ce groupe, et il englobe sous le terme consulares à la
fois les consulaires et les censoriens : parlant à propos de la séance du 5
décembre 63 des avis émis par les consulaires, il en énumère quatorze
dont quatre sont en fait des censoriens; de même dans le rapide dénom
brement des sénateurs précédemment évoqué, il cite parmi les consulai-
23 Cic. QF 2,1,1 : Consulares nos fuimus et duo consules designati, P. Servilius,
M. Lucullus, Lepidus, Vulcacius, Glabrio; praetorii sane fréquentes; fuimus omnino
ad CC.
24 Cic. AU. 1,19,9 : Est enim illud senatus consultum summa pedariorum volun-
tate, nullius nostrum auctoritate factum.
25 Comme la seule autre mention des pedarii se trouve chez Tacite, et qu'il énu
mère successivement consulares, praetorii, pedani, on en a conclu que dans ce pas
sage de Cicéron nostri comprenait les consulares, dont il faisait lui-même partie, et
les praetorii. Mais, étant donné la valorisation exclusive du groupe des consulaires
chez Cicéron, cette interprétation est peu convaincante. Sur ce problème complexe
de l'identification des pedarii, abondante bibliographie, dont en dernier lieu
L. R. Taylor et R. T. Scott, Seating Space in the Roman Senate and the senatores
pedarii, dans TAPA, 100, 1969, p. 529-582 et J. Korpanty, De senatoribus pedariis
quaestiuncula, dans Meander, 34, 1979, p. 415-418.
1
84 MARIANNE BONNEFOND
res Glabrio, qui était en fait censorien26. Certes, il se peut que, comme
l'ont suggéré P. Willems et Mommsen, les censorii ne constituent plus
depuis Sylla un ordo distinct de celui des consulares dans l'album sénator
ial. Mais, outre que les arguments avancés en ce sens ne sont pas très
convaincants27, la rareté des occurences du nom censorius dans l'œuvre
cicéronienne montre qu'il s'agit plus probablement d'un phénomène de
mentalité que d'une transformation institutionnelle. Aux yeux de Cicéron,
le rang censorien ne confère pas une dignité supplémentaire, et les censor
ii en tant que groupe ne se voient pas reconnue une autorité spécifi
que28.
Le terme consularis désigne donc en fait chez Cicéron, dans le con
texte des séances du Sénat, tout sénateur ayant géré le consulat, sans que
soit prêtée aucune attention à sa carrière ultérieure. Le sens technique du
mot est oublié, ce qui est déjà l'indice d'une appréhension particulière de
la place des consulaires dans le jeu politique. En effet cette valorisation
exclusive des consulaires ne se perçoit pas seulement au niveau de l'iden
tification des groupes de sénateurs. Elle s'exprime également par le rôle
que leur attribue Cicéron dans l'élaboration des décisions du Sénat. Des
relations qu'il donne du déroulement des séances, il ressort que la senten-
tia d'un consulaire n'a pas le même poids que celle qui émane d'autres
sénateurs, et que leur groupe joue dans l'élaboration de la politique séna
toriale un rôle déterminant. Dans la Quatorzième Philippique Cicéron
montre les simples citoyens, qui attendent de l'assemblée une attitude
26 Les censorii de la séance du 5 déc. 63 (Ait. 12,21,1) sont L. Gellius Publicola,
cens. 70; Q. Lutatius Catulus, cens. 65; L. Aurelius Cotta et M'Acilius Glabrio,
censs. 64. Sur la censure de ce dernier, voir M. Dondin, Pour une identification du
censeur de 64, dans REL, LVII, 1979, p. 126-144.
27 Willems, Le Sénat . . . , I, p. 257; Mommsen, DPR, VII, p. 153. Que Sylla ait
supprimé la catégorie des censorii, peut-être, mais on ne voit pas pourquoi elle ne
serait pas réapparue avec le rétablissement de la censure; quant au texte de Var-
ron indiquant que le primus rogatus pouvait être librement choisi par le magistrat
«pourvu cependant qu'il fût de rang consulaire», il peut signifier seulement qu'on
ne pouvait descendre au-dessous de ce rang pour le choix, sans exclure l'existence
de la catégorie des censorii. Et même si l'on admet que Sylla ait pu supprimer la
catégorie des censorii, n'oublions pas que le rétablissement de la censure sous sa
forme antérieure, et peut-être donc du classement des sénateurs selon les catégor
ies traditionnelles, s'est effectué l'année même du consulat de Pompée pour qui
Varron a écrit ce « guide » du président du Sénat.
28 Les deux seules occurences se trouvent dans les discours (Dom. 84 et P. red.
ad pop. 6), et seule la seconde présente ce qualificatif comme destiné à préciser
l'importance sociale et politique du personnage cité.
LE
SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 185
courageuse, surveillant le Sénat et chacun des sénateurs, « surtout nous
qui nous exprimons à cette place» (celle qui revient aux consulaires dans
l'ordre d'interrogation)29. Dans une lettre adressée à Atticus en mars 49,
Cicéron dit que César prétend vouloir utiliser sa dignitas : peut-être, expli-
que-t-il, la sententia d'un consulaire»30, indiquant bien par là qu'elle a
plus de poids qu'une autre. Enfin, parlant, dans le Brutus, d'un orateur
mineur contemporain d'Antoine, il vante ses talents d'orateur politique et
écrit: «C'est pourquoi au Sénat son influence égalait celle des consulair
es»31, montrant implicitement que ces derniers détiennent une autorité
supérieure à celle des autres. Le SC voté en 60 par les pedani contre la
volonté des consulaires fait pour lui figure de scandale.
Mais pour Cicéron ce surcroît d'autorité dont jouit le sénateur de
rang consulaire entraîne pour lui une certaine contrainte, en vertu d'une
sorte de contrat moral. Déplorant que le courageux discours de Pison du
1 er août 44 n'ait trouvé aucun écho parmi les consulaires, il explique : « Le
peuple romain nous a-t-il fait consuls pour que, portés au degré le plus
élevé des honneurs, nous fassions fi de l'État?»32. L'autorité qui résulte
de l'accession au consulat, et dont l'origine est le peuple lui-même, ne se
justifie, selon ce principe, que par un dévouement absolu à l'État, et toute
défaillance personnelle porte préjudice au titre de consulaire. En septem
bre 44, Cicéron dresse un tableau de la situation politique et écrit à cas-
sius (après avoir énuméré huit consulaires) : « Les autres, mis à part les
consuls désignés, pardonne-moi si je ne les compte pas parmi les consul
aires»33, estimant que par leur lâcheté ils ne sont pas dignes de leur
rang. Et, s'adressant au même correspondant en février 43 : « Nous avons
des consuls remarquables, mais des consulaires méprisables ; le Sénat est
courageux, mais surtout dans les rangs les plus bas»34. Que le courage
politique soit fonction inverse du rang, c'est pour Cicéron «le Sénat à
l'envers»!
Partant de l'observation des clivages introduits par Cicéron au sein
du Sénat, on a abouti à l'analyse d'une véritable déontologie, qui non seu-
29 Cic. Phil. 14,19 : et maxime qui hoc loco sententias dicimus.
30 Cic. Ait. 9,9,3 : se velie uti . . . dignitate : fonasse sententia consularis.
31 Cic. Brut. 178 : Itaque in senatu consularium auctoritatem adsequebatur.
32 Cic. Phil. 1,14 : Idcircone nos populus Romanus consules fecit ut, in altissimo
gradu dignitatis locati, rem publicam pro nihilo haberemus ?
33 Cic. Fam. 12,2,3 : reliquos, exceptis designatis, ignosce mihi si non numero
consulares.
34 Cic. Fam. 12,4,1 : quamquam consules egregios habemus, sed turpissimos con
sulares; senatum fortem, sed infimo quemque honore fortissimum.
\
186 MARIANNE BONNEFOND
lement valorise le groupe des consulaires, mais définit la conduite que la
communauté politique en attend. Mais qu'en est-il au niveau des réalités
politiques elles-mêmes? Cette inégale distribution du pouvoir au sein du
Sénat relève-t-elle seulement du discours cicéronien?
Notons en préliminaire que c'est au peuple, à l'opinion, que Cicéron
attribue cette distinction entre consulaires et autres sénateurs lorsqu'il
montre les citoyens attentifs à l'attitude du Sénat face à Antoine. Et cer
tains exemples donnés dans d'autres passages tendent à montrer que l'au
torité plus grande des consulaires est bien une réalité. C'est d'abord le fait
que, lors de la séance où les sénateurs se récrient quand l'un d'eux propos
e d'envoyer Verres à Tempsa, seuls les principes expriment explicitement
leur désaccord : les autres ne prennent pas l'initiative, ils comptent sur les
premiers. Ainsi, ils reconnaissent implicitement l'inégale distribution du
pouvoir entre sénateurs de rangs différents. L'autre exemple, tout aussi
révélateur, est celui de la manœuvre préparée par Antoine, le 28 novemb
re 44, pour faire décréter Octave hostes publions : n'osant prendre lui-
même une telle initiative par sa relatio, il suscite à l'avance une sententia
consularis, parce que seule une telle origine lui garantit, pense-t-il, une
chance de succès. Peu importe que, à cause de la pression des événe
ments extérieurs, le projet n'ait pu être mis en œuvre : sa signification
demeure35. Enfin Aulu-Gelle, dans le résumé qu'il donne de l'opuscule
écrit par Varron en 70 à l'intention de Pompée, président du Sénat inex
périmenté, dit que l'ordre habituel d'interrogation des sénateurs peut être
modifié à condition que le premier interrogé soit un consulaire36. C'est
bien conserver au groupe qu'ils constituent un rôle privilégié dans l'initia
tive des décisions.
Le bilan de cette enquête sur les textes cicéroniens est somme toute
assez négatif si l'on considère le but de la recherche : Cicéron n'appré
hende jamais les clivages entre sénateurs en termes d'âge, cette notion lui
demeure étrangère. Jamais il n'isole à l'intérieur du Sénat un groupe de
seniores, ou de jeunes; la prééminence des consulaires n'est jamais pré-
35 Cic. Phil. 13.19: parata de circumscribendo adulescente (Octave) sententia
consularis ; cf. Phil. 5,23 : cum adhibuisset (Antonius) consularem qui sua sententia
C. Caesarem hostem publicum iudicaret . . .
36 Gell. 14,7,9 : Une nouvelle manière d'interroger s'est établie, ut is primus
rogaretur quem rogare vellet qui haberet senatum, dum is tarnen ex consulari gradu
esset.
= 4,10,4 : observatum tarnen est, cum extra ordinem fieret, ne quis quamquam
ex alio quam consulari loco sententiam primum rogaret.
Voir note 27 pour l'interprétation de ces textes.
LE
SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GENERATIONS 187
sentée comme l'expression de la supériorité de l'âge, ou sa conséquence;
et lorsqu'il qualifie les sénateurs qui interviennent individuellement, son
vocabulaire se réfère exclusivement à la dignité que confère le rang. Ainsi
dans le débat sur les provinces consulaires, en 56, les sententiae qu'il pré
sente de manière anonyme sont attribuées à des viri clarissimi21 . Cette
sensibilité exclusive au rang ne lui est d'ailleurs pas particulière : Salluste
de la même manière oppose les consulaires au reste du Sénat quand il
retrace la séance du 5 décembre 63, et c'est le seul type de clivage que
l'on trouve dans son œuvre, mis à part les oppositions partisanes fr
équemment montrées dans le Jugurtha38. On se trouve donc là en présence
d'un phénomène qui n'est pas seulement cicéronien : l'importance exclu
sive attribuée au rang, donc aux étapes de la carrière, est un trait spécifi
que de la mentalité politique romaine du Ier siècle.
La notion de groupes d'âge, et partant celle de conflit de générations
sont donc absentes du discours concernant les séances du Sénat. Que
signifie cette aporie? Soit qu'effectivement il n'y a pas, au sein du Sénat,
de clivages selon l'âge et de conflits de groupes d'âge. Soit qu'ils existent
mais ne sont pas identifiés comme tels, ou bien parce que l'idéologie tra
ditionnelle - on pourrait presque dire le mythe fondateur - du Sénat,
selon laquelle il est constitué du groupe des senes chargé de la direction
politique de la cité, exerce encore une influence suffisante pour bloquer
toute perception d'une faille dans ce consensus obligé des «anciens»; ou
bien parce que le concept lui-même n'existe pas, parce que les conflits
humains en général ne sont pas analysés en fonction de cette «grille».
Pour trancher entre ces différentes hypothèses, il faudrait tenter de
saisir la réalité des oppositions entre sénateurs par l'analyse prosopogra-
phique : recenser les âges d'une part des individus qui interviennent en
séance, d'autre part de ceux qui composent les groupes que l'on voit se
détacher. On pourrait savoir ainsi si les consulaires constituent un groupe
d'âge homogène, ou si les alliances partisanes correspondent à des affini
tés d'âge. Mais une telle entreprise, outre qu'elle demanderait un temps
considérable, paraît assez vaine, car limitée par les sources elles-mêmes.
Non seulement un grand nombre de sententiae exprimées au Sénat res
tent anonymes, mais le sénateur que tel ou tel auteur privilégie dans ses
descriptions des séances est souvent choisi selon des critères purement
37 Cic Prov. cos. 36.
38 Sall. Cat. 53,1: Consulates omnes itemque senatus magna pars sententiam
eius (Caton) laudani.
- Jug. 13,9-16,2; 24-25.
188 MARIANNE BONNEFOND
littéraires et non en fonction du rôle qu'il a effectivement joué. Surtout,
les indications concernant l'âge sont, en regard du nombre de personna
ges connus, très rares. On se trouve renvoyé au phénomène de mentalité
évoqué plus haut : un individu est repéré avant tout selon le critère for
mel de la place que lui confère, dans le fonctionnement des institutions,
son titre officiel. Comme le fait remarquer J. P. Néraudau à propos des
anomalies dans l'usage du mot adulescens : «L'individu est tellement
subordonné à l'État qu'on ne le désigne pas par les moments de son his
toire individuelle mais par ceux qui déterminent ses capacités civ
iques » 39.
Une autre objection plus déterminante fait rejeter cette méthode : par
nature un conflit de générations ne peut exister à l'insu de ceux qu'il con
cerne, il ne peut donc échapper au discours, et même si l'on parvenait à
repérer au Sénat la présence de groupes d'âge bien homogènes, cela ne
signifierait rien en l'absence de tout indice de la conscience qu'en au
raient les sénateurs.
Les clivages intra-sénatoriaux chez Tite-Live
Mais nous allons, avec Tite-Live, rencontrer une présentation des cl
ivages plus intéressante, puisque l'âge y intervient. Les autres types de cl
ivages sont également présents dans ses descriptions de séances, et ils
appellent des observations voisines de celles qu'on pouvait formuler à
propos des passages de Cicéron, et cependant assez différentes. Tite-Live
a souvent recours à un classement neutre (sept fois), du type alii, alii;
plerique; magna pars; plures40. Mais il utilise aussi le critère du rang, avec
39 Néraudau, La jeunesse . . . , p. 138.
40 Dans l'ordre chronologique :
Liv. 21,6,6-8 (en 219, à propos du siège de Sagonte) : alii, alii.
- 22,59,1-61,3 (en 216, à propos du rachat des prisonniers de Cannes): alii, alii;
App. Hann. 28 emploie de manière semblable oi μέν, oi δέ.
- 26,2,1-4 (en 211, à propos des succès du tribun militaire Marcius en Espagne):
magna pars.
- 26,30,1-32,6 (en 210, lorsque les Siciliens viennent se plaindre du traitement que
leur a infligé Marcellus) : magna pars.
- 27,25,1-5 (en 208, après la prise de Tarente) : alii, alii et plerique.
- 28,39,22-45,9 (en 205, à propos du projet de Scipion de débarquer en Afrique) :
magna pars et plures ; App. Lib. 7 emploie οι μέν, oi δέ.
- 31,47,7-49,1 (en 200, à propos de la demande de triomphe du préteur Furius) :
magna pars.
LE
SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 1 89
un vocabulaire qui demeure pourtant imprécis. En 205, quand on discute
du projet de Scipion, nouvellement élu consul, d'obtenir du peuple l'auto
risation de passer en Afrique si le Sénat la lui refuse, les prtmores expri
ment leur désapprobation, mais les autres (ceteri) murmurent seule
ment41. Qui sont ces primores? Le choix du terme lui-même laisse suppos
er que Tite-Live désigne ainsi ceux des sénateurs qui sont d'ordinaire
interrogés les premiers, c'est-à-dire, puisque l'ordre d'interrogation était à
cette époque strictement calqué sur l'ordre de la liste dressée par les cen
seurs lors de la lectio42, les dictatorii classés par ordre d'ancienneté, puis
les censorii, etc ... Effectivement, dans la suite du débat, on voit interve
nir l'un d'entre eux, Q. Fulvius Flaccus, dont Tite-Live dit «qui consul
quater et censor fuerat», oubliant même qu'il avait été dictateur en 210 : il
fut donc parmi les premiers à s'exprimer. L'année suivante, quand les
plaintes des Locriens sont portées devant le Sénat, «Pleminius et Scipion
sont violemment attaqués dans les discours des principes ; avant tous les
autres Fabius ...» Principes a ici le même sens que primores : le texte ne
comporte aucune ambiguïté, et si Fabius parle le premier, c'est parce
qu'il est alors princeps senatus, c'est-à-dire le premier sur la liste.
À la différence de ce que montraient les textes de Cicéron, les consul
aires ne sont jamais isolés du reste du Sénat; quand ils sont cités, c'est en
compagnie d'un autre groupe, celui des seniores. On reviendra plus loin
sur les deux textes où ils sont mentionnés; notons simplement que les
consulaires ne semblent pas jouir dans la première moitié du IIe siècle de
l'autorité qui sera la leur à la fin de la République.
Ces principes, ou primores, paraissent exercer au Sénat une influence
tout à fait semblable, dans sa nature et sa mise en œuvre, à celle des con
sulaires à l'époque cicéronienne. Le comportement des sénateurs de rang
inférieur lors de cette fameuse séance de 205 est significatif : ils n'expri
ment pas à voix haute leur désapprobation, se contentant de murmurer
(mussare) et laissant aux primores l'initiative de la critique explicitement
formulée {piacere). Tite-Live attribue leur timidité à la crainte (metus) ou
au calcul (ambitio) : ils ne veulent pas s'exposer directement aux attaques
de Scipion, alors consul, et comptent sur les sénateurs de rang élevé, qua
siment pour les représenter. Ils reconnaissent ainsi le rapport foncière
ment inégalitaire qui les lie à eux. Ce texte, par sa signification, rappelle
. très précisément le passage des Verrines montrant le contraste entre les
41 Liv. 28,40,2 : Id constlium haudquaquam primoribus patrutn cum piacerei,
ceteri per metum aut ambitionem mussarent . . .
42
Mommsen, DPR, VII, p. 151.
1
90 MARIANNE BONNEFOND
protestations véhémentes des principes et les murmures des autres séna
teurs43.
Un éclairage indirect, mais révélateur, sur le rôle joué par cette puis
sante minorité dans l'élaboration des décisions du Sénat est donné par ce
que Tite-Live rapporte de l'influence que leur attribuent les étrangers qui
sollicitent de Rome une faveur. Souvent, avant de s'adresser au Sénat, ils
effectuent des démarches auprès des principes Romani (ou Romae),
comptant sur eux pour susciter le vote désiré. En 195 les Carthaginois de
la faction hostile à Hannibal obtiennent par ce moyen l'envoi d'une
ambassade chargée d'enquêter sur ses relations avec Antiochos44. En 189
les Étoliens, grâce à la trêve que leur a accordée Glabrio, députent à
Rome, où leurs envoyés découvrent que Philippe a travaillé contre eux en
multipliant les lettres et les contacts avec les principes; ils ne parvien
dront qu'à grand peine à atténuer le préjugé hostile ainsi insinué chez les
sénateurs et à obtenir la ratification des accords passés avec Fulvius45. En
167, enfin, les Rhodiens tentent de vaincre la défiance du Sénat «en fai
sant le tour des demeures des principes» avec toutes les manifestations
extrêmes du désespoir. Ils ne parviennent que partiellement à leurs fins,
d'ailleurs : le Sénat rend à leur sujet un senatus-consulte mitigé46. Même
si ces manœuvres ne sont pas toujours couronnées de succès, il demeure
que, pour les agents extérieurs au système politique romain, la distribu
tion du pouvoir au sein du Sénat apparaît comme inégale, les principes y
jouissant d'une influence déterminante.
Les échecs qu'ils paraissent subir dans les séances, citées plus haut,
de 205 et 204, ne sont d'ailleurs pas des succès des sénateurs de rang infé
rieur. Dans l'affaire de Locres, la sententia qui remporte la majorité des
votes, au terme d'un violent débat où s'affrontent partisans et adversaires
de l'Africain, est très en retrait par rapport à la proposition de Fabius,
qui prévoyait notamment de faire rappeler Scipion et de faire annuler
son commandement ; elle émane cependant de Q. Caecilius Metellus, dic-
tatorius : l'un des principes, donc.
L'enquête prosopographique, aussi limitée soit-elle, qu'on peut effec
tuer pour identifier les sénateurs influents tels que le récit livien les pré
sente, aboutit à une conclusion identique : la suprématie d'un tout petit
groupe de sénateurs très haut placés dans la hiérarchie. Si l'on dresse la
43Cic. Verr. 2,5 M.
44 Liv. 33,45,6 et 47,6.
45Liv. 38,10,3 et 11,1.
46 Liv. 45,20,10 et 25,4.
LE
SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 191
liste des sénateurs nommément présentés comme les auteurs d'une sen-
tentia, la proportion de ceux dont le rang est supérieur au rang consulai
re est écrasante : treize interventions sur vingt émanent de dictatorii et de
censorii, les mêmes personnages s'exprimant d'ailleurs à plusieurs repri
ses (ils ne sont en fait que six pour la période 218-167)47. Inversement, des
consulares ayant récemment accédé à ce rang ou des praetorii sont rare
ment mis en scène, et leurs interventions sont ressenties comme peu con
formes à l'habitude car l'historien précise toujours dans ce cas à quel
titre ils se prononcent. Alors que pour les autres il indique sobrement les
grandes étapes de la carrière - le rang est une justification suffisante -,
pour eux il mentionne souvent telle ou telle activité particulière qui leur
confère une compétence spécifique pour le sujet traité. Quand Glabrio,
qui n'est alors consulaire que depuis deux ans, intervient lorsqu'on discut
e en 189 des demandes des Étoliens, Tite-Live précise qu'il «était le vain
queur d'Antiochos et des Étoliens»48. De même, dans le débat provoqué
par les plaintes des Campaniens contre Fulvius en 210, Tite-Live fait pré
céder l'énoncé de la sententia du praetorius M. Atilius Regulus de cette
précision : « Parce que, parmi ceux qui avaient participé au siège de
Capoue, c'était lui dont l'autorité était la plus grande»49. L'image du
Sénat telle qu'elle ressort de cette rapide recherche peut sembler excessi
ve. Il faut certes faire la part du souci littéraire qui incite l'historien à
animer son récit en mettant en scène des personnages de premier plan et
en laissant dans l'ombre ceux dont la carrière ou les accomplissements
personnels étaient moins frappants : beaucoup des sententiae qu'il cite
restent anonymes, et émanaient peut-être de sénateurs de rang inférieur.
Néanmoins Appien, Plutarque et Zonaras fournissent des indications très
voisines (mais plus rares malheureusement) : dans les textes de ces trois
auteurs réunis, si l'on met à part les séances de 133, trois interventions
sur quatre sont le fait de censorii; si on les inclut dans le compte, elles
n'en représentent plus que trois sur dix, mais les consulaires qui prennent
la parole en 133 ont une ancienneté qui varie entre cinq et vingt ans50.
Ainsi, qu'on appréhende la distribution du pouvoir au Sénat, pour
l'époque couverte par le récit livien, à travers des groupes ou à travers
47 Cf. tableau A.
48 Liv. 37,49,7 : Senatus consultum in M'Acilii sententiam, qui Antiochum Aeto-
losque devicerat, factum est.
49 Liv. 26,33,6 : M. Atilius Regulus cuius ex Us qui ad Capuam fuerant maxima
auctoritas erat.
50 Cf. tableau B.
1
92 MARIANNE BONNEFOND
des individus, il ressort que, comme au Ier siècle, les sénateurs des rangs
les plus élevés jouissent d'une influence, au sens ou l'entend la science
politique moderne, avec cette différence que cette élite est plus étroite,
puisqu'elle se limite aux dictatorii et aux censorii. Il semble qu'au Ier siè
cle la participation à la direction politique ait été étendue à un cercle plus
large.
Mais peut-être y a-t-il, entre le Sénat du IIe siècle et celui de la fin de
la République, un contraste plus fondamental, qui ne serait pas sans rap
port avec cette situation : si l'on suit Tite-Live, le Sénat subissait alors auss
i l'influence d'un groupe de seniores, qui se détachait de la masse et
voyait parfois se dresser contre lui d'autres groupes. Cela suffit-il pour
qu'on puisse parler de clivages entre des groupes d'âge, et, en allant plus
loin, de conflits de générations? L'analyse des différents passages concer
nés doit permettre d'éclaircir le problème.
En plusieurs occasions, les «vieux» sont présentés comme un groupe
intervenant au cours des débats et cherchant à emporter la décision. En
200, surgit au Sénat un conflit à propos de l'attribution du triomphe au
préteur L. Furius, qui avait engagé avec les Gaulois une bataille dont l'i
ssue fut victorieuse, mais sans attendre l'arrivée du consul sous les ordres
duquel il était placé. Les sénateurs se divisent en trois groupes : les maio-
res natu, qui reprochent au préteur d'avoir renié la tradition et préten
dent lui refuser le triomphe, les consulates qui proposent de renvoyer le
débat au retour du consul pour que les deux hommes puissent être con
frontés, et la magna pars senatus, qui estime le vote du triomphe justifié.
Entraînée par les discours de Furius et de ses amis, la majorité finit par
accorder le triomphe51. Les divisions au sein du Sénat ne sont pas aussi
nettement indiquées pour le cas suivant. Au début de 193, le préteur
C. Flaminius, auquel le tirage au sort a confié comme province l'Espagne
Citérieure, demande au Sénat qu'on lui attribue l'une des légions urbaines
pour renforcer l'armée que doit lui transmettre son prédécesseur, dont
les récents revers militaires viennent d'être connus à Rome par des
rumeurs officieuses. Les seniores rejettent sa demande en faisant valoir
qu'aucune nouvelle officielle n'étant parvenue des événements d'Espagne,
on ne pouvait prendre un senatus-consulte sur la base de rumeurs for-
51 Ensemble de la séance: Liv, 31,47,7-49,1. Délibération: 48,1-2: Apud ma-
gnam partem senatus et magnitudine rerum gestarum valebat et gratia. Maiores natu
negabant triumphum, et quod alieno exercitu rem gessisset et quod provinciam reli-
quisset cupiditate rapiendi per occasionem triumphi; id vero eum nullo exemplo
fecisse; consulares . . . censebant; magna pars senatus . . censebant.
LE SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 1 93
gées pour son bénéfice, et en lui enjoignant de recruter sur place si cela
s'avérait nécessaire52. En 187 a lieu un débat mouvementé à propos de la
demande de triomphe de Manlius Vulso : la séance s'étale sur deux jours,
et au terme de la première journée les virulentes attaques des légats du
proconsul ont influencé le Sénat au point que, dit Tite-Live, «au moment
de la dissolution il paraissait décidé à refuser le triomphe » ; mais le lende
main les efforts des parents et amis de Manlius et l'autorité des seniores
(auctoritas seniorum) renversent l'opinion du Sénat, et le triomphe est
finalement voté53. Curieusement, les commentateurs modernes de ce pas
sage n'ont retenu parmi les raisons de ce renversement de majorité que
l'effort de persuasion accompli par les partisans de Manlius, nullement la
pression des seniores, sans même justifier leur oubli par l'hypothèse de
l'identité entre les uns et les autres54. La même année, lorsque Tiberius
Gracchus, contre l'avis des autres tribuns, s'oppose au report du procès
de l'Africain qui s'est retiré à Liternum pour éviter de comparaître, et
prononce devant le peuple un vibrant éloge du vainqueur d'Hannibal, le
Sénat se réunit sur-le-champ et loue la conduite généreuse du tribun. Les
remerciements sont exprimés, dit Tite-Live, «par l'ordre entier, et d'abord
par les consulaires et les plus âgés»55. Les seniores sont présentés encore
une fois comme un groupe spécifique, distinct semble-til de celui des con
sulaires, et qui joue un rôle moteur dans le débat. Le dernier cas de ce
type se rapporte aux préliminaires de la Troisième Guerre de Macédoine.
À la fin de 172, Q. Marcius Philippus et A. Atilius rendent compte devant
le Sénat de leur mission diplomatique en Grèce et expliquent comment ils
ont abusé Persée pour gagner du temps afin de donner à l'armée romaine
un avantage tactique. Cette manœuvre est approuvée, dit Tite-Live, par la
52 Séance : Liv. 35,2,3-7. Intervention des seniores : 6-7 : Seniores negare ad
rumores a privatis temere in gratiam magistratuum confictos senatus consulta fa-
cienda esse; nisi quod aut praetores ex provinciis scriberent aut legati renuntiarent,
nihil ratum haberi debere; si tumultus in Hispania esset, piacere tumultuarios mili
tes extra Italiam scribi a praetore.
53 Séance : Liv. 38,44,9-50,3. Intervention des seniores : 50,1-3 : Dimittitur sena
tus in ea opinione ut negaturus triumphum fuisse videretur. Postero die et cognati
amicique Cn. Manlii summis opibus adnisi sunt, et auctoritas seniorum valuit.
54 Par exemple Münzer, RE, XIV, I, s.v. Manlius, n° 91, col. 1222, et H. H. Scul-
lard, Roman Politics 220-150 B.C., Oxford, 1951 (désormais abrégé en RP), p. 142.
55 Liv. 38,53,6-7. Intervention des seniores : 6 : Senatus deinde concilio plebis
dimisso haberi est coeptus. Ibi gratiae ingénies ab universo ordine, praecipue a con-
sularibus senior ibusque, Ti. Graccho' actae sunt, quod rem publicam privatis simulta-
tibus potiorem habuisset; et Petillii vexati sunt probris, quod splendere aliena invidia
voluissent et spolia ex Africani triumpho peterent.
MEFRA 1982, 1. 13
194
MARIANNE BONNEFOND
plus grande partie des sénateurs comme extrêmement adroite; par cont
re, « les vieux et ceux qui gardent le souvenir de la tradition antique » pro
testent «qu'ils ne reconnaissent plus la manière romaine». Et l'historien
reprend un peu plus loin cette opposition entre « les plus âgés, qui réprou
vaient cette nouvelle philosophie trop brutale» et ceux des sénateurs «qui
plaçaient l'utile avant l'honnête»56.
Restent deux cas où l'on voit intervenir en séance des sénateurs âgés,
mais leur rôle apparaît comme un peu différent car ils ne sont pas pré
sentés comme les instigateurs immédiats d'un vote ou comme un groupe
s'exprimant au cours de la délibération elle-même. Les deux épisodes con
cernés se situent en 203. À la fin d'une séance au cours de laquelle ont été
remerciés des envoyés de Sagonte venus livrer des prisonniers carthagin
ois, les seniores prennent la parole. Ils déplorent que les hommes soient
si oublieux de la protection que les dieux ont continuellement apportée à
Rome, et suggèrent de leur exprimer enfin la gratitude à laquelle ils ont
droit. Ils entraînent alors l'ensemble du Sénat à réclamer du préteur qui
préside la séance une relatio en ce sens57. Ainsi est voté un SC qui prévoit
diverses cérémonies religieuses. L'intervention des sénateurs âgés, même
si elle ne se place pas formellement au cours de la délibération, a cepen
dant une signification identique à celle des cas précédents : ils ont l'initia
tive de la décision. Par contre leur rôle effectif dans la longue séance au
cours de laquelle sont examinées les propositions de paix carthaginoises
n'est pas aussi facile à évaluer. Le préteur qui préside la séance, après
avoir introduit les ambassadeurs et les avoir invités à exposer leurs
demandes, autorise les sénateurs à les interroger, comme c'était la coutu
me, avant d'entamer X interrogano sententiarum. On voit alors prendre la
parole les plus âgés, « qui, écrit Tite-Live, avaient participé à l'élaboration
du traité». Il s'agit de celui que, à la fin de la Première Guerre Punique,
C. Lutatius Catulus, le vainqueur des îles Égates, aidé de son frère Q. Lu-
56 Liv. 42,47,4 : Haec ut summa ratione acta magna pars senatus approbabat;
veteres et moris antiqui memores negabant se in ea legatione Romanas agnoscere
artes. Et plus loin, en conclusion des discours des veteres, que Tite-Live résume, 9 :
Haec seniores, quibus nova ac nimis callida placebat sapientia; vicit tarnen ea pars
senatus cui potior utilis quam honesti cura erat.
57 Liv. 30,21,6 : Mentio deinde a senioribus facta est segnius homines bona quam
mala sentire ... ; 10 : conclamatum deinde ex omni parte curiae est uti referretur
P. Aelius praetor. La tradition manuscrite n'est pas unanime, certains manuscrits
donnant senatoribus au lieu de senioribus ; mais, étant donné le contexte d'une part,
le fait d'autre part que Tite-Live désigne rarement de cette manière les sénateurs
lorsqu'il rend compte d'une séance, la seconde version paraît seule acceptable.
LE SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 1 95
tatius Cerco, alors consul (en 241), et d'une commission de dix membres
dont les noms ne sont malheureusement pas connus, avait mis au point58.
Les protestations d'ignorance des ambassadeurs ainsi interpellés, qui
mettent en avant leur jeunesse pour éviter de répondre, provoquent des
réactions indignées ex omni parte curiae: «C'est encore un exemple de la
mauvaise foi punique que le choisir, pour renouveler un ancien traité, des
envoyés qui n'en ont aucun souvenir personnel». La délibération com
mence immédiatement, et, parmi les sententiae prononcées, c'est la plus
dure qui l'emporte lors du vote : que les ambassadeurs soient expulsés et
que Scipion poursuive les combats. Bien que les seniores ne soient plus
mentionnés dans cette phase de la séance, le récit suggère d'interpréter
ce vote final comme la manifestation de l'hostilité dont ils ont stimulé
l'émergence au sein du Sénat entier.
Dans tous les cas passés en revue ci-dessus - nous nous en sommes
tenus volontairement à une présentation directe, sans aucune tentative de
critique -, Tite-Live a présenté les sénateurs âgés comme un groupe spé
cifique, jouant un rôle en tant que tel, détenteur d'une influence, qui
s'avère déterminante dans la prise de décision le plus souvent, qui inver
sement est parfois tenue en échec comme dans l'affaire du triomphe de
Furius ou dans celle de l'ambassade de Marcius Philippus ; bref, il semble
que l'on soit en présence de l'intervention, dans la lutte pour le pouvoir,
d'un groupe déterminé par l'âge. Pourtant, curieusement, jamais lorsque
Tite-Live fait intervenir un sénateur nommément il ne le présente en fai
sant référence à son âge. Quand il le caractérise, on a vu que c'est tou
jours par le rappel des grandes étapes de sa carrière : il dit de Q. Caecilius
Metellus, qui exprime son opinion en 203 justement sur les propositions
des Carthaginois, qu'il avait été consul et dictateur, et le répète quand il le
montre intervenant, dix ans plus tard, à propos de la demande de triom
phe du consul Merula ; de Q. Fulvius Flaccus, dont il rapporte la sententia
exprimée au cours du débat sur l'éventuel débarquement de Scipion en
Afrique en 205, il dit qu'il avait été consul quatre fois et censeur; M. Vale
rius Laevinus enfin, qui intervient dans ce même débat de 203, est seule-
58 Séance: Liv. 30,21,12-23,8. Intervention des seniores : 30,22,5: cum seniores
qui foederibus interfuerant interrogarent . . . Sur la commission: Pol. 1,63,1-2. On
aimerait pouvoir identifier ces seniores qui ont participé à l'élaboration du traité de
241., En s'appuyant sur la liste que donne Scullard, RP, p. 82, des sénateurs import
ants qui appartenaient à cette génération et ont ou non survécu après Zama, on ne
peut guère avancer que le nom de T. Manlius Torquatus, cos. 235 et mort en 202.
On reviendra plus loin sur les invraisemblances de cet épisode.
196 MARIANNE BONNEFOND
ment présenté comme ayant géré deux consulats59. On a vu plus haut que
l'autre moyen de présenter un sénateur dont on transmet la sententia cons
iste, quand son rang est médiocre, à rappeler ce qui dans son expérience
politique ou militaire passée justifie son intervention. Mais jamais un âge
élevé n'est mentionné pour qualifier un intervenant : au niveau des indivi
dus, l'âge n'est pas présenté comme qualifiant, justement. Pourquoi l'est-
il quand il s'agit d'un groupe? Et, au fond, quel est le sens du mot senio
res dans ces passages?
Une remarque essentielle: les groupes dont les seniores se distin
guent, ou auxquels ils s'opposent, et dont on attendrait qu'ils soient
désignés par des termes comme iuniores, iuvenes, ou adulescentes, soit ne
sont pas spécifiés du tout, soit sont présentés sous un vocable qui ne ren
voie pas à l'âge. En 200, les trois blocs qui s'affrontent sur la demande de
triomphe de Furius sont appelés l'un maiores natu, l'autre consulares, le
dernier magna pars senatus; en 187 quand le Sénat se prononce sur l'att
itude de Tiberius pendant le procès de Scipion, ce sont les consulares et les
seniores qui donnent le ton. Chaque fois que Tite-Live mentionne à côté
des seniores un autre groupe, il désigne ce dernier par un terme qui ren
voie à la position dans la hiérarchie : son système de classement des grou
pes est hétérogène puisqu'il recourt à un vocabulaire mixte, qui fait réfé
rence pour une part à l'âge, pour l'autre au rang. Ces deux cas suggèrent
évidemment que les seniores sont placés dans la hiérarchie au-dessus des
consulares, donc qu'ils font partie des principes. Le fait n'est pas surpre
nant puisqu'il y a grossièrement coïncidence entre l'âge et l'ancienneté
dans un rang élevé; mais pourquoi Tite-Live éprouve-t-il cependant le
besoin de recourir au vocabulaire de l'âge au prix de cette incohérence
conceptuelle? La réponse se tire de l'examen du contexte de ces séances.
L'emploi du mot seniores y est toujours en relation avec un rappel, expli
cite ou implicite, du passé. Le cas le plus net et le plus simple est celui
des sénateurs qui, en 203, interrogent les ambassadeurs de Carthage et
s'indignent de ce qu'aucun d'eux ne soit en mesure d'apporter un témoi
gnage personnel sur le traité précédent dont l'élaboration remonte à près
de quarante ans. Quoi de plus naturel, pour Tite-Live, que de faire parler
les plus âgés? Le choix du terme découle de la logique du récit. De la
même manière, le rappel par les plus anciens, la même année, de la conti
nuité de la protection que les dieux ont assurée à Rome depuis le début
59 Q. Caecilius Metellus en 203 : Liv. 30,23,3; en 193 : 35,8,4
Q. Fulvius Flaccus en 205 : 28,45,2
M. Valerius Laevinus en 203 : 30,23,5.
LE
SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 1 97
de la guerre ne pouvait être placé que dans leur bouche. Mais plus sou
vent, au-delà du rappel d'événements anciens, ce qu'expriment les inter
ventions des plus âgés, c'est la valeur de la tradition - et ce second sens
est présent également dans les deux cas évoqués ci-dessus -. Tradition
sous plusieurs formes. Essentiellement les institutions et les pratiques
politiques et les modèles de conduite qui les sous-tendent. L'incident qui
oppose, en 193, le préteur Flaminius et le Sénat à propos du recrutement
de troupes supplémentaires est éclairant : ce que les seniores mettent en
avant pour justifier leur refus, c'est l'absence d'une information officielle,
parvenue au Sénat selon le mode régulier de la lettre officielle ou de l'en
voi d'un légat. Cette exigence de respect des formes juridiques a un sens :
elle est perçue comme une garantie contre les pressions et les manœuvres
servant des ambitions personnelles. Ce dont les sénateurs font reproche à
Flaminius, c'est d'appuyer sa demande sur des informations émanant de
privati dont ils soupçonnent qu'ils agissent pour son propre compte (ru-
mores . . . in gratiam magistratuum confictos, dit le texte60). Les seniores se
font les défenseurs de la pratique établie en la matière au nom des inté
rêts de l'État : c'est un appel implicite au respect de la tradition. Même
prise de position, mais cette fois explicitement présentée comme un refus
de tout ce qui va à l'encontre de la tradition, de la part des «vieux» qui
interviennent dans les deux débats provoqués par des demandes de triom
phe, celui de 200 et celui de 187. En 200, les maiores natu qui prétendent
refuser le triomphe à Furius lui reprochent d'avoir engagé le combat
avec une armée dont le commandement ne lui revenait pas, d'avoir quitté
sa province pour venir avidement ravir un triomphe - c'est-à-dire de
n'avoir pas, comme le veut la règle, attendu la fin des opérations ou un
ordre du Sénat lui permettant de regagner Rome -, donc d'avoir, par
ambition personnelle (encore), bravé la tradition; et ils concluent par ces
mots, que Tite-Live détache par une rupture de construction grammatical
e : « Pour sûr, aucun exemple n'avait inspiré sa conduite » (id vero eum
nullo exemplo ferisse)61. Les arguments que présentent en 187 les seniores
pour convaincre le Sénat d'accorder à Manlius le triomphe que lui ont
vigoureusement et efficacement contesté ses légats la veille sont identi
ques quant au fond mais exprimés sous une forme plus frappante encor
e : «Jamais encore on n'a vu entrer dans la ville sans char, sans lauriers,
sans Imperium, sans honneurs, un général qui a remporté la victoire,
60 Cf. note 52.
61 Cf. note 51.
198
MARIANNE BONNEFOND
rempli sa mission et ramené l'armée»62. Quand, la même année, les senio
res prennent avec les consulaires l'initiative de féliciter Gracchus pour sa
conduite lors du procès de l'Africain, c'est sans doute d'abord parce que,
dans son discours au peuple, il a rappelé le glorieux passé de Scipion et
exigé sa contrepartie nécessaire : inviolata senectus ; comment les séna
teurs âgés ne seraient-ils pas sensibles à ce double hommage? Mais c'est
aussi - ce sont probablement les termes mêmes du sénatus-consulte -
«parce qu'il a fait passer le souci de l'État avant ses griefs privés», c'est-
à-dire parce qu'il a conformé sa conduite à l'éthique traditionnelle. Ce
que les sénateurs reprochent inversement aux Petilii, c'est d'avoir été gui
dés par la jalousie et l'ambition («acquérir les dépouilles d'un triomphe
sur l'Africain»), c'est-à-dire d'avoir contrevenu à cette éthique63. Parfois,
la tradition dont les seniores se posent en défenseurs a une valeur plus
large : quand ils s'en prennent à la diplomatie de Marcius Philippus en
172, c'est au nom des valeurs qui ont commandé jusqu'alors la conduite
de Rome, et de l'image qu'elle cherchait ainsi à donner d'elle-même. Mais
leur attitude n'a pas un sens fondamentalement différent : ils valorisent
un type de conduite traditionnel pour l'opposer à un type nouveau. Et
c'est ce texte qui donne finalement la clé pour l'interprétation des autres.
D'une part parce qu'il formule très explicitement l'opposition en termes
de conflit idéologique entre tradition et innovation, d'autre part parce
que Tite-Live, en présentant les défenseurs de la tradition, emploie une
expression révélatrice : veteres et moris antiqui memores (désignant ces
mêmes sénateurs, un peu plus loin, par le mot seniores). Si l'on isole ce
texte des autres, on est tenté de traduire « les vieux et ceux qui gardent le
souvenir de la tradition antique»; mais le et est plus explicatif que copula-
tif. Ceux que Tite-Live appelle «les vieux», ce sont en fait les défenseurs
de la tradition, les conservateurs, le parti de l'ordre. «Vieux» est à pren
dre dans son sens métaphorique et non dans son sens premier. Ainsi s'ex
plique que jamais la question de l'âge proprement dit ne soit évoquée
dans cette série de débats - sauf dans l'un d'eux dont le cas sera abordé
dans un instant. Les modernes qui les ont commentés n'y ont d'ailleurs
jamais vu, ou ont répugné à y voir, l'expression d'un conflit de générat
ions. J. Briscoe considère que la représentation du conflit surgi à propos
du triomphe de Fulvius comme une opposition entre groupes d'âges est
62 Liv. 38,50,3 : auctoritas seniorum valuit, negantium exemplum proditum me
moriae esse, ut imperator qui deviens perduellibus confecta provincia exercitum
reportasset sine curru et laurea privatus inhonoratusque urbem iniret.
63 Cf. note 55.
LE
SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 1 99
«unlikely»64. Il formule la même opinion à propos de l'affaire de Flami
nius en 193, et dans l'explication qu'il tente de construire du conflit surgi
en 172, il ne fait intervenir que des critères d'ordre strictement partisan65.
De même jamais H. H. Scullard n'interprète ces affrontements à l'inté
rieur du Sénat comme des oppositions entre groupes d'âges. Mais ils n'y
voient pas non plus des conflits entre tenants de la tradition et novateurs.
Attitude qui résulte malheureusement non d'une critique des sources
mais d'un a priori - partagé par toute l'école de pensée issue de Gelzer -
selon lequel les conflits sont avant tout des affrontements entre des grou
pes aux intérêts opposés, et qui conduit à sous-estimer le rôle des mobiles
idéologiques. Très révélatrice à cet égard est l'analyse que font Münzer et
Scullard du débat sur le triomphe de Manlius : l'un comme l'autre ne
retiennent, comme cause du renversement de majorité final, que les man
œuvre des amis et des parents du demandeur. L'indication par Tite-Live
de Yauctoritas des seniores est purement et simplement passée sous silen
ce66. Certes, beaucoup des oppositions qui s'expriment au cours des séan
ces que nous avons relevées peuvent s'expliquer par des conflits strict
ement partisans, dépourvus d'arrière-plan idéologique. Par exemple l'affai
re de Flaminius peut se comprendre dans le cadre de l'opposition entre
les Scipions, auxquels il paraît encore lié à ce moment-là, et leurs advers
aires67. L'affaire de Manlius s'intègre aussi dans des luttes d'influence
autour des Scipions, auxquels se rattachent les membres de la commiss
ion qui critiquent sa politique devant le Sénat68. Il est certain que dans
ces deux cas la défense de la tradition proclamée par l'une des parties
n'est que l'habillage d'une prise de position qui résulte du jeu des rivalités
entre les personnes et les groupes. Mais on ne peut esquiver la question :
pourquoi cet habillage? Résulte-t-il d'un anachronisme, n'est-il qu'une
projection, par Tite-Live et à travers lui les annalistes de la fin du Ier siè-
64 J. Briscoe, A Commentary on Livy XXXI-XXXIII, Oxford, 1973, p. 159.
65 Id., A Commentary on Livy XXXIV-XXXVII, Oxford, 1981, p. 148 et Q. Mar-
cius Philippus and nova sapientia, dans JRS, LIV, 1964, p. 66-77. Pour lui, Marcius
ferait partie du groupe qui se constitue, dans la décennie 180-170, autour de Paul-
Émile, contre les Fulvii et les Postumii, et qui constituerait «le rassemblement de
quelques unes des plus anciennes familles de la nobilitas et d'hommes qui pourr
aient bien être considérés comme mores antiqui memores » (p. 75) - on note la pru
dence de l'affirmation. Groupe qui comprendrait notamment Scipion Émilien,
Q. Fabius Maximus Aemilianus, Q. Fabius Maximus Servilianus et Caton.
66 Münzer, RE, XIV, I, s.v. Manlius n° 91, col. 1222; Scullard, RP, p. 142.
67 Scullard, RP, p. 54 et 120 sur les liens avec Scipion, p. 140 sur sa position
ambiguë lors de son consulat.
68 Ibid., p. 142.
200 MARIANNE BONNEFOND
eie, de débats postérieurs? Ou bien correspond-il à une réalité de l'époque
concernée ? Et l'on retrouve alors la question du conflit de générations :
car même si seniores est à prendre seulement en son sens métaphorique,
une métaphore n'est pas innocente. Attribuer aux «vieux» le désir de con
server la tradition, c'est supposer que l'innovation est le fait des jeunes.
L'examen d'un texte très important pour notre propos, et laissé de côté
jusqu'à maintenant, permettra peut-être d'y voir plus clair.
TlTE-LlVE ET LE DÉBAT SUR L'EXPÉDITION D'AFRIQUE
II s'agit du long compte rendu que donne l'historien de la séance du
début de 205 au cours de laquelle est discutée la demande de Scipion, qui
vient d'être triomphalement élu consul, de débarquer en Afrique afin de
forcer Hannibal à abandonner le sol italien. Q. Fabius Maximus, le pre
mier interrogé, prononce un long discours pour engager le Sénat à refu
ser. L'essentiel de ses arguments est d'ordre stratégique, mais à plusieurs
reprises il présente son opposition à Scipion comme un conflit de générat
ions. Prévenant les critiques, il dit qu'on va lui reprocher son habitude
de la temporisation «que les jeunes gens appelleront sans doute peur et
manque d'énergie», et rejette l'accusation de jalousie à l'égard de la gloire
de Scipion : les hautes charges que j'ai assumées, dit-il, m'ont assez comb
lé pour que je n'aie nulle envie de rivaliser «avec un jeune homme dans
la fleur de l'âge». Plus loin, il justifie son avis par le rappel des expérien
ces passées d'expéditions outre-mer, souvent catastrophiques, en particul
ier l'expédition de Sicile qui a causé en une seule bataille la ruine défini
tive d'Athènes, pourtant la plus prudente des cités, expédition entreprise
«sous la conduite d'un jeune homme aussi énergique que fameux»69. Cet
éloge empoisonné de Scipion à travers Alcibiade est suivi d'un long déve
loppement dans lequel Fabius pèse les risques de l'expédition projetée, et
la péroraison reprend une accusation classique dans la bouche des senio
res : celle de faire passer la recherche de la gloire individuelle avant le
souci du bien commun70. Ce discours, à cause de sa qualité et de la vieille
69 Liv. 28,40,7 : ... cunctationis, quam metum pigritiamque homines adulescen-
tes sane appellent; 40,12: nedum ego perfunctus honoribus certamina mihi atque
aemulationem cum adulescente florentissimo proponam; 41,47: Athenienses, pru-
dentissima civitas, bello domi relieto, auetore aeque impigro ac nobili iuvene magna
classe in Siciliam tramisse, una pugna navali florentem rem publicam suam in per-
petuum adflixerunt.
70 Liv. 28,42,20-22.
LE
SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 201
réputation de prudence de Fabius, «fit impression sur une grande partie
du Sénat, surtout sur les plus âgés, et plus nombreux étaient ceux qui
louaient la sagesse du vieillard que l'audace du jeune homme»71. Scipion
répond très adroitement à Fabius en refusant d'entrer dans le jeu du conf
lit de générations que son adversaire a tenté de lui imposer. À plusieurs
reprises il repousse tout débat sur ce point, affirmant que Fabius a intro
duit à tort la question de l'âge dans leur rivalité : «II s'est posé en vieillard
parvenu au terme de la vie, et moi en jeune homme plus jeune encore que
son fils», alors que mon ambition, dit-il, a une visée plus haute, car j'en
appelle à la postérité. Plus loin Scipion reprend le cas de l'expédition de
Sicile, mais se garde de toute allusion à Alcibiade, éliminant ainsi la ques
tion de l'âge. Enfin, après une série d'arguments concernant strictement
la guerre d'Afrique, il conclut par cette pique enjouée : après l'éloge que
Fabius a fait de mes campagnes espagnoles, dit-il en substance, je serais
mal venu de rivaliser de gloire avec lui dans mes discours, et «si je ne
peux le faire dans un autre domaine, au moins par la modestie et la rete
nue de mes paroles l'emporterai-je, moi le jeune homme, sur le vieil
lard»72.
On ne peut nier que dans cette belle joute oratoire le thème de l'oppos
ition entre jeunes et vieux tienne une place, même si elle est secondaire
par rapport à celle qu'occupent les questions purement stratégiques ; et il
ne s'agit pas seulement de l'affrontement de deux hommes : le discours
de Fabius, comme on l'a vu, recueille l'approbation des seniores, qui just
ement opposent les qualités du vieillard - et de vieillesse en général - aux
défauts du jeune homme et de la jeunesse qu'il incarne. Il est évidemment
très tentant de voir dans cet épisode la manifestation d'un conflit oppo
sant la génération de Fabius, prudente et fidèle à la tradition militaire
élaborée au cours des années précédentes, à la génération de Scipion,
audacieuse et novatrice. Pour évaluer la signification historique de ce tex
te, une comparaison s'impose avec un autre non moins célèbre, suggérée
par l'allusion qu'y fait Fabius lui-même : la relation que donne Thucydide
au livre VI du débat à l'assemblée d'Athènes sur l'expédition de Sicile 73.
71 Liv. 28,43,1 : Cum oratione ad tempus parata Fabius turn auctoritate et invete
rata prudentiae fama magnam partem senatus et seniores maxime cum movisset,
pluresque consilium senis quam animum adulescentis ferocem laudarent . . .
72 Liv. 28,43,5 : sic senem se perfunctumque et me infra aetatem filii etiam sui
posuit; expédition de Sicile : 43,20; péroraison : 44,18 : si nulla alia re, modestia cer
te et temperando linguae adulescens senem vicero.
73 Thuc. 6,9-26. P. Roussel, Étude sur le principe d'ancienneté . . . donne aux
p. 175-177 une analyse du débat de 415 centrée sur le conflit de générations.
202
MARIANNE BONNEFOND
On y voit s'opposer Nicias, dont l'attitude et l'argumentation sont
proches de celles de Fabius, et Alcibiade, dont le discours correspond à
celui de Scipion. Un examen serré des deux textes montre qu'ils présen
tent de nombreuses similitudes. Dans les deux cas le thème du conflit de
générations occupe une place mineure par rapport aux développements
d'ordre stratégique; Nicias comme Fabius reproche à son adversaire à la
fois sa trop grande jeunesse pour la difficulté de l'expédition projetée et
son ambition personnelle : « Si quelqu'un, tout joyeux d'avoir été choisi
pour commander, vous conseille de faire l'expédition, en ne considérant
que son seul avantage, d'autant qu'il est trop jeune encore pour exercer le
commandement . . .», dit Nicias74. De même que Fabius anticipait les crit
iques des jeunes, Nicias évoque «cette jeunesse (qu'il voit) siéger ici
aujourd'hui sur l'appel (d' Alcibiade) » et s'effraie de son audace irraison
née75. Enfin Alcibiade et Scipion rejettent l'idée de conflit de générations
que cherchent à leur imposer Nicias et Fabius, mais ils réagissent diff
éremment : Scipion la récuse purement et simplement, et porte le conflit
sur un autre terrain, tandis qu'Alcibiade l'accepte mais cherche à trans
cender cette opposition en proposant que lui-même et Nicias en particul
ier, et en général jeunes et vieux, collaborent afin que la cité puisse tirer
profit de la fusion de tous ses éléments76. La différence essentielle entre
les deux débats réside dans le fait que les éléments du conflit de généra
tions sont plus apparents chez Thucydide : les jeunes constituent un grou
pe bien présent à l'assemblée; Nicias dénonce à plusieurs reprises leur
ardeur irréfléchie77 et appelle les vieux à se ressaisir pour leur résister;
Thucydide décrit à la fin de la séance l'unanimité nouvelle entre les vieux,
les jeunes et « la grande masse des soldats ».
74 6,12,2.
75 6,13,1.
76 6,17,1 : «Eh bien qu'aujourd'hui même cette jeunesse (r) έμή νεοτής) ne vous
effraie pas! Au contraire, tant que j'en jouis et suis en pleine force, tant que Nicias
semble avoir la Fortune avec lui, usez sans réserve de notre utilité à l'un et à l'au
tre»; 18,6 : «Pour vous, que l'inaction préconisée par Nicias et ses querelles de jeu
nes à vieux (διάστασις τοις νέοις ες τους πρεσβυτέρους) ne vous détournent pas de
l'entreprise. Nous avons ici une heureuse tradition : c'est en délibérant jeunes et
vieux ensemble (αμα νέοι γεραιτέροις βουλεύοντες) que nos pères ont mis leurs
affaires en leur haut degré; tâchez aujourd'hui encore, de la même manière, de
mener notre cité de l'avant. Dites-vous pour cela que, l'une sans l'autre, jeunesse et
vieillesse ne peuvent rien (νεότητα μεν και γήρας άνευ αλλήλων μηδέν δύνασθαι),
mais que le vrai secret de la force est d'associer, en les mêlant, le bon, le moyen et
le vraiment parfait».
77 6,12,2; 13,1.
LE SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 203
C'est que l'existence d'un conflit de générations dans l'Athènes de la
Guerre du Péloponnèse ne fait pas de doute, et nombreux sont les histo
riens qui en font l'un des éléments de la crise multiforme qui frappe
Athènes à la fin du Ve siècle78. Trois témoignages contemporains attestent
nettement le phénomène : ce long passage de Thucydide, quelques frag
ments du poète comique Eupolis, et de nombreux passages des comédies
d'Aristophane. On peut s'interroger sur la valeur du récit thucydidéen
comme témoignage sur la nature du conflit qui oppose Alcibiade à
Nicias : le thème de l'opposition entre jeunes gens et vieillards fut-il rée
llement un aspect du conflit entre les deux hommes, ou une interprétation
postérieure plaquée après coup? La question a été examinée par deux his
toriens qui, au terme d'analyses différentes, ont apporté une réponse
identique. J. de Romilly, confrontant le texte de Thucydide avec les frag
ments des Dèmoi d'Eupolis, pièce écrite au lendemain de la catastrophe
sicilienne, conclut à la réalité du conflit de générations comme élément
de l'opposition entre Alcibiade et Nicias79. J. H. Finley, dans une étude où
il cherche à évaluer la valeur documentaire des discours de Thucydide,
c'est-à-dire à déterminer s'ils reflètent les idées que l'historien a conçues
à la fin de la guerre, ou si au contraire ils donnent une image fidèle des
idées débattues au début de celle-ci, mène une comparaison serrée entre
les thèmes thucydidéens et ceux qui apparaissent dans les pièces d'Euripi
de composées avant et pendant la Guerre Archidamique. De leur concor
dance, il conclut que les idées développées par Thucydide dans ses dis
cours ne sont pas anachroniques, et qu'à la fois le fond et la forme des
discours proviennent de débats qui ont réellement eu lieu. Ainsi le thème
de l'opposition entre les jeunes et les vieux, présent dans plusieurs passa
ges d'Euripide, notamment Les Suppliantes et Héraklès, aurait réellement
constitué un élément essentiel du combat qui opposa Nicias à Alcibiade
devant l'assemblée80. La valeur historique du texte thucydidéen étant ains
i établie, examinons les autres témoignages.
À dire vrai, le thème du conflit de générations n'occupe pas dans
l'œuvre d'Eupolis une place considérable. Ce n'est que dans l'une de ses
dernières pièces, les Dèmoi, que se trouvent quelques allusions venimeu-
78 Voir par exemple E. Will, Le monde grec et l'Orient. Le Ve siècle (510-403),
Paris, 1972, p. 490-494.
79 J. de Romilly, Thucydide et l'impérialisme athénien. La pensée de l'historien
et la genèse de l'œuvre, Paris, 1947, p. 176, n. 2.
80 J. H. Finley, Euripides and Thucydides, dans Harv. St. Class. PhiloL, 49, 1938,
p. 23-68; Suppl. v. 232; Hér. v. 257; les autres passages retenus par l'auteur sont
moins convaincants.
204 MARIANNE BONNEFOND
ses aux jeunes gens. Le poète y rappelle à la vie les fantômes des grands
hommes de l'Athènes d'avant la Guerre du Péloponnèse, de Solon à Péri-
clès, pour qu'ils viennent au secours de la cité tombée aux mains des «pet
its jeunes gens qui font froufrouter leur stratégie tombant jusqu'aux che
villes», des «jeunes rusés»81. Mais il existait par ailleurs un grave conten
tieux entre Eupolis et Alcibiade, qui donna naissance à la légende selon
laquelle Alcibiade aurait par vengeance fait noyer le poète en lui infl
igeant un «baptême» symétrique de celui qu'Eupolis raillait dans les Bap-
tai, sa pièce précédente, où il tournait en ridicule les fidèles de Cotys et
particulièrement Alcibiade82. La violence des attaques d'Eupolis est aussi
à l'origine de la tradition selon laquelle Alcibiade, par réaction, aurait
interdit aux auteurs comiques de se livrer à des caricatures directes83.
Bien qu'aucun des fragments qui nous sont parvenus ne contienne une
attaque d'ordre politique contre Alcibiade, il est évidemment très tentant
de faire, comme J. de Romilly, le rapprochement entre ces critiques con
tre les jeunes gens qui gouvernent si mal la cité et celles qui s'adressent à
Alcibiade : il est bien, de fait, l'instigateur de l'expédition de Sicile respon
sable de la ruine d'Athènes84.
Mais c'est bien sûr Aristophane qui offre la matière la plus riche sur
ce thème de l'opposition entre jeunes et vieux. Opposition qui revêt des
aspects multiples. L'aspect politique, exprimé largement dans Les Achar-
niens, dont le chœur composé de vieillards défend le vieil idéal des mara-
thonomaques, apparaît épisodiquement dans les autres pièces, par exemp
le dans ce vers des Guêpes où le chœur déplore que les jeunes gaspillent
le tribut que les vieux ont gagné en combattant85. Sur cette question bien
connue il suffit de renvoyer à l'étude V. Ehrenberg, qui montre que ce
conflit déborde largement la sphère politique et qu'il repose sur le con
traste entre l'éducation traditionnelle et l'éducation nouvelle, qui est le
sujet même des Nuées. Ce qui intervient ici, et c'est toute l'originalité de
l'Athènes de la seconde moitié du Ve siècle par rapport à la Rome de la
81 Fr. 118 Meinecke = 100 Kock : ... άφχειν μειρακία κινούμενα
έτη τοις σφυροΐν ελκοντα την στρατηγίαν
Fr. 122 C Meinecke, ν. 17 : των πανούργων. . . των νεωτέρων
82 Sur cette légende, voir W. Schmid, 0. Stahlin, Geschichte der griechischen
Litteratur, 1,4, Munich, 1946, p. 122-113.
83 Les textes relatifs à ces deux traditions sont présentés dans J. M. Edmonds,
The Fragments of Attic Comedy, I, Leyde, 1957, p. 310-313.
84 C'est aussi l'interprétation de V. Ehrenberg, The People of Aristophanes. A
Sociology of Old Attic Comedy, Oxford, 1951, p. 60.
85 Guêpes, ν. 1098-1101.
LE SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 205
fin du IIIe siècle, c'est l'impact de la révolution intellectuelle apportée par
les sophistes, dont le procès de Socrate montre qu'ils sont perçus comme
responsables de l'opposition entre la jeune génération et l'ancienne, et
dont les idées nous sont assez bien connues pour que nous puissions en
apprécier l'effet déstabilisateur86. Ehrenberg insiste à juste titre sur l'im
portance, chez Aristophane, du conflit père-fils, dans lequel il voit avant
tout un thème littéraire qui deviendra central dans la Comédie Nouvelle,
tout en reconnaissant que son apparition témoigne de la rupture du lien
familial87.
Si la Guerre du Péloponnèse est l'époque où apparaissent ces thèmes
de l'arrogance de la jeunesse, de son mépris pour le passé, pour les tradi
tions, pour la génération précédente, et du danger qu'elle représente par
sa manière de gouverner, c'est donc bien qu'il existe entre l'ancienne et la
nouvelle génération un fossé. Peut-on trouver dans la Rome de la fin de
la Guerre d'Hannibal les indices d'un phénomène identique, qui permett
raient de conclure à la valeur historique du texte livien dont nous som
mes partis? Cette thèse a été défendue par Th. Köves dans un article con
sacré à l'introduction du culte de Magna Mater à Rome : on sait que le
Sénat, sur la foi d'un oracle de Delphes, a décidé d'accueillir à Rome la
déesse phrygienne, et a choisi pour cette mission, conformément aux exi
gences de l'oracle, le neveu de l'Africain, le jeune Scipion Nasica. Pour
l'auteur, ce choix résulte de la position politique dominante des Scipions,
dont le groupe, composé d'hommes jeunes, véhicule une idéologie de la
jeunesse qui trouve une expression religieuse dans l'intérêt porté à Iuven-
tas*$. Idée reprise par Néraudau dans sa thèse sur la jeunesse de la Rome
républicaine, et nourrie de quelques arguments nouveaux89.
Examinons pour commencer la question du «groupe des Scipions»,
puisqu'elle est en relation directe avec la séance de 205. Que le trait origi-
86 Sur le rôle des sophistes, E. R. Dodds, Les Grecs et l'irrationnel, 1959, (traduc
tion française, Paris, 1965), p. 175 à 199. Sur le conflit de générations à Athènes,
M. Reinhold, The Generation Gap in Antiquity, dans The conflict of Generations in
Ancient Greece and Rome, éd. S. Bertman, Amsterdam, 1976, p. 15-55 (lère publicat
ion dans Proc. Amer. Philos. Soc, 114 1970, p. 347-365), notamment p. 29-38, qui
tente de montrer, en analysant les tragiques, comment le conflit de générations est
déjà apparent dès le milieu du Ve siècle, et seulement aggravé par la Guerre du
Péloponnèse. La démonstration est cependant un peu forcée.
87 Ehrenberg, The People . . . , p. 207-211.
88 Th. Köves, Zum Empfang der «Magna Mater» in Rom, dans Historia, XII,
1963, p. 321-347.
89 Néraudau, La jeunesse . . . , p. 358-366.
206 MARIANNE BONNEFOND
nal de ce groupe politique soit d'être composé d'hommes jeunes, qui se
soutiendraient mutuellement dans leurs carrières pour cette raison90, voi
là qui est loin d'être assuré. D'abord parce que, pour quelques-uns d'entre
eux, il n'est pas certain qu'ils se rattachent effectivement à ce groupe :
Köves a eu tendance à reprendre telles quelles les analyses de Scullard,
dont on connaît la fragilité. Ainsi, rien ne permet d'affirmer que C. Livius
Salinator, le fils de Marcus, soit lié à ce groupe comme son père : le fait
qu'il soit élu pontife en 211, l'année où son père est rappelé d'exil grâce
aux Scipions, n'est pas suffisant. Quant à M. Cornelius Cethegus, F. Cas
sola souligne qu'on ne peut lui attribuer une orientation politique précis
e91. D'autre part, le groupe des Scipions comporte quelques figures emi
nentes qui ne font pas partie de la génération de l'Africain, mais de la
précédente : M. Livius Salinator, consul en 219, et L. Veturius Philo le
père, consul en 220 92. Il demeure cependant que beaucoup des membres
du groupe ont une carrière rapide, et jouent précocement un rôle polit
ique important. On pense à L. Veturius Philo le fils, élu édile en 212, con
sul en 206 et magister equitum de Q. Caecilius Metellus la même année ; à
Q. Caecilius Metellus, pontife déjà en 215 et consul en 206; et surtout à
P. Licinius Crassus, contemporain exact de Scipion, déjà pontife en 216 et
élu pontifex maximus en 213 contre deux candidats âgés - Tite-Live écrit
à ce sujet : « Dans ce combat ce jeune homme l'emporta sur des hommes
âgés et comblés d'honneurs»93 -, puis censeur en 210 avant d'avoir géré
le consulat. Mais ces faits, d'ampleur limitée, traduisent-ils autre chose
qu'un phénomène strictement démographique? Scullard a fait remarquer
que, en raison de la guerre évidemment, les rangs des plus âgés parmi les
hommes politiques se sont considérablement éclaircis dans les années
209-208 94. Ce phénomène de classes creuses a entraîné nécessairement un
afflux de jeunes gens aux charges publiques. Or il se trouve que cette
période correspond à la domination politique du groupe des Scipions.
Pour y voir plus qu'une coïncidence, et pour affirmer que c'est leur jeu
nesse qui fonde le destin politique des membres de ce groupe, il faudrait
trouver des indices de la conscience qu'ils avaient de cette particularité.
90 Köves, Zum Empfang . . . , p. 326-327.
91 Sur C. Livius Salinator : Scullard, RP, p. 68, 77, 138. Sur M. Cornelius Cethe
gus, ibid., p. 77, 82, 87, 97 et contra F. Cassola, / gruppi politici romani nel III sec.
a. C, Trieste, 1962, p. 422.
92 Scullard, RP, p. 65, 67.
93 Liv. 25,5,4 : Hic senes honoratosque iuvenis in eo certamine vicit.
94 Scullard, RP, p. 70.
LE SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 207
Ceux que Köves a rassemblés ne paraissent malheureusement pas suffi
sants : le portrait que brosse Tite-Live de Licinius Crassus en 203 consti
tue une exaltation de sa valeur personnelle, mais non de sa jeunesse; la
monnaie frappée vers 104 par un Cornelius Cethegus et représentant un
enfant, et qui renverrait à M. Cornelius Cethegus, consul en 204, n'est pas
pertinente puisque l'appartenance de ce personnage au groupe des Sci-
pions est improbable95. Reste un élément capital : la part prise par le
groupe des Scipions dans des initiatives religieuses ayant trait à la jeuness
e, et notamment les liens entre le groupe des Scipions et Inventas, indé
niables. C'est pendant la Seconde Guerre Punique que cette divinité, dont
on n'avait plus entendu parler depuis la construction du grand temple
capitolin par les Tarquins, apparaît à nouveau dans l'histoire de Rome.
En 218 un lectisterne est décidé en son honneur, sous le consulat de
P. Scipion, l'oncle de l'Africain; en 207 M. Livius Salinator, allié au Sci
pions, fait vœu, en plein combat, de lui consacrer un temple; il en fait
entreprendre la construction comme censeur en 204, et la dédicace est
effectuée en 191 sous le consulat de Scipion Nasica96. Même si, comme le
fait remarquer Néraudau, le renouveau dont bénéficie Inventas est de
courte durée, et si seize ans s'écoulent entre le vœu de Salinator et la con
sécration du temple97, le rôle joué par le groupe des Scipions dans ce
renouveau est net. Quelle est sa signification? On sait que la divinité
patronne l'intégration des jeunes gens dans le groupe des iuniores, et en
ce sens l'appel à Inventas au cœur de la guerre traduit le besoin de nouv
elles ressources en hommes, indispensables pour assurer la survie de la
cité. Cette foi dans la jeunesse comme garant de la continuité de la puis
sance romaine est exprimée d'ailleurs par les augures lorsqu'ils interprè
tent le refus manifesté par Inventas d'abandonner son emplacement con
sacré dans le temple capitolin lorsque Tarquin entreprend d'agrandir
l'édifice98. La jeunesse symbolisée ici par la divinité n'est donc pas le
groupe des jeunes comme facteur de renouveau éventuellement menaçant
pour l'ancienne génération, mais comme expression de la force éternelle
de la cité menacée de l'extérieur; c'est un mythe d'intégration, et non de
déstructuration.
95 Köves, Zum Empfang ... p. 382 à propos de Liv. 30,1,4-5, et n. 61 à propos
de la monnaie.
96 Pour les références, voir Kroll, RE, X, 2, s.v. Iuventas, col. 1360.
97 Néraudau, La jeunesse . . . , p. 190.
98 Flor. 1,1,7-9; Aug. Civ. Ό. 4,29. On ignore malheureusement à quel moment
fut forgée la tradition relative à ces interprétations augurales.
208
MARIANNE BONNEFOND
Mais au même groupe des Scipions revient - indirectement puisque
la décision est issue du Sénat - une autre initiative : l'accueil de Cybèle.
Köves a bien montré d'une part la place du thème de la jeunesse dans les
aspects asiatiques et aussi romains de la religion de Cybèle : Scipion Nasi
ca, jeune et politiquement vierge, incarne à la fois Attis et Anchise ou
Enée; d'autre part la victoire politique que représentait le choix de Nasica
pour le groupe des scipions et surtout pour Scipion lui-même, dont il
apparaît comme le double. Cet épisode, parce qu'il se déroule dans un
contexte de luttes politiques, paraît traduire, bien plus que celui du
renouveau de Inventas, une sorte de mainmise du groupe des Scipions sur
la religion de la jeunesse, presque une confiscation. Si l'on met cette att
itude en relation avec le relatif afflux sur la scène politique de jeunes
hommes, dont beaucoup sont liés à Scipion, on voit apparaître effectiv
ement les conditions d'éclosion d'un conflit de générations.
Néraudau apporte un autre argument à l'appui de cette hypothèse
qu'il présente": deux vers du poète campanien Naevius, que cite Cicéron
dans le De senectute. Voici le texte complet : « En lisant ou en apprenant
l'histoire étrangère, fait dire Cicéron à Caton, vous verrez que les plus
grands états furent renversés par des jeunes, soutenus et redressés par
des vieux. «Comment avez-vous donc perdu si vite un état si puissant?» À
cette question, posée dans le Ludus du poète Naevius, on répond notam
ment : «Par l'éclosion de nouveaux orateurs, jeunes gens insensés»100. Cet
te pièce intitulée Ludus n'est pas autrement connue, et les philologues
s'accordent à penser qu'il s'agissait d'une palliata, reprenant un titre que
l'on trouve déjà dans la Comédie Moyenne. Voir dans ces vers l'expres
sion d'une critique politique est donc très plausible, puisque la Comédie
Moyenne avait conservé les caractères de satire politique et personnelle
de l'Ancienne, et que le rapprochement avec un vers des Acharniens
d'Aristophane: «Vous nous laissez bafouer par des godelureaux d'ora
teurs» - c'est le chœur des veillards qui s'exprime ainsi101 - s'impose.
Bien que les vers de Naevius soient isolés, il n'y a guère de raison de pen
ser que Cicéron les ait détournés de leur sens originel : il s'agit certaine-
99 Sans malheureusement l'étayer avec assez de soin : l'accumulation de textes
(parfois mal cités) se rapportant à des périodes différentes et insuffisamment crit
iqués nuit à la qualité de sa démonstration. Cf. p. 358-368.
100 Cic. Sen. 20 : «.Cedo, qui vestram rem publicam tantam amisitis cito?» Sic
enim percontantur ut Naevii poetae Ludo; respondentur et alia et hoc in primis :
« Proveniebant oratores novi, stulti adulescentes».
101 Acharn. v. 679.
LE SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 209
ment d'une critique des jeunes hommes politiques, dont les initiatives
sont dénoncées comme dangereuses pour la cité. On est très près des atta
ques d'Eupolis contre les jeunes Athéniens. E. V. Marmorale voit dans ces
vers «une attaque contre la politique risquée et imprudente dont Naevius
était le témoin depuis le début de la Deuxième Guerre Punique, et qu'il
avait pu voir incarnée dans Scipion»102. Parmi les arguments qu'il apport
e pour justifier cette interprétation, certains sont à rejeter à cause de
leur trop grande fragilité, mais deux méritent examen. L'un est l'indica
tion par Aulu-Gelle des « incessantes attaques et injures que (Naevius) lan
çait, à la manière des poètes grecs, contre les premiers des citoyens», ce
qui lui valut d'être emprisonné103: ces deux vers dirigés contre les «jeu
nes orateurs» pourraient donc viser des personnes précises. Or - et c'est
le deuxième argument - dans un autre passage des Nuits Attiques Aulu-
Gelle, qui se demande si la continence de Scipion vaut celle d'Alexandre,
cite trois vers de Naevius qui le tournent en dérision : « Même celui qui
souvent de son bras accomplit de grandes choses glorieusement, dont les
actions ont aujourd'hui vie et vigueur, qui seul a prestige aurès des
nations, son père le ramena de chez sa maîtresse avec un seul mant
eau»104. La thèse de Kroll selon laquelle ces vers n'étaient qu'innocente
plaisanterie est vigoureusement réfutée par Marmorale, qui y voit une
attaque sévère, formulée à la fin de 206 ou au début de 205, au moment
où la gloire de Scipion est à son apogée après son retour d'Espagne et sa
triomphale élection au consulat, à l'occasion des jeux qu'il donne après
avoir reçu du Sénat la province de Sicile et l'autorisation de débarquer en
Afrique, au terme du conflit qui l'a opposé justement à Fabius et aux
seniores 105. La démonstration est fort convaincante : effectivement les
mots «celui seul qui a prestige auprès des nations» se comprennent très
bien comme une allusion aux succès politiques de Scipion en Espagne;
ces quelques vers prennent alors une singulière vigueur critique. Cepen-
102 E. V. Marmorale, Naevius poeta, Florence, 1953, p. 47.
103 Gell. 3,3,15: assiduam maledicentiam et probra in principes civitatis. Tra
duction R. Marache, Belles Lettres.
104 Gell. 7,8,5 :
Etiam qui res magnas manu saepe gessit gloriose
Cuius facta viva nunc vigent, qui apud génies solus praestat
Eum suus pater cum pallio uno ab amica abduxit.
105 Marmorale, Naevius . . . , p. 99-104. H. D. Jocelyn, The Poet Cn. Naevius,
P. Cornelius Scipio and Q. Caecilius Metellus, dans Anthichton, III, 1969, p. 32-47,
reconnaît cette interprétation comme plausible, p. 41.
MEFRA 1982, 1. 14
210
MARIANNE BONNEFOND
dant le problème des rapports entre Naevius et les Scipions n'est pas
clair, à cause des obscurités qui demeurent à propos de la mort du poète,
chassé de Rome on ne sait de quelle manière, à Utique, cité avec laquelle
Scipion avait probablement des liens, ce qui a fait penser à certains qu'il
était passé sous sa protection106. Mais on peut finalement avancer, avec
toutes les réserves qu'imposent l'état très fragmentaire de l'œuvre de
Naevius et notre connaissance insuffisante de sa vie, qu'il était très crit
ique à l'égard des hommes politiques de la nouvelle génération de la fin de
la Seconde Guerre Punique, et qu'il poursuit Scipion de ses piques en tant
que chef de file de ce groupe dangereux. Ce rapport triangulaire Naevius-
jeunes hommes politiques romains - Scipion rappelle de très près le rap
port homologue Eupolis-jeunes hommes politiques athéniens-Alcibiade.
On peut d'ailleurs remarquer que le parallèle entre Scipion et Alcibiade
est très net dans les accusations dont les deux hommes sont l'objet de la
part des représentants de l'ancienne génération, Fabius et Nicias. Si l'on
compare à nouveau le débat athénien de 415 retracé par Thucydide et le
débat romain de 205 tel que Tite-Live le rapporte, trois critiques similai
res se retrouvent: le caractère trop risqué de l'entreprise, qui représente
une rupture radicale avec le type de guerre menée jusqu'alors ; la jeunes
se comme handicap pour la campagne projetée - encore que Fabius n'ex
prime cette idée qu'à mots couverts, à la différence de Nicias -; et le goût
de la gloire personnelle. Cette attaque trouve une expression particulière
très intéressante : c'est l'accusation d'aspirer à la tyrannie que Thucydide
place dans la bouche des Athéniens ennemis d'Alcibiade au moment de
l'affaire des Hermocopides 107 ; et de la part de Fabius, dans la péroraison
de son discours au Sénat, l'affirmation que «l'armée a été enrôlée pour
protéger Rome et l'Italie, et non pour être transportée par des consuls
pleins d'orgueil là où bon leur semble sur la terre, à la manière des rois
(regio more) » 108. Il est difficile de savoir si cette aspiration voilée d'aspirer
à la royauté n'est pas un anachronisme. Mais l'état d'esprit qui l'inspire
correspond bien à ce qu'à dû être l'attitude de Fabius et de son parti au
moment où se développe à Rome la légende de l'origine et du destin
106 voir Marmorale, Naevius..., p. 101-137, passim; T.Frank, Naevius and
Free Speech, dans AJPh, 48, 1927, p. 105-110, voit lui aussi dans Naevius un partisan
de Fabius, hostile aux projets militaires de Scipion en 205. Jocelyn, The Poet
Cn. Naevius . . . , conclut encore au caractère désespéré du problème, en l'absence
de sources dignes de confiance.
107Thuc. 6,61,1.
108 Liv. 28,42,22.
LE SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 211
divins de Scipion, telle qu'elle est exprimée dans le panégyrique d'En-
nius 109.
On dispose maintenant d'éléments suffisants pour répondre à la
question posée plus haut : la classe politique romaine est-elle à la fin de la
Guerre d'Hannibal en proie à un conflit de générations? L'afflux aux
charges publiques de jeunes gens plus nombreux que d'ordinaire; le fait
que beaucoup évoluent dans l'entourage de Scipion, lui-même incarnation
de la valeur de la jeunesse ; les liens que le groupe des Scipions a dévelop
pés avec des cultes qui ont trait à la jeunesse d'une part; l'existence d'au
tre part d'un courant d'opinion, exprimé par Naevius, hostile au danger
politique que représentent ces jeunes hommes, et semble-t-il hostile à Sci
pion lui-même, voilà qui suffit pour répondre par l'affirmative. Mais en
précisant les limites de ce phénomène. Si on le compare au conflit de
générations qui affecte Athènes à la fin du Ve siècle, une différence capi
tale apparaît : il n'y a pas eu dans la société romaine de déchirement
intellectuel et moral comparable à celui qui a atteint la famille grecque
sous l'effet de l'enseignement des sophistes. Il semble que le conflit de
générations n'ait pas débordé le domaine politique. Plus encore : c'est
dans ce domaine qu'il semble avoir trouvé son expression privilégiée,
comme en témoigne la lex Villia. Que les dispositions que l'on rapporte
traditionnellement à la loi en émanent toutes, ou que l'établissement du
certus ordo d'une part, du biennium de l'autre, en soient indépendants
comme des travaux récents ont tenté de l'établir110, la signification de cet
ensemble de mesures qui fixent définitivement le cursus reste claire. Elles
visent d'une part à créer des entraves au pouvoir personnel en empêchant
l'exercice rapproché et répété des magistratures supérieures, d'autre part
à en fermer l'accès aux candidats trop jeunes, en leur fixant un âge min
imum et en les contraignant à acquérir par la gestion d'une charge l'expé
rience nécessaire à l'exercice de la suivante. Limite d'âge et valeur propé-
deutique attribuée au cursus sont le signe que les jeunes sont considérés
comme inaptes à la gestion des magistratures supérieures. Cette double
signification de la lex Villia - au sens large - apparaît avec une clarté
frappante comme une réponse aux doubles inquiétudes suscitées par le
109 Sur la légende de Scipion, H. H. Scullard, Scipio Africanus, Soldier and
Politician, 1970, p. 18-23.
110 A. E. Astin, The lex Villia annalis ... ; G. Rögler, Die «lex Villia annalis»,
Eine Untersuchung zur Verfassungsgeschichte der römischen Republik, dans Klio,
40, 1962, p. 76-123.
212
MARIANNE BONNEFOND
groupe des Scipions et surtout Scipion lui-même : danger de la jeunesse,
danger du pouvoir personnel.
Pour conclure sur la question soulevée au départ, de l'historicité du
récit livien concernant le débat de 205 où sont présentés comme antagon
istes Scipion, représentant des iuvenes, et Fabius, représentant des se
niores : ce texte est bien l'écho d'un conflit réel. Écho certainement défor
mé, dans une mesure qu'il est impossible d'apprécier; mais il suffit
d'avoir trouvé d'autres indices de l'existence à ce moment précis d'un
conflit, au sein de l'oligarchie dirigeante, entre l'ancienne et la nouvelle
génération pour conférer à ce passage, dans sa signification générale, une
valeur historique.
Cependant ces indices se concentrent étroitement sur la brève pério
de de la fin de la Deuxième Guerre Punique. Pourquoi Tite-Live, pour les
années suivantes, présente-t-il parfois un groupe de sénateurs comme
celui des seniores, sans jamais mentionner explicitement comme leurs
adversaires des iuvenes ? On a conclu plus haut, en étudiant les différents
passages incriminés, que le terme seniores ne faisait plus alors référence
à l'âge, mais à une attitude politique de conservatisme. Cette mutation
sémantique dans le texte livien pourrait bien refléter une mutation polit
ique - et sémantique également - réelle. On a vu que le conflit de générat
ions avait pris une forme essentiellement politique; il se peut que, les
conditions démographiques qui lui avaient donné naissance disparaissant
avec la fin de la guerre, le phénomène ait perduré sous une forme diffé
rente, et qu'il ne soit demeuré, de l'opposition jeunes-vieux, que l'opposi
tion novateurs-conservateurs. Le conflit, démographique dans son princi
pe, serait devenu avant tout idéologique; l'opposition des attitudes politi
ques, qui était en 205 un corollaire de l'opposition des groupes d'âge,
serait devenu l'élément essentiel, une fois le premier disparu. Cette expli
cation n'a valeur que d'hypothèse, mais elle est corroborée par ce que
l'on sait de l'introduction de l'hellénisme à Rome, c'est-à-dire des difficul
tés et des résistances entraînées par l'acculturation des milieux politiques
romains. Les novateurs, on le voit nettement à propos de l'ambassade de
Marcius Philippus en 172, sont ceux qui ont le plus assidûment fréquenté
la Grèce et accepté son apport111; les adversaires de l'hellénisme ne peu
vent prendre appui que sur la tradition «nationale», et donc la valorisa
tion du passé.
111 Cf. ce que dit Briscoe de la carrière antérieure de Marcius. Référence
note 65.
LE SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 213
Donc là encore quand Tite-Live, en rapportant certaines séances,
désigne un groupe de sénateurs comme seniores au sens de conservateurs
- on pourrait presque traduire par «vieux romain» -, il reprend probable
ment le vocabulaire de l'époque et présente des clivages réels. Mais cela
ne signifie pas qu'il n'y ait pas place, entre la réalité du début du IIe siè
cle et la description qu'il en donne, pour une série de déformations accu
mulées en couches successives depuis les premiers annalistes jusqu'à
l'époque augustéenne. Il est difficile de démêler ce qui, dans l'interpréta
tion des faits, lui revient personnellement, ce qu'il a repris tel quel des
auteurs qu'il a compulsés, ce qu'il a modérément amplifié ou atténué.
Ce qui lui revient en propre incontestablement, c'est la valorisation
de la tradition et de ses défenseurs, puisque la conception d'ensemble de
son œuvre repose sur l'idée que le destin privilégié de Rome résulte du
respect des valeurs spécifiquement romaines : la fidélité au mos maiorum
a été la condition de la grandeur de Rome112. C'est cette idée directrice
qui le pousse à mettre en scène fréquemment les sénateurs qui se font les
interprètes de la mémoire collective, parfois de manière exagérée et peu
vraisemblable. Très caractéristique à cet égard est l'épisode des envoyés
carthaginois de 203 harcelés par les sénateurs âgés qui avaient pris part
aux négociations de 241. Et ce qui confirme nos doutes quant à la véracité
de l'événement est le fait que l'ensemble de la séance apparaît comme
une reconstruction livienne : Polybe atteste à plusieurs reprises que le
Sénat, loin de chasser brutalement les ambassadeurs, ratifia les accords
passés par Scipion, et Appien, qui rend compte de la séance et fait état
des divergences entre les sénateurs, indique qu'il fut décidé d'envoyer à
Scipion des conseillers avec l'aide desquels il trancherait113. Que Tite-
Live, dans ce passage, place dans la bouche des seniores les attaques les
plus virulentes contre Carthage, qu'il en fasse les patriotes les plus intran
sigeants, est tout à fait révélateur de sa volonté démonstrative.
Mais peut-être son insistance sur le rôle des seniores est-elle aussi en
partie un héritage de la littérature polémique de l'époque gracchienne.
Cette hypothèse repose sur des indices assez fragiles en eux-mêmes, mais
dont la combinaison est suggestive. Le point de départ est l'analyse de
l'épisode relatif au procès de l'Africain, où le tribun T. Gracchus reçoit les
félicitations du Sénat. On sait que pour toute l'affaire du procès des Sci-
112 P. G. Walsh, Livy, His Historical Aims and Methods, Cambridge, 1961, p. 66-
75.
113 Pol. 15,1,3; 4,8; 8,9 et App. Lib. 32. Sur ces événements et leur falsification
par l'annalistique, Scullard, Scipio Africanus . . ., p. 136.
214 MARIANNE BONNEFOND
pions Tite-Live a suivi le récit de Valerius Antias - il l'indique lui-même à
un certain moment -, dont les invraisemblances et les contradictions ont
été relevées depuis longtemps; ainsi la date de 187 pour le tribunat de
Gracchus est contestée, et certains le placent en 184 114. La Quellenfor
schung a, depuis Mommsen, cherché les sources d'information auxquelles
Valerius Antias a lui-même puisé, et J.-C. Richard a récemment cherché à
montrer que l'annaliste aurait intégré dans son récit un libelle du consul
de 133 L. Calpurnius Piso visant à exalter la mémoire de Tiberius le père
pour rabaisser les actes du fils. Cette œuvre issue de la propagande anti-
gracchienne aurait attribué au père des Gracques, dans les événements de
187, «un rôle disproportionné à Yauctoritas qui fut alors la sienne», sans
doute pour accréditer l'idée que Tiberius aurait pu prétendre à une glo
rieuse carrière s'il ne s'était pas, à la différence de son père, coupé des
sénateurs115. Le texte de Tite-Live véhiculerait donc ce thème, d'origine
polémique, et déjà assimilé par Valerius Antias, de la grandeur morale et
politique de Tiberius le père, consacrée par les éloges que lui décerne le
Sénat : on rejoint le thème de la concorde. Mais un second thème, qui n'a
guère été aperçu, se mêle à celui-ci, c'est celui de l'harmonie entre les
générations. Lorsque Tite-Live introduit Ti. Gracchus dans son récit, il le
présente comme « de loin le plus énergique des jeunes gens » - il fait alors
partie du groupe des officiers de l'armée des Scipions en Asie, en 190, et
il est désigné pour une mission délicate116. Or, lors du procès de l'Africain
trois ans après, non seulement il s'en prend à l'insolence des jeunes qui
prétendent l'exposer, sur les rostres, au feu de leurs attaque, mais, dans
son discours au peuple, il réclame pour Scipion une viellesse respectée, et
enfin il reçoit au Sénat l'approbation des plus âgés117. Le tribun est donc
114 Voir T. R. S. Broughton, The magistrates of the Roman Republic, I, New-
York, 1951, p. 378, n. 4. Sur Valerius Antias comme source de Tite-Live pour tout
ce passage, P. Fraccaro, / processi degli Scipioni, dans Opuscula, I, Pavie, 1956,
p. 263-392, notamment p. 301 sq. (première parution en 1911 dans Si. Stor. Ant.
Class., 4, p. 217-414), qui reprend Nissen; Walsh, Livy ... , p. 133 et G. Bandelli, /
processi degli Scipioni : le fonti, dans Index, III, 1972, p. 304-342, notamment
p. 311.
115 J.-C. Richard, «Qualis pater, talis filius?», dans Rev. Philol., 46, 1972, p. 43-
55, en particulier p. 49.
116 Liv. 37,7,11 : longe turn acerrimus iuvenum.
117 Liv. 38,52,11 : ut sub rostris reum stare et praebere awes adulescentium con-
viciis
- 53,4 : si non venerabilis, inviolata . . . senectus
- 53,6 : gratiae ingénies ab universo ordine, praecipue a consularibus seniori-
busque Ti. Graccho actae sunt.
LE SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 215
présenté comme un jeune homme dont toute la conduite, manifeste le
refus du conflit se générations. Ce portrait exemplaire pourrait bien être
issu du même milieu anti-gracchien, d'une part parce que ces deux thè
mes s'entrecroisent dans le récit, et ne se juxtaposent pas, d'autre part
parce que Valerius Antias se trouve encore être la source de Tite-Live
quand ce dernier rend compte du débat suscité au Sénat par la demande
de triomphe de Manlius, la même année, débat clos par un vote positif dû
à l'autorité des plus âgés118. Certes l'insistance sur les interventions des
seniores pourrait être le fait de Valerius Antias lui-même, et non de ses
sources d'inspiration antérieures. Mais il se trouve que l'époque grac-
chienne voit peut-être ressurgir sinon un conflit de générations, du moins
une attitude de défiance et même d'hostilité à l'égard de la jeunesse. Deux
témoignages concordants en font foi. L'un est un fragment du discours
De legibus promulguas prononcé par C. Gracchus en 122, dans lequel
l'orateur dénonce «la folie et le manque de retenue des jeunes gens», pre
nant comme exemple un legatus, jeune homme n'ayant encore géré aucu
ne magistrature, qui, entendant de l'intérieur de sa litière une plaisanterie
lancée sur son passage par un bouvier, le fait fouetter à mort par ven
geance119. Le second est celui de l'historien Piso Frugi, qui, à la même
époque, dénonce, dans deux fragments qui nous sont parvenus, le goût de
la débauche chez les jeunes gens et la permissivité sexuelle qui a envahi
Rome 120.
Ainsi, il se peut que Tite-Live ait involontairement intégré dans son
récit des éléments issus de la période des Gracques, où semble s'être déve
loppée une certaine attitude critique à l'égard des jeunes, donc nécessai
rement valorisant les plus âgés.
Enfin, dernier niveau dans la sédimentation dont résulte l'œuvre
livienne, et très difficile à dater : les lieux communs concernant aussi bien
la vieillesse que la jeunesse. La philosophie grecque avait élaboré sur la
place relative des jeunes et des vieux dans la cité et sur le rôle spécifique
dévolu aux vieillards différentes théories. Les Pythagoriciens insistaient
sur la primauté des vieillards, leur réservant dans la vie politique, dans
les délibérations et dans l'exercice de la justice un droit exclusif, et leur
118 Fraccaro, / processi . . . , p. 302, n. 22 renvoyant à Nissen.
119 H. Malcovati, Oratorum Romanorum fragmenta, I, Turin, 1953, p. 190-192,
fr. 49.
120 H. Peter, Historicorum Romanorum reliquiae2, Leipzig, 1914, 1, p. 137,
fr. 40 et fr. 38. Cf. intr. p. CLXXXI-CLXXXIII.
216 MARIANNE BONNEFOND
conférant la charge de former la jeunesse121. Aristote confiait aux jeunes
gens la guerre, aux vieillards la justice et la politique, chacun de ces rôles
convenant aux qualités propres de chaque âge122; ce thème de la sagesse
du vieillard, qui lui confère la qualification pour continuer de participer
aux affaires publiques, est développé par Cicéron dans le De senectute.
Mais il ne semble pas que Tite-Live ait assimilé cet héritage. Une anecdote
qu'il rapporte au livre XXVII montre que les idées qui sous-tendent ce
bref récit exemplaire ressortissent à un autre type de réflexion. L'histo
rien décrit le cas remarquable de C. Valerius Flaccus qui, choisi contre
son gré en 209 par le pontifex maximus P. Licinius - le contemporain de
Scipion, dont on a souligné plus haut la précocité de la carrière, et dont le
comportement est ici une transposition implicite, au second degré, de
celui de Flaccus - comme flamen Dialis, renonça dès ce jour à la dissipa
tion de sa jeunesse (adulescentia neglegens luxuriosaque), qui l'avait fait
désigner intentionnellement par Licinius, et gagna l'estime des primores
patrum : « II se dépouilla si vite de ses anciennes mœurs que personne
parmi toute la jeunesse ne fut plus distingué et approuvé par les premiers
sénateurs»123. Au point qu'il devint imbu de lui-même et demanda à
entrer au Sénat; il y parvint quand les tribuns de la plèbe eurent vaincu
les réticences du préteur, et y entra «avec l'approbation générale des
sénateurs et de la plèbe » (magno adsensu patrum plebisque). Ce que mont
re cette anecdote, d'autant plus intéressante qu'elle se place au moment
de l'ascension politique de Scipion, c'est qu'il y a deux comportements
possibles de la jeunesse; l'un, courant, attendu, est la dissipation; l'autre
est l'acceptation des normes qui régissent la conduite des autres (les
vieux), catégorie qui n'est pas définie par l'âge mais par la fonction : ce
sont ceux qui composent la cité en tant que structure politique. La jeunes
se est donc définie à la fois par un âge, donnée neutre, qui s'impose au
sujet, et par un comportement, qui est au contraire un effet de sa volonté.
L'intégration à la cité ne se fait pas automatiquement par l'arrivée à un
âge précis, elle résulte d'une initiative qui fait renoncer à la conduite qui
est ordinairement celle des jeunes pour adopter les normes du monde
121 Roussel, Étude sur le principe d'ancienneté . . ., p. 174 où l'auteur renvoie
aux études de A. Delatte sur la politique pythagoricienne.
122 Ibid., p. 196-203. Là est sans doute l'origine du rôle attribué aux sénateurs
dans la théorie commune sur l'œuvre constitutionnelle romuléenne, dont on a vu
l'expression au début de cet article.
123 Liv. 27,8,6 : Ita repente exuit antiquos mores ut nemo tota iuventute habere-
tur prior nee probatior primoribus patrum.
LE SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 217
politique avec pour résultat la reconnaissance par ce dernier. L'adules-
centia n'est donc pas considérée par Tite-Live comme un âge ayant néces
sairement ses propres valeurs, mais comme un état transitoire, qui prend
fin non par un rite imposé mais par un acte de volonté du sujet pour
s'intégrer à la sphère politique. Sans doute cette conception originale de
la jeunesse explique-t-elle que l'historien ne mette jamais en scène, dans
ses comptes rendus de séances, des iuvenes : les jeunes gens qui sont
entrés au Sénat se sont dépouillés de leur comportement passé de jeunes ;
ils ne se différencient pas des autres sénateurs en tant que tels. On rejoint
ainsi l'hypothèse formulée précédemment selon laquelle, symétrique
ment, seniores ne fait pas référence à l'âge, mais à une attitude politi
que.
Ce type de réflexion sur la jeunesse ne se trouve pas, à notre connais
sance, dans la philosophie grecque. Elle résulte peut-être plutôt de l'expé
rience politique propre aux Romains de la génération augustéenne, expé
rience mûrie au cours des troubles qui ont marqué la résurgence du conf
lit de générations au milieu du Ier siècle. Cicéron et Salluste en effet,
témoins de ces opposition, vont les analyser d'une manière très comparab
le. C'est en nous penchant sur les textes où ils mettent en scène la jeu
nesse que nous parviendrons à renouer avec la question laissée en sus
pens à la fin de la première partie de cette enquête : pourquoi les clivages
au sein du Sénat ne s'effectuent-ils pas selon l'âge?
Originalité du conflit de générations du milieu du Ier siècle
Pour tous les historiens qui se sont intéressés aux conflits de générat
ions, le Ier siècle est en effet le moment où, dans l'histoire de la Républi
que, il se manifeste le plus nettement. Pour M. Reinhold et E. Eyben, c'est
même la seule époque où il apparaisse 124. Même les auteurs qui ont traité
de manière générale de la jeunesse du temps de César en ont soupçonné
l'existence, bien qu'ils n'aient pas cherché à analyser ce phénomène :
G. Boissier, dans son livre célèbre, conclut ainsi le chapitre intitulé « Cae-
lius. La jeunesse romaine au temps de César»: «Une génération révolu
tionnaire que la révolution moissonnait»; J. Granarolo insiste sur le non-
124 Reinhold, The Generation Gap . . ., p. 49-52 ; E. Eyben, Youth and Politics
During the Roman Republic, dans Rev. belg. philol. hist., L, 1972, p. 44-69, en parti
culier p. 55 sq; Néraudau, La jeunesse . . . , p. 367-368 passe trop rapidement sur le
problème.
218
MARIANNE BONNEFOND
conformisme de la jeunesse et l'ambiguïté de l'attitude de Cicéron à son
égard ; O. Seel intitule le chapitre qu'il consacre aux relations entre Cicé
ron et les jeunes hommes et femmes de son entourage «Generations-kris
e»125. Toutes ces intuitions et ces analyses reposent sur le riche témoi
gnage des contemporains, qui nous a fait si cruellement défaut pour
l'époque de Scipion. Inversement il faut être conscient du fait que l'abon
dance de ces informations porte à surestimer l'importance réelle du phé
nomène, puisque nous saisissons une expression paroxystique du conflit
de générations à travers la Conjuration de Catilina, exceptionnellement
documentée. Il est peut-être plus juste de dire que nous disposons là d'un
moyen d'analyse privilégié, dont l'absence, pour les autres périodes, laisse
dans l'ombre les développements possibles du phénomène.
La manière dont Cicéron et Salluste parlent de la jeunesse est en effet
très éclairante. D'abord par le vocabulaire qu'ils emploient : les mots adu-
lescentes, hommes adulescentuli sont très rares à côté du générique iuven-
tus. Ce qui signifie que pour eux la jeunesse n'est pas une collection d'in
dividus mais un groupe. Un groupe qui, pour employer le vocabulaire
sociologique actuel, constitue un sous-ensemble de la société civile. Il est
doté d'une cohérence qui tient à son comportement. Exubérance, goût
effréné du plaisir, goût de la dépense qui aboutit à la dilapidation des
patrimoines, telles sont les trois composantes fondamentales que les deux
auteurs s'accordent à reconnaître comme déterminantes. Cicéron y ajoute
une caractéristique très intéressante de notre point de vue : le refus de
l'engagement politique. « Laissons la jeunesse, dit-il en substance à la fin
du Pro Caelio, se livrer aux divertissements de son âge, du moment qu'elle
écoute un jour enfin l'appel sérieux des affaires domestiques, judiciaires
et publiques » 126. La jeunesse est donc un groupe politiquement marginal,
ou plus exactement qui se marginalise volontairement. Second point :
Cicéron indique, toujours dans le même discours, que le conflit de géné
rations existe à l'état latent. Il parle du «mépris général pour la jeunesse»
dont joueraient les ennemis de Caelius pour attiser contre lui une sorte
d'animosité, de «l'hostilité générale, visiblement fort vive», qu'elle s'attire
125 G. Boissier, Cicéron et ses amis, Paris, 191015, p. 219; J. Granarolo, La jeu
nesse au siècle de César d'après Catulle et Cicéron, dans Actes Congrès Assoc.
G. Budé, Paris, 1958, p. 483-519; O. Seel, Cicero. Wort. Staat. Welt., Stuttgart, 1953,
p. 261-326.
126 Cic. Cael. 42 : revocet se aliquando ad curam rei domesticae, rei forensis rei-
que publicae.
LE SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 219
par son comportement déréglé, et réclame de son auditoire de ne pas fai
re de Caelius un bouc émissaire 127. Troisième point enfin : Cicéron et Sal-
luste montrent le rôle joué par la jeunesse dans la Conjuration de Catilina.
On ne peut pas affirmer qu'ils voient consciemment dans celle-ci une
manifestation active, explosive, du conflit de générations. Mais les indica
tions qu'ils donnent sont assez nettes et assez fournies pour qu'un histo
rien moderne puisse parvenir à cette conclusion. Tous deux affirment
d'abord que Catilina a volontairement séduit la jeunesse; ce thème est
trop connu pour qu'on s'y attarde 128. Plus intéressant : tous deux souli
gnent qu'il exploite l'hostilité des jeunes gens envers leurs parents, c'est-
à-dire en somme qu'il attise les manifestations domestiques du conflit de
générations : « promettant à ceux-ci . . . , à ceux-là la mort de leurs
parents, les y poussant, que dis-je, les y aidant», s'exclame Cicéron dans
la Première Catilinaire. Et Salluste présente ainsi les buts des conjurés dis
persés dans le reste de l'Italie : «Les jeunes gens mineurs, dont la plupart
appartenaient à la noblesse, assassineraient leur père»129. Il souligne à
cette occasion un trait particulièrement important : le fait que le conflit
surgit à* l'intérieur d'un groupe social homogène. Il avait déjà indiqué que
«la plupart des jeunes gens, mais surtout ceux de la noblesse, étaient
favorables aux projets de Catilina»; il fera dire à Caton, dans la fameuse
séance du 5 décembre, «Ayez pitié d'eux - des citoyens de la plus haute
noblesse : ce sont de tout jeunes gens que l'ambition a égarés» (l'ironie de
la phrase n'ôte rien à sa valeur documentaire)130. Donc un conflit de
générations, à l'intérieur de la classe dirigeante, avec pour enjeu l'argent
et le pouvoir. L'argent : « Nous avons la jeunesse, nous avons le courage ;
chez eux au contraire les années et les richesses ont usé corps et âmes»;
ainsi s'exprime Catilina devant ses partisans après l'échec de la «première
conjuration». Richesse des vieux, courage des jeunes, l'antithèse est évo-
127 Cic. Cael. 29 : ex communi infamia iuventutis
-, 30 : 5i qua est invidia communis hoc tempore aeris alieni, petulantiae, libidi-
num iuventutis, quant video esse magnam . . .
128 Cic. Cat. 2,8; mais on remarque que, quand Cicéron passe en revue aux § 18
à 23 de la Deuxième Catilinaire les différentes catégories de partisans de Catilina, il
ne mentionne pas la jeunesse - simple prudence politique peut-être- ;
Sall. Cat. 14,5 et 6; 16,. 1
129 Cic. Cat. 2,8.
Sall. Cat. 43,2.
130 Sall. Cat. 17,6 : iuventus pleraque, sed maxume nobilium
52,24 : nobilissumi cives . . . (26) Misereamini censeo : deliquere homines adules-
centuli per ambitionem.
220
MARIANNE BONNEFOND
catrice131. Il suffit de rappeler la fréquence du thème de la dilapidation
des patrimoines par la jeunesse, et de le mettre en rapport avec le projet
de parricide - dont le manque d'argent est certainement le mobile essent
iel - pour comprendre l'importance de l'argent dans cette lutte. Le pou
voir : la «première conjuration» à laquelle, on l'a vu, la jeunesse de la
nobilitas était favorable, machinait la perte de « la plupart des sénateurs » ;
et, dans l'analyse des causes profondes de la tentative catilinienne, Sallus-
te mentionne l'agitation entretenue depuis 70 par les jeunes tribuns de la
plèbe contre le Sénat 132. Il s'agit de soustraire l'État au monopole des pau-
ci133, détenteurs simultanément de l'âge, de l'argent et du pouvoir, trois
éléments que, dans la schématisation sallustéenne, concrétise position de
sénateur. On a donc l'impression, à la lecture de Cicéron et de Salluste,
que la Conjuration de Catilina a opéré la cristallisation d'un conflit de
générations latent, qui ne s'exprimait jusque là que par le contraste entre
les comportements des deux générations, et l'hostilité des plus vieux à
l'égard d'une conduite qui reniait les valeurs traditionnelles de tempéranc
e, d'économie et de participation politique. Brusquement, le conflit envah
it le terrain politique, il devient une lutte pour le pouvoir. Pourquoi?
Parce que la jeunesse cesse d'être ce qu'en dit Cicéron dans le Pro Caelio,
un état transitoire, une période d'attente avant l'intégration dans la sphè
re politique. Le mécanisme classique d'intégration ne peut jouer que si le
jeune homme dispose d'une fortune suffisante pour acquitter le cens
sénatorial et pour financer les premières étapes de son cursus, les plus
coûteuses. Or la dilapidation des patrimoines ne peut qu'entraîner le blo-
quage de ce mécanisme, et pousser les fils de la nobilitas à forcer l'accès
de la sphère politique par un autre biais, la violence. La crise catilinienne
paraît être l'aboutissement d'une contradiction interne du système des
rapports inter-générationnels tels qu'ils se sont établis au milieu du Ier
siècle : une jeunesse dissipée ruine un patrimoine, or sa possession est la
condition sine qua non pour s'intégrer dans le groupe des «vieux», le
pivot du mouvement qui fait passer nécessairement chaque individu d'un
groupe à l'autre. Les patrimoines ont cessé d'être suffisants pour assumer
ces deux fonctions opposées. On comprend mieux, maintenant, pourquoi
131 Sall. Cat. 20,10: Viget animus, aetas valet; contra Ulis annis atque divitiis
omnia consenuerunt.
132 Sall. Cat. 18,7 : lam turn non consulibus modo, sed plerisque senatoribus per-
niciem machinabantur.
38,1 : homines adulescentes summam potestatem nacti, quibus aetas animusque
ferox erat, coepere senatum criminando plebem exagitare . . .
133 Sall. Cat. 20,7-10.
LE SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 22 1
Salluste insiste tant sur la corruption de la société, et de la jeunesse en
particulier, par la richesse 134, et pourquoi dans sa première Lettre à César
- on en accepte ici l'authenticité -, après avoir résumé en une phrase le
processus qui mène la jeunesse à la révolution, il prie si ardemment César
de soustraire la jeunesse à ces mœurs qui causent sa ruine 135.
Cette rapide analyse, qui a sans doute le tort de surestimer le rôle du
conflit de générations dans la Conjuration de Catilina136, permet cepen
dant d'apporter une réponse sur la question des conflits de générations
au Sénat. Si ni Cicéron ni Salluste n'analysent les clivages apparus au
cours des sénaces en ces termes, ce n'est pas que ce concept leur soit
étranger, comme on l'avait suggéré à titre d'hypothèse au terme de l'ex
amen de leurs récits de séances 137. Il est même particulièrement révélateur
que ce soit ces auteurs-là justement, ceux qui nous renseignent le mieux
sur la question de la jeunesse, qui, quand il s'agit d'oppositions au sein du
Sénat, ne raisonnent qu'en termes de rang. La raison, c'est évidemment
que le conflit de générations se déroule entre la jeunesse et les sénateurs
eux-mêmes, c'est-à-dire que la ligne de partage se situe à l'orée de la
curie. Être sénateur, cela signifie disposer d'un patrimoine, donc avoir
renoncé au comportement caractéristique de la jeunesse, s'être plié aux
valeurs reconnues dans la sphère politique. On rejoint ici le sens de
Yexemplum livien étudié plus haut : l'intégration dans le monde politique
134 Par exemple Cat. 12,2.
135 Sall. Ad Caes. 1,5,5-6; 6,1 et 4; 7,2.
136 Cependant, le jugement négatif que I. Shatzman (Senatorial Wealth and Ro
man Politics, Bruxelles, 1975, p. 223) sur le rôle du problème des dettes dans la
conjuration est très significatif : il ne se pose la question de l'endettement que pour
les sénateurs, et s'étonne que Salluste, qui insiste sur le fait que Catilina est rejoint
par des egentes et des inopes, ne dise pas explicitement que ces sénateurs conjurés
étaient endettés! L'échec de cette démarche est une preuve a contrario de la nécess
ité de tenir compte du conflit de générations comme élément moteur de la^crise
catilinienne. Ce rôle n'est d'ailleurs généralement pas mis en valeur dans les analy
ses modernes de la Conjuration. À tire d'exemple : E. Gruen, The Last Generation of
the Roman Republic, Univ. Calif., 1974, p. 416-433. Même les études qui portent sur
la jeunesse ou les conflits de générations ne vont pas très loin en ce sens. Rein-
hold, The Conflict of Generations . . ., p. 49 sq. évoque seulement la crise morale qui
pousse la jeunesse à l'aventurisme politique ; Eyben, Youth and Politics . . . ,
p. 55 sq. parle du désengagement politique des jeunes, mais ne voit dans Catilina
que l'un des leaders qui ont cherché à capter les faveurs de la jeunesse.
137 Une preuve indirecte en est donnée par le fait que Denys d'Halicarnasse y
recoure pour interpréter les initiatives des jeunes patriciens lors de certains épiso
des de la lutte du patriciat et de la plèbe au début de la République. Cf. Eyben,
Youth and Politics . . . , p. 49.
222
MARIANNE BONNEFOND
se fait au prix du renoncement à une certaine conduite ; le jeune homme
qui accède au Sénat perd ce qui était la marque de sa jeunesse. Dans cette
optique, la jeunesse est fondamentalement un concept culturel.
Quelles conclusions peut-on tirer de cette étude? On a constaté, en
dépouillant les sources, que les clivages autres que partisans qui se manif
estent au cours des séances du Sénat échappent aux auteurs grecs, tan
dis que chez les auteurs latins ce sont presque toujours des clivages selon
le rang qui apparaissent, sauf chez Tite-Live où sont parfois isolés les
seniores, ce qui impliquerait un clivage selon l'âge. Mais cette manière de
présenter les regroupements et les oppositions ne révèle pas nécessaire
ment un conflit de générations. Il s'est avéré en fait que le Sénat n'appar
aissait comme le théâtre d'un tel conflit qu'en une seule occasion, à la
fin de la Seconde Guerre Punique, alors que le groupe social que consti
tue la classe dirigeante a été par deux fois la proie d'un conflit entre l'a
ncienne et la nouvelle génération, à l'époque de Scipion l'Africain et à la
fin de la République. Le fait que les troubles qui affectent l'élite sociale
ne se répercutent pas de manière automatique au sein du Sénat, lieu pri
vilégié des luttes politiques, tient-il à des facteurs internes, consubstan-
tiels à sa structure et à son fonctionnements comme on l'avait suggéré
dans les préliminaires, ou à des facteurs externes? Parmi les facteurs
internes nouvellement apparus et qui pourraient rendre compte du con
traste entre l'allure des conflits intra-sénatoriaux au début du IIe siècle et
au milieu du Ier, on peut invoquer les modifications introduites par la lex
Villia : elle a, sauf exception, barré l'accès du Sénat à tous ceux qui
avaient moins de trente et un ans, et, d'une manière générale, dans la
mesure où tous les magistrats qui venaient d'exercer une magistrature
inférieure n'étaient pas intégrés automatiquement au Sénat par les cen
seurs, relevé la moyenne d'âge des adlecti. Mais on sait à quel point ces
questions d'âge sont difficiles à connaître138, et on ne peut qu'avancer
l'hypothèse selon laquelle l'éventail des âges au sein du Sénat s'étant res
serré au début du IIe siècle, la distance psychologique entre les individus
se serait amoindrie, ce qui rendrait moins facile l'émergence d'opposi
tions entre les générations. Un autre facteur interne peut être évoqué : on
a remarqué qu'à l'époque de Fabius le clivage entre «sénateurs actifs» et
«sénateurs passifs» - pour schématiser - passait au-dessus du rang con
sulaire, c'est-à-dire qu'en fait les sénateurs auxquels revient l'initiative
sont grosso modo les plus âgés (dictatorii, censorii). À l'époque de Cicéron
par contre la ligne de partage passe au-dessous du rang consulaire, si
138 Cf. les ouvrages cités note 8.
LE SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 223
bien que parmi les «sénateurs actifs» se trouvent beaucoup d'hommes
encore jeunes - quarante trois ans pour ceux qui ont géré le consulat suo
anno -: ceci peut contribuer aussi à paralyser l'expression de conflits de
générations. S'y ajoute un autre fait laissé de côté jusqu'à maintenant
mais qui a pu jouer un rôle identique : l'évolution de la fonction de prin-
ceps senatus et du sens du terme. J. Suolahti a montré comment le mot a,
à partir de l'époque de Sylla, perdu son sens juridique de « premier séna
teur de Y album», interrogé en premier, pour désigner celui ou ceux qui
détiennent la plus grande auctoritas : c'est dire que les notions de dignité
et d'âge sont passées au second rang au profit de l'idée d'autorité personn
elle139.
Tous ces arguments, s'ils ne sont pas négligeables, souffrent cepen
dant de leur caractère d'hypothèses. On ne peut exclure que ces facteurs
internes aient joué un rôle dans l'évolution qui fait disparaître le conflit
de générations du Sénat au Ier siècle. Mais bien plus fondamentaux appar
aissent les facteurs externes, c'est-à-dire la nature du conflit de générat
ions qui traverse la société romaine à ces deux moments différents. À la
fin de la Deuxième Guerre Punique l'opposition entre les générations se
déroulait à l'intérieur de la sphère politique; les jeunes «scipioniens»
étaient intégrés au Sénat, ils ne remettaient pas en cause le système de
distribution et d'exercice du pouvoir, et le conflit ne portait que sur les
issues. Au demeurant ceci explique pourquoi ce conflit de générations
intra-sénatorial s'est métamorphosé en une différence d'attitudes polit
iques opposant conservateurs et novateurs, comme on l'a constaté en étu
diant la signification du mot seniores dans les passages liviens examinés.
Au Ier siècle par contre, le conflit, loin d'être intérieur au Sénat, prend
l'allure d'une lutte ayant justement comme enjeu l'accès au Sénat comme
lieu d'exercice du pouvoir. Et l'intégration au Sénat signifie, pour chaque
individu, qu'il a dépassé ce conflit. En définitive la différence entre les
deux époques tient à la place qu'occupe la jeunesse de la nobilitas par
rapport au système politique.
École française de Rome Marianne Bonnefond
139 J. Suolahti, «Princeps senatus», dans Arctos, VII, 1972, p. 207-218.
224 MARIANNE BONNEFOND
Tableau A
LISTE DES SÉNATEURS PRÉSENTÉS PAR TITE-LIVE COMME EXPRIMANT
UNE «SENTENTIA» AU SÉNAT
- princeps senatus :
Q. Fabius Maximus, pr. sen. en 209 et 204 : en 208 (prise de Tarente : 27,25,1-5);
en 205 (débarquement en Afrique : 28,39,22-45,9) ; en 204 (affaire de Locres :
29,17,1-20,9).
- dictatorii :
Q. Fabius Maximus, diet. 221? et 217 : en 216 (après Cannes : 22,55,1-56,1), en
216 {lectio senatus : 23,22,4-11); en 211 (Hannibal marche sur Rome : 26,8,1-9).
Q. Caecilius Metellus, diet. 205 : en 204 (affaire de Locres); en 203 (ambassade
carthaginoise : 30,21,12-23,8); en 193 (triomphe du consul Merula : 35,8,2-4).
M. Livius Salinator, diet. 207 : en 203 (ambassade carthaginoise).
Q. Fulvius Flaccus, diet. 210 : en 205 (débarquement en Afrique).
- censorii :
T. Manlius Torquatus, cens. 231 : en 216 (lectio senatus); en 210 (plaintes des
Siciliens contre Marcellus : 26,30,1-32,6).
M. Porcius Cato, cens. 184 : en 167 (ambassade rhodienne : 45,22,1-25,6).
- consulates :
Sp. Carvilius, cos. 234 et 228 : en 216 (lectio senatus).
P. Cornelius Asina, cos. 220 : en 211 (Hannibal marche sur Rome).
P. Valerius Flaccus, cos. 227 : en 211 (Hannibal marche sur Rome).
M. Valerius Laevinus, cos. 220? et 210: en 203 (ambassade carthaginoise).
M'Acilius Glabrio, cos. 191 : en 189 (ambassade étolienne : 37,49,1-8).
- praetorii :
M. Atilius Regulus, pr. 213 : en 210 (plaintes des Campaniens contre Fulvius :
26,33,1-12).
M'Acilius, pr. av. 208 : en 208 (prise de Tarente).
Sur ce personnage, cf. la thèse en cours de M. Dondin-Payre.
LE SÉNAT RÉPUBLICAIN ET LES CONFLITS DE GÉNÉRATIONS 225
Tableau Β
LISTE DES SÉNATEURS PRÉSENTÉS PAR PLUTARQUE, APPIEN ET ZONARAS
COMME EXPRIMANT UNE «SENTENTIA» AU SÉNAT, ENTRE 218 ET 133.
- censont :
L. Cornelius Lentulus Caudinus, cens. 236 : en 218 (chute de Sagonte :
Zon.8,22).
Identification retenue à juste titre par Münzer RE, IV, 1, col. 1378, s.v. Cornelius
n°211.
M. Porcius Cato, cens. 184: en 151 (exilés achéens : Plut. Cat. mai, 9,2-3);
av. 149 (Carthage : App. Lib. 69).
Cornelius Scipio Nasica, cens. 159 : av. 149 (Carthage : ibid.).
- consulates :
P. Cornelius Scipio Nasica, cos. 138 : en 133 (commission agraire : Plut. TG
13,3), en 133 (mort de Tiberius : ibid. 18,3-19,5).
Q. Metellus Macedonicus, cos. 143 : en 133 (héritage d'Attale : ibid. 14,3-6).
Q. Pompeius, cos. 141 : en 133 (héritage d'Attale : ibid. 14,3-6).
T. Annius, cos. 153 : en 133 (héritage d'Attale : ibid. 14,3-6).
Identification retenue par Klebs, RE, 1,2, col. 2270, s.v. Annius, n°64.
- praetorius :
P. Cornelius Lentulus, pr. 214 : en 201 (ambassade carthaginoise : App. Lib. 57-
65).
Identification proposée, avec des réserves car l'authenticité du discours lui semble
suspecte, par Münzer, RE, IV, I, col. 1373, s.v. Cornelius, n°200.
MEFRA 1982, 1. 15